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CAUSES DE SA PROSPÉRITÉ INDUSTRIELLE ET COMMERCIALE

ONDÉE par les Romains sous César-Auguste, sur le territoire de la tribu des Tricasses comprise dans la première Belgique et dont il est fait mention par Pline l’Ancien, la ville de Troyes fut d’abord connue sous les ugiisfobona, Jiigiistomam et Augusta Tmonim, ainsi que l’écrit le célèbre géographe Ptolémée (125- 139).

Ce n’est qu’à partir du iv' siècle que, d’après Ammien Marcellin, elle prit le nom de Trkassæ, d’où est venu le vocable qui la désigne aujourd’hui.

La Cité, partie la plus ancienne de la ville, est assise sur une légère éminence entourée jadis de prairies et d’anciens marécages. Construite sur le plan des camps romains, elle était traversée dans sa longueur par un large chemin qui existe encore et porte le nom de rue de la Cité. Il n’est autre que le prolongement de la voie romaine de Sens à la Seine. Venant de cette ville, elle avait rencontré à cinq milles romains ou environ, avant d’arriver à Troyes, une autre grande voie romaine dite la Voriot {Fia regalis ou Voie royale), embranchement de la voie de Milan à Boulogne-sur-Mer, qu’elle avait traversée en la coupant à angle droit. Elle

Le Papier de Troyes. p. 15

pénétrait ensuite dans Troyes d’où, à peu de distance, elle franchissait la Seine sur un pont en pierre construit dans le voisinage de l’ancien prieuré de Foissy, et ensuite, passant par Lesniont et se dirigeant vers Montiérender, elle gagnait les bords du Rhin.

C’est à son heureuse situation topographique, à proximité de la Seine dont les eaux possèdent des propriétés particulières pour le toulage des laines, le blanchissage des toiles, la labrication du papier, etc.,,, et aussi à la facilité avec laquelle elle pouvait commercer avec l’Europe entière, que la ville de Troyes a dû sa prospérité industrielle et commerciale.

La question des transports étant jadis une des plus intéressantes, nous allons la passer en revue et voir comment Troyes pouvait disséminer les produits de son industrie jusque dans les régions les plus éloignées, et en recevoir les matières premières qui lui étaient nécessaires.

Transports par terre on autrement dit par charroi. — Ils pouvaient s’effectuer facilement pour le Barrois, la Lorraine, les pays du duché de Bourgogne, le Limousin, l’Auvergne, le Gévaudan, le 'Velay, l'Albigeois, la Marche et l’Armagnac.

Transports par eau ou par bateaux. — La Seine étant navigable dès Troyes, les marchandises pouvaient être transportées par ce moyen jusqu’à l'Oise et l’Aisne et par cette dernière rivière jusqu’en Artois et en Boulonnais.

Par la Seine également, coulant de Troyes à Paris, à Rouen et à la mer, il leur était possible de gagner la Flandre, la Hollande, la Zélande, la Bretagne, l’Angleterre et le Portugal.

Transports mixtes, c'est-à-dire par eau et par charroi. — Par la Seine, les marchandises allaient à Moret d’où on les dirigeait jusqu’à Montargis, par le Loing, et de là, par terre, elles étaient conduites à Gien-sur-Loire, d’où, par charroi ou par eau, elles se rendaient dans l’Anjou et le Poitou,

De Troyes, on pouvait laire des envois par charroi à Pont-à-Mousson, d’où ils étaient embarqués sur la Muselle pour Coblentz, et de là il était possible de les envoyer à Mayence, à Augsbourg, à Saint-Gall, à Berne et à Fribourg; ou, par le Rhin, à Cologne, en Danemark, en Prusse, en Pologne et en Russie.

Les marchandises pouvaient aussi gagner l’Allemagne de l’Ouest par charroi sur Mézières et ensuite par la Meuse.

De Mézières, également, il était possible de les envoyer, tant par charroi que par bateau, dans les provinces de Gueldre, à Juliers, à Cologne encore et à Aix-la-Chapelle.

De Mézières toujours, par la Meuse, on pouvait diriger des marchandises vers Liège, Bouvignes, Dinant et Namur.

LES TRANSFORMATIONS DU COMMERCE ET DE l’iNDUSTRIE A TROYES

De Troyes, en passant par Dijon, on avait la faculté d’envoyer des chargements par charroi à Saint-Jean-de-Losne et, de cette ville, en descendant la Saône et le Rhône par bateau, en Roussillon, en Languedoc, en Comtat et en Dauphiné.

De Troyes, les marchandises à destination de l’Italie devaient être expédiées par Dijon, Dôle et Pontarlier en Franche-Comté, et de là, en passant par le col de la Faucille et les Rousses, conduites à Genève d’où, en traversant la Suisse, elles arrivaient en Italie par le Simplon ou le Saint-Gothard.

