‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 73 sur 141 · PEUT-ON DISCUTER · texte numérisé non relu

PEUT-ON DISCUTER

Absolument parlant, la discussion aurait dû être évitée. Gela a même été possible durant les premières semaines de la guerre, partie en raison de

ce que le choc absorbait l'altention, partie en ce que le choc des idées ne s'était pas produit en Europe. Mais après Louvain et surtout après Reims, les intellectuels allemands ont pris des attitudes telles, tenu un tel langage qu'il a fallu pour leur répondre les définir. Et là, les maies habitudes de l'esprit français sont inflexibles, il n'y a pas de politique qui tienne : ou ne pas faire ou faire bien. Il ne faut pas s'occuper d'expliquer le pangermanisme, le féroce individualisme ethnique des Allemands, ou il faut en dire les racines etles sources, telles qu'elles sont : sources idéalistes, sources mystiques, et mêmes sources religieuses. Quand M. Boutroux a publié son étude majestueuse et spirituelle, mais incomplète, de la Revue des Deux-Mondes, il a bien fallu l'approuver de n'avoir pas reculé (comme d'autres), devant le nom de Fichte, mais le désapprouver de n'avoir pas osé prendre note des responsabilités de Kant'. Nous avions tellement raison que, peu après, dans sa conférence de Londres, M. Boutroux nous fit cette concession,. il nomma, ilinculpa Kant. Mais si l'on nous accorde généreusement Kant, il faut nous accorder Jean-Jacques Rousseau : Rousseau né au carrefour de la latinité et de la Germanie, Rousseau grand excitateur et vivilicateur de Kant et de l'Allemagne, Rousseau par le même principe, auteur de le Révolution dite française, Rousseau dernière incarnation de l'esprit de Luther. La filiation historique de l'individualisme européen n'est pas douteuse. Elle a été reconnue; par ses partisans

1. Voir celle di^;CUSsion dans notre livre : la France se sauve elle-même.

(hisloriens romantiques cl philosophes révolutionnaires), et par ses adversaires (Bossuet, Comte, etc.). Demander qu'elle soit aujourd'hui reconnue telle quelle exacte, complète, fidèle, afin de bien voir l'ennemi, afin de ne pas nous tromper sur sa nature et sur ses tendances, voilà le plus simple des choses. Oue servirait de nous leurrer sur le passé? Nos bonnes relations avec les protestants de France, entre lesquels nous comptons un grand nombre d'amis, n'ont pas été gagées par notre sentiment sur la Réforme ou sur Luther ou sur l'individualisme; elles reposent sur la communauté de notre foi patriotique et notre attachement à la paix civile. Que le luthéranisme ait été une erreur ou un mal, ils en reviendront s'ils le reconnaissent. S'ils ne le reconnaissent point, ce n'est pas une raison de nous prendre aux cheveux. La discussion paisible n'a qu'à continuer.

M. Boutroux ne nous a accordé ni Rousseau, ni Luther, mais d'autres l'ont fait. D'admirables exposés de philosophie et d'histoire ont été produits par des « intellectuels » catholiques. M. Jacques Maritain a fait, à l'Institut catholique, un très beau cours, dont nous avons parlé, et que la Croix résume. S'il se trompe, si nous nous trompons avec lui, il y a cent façons de le dire et de l'expliquer. Pour({uoi ne pas nous en montrer une ou deux? Pourquoi devenir frénétique? Oui vous meut, qui vous poincl? disons-nous avec Rabelais au Temps, si, comme on peut le croire, la qtierelle faite à M. Pierre Jay, de Lyon, n'est qu'un agréable détour pour nous joindre? Cette diversion surl'intolé-

rance, qui aboutit à supprimer le plus piquant des plaisirs de la tolérance, savoir l'échange des idées, ressemble d'un peu près aux procédés de M. Henri Bergson, justement critiqués par le Temps l'autre jour, M. Henri Bergson conte des fables vaines sur le matériel sans âme des Allemands ou sur leur manque d'idéologie ou d'idée morale ; l'unique résultat est de présenter à la France une image fausse de l'ennemi. Nous présentons l'image vraie, et le Temps la barbouille en criant que c'en est fait de l'union sacrée. Ce journal du régime où l'autorité et la loi sont les résultantes des opinions, cet officieux du Gouvernement de la Discussion, du contrôle et de la critique, se prononce pour la clôture de tout débat d'histoire et de philosophie.

— En temps de guerre! dira-t-il.

Mais, comme il est écrit dans Dupont et Durand,

Après vous. ,

— Après vous.

— Après vous, s'il vous plaît....

Nous rappelons au Temps qu'il s'est prononcé pour la reprise du verbiage parlementaire. Nous fermerons notre sorbonne quand il aura demandé et obtenu la clôture du Palais-Bourbon et du Luxembourg.

^S février 1915.

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