L AVENIR
La force de TK^lisc, au xx" siècle, sera dans le peuple. Cette considération convie l'Église à s'occuper des questions sociales. — II. Attitude de l'Église en présence du problème social: sa lutte contre deux doctrines inverses. — III. L'État moderne n'a ni le droit ni la force de combattre le socialisme ; l'Église seule a ce droit et cette force. — IV. Rapports réciproques entre l'Église et le socialisme actuel: pourquoi ce sont des rapports hostiles. — V. Préparatifs de la lutte : iustrudion sociale donnée au clergé. Succès de l'Eglise dans les premiers engagements (Amérique. Allemagne.) — VI. (x' d(Mit l'Eglise aura besoin pour cette lutte : plus de liberté à l'égard des gouvernements. Comment la vieille conception des rapports entre l'Église et l'Etat ne convient plus à la nouvelle activité de l'Église. — VU. Quelques prévisions sur l'issue du mouvement social cathidique et sur l'avenir de l'Église. — VIII. lieposiiil polenfes de sede, el exfiltdv'tl /li/rniles.
Au xx'' siècle, la force de l'Eglise catholique ei'îi loul entière dans le peuple : l'Eglise ne
vivra qu'en attirant le peuple à elle, elle ne peut l'attirer à elle qu'en allant à lui. « Jusquïci le inonde a été gouverné par des dynasties ; désormais le Saint-Siège doit traiter avec le peuple et avec des évoques en rapports étroits, quotidiens et personnels avec le peuple ^. » Voilà ce qu'écrivait Manning en 1887, dans la lettre qu'il adressait à Rome en faveur des Chevaliers du Travail. « Perdre l'influence sur le peuple, déclarait à la même époque le cardinal Gibbons, ce serait perdre l'avenir tout entier'-. » A Louvain, le comte de Mun disait à la jeunesse catholique : « Allons au peuple, Messieurs, c'est l'œuvre du siècle à venir ^ ! »
De cette claire vision des nécessités futures résultait pour l'Eglise un double devoir. Il fallait que la papauté, par des actes expressifs distinguât sa cause de celle des dynasties et fî siens les intérêts des masses populaires ^. I fallait que les catholiques de chaque pays
* Les Chevaliers du travail, p. 14. — Cf. ces mots il même Maîsmng, écrits à la revue française le XX" siècle, 1 26 décembre 1890 : « The 20"' ceniury will he for the peop and for the laws of the Christian commonvealth. » [XX" sied 1. pp. 678-679).
2 Les Chevaliers du travail, p. 8.
^ Discours : Questions sociales, p. 465.
* De Mun, dans son discours de Lille prononcé le 6 juin 189 a très bien marqué le rapport qui existe entre les onseifîii pients politiques et les enseifriiements sociaux de Lkon XII
CONCLISIO.X 23:j
clercs et laïques, s'associassent à cette évolution, qu'ils en connussent et qu'ils en fissent connaître l'inestimable importance. La papauté a fait son devoir, entièrement. Certains catholiques, dans chaque pays, ont depuis longtemps commencé à faire le leur ; ils forment le noyau d'un groupement ; partout ce groupement grossit, avec plus ou moins de rapidité, suivant l'inlelligence et le zèle des chrétiens.
Il est certain que, dans l'ancien monde et dans le nouveau, les masses populaires sont mécontentes. Ces sourdes colères, qui se tra-
« Sur cette page écrite par la papauté comme au frontispice (lu siècle nouveau, il manquait un dernier mot: Léon XIII la écrit, en invitant les catholiques français à accepter sans arrière-pensée la forme politique que la démocratie s'est donnée... Qu'est-ce que rEncyclique sur la condition des ouvriers; fjirest-cc que l'accueil fait aux pèlerinages ; qu'est-ce que les derniers actes pontificaux, sinon le développement grandiose d'une nu'ime pensée et l'elfort puissant du chef de l'Eglise pour briser les entraves sociales, économiques et politiques que les habitudes ou les calculs intéressés des honnnes avaient formées autour d'elle, et pour entrer en comnumication dirccle avec k' peuple. » [Assucialiun ((if/iulic/i/e. 189:2. 11. p. ":>.]
duisent par des grèves, par des congrès, par des menaces, ne résultent pas seulement de propagandes malsaines, comme le prétendent ceux qui auraient intérêt à le croire. Parce que ces propagandes s'exercent, le peuple cherche à ses souffrances des remèdes détestahles ; la propagande profite de ces souffrances, elle les allègue, mais elle ne les crée pas. Le peuple est mécontent parce qu'il souffre. On lui marchande la charité, on lui refuse la justice : voilà pourquoi il veut réaliser sur la terre des rèvos d'injustice.
Ces rêves méritaient les condamnations do rh]glise : elle les a condamnés. Mais tant de misères, excuse de ces rêves, méritaient l'attention de l'Église : elle s'en préoccupe, de plus en ])lus.
Des esprits à courte vue s'étonnent. « Puisque le socialisme est à la fois condamné par l'Eglise et redouté par la société actuelle, pourquoi l'Flglise affaihlit-elle cette société en prétendant distinguer, dans l'organisation économique en vigueur, ce qu'il y a de tolérable et de mauvais, de juste et d'injuste ? Appuyer certaines revendications des masses populaires tout en combattant le socialisme, c'est ébranler une partie de l'édifice contemporain : voilà, certes, une fort mauvaise politique. » Ceux qui
tiennent ces raisonnements rêvent une Eglise oublieuse de ses devoirs, sans compter qu'ils ■sont singulièrement naïfs en adressant à la spapauté des leçons de politique '.
