LE DOGME SOCIAL DE L'ÉGLISE ET LA SITUATION ÉCONOMIQUE ACTUELLE
. L'Église affirme le droit de propriété privée. — IL Elle fonde ce droit de propriété sur le droit de vivre. Conséquence : ce droit de propriété a des limites et ne comporte pas le jus ahutendi. Doctrine de saint Thomas : le moment de la gestion et le moment de la jouissance. — III. Règles pratiques résultant de cette doctrine. Donner son superflu est un devoir de charité ; lorsque celui qui demande est dans une extrême nécessité, donner son superflu est un devoir de justice. La prise par nécessité est licite. — IV. Autres règles pratiques, relatives au moment de la gestion: défense de laisser une terre non cultivée ; loi des fermages. — V. Rapports du travail et du capital. Il faut que le travailleur soit en mesure de vivre. Il faut que sa vie physique, domestique et religieuse ne soit pas endommagée. — YI. Théorie du juste salaire. — VIL Obligation de respecter la santé physique de l'ouvrier. — VllI. Obligation de respecter la vie domestique de l'ouvrier. — IX. Obligation de respecter la vie religieuse de l'ouvrier. — X. Si l'ouvrier consent librement un contrat de travail qui dispense le patron de ces obligations, ce contrat n'est pas valable. — XL Prétendue liberté de l'ouvrier : son droit théorique, son impuissance etfective. Retour sur la théorie du juste salaire : un salaire insuffisant, consenti par la prétendue liberté de l'ouvrier, n'est pas un salaire juste. — XII. Apologies imprudentes de la liberté du contrat. Leurs conclusions pratiques : égo'isme des riches, reproche de maladresse pesant sur tous les pauvres, murale du succès. — XIII. Divergence de puants de viieen^re
't ' LE DOGME SOCIAL DE L EGLISE
l'Eglise et récononiie politique. I/ouvrier-machiiie et l'ouvrier-homme. — XIV. Les lois économiques naturelles sontelles inviolables? La philosophie du xviii" siècle les jugeait bonnes par essence ; le darwinisme les avouecruelles et les déclare immuables. I/Eglise repousse ces conclusions. —
XV. L'homme, plus important que la richesse, appartient à une famille et à une patrie avant d'appartenir à une usine. Importance attachée par Manning à la vie domestique de l'ouvrier, par Decurtins à la vie civique de l'ouvrier. —
Léon XIII déclaro, dans l'encyclique Reriim Novarum^ que la propriété privée et personnelle est pour rhomme de droit naturel. Le cardinal Manning, s'entretenant avec Henry George, le socialiste américain, lui faisait naguère la déclaration suivante : « La loi de propriété est fondée sur la loi naturelle, sanctionnée par la révélation, proclamée par le christianisme, enseignée par rÉglise catholique, et elle fait partie intégrante de la civilisation de toutes les nations'. » C'est là un principe sur lequel l'Église ne transigera pas .
* Association catlioUqite, 1887, I, p. 191.
Le droit de vivre et de faire vivre les siens, telle est, d'après la doctrine de l'Eglise, le fondement du droit de propriété privée ~. Les biens de la terre sont destinés à faire vivre l'humanité : dès lors, tel membre de l'humanité, propriétaire de ces biens, ne peut les employer au gré de ses caprices.
Les considérations mêmes, en vertu desquelles l'Église reconnaît à l'homme le droit de posséder, imposent des limites à l'exercice de ce
1 A cette doctrine s'oppose la théorie individualiste du droit absolu de la propriété. Elle fonde le droit de propriété sur la liberté de l'homme. M. Folillke la formule ainsi : « Le libre arbitre de l'homme introduit dans le monde extérieur quelque chose d'absolument nouveau, qui peut être considéré comme étant encore le libre arbitre en action, le prolongement de la liberté. L'individu devient donc propriétaire des objets extérieurs par la même raison qu'il est propriétaire de soi-même. > Ces arguments, objecte M. Fouillée, « ne font qu'établir la propriété de la forme, non celle du fond ». [La propriété sociale et la démoci^atie, pp. 12-14).
droit. C'est ce que fera comprendre un bref exposé de la doctrine de saint Thomas ^
Dieu seul a sur toutes choses un droit absolu de propriété. L'homme doit user des biens de la terre suivant les desseins de Dieu. Ces desseins se résument ainsi : que tous les hommes puissent tirer des biens de la terre ce qui est nécessaire à leur vie. Ils se réaliseront de deux façons : ou bien les hommes exercent en commun rusufruit de ces biens, les administrent en commun, en partagent les fruits : c'est ce que veut le communisme ; ou bien chaque homme possède un droit de propriété sur une partie déterminée de ces biens, avec le droit d'user des fruits qu'il en recueille.
Saint Thomas discute ces deux systèmes. Deux moments, dit-il, sont à distinguer : dans le premier, on fait fructifier les choses, on développe leurs virtualités productrices ; dans le second, on affecte et on emploie les fruits de ce travail et de ce développement-.
Durant le premier moment, le droit de pro-
• Cette doctrine est clairement résumée par Ketteler dans un sermon qu'il prononça à Mayence en 1848 {Œuvres choisies, trad. Decurtins, pp. 1-18).
2 Les termes dont se sert ici saint Thomas paraissent à peine susceptibles d'une traduction adéquate : « Circa rem exteriorem duo competunt homini, quorum unum est potestas procurandi et dispensandi...; aliud usus ipsarum. » {Somme, Seciinda secundœ partis, qusest, LXVI, art, II.)
priété individuelle sur les biens de la terre est incontestable, pour trois raisons: d'abord, si ce droit n'était pas reconnu, l'administration de ces biens serait mal réglée, et dès lors impossible ; puis ce désordre même engendrerait une confusion nuisible à la fécondité du travail; enfin cette confusion provoquerait entre les hommes des dissentiments et des inimitiés. Ces trois arguments condamnent le communisme.
A l'égard de l'affectation et de l'emploi, les idées de saint Thomas sont aussi contraires à la théorie moderne du droit de propriété qu'elles étaient contraires, tout à l'heure, aux négations communistes. Jus utendi, fruendi, abutendi :
ainsi les jurisconsultes romains définissaient la propriété. Les légistes du moyen âge leur empruntèrent cette conception : lentement, depuis six siècles, elle a conquis droit de cité dans la société chrétienne. Or les laoi'à jus abutendi signifient : droit de faire de la chose tout ce que Ton veut, de la faire fructifier ou de la laisser sans emploi, d'en exploiter la fécondité ou de la stériliser, d'en développer la vitalité ou de la laisser mourir, de la conserver ou de la détruire. La proclamation an jus abutendi^ que nous trouvons dans notre Gode civil, est incompatible avec la doctrine de saint Thomas.
« Au point de vue de Visage des biens, écrit-
il, rhomme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais bien pour communes, de telle sorte qu'il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités'. » Les fruits de la terre sont destinés par Dieu à la nourriture de tous. Le propriétaire qui récolte ces fruits nourrira d'abord lui-même et sa famille ; il se tiendra prêt, ensuite, à en faire participer les autres hommes, suivant leurs besoins. Le superllu des riches appartient aux indigents - : tant qu'il y aura des pauvres, le jus abiitendi sera antinaturel et antichrétien.
Il convient d'admirer l'unité profonde et l'irréprochable cohésion de ces enseignements de saint Thomas. Le droit de propriété s'écroule, si l'on conteste les limites que saint Thomas prétend imposer à l'exercice de ce droit. C'est parce que vous avez le droit de vivre que votre propriété doit être respectée , c'est parce que les autres ont ce même droit que votre superflu leur est dû.
Or ce droit est sacré, incontestable; il ne résulte pas d'une déclaration humaine, mais d'une proclamation divine; et il est corrélatif
* Léon XIII, introduisant cette citation dans l'encyclique Rerum Novarum, l'annonce par cette phrase significative: Ecclesia sine ulla duhitatione respondet.
