I. Voirch. XVII, pp
APPENDICE m. 561
au courant des dessous des choses romaines, nous transmet à ce sujet les observations suivantes, qui apprécient en même temps au point de vue théologique l'écrit de révêque de Porto.
<L M. Battandier fut le conseiller le plus influent du cardinal Fitra, et simultanément l'actif agent du groupe qui s'était formé, à Rome et en France, contre l'action politico-religieuse de Léon XIII. C'est sur lui que retombe la plus grande partie de la responsabilité de l'incident II écrit donc pro domo.
4C Son récit tend à représenter le cardinal Pitra comme victime d'une conspiration tramée contre lui par les libéraux, c'est-à-dire par ceux qui ne pensent pas en tout comme M. Battandier. Ces libéraux arrivèrent à gagner les plus hauts personnages de la hiérarchie ecclésiastique au détriment du cardinal. 4: Une pareille paix, conclut « l'auteur, ne s'obtient que par le sacrifice d'une victime. Le cardinal Pitra fut choisi « et il a été moralement et physiquement immolé. » (P. 735.)
< Pour réfuter celte indigne accusation, il suffira de montrer que, s'il y eut complot, il n'exista que du côté d'une certaine coterie qui s'agitait autour du cardinal.
(k Avant tout il convient de rectifier les allégations de M. Battandier touchant le Journal et le Moniteur de Rome,
<i II est exact de dire que la fondation du Journal de Rome (dont les actionnaires n'étaient d'ailleurs pas exclusivement français, beaucoup d'entre eux étant italiens) fut opportune et irrépréhensible. Mais on n'en peut dire autant de l'administration qui siégeait à Paris, et qui avait en vue un but financier et politique caressé par un certain groupe. Les opuscules du marquis di Baviera et de l'avocat Garelli de Turin en fournissent la preuve évidente, que confirment d'ailleurs les négociations entreprises pour la vente dn Journal, négociations qui échouèrent faute de 10,000 francs.
4L La cause directe de la fondation du Moniteur de Rome fut d'ordre économique. La rédaction ne recevait plus de l'administration du Journal de Rome les fonds requis, et le directeur, ayant fait l'avance de deux mois de trahementaux rédacteurs et pourvu à d'autres dépenses nécessaires, crut préférable d'en venir à la fondation d'un nouveau journal, s'émancipant ainsi de la tutèle d'une administration qui, tout en négligeant de payer ponctuellement sa rédaction, prétendait imposer à celle-ci des articles tout faits et s'inspirant à des idées et des passions inacceptables pour les rédacteurs. Telle est la genèse de la fondation du Moniteur de Rome.
t Ce dernier fut aussitôt en butte aux attaques àw Journal de Rome^ mais il en fut dédommagé, au dire de M. Battandier lui-même, par la confiance du Saint-Père. 4: Les attaques du % Journal de Rome contre le Moniteur et son directeur arrivèrent à un tel point, que VOsservatore romano en blâma sévèrement \^ Journal dxf\% un communiqué officiel, ajoutant que le prélat qui dirigeait le Moniteur avait toute la confiance du Saint-Siège. Cet avertissement n'eut aucun effeti et bientôt après un second communiqué condamna catégoriquement le y^^r/ia/ comme semant la discorde
Le Pape LéoD XIII. 3^
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parmi les catholiques. Sans égard pour des actes aussi graves de l'autorité compétente, M. Battandier et d'autres personnes faisant partie de l'entourage du cardinal Pitra ne ménageaient pas leur appui, ni leurs excitations au Journal de Rome, M. Battandier apportait lui-même à l'administration des secours en argent.
< C'est alors que le cardinal Pitra, par sa lettré à l'abbé Brouwers, publiée dans V Amstelbode^ avec le consentement de Son Éminence et après qu'elle en eut revu les épreuves, se rendit solidaire du Journal de Rome^ au point de l'appeler en quelque sorte son propre journal : < vous vous étonnez des calomnies qui poursuivent notre Journal de Rome >. Faisant ensuite allusion au directeur des Houx, il demandait
4[ si c'est un faux frère celui qui démasque les sectaires, déjoue les complots et saisit fi les faux apôtres avec le denier de Judas dans les mains. >
< L'antithèse était évidente : à < notre Journal de Rome > on opposait € les faux apôtres > du Moniteur € avec le denier de Judas dans les mains >. M. Battandier s'inscrit en faux contre cette explication du passage cité, mais elle est suffisamment obvie, eu égard surtout à la polémique personnelle àM Journal contre le directeur du Moniteur. Au total, l'attitude que prenait le cardinal Pitra à l'égard à\x Journal et du Moniteur était diamétralement opposée à celle du Saint-Siège, qui deux fois avait fait blâmer le Journal et défendre le directeur du Moniteur^ en déclarant que ce dernier jouissait de toute sa confiance.
