‹ Le pape, les catholiques et la question socialeChapitre 11 sur 24 · LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVAUUM · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVAUUM

devenait la plus orgueilleuse de toutes les époques : mauvaise condition pour le progrès ! Un peu brutalement, Pie IX écorcha Tidole. S'ils étaient des idolâtres du siècle finissant, le pape de quatre-vingts ans et la génération de vingt ans, qui chaque jour grandissent l'un et l'autre, prépareraient-ils un autre ordre de choses, pour le siècle commençant ?

Ils remontent au-delà de l'empirisme du xviu^ siècle, au-delà de l'humanisme du x\f : et ce pape moderne, ce pape « recommencement de monde * », cherche une loi dans la Somme'. Son encyclique .^E terni Patris sembla marquer le signal d'une réaction intellectuelle. Comment l'encyclique Rerum Novavum, signal d'une ère nouvelle, est en quelque façon la fille de l'encyclique jEterni Patris, je crois l'avoir expliqué.

ticle de M. Anatole Lehoy-Beauliel: sur les inécoiiiptes du libéralisme, reproduit dans son volume : La Révolution el le libéralisme. Après avoir subi, en 1864, l'assaut de l'orthodoxie, certains principes révolutionnaires subissent, à cette heure, l'assaut de la philosophie et de l'histoire. « Une vaine superstition à l'égard des principes de 1789, a dit Ferneuil, ne les soustraira pas aux investigations de la critique. » {Les principes de 1789 et la science sociale, p. 19.)

• Cette magnifique expression est de M. Charles Bf.noist, Souverains et hommes d'État, p. 118.

2 Son appel a été entendu, si nous en croyons M. de Vogué: « La renaissance thomiste, écrit-il, dont M. Gardair s'est fait l'apôtre en pleine Sorbonne, excite une attention croissante parmi les jeunes gens curieux d'idées nouvelles. » {Heures d'histoire, p. 310, n. 1.)

Par l'effet même de ces réactions apparentes, scientifique, économique, politique, dogmatique, qui semblaient Téloigner à jamais de la réalité présente, l'Eglise catholique se trouvait toute prête, entièrement armée, pour donner un avis sur ce qu'il y a de plus actuel, de plus urgent, de plus immédiatement nécessaire à régler : la question sociale.

Mais, si nous regardons plus attentivement encore la naissance de cette encyclique, nous ne sommes pas au terme de nos étonnements.

Arrêtons-nous sur une dernière considération.

Ilsembiait, naguère, que le concile du Vatican donnait au pape le droit de s'isoler de l'Eglise, de légiférer sans elle et malgré elle ; on craignait que les successeurs de Pie IX ne perdissent avec le monde chrétien toute communication : leur pensée serait conduite, leur main serait guidée par deux ou trois favoris, — des jésuites sans doute, ajoutait-on. Saint-Simon nous donne un récit, aussi pi({uant que men-

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songer, du pape Clément XI écrivant la bulle Unigenitus sous la dictée de deux jésuites qui s'accordent à le fourvoyer : on eût dit, à entendre certains prophètes de malheur, que cette légende de la bulle Uiiigenitus serait l'histoire de toutes les bulles futures.

Léon XIII a démenti ces prévisions. Perpétuellement, le pape et le monde chrétien sont en contact. Jamais pape, peut-être, n'a plus consulté que Léon XIII ; il appelle les princes de l'église, et il appelle les laïques. Dans les conseils du Vatican, à côté du théologien, un nouveau personnage est entré : l'opinion. Le pape Léon XIII interroge et éclaire l'opinion. C'est une nouveauté, elle ne scandalise que ceux à qui elle peut nuire ; dans l'espèce, ils sont quantité négligeable et de qualité négligeable.

Ce sont les besoins du monde chrétien qui ont suscité l'encyclique Rerum Novarum, et je dirais volontiers que le monde chrétien y a travaillé. Cette Eglise catholique, qu'on disait asservie par le dernier concile, multiplie au contraire les initiatives individuelles \ elle encourage et sollicite les efforts personnels ; guidée par une infaillible pensée, elle ne s'abstient pas

* « L'initiative particulière est sans cesse agissante dans cette Eglise si fortement disciplinée. » (Ollk-Laprune, Les sources de la paix intellectuelle, p. 103.)

elle-même de penser. Il existe à l'heure présente, dans le sein du catholicisme, un mouvement extraordinaire des esprits et des œuvres ; il n'y a plus de catholiques émancipes, il y a toujours des catholiques qui s'aventurent; leur témérité résulte de la ferveur et n'entraine pas la révolte, lis vont de l'avant, pour que la vieille Eglise les suive, et pour qu'elle les devance à son tour; et le pontificat de Léon XIII est pour eux un perpétuel encouragement. Ces dévouements aventureux ne déplaisent pas à la papauté.

