‹ Le pape Léon XIII (volume 2)Chapitre 30 sur 255 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

propriété privée est de droit naturel ; mais autre chose est la juste possession des richesses, et autre chose leur usage légitime. Ce dernier, d'après la doctrine de T Église exposée par S.Thomas, exige que l'homme ne considère pas tant ses richesses comme privées que comme communes, et qu'il en fasse part facilement aux autres.

L'encyclique expose à ce propos la théorie catholique de l'aumône. « Nul n'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne. > Mais, après cela, i c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres ». C'est un devoir non pas de stricte justice, sauf les cas d'extrême nécessité, mais de charité chrétienne. La justice humaine n'en peut donc exiger l'accomplissement. Mais il faudra en répondre devant le tribunal plus élevé de Jésus-Christ. Car « quiconque a reçu de la divine Bonté une plus grande abondance, soit des biens externes et du corps, soit des biens de Tâme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement et tout ensemble, comme ministre de la Providence, au soulagement des pauvres ». Aux yeux de l'Église la pauvreté n'est pas un opprobre, surtout après l'exemple de Jésus-Christ qui l'a embrassée volontairement, tout Dieu qu'il était. La vraie dignité de l'homme réside non dans les biens de la terre, mais dans la vertu, patrimoine commun des mortels, laquelle seule mène à la vie éternelle. De plus les pauvres sont les privilégiés du cœur de Dieu, qui les proclame bienheureux, et qui appelle à lui les petits, les souffrants, les opprimés. Ces vérités, conclut Léon XIII, abaissent l'orgueil du riche, relèvent le courage du pauvre et ainsi tendent à combler Tabime qui sépare les classes et à faire « que des deux côtés on se <donne la main et que les volontés s'unissent dans une même amitié».

« Mais c'est encore trop peu de la simple amitié : si l'on obéit aux préceptes du christianisme, c'est dans l'amour fraternel que s'opérera l'union. » Un Dieu, père commun des hommes et leur

unique fin, seul capable de leur donner la félicité parfaite ; un Rédempteur, Jésus-Christ : voilà ce qui unit tous les hommes par un lien véritable de fraternité entre eux et < au Christ leur Seigneur, primogenitus in muliisfratribus.T^ Cette fraternité est consolidée par la communauté des biens de la grâce et de la gloire, héritage du genre humain tout entier, dont les indignes seuls sont exclus.

Il ne suffit pas à l'Église de faire connaître ces vérités si propres à produire l'apaisement, elle conduit en outre elle-même au salut et applique le remède au mal. Elle instruit et élève les hommes d'après ces doctrines. Elle pénètre dans les volontés et les amène à se laisser gouverner par les préceptes divins. Ce dernier point est la clef de tout, et l'action de l'Église y est souveraine, grâce aux instruments qu'elle a reçus de Jésus-Christ et qui seuls sont aptes à pénétrer les profondeurs du cœur humain, pour amener l'homme à suivre le devoir, à vaincre ses passions, à aimer sans mesure Dieu et le prochain, et à triompher de tous les obstacles dans la voie de la vertu.

Cette action bienfaisante du christianisme est prouvée par l'histoire du monde. La société a été renouvelée, relevée, ou plutôt entièrement ressuscitée par les institutions chrétiennes, par le Christ, principe et fin de cette transformation, par le Christ, Dieu et homme, dont la vie « envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois. C'est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme. » En effet une société en décadence se réforme en revenant à ses origines, en poursuivant de nouveau avec ardeur la fin pour laquelle elle a été fondée. Voilà donc ce que doivent faire la société chrétienne en général, et chacune de ses classes en particulier, notamment la classe ouvrière.

L'Église d'ailleurs ne s'occupe pas tellement des âmes qu'elle ne pourvoie aussi aux nécessités de la vie terrestre. Elle ne néglige rien pour arracher les ouvriers à la misère. C'est déjà y travailler

Page 1