2 « C'est le patrimoine du pauvre », a dit saint Jean Chuy-
SOSTOME.
crun devoir imposé par Dieu. « L'homme doit conserver sa vie, lit-on dans l'encyclique Renim Novarum, pour obéir aux ordres irréfragables de la nature. » L'obligation de vivre entraine le droit de vivre : parce que Dieu vous défend le suicide, vous devez, au nom de Dieu, protester contre la faim.
« A peine est-il besoin de faire remarquer, disait Ketteler dans la cathédrale de Mayence^, de quelle hauteur cette doctrine domine les deux théories contradictoires et irréconciliables qui se disputent l'attention du monde. La fausse théorie du droit absolu de propriété - est un crime perpétuel contre la nature ; car elle trouve parfaitement juste de détourner pour la satisfaction d'une insatiable cupidité et d'une sensualité effrénée ce que Dieu a destiné à la nourriture ou au vêtement de tous les hommes...
Le mot fameux: la propriété, c'est le vol, n'est pas purement un mensonge ; il contient, auprès d'un grand mensonge, une féconde vérité.
« On ne peut plus aujourd'hui s'en débarrasser par de simples plaisanteries... Comme l'abîme
' Δivres choisies, trad. Decurtins, pp. 14-15.
2 Certains sociologues contemporains de l'école positiviste condamnent cette théorie, tout comme le fait Ketteler : « Le droit de propriété, écrit M. Ferneuil dans son livre sur les Principes de 1789, ne saurait avoir un caractère absolu et inconditionnel. » (P. 197.)
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appelle l'abîme, de même un crime contre la nature appelle un autre crime. C'est du droit faux de propriété qu'est née la fausse théorie du communisme. Elle aussi est un crime contre la nature. La vérité de l'Eglise catholique se dresse resplendissante au-dessus de ces contradictoires mensonges. »
On vient de voir la théorie catholique de la propriété. Que si nous recherchons les commandements et les défenses qui en sont les corollaires pratiques, nous trouverons sans surprise les conséquences suivantes.
Première conséquences, dont nous empruntons l'exposé à l'encyclique Renim Novarum : « Nul assurément n'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne ; nul, en effet, ne doit vivre contrairement aux convenances. Mais, dès qu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum^
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c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. C'est un devoir, non pas de stricte justice, sauf les cas d'extrême nécessité, mais de charité chrétienne. »
Seconde conséquence, impliquée par les dernières lignes que je viens de citer : dans les cas d'extrême nécessité, le riche qui refuse son superllu manque de justice. Il en résulte que le pauvre peut se faire justice en prenant, de ce superflu, ce dont il a absolument besoin pour vivre : au regard de la morale catholique, la (( filouterie d'aliments » dont un affamé se rend coupable n'est pas délictueuse. « Toutes choses sont communes dans le cas de nécessité extrême, écrit saint Alphonse de Liguori : un riche est obligé en stricte justice à secourir le pauvre, de même que le pauvre a le droit de prendre le nécessaire même malgré la volonté du propriétaire K Saint Thomas l'avait dit avant lui : « Qu'on prenne ce nécessaire manifestement ou en secret, peu importe : il n'y a là ni rapine ni vol-. »
Ces propositions, aujourd'hui, ne sont plus réservées à un enseignement ésotérique : elles franchissent les murs des séminaires, tombent
» Cité dans V Association catholique, 1888, II, p. 66.
2 Somme, Secunda secimdœ partis, quœst. LXVI, art. VII.
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du haut des chaires, et sont même livrées à la presse catholique'.
« La théologie enseigne que la propriété privée devient propriété commune quand Tinanition est à la porte "^ «Ainsi parlait JV^'" Ireland, en 1889, à Baltimore, devant soixante-treize archevêques et évêques des Etats-Unis. Manning, en 1888, écrivait dans la Fortnightly Review : « Un homme mourant de faim a un droit naturel au pain de son prochain ^. »
Ces deux obligations du riche, cette obligation de charité et cette obligation de justice, se rapportent à ce que saint Thomas appelle « le moment de la jouissance ». De l'enseignement catholique résultent pour le riche d'autres obli-
* M. Etienne Lamy vient de le-: rappeler, avec une éloquente vigueur et un grand courage, dans son discours du 28 janvier 1893 [Questions actuelles, XVII).
2 Sermon traduit par le XX'' Siècle, sept. 1890. p. 11.
3 Cité dans V Associât ion catholique, 1888, 11, p. 303.
gâtions, relatives au « moment de la gestion et de l'entretien ».
« Les riches ne détiennent pas leurs terres pour leur seul bénéfice personnel, mais aussi pour en tirer les fruits nécessaires à l'existence de la nation. » Tel est le principe ; je l'énonce une dernière fois, empruntant les termes de M^' Bagshawe, évoque de Nottingham. Il en conclut, entre autres conséquences :
1° Qu'un propriétaire n'a pas le droit de laissersa terre non cultivée, lorsque d'autreshommes, avec les fruits de cette terre, pourraient satisfaire à leurs besoins ; car, s'il ne la cultive point, c'est qu'il n'en a que faire pour son propre usage ; et, si néanmoins il la garde, il frustre ses semblables de la nourriture que cette terre devait leur fournir ;
2° Que la loi des fermages doit être celle-ci : le fermier fait des avances, la justice veut qu'il les recouvre; le fermier travaille, la justice veut qu'il soit rémunéré ; ce recouvrement des avances et cette rémunération du travail sont le premier prélèvement à opérer sur le produit d'une ferme. C'est indiquer avec netteté que la terre n'existe pas exclusivement pour la jouissance personnelle du propriétaire K
* Ms'" Bagshawe, Pitié et Justice envers les pauvres, la vraie économie politique. Traduit dans V Association catholique, 1889.
Il résulte, de tout ce que nous venons de dire, que, d'après l'enseignement catholique, le riche a une mission à remplir. La propriété se justifie, parce qu'elle confère une fonction sociale à celui qui en est dépositaire, et ce but de la propriété est en même temps sa raison d'être
L'homme qui possède plus qu'il ne lui faut pour vivre doit, avec ce superflu, faire vivre d'autres hommes. Deux moyens s'offrent à lui pour remplir ce devoir : ou bien il doit leur donner: alors, l'emploi qu'il fait de ce superflu s'appelle une aumône; ou bien il doit les faire travailler.
Il, pp. 1-28. Voir, dans le même ordre d'idées, les résolutions votées en 1887 par l'Assemblée générale de l'Union libre de politique sociale catholique, tenue à Mayence {Association catholique, 1888, I, pp. 150 et suiv.). Ces résolutions furent prises à la suite d'un Mémoire du comte de Kuefstein, qui traitait en particulier la question suivante : « Comment et en quoi la propriété foncière doit-elle être l'objet d'une législation spéciale dans l'intérêt de la communauté et en tenant compte de sa nature? » {Association catholique, 1887, I, p. 615, et II, p. 27.)
Au second terme de cette alternative se rattache la question délicate des rapports du travail et du capital.
Le résultat immédiat du travail doit être de nourrir le travailleur. L'enrichissement du capitaliste viendra par surcroît, s'il est possible. Avant tout, d'après l'enseignement catholique, il faut que l'ouvrier soit mis en mesure de vivre.
Il convient de bien comprendre la portée de ce mot : vivre. Il y a « une vie sans espérance, qui est en quelque sorte une mort vivante ^ » : ce n'est pas celle qui convient à l'ouvrier. 11 faut que le travail lui fournisse de quoi soutenir sa vie, dans le plus large sens de l'expression^. Il faut, en second lieu, que les nécessités imposées par ce travail ne portent pas un injuste préjudice au légitime développement de sa vie physique, de sa vie domestique, de sa vie religieuse, car tout homme a droit à l'intégrité de ce triple développement.
Je dois expliquer ces deux obligations et en déduire les conséquences.
1 Bagshawe, Pitié et justice envers les pauvres {Association catholique, I880, II, p. 13).
2 « Le langage de la foi chrétienne est celui-ci : Chaque enfant de Dieu, quel qu'il soit, est placé par Dieu sur la terre pour vivre de son travail; par conséquent, celui pour qui il travaille doit lui donner les moyens de vivre. Chaque enfant de Dieu a donc des droits. » (Ireland, Discours au Cercle catholique des étudiants de Paris, 28 juin 1892, publié dans les Questions actuelles, XIV, p. 252.)
