CHAPITRE QUATRIÈME
constante préoccupation est l'exaltation de l'Église, le désir de la faire connaître et aimer, et de voir le monde apprécier ce qu'elle est à même d'accomplir pour sa félicité.
La vie entière de Léon XI 1 1 fut donc réellement une préparation providentielle à son pontificat. Cette vie nous montre le puissant effort d'une vaste intelligence tendant avec une volonté ferme vers un but bien déterminé : le bonheur de l'humanité par l'Église aimée et respectée des peuples, servie et défendue par des ministres d'une vertu digne d'elle et d'une science capable de la glorifier. Et cette grande idée, qui fait l'unité de la vie de Léon XIII, ne fut pas chez lui une pure spéculation. Il la mit, autant qu'il lui fut possible, en pratique, d'abord en lui-même par sa propre conduite, et ensuite dans tous ceux qui furent soumis à son obéissance ou à l'influence de son zèle. Personne ne peut donc accuser ce Pape d'être un utopiste ou un rêveur, car ce qu'il proclame maintenant du haut de la chaire de St Pierre, il l'a enseigné et pratiqué au milieu de nombreuses difficultés pendant de longues années, et ses idées ont passé par le creuset de l'expérience.
Est-il besoin maintenant de réfuter ce qui a été aventuré par des esprits superficiels au sujet d'une prétendue opposition entre Léon XIII et son prédécesseur Pie IX ? — Non, Léon XIII et Pie IX ne furent jamais en opposition. Tous deux ont mis en lumière une même vérité sous des formes différentes.
Pie IX, en présence d'une société qui, enivrée d'orgueil, voulait attirer l'Église à ses propres erreurs et la soumettre ^ ses visées ambitieuses, foudroya de ses anathèmes cette révoltée pleine d'audace, et arrêta d'une main ferme les catholiques trop portés à se laisser séduire par la grande hérésie de notre temps.
Léon XIII, en face d'un monde qui se sent vaciller sur sa base et commence à douter de lui-même et de tout, lui montre l'Église et le rocher de Pierre comme le seul fondement stable des sociétés, comme la seule puissance capable de remédier aux maux
qui affligent rhumanité moderne : sans désavouer les condamnations immuables portées par son prédécesseur, il tend avec commisération la main à cette société en détresse, et il s efforce de rassembler en un seul faisceau toutes les forces catholiques, qui seules sont en état de lui porter secours.
Voilà ce que Ton a affecté d appeler une conciliation de TÉglise avec Terreur, un abandon de la vérité et une condescendance coupable vis-à-vis de la société moderne. Non! c'est en vain que les ennemis de rÉglise feignent d* espérer des conciliations impossibles. S'ils veulent la paix, s'ils veulent un remède aux maux de la société, ils les trouveront en acceptant le secours que leur offre le successeur de Pierre, mais quant à voir le Pape trahir pour eux la vérité,il faut qu'ils renoncent à ce fol espoir !
Le récit du pontificat de Léon XIII montrera dans un jour plus éclatant ce que nous venons de dire et ce que faisait déjà pressentir la vie antérieure du Pape.
Mort de Pie IX. — Interrègne. — Le conclave. — Élection de Léon XIII. — Première bénédiction à St-Pierre. — Impression causée par l'élection. — Premières audiences. — Couronnement de Léon XIII. — Illumination générale de Rome : désordres.
EUX qui étaient à Rome à cette époque n oublieront pas l'impression que firent dans toute la ville lannonce soudaine de Tagonie de Pie IX et les solennelles prières de quarante heures qui eurent lieu alors dans toutes les basiliques.
Le 2 février 1878, Pie IX avait encore reçu, suivant Tusage, les curés des paroisses de Rome venus pour lui offrir les cierges bénits de la Chandeleur.il avait supporté cette fatigante cérémonie avec son énergie accoutumée ; il avait prononcé d'une voix ferme une assez longue allocution, et trouvé en outre des paroles bienveillantes pour chacun. Bien qu'il eût paru assez épuisé, cette audience avait cependant éloigné l'idée d'un danger prochain.
Or, malgré ces prévisions favorables, le grand et saint Pontife, après une courte agonie, rendit son âme à Dieu le 7 février 1878. Pie IX disparu, Pie IX mort !
La douloureuse nouvelle fut aussitôt annoncée au monde entier. Trente-deux ans de gloire et d'épreuves, de luttes incessantes, entrecoupées de succès et de revers, trente-deux ans de contradiction entre l'amour passionné des chrétiens et la haine passionnée des sectaires descendaient avec Pie IX dans la tombe. Aussi l'émotion fut-elle profonde et universelle.
Pie IX avaît si bien personnifié en lui les triomphes et les douleurs de rÉglîse, sa majestueuse et sereine figure avait tellement attiré Tamour et Tadmiration des fidèles, qu*on eût dit que les fondements mêmes de T Église allaient s'ébranler à la mort de ce puissant^ sur lequel reposait la sécurité cT Israël
Les ennemis de l'Église se flattaient que Pie IX serait, sinon le dernier des papes, au moins le seul qui, par l'autorité de son grand nom, fût encore capable de conserver à l'Église un reste de considération et d'influence dans le monde. Les catholiques, tout assurés qu'ils fussent de la promesse infaillible du Christ, interrogeaient néanmoins l'avenir avec crainte, et se demandaient si la mort de Pie IX n'ouvrirait pas pour l'Église une de ces ères d'abaissement et de ténèbres qui troublent profondément les âmes.
A l'exemple de son prédécesseur Grégoire VII, le pape Pie IX aurait pu dire en mourant: 4: J'ai aimé la justice et haï riniquité,voilà pourquoi je meurs en prison et abandonné de tous.» En effet toutes les grandes puissances, la France, l'Allemagne, la Russie, l'Italie lui étaient hostiles ainsi qu'au catholicisme ; si quelques-unes d'elitre elles gardaient encore des ménagements, il semblait qu'on dût l'attribuer plutôt à une sorte de commisération envers le grand âge et les infortunes du Pontife, qu'à la volonté réelle de respecter l'Église et la Papauté. La puissance plus formidable encore de la Révolution donnait libre cours à sa haine contre Pie IX, dans lequel elle croyait voirie dernier obstacle opposé à son envahissement dévastateur parmi les peuples catholiques.
En un mot, Pie IX mort, il semblait humainement qu'il ne restât plus qu'à s'écrier: « Consummatum est / ^ C'en est fait de la puissance de la Papauté et de l'Église dans le monde !
Mais Pierre ne meurt pas. Si les papes se succèdent dans la longue série des siècles, la « pierre » sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Église, demeure immobile et inébranlable, et Dieu sait, au moment opportun, montrer les richesses de sa miséricorde