‹ Le pape, Rome et le mondeChapitre 21 sur 30 · I. ORIGINE ET NECESSITE RATIONNELLE · texte numérisé non relu

I. ORIGINE ET NECESSITE RATIONNELLE

Le patrimoine de saint Pierre est ce petit État de l'Église qui a été donné aux souverains Pontifes, soit par de pieux fidèles, soit par des princes chrétiens, et notamment par Pépin et Charlemagne, à une époque où Rome, abandonnée des empereurs d'Orient, se jetait d'elle-même dans les bras de ses Pontifes et demandait à leur ascendant religieux un appui contre les invasions des barbares. Il n'est pas une dynastie, dans le monde, dont la légitimité soit aussi certaine et aussi vénérable. Il n'en est pas une qui ait fourni moins de sujets de plainte et qui ait mieux mérité de ses peuples. Il n'en est pas une qui puisse causer moins de crainte à ses voisins et qui soit animée d'un esprit plus pacifique. Ce petit territoire, qui ne peut inspirer ni ombrage ni convoitise, suffit cependant à l'indépendance temporelle du Saint-Siège.

Mais il lui est humainement nécessaire, ou plutôt c'est à nous tous, catholiques du monde entier, qu'il est nécessaire et sacré. Car nous ne pouvons pas permettre que le Père de notre foi et l'arbitre de nos consciences soit aux mains d'une puissance étrangère. Nous avons besoin qu'il soit

libre, indépendant, à l'abri même du soupçon d'une influence. Tous les hommes qui ont étudié la question l'ont résolue dans le même sens.

Bossuet disait : « Dieu, qui \oulait que cette Église, la mère commune de tous les royaumes, dans la suite ne fût dépendante d'aucun royaume dans le temporel, et que le Siège, où tous les fidèles devaient garder l'unité, à la fin fût mis au-dessus des partialités que les divers intérêts et les jalousies d'État pourraient causer, jeta les fondements de ce grand dessein par Pépin et par Gharlemagne. C'est par une heureuse suite de leur libéralité, que l'Eghse, indépendante par son chef de toutes les puissances temporelles, se voit en état d'exercer plus librement, pour le bien commun et sous la commune protection des rois chrétiens, cette puissance céleste de régir les âmes; et que, tenant en main la balance droite, au milieu de tant d'empires souvent ennemis, elle entretient l'unité dans tout le corps, tantôt par d'inflexibles décrets, tantôt par de sages tempéraments. » [Disc, sur r Unité.)

Napoléon I" pensait de même , suivant le témoignage peu suspect de M. Thiers : « L'institution, disait-il, qui maintient l'unité de la foi, c'est-à-dire le Pape, gardien de l'unité catholique, est une institution admirable. On reproche à

ce chef d'être un souverain étranger. Ce chef est étranger, en effet, et il faut en remercier le ciel... Il n'est ni à Madrid, ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'il réside hors de chez soi , et qu'en résidant hors de chez soi il ne réside pas chez des rivaux ; qu'il habite dans cette vieille Rome, loin de la main des empereurs d'Allemagne , loin de celle des rois de France ou des rois d'Espagne , tenant la balance entre tous les souverains catholiques , penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt, si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils l'ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante des institutions qu'on puisse imaginer.

€ La religion catholique est celle de notre patrie , celle dans laquelle nous sommes nés ; elle a un gouvernement profondément conçu, qui empêche les disputes, autant qu'on peut les empêcher avec l'esprit disputeur des hommes. î {Histoire du Consulat et de l'Empire^ t. m.)

Pie IX, dans une allocution solennelle, le 20

avril 1848, s'exprimait ainsi au sujet de l'usurpation de sa puissance temporelle par les révolutionnaires :

(( Malgré l'ardeur de Nos désirs, Nous ne pouvons Nous dispenser d'adresser en particulier Nos plaintes et Nos reproches à ceux qui applaudissent à ce décret par lequel le Pontife de Rome est dépouillé de toute dignité et de toute puissance temporelle, et qui afiirmentque ce même décret est le moyen le plus efficace de procurer le bonheur et la liberté de l'Eglise. Mais Nous déclarons ici hautement que ni le désir du commandement, ni le regret de la perte de Notre pouvoir temporel ne Nous dictent ces paroles, puisque Notre nature et Notre inclination sont entièrement éloignées de tout esprit de domination.

Néanmoins, les devoirs de Notre charge réclament que , pour protéger l'autorité temporelle du Siège Apostolique, Nous défendions de tous Nos efforts les droits et les possessions de la sainte Église romaine, et la liberté de ce Siège qui est inséparable de la liberté et des intérêts de toute l'Église

« Tous savent, en effet, que les peuples fidèles, les nations, les royaumes, n'auraient jamais une pleine confiance, une entière obéissance envers le Pontife romain, s'ils le voyaient soumis à la do-

mination d'un prince ou d'un gouvernement étranger, et privé de sa liberté. En effet, les peuples fidèles et les royaumes ne cesseraient de craindre que le Pontife ne conformât ses actes à la volonté du prince ou de TÉtat sous la dépendance duquel il se trouverait, et ils ne manqueraient pas de s'opposer souvent à ses actes sous ce prétexte. Que les ennemis mêmes du pouvoir temporel du Siège apostolique, qui régnent en maîtres à Rome, disent avec quelle confiance et quel respect ils recevraient les exhortations, les avis, les ordres et les décrets du souverain Pontife, s'ils le voyaient soumis aux volontés d'un roi ou d'un gouvernement, surtout s'il était sous la domination d'une puissance qui fût depuis longtemps en guerre avec l'autorité pontificale. »