(( Le salaire doit se mesurer au travail fait » : tel est le langage d'une certaine économie politique. « Le minimum de salaire doit se mesurer aux besoins du travailleur ; on tiendra compte, ensuite, de la nature et de la qualité du travail fait pour apprécier dans quelle mesure le salaire etîectif devra dépasser cet imprescriptible minimum. » 1 II me semble que cette formule résume assez bien Topinion de l'économie sociale catholique. La doctrine « libérale » ne tient compte que du travail, et l'Eglise tient compte du travailleur, tel est le principe de la divergence.
Une loi de justice naturelle existe, en vertu de laquelle l'ouvrier a droit à un minimum de salaire : il convient qu'il reçoive au moins ce qui
* « Ce minimum de salaire est la seule base morale et économique qui puisse servir de point de départ possible. » (Kuefs- TEiN, La réf/lementafion de la durée du travail, rapport au Congrès de Liège, Saint-Polten, 1891. p. 10.) Cf. un autre écrit du même auteur: Das Wirlsrhaftliche Wert in Théorie und Praxis {Vienne, ISSij), pp. 22 et suiv.
lui est nécessaire pour vivre ^ Léon XIII le dit expressément dans l'encyclique Rvrum Novarum : « Alendo opifici, frugi quidem et bene « morato, haud imparem esse mercedem opor- « tere. » Tout salaire d'une journée de travail qui ne suffit pas à nourrir l'ouvrier est un salaire contraire à la justice.
Cet enseignement de la théologie est ainsi commenté par M^"" Bagshawe : « Les ouvriers, aussi bien que les capitalistes, doivent être à même de vivre, et de vivre avec tout ce qui est nécessaire à une existence convenable, à la fois parce qu'il est monstrueux que l'ouvrier vivant puisse être plus maltraité que la machine toujours maintenue en bon état et en mesure de marcher, et parce qu'il est évidemment contraire
1 Cette loi de justice naturelle doit toujours être observée indépendamment de l'issue de l'entreprise à laquelle est associé l'ouvrier : « Si le résultat (de Tentreprise) est insuffisant, chacun aura à supporter Tinsuccès en proportion du travail fourni, mais d'après les règles suivantes : en premier lieu, on tiendra compte des besoins les plus indispensables de tous les participants. Toutes les autres prétentions, si légitimes qu'elles puissent être en elles-mêmes, ne viendront qu'en second lieu: Ln sustentation de la vie de tous doit être et rester le principe fondamental. » (Kuefsteix, La réglementation de la durée du travail, rapport au Congrès de Liège, p. 7.) Quant à la participation aux bénéfices, sans être commandée par la stricte justice, elle est jugée souhaitable par le cardinal Manmng : « En face de profits énormes et susceptibles d'augmentation (comme ceux de certains capitalistes), être content d'un salaire modique et fixe demande une résignation surhumaine. » (La question ouvrière et sociale, trad. Boyer d'Agen, p. 97.)
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à la Providence de Dieu que ceux qui travaillent puissent périr de faim, Dieu ayant placé l'homme sur la terre pour y pouvoir vivre convenablement lui et sa famille à la sueur de son front \ » Lorsque l'ouvrier est père de famille, la justice est-elle satisfaite si le salaire suffit rigoureusement à la subsistance individuelle de l'ouvrier, ou bien exige-t-elle quelque chose de plus? Sur ce point, les théologiens discutent, mais la seconde opinion paraît aujourd'hui plus en faveur. L'encyclique Renan Novarum prévoit, en un endroit, que l'ouvrier percevra un salaire assez fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille : Mercedem si ferat opifex satis amplam iit ea se nxoremque et liberos tiieri commodum qiieat... « Un minimum de salaire équitable, dit Manning, sous-entend l'entretien d'un modeste intérieur ~. » Et M^' Bagshawe est du même avis 3. Dans ses Principii di Economia politica^ le P. Liberatore écrit : « Le travail signifie pour le travailleur ce dont il a besoin pour sa sustentation et celle de sa famille. Par conséquent, s'il consacre son travail à son patron, il convient que celui-ci lui rétribue l'équivalent de son travail, afin d'ob-
* Pillé et justice [Association catholique, 1885, 1, p. 23).
2 La question sociale et ouvrière, p. 96.
3 Pitié et justice {AssociatiQU catholique, 1885, I, p. 23).
server ainsi l'égalité dans l'échange, c'est-à-dire la justice. Nous pourrons donc constater que le prix naturel du travail est celui qui permet au travailleur de suffire à son entretien, à celui de sa femme et de deux ou trois enfants. Il y aurait à défalquer la quote-part de médiocre importance apportée par la femme, qu'absorbent presque exclusivement les soins du ménage^. » Ces théories sont dites théories du salaire familial 2. Elles allèguent en leur faveur le langage du bon sens : on dit, journellement, que l'ouvrier acquiert, par son travail , le pain de ses enfants. Elles allèguent, surtout, que l'ouvrier célibataire est une exception : pour établir une règle de justice, il faut envisager la moyenne des cas, et tenir compte, par conséquent, des besoins de r« homme-couple », comme dit encore le P. Liberatore. « Le salaire, écrit l'abbé Pottier, aura pour point de départ la somme de biens nécessaires pour répondre à la moyenne
' Liberatore, Vrincipii di economia politica, trad. allemande (lu comte de Kuefstein, p. 269-270.
2 Voyez, contre ces théories, la consultation du théologien romain (cardinal Zioliara), publiée dans les Questions actuelles, XIII, pp. 194-199, sous le titre inexact : Réponse du Saint-Siège. Le Vatican, sans trancher encore la question, a dénié à cette réponse toute autorité dogmatique. En octobre 1892, sur la proposition du théologien Nicotra, le Congrès catholique de Gènes a voté des décisions très formelles en laveur du salaire familial {Association catholique, 1892, II, pp. 725-726).
des nécessités de la vie humaine prise dans son ensemble , c'est-à-dire le même travail sera payé au même taux, qu il soit accompli par un célibataire ou par un homme marié ; mais ce taux sera fixé de façon que, bien administré par l'ouvrier, il lui fournisse de quoi satisfaire aux exigences de sa vie aux différentes périodes de son évolution. Pour l'ouvrier célibataire, ce taux lui donnera plus qu'il ne lui faut pour vivre et, s'il reste seul à ses propres charges, il pourra économiser et même s'enrichir. Quand il entrera en ménage, il pourra y apporter déjà des économies, qui, ajoutées à ce salaire et mises avec un léger appoint que sa femme peut gagner, et dont il faut tenir compte, donneront plus qu'il ne faut pour vivre dans les premières années du mariage. Quand, avec la multiplication et l'éducation des enfants, arrivera la période culminante des nécessités, l'ouvrier devra, grâce aux économies réalisées, grâce à une vaillance répondant chez lui et chez sa femme aux exigences de cette période culminante, trouver dans de courageux labeurs de quoi s'en tirer rigoureusement par lui-même ; puis les nécessités diminuant par le fait que les enfants grandissent, puis apportent déjà quelques gains au budget familial, l'ouvrier, percevant toujours le même aux de salaire, pourra sagement économiser de
quoi mettre ses vieux jours à l'abri de la nécessité, et, grâce à ses économies jointes aux bons soins de ses enfants, n'être point fatalement, en vertu du régime du travail, une ruine pour la bienfaisance publique ou privée^. »
Le salaire du travail doit être tel que l'ouvrier puisse vivre à l'aide de son travail. En second lieu, les conditions qui régissent le tra-
* l^a théorie du salaire, dont Uenseignemeiit ecclésiastique donne les principes généraux, a été minutieusement développée par plusieurs économistes catholiques : entre autres, le P. Leiimkuhl, dans sa Theologia moralis ; le P. Weiss (voy.. Association catholique, 1888, 11, p. 190), Degurtins, D'après ce dernier, le salaire satisfaisant doit réunir les trois conditions suivantes :
1° Procurer les moyens d'existence ;
2" « Olïrir à l'ouvrier un équivalent au danger assumé par lui d'être estropié ou tué au service du patron et ainsi privé totalement ou en partie de sa force de travail, qui constitue tout sou avoir ; »
3" « Lui garantir un équivalent pour l'exploitation normale, constante, de sa force. » Parce que ces deux derniers caractères manquent d'habitude au salaire, Degurtins a demandé au Conseil national suisse, en 1888, d'étendre la responsabilité des patrons en cas d'accidents de travail {Association callio^ ligue, 1888, I, pp. 21)4 et suiv,).