L'Église, par l'encyclique Renim Novanim,
a refusé de monter la garde autour des abus de
la société. Par sottise ou par égoïsme, certains
de ses membres lui assignaient cette mission :
l'Eglise l'a déclinée. Elle ne veut pas se con-
I sacrera la défense d'une classe. En tout cas, si
I dans la lutte, qui chaque jour devient plus
\ violente, entre « la puissance de l'or et la puis-
j sance du désespoir - », l'Eglise voulait inter-
I venir comme partenaire et non comme média-
[ trice, ce n'est pas du coté de l'opulence que
f l'orienteraient les enseignements de son Evangile
; et les souvenirs de sa primitive histoire ^ Mais
f elle tendra ses mains à toutes les classes, pour
1 les unir toutes.
Sans attaquer les riches et sans trahir les
' V(»ycz ;i ce sujet lespagos ('loquentes de M. Anatole Lkkoy- Hkaiijki , Iji papauté^ le socialisme et la (léaiorralie. pp. 1-4. - l/expressioji est (I'Ozanam.
3 Jl faut citer ici ces belles paroles de M"' Si.moh, priiuat de
I Hongrie : « Quand, élu évèque, je m'approchai de l'autel, l'évèque consacrant m'a adressé, au nom de l'Église, cette (question : \'eu\-tu être doux et compatissant envers les pauvres, les étrangers et les indigents? Je répondis : Oui. I C'est donc mon vœu d'évèque qui m'(d)lig(' d'intercéder en faveur de la solution de la cpu^slion sociale. » {Association laf/iulique, Ib'So, 1, p. 012.)
pauvres, l'Eglise combat deux doctrines. L'une est la bienvenue chez le pauvre : jusqu'ici on la prêche plus qu'on ne l'applique ; elle s'appelle le socialisme et se fractionne en une foule d'hérésies, qui concluent toutes à la suppression de la propriété privée. L'autre est la bienvenue chez le riche: on l'applique plus qu'on ne la prêche, on la maintient plus qu'on ne la soutient; elle n'a pas même de nom avoué, mais on n'en désavoue pas la pratique ; elle affirme que la propriété confère tous les droits et n'impose nul devoir, et que toutes les conditions du travail sont légitimes, par cela seul que l'ouvrier affamé les accepte ; elle traite le travailleur comme une force mécanique, non point comme un homme.
De ces deux doctrines, la seconde succombera, car elle a contre elle tous les ouvriers, qui seront les plus forts dès qu'ils le voudront. La première se propage, comme une religion :
elle se prépare à passer dans les faits.
CONCLtSlON 239
En face Je ces progrès, que peuvent faire les Étals modernes? Pas plus que TEtat enseignant, lorsqu'il s'appelait Cousin, ne put faire sa part au scepticisme, l'Etat gouvernant, quel que soit l'homme qui l'incarne, ne peut faire sa part au socialisme. On passe à l'Etat son ton dogmatique, mais on laisse passer ses dogmes. Avant d'être un parti, le socialisme est une idée:
l'Etat moderne n'a pas le droit de combattre des idées. Il a pour principe la liberté de penser, pour loi la volonté du nombre : à quel titre la majorité d'aujourd'hui peut-elle interdire à la majorité de demain d'être socialiste?
On dira que l'État moderne, s'il ne possède ce droit, peut se l'arroger. Nonobstant son étiquette, il lui est bien arrivé de combattra certaines idées : l'idée catholique, par exemple.
Mais lors même que, manquant à son prin cipe, il poursuit l'idée socialiste, la force lui manque pour livrer l'assaut. Contre les conceptions anarchistes, contraires à la notion même de l'Etat, il est suffisamment armé, — d'arguments tout au moins. Contre le socialisme, qui ne fait qu'exagérer cette notion, il est désarmé.
En face d'une doctrine qui tend à le supprimer, l'Etat moderne a ses coudées franches.
En face d'une doctrine qui prétend le conquérir
pour le fortifier plus encore et le faire rayonner toujours davantage, TEtat moderne est fort embarrassé. Les socialistes ne représentent pas seulement un parti qui veut arriver aux affaires ; ils représentent un système dont le principe est la souveraineté absolue de l'État : beaucoup de pouvoirs laïques, que les socialistes alarment aujourd'hui, professaient ce principe avant eux. Remarquez que, plus l'Etat est césarien ou jacobin, plus le socialisme y pousse de vigoureuses racines : y^ citerai T Allemagne et la F'rance. C'est devant les Etats qui ont tout voulu courber devant eux que le socialisme se courbe le moins: ainsi le comporte la logique; et, pour s'en étonner, il faudrait ignorer ce ([u'est le socialisme, ou bien ce qu'est l'Etat moderne.
En dehors et au-dessus des Etats, impuissants à lutter contre le socialisme, il subsiste, dans le monde, un organisme fécond et robuste : c'est l'Eglise. Elle fut assez strictement fidèle à son principe — on disait jadis : assez intolérante — pour refuser toujours d'être (^«^i677i7w/ .• grâce à cette attitude, elle conserva sa suprématie autonome ; elle ne consentit jamais la servitude que certains gouvernements lui voulurent imposer; multipliant les protestations, elle ne laissa jamais prescrire ses droits à la liberté :
on appela cela cléricalisme, et c'est au « cléricalisme » que le catholicisme fut redevable de son originale vitalité.