M. de Monlalembert était universellement applaudi à l'Assemblée nationale, cette même année, quand il disait : « La liberté religieuse des catholiques a pour condition sine quâ non la liberté du Pape; car, si le Pape, juge suprême, tribunal en dernier ressort, organe vivant de la loi et de la foi des catholiques, n'est pas libre, nous cessons de l'être. Nous avons donc le droit de demander à la puissance publique, au gouvernement qui nous représente et que nous avons constitué, de nous garantir à la fois et notre liberté person-

nelle en fait de religion, et la liberté de celui qui est pour nous la religion vivante, d

Et Napoléon III, alors simple candidat à la Présidence, écrivait au nonce de Sa Sainteté, le 8 décembre, c que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Église était intimement lié à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. »

L'expédition de Rome, votée par l'Assemblée nationale, n'a été exécutée que d'après ces principes; et, pour les mêmes raisons, si la liberté du Pape ainsi entendue était de nouveau menacée, les puissances catholiques seraient obligées à la même intervention.

Le petit domaine de saint Pierre n'est donc pas un domaine privé, mais la terre patrimoniale de l'Église universelle; toutes les nations chrétiennes ont droit à sa conservation.

Malgré des considérations si faciles à saisir et si péremptoires, on entend répéter à des hommes qui devraient tenir à paraître plus sensés ou plus équitables, que les Papes pourraient se passer aujourd'hui du pouvoir temporel, comme ils l'ont fait pendant les premiers siècles de l'Église. — Il est vrai que l'existence de la Papauté n'est pas essentiellement liée au domaine temporel. Mais

s'ensuit -il qu'un Pape dépendant, livré à la merci d'un gouvernement séculier , persécuté comme les premiers pontifes, tantôt en exil, tantôt en prison, et enfin terminant sa vie entre les mains des bourreaux, serait constitué dans l'état le plus avantageux pour gouverner l'Église, dans sa situation présente? Aujtant et mieux vaudrait dire que les catacombes, les cachots et les chevalets seraient pour l'Église elle-même ce que l'on conçoit de plus avantageux. Alors il n'y aurait plus qu'à démolir les temples, à renverser les autels, à organiser une vaste persécution , pour étendre le règne de Dieu et hâter le salut du genre humain. En vérité, on ne se sent pas le courage de lutter contre de pareils raisonneurs ; peut-on concevoir quelque chose de plus absurde? Voilà cependant, au fond, ce que l'on entend objecter sous toutes les formes, depuis les tribunes des corps législatifs, jusqu'aux comités démocratiques les plus infimes.

D'où partent donc ces étranges sophismes? Des mêmes bouches qui profèrent sans cesse de nouvelles menaces et de nouvelles injures contre la souveraineté du Pontife romain, c'est-à-dire des adversaires implacables de la Papauté : les protestants et les révolutionnaires. Mais que veulentils donc? Un si petit territoire tente-t-il leur am-

bition? Redoutent-ils les armées qui peuvent en sortir? Nons n'hésitons pas à le dire tout haut : ils cèdent à leurs haines religieuses. Ils feignent de n'en vouloir qu'au domaine temporel, mais au fond ils caressent l'espoir d'abattre le Pontife en détrônant le souverain. Voilà leur secrète pensée, voilà leur but final. Qui l'ignore? Qui se méprend sur leurs intentions? Ont-ils su les cacher? Ne vivons-nous pas au milieu d'eux, et n'avons-nous pas entendu cent fois leur indiscrète fureur parier le langage le moins obscur? Oui, c'est toujours le même acharnement , ils poursuivent la même trame ; ils veulent arriver à frapper le catholicisme dans son chef. C'est le vœu le plus ardent des éternels ennemis de l'Église et de Jésus-Christ.

Les rois et leurs ministres, c'est-à-dire tous ceux qui exercent l'autorité, s'émouvront-ils de leurs clameurs? Auront-ils la faiblesse de leur faire des concessions? Non, sans doute, car ils les connaissent assez pour redouter le parti qu'ils en tireraient. S'ils laissaient démolir pièce à pièce l'édifice de l'autorité, qui le rebâtirait? Ne doivent-ils pas, au contraire, en éloigner les démolisseurs cl le consolider par tous les moyens? Qu'ils daignent s'élever au-dessus des agitations passionnées de la terre et des influences funestes des partis ; qu'ils s'approchent de Dieu, dont ils ne sont que les in-

slruments; qu'ils le consultent, qu'ils s'identifient avec sa pensée ; qu ils contemplent ensuite, de cette hauteur et avec cette lumière, les mouvements qui se font au sein des sociétés ; leur esprit agrandi et leur cœur devenu plus ferme seront à l'abri des illusions et des faiblesses qui compromettent le pouvoir en des temps pareils. 11 leur semblera évident que ce n'est point en cédant aux perturbateurs, mais en imposant silence aux plus arrogants et aux plus audacieux, comme l'expérience l'a constaté, qu'ils maintiendront ou rétabliront la paix'.

* Ces lignes étaient écrites, quand plusieurs membres du Corps législatif de France, se faisant les interprètes de tous les catholiques, ont demandé catégoriquement au gouvernement ce qu'il se proposait de faire pour les rassurer sur le nouveau danger gui menaçait le souverain Pontife. Le président, après avoir rappelé les antécédents de Napoléon III, s'est étonné qu'on pût concevoir quelques doutes sur la fidélité de l'empereur à des principes qu'il a soutenus jusqu'ici avec tant de fermeté. Deux jours après, une proclamation impériale, répondant aux mômes alarmes, contenait ces paroles solennelles :

c( Nous n'allons pas en Italie fomenter le désordre, ni ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône. » {Proclamation du 3 mai.)

C'était répondre aux vœux de la France ; elle en attend l 'accomplissement.

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