Vciil de Touvrier doivent épargner tout dommage à sa santé physique, à sa vie domestique, à sa conscience de chrétien.
Entrons dans le détail. A l'égard de la santé physique, celui qui emploie l'ouvrier ne doit pas l'exploiter sans ménagement, comme une machine, qu'on remplace après usure : il est injuste que l'ouvrier doive acheter sa nourriture, aujourd'hui, par un excès de travail qui le rendra malade demain, et qu'il ne puisse soutenir sa vie, présentement, qu'au prix de fatigues qui abrégeront cette vie.
En 1869, M^"" de Ketteler disait en chaire :
« En vertu des principes de l'économie sociale moderne, on demanda à la force humaine tout ce qu'elle pouvait donner, cette force n'étant considérée, dans l'esprit de ce système, que comme une pure machine. Dès lors, partout où le temps du travail est prolongé au-delà des limites commandées par la nature et l'intérêt de la santé, les ouvriers ont un droit bien fondé de combattre par une action commune cet abus de la puissance capitaliste ^ » « Le travail des enfants à la fabrique, ajoutait-il, est un assassinat à petit feu du corps et de l'àme de l'enfant... Je vous exhorte, chers ouvriers, à no
* Œuvres choisies, trad. Decurtins, p. 59.
ET LA SlTLATlOiN ÉCONOMIQUE ACTUELLE 8:^
pas faire travailler dans les fabriques ceux de vos enfants qui sont encore en âge de fréquenter les écoles. » En 1889, le D"" Decurtins, dans un Mémoire présenté au département fédéral de l'Industrie et de l'Agriculture, établissait par de nombreux témoignages que le travail prématuré de l'enfant et le travail excessif de l'adulte sont comme « une dégradation méthodique des individus. » 1
Ces citations, auxquelles pourraient être joints des discours entiers du comte de Mun, suffisent à prouver que depuis longtemps les évoques et les laïques catholiques ^ signalaient les attentats qui chaque jour se commettent contre la santé de l'ouvrier. Le cri d'alarme venu de Rome a ratifié leurs dénonciations, et récompensé leur sollicitude.
L'encyclique Renim Novarum défend de por-
^ Decurtins, La question de la protection ouvrière internationale (Berne, 1889), page 53. — Cf. discours de Mgr Doutre- Loux au Congrès de Liège, en 1887 : il signalait l'emploi par un industriel, durant seize heures par jour, de quatre-vingts enfants: « On oblige ceux qui travaillent la nuit à chanter, sans doute pour qu'ils ne s'endorment pas, »
2 Dès 1877, le cardinal Pf.cci, évèque de Pérouse, écrivait : « Quelles doléances répétées et solennelles ne nous est-il point arrivé d'entendre, même dans les pays qui ont la réputation de tenir la tète de la civilisation, sur la surcharge des heures de travail imposées à qui doit gagner soji pain à la sueur de sou front î » H plaignait « ces pauvres enfants, conduits dans les manufactures où la phtisie les guette au milieu de leurs fatigues précoces. » {L'Église et la civilisation, p. 20.)
ter préjudice à la santé de l'ouvrier, soit par un travail excessif (cela concerne tous les travailleurs, môme adultes), soit par un travail hors de proportion avec Tâge et le sexe de l'ouvrier (cela concerne les enfants et les femmes *). « Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'àme, écrase le corps et en consume les forces jusqu'à l'épuisement, c'est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l'humanité... Le nombre d'heures d'une journée de travail ne doit pas excédei* la mesure des forces des travailleurs ', et les intervalles de repos devront être mesurés d'après la nature du travail, d'après les circonstances des temps et des lieux, d'après la santé môme des ouvriers. Il est juste, en outre, que la part soit faite des époques de l'année : le même travail, qui sera aisé dans une saison, deviendra souvent intolérable ou très pénible dans une autre... Enfin, ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de
1 opère inimodico, nec ad sexam œtatemve accomynodato .
2 Voici Topinion de quelques éconoDiistes catholiques sur la durée maximale de la journée de travail. « La durée du travail des ouvriers occupés en dehors de leurs demeures, écrit le P. LiBERATOKE, ne devrait pas dépasser neuf ou dix heures au plus. » {Principii di Econ. polit., trad. allemande de Kuefs- TEiN, p. 90.) « Un travail pas trop fatigant de dix à onze heures pendant le jour est un maximum, qu'en règle générale on ne saurait dépasser sans danger direct pour la santé. » (Klefs- TEiiS, La réylenienlation de la durée du travail, p. 11.)
l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un enfant. L'enfance, en particulier, — et ceci demande à être observé strictement, — ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et morales: sinon, il en sera fait de son éducation ^ »
Ainsi l'homme adulte, la femme et l'enfant ne sont pas faits pour l'usine ; mais l'usine est faite pour eux. Avant d'être ouvriers, ils sont hommes ; les exigences professionnelles deviennent illégitimes et condamnables, si elles contrarient le développement de l'être humain ou si elles nuisent à sa vitalité.
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A l'égard de la vie domestique, la doctrine catholique n'admet pas « que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs » : ut naturalia familiœ nexa apud proletarios
^ « Les paroles de Lkon XIII nous brûleront comme un fer rouge, écrit Manning, jusqu'à ce que nous ayons décrété pour le travail des enfants dans les usines la limite de douze ans. » (Mannino, La question ouvrière et sociale, p. 106.)
8G LE DOGME SOCIAL DE l'ÉGLISE
relaxentm\ dit Tencyclique. De là résulte pour le maître cette obligation de ne pas soumettre le travailleur à des conditions telles qu'il ne puisse plus s'occuper de sa famille : neqiie ullo pacto hominem a cura domestica abducere. Un autre péril, qu'il importe de prévenir, est la promiscuité des sexes dans les usines.
Cette préoccupation de la société domestique amène le Souverain Pontife à la réflexion suivante au sujet du travail des femmes : « Il est certains métiers qui conviennent moins à la femme, créée pour les ouvrages domestiques :
ce sont ces derniers ouvrages qui sauvegardent le mieux l'honneur de son sexe, et qui répondent, par leur nature, à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la famille. »
C'est par l'effet des circonstances, par la force des choses, que l'ouvrier devient le rouage d'une fabrique ou l'instrument d'une entreprise : le droit naturel, antérieur à cette force des choses, destine l'ouvrier à être membre d'une famille. Devant ce droit naturel, la force des choses doit fléchir. Les catholiques de divers pays, qui, par leurs travaux et leurs prières, ont obtenu du pape qu'il rappelât au monde chrétien ces principes essentiels, insistent beaucoup, soit dans les chaires, soit à la tribune, sur le res-
pect dû à la famille ouvrière. En 1869, au temps où M. Jules Simon passait pour un radical dangereux, digne des méfiances du clergé français, l'archevêque Ketteler citait aux ouvriers catholiques d'Allemagne le livre de X Ouvrière : il leur montrait, à l'aide de ce livre, « les funestes effets qui se produisent lorsque la mère n'est plus une mère, lorsqu'elle n'est qu'une ouvrière » ; et il demandait que les mères et les jeunes filles ne fussent plus employées dans les fabriques K C'est en invoquant les mômes intérêts que le comte Albert de Mun, plus récemment, réclamait du Parlement français Tinterdiction du travail de nuit pour les ouvrières des fabriques. Il faut citer enfin les lignes suivantes de Manning, oii les deux termes du problème sont énoncés, avec une originale et robuste logique : « Une femme, à l'autel et devant Dieu, s'engage avec un homme à remplir, sa vie durant, ses devoirs d'épouse, de mère et de gouvernante. Lui est-il permis, même avec l'assentiment du mari, de faire en outre, à tant par semaine, avec un usinier, un nouveau contrat aux termes duquel il lui deviendra impossible de les remplir '-? »
La préoccupation de la vie de famille doit
* Œuvres choisies, trad. Decurtins, pp. 65-68. 2 Manning, La question ouvrière et sociale, trad. par Boyer D'AdEN, p. 102.
