V.t la chambrycrc traicter à plaisance
En luv rendant parfaicte obédience La venir reoir dedans vostre maison, Quand je vouldrav en prendre la sai&on. Velà comment fut donnée la sentence Tous quattre estans en mesme joyssance : Le frère raze ne fut plus estonné, Car le trompette luy avoit pardonné.
Ainsi qu'estoient à diviser ensemble, Moy, Papillon, je regarde et contemple Que les espritz qui sont au mortel monde, Sont plus soubtilz en malice profonde Qu'ilz n'ont estez du temps des trespassés : Et que les biens qui sont deàjà passés, Sont en obly d'ingrate souvenance, Velà comment l'on endure souffrance.
Puis de mes aesles d'une legiereté, Moy, Papillon, commence à voUeté, Congnoissant que ma petite nature N'avoit pas encore pris sa pasture.
Je m'esvollay dehors de la maison , Puis tout soubdain me vint une raison : Pour departyr de ces te grand cité, Car mon désir m'avoit jà incité De m'envoller au pays d'Italie, Et là soubdain tout seul sans compaignie, Je me vins rendre au pays de Piedmontz. Là je vous laisse à penser si les montz Ont faict lasser moy, pauvre Papillon, Et les azardz, et assis bastillon, Qu'ay enduré de ces patrons marranes :
Oncques crapeaulx ny aussy laides ranes Ne volterent oncques avec leurs partys Comme ces ladres et maraultz assottis.
Hz vous gectent du cœur la souspirade, Et puis après la volte, la gambade
PE curipo 21
Comme ung taurcanl qni est dedans nng prez,
Quand il est bien ochaurto, et auprès
De quelques faulscs vedelles ;;alleuses,
Pour adorer ces dames taut fâcheuses.
Premièrement, je prenois mon plaisir
A contempler leurs propos à loisir :
De <iuel sort, ilz font amour aux femmes :
Jamais ne veis amour aux espames,
Sinon qu'au lieu de là où je racompte.
Mais sur ce point, je vous veulx faire ung compte
D'ung gentilhomme qui estoit millannois,
Qui ne cessoit faire amoureux exploix
A poursuyvir une gente pucelle,
Laquelle estoit fille d'une donzelle,
Qu'estoit l'une des riches d'Italie.
Conclud avoit avecque ceste amye.
Qu'il s'eu vicndroit à hurter à la porte,
Et qu'en effaict il ou\Teroit en sorte,
Que nul vivant ne s'en donneroit garde.
Et sur ce point il s'en vient et hazarde
Pour achever l'exploict de sa promesse.
Là tout sou1)dain inventa la finesse
La plus caulte que l'on sçauroit penser :
Car il falloit par la chambre passer
Où le père et la merc couchoient :
Il onyoit bien que tous deux ilz ronfloient.
Si va lier ung dogtie, et prendre,
Et puis à quattre piedz se vient rendre
Près de ce dogue, droict à costiere,
Tons deux entrent en ceste manière.
Mais le père n'en feit aultrc semblant,
Pensant que fust son chien nommé Toublant.
Or, sur ce point, pour vous donner entendre,
Ung mal de teste estoit venu surprendre
La mère de ceste gente pucelle,
Dont il advint qu'il fallust qu'avec elle La fille s'en vint son repos prendre.
Le gentilhomme, sans plus attendre Pom-suyt avec le chien son emprise.
Quand il fut là, il se mect en chemise, Pensant jouyr du jeu et du desduict, Pour assouppvr son torment et ennuyct : Mais fortune, qui est tousjours contraire, Vient bien souvent l'entreprinse desfaire De ceulx qui sont aux tormentz amoureux, Rend leurs soubhaictz d'alarmes doloreux. Ung cicoigneau de legiere volée S'estoit posé dessus la cheminée, Ung gros serpent avoit laissé tomber, Qui les aymantz tous deux feit perturber. Tout droict au lict il s'estoit allé rendre, Où le desduyt ilz deliberoient prendre : Puis le mignon, s'en vint aut lit coucher, Pensant s'amye doulcement approucher.