Les Papetiers s’assurèrent la clientèle de ces pays en y recrutant des correspondants ou facteurs auxquels ils envoyaient leurs produits par les voies que nous avons indiquées, et dont ils recevaient en échange des marchandises de toutes sortes, telles que draps, étoffes, armures, peintures, sculptures, émaux, etc., et surtout des articles d’épicerie. Cela explique pourquoi de riches épiciers en gros se rendaient acquéreurs de papeteries et les exploitaient ou les faisaient exploiter pour leur compte.

Le mode de trafic dont nous venons de parler réussit parfaitement et nos papetiers, faisant d’excellentes affaires, s’enrichirent rapidement. Il faut ajouter que, tout en vendant à gros profit les marchandises qu’ils recevaient de leurs facteurs, ils étaient aussi banquiers et changeurs.

La diffusion du papier troyen à l’étranger est prouvée par l’existence des filigranes de nos fabricants dans des documents écrits et conservés en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, en Flandre, en Russie même, et dans plusieurs autres pays.

Parmi les bons clients des usines de Troyes, on aime à citer Christophe Plantin, célèbre imprimeur, né à Montlouis, près Tours, vers 1520, mort en 1589 à Anvers où il s’était installé. Les registres de comptes et de correspondance du Musée Plantin-Moretus, ce trésor industriel et littéraire d’Anvers, montrent qu’il se fournissait de papier de Troyes chez Jean Gouault, Nicolas Le Bé, Alexandre Le Clerc, Michel et Jacques Lemuet, Pierre Péricard, fabricants; chez Jean Moreau, marchand de papier et imprimeur, ainsi que chez Jean Hennequin, marchand. Il s’en procurait aussi chez Sébastien Nivelle, marchand libraire à Paris, qui le recevait de ses frères, fabricants à Troyes. Le chef-d’œuvre de Plantin, la fameuse Bible polyglotte d'AIcalà, publiée de 1569 à 1573, sur l’ordre de Philippe II d’Espagne, en huit volumes in-folio, fut imprimée, pour 960 de ses 1200 exemplaires, sur « le grand réal » de Troyes, procuré moyennant 72 sous la rame par Jacques de

I Engaigne, marchand papetier à Anvers. Ceci n’est pas une mince recommandation.

II est vrai de dire que, dans presque toutes ses lettres à ses fournisseurs troyens, Plantin se plaint de la mauvaise qualité du papier qui lui est envoyé; mais certains

passages de cette correspondance laissent à penser que ses plaintes étaient un mo)'en d'obtenir de meilleures conditions

Les bons imprimeurs parisiens ne dédaignaient pas non plus les produits des moulins de Troyes.

Dans une supplique adressée, en août 1552, au roi par Charles Estienne, imprimeur, oncle et tuteur des enlants de Robert Estienne et de feu Perrette Bade, on apprend entre autres choses que « Robert, l’im des dits enfants,... lut baillé à Conrard Bade son oncle maternel, imprimeur, lequel Conrard le meit aeec ung nommé Alix, lequel leignant le voulloir mener à Troyes cheuz le papetier lournissant la maison de son père, le mena en la ville de Sézanne... » d'où il passa à Genève rejoindre son père émigré pour cause de religion. En réponse à cette supplique, Henri II déchargea les quatre enlants aînés de Robert Estienne du délit d’émigration et dégagea la mainmise des portions d'héritage revenant à tous les mineurs de moins de quatorze ans'.

En i)55> Piitrre Grognet, dans sa Loiienge d description de plusieurs bonnes villes et citez de France, exaltait par les vers suivants les mérites exceptionnels des papetiers et des imprimeurs de la ville de Troyes :

Le bon papier est fait à Troyes, de sorte On’il est nieiUeiir qu'autre que F on apporte De divers lieux, et y sont iiuprinienrs Bons et parfaits et gens de bonnes mœurs ’.

Au sujet de la renommée du papier de Troyes, nous ferons état encore — bien que la source en ait été omise — d'un document autrefois copié par feu M. Octave Beuve et concernant l’achat chez nous, en 1418, de papier pour la maison du duc Charles d'Orléans, neveu de Charles VI.

« Sachent tuit que je Henry de Mareau, espicier, demourant à Orléans, confesse avoir eu et receu de Pierre Renier, trésorier général de Mons' le Duc d’Orléans, la somme de cent quinze solz tournois, qui deue m’estoit pour quatre rames de papier de Tro^•es, prins et achetez de moy à quatre foiz, c’est assavoir le .x'-' jour de décembre derrenier passé, une rame du pris de xxij s., — le xviij' jour de février ensuivant une autre rame dudit pris de xxij s., — le x\-iij' jour d’avril ensuivant et

I. \’oii' : Mix Rooscs, Ij: Mii.w Planlin-Morelus, G. Zazzarini et C", Anvers, 1913, in-fol. ; Henri Stein, hi Siuriirsalc plantinicnne de Paris, dans L.' BiHiographe iiudcnic, 1 920-1 921, p. 35.

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