également peser d'un grand poids dans les débals relatifs à l'ouvrier adulte : « Lorsqu'on rentre chez soi après douze heures de travail, écrit Decurtins, on n'a plus de chez soi, on ne voit plus ni femme ni enfants... Quelle famille et quel foyer* ! »
A tout homme, le mariage et la paternité imposent des devoirs : remplir ces devoirs est un droit pour lui. Si le patron impose à l'ouvrier de telles conditions de travail, que ce malheureux ne soit plus en mesure ni de remplir les devoirs, ni de goûter les jouissances de la vie domestique, l'Eglise alors, gardienne de la famille, déclare que le patron est injuste et que le travailleur est opprimé, car le patron, ([ui donne à Touvrier de quoi vivre, doit lui permettre, en outre, de vivre comme Dieu veut qu'on vive.
A l'égard, enfin, de la vie religieuse, « il est ordonné, dit Léon Xlïl, de tenir compte des
^ Decurtins, La question de la proleclion ouvrière inlernalionale, pp. 52-53.
intérêts spirituels de l'ouvrier et du bien de son âme. Faire en sorte qu'il ait le temps suffisant pour remplir ses devoirs religieux : cela rentre dans les devoirs du maître ^ » Le pape insiste longuement sur le droit de l'ouvrier au repos du dimanche. Le respect de ce droit est une obligation stricte, que tous les catholiques, même ceux qui se rapprochent de l'école libérale, ont toujours imposée au patron. Ils réclamaient le jour de repos hebdomadaire, en un temps où le travailleur n'en comprenait pas encore la nécessité, affirmée depuis lors par les théoriciens socialistes.
En résumé, ce droit de vivre, que le christianisme reconnaît à tout homme, ne contient pas simplement le droit de percevoir les aliments nécessaires. Il implique aussi le droit de régler sa vie d'après les principes de la loi naturelle et les commandements de la loi divine. Supposez un régime du travail qui empêche l'ouvrier de se comporter en père de famille ou de vivre en chrétien : ce régime est condamnable. Il tient compte, peut-être, de ce que requiert l'estomac de l'ouvrier ; mais il néglige des exi-
' « Le capital, dit Ketteler, s'était donné les semblants de la l)liilanthropie la plus tendre, et avait représenté les préceptes ilo l'Ef^lise concernant les jours de repos comme portant un préjudice inhumain aux intérêts de la classe ouvrière. ^> {(HCi/vres c/toisie.s, trad. Decirtins, p. 60.)
gences morales ou religieuses que tout être doué de couscieuce et de raison a le droit de manifester et le devoir de satisfaire.
La doctrine catholique prétend nous amener à cette conviction : que l'ouvrier possède des droits antérieurs au contrat de travail, et que les stipulations de ce contrat, même consenties par lui, ne peuvent en aucune façon supprimer ces droits.
Cependant la société contemporaine attache d'ordinaire une beaucoup plus grande importance aux stipulations du contrat de travail. « Ces stipulations, dit-on, sont acceptées par le libre arbitre de l'ouvrier. L'ouvrier n'est pas un serf, il n'est pas prédestiné, dès le moment où il est conçu, à faire partie d'une exploitation ; c'est librement qu'il s'engage. Si, dans l'exercice de sa liberté, il aliène certains droits que l'Église catholique appelle des droits naturels, c'est affaire entre lui et l'Église ; et l'Église peut
en faire un crime à l'ouvrier lui-même, mais non point à l'état social qui permet ces aliénations. Car cette liberté même, en vertu de laquelle il les consent, est aussi un droit naturel de l'ouvrier. »
Il n'y a qu'un obstacle à ce raisonnement, répondent les observateurs catholiques : c'est que cette liberté ne s'exerce pas librement. Ils l'affirment et le prouvent.
A priori, ils semblent avoir tort. Suivant le mot d'un éminent penseur contemporain, M. Ferneuil, la société moderne est « la mise en rapport des libertés individuelles ^ ». Si l'on transporte cette notion dans l'ordre économique, il en résulte une double conséquence : liberté pour le capital d'accepter ou de refuser le travail; liberté pour le travail de s'offrir ou de se refuser lui-même. D'un mot, on résume ces deux droits, en les appelant « la liberté du con-
1 Ferneiil, Les principes de 1189 et la science sociale, p. Oo.
92 LE DOGIVIE SOCIAL DE l'ÉGLISE
trat », et Ton fait remarquer qu'en vertu de cette indépendance réciproque le patron, dans ses rapports avec l'ouvrier, propose, mais n'impose jamais. « Nos lois, dit un économiste de l'école libérale, ne laissent plus aux patrons d'autre ascendant que celui qui découle de leur position même, ou qu'ils peuvent devoir à leur capacité professionnelle ou à leurs vertus personnelles ^ »
En face de ces lois admirables, il convient d'observer les faits. Si l'on considère Texercice pratique de ces droits reconnus à l'ouvrier, voici ce que l'on constate, en substance.
La situation de l'ouvrier à l'égard du patron n'est pas la même que celle du patron à l'égard de l'ouvrier ^. Si le capitaliste n'accepte pas le premier placement qui lui est offert — et, dans l'espèce, il fait fructifier son argent en fournissant du travail à l'ouvrier, — la perte de quelques revenus est le seul risque qu'il encourt ; si le travailleur n'accepte pas la première place qu'il rencontre, lui-même et sa famille auront faim. Le capitaliste est donc libre de poser des conditions au travailleur, et le travailleur n'est libre ni de poser des conditions au capitaliste ni
* De Fontpertuis, Journal des Économistes, 1880, lY, p. 381.
2 On en trouve déjà Taveii dans Adam Smith : « En toutes ces luttes, écrit-il, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. » {Richesse des nations, livre I, chapitre viii.)
ET LA SlTtATlOiN ÉCONOMIQCE ACTLELLE 93
de refuser celles qui lui sont faites. Pour le capitaliste, il n'y a pas péril en la demeure; pour le travailleur, il y a toujours péril. La liberté du capitaliste existe dans le concret et dans l'abstrait ; celle du travailleur n'existe que dans l'abstrait, c'est-à-dire qu'elle ne s'exerce point. L'idée de liberté, ainsi comprise, rend l'égalité illusoire et exclut la fraternité.
(( La liberté, écrit très justement Louis Blanc, consiste, non pas seulement dans le droit accordé, mais dans le pouvoir donné à l'homme d'exercer, de développer ses facultés sous l'empire de la justice et sous la sauvegarde de la loi K » Qu'importe, dès lors, que la Révolution ait proclamé l'homme indépendant en droit, si elle l'a laissé impuissant en fait ? Cette liberté prétendue n'est autre que la liberté de l'homme désarmé en présence d'un adversaire armé. La liberté du combat peut-elle s'appeler liberté lorsqu'existe, pour l'un des partenaires, la certitude de la défaite? « Ce choc désordonné, permanent, de la puissance et de l'impuissance, voilà ce qu'on ose appeler la liberté -. » Dans le même ordre d'idées, Lassalle écrivit, avec une sanglante ironie : <( La Révolution a octroyé à tous
1 Organisation du travail., p. 30»
2 Organisation du travail, p. 30»
sans exception le droit légal de devenir million naires. »
Il n'est pas un économiste catholique qui ne s'associe, dans une certaine mesure, à ces critiques, et qui n'éprouve une grande défiance à l'égard de ces « droits » théoriquement reconnus et pratiquement annihilés. Keller, à peu près en même temps que Lassalle, écrivait: « Chacun est libre de faire sa fortune et d'en disposer à son gré. Libre, oui, à une condition: c'est d'être déjà riche ^ » Dès 1845, M"' Rendu, évoque d'Annecy, écrivait au roi de Sardaigne : u La liberté, qui est comme une base universelle de toute la législation moderne, est toute en faveur du maître'-'. » Ketteler,en 1869, protestait contre cette (( liberté illimitée quia eu pour premier résultat de jeter la classe ouvrière dans une situation presque désespérante... L'ouvrier avec sa force fut isolé, tandis que la puissance du capital fut au contraire centralisée ^. » Plus près de nous, M"' Bagshawe, évoque de Nottingham, écrit dans ses mandements : « 11 n'y a pas en réalité liberté de contrat quand l'une des parties contractantes est contrainte par les tortures de la
' L'Encyclique de 1864 eî les principes de 1789, p. 254. * La lettre de Ms-- Rendu est reproduite dans V Association ca- Iholique, 1881, II, p. 326.