< La lettre à l'abbé Brouwers constituait donc bien manifestement, quant à ce point spécial, un acte d'opposition. A un point de vue plus général, elle était plus blâmable encore, et par ce qu'elle disait, et par ce qu'elle ne disait pas. Les lettres de Léon XIII au cardinal Guibert et au cardinal Pitra lui-même montrent clairement comment.
^ Dans la première de ces lettres le Souverain-Pontife dit qu'un écrit < venant d'où
< l'on devait le moins l'attendre... le décide à rompre le silence sur un sujet pénible € à la vérité. > Après avoir ainsi rappelé la lettre à l'abbé Brouwers, Léon XIII expose que € l'opposition au Pape peut se faire d'une manière indirecte.», quand on oppose
< Pontife à Pontife, sans vouloir se rappeler que, de même que l'Église est unique, € unique aussi est son gouvernement auquel tous doivent se conformer. > — Bien que Léon XIII ne fût pas nommé dans la lettre du cardinal Pitra, le glorieux pontificat de Pie IX y est manifestement exalté en opposition à l'époque actuelle, qui est celle du pontificat de Léon XIII et qui se trouve dépeinte comme une période de ténèbres pour l'Église.
« Dans la lettre sévère mais paternelle que le Saint-Père adressa peu après au cardinal Pitra, il lui fit comprendre qu'il avait fait le jeu de « cette faction qui ^ s'arroge le droit d'examiner et de contrôler les actes du Pape et de les juger défa- € vorablement quand ils ne correspondent pas à ses visées. Ce procédé... trouble <L l'ordre de l'Église et produit des conséquences très graves et que nous ne pouvons € tolérer, aux dépens de l'autorité légitime. >
< M. Battandier met dans la bouche d'un vénérable prince dç TÉglise, le cardinal Monaco, d'ailleurs ami du cardinal Pitra, des paroles qui montrent d'une façon plus spécifiée ce en quoi péchait la lettre à Tabbé Brouwers. Dans le colloque qu'eurent ensemble les deux cardinaux à Saint-Calixte, € le cardinal trouvait fâcheuse la € mention de Des Houx, le contraste entre les deux pontificats et les dernières <L phrases où l'on ne compte que sur l'intervention de Dieu ou quelques miracles <L pour gouverner l'Église. Il insistait davantage sur le côté extrinsèque de la lettre, <L et la nécessité d'éviter que l'on crût qu'il y avait désaccord entre les cardinaux et le « Pape » (p. 714).
< La lettre du cardinal Pitra péchait donc en ce qu'elle disait. Elle ne péchait pas moins en ce qu'elle taisait
< A la lire, on dirait que l'Église est demeurée privée de son chef de 1878 à 1885. Pas un mot du pontificat de Léon XIII et de l'action exercée par lui. Du pontificat de Pie IX, on passe au temps de l'Antéchrist. Et cependant, sans égard à la condamnation prononcée par Léon XIII et à la réprobation de l'épiscopat catholique et spécialement de l'épiscopat français (sans doute gagné lui aussi par les libéraux), M. Battandier trouve le document en question irrépréhensible et très correct théologiquement ! En vérité, depuis Jansénius et ses disciples, on avait rarement entendu un langage plus captieux que celui du biographe du cardinal Pitra I
« Pour le réfuter il faut dissiper l'équivoque dont il s'inspire.
