‹ Le pape, la guerre et la paixChapitre 97 sur 141 · OU « AVEZ-VOUS UN TEXTE · texte numérisé non relu

OU « AVEZ-VOUS UN TEXTE

Depuis dix-neuf mois de g'uerre, il y en a dix-huit que nous dénonçons la rumeur infâme diviseuse des forces françaises et des esprits français. Louis Dimier eut sujet de mettre en cause à ce propos la Dépêche de Toulouse. Celle-ci fit l'indignée et la solennelle : empruntant, d'une manière bien imprévue chez elle, la méthode de Fustel de Coulanges, « avez- vous un texte », nous a demandé la grave Dépêche.

Nous n'étions pas à court de texte, mais je dois avouer qu'à cette époque le plus beau texte montrant la Dépèche de Toulouse en train de pousser à la haine civile n'était pas en notre possession, car il n'était pas de ce monde, où il est entré à la date du 14 février, en réalité le 12 au soir. La censure de la Haute-Garonne n'a pu s'empêcher d'en supprimer quelques traits. Mais l'édition complète a été vendue à Toulouse-ville, à Villefranche de Lauragais, à Castelnaudary, à Carcassonne, l'Hérault, le Gard, les Bouches-du-Rhône, le Var : dans tous les endroits où il a pénétré de la sorte ce texte, un article de M. Paul Adam, a provoqué impunément les Français à s'entre-haïr et à se méconnaître en se manquant les uns les autres de respect sur le patrio-

tisme et sur la raison. Un ministre a demandé à M. le député Roûlleau-Dugag-e de plus amples détails sur les provocations de ce genre. Il n'y aurait qu'à lui adresser l'article type de M. Paul Adam.

Cet agent provocateur commence en ces termes, non échoppés :

ï II y a peu de jours, le Temps signalait un bruit selon lequel les Empires du centre auraient offert au pape d'agréer son ambassadeur parmi les membres d'un congrès de la paix, si l'influence du Pontife décidait maintenant partout les catholiques d'importance à combler les vœux germaniques en demandant la fin immédiate de la lutte. »

La nouvelle a été démentie dans les vingt-quatre heures. M. Paul Adam n'en tient aucun compte, il aime mieux répéter les confidences d'un mystérieux ecclésiastique « étonné par les opinions toutes brusques d'un député clérical » qui aurait vanté « la paix hâtive » (une paix à la Caillaux peut-être) devant « un jeune ollicier blessé et décoré ». Un ami de M. Paul Adam « qui fréquente les journalistes conservateurs » lui aurait annoncé « la préparation d'un mouvement pour la paix dans une de leurs gazettes ». Plus loin est nommé Y Éclair, c'est-à-dire le complice électoral dé M. Caillaux et son tuteur judiciaire de juillet 1914. Si M. Paul Adam na pas inventé son roman de toutes pièces, il faut en retenir celte accusation contre un ancien journaliste conservateur passé depuis deux ans au parti de M. Caillaux !

Je préfère ne rien donner de la partie échoppée de l'article, il suffira de dire que, par une insolente

et grossière intervention M. Paul Adam impute à des « paysans cléricaux de l'Orne et de la Mayenne » la rumeur révélée par des correspondants royalistes, rendue publique par nous et d'après laquelle il faudrait éviter de cultiver la lerre pour aboutir plus vite à la paix! Cette ridicule infamie (M. Paul Adam ne s'est pas soucié de varier nos propres adjectifs) était mise dans les mêmes bouches (cléricales peutêtre? royalistes, n'est-ce pas?) qui chargent des responsabilités de la guerroies prêtres, les officiers, les bourgeois! M, Adam ne s'est pas soucié de la contradiction ! Il lui a suffi de ragots trouvés dans « un journal républicain », le Parche, pour accuser les cléricaux en masse de vouloir bien livrer leur pays aux « hérétiques » incendiaires de Louvains et de Reims.... « Il suffit », conclut la lettre ouverte de M. Paul Adam, « de dénoncer à la nation le forfait pour que le peuple en fasse justice, n'estce pas? ».

La DépécJie^ ayant rei^u celle lettre ouverte, l'ayant insérée, et vendue, évitera, je pense, de nous demander désormais natre texte. Il est dans ses colonnes, qui sont dignes de le garder. Mais je dois à M. Paul Adam son passé.

M. Paul Adam se livre en ce moment à des exercices de rhétorique d'un patriotisme excité et farouche, souvent moins criminel que la pièce qu'on vient de lire, toujours peu éclairé, toujours circonscrit à l'immédiat et d'un verbiage effrayant.

Les Français de 4916 doivent être informés que M. Paul Adam n'a pas toujours été le féroce antigermaniste ni le cocardier bruyant que voilà.

Il écrivait, il y a vingt ans :

« La richesse de l'idée philosophique allemande, le génie de Gœthe qui engendra notre romantisme, el celui de Wagner qui modifia nos conceptions d'art en les alliant aux métaphysiques symbolisées, la belle organisation du socialisme germain, cela et mille raisons économiques doivent nous faire désirer des relations économiques et sociales très étroites entre les deux peuples....