Il reste sur terre, à l'heure actuelle, deux sortes de puissances : l'Etat moderne, qui, malgré ses prétentions, n'a point d'autorité pour inculquer à ses sujets des habitudes d'esprit ou des habitudes de volonté ; et l'Eglise catholique, la grande puissance morale de l'heure présente ^ « L'Eglise, écrivait naguère M. de Vogué, est la première personne morale et intellectuelle de ce monde. Tous ceux qui regardent devant eux sont persuadés que rien ne peut préserver le monde de la crue démocratique et du socialisme qui l'accompagne ; on chercherait vainement en dehors de l'Eglise une force capable de limiter cette crue et de la diriger -. »
1 Dans son livre sur la Démocratie et le vé<jime parlementaire, pages 215-216, M. Prins, « libéral » belge, constate avec tristesse que « TÉglise est, dans notre société réduite en poussière, la seule puissance qui soit restée debout ; et elle trône, plus superbe et plus fière que jamais ». — Cf. M, Anatole Lerov-Beaulieu, admirant le « paradoxe vivant que présente la Rome papale ». {La papauté, le socialisme et la démocratie, pp. ii-iii.)
2 De Vogué, Spectacles contemporains, pp. 68-73. — Cf. discours de Ms"' KoRL'M au Congrès de Liège, en 1890 : « Le socialisme sait que l'Eglise catholique est ici-bas la seule force capable de Uii résister. » {Association cq,tholique, 1890, II,
IQ
Cependant certains organes de Fécole libérale exposent complaisamment qu'entre le « socialisme chrétien » et le « socialisme radical » aucune différence fondamentale n'existe ^ ; et peu s'en faut qu'ils n'empruntent à des chroniqueurs fantaisistes cette affirmation bizarre, que le pape Léon XIII, en écrivant l'encyclique Reram Novarum, s'est fait socialiste -.
Dans son encyclique sur les erreurs modernes, publiée le 28 décembre 1878, Léon XIII avait tracé « un tableau effrayant du socialisme et de ses dangers ^ » : il était alors sous l'impression
1 Ils condamnent l'un et Fautre le régime du travail issu de la Révolution. Mais cette haine comnume est à peu près le seul lien qui rapproche les deux socialismes.
2 D'autres, en revanche, gênés par les hardiesses pontificales, n'ont voulu voir dans l'encyclique Rennn Novari/m que la défense du droit de propriété.
3 Laveleye, Lettres d'Italie, p. 370. Il est curieux, aujourd'hui, de relire les réflexions que cette encyclique inspirait à M. de Laveleye: « Léon XIII oubliait toutes les traditions du christianisnie... Il foulait aux pieds Lazare, exaltait Dives et tous les privilégiés. » Et M. de Laveleye prévoyait que la papauté, se mettant franchement à la tète de la réaction, allait se rallier les classes riches !
terrible de ces attentats nihilistes, qui firent trembler la Russie. Cette o'uvre de jeunesse — jeunesse de pontificat, s'entend, — n'a reçu de l'encyclique Renan Novarum aucun démenti.
Il semblerait, à entendre certaines gens, qu'on ne peut guère s'occuper des questions sociales, s'associer, surtout, à certains jugements des socialistes, sans être socialiste soi-même ^ Il faut les abandonner à leur erreur, d'autant plus amusante que ces estimables personnes, ignorant profondément le socialisme, le conçoivent sous la forme concrète d'un attentat à leur coifre-fort, et dans tout socialiste redoutent un voleur sans respecter en lui le propagateur désintéressé d'une idée.
Ketteler, en 1869, empruntait à Lassalle ou à Fritsche certains développements sur la puissance excessive du capital, et sur l'imperfection des salaires -. Ireland, en 1889, déclarait que « le fondement de beaucoup de réclamations
1 Le 23 février 1868, Mkrmillod disait à Sainte-Clotilde : « Oserons-nous reprocher à Touvrier de ne pas travailler le lundi, si nous ne faisons rien de toute la semaine? On ne saurait condamner les joies publiques de l'ouvrier et aller, en même temps, voir des nudités sur le théâtre. Pour lui interdire d'aller battre des mains à la chanteuse populaire, il faut pas la faire applaudir dans son salon. » {Associa/ioK catholique, 1888, I. p. 6.) A la suite de ce discours, il fut taxé de socialiste !
- Vov. Œt/vres choisies, trad. Drci'rtixs. .']" sermon.
socialistes s'appuie sur la théologie catholique ^ ». D'autre part, un rédacteur de la Rerme socialiste, M. Benedict, écrivait en 1885, au sujet d'un mandement de M^"" Bagshawe :
« C'est de la bonne critique socialiste - », et, parlant de M. Albert de Mun, il signalait <( ce débordement de généreuse éloquence qui honore singulièrement le catholicisme déclinant -^ ». Constatons cet échange d'aveux, de compliments, de services même si l'on veut; mais gardons-nous bien d'en exagérer la portée.
Entre l'Eglise de Léon XIII et le socialisme de M. Bebel ou de M. Malon, aucune conciliation ne peut être réalisée, aucune ne doit être prévue. La qualification de « socialiste chrétien » est en général répudiée par les catholiques auxquels on l'applique^. M. de Mun disait en 1882 : « Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on nous oppose ce nom de socialisme, qui veut dire la négation la plus absolue des droits de Dieu, et la proclamation des droits sans limite de la créature ^. » Il écrivait en 1886 :
' Sermon publié par le AT" Siècle, septembre 1890.
2 Revue socialiste, 1885, p. 1105.
^ Revue socialiste, 1885, p. 1017.
* De Mi'iN, Discours: Questions sociales, pp. 370-371.