3 Œuvres choisies, trad. Decuktins, p. 50.
faim et la pensée d'une femrne et d'un enfant mourant de faim... Un consentement ainsi donné ne suffit pas pour faire d'un contrat injuste un contrat juste K » En 1878, dans son discours de Chartres, Albert de Mun s'écriait : « Cette liberté, c'est la liberté de la force... Elle a livré sans défense les plus faibles à la merci des plus forts, créant l'individualisme, qui laisse les uns et les autres isolés et en présence, et ouvrant la porte à la libre concurrence -. » Je dois enfin citer ces fortes paroles de Manning : « La dépendance des ouvriers est si complète, et la faim et les souffrances de leurs familles composées de faibles femmes et d'enfants inofl'ensifs sont si intolérables et si impérieuses que le conflit entre le capital vivant " et le capital mort est des plus inégaux : la liberté du contrat, dont l'économie politique se glorifie, n'existe pour ainsi dire pas ^. »
' Bagsuawe, Pitié et Justice envers les pauvres [Association catholique, I880, II, p. 24).
2 De Mun, Discours : Questions sociales, pp. 296-298. — Cf. p. 308 : « Quest devenu l'ouvrier? 11 est seul : il a un nom nouveau : c'est le prolétaire, jeté sur le marché comme une denrée dont le salaire est le prix, livré à la loi brutale de l'olire et de la demande, qui saisit, qui domine le patron comme lui, et les place l'un en face de l'autre sans autre lien qu'un accord passager que l'un ou l'autre peut rompre, du jour au lendemain, au mieux de ses intérêts. »
> Ainsi Manning appelle le travail.
* Les Chevaliers du travail, p. 20. — Cf. article du même prélat dans \\x Dublin lieview, traduit par Boyeu u'Agen sous ce
Cette doctrine des évêques et des laïques chrétiens sur la vraie et la fausse liberté du contrat se retrouve, intégralement, dans rencyclique Rerum Novarum : Léon XIII la développe, avec une insistance toute particulière, dans la théorie du salaire.
On a vu plus haut à quelles conditions un salaire peut être réputé « juste ». Mais, en les exposant, le Souverain Pontife rencontre Tobjection suivante : Si l'ouvrier, lorsqu'il s'engage au service du patron, accepte, librement, un salaire inférieur à ses besoins, le salaire demeurct-il injuste, malgré cette acceptation ? « Le taux du salaire, dit-on, est librement consenti de part et d'autre : aussi le patron, en payant l'ouvrier, a rempli tous ses engagements, et ne parait plus être tenu à rien. » Léon XIII, ayant ainsi formulé l'argument, le réfute en ces termes : « Pareil raisonnement ne trouvera pas de juge équitable qui consente à y adhérer sans réserve, car il n'embrasse pas tous les côtés de la question, et il omet une considération fort sérieuse. » Le pape explique, alors, que le
titre : La question ouvrière et sociale, p. 98. H estime que la grève, en soi, est légitime; car « elle est la seule arme à la disposition des ouvriers ». En 1871, la proposition de hlàmer les grèves fut rejetée à une grande majorité par rassemblée générale des catholiques allemands réunie à Mayence (Lave- LEY'E, Le socialisme contemporain, p. 161).
travail présente deux caractères : il est personnel et il est nécessaire. Il est personnel^ c'està-dire que le travail est la propriété de celui qui l'exerce. Si c'était là le seul caractère du travail, l'ouvrier pourrait se contenter d'un salaire insuffisant, ou même n'en exiger aucun. Mais le travail est nécessaires^ parce que l'homme a besoin du fruit de son travail pour conserver son existence : or conserver l'existence est un devoir imposé à tous. Ce devoir est antérieur aux conventions souscrites par l'ouvrier. « Que si, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, l'ouvrier accepte des conditions dures, que d'ailleurs il ne lui était pas loisible de refuser, parce qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre du travail, c'est là subir une violence contre laquelle la justice proteste. »
Ainsi s'exprime l'Eglise catholique au sujet de hi prétendue liberté du contrat. En fait, l'ouvrier pressé par le besoin n'est pas réellement libre. En droit, lorsqu'il accepte des conditions qui ne lui permettent pas de remplir certains
' <<. Le travail est nécessaire. » Voilà une vérité que l'économie politique moderne avait conqjlètement négligée. A la p.'ige 283 de son livre : La politique, M. Funck-Brentano écrit à ce sujet : « 11 n'est pas de témoignage plus sombre de notre effondrement intellectuel que d'en être arrivé à devoir prouver que le travail est une nécessité, et non pas une liberté. »
devoirs envers lui-même, envers sa famille ou envers Dieu, cet engagement n'est pas juste.
Léon XIII condamne le contrat de travail qui promet une infraction à la loi du dimanche :
« car il ne s'agit pas, dit-il, de droits dont l'ouvrier ait la libre disposition, mais de devoirs envers Dieu, qu'il doit religieusement observer. »
Il existe donc une certaine conception de la « liberté du travail », apparemment généreuse, et qui, dans la pratique, conduit à l'égoïsme, à la violation des droits naturels, à l'esclavage des faibles'. On lit dans V Introduction à ta science de lliistoire, de Bûchez : « Le dogme de la liberté est l'unique principe moral de la société
1 Flnck-Bkentano, La politique, p. 292 : « Apprenez à distinguer la liberté indispensable au progrès du travail, de tous les abus qui dérivent de rexercice de cette liberté. Fixez les limites où cette liberté se transforme en sujétion du plus faible au plus fort, du plus honnête à celui qui Test le moins, du plus loyal au plus retors, car ce n'est pas là de la liberté. L;homme ne possède point à Tégard de son prochain la liberté du mal. »
ET LA SITUATION ÉCONOMIQUE ACTUELLE Ol^
moderne. Or il exclut toute pensée d'amour et de sympathie. Il apprend à l'homme à être égoïste, à faire de sa personne son Dieu, sa foi, sa gloire, sa raison et sa force... Ce dogme établit que chaque homme est une liberté vis-à-vis de toutes les autres, liberté qui n'a de limites que la liberté de ses voisins. Il faut en conclure que l'homme n'a d'autre loi pour borner ses appétits que la résistance des appétits des autres, qu'il n'a à vaincre d'autre force que celle de ses semblables; il ressortira de là la tendance suivante : c'est que la vie sociale est nuisible à tous ceux qui ne savent pas en faire un instrument de jouissance à leur profit ^. »
Une autre conclusion, qui se rattache d'ailleurs à la précédente, est celle-ci : comme tous ont des droits égaux à conquérir une place sous le soleil et à construire leur vie telle qu'ils la rêvent, ceux dont les efforts échouent étaient indignes de réussir. A la Chambre des députés, en 1883, M. Frédéric Passy exposait que la société doit être « comme la grande échelle double sur laquelle les uns montent et les autres descendent : ceux qui sont dignes de monter montent, fussent-ils partis de la boue ; les autres descendent, s'ils le méritent, jusque dans la
* BuciiEZ, Inlroduction à la science de l'histoire, I, pp. 3y-4(),
100 LE DOGME SOCIAL DE l'éGLISE
boue. » — « Il manque à ce tableau, riposta M. de Mun ', ceux qui seraient dignes de monter et qui ne le peuvent pas, parce que l'organisation moderne de la société leur en refuse le moyen. Et il y manque aussi ceux qui sont montés d'avance, sans en être toujours dignes, et qui oublient, étant en haut, le sort de ceux qui sont en bas. » M. Frédéric Passy, en présentant ainsi l'existence humaine sous l'image ingénieuse d'une ascension à l'échelle, ne se souvenait plus que tous, pour gravir, ne partent pas du même échelon, et qu'il est beaucoup plus aisé de ne pas descendre que d'avoir à monter. Nécessairement, d'ailleurs, il en est de ce paradis terrestre, ouvert par les économistes, comme du paradis céleste proposé par le Christ : tous sont appelés, peu sont élus. Une dillérence existe : c'est que souvent, dans le premier de ces paradis, les élus s'arrogent le droit de refouler le restant des appelés '". Le combat pour la vie future est une lutte contre soi-même ; le combat pour la vie présente est une lutte contre les autres.