Avant qu'on l'eût proclamée infaillible, elle les redoutait: elle sait, maintenant, qu'elle peut à son gré les discipliner ou les promouvoir. Depuis le concile du Vatican, la papauté a recouvré je ne sais quelle sécurité, qui lui manquait auparavant; elle se sent trop forte pour avoir besoin d'être ombrageuse '. On craignait que ce dogme nouveau n'étouffât toute vie dans l'Eglise, et qu'il n'en fût du catholicisme de la Rome

1 Cette conséquence inattendue du dogme de rinfaillibililé était annoncée par Mallock, il y a douze ans, dans son livre : La vie vaut-elle la peine de vivre ? « La doctrine de l'infaillibilité, écrivait-il, a un aspect qui est juste l'opposé de celui qu'on suppose d'ordinaire connue le seul possible... Elle enchaîne et elle délivre... Pour tout observateur impartial, elle est au moins autant un gage de liberté qu'un frein... C'est une chaîne ; c'est aussi une corde de sauvetage : et ceux qui la tiennent peuvent, explorateurs hardis, s'élancer sans crainte dans les courants. » (Trad. Fohhks, p. 284.)

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nouvelle comme de ces armées de la vieille Rome, où le soldat qui avait bien agi sans l'ordre de ses chefs était puni. L'inverse est advenu précisément.

Ecoutez, dans l'Eglise catholique, le langage des chefs : ils demandent au soldat de collaborer av€C eux, non de leur obéir servilement, de marquer le pas quelquefois devant eux, non de remboîter toujours derrière eux : ils sollicitent des requêtes avant de requérir eux-mêmes une soumission.

En Allemagne, j'entends M*^' Korum, archevêque de Trêves : « Le prêtre, dit-il, préside d'ordinaire les associations ouvrières, mais cette présidence n'exclut pas la collaboration de l'ouvrier, tout au contraire! Il faut absolument que l'ouvrier travaille avec nous, que nous réglions ensemble ses intérêts, et que nous débattions avec lui les conditions de son existence. » En France, M^' Langénieux, archevêque de Reims, dit aux membres du Congrès de Liège, en 1887 : « L'Eglise, c'est la société des fidèles sous le gouvernement des pasteurs légitimes. Vous en êtes donc l'élément essentiel et nécessaire : les pasteurs, ils ne sont que pour vous et à cause de vous '. » Lorsqu'une Eglise s'exprime de la sorte, elle n'aspire pas à perdre les racines qui l'at-

1 Association catholique, 1887, 11, p. 400.

tachent au monde ; elle ne se considère j)as comme nn de ces organismes oii la tête seule transmet la pensée. Il y a dans l'Eglise actuelle un tlux et rellux d'idées et de désirs entre le pape et les fidèles, entre les fidèles et le pape, entre l'évêque et le prêtre, entre le prêtre et l'évêque, et le pape possède sur la société chrétienne une inlluence si incon testée qu'il peut se soumettre lui-même à l'influence de la société chrétienne, ce qui ne s'était vu depuis longtemps. « Le laïque n'a pas besoin d'attendre le prêtre, ni le prêtre d'attendre l'évêque, ni l'évêque d'attendre le pape, pour suivre sa voie propre. Lorsque des efforts combinés sont requis, soyons toujours prêts et en tout temps prompts à obéir aux ordres donnés ; mais en ces dispositions il y aura encore un vaste champ pour l'action individuelle, et un grand bien peut être accompli par elle*. » Ainsi parlait M^' Ireland, en 1889.

Pendant quinze ans, sur le terrain des questions sociales, évêques, prêtres et laïques, sans (( attendre le pape », ont <( suivi leur voie propre » : certains se fourvoyèrent : l'Eglise les avertit; certains s'égarèrent : l'Eglise les retrancha. Et tous les autres continuaient de suivre leur route.

* Sermon traduit par le « XX^ Siècle». Septembre 1890, p. 1">.

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Ils marchaient toujours, avec une prudente hardiesse, lorsque, le 15 mai 1891, ils trouvèrent Léon XIII à leur tête : Tencyclique Reriim Novarum venait de paraître ^

* « C'est un grand événement dans Thistoire des sociétés modernes, » écrivait quelques jours après M. Splli.eh. [L'évolution polilique et sociale de l'Eglise, p. 162.)

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