Mais le membre, qu'estoit sur luy plus tendre, Le faulx serpent tout bendé le "vint prendre, La rouge teste tellement luy espraint, Qu'a s'écrier (huer) il fut contrainct : Et le serpent en feit telle conqueste , Que deans ses dens il empourta la teste. Le gentilhomme subit s'en va lancer Par la fenestre, et après va dancer Sur le pavé de sa gente piétaille :
Velà comment il perdit la bataille.
Deans sa maison il s'alla tout droict rendre, Où par regrect la mort le vint surj)rendre. Après avoir reçeu ceste nouvelle, Soubdain moui'ut la noble damoyselle.
O ! cas fortuit, de veoir ainsi estcindro Par une mort deux amantz sans se faiudre.
O I mort cruelle, et plus que inconstante,
Puis que d'amour jamais tu n'es contente,
Si j'eusse peu avoir les yeulx ouvers,
On les eust veus de larmes et pleurs couvert.
Mon âme prist telle compassion,
Qu'à regaider ceste affliction,
Il n'estoit i>lus en moy n'en ma puissance
De veoir i>erir tant doulcc jo3'ssancc.
Tons deux ensemble, en belles sépultures,
Furent posées les belles créatures.
Puis cela faict par petites journées,
Mon corjis feit tant à legieres voilées,
Qu'il transpassa mainctes belles campaignes.
Dont les vignes aux arbres sont compaignes :
Et les raisins au-dessus apparens.
Et au-<lessonbz les bledz tous meurs et blancs.
Dame Ceres leur rend en abundance
Beaucoup de biens, en grande joyssance,
Et les verdz prezs de ruisseaulx se coronnent,
Dont les circuitz des claires eaulx environnent.
Dame Flora et ses petites fleurs,
Teinctes de blanc et de j aulne couleurs.
Ayant passé tant bien hcurée contrée,
Tout droict à Rome voulus faire l'entrée,
Non pas entrée comme les Pai)es font,
Car je n'avoi» ni chasteaul ny treffond,
Pour me loger et mon soubhaict me mectre ;
Mais Dieu qui est mon seigneur et mon maistre
Ne me lais.sa despour\'en de maison.
Estant posé dessus ung vert buysson,
Je contemplois le chastel de Sainct- Ange :
Kt là je veis le visaige d'ung Ange,
Une l>eaulté aux humains trop profunde,
Digne sur tous d'estre immortelle au monde.
C'est ceste chaste madame Ludovicquc,
Et en voyant son regard tant pudicque Estiucellant comme deux clers rayons, Il me semhloit que c'estoient gros canons Qui me venoient le pauvre cœur surprendre, Et là quasi je pensay l'âme rendre :
Car Cupido gecta telle estincelle, Que fus navré de ceste damoiselle.
O ! noble Pape, que tu es bien heureux, D'avoir à niepce ce cœur tant vertueux. Que dis-je, cœur, cœur chaste et pudicque, En gestes doulx, et de face angelique.
Puis tout soubdain mes aesles j'esbranlay, Droict au cbastel reposer je m'allay.
Là sus ung lict, de grand amour et zèle, Prins mon repos auprès la damoyselle.
Il est bien vray si masle fusse esté, Que aultrement je me fusse traicté; Par tel moyen qu'on m'eusse laissé faire, Et qu'ung refus ne f ust esté contraire. Premièrement, après soupper j 'advise Qu'on racontoit belle hystoire et devise, Pour resfreschir les amoureuses flammes Qui vont brusler les cœurs des nobles femmes. Ainsi qu'estoient à tenir ces propos, Trois bien masquez gallantz et fort dispos Viennent baller une doulce moresque ; Trois donzelles auprès à la Tudesque Accompaignoient leurs gracieulx partys :
Puis quand ilz furent de ce bal mespartys, Là ung grand diable qui estoit avec eulx, Et Cupido, ce mignon tant heureux, Commencèrent ung aultre bal ensemble, Et Cupido d'une dextre qui tremble Touchoit souvent en la main de ce dyable. Ce dyable aussy luy faisoit le semblable,
PE crriDO 25
Tant que tous deux furent de donlx accord, A deslaisser leur antic(|ue discord.