^ Voyez dans Lemire, Le cardinal Mannnig, pp. 107-108, comment Manning répondait au reproche de socialisme. — Vogel- BANG, de son côté, écrivait en 1887 : « Avec toute la force de laçs souvenirs, de mes sentimects, de mes réflexions, 4e
« Ce serait, dans ma conviction, une périlleuse illusion que de chercher dans le socialisme un principe vrai, et, par conséquent, de lui emprunter, pour notre œuvre, une dénomination, quelque corrigée quelle pût être par l'cpithète de chrétien ^ »
Inversement, les socialistes actuels observent à l'égard du christianisme une attitude qui ne laisse aucun doute sur leurs intentions. « Le salut de la société, l'espérance unique pour le libre et entier développement de la famille humaine, est dans l'évangile de la fraternité, dans la parole divine du Christ ^. » Ces mots, qui pourraient être de Saint-Simon, l'auteur du Nouveau christianisme^ même de Proudhon ou de Louis Blanc, furent prononcés par Henry George, le socialiste américain. Mais Henry George est une exception.
Le socialisme actuel est bien loin de « christianiser -^ ». Ses dispositions à l'égard des prêtres
toutes mes conceptions sociales, je suis un adversaire décliiré (le cette omnipotence de l'État, de cette suppression byzantine de toute liberté, de toute vie intellectuelle, qui serait la conséquence nécessaire d'un régime où l'État serait seul propriétaire du sol. » [Monatsschvift filr christlicfi socialreform, août 1887.)
1 Association catholique, 1880, J, p. 243. — Comparer sa réponse à M. Lafahgue {Chambre des députés, du 8 déc. 1891).
2 Cité dans le Correspondant, 1886, I, p. 813.
3 Connue Schaeffi.e conseille aux socialistes de répudier
246 CONCLtSION
sont franchement attestées par ce Streemrecht, qne chantèrent dans les rues de Bruxelles, le 15 août 1886, les manifestants ouvriers :
Qui peut faire disparaître prêtres et tyrans? Le suffrage universel'.
Les dispositions à l'égard des religions sont clairement indiquées par des sermons laïques et socialistes qu'adresse M. Bruno Wille à la population berlinoise : il établit dans ces discours le rôle désastreux de toutes les religions^. Le socialisme actuel, enfin, a une philosophie ^ ; et cette philosophie est l'athéisme. « Nous voulons en politique la république, en économie le socialisme, et en religion l'athéisme », a dit Bebel le 31 mars 1881 ^. Bakounine écrivait en 1872, dans la Theologia politica di Mazzini :
leur matérialisme et leur irréligion, Benoît Malon réplique que précisément les socialistes français du temps de Louis- Philippe échouèrent, parce qu'ils « christianisèrent ».
' Claudio Jannet, Le socialisme d'État et la réforme sociale, p. 22.
■" De W'yzewa, p. 84.
3 Les liens qui rattachent le socialisme allemand à Thumanisme de Feuerbach sont indiqués avec une grande précisiou par JohxRae, // socialismo contemporaneo {traduit de l'anglais par Bertolini. Florence, 1889), pp. 117-129.
^ Voyez Winterer, Trois années de l'histoire du socialisme. p. 10. Lire aussi les discours de Most et de M'"" Hahn contre la « prètraille », cités dans Laveleye, Socialisme contemporain. pp. 124-126.
« Il faut émanciper le peuple de la croyance en Dieu et en la vie éternelle. » Vainement, depuis le Congrès de Halle, le socialisme allemand dépense-t-il quelques efforts pour rendre moins éclatante cette étiquette antichrétienne : elle était l'exacte révélation de sa nature. Et c'est à juste titre qu'en 1886 l'abbé Winterer a dit au Congrès de Liège : « Le socialisme, c'est l'athéisme pratique. »
Entre l'Église catholique et le socialisme athée, une lutte se prépare. Dans les pays oii l'Eglise est libre, elle dresse ses clercs pour ce nouveau combat. Dès 1869, les évoques allemands réunis à Fulda prenaient la décision suivante : « Dans r instruction que l'on donne aux membres du clergé, en philosophie, et concernant leur mission pastorale, il ne faut pas négliger plus longtemps la question ouvrière : il est désirable que certains ecclésiastiques s'adonnent spécia-
lement à l'étude de réconomie politique^. » Au Congrès de Liège de 1890, l'abbé Hitze, l'éveque Doutreloux rappelèrent cette même nécessité : celui-ci demandait « que le clergé étudiât les applications de la justice et de la charité du Christ à l'économie sociale- », et celui-là disait nettement : « Si vous voulez vous mettre à la hauteur de vos missions, il vous faut étudier les problèmes sociaux du siècle présent^. » Manning en Angleterre, Gibbons et Ireland ^ en Amérique ont multiplié de semblables conseils. Longtemps les prêtres de France négligèrent ces questions; l'archevêque Mermillod, dans un discours prononcé le 26 janvier 1881 ^, en apportait
1 Cité par De Pascal, Controverse, avril 1887, p. 195. — ].e rapport présenté à Fiilda est résumé dans Layeleye, Socialisme contemporain, p. 156. L'enseignement de la science sociale a été introduit dans beaucoup de séminaires autrichiens, dans tous les séminaires allemands, dans les séminaires belges (voy. Association catholique, 1888, I, p. 312.)
2 Association catholique, 1890, II, p. 8,
3 Association catholique, 1890, II, p. 9. — Cf. discours de Mk'' Korum au Congrès de Liège de 188(5 : « Ah! nous n'avons peut-être pas assez étudié les socialistes, et nous avons été obligés d'apprendre beaucoup d'eux. »
* Voyez en particulier le discours de l'archevêque Imekam» aux prêtres de Paris, prononcé en juin 1892 [Questions actuelles, XIV, pp. 181 et sq.).
