CHAPITRE CINQUIÈME
en rallumant, avec un nouvel éclat, le flambeau un moment éteint.
Un jour Pie IX, recevant en audience de congé un jeune diplomate accompagné de son fils, lui adressa ces paroles : « Quand le moment sera venu, je m'en irai joyeux, avec confiance et sécurité; car c'est Dieu qui se charge de ma dynastie, de mon héritage,
rÉglise Quoi qu'il advienne de moi qui ne suis rien, lorsque ce
petit enfant reviendra ici, à cette même place où je suis debout, il trouvera, toujours à cette même place, un autre homme, comme moi habillé de blanc '. » L'heure était arrivée où la Providence allait justifier cette € sécurité » de Pie IX, en confiant son « héritage, l'Église T> à Tun des plus grands papes qui aient illustré la « dynastie » de Pierre, vicaire du Christ.
Pendant la vacance du St-Siège, la responsabilité de l'interrègne repose en grande partie sur le camerlingue. Certes ce n'était pas là un médiocre fardeau pour les épaules du cardinal Pecci. Le moment où mourrait Pie IX était depuis longtemps l'objet de graves préoccupations : les gouvernements l'escomptaient d'avance pour asseoir des combinaisons de plus en plus hostiles à l'Église : on se demandait si l'usurpateur n'appuierait pas les projets schismatiques caressés par la secte, qui nourrissait le fol espoir de faire élire le pape par le vote populaire.
C'est dans ces conditions que le cardinal Pecci prit en main l'interrègne, et l'étrange et saisissante cérémonie par laquelle le camerlingue constate le décès du pape, dut lui paraître particulièrement solennelle et sinistre. On sait qu'à la mort d'un pape, le cardinal camerlingue s'approche, muni d un marteau d'argent, de la couche du pontife défunt, puis, se prosternant devant lui, il l'appelle* trois fois, non par son nom de pape, mais par son nom de baptême, et trois fois il frappe légèrement de son marteau le front glacé de celui qui fut le chef de l'Église universelle et qui maintenant a subi la formidable égalité de la mort. Le silence qui répond à ce triple
I. Henri d'Ideville, Journal iPun diplomate en Italie» Rome^ page 366.
appel est considéré comme la déclaration du décès, et le camerlingue l'annonce officiellement aux assistants.
Comme ils durent retentir dans le cœur du cardinal Pecci, les trois coups du marteau fatidique, annonçant que le pontificat de Pie IX appartenait désormais à l'histoire! Comme il dut l'impressionner ce silence de la bouche de Pie IX, désormais fermée pour
Pte IX sur son Ut de mort, au moment de la constatation du dëcèe, d'après une photographie.
toujours, après avoir proclamé si haijt et si longtemps la vérité en face du siècle !
Dans son humilité et au sein des graves sollicitudes qui l'accablaient en ce moment, le cardinal Pecci ne se doutait pas que sa propre voîx, qui maintenant constatait, voilée de larmes, la mort de Pie IX, allait bientôt retentir dans le monde entier comme la voix du lion victorieux de la tribu de Juda : Vicit leo de tribu Juda /
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Bien délicate et difficile était donc la mission du camerlingue. Le premier de 5es devoirs était de sauvegarder tous les droits du St-Siège, surtout vis-à-vis du gouvernement italien. Or il entrait dans les traditions de l'envahisseur de profiter de la vacance du St-Siège pour étendre son usurpation aussi loin que possible; et à la mort du cardinal De Angelis, prédécesseur du cardinal Pecci, les ministres de Victor-Emmanuel avaient laissé percer la prétention d'attribuer au gouvernement, les pouvoirs que les constitutions pontificales accordent au camerlingue, quant aux mesures à prendre pour assurer la liberté du conclave.
Afin de couper court, dès l'abord, à toute ingérence de cette nature, il fut décidé que l'exposition de la dépouille mortelle de Pie IX n'aurait pas lieu dans la chapelle Sixtine, mais à Saint- Pierre. De cette façon, le gouvernement ne pouvait prétexter la nécessité de maintenir l'ordre à l'intérieur du Vatican, pour faire pénétrer ses soldats et ses commissaires dans le seul endroit qui fût resté jusquelà le domaine inviolable du St-Siège,
C'est dans la chapelle du St-Sacrement que Pie IX, beau jusque dans la mort, fut exposé revêtu des ornements pontificaux et coiffe de la mitre d'or.
Les grilles de bronze de la chapelle étaient fermées, et autour du lit de parade veillaient, sabre au clair, les fidèles gardes nobles, tandis qu'à l'extérieur de la grille, dans l'immense nef de St-Pierre, le peuple romain tout entier défilait, avec recueillement et tristesse, entre deux cordons de troupes italiennes. Étrange contraste, qui peint bien la situation fausse où se trouve la ville des papes sous un sceptre usurpé!
Le cardinal Pecci put bientôt se convaincre que, soit à cause de la stupeur causée par la mort inopinée de Pie IX, soit par crainte de s'attirer des difficultés internationales, soit enfin grâce à l'attitude digne et calme du camerlingue et du Sacré-Collège, le gouvernement italien ne se porterait pas aux extrémités qu'on avait d'abord redoutées. Au reste les victoires que la Russie venait de remporter
sur la Turquie et la prévision de conflits européens absorbaient l'attention du monde politique, et nul ne tenait à créer des complications nouvelles en intervenant dans l'élection pontificale. Cest ainsi que la Providence se joue dans les événements du monde, et les dispose selon les vues de sa sagesse pour le bien de l'Église de Jésus-Christ !
Il restait au cardinal Pecci a prendre sans retard les mesures nécessitées par la convocation du conclave. Ces mesures sont compliquées, et le camerlingue s'était heureusement préparé à cette éventualité. Il importait avant tout que, dans l'élection, on ne se départit en rien des règles traditionnelles. Dans les circonstances où se trouvait l'Église, la moindre contestation eût pu avoir des conséquences incalculables. Aussi le cardinal Pecci avait-il passé les derniers mois de la vie de Pie IX à étudier les constitutions pontificales et l'histoire des conclaves, rédigeant même sur ce sujet un volumineux mémoire ^
Trois jours après la mort de Pie IX, le lo février, commencèrent les travaux qui devaient s'exécuter au Vatican pour le logement des cardinaux et la tenue du conclave. On le sait, pendant toute la durée du conclave, les cardinaux vivent séquestrés : toute possibilité de relations avec le dehors leur est enlevée. Les portes sont absolument closes : il ne reste, pour les communications ordinaires, qu'une fenêtre munie d'un tour placé sous la surveillance d'une commission de prélats. Chaque cardinal reçoit pour son usage personnel trois petites cellules : il s'y établit avec son secrétaire et un domestique.
Il fut décidé que les réunions du conclave auraient lieu dans la vaste chapelle Sixtine. Des deux côtés du chœur, on dressa des sièges surmontés de baldaquins, violets pour les cardinaux nommés par Pie IX, verts pour les quatre cardinaux survivants de la création de Grégoire XVI. Devant les sièges, sont des tables avec ce qu'il