1 De Mun, Discours poli/irjt/es, IJ, p. 87.
2 Cela n'échappe pas aux ouvriers ; en juin 1883, les peintres en l)àtiment écrivaienl au Conseil municipal : « Ce n'est pas en facilitant à quelques douzaines d'ouvriers leur passage dans la ))ourgcoisie qu'on aniéli(U"e le sort du i)lus grand nombre. » {Moniteur des sf/ndicals ouvriers, juin 1883.)
A certaines interprétations de la « liberté du contrat » se rattache cette autre théorie de la liberté absolue d'amasser la plus grande fortune possible par tous les moyens strictement légaux. Il est des gens qui ne savent pas profiter de cette liberté-là; tant pis pour eux; on néglige de se rendre compte s'ils étaient en mesure d'en profiter. La proclamation de ces diverses libertés engendre la « morale du succès », avec les égoïstes cruautés qui l'accompagnent.
Au fond, la morale du succès n'est pas une morale. Cela nous amène à pénétrer plus avant dans notre sujet.
La maxime : « Laissez faire », qui traduit, dans l'ordre pratique, ces principes d'absolue et prétendue liberté, est maintenue, par les adeptes de l'école libérale, comme étant la plus favorable aux intérêts économiques. Par intérêts économiques, on entend la production de la richesse.
]a\ même maxime est répudiée par les catho-
102 LE DOGME SOCIAL DE L ÉdLlSE
liquos comme « aussi contraire à la raison et à la charité chrétienne qu'au bien social et à la fin môme de l'Etat ^ ».
Nous saisissons, ici, une complète divergence de points de vue entre l'Église et l'économie politique moderne.
Dans l'étude du travail, on peut considérer l'homme ou la richesse, l'auteur ou le résultat du travail. Le bon sens et l'histoire des sociétés primitives enseignent que la richesse est faite pour l'homme; il arrive trop souvent à l'économie politique de considérer l'homme comme un instrument pour la production de la richesse '. Appelée à développer la fortune des nations, elle s'intéresse plus à cette fortune elle-même qu'à ceux qui sont chargés de la faire fructifier
* Paroles de M*" Douïrei.oux au Congrès de Liège en 1887 [Association catholique, 1887, IL p. 409). —Cf. Charles Pkrin, Le socialisme chrétien, p. 4.
2 « On commence par une définition de la valeur : on part du principe qu'il importe de produire des valeurs, autant fie valeurs que possible, tandis qu'il importe en réalité de produire des biens utiles, afin d'assurer d'une façon durable au plus grand nombre possible d'hommes une existence agréable, et à tous, au moins, la simple existence. Au lieu de placer Vhomme au commencement, au milieu et à la fin, comme cause, force agissante et but, on considère la richesse en ellemême (dans le sens d'une synthèse des valeurs) comme but final. Dans un pareil système, l'/iomme ne joue qu'un rôle bien etlacé, et l'idée d'iuie protection de la classe ouvrière ne trouve pas de place. » (Kukfstein, S^rr la réglemejilalion de la durée du travail, pp. 36-37.)
par leur travail. Elle considère l'ouvrier comme une force, comme un corps organisé pour le travail, comme une machine clouée de conscience-; elle oublie que cet ouvrier est un homme, que ce corps renferme une âme, que cette machine n'est pas seulement un outil qu'emploie la société, mais aussi un membre de la société, et que cette conscience rend la machine respectable. Je ne prétends pas que tout économiste soit un théoricien de l'égoïsme, un docteur d'inhumanité; mais je me défie de ceux qui ne Usent que des économistes. S'ils ont un capital et qu'ils doivent, en vue d'une entreprise, organiser le travail, ces lecteurs-là ne tiendront compte que des lois de l'économie politique; ils commettront des iniquités.
L'Anglais James Nasmyth, fabricant de machines, était interrogé par la commission d'enquête sur les Trades-Unions. Doctement, il expliqua qu'en vertu de la loi de l'offre et de la demande l'intérêt de l'industrie exigeait qu'un grand nombre d'ouvriers fussent en quête d'emploi 2 ; il se flatta d'avoir souvent augmenté ses
* Le pape Léon XIII écrivait en 1877, au temps où il était archevêque de Pérouse : « Les écoles modernes d'économie politique tiennent autant de compte de l'homme que d'une machine. De là, nulle estime de l'homme moral ; de là ce colossal abus de la pauvreté et de la faiblesse. » {L'Eglise et la civilisation, p. 20.)
2 En vertu du même intérêt. t»n remplace les honnnes. dans
104 LE DOGME SOCIAL DE l'ÉGLISE
bénéfices en remplaçant des hommes faits par des apprentis. Et comme on lui demandait ce que devenaient ces hommes faits, lestement congédiés : « Je Tignore, répliqua-t-il; mais je m'en remets pour cela à Faction des lois naturelles qui régissent la société ^ » Aux yeux de ce personnage, l'intérêt de l'industrie, confondu d'ailleurs avec l'intérêt personnel de James Nasmyth, primait celui des ouvriers. Tels sont les abus de Téconomie politique : ils ne peuvent être tolérés par l'Eglise, qui reconnaît à tout homme, non pas une valeur mécanique, mais une valeur humaine.
En présence de certains abus lamentables, ceux qui renoncent à les combattre — je ne dis pas leurs partisans, car il est des abus qui n'ont point de partisans, — parlent de lois naturelles.
certains travaux industriels, par les femmes qu'on peut payer moins cher. Voyez à ce .sujet Manning, La question sociale el ouvrière, trad. Boyeh d'Agen, p. 104,
* Lavei.kve, Le socialisme contemporain, p. 27.
ET LA SITUATION ÉCONOMIQUE ACTUELLE lOS
commo James Nasmyth, ou bien déclarent que « c'est un effet nécessaire des progrès de la concentration des capitaux» — la réponse fut faite, un jour, au prince de Liechtenstein ^, — ou bien répondent tout simplement, comme le fit au Parlement M. le D'"Desprès : « C'est la force des choses ~. »
Mais la nature est souvent l'injustice même ; l'histoire tout entière de Fhumanité nous montre l'homme corrigeant la nature, faisant fléchir la nécessité, disciplinant la force des choses : estce donc parce que la richesse paraît être en jeu que cette nature et cette nécessité deviennent subitement sacrées -^ ? M. Aynard, que l'école libérale ne saurait désavouer, a dit excellemment : « Les lois économiques ne sont point inviolables à la manière des grandes lois physiques. Si elles sont fondées sur la nature, on peut leur appliquer le mot de Bacon sur l'art; c'est que, pour les appliquer, l'homme doit s'ajouter à la nature '•. »
Les économistes du xvni" siècle et leurs héritiers du xix*' témoignaient à l'égard de la nature
1 Association catholique, 1891, T, p. 307.
2 Association catholique, 1891, I, p. 148.
3 Laveleye, Nouvelles lettres d'Italie,])]}. 78 et 158, cite à cet égard des passages fort intéressants de Mahi.y et de Stuaht
MiLL.