•' Association catholique, 1881, I, p. 266. — Comparer les réflexions de M»'' Scheicher, de Saint-Polten, au Congrès de Fribourg-en-Brisgau, en 1888 :« Notre clergé (celui d'Autriche) conforme sa conduite aux ordres de la bureaucratie, reste indifférent aux misères sociales qui l'environnent, et par cette apathie ébranle sa position vis-à-vis du peuple. » (Cité par KANXENOiESEn. Catholiqucs allemands, p. 264.)
Fexcuse suivante : « Le clergé, depuis le Concordat^ n'a pas pu s'occuper de ces questions, qui cependant sont vitales. » Mais certaines initiatives, comme celles de l'abbé Garnier et du Père Ludovic de Besse, semblent attester que le clergé de France reprend enfin l'ambition de jouer un rôle social K
A peine le duel est-il sérieusement engagé, et déjà le socialisme athée, qui se raillait de l'État laïque, considère l'Eglise catholique comme une adversaire extrêmement redoutable. En Amérique, elle a discipliné les Chevaliers du Travail en les amenant à répudier les grèves et les coalitions tumultueuses ~.
Dans la protestante Angleterre, Manning octogénaire, en septembre 1889, termina la grève de 250,000 dockers en faisant triompher leurs réclamations ; il reçut les félicitations du pape et celles de l'agitateur John Burns ; et lesmalheu-
' Ou trouvera dans le livre de M. I.ehoy-Beaulieu, La ixipaufé, le socialisme et la démocratie, p. 245-248, de très belles pages sur la mission sociale du prêtre à l'heure actuelle.
2 Le 5 octobre 1887 se tenait à Minneapolis la convention lies Chevaliers du Travail. Le cardinal Gibbons écrivit à M. PovvDKHLY, leur président, pour blâmer l'abus des grèves et des boycottages (non d'ailleurs la grève elle-même, qui, à défaut de tout autre moyen d'obtenir justice, est absolument licite). Les délégués remercièrent Gibbons des « bonnes par(»les adressées à leur chef » et promirent de « conformer leur conduite à ses sages avis ». {Association catholique, 1887, II, p, 707.)
2o0 CONCLUSION
reux dockers^ au lieu de marquer la fin de la grève par des manifestations socialistes ou des chansons révolutionnaires, songèrent tout de suite à se cotiser pour offrir au cardinal une somme d'argent ; elle servit à fonder un lit d'hôpital pour un ouvrier ' .
En Belgique, le programme tout récent de la Ligue catholique démocratique éveille chez les socialistes de très grandes inquiétudes ; ils regardent Tabbé Pottier comme un redoutable adversaire '-. Partout ailleurs, les chefs socialistes disent aux ouvriers : « Défiez-vous des catholiques sociaux, leur programme est une caricature du nôtre ; ces médecins-là ne guériront point votre mal ; ils ont un certain nombre d'artifices pour vous le faire prendre en patience. » En Belgique, les catholiques sociaux ont déjà conquis une telle influence que les socialistes inaugurent une autre tactique ; ils interpellent l'ouvrier catholique et lui disent : « Chrétien, tu n'as pas à te défier de nous-mêmes. » Le Bien du Peuple, journal populaire hebdomadaire (|ue dirige l'abbé Pottier depuis octobre 1892, doit sans cesse repousser les insinuantes avances des socialistes. Dans les autres pays, ils prouvent
* Voy. Association catholique, 1892, II, p. 597. 2 Voyez, pour les détails, Lemibe, Le cardinal Mannin;/, pp. 56-61.
CONCLUSION 25i
que les catholiques sociaux ne sont point devrais socialistes; en Belgique, on les dirait préoccupés de démontrer à l'ouvrier qu'il y a fort peu de dilFérence entre eux, socialistes, qui réclament sa confiance, et ces catholiques sociaux qui la possèdent déjà.
En Allemagne, les candidats du Centre sont les ))lus sérieux ennemis des candidats socialistes. Au lendemain des élections allemandes de 1890, le Berliner Tagblatt^ journal libéral, reconnaissait que « jusqu'ici les vagues du socialisme se sont brisées contre le roc de l'Eglise catholique ^ » Presque tous les progrès des socialistes en Allemagne ont lieu dans les districts protestants : les statistiques qu'a dressées Kannengieser attestent ce phénomène d'une façon lumineuse. Il avait frappé, du reste, le Reichsbote, organe du pasteur Stoecker : « Si l'Église catholique, disait ce journal, a prouvé qu'elle seule est capable d'exercer une influence sérieuse sur le peuple, il n'y aura pas lieu de s'étonner que son rôle grandisse dans l'État^. » Avec des armes égales, les catholicjues allemands livrent au socialisme des batailles plus efficaces que ne le faisait naguère Bismarck avec des armes supé-
' C;ité par Kanxkn(iikskr, Cal Indiques allemands, p. 107.
2 Kannexoieseh, Catholiques allemands, pp. 61 et suiv.
3 Cité par Kanne.ngieseu, Catholiques allemands, p. 59.
rieures : là où l'Etat apparut impuissant, l'Eglise parait devoir être puissante.
C'est qu'en s'élevant contre le socialisme l'Eglise ne fait qu'ajouter un nouvel épisode a la lutte que depuis longtemps elle soutient contre les empiétements de l'Etat. Pour attaquer ce qu'il y a d'erroné dans le socialisme, l'Eglise n'a qu'à se continuer ; pour attaquer ce qui le gêne dans le socialisme, l'Etat doit se démentir.