€ La mission divine de la Papauté ne se limite pas à l'enseignement dogmatique, mais elle s'étend à tous les principes d'ordre moral et par conséquent à l'ordre social, civil et politique en tant qu'il se rattache à la morale chrétienne. De plus l'enseignement du vicaire de Jésus-Christ ne se borne pas à l'ordre doctrinal et théorique, mais il se reflète sur la direction pratique à donner aux catholiques. Les conditions actuelles de l'Église n'exigent pas de définitions dogmatiques et les questions qui s'agitent aujourd'hui sur le terrain de la religion, de la science et de la société ne sont pas des questions purement théologiques. Du concile de Nicée à celui de Trente et de ce dernier à celui du Vatican, le symbole catholique a reçu son plein développement. En conséquence l'action actuelle de la Papauté doit avoir pour objet principal l'enseignement relatif aux vérités d'ordre social, civil et politique, c'est-à-dire d'ordre politico-religieux : là lutte actuelle des ennemis de l'Église ayant exclusivement pour but de la chasser de l'école, des lois, du pouvoir et de la société.
€ La Providence particulière qui assiste la Papauté avait manifestement pourvu à ces exigences, par l'élection providentielle d'un Pontife qui avait longuement médité sur ces difficiles problèmes politico-religieux, et qui par là-même répondait pleinement aux exigences actuelles de l'Église. Ce Pontife par ses doctes encycliques, admirées de toutes les sommités de la science, de la diplomatie et de la politique du monde entier, montrait aux princes et aux peuples la voie de la vérité, de la justice et du salut, et la Papauté recommençait à exercer sa bienfaisante influence sur un
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terrain où elle avait été furieusement combattue par la Réforme et par le libéralisme. Mais l'enseignement théorique n'était pas suffisant. La Papauté, institution éminemment pratique, devait aviser aux moyens pratiques de réaliser ses doctrines, et montrer aux catholiques le chemin à suivre* sur le terrain politico-religieux. Cest à obtenir ce but que s'était appliqué Léon XIII, avec une telle prudence, une telle constance et une telle orientation de toutes les forces de l'Église dans une même direction, que l'on pouvait espérer le triomphe de son programme de salut.
€ La lettre du cardinal Pitra était en réalité dirigée contre cette action du Souverain-Pontife, puisque son auteur opposait à celle-ci d'autres vues, d'autres temps et d'autres Pontifes, en s'arrogeant le droit d'indiquer aux catholiques la voie à suivre. Était-ce poser un acte théologiquement correct, que de s'élever contre la direction donnée par le Pontife dans l'ordre politico-religieux, et par conséquent contre la mission sociale de la Papauté, de semer le doute, la défîatice et la division parmi les catholiques au sein des difficultés de l'heure présente, de ne pas même nommer le Pontife réellement choisi par Dieu pour coopérer avec les princes et les peuples à la solution des graves problèmes qui troublent la société ? Mais à qui donc appartientiU d'enseigner les vérités d'ordre politico-religieux et de diriger pratiquement les catholiques, si ce n'est à celui auquel le Christ a dit : Confirfna fratres tuosf
<L Qu'un cardinal, un cardinal sous-doyen et appartenant à une congrégation religieuse, ait pu paraître en juger autrement, cela constituait certes un désordre des plus graves, et c'est renverser les situations que de le représenter comme la victime d*un complot et d'une aggression injustifiée.
4L M. Battandier néanmoins a l'audace d'attribuer la réprobation qui atteignit le cardinal Pitra en cette circonstance aux intrigues des libéraux qui parvinrent à gagner le Vatican. Cette accusation gratuite contient l'insulte la plus grave que l'on puisse faire à l'autorité suprême du Pontife, non moins qu'à l'épiscopat catholique tout entier qui crut devoir s'associer formellement à la lettre de Léon XIII. >
Concluons de cette étude et du simple exposé des faits que l'apologie de M. Battandier est essentiellement malheureuse. Elle aggrave devant la postérité un incident qu'il eût mieux valu ensevelir dans l'oubli. Elle est, on peut le dire, injurieuse à la mémoire du cardinal Pitra lui-même, dont le dernier mot dans cette lamentable affaire fut une parole de soumission et de regret. Concédons donc à M. Battandier que le cardinal Pitra fut victime d'une conspiration, mais ajoutons que cette conspiration fut formée par la coterie qui avait réussi à le circonvenir et qui, abusant de son inexpérience en matière politique, le poussa à un acte qui ne répondait ni à son passé ni à sa profonde science. — Tel sera le jugement de l'histoire sur un incident auquel le biographe du cardinal Pitrà a eu une trop grande part pour pouvoir en parler avec impartialité.