Et en nionstrant en paix ceste caresse, Vont asseurcr le point de leur promesse, Premièrement qu'il vouloit que les âmes Qn'estoient touchées des sayettes et flammes De Cupido, seroient à ce grand dyalde : Mais que les corps rcsteroient au semblable A Cupido, pour à discrétion Les tormeater de triste affliction, Doubler leurs maulx en languissant martyre, Pour ung plaisir mille douleurs produyre. Et tant ont faict que les amours du monde Seront au feu de tristesse profunde.
Velà comment la paix fnt composée An feu d'amour d'infemalle pensée.
Et en sortant dehors de la maison, Vont espancher noirs rouleaux à foison-, Le dieu d'amour y estoit en peincture ; A l'aultre bout, le dyable en sa figure, Et au millieu, un^r martyr amoureux.
Qui à ces deux parloit bien douloureux. Puis que Amour mercy de moy ne prent, , Comme obstiné à ce dyable me rend.
Moy Papyllon, je contemple et ad vise De ce rouleau cestc triste devise :
Adonc Amour me va faire complaindre Et cœur et corps bien vivement atteindre. Helas! mon Dieu, sera-il bien possible A délaisser la fortune incrediblc, Que j'ay souffert par femme obtinéc ?
Est-il possible lascher de ma pense'e Les grandz travaulx et dangereuses peinnes Que jay soufferts par femmes incertainnes ? Or Papillon ayme qui la vouldra,
Car cest amour desnuer ne pourra ;
Tant que la vye par mort soit séparée,
Mon amytié n'en sera termynée.
Velà comment Papyllon en complainctes,
Du feu d'amour enduroit mainctz atteinctes.
Toute la nuyct je fus en ce mal'heur,
Que ne pouvois assoupyr ma douleur.
Il est bien rraj qu'avois pris grandz delis
A contempler ces damoyselles aux lictz,
Ces blanches cuysses, ces corps tant bien poliz,
Ces cheveulx j aulnes, et visaiges joliz,
Qui tant bandèrent mon petit instrument,
Que ceste nuyct je fus en tel torment,
Que mon torment, et aussy mon ennuyt
Feirent mes maulx contorner en desduyt.
Puis quand Phœbus commencea faire luyre
L'aulbe du jour, et qu'il vouloit conduyre
Son chairiot par l'universel monde,
Adonc les coqs en melodyc profunde
Vont esveiller les amours de Venus,
Affin qu'ilz soient aux marys incogneuz.
Puis je m'en vois estendre mes blanches aesles,
Prenant congié des gentes damoyselles.
Jà commençoit la Sanctite Papale
Tenir le droict de sa justice esgale.
En la Cité à la mode romaine.
Il est bien vray que par une sepmaîne,
Je ne voyois que plombz et grand dispense,
Pour traficquer à belle recompense
Ces bénéfices venant du Crucifix,
A permuter, à dater en temps prefix :
Et puis après les ducatz hors la bourse,
Tous leurs mesfaictz estoient mis en escorse.
L'ung composoit pour dispenser à deux,
L'aultre à trois, à quattre convoiteux
Pour obtenir devant qu'ilz soient au monde
Bénéfices de ricbessc profunde.
Et puis après les bcaulz petitz pardons
Estoient absoulz par la Croix eu purs dons,
J'entendz la Croix où le saulveur du monde
Fut mis à mort en passion profunde.
Laissez donc là celle qui vous tourmente
Dont l'avare jamais ne se contente,