Ainsi l'État, s'il veut vaincre, aura besoin de l'Eglise '. Les conséquences de cette nécessité seront extrêmement graves.
Qu'on y réfléchisse en efTet : TEglise se renouvelle, se rajeunit, reprend d'anciennes ambitions, recherche un rôle social. Si TEtat moderne demeure ce qu'il est, s'il reste gallican, fébro-
1 Le P. Weiss écrit à Decurtins, en 1889 : « Sans une entente entre l'État et la société, d'une part, et l'Église, d'autre part, il n'y a pas à songer à une solution quelconque de la question sociale. » {Association catholique, 1889, 1, p. 302 et suiv.)
nien, joséphiste, s'il conserve, dans cette ère nouvelle, les idées de l'ancien régime et les armes d'un absolutisme défunt, il paralysera l'Église.
La monarchie dite très chrétienne, depuis Philippe le Bel, les divers gouvernements de la France, depuis 1789, conçoivent et traitent le clergé comme s'il était une institution d'origine laïque. Un ornement de cour, s'il ne résidait pas; un préfet mitre, s'il résidait: tel devait être l'évoque dans la pensée de nos rois absolus et de leur successeur Bonaparte. Les curés, depuis plusieurs siècles, sont regardés — et parfois se regardent eux-mêmes ^ — comme des officiers de mariage et d'inhumation, dont l'usage, obligatoire avant 1789, devint surérogatoire après cette date, comme des pourvoyeurs de sacrements qui ne doivent pas trop vanter l'eflicacité de leurs bénédictions : car certaines apologies du mariage religieux paraissent intolérables à la justice civile.
La législation qui régit les rapports de l'Etat et du clergé, particulièrement en France, semble
1 « 11 me souvient, raconte M«' Iheland, d'un bon directeur do séminaire qui médisait dans ma jeunesse: « Que le prêtre soit seulement à l'autel, au confessionnal, au lit du mourant, arrêtez-vous là. » Si je l'avais écouté, je n'aurais pas été bien loin. » {Discours aux prêtres de l'aris, dans les Question^ actuelles, XIV, p. 183.)
avoir pour intention, pour but et pour résultat d'interdire à l'Eglise tout rôle social. La fonction sociale du prêtre, que l'Évangile lui impose, est contrariée par sa condition de fonctionnaire^ dont l'Etat moderne l'habille : celle-là suppose liberté à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu ; l'autre suppose servilité.
Le pouvoir civil reconnaît à l'Eglise une place dans l'Etat et la définit comme il suit : l'Église doit user de son pouvoir sur certaines consciences pour assurer à Bonaparte, à Louis XVIÏI ou à leurs successeurs républicains la docilité de ses fidèles. Suivant la pittoresque expression de Vogelsang, l'Eglise, ainsi conçue, devient << un gendarme noir au service de la bureaucratie, récompensé de son abaissement et de son inaction par des privilèges d'Etat' ». Pour régner, l'État requiert deux sortes de moyens : des moyens de coercition matérielle, comme la police ; et des moyens de persuasion ou de coercition morale, comme l'Eglise. Cette conception nuit à l'j^glise beaucoup plus qu'elle ne serl l'État.
Il en est de l'Église servante du pouvoir civil comme d'un aumônier de collège qui passerait pour l'agent officieux de l'administration : ni
1 Associalion catholique, 1888, I, pp. 453-454. — Cf. Lehoy- Beaulieu, La papauté, le socialisme et la démocratie, pp. 24-25.
cette Église ni cet aumônier ne possèdent quelque influence. Tant pis pour l'Église; mais, aussi, tant pis pour l'État.
Avec ses deux bataillons : police disciplinée, clergé discipliné, l'État paraîtra de plus en plus impuissant contre la marée montante du socialisme. Mais à qui la faute? Ce n'est certes pas à l'Kglise. Harcelé par l'ennemi socialiste, l'État libéral et bourgeois voudrait appeler à son secours la puissance de l'Église, et commence par rendre l'Eglise impuissante ; il prend ombrage de toute activité indépendante de la part de l'Eglise et s'étonne, ensuite, que ces armées do prêtres, qu'il entretient, n'arracbent pas les masses au socialisme.
u Le prêtre dans son église, le maire à la mairie, l'instituteur à Técole. » Défense aux prêtres d'aller aux masses.
« La cbaire pour les mystères, le club pour les questions sociales. » Défense aux prêtres de traiter ces questions, sous peine de tumulte légalisé.
Ainsi l'Etat désarme l'Eglise. Il demeure entendu, d'ailleui's, (jue cette Eglise doit contribuera la conservation de Tordre, au maintien de ces grands principes qui fondent les sociétés. Cela est urgent, déjà; TEtat, très menacé, cherche des armes. « Hends-moi celles que lu m'as
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prises, dit alors l'Eglise, et cesse de crier que j'empiète, dès le premierjour où j'agirai ^ ))Mais l'Etat se laisse malaisément convertir : il multiplie les dénonciations contre les empiétements de l'Église. Au lendemain de ces dénonciations, le bruit de quelque sauvage explosion, œuvre d'un bras anarchiste, est renvoyé par l'écho. Place à la police, alors, mais cela est un expédient coercitif -, non un remède préventif.
Le développement immense des aspirations socialistes est un grand fait, avec lequel il faut compter ^. L'État qui voudra les discipliner
1 Léon XIII écrivait, en 1878, dans son encyclique sur les erreurs modernes : « Lorsque les Etats auront reconnu que l'Église de Jésus-Christ possède, pour détourner le fléau du socialisme, une vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats, qu'ils rétablissent enfin cette Église dans la condition et la liberté qu'il lui faut pour exercer, dans l'intérêt de toute la société, sa très salutaire influence... » Il a repris la même idée dans l'encyclique Rerum Novavum.
