‹ Le pape, les catholiques et la question socialeChapitre 9 sur 24 · LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE HEKUM N0\ ARUM · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE HEKUM N0\ ARUM

un mémoire que bientôt on rendit public. Avec une impérieuse générosité, il plaidait pour les chevaliers attaqués. Il justiliait la raison d'être du Noble Ordre : « On ne saurait nier avec vraisemblance l'existence des maux, le droit de résistance légitime, et la nécessité d'un remède '. » Il énumérait les effets déplorables qui résulteraient d'une condamnation. « A parler franchement, écrivait-il, cela serait regardé par le peuple américain comme aussi ridicule que hardi-. » Ainsi parlait-il, « franchement », tout le long de son mémoire. « La condamnation serait impuissante pour forcer à l'obéissance nos ouvriers catholiques, qui la regarderaient comme fausse et injuste... Elle pousserait les fils de l'Eglise à se révolter contre leur mère, et à se ranger parmi les sociétés condamnées, qu'ils ont jusqu'ici évitées... Elle serait presque ruineuse pour le soutien financier de l'Eglise chez nous, et pour le denier de saint Pierre... Elle tournerait en soupçon et hostilité le dévouement insigne de notre ])euple envers le saint-siège... Le seul danger grave viendrait d'un refroidissement entre l'Eglise et ses enfants, que rien n'occasionnerait plus sûrement que des condamnations imprudentes 3. »

1 Les Chevaliers du Travail, p, 4.

2 Les Chevaliers du Travail, p. 10.

^ Les Chevaliers du Travail^]), 12.

Ces raisons avaient du poids, et ce ton avait un sens. Lorsque le cardinal Gibbons écrivait ainsi, il avait derrière lui presque tout Fépiscopatdes Etats-Unis, c'est-à-dire les cbefs naturels de dix millions de catholiques. Ces éveques demandaient à Home de ne pas infirmer leur jugement ; ces catholiques demandaient à Rome de ne pas contrarier leurs vœux, et le jugement des uns satisfaisait aux vœux des autres. En faveur des masses populaires, les éveques américains avaient, si l'on peut ainsi dire, compromis leur autorité : par un acquiescement, Rome consolidait cette autorité ; par un anathème, elle la détruisait. Le pape Léon XIII allait-il engager les prélats dans une impasse, d'oii ils sortiraient diminués, et mettre les fidèles dans une alternative dont la rébellion serait l'un des termes ?

En son archevêché de Westminster, le vieux cardinal Manning s'alarma : il écrivit en faveur des Chevaliers une lettre au cardinal Simeoni, un article dans le Ta blet. Manning était un vétéran de l'ultramontanisme : on le connaissait comme tel à Rome. En 1860, quittant cette Angleterre dont la religion officielle a pour devise : A^^ popery^ il était venu au concile du Vatican défendre les droits du pape avec une vigueur acharnée. Il fut au premier rang parmi ceux (jui consommèrent la grandeur de Pie IX

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en proclamant l'infaillibilité. En 1887, il se tournait vers cette papauté, qu'il avait puissamment contribué à rendre grande, et lui deman dait de se laisser en quelque façon faire violence par les humbles et les petits. Manning n'eût pas toléré qu'un souverain de la vieille Europe parlât au Vatican comme parlaient les Chevaliers par la voix de Gibbons, avec des instances qui faisaient l'effet d'une sommation. Mais il écrivait au cardinal Simeoni : « J'ai lu, avec un assentiment complet, le document du cardinal Gibbons sur la question des Chevaliers du Travail. Le saint-siège sera, j'en suis sûr, convaincu de sa justesse \ »

Derrière M. Powderly, président du Noble Ordre des Chevaliers du Travail, se dressaient Gibbons, Manning, toute la chrétienté anglosaxonne. Cette chrétienté fut satisfaite, aucune condamnation ne frappa le Noble Ordre -.

Dans l'histoire du pontificat actuel, cet épisode fut décisif 3. 11 fut la marque la plus bruyante de ce que M. Paul Desjardins appelait

1 Les Chevaliers du Travail, p. 14.

* Le texte de la décision de Rome au sujet des Chevaliers est publié dans VAssociatio7i catholique, 1888, II, p. 729.

3 Sur cet épisode, et sur l'importance du catholicisme américain dans riiistoire contemporaine de l'Eglise, il faut lire les réflexions intéressantes de M, Max Leclerc, Choses d'Amé-^ rique, p. 213 et suiv.

récemment « la conversion de l'Eglise * ». Il déplut à toutes les réactions, monarchistes, aristocratiques ou bourgeoises. Il prépara l'opinion publique à comprendre l'esprit qui devait inspirer l'Encyclique. Il avança, d'autre part, l'apparition de cette Encyclique. Des deux côtés de rOcéan, l'humanité souffrait : les pèlerinages des ouvriers français, le pèlerinage de l'Américain Gibbons attestaient au pape ces misères. On réclamait une expression nouvelle de la doctrine sociale de l'Église, appropriée aux besoins des temps nouveaux. Ketteler, de Mun, Vogelsang et les modestes disputeurs de Fribourg avaient préparé et mûri ce travail.

Les temps étaient accomplis : il importait, au plus tôt, qu'au-dessus de ces sociétés émiettées et disloquées, en présence de cette misère internationale, l'Eglise de Rome élevât sa forte voix -. N'est-ce pas la seule voix qui se propage aisément, d'un bout du monde à Fautre, la seule aussi dont l'écho se prolonge, sans expirer jamais, dans l'infini de la durée ?

1 Voy. Journal des Débals, novembre 1892.

2 Ajoutons que certaines discussions très vives, qui s'élevèrent aux deux congrès catholiques de Liège, invitaient Rome à défendre au plus tôt les auteurs du mouvement social catholique contre certaines timidités réactionnaires. Nous reviendrons sur ces discussions dans notre troisième partie.

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