« Mais il ne semble pas que ces relations, aujourd'hui, soient moindres que celles qui unissent à l'Angleterre, par exemple, dont l'influence guide nos goûts plastiques, comme celle de l'Allemagne guide nos goûts philosophiques et musicaux.

« On peut dire que l'Allemagne est, à cette fin du

XIX' siècle le pays d'où nous tirons le plus d'esprit

Les misères de i870 se compensent par les dons intellectuels que le vainqueur nous apportera.

« Le théâtre, les concerts, la librairie, les congrès socialistes, ou les leaders allemands et français se concertent, l'accueil obtenu chez nous par Wagner, Nietzsche, M. Hauptmann et même M. Nordau, les voyages de nos dilettantes à Bayreuth, marquent une tendance qui enchante tout esprit désireux de voir s'amoindrir des manifestations barbares ne répondant plus à aucune des déductions sérieuses du temps. »

Elles étaient fameuses les sérieuses déductions de M. Adam en 1895! Mais poursuivons :

« On se souvient que les Francs ne furent qu'une tribu germaine et nos attaches latines nous impressionnent peut être moins depuis que la renaissance romaine value par la Révolution se gâche dans le méri dionalisme excessif des parlementaires.... »

Les lecteurs de la Dépèche de Toulouse verront que cet ennemi du cléricalisme n'est pas l'ami très chaud du « méridionalisme ».

POUR ET CONTRE L'UiNION SACRÉE. 177

« Je pense donc que ces relations entre Allemagne et France, déjà heureusement rétablies, par l'entremise de l'élite intelligente, doivent maintenant se renforcer par le concours de ces énergies qui opéraient une pression sur la politique des gouvernements. Les artistes, les socialistes, les marchands des deux pays devraient fonder une ligue germano-franque avec le but bien net de mettre à rien les expectatives militaires d'une minorité ridicule, bruyante, infime. »

Les intérêts des deux nations sont les mêmes en Afrique. « Pourquoi les commerçants unis d'Allemagne et de France n'exigeraient-ils pas qu'une partie importante des armements fut employée, etc. »

M. Paul Adam, comme on voit, ne s'est pas trompé à moitié. II est bien de ce groupe d'hommes qui contribuèrent il y a vingt ans à jeter la France dans la direction du désarmement qui nous livra à l'envahisseur. Il est de ceux que tout patriote réfléchi doit prier d'abord de se taire pour ne rien ajouter au lourd passif des agitations. Il ne se rattrapera pas. Qu'il se fasse oublier. Ou qu'il s'entende dire que sa honteuse imprévoyance de 1895 est digne de ses folles visions de 1910.

23 février 19J0.

LE DÉFI DE LA u DÉPÊCHE ))

Le même jour où M. Paul Adam publiait ses abominables diffamations contre les catholiques français, dans la Dépêche de Toulouse, le même journal publiait ces quatre lignes tirées, disait-elle, d'une lettre du front :

« Je mets au défi n'importe quel poilu (mais un vrai, Maurpas. — Le Pape. 12

alors!) de dire qu'il a vu monter la garde aux tranchées à un curé ou à un millionnaire. »

Nous avons relevé ce défi au moyen des premiers exemples venus que nous ont proposés nos lecteurs. Tous les journaux dignes du nom français font de même. On n'a que l'embarras de choisir entre les traits de vertu militaire cités un peu partout à l'honneur des « curés ». Nous transcrivons très volontiers ce qu'un de nos amis nous détache du Bulletin des armées de la République (15-15 janvier 1916) :

LÉGION d'honneur. — Sergent Lamy, 566° infanterie : sous-officier d'une haute valeur morale, animé de l'esprit de devoir et de sacrifice poussé jusqu'à l'héroïsme. Blessé cinq fois au cours du combat du 6 septembre 1914, il conservait le commandement de sa section et la maintenait sous le feu le plus violent. Atteint d'une sixième blessure, et mis dans l'impossibilité d'assurer son commandement et de faire le coup de feu, il se traînait près des blessés, leur distribuant le contenu de son bidon. Revenu sur le front à peine guéri et mis, sur sa demande, à la tête d'un groupe de volontaires, a rempli avec la plus grande bravoure plusieurs missions périlleuses. Blessé grièvement le 12 novembre 1914, a donné à ses hommes l'ordre formel de l'abandonner sur le terrain en vue de leur éviter de tomber entre les mains de l'ennemi.

Chose horrible à dire, le sergent Lamy, c'est l'abbé Lamy, professeur au grand séminaire d'Issy; c'est un curé et, pour suprême malchance de cette pauvre Dépêche où, décidément, l'œuvre boche de division et de haine n'est plus accomplie que par des lourdauds, ce héros qui s'est offert si noblement à tous les sacrifices appartient, nous dit-on, à une famille de bourgeoisie plus qu'aisée. Il avait de l'argent et

il s'exposait à la mort : l'étonnement de la Dépêche sera sans mesure.

28 février 191G.

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