- Keller a fort bien dit: « L'Église ne voit dans la force coercitive qu'une arme secondaire et purement défensive contre le mal... Elle se flatte de limiter et de restreindre l'emploi des moyens coercitifs. » [V Encyclique de 1864 et les principes de 1789, pp. 289-291.) — Cf. De Mun, Discours : Questions sociales, p. 376: « Laisser faire et envoyer des troupes, je comprends que ce soit un moyen, mais je ne trouve pas que ce soit une solution. »
3 Rapprochez ces deux paroles de Gambetta: « Il n'y a pas de reniède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale » (Discours du Havre, 18 avril 1872): — et: « Le péril social, c'est le cléricalisme. » (Discours de Romans, 18 septembre 1878.) Moins de vingt ans après, on ne professe plus la première idée ; §t ç>v\ ïi'ayoue plus la sçcpîide,
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sera impuissant ; FEtat qui voudra leur donner quelque satisfaction sera absorbé, parce que toute autorité lui manquera pour dire aux socialistes : a Vous n'irez pas plus loin. »
L'Eglise seule a le droit et le pouvoir de les discipliner et de les satisfaire, dans la double mesure où le requiert la justice i.
Elle considérerait comme un mal le triomphe du socialisme ; elle considère comme un mal, aussi, le maintien et la pratique d'une conception égoïste, étroite, exclusive de la])ropriété et de la richesse -. Il faudra que les riches renoncent à cette conception, ou qu'ils se laissent arracher par les socialistes leur richesse elle-même. Il faudra, s'ils veulent l'appui de l'Eglise, qu'ils usent de leur fortune et traitent les infortunés comme l'exige la doctrine sociale de l'Eglise'^. Ils n'auront, pour eux, la force des enseignements chrétiens que si, tout d'abord, ils ont
* « En prendre la vérité, en éliminer Terreur, voilà le meilleur moyen de combattre le socialisme démocratique », a dit Tabbé IIitze, en 1889, au Congrès de Fribourg-en-Brisgau {Association catholique, 1889, I, p. 330).
-' « Lors même que l'action de l'Église recouvrerait son ancienne eflicacité, elle ne s'exercerait plus pour protéger un ordre social qui n'a pas tenu compte de ses principes. » (De Vogué, Heures d'histoire, p. 343.)
3 « Aucune obligation, aucun lien n'attachent l'Église au régime de l'individualisme... Nous ne prétendons pas être les derniers soutiens d'un édifice qui tombe. »(De Mun, Quelques mots d'explication, pp. 30-31.)
mis le droit de leur côté. Ce qui fut vraiment nouveau dans Fencyclique Renan iSovarwRy c'étaient les invitations aux riches et les invitations aux États. En feignant de ne les point entendre, et en ne les observant point, les richeset les États s'acheminent vers le règne socialiste ^
Un jour viendra — et peut-être est-il proche — oii la « société civile » n'aura plus qu'un moyen de salut : se rapprocher elle-même do l'idéal chrétien, au lieu de professer à son égard une ignorance toute laïque, et rendre une liberté plus grande à la société ecclésiastique, qui travaille pour cet idéal. Avec quelle rapidité se pressent les événements, avec quelle brusquerie les contrastes se succèdent, dans l'histoire de la question sociale!
1 «La civilisation moderne a son ombre: cette ombre, c'est le socialisme. Et l'ombre ne disparaîtra pas tant que la civilisation moderne restera ce qu'elle est. » (Discours de Joerg. député du Centre, prononcé au Parlement allemand le 23 mai 1878. Cité dans Laveleye, Socialisme contemporain^ p. X.)
Il y a juste quarante ans, Louis Reybaucl écrivait: (( Il n'y a plus de socialisme. » Aujourd'hui, les socialistes ne savent pas, d'une façon précise, si c'est demain ou après-demain qui amènera leur victoire.
En 1883, on lisait dans le journal le Temps:
« Dans cette série d'œuvres oii se mêlent à doses variables les ambitions de la politique et les inspirations de la religion, il n'y a pas une simple machine de guerre. C'est comme une réserve que le catholicisme garde encore ; mais, le jour où il développerait cette force latente et romprait avec la réaction politique , il pourrait déployer une force d'action dont on n'a pas l'air de se douter. » L'auteur de ces lignes était bon prophète des événements. Il était, en revanche, mauvais prophète de leur date : « Il est vrai, ajoutait-il, que nous sommes bien loin encore de ce moments »
1 Voyez les miuiLTOs des .30 mars, 4, 8 et 19 avril 1883.
En 1884, je trouve dans la Patrie hongroise^ de M'''' Edn^ond Adam, Texpression perspicace d'alarmes extrêmement vives: « Le péril est menaçant, écrivait-elle, car Léon XIII prépare la croisade, qu'un pape plus jeune peut conduire et faire triompher. La constitution de FEglise, le dévouement individuel, que le christianisme exalte, il faut en convenir, dans une proportion plus large que la philosophie de M. Paul Bert, sont faits pour provoquer un de ces grands mouvements de réforme morale qui s'appuient toujours sur un mouvement social ^ «La « croisade », qu'un vieux pape préparait en 1884, est conduite en ce moment par lui-même'-.
En 1887, M. de Vogué écrivait : « Le jour où le courant portera sur le trône de saint Pierre un pape animé des sentiments du cardinal Gibhons, du cardinal Manning, l'Église se dressera dans le monde comme la plus formidable puissance
1 M™* Adam, La patrie hongroise, p. 200. — Cf. p. 192, où elle déplore la désinvolture de Gambetta à l'égard de la question sociale.