^ dilédaiis VodiJK. Remarques sur l'Exposition, p. 218,
100 LE DOGME SOCIAL DE l'ÉGLISE
un respect superstitieux, parce qu'ils la croyaient essentiellement bonne. Adam Smith, Bentham, Bastiat vantaient la solidarité naturelle des hommes, les harmonies économiques des intérêts. Ceux mômes, aujourd'hui, qui n'admettent pas la loi d'airain de Lassalle n'affichent plus une pareille confiance, u II fautavoir une grande foi dans la simplicité du public, écrit Dupont White, pour l'entretenir gravement d'une intime et constante solidarité entre le travailleur et le capitaliste *. » « Solidaires aussi les plateaux d'une balance, remarque M. Fouillée; mais l'un s'abaisse quand l'autre s'élève 2. «
A la philosophie du x\uf siècle, une autre, aujourd'hui, s'est substituée : elle professe, avec Spencer ^ et Darwin, que fatalement, dans la nature, les forts doivent régner, et que les faibles y doivent pâtir. Aux illusions candides a succédé la constatation cruelle d'un fait, qu'on érige en loi. Mais de part et d'autre la conclusion est la môme : Laisser faire la nature. C'est contre la doctrine de la souveraineté « fatale » de lois natu-
* L'Etat et l'individît, p. 89. — Consultez surtout un autro écrit du même auteur : Travail et capital.
2 L'idée moderne du droit, p. 17o.
3 La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, rélimination des paresseux, et cette poussée des forts, qui met de côté les faibles et qui en réduit un si grand nombre à la misère, sont les résultats nécessaires d'une loi générale, éclairée et bienfaisante. » {Svr.'scF.n. L'individv et Vîitat. p. 09.)
relies « implacables », et non plus contre celle ([iii affirmait leur bonté, que le christianisme doit aujourd'hui combattre. Dans un roman qui jadis eut une grande vogue en Angleterre, The true Hislory of Joshiia Davidson, cette situation de l'Eglise à l'égard du problème économique actuel est nettement indiquée. C'est le héros, un ouvrier piétiste, qui parle : « Si les doctrines de l'économie politique sont vraies, dit-il, si les lois de la lutte pour l'existence et de la survie des plus aptes doivent s'appliquer aussi rigoureusement à la société humaine qu'aux plantes et aux animaux, alors, disons-le nettement, le christianisme, qui vient en aide aux pauvres et aux faibles, et qui tend la main au pécheur, est une folie. Jésus de Nazareth a parlé en vain, ou plutôt il s'est insurgé contre les immuables lois de la nature ^ »
* Cité par Laveleye, Le ffouvernement dans la démocratie, I, p. 36. H faut lire, à ce sujet, la très intéressante discussion de Laveleye contre Herbert Spencer, dans Laveleye, Socialisme contemporain, pp. 396 et suiv. Il remarque que la loi de la survie des plus aptes ne pourrait s'appliquer loyalement, dans nos sociétés humaines actuelles, que si Ton supprimait, et la famille, et le droit de succession.
108 LE DOGME SOCIAL DE l'ÉGLISE
A l'économie politique, « science des biens produits par le travail », le prince de Liechtenstein, dans un discours prononcé au Congrès catholique de Vienne en 1889, opposait nettement la « science sociale, qui a en vue l'homme producteur de ces biens ^ » « La question ouvrière est avant tout une question morale, » disait jadis Ketteler -.
D'après la science sociale et d'après la morale, rhomme est plus important que la richesse. Il ne vaut pas seulement par Tenrichissement qu'il procure à la société ; il a une valeur, par cela même qu'il est homme. Il n'est pas seulement encadré dans des organisations destinées à créer la richesse ; il fait aussi partie d'une •famille, et il fait partie d'une patrie. Cette famille, cette patrie sont précieuses aussi et représentent des intérêts supérieurs à ceux de l'industrie.
1 Association calhoUque, 1889, 1, p. 0()C>.
' Œuvres choisies, irad, DFr.LUTiNs, j). 09,
Ainsi pense l'Eglise ; et c'est en ce sens que Vi^' Bagshawe écrit : « La science économique chrétienne est directement opposée à la fausse sagesse du monde et aux maximes de l'esprit moderne ^ » L'Eglise n'admet pas qu'en alléguant d'intangibles lois économiques on prétende smpêcher l'ouvrier de mener une existence « humaine. » Manning, surtout, a développé cette vérité : « Il faut avant tout, écrivait-il, maintenir les principes qui régissent la vie de l'homme et la société humaine - ; la question de savoir où l'on achète à meilleur marché et oii l'on vend le plus cher est secondaire « . Il avait dit en 1874, dans son discours de Leeds : « Si le but de la vie était de multiplier les aunes de coton, si la gloire de l'Angleterre consistait à multiplier sans limites les produits de ses manufactures, et à les vendre au plus bas prix possible à toutes les nations du globe, je n'aurais rien à dire. Mais, si la dignité de la vie domestique du peuple domine tout, nous ne pouvons continuer à marcher dans cette voie ^. » Or la dignité de la vie domestique prime tous les autres intérêts :
^ Pifié el jus/ice envers les pauvres^ traduit dans VAssociation caUiolique, 188:;, 11, p. 6.
- Cf. lettre du même Mannixg à M. Hahmel (A'A'" sfècZe, 1890, 1, p. 409). « Il faut que les vies desoiwriGTs mai/ he hiimcm and domeslic. »
3 Association calholique, 1888, 1, pp. 12-13.
110 LE DOGxMË SOCIAL DE l'éGLISË
« La question ouvrière est tout à fait connexe avec la vie de famille », disait Ketteler en 1869 K En France, lorsque le comte de Mun réclame une loi sur le travail des femmes et des enfants, il allègue, lui aussi, les nécessités de la vie domestique.
Il invoque, en outre, Fintérôt de la patrie et, lorsqu'il souhaite la journée de huit heures, c'est parce que, seule, « elle assurerait à l'ouvrier un loisir suffisant pour lui permettre d'aiigmenter son degré de culture » .
Je trouve une excellente explication de ces derniers mots dans un Mémoire du Suisse Decurtins, le démocrate catholique : « Une mesure aussi large que possible de culture morale et intellectuelle de tous est le corrélatif nécessaire du service militaire obligatoire et du suffrage universel -. » Traitant la question de la durée du travail, Decurtins insiste sur la portée politique du problème. Avant de devenir ouvrier, l'homme naît citoyen. Il semblerait, à entendre beaucou]) de « conservateurs » français, que l'homme qu'ils emploient est né ouvrier, qu'il est inférieur et subalterne par droit naturel et qu'il faut déplorer le (( malheur des temps » qui l'a rendu citoyen.
1 Œuvres choisies^ trad. Dkcuhtins, p. 69.
2 La question de la protection ouvrière internationale^ p. o3.
ET LA SItUATlON ÉCONOMIQUE ACTUELLE lll
Ainsi l'économie politique ne doit pas être toute la science politique ; la préoccupation de la richesse ne doit pas être le seul souci des gouvernements. Dans la société telle que la conçoit l'Église, l'État ne défère pas aveuglément à toutes les exigences des économistes. Ces exigences, à vrai dire, sont généralement assez restreintes : « Laissez faire ! » Dans cette mesure encore, elles sont inacceptables, et l'État, fréquemment, refusera sa tolérance. Dans tout conflit qui s'engage entre la morale et l'économie politique, la cause de la justice est préférable à celle de l'intérêt.
Telle est la doctrine sociale de l'Église ; elle découle tout entière de cette vérité, que l'ouvrier est un homme. Jadis, parlant aux rois, l'Église leur disait : « Vous êtes hommes, » et cela les humiliait, justement. Aujourd'hui, parlant à l'oligarchie capitaliste, l'Église dit : « Les ouvriers sont hommes ; » nous en sommes venus à ce point que ce mot les relève et les affranchit.