2 Cf. \^\Revue socialiste de 188u, II, p. 1013. M. Benedict cite ce mot de M. Leroy-Beaulieu : « Le catholicisme se montre plus vivant et plus agissant qu'à la veille de la Révolution ; il est tout équipé pour les combats du siècle qui vient». Et M. Be.nedict ajoute : « 11 y a malheureusement du vrai dans cette appréciation. » — Cf. Laveleye, Revue internationale^ 1890, 1, p. 31 : « Aujourd'hui le catholicisme est plus vivant, plus actif, plus puissant qu'il y a cent ans. »
qu'il ait jamais connue ^ » Cinq ans seulement ont passé, et M. de Vogué nous fait précisément admirer, dans la personne de Léon XIII, « ce Pape dont le geste large et audacieux, écartant trois siècles de diplomatie de cabinet, va ressaisir aux origines la tradition des grands pontifes rassembleurs de foules, émancipateurs de peuples, législateurs sociaux 2 ».
Non sans amertume, M. Eugène Spuller écrivait tout dernièrement : « Ce qui est certain, c'est que lathéocratien'a peut-être jamais eu plus de chances d'asseoir sa domination que dans notre époque de transition si difficile et si inquiétante, 011 nous voyons le vieux monde s'abîmer, sans que le nouveau monde, avec ses conditions d'existence et de durée, nous apparaisse encore ''\ » Partout, dans les pages qu'il vient de consacrer à V évolution politique et sociale de V Église, je rencontre l'expression de la môme crainte.
Si perfides sont les tournants de l'histoire que l'invraisemblance y devient aisément réalité. Nous en aurions certes un bel exemple, si l'héritage de la bourgeoisie passait à la théocratie.
1 De Vogué, Spectacles contemporains^ p. 68.
2 De Vogué, Heures d'histoire, p. 311.
3 Spuller, Lamennais, p. xvii. — Cf. V Evolution politique et sociale de l'Église, p. ix.
Sans porter mes regards aussi loin, j'aperçois seulement trois étapes dans la voie nouvelle que FEgiise romaine commence à parcourir.
La première étape, déjà presque atteinte, sera la plus pénible, — je dirais presque, en songeant à certains membres du clergé, qu'elle sera cruelle. Elle se pourra définir ainsi : froissements et brouille entre la papauté et une certaine oligarchie de catholiques riches. Déjà vous les voyez s'inquiéter, en France, en Belgique, des hardiesses sociales de l'Eglise ; dissimulant leurs anxiétés personnelles sous le couvert d'anxiétés théologiques, ils objectent au pape Léon XIII la condamnation de Lamennais par le pape Grégoire XVI. L'Eglise passe, sans écouter... comme jadis elle laissa passer Lamennais. Ils avaient fondé des réunions ouvrières, ils soutenaient une « bonne presse » ouvrière, pour qu'on entretînt l'inférieur de ses devoirs, exclusivement ; ils n'aiment pas que certains échos de l'encyclique Reriim Novan/m lui viennent révéler ses droits. Dans cette oligarchie dont je
parle, se produira, tôt ou tard, une scission : les uns cesseront de servir TEglise et ne la gêneront plus ; les autres continueront de la servir, mais s'attacheront à elle au lieu de l'attacher à eux. Et, de cette première crise, TEglise sortira plus pauvre, mais plus libre.
Et, forte de cette liberté môme, émancipée des mauvais riches, ne parlant au nom de personne sur terre, l'Eglise du Christ sera entendue des pauvres, c'est-à-dire de la majorité des hommes. Elle se présentera devant eux, avec son escorte de bons riches, qui lui continueront leurs services, sans lui demander sa servitude. Vainement alors ceux qui auront quitté l'Église, joints à ceux qui n'y étaient jamais entres, s'efTorceront-ils d'effrayer le peuple en lui signalant les « empiétements du cléricalisme ». Le peuple se demandera, naïvement, pourquoi l'Eglise retarda si longtemps ces sortes d'empiétements. Et les nefs se rempliront; et parce que certains riches, pour cause, auront cessé de dire que la religion est bonne 'pour le peuple^ les pauvres sentiront que la religion est bonne^ absolument.
Dès que cette seconde étape sera définitivement atteinte, la troisième suivra. Ces masses, qui feront la loi, supprimeront pour l'Eglise les innombrables entraves dont l'embarrassèrent les
régimes anciens. Jadis les masses étaient catholiques, mais les légistes gouvernaient : de là les^ premières défaites de l'Egiise. Aujourd'hui les masses gouvernent, mais elles ne sont plus catholiques : de là les dernières défaites de l'Église.
Pour réparer cette double série d'échecs, il suffit que l'Eglise, sans secousse, mais sans défection, suive la marche que je viens de décrire et d'annoncer.
A l'heure présente, elle en parcourt le premier stade. Deposm't pote?îtes de sede, et ex a ltavit hiimiles. Entendez, sous ce nom àe puissants^ ceux qui possèdent les droits que donne la richesse, sans exercer les devoirs qu'elle impose.
Parmi ces puissants, quelques-uns s'indignent, et chez beaucoup de sourdes colères s'amassent. Mais de leur déposition rien ne les relèvera, ni l'Eglise, que Dieu chargea, dans tous lestemps, de faire la loi religieuse, ni les humbles, que Dieu chargea, dans notre siècle, de faire la loi civile.
L'ascension parallèle de l'Église et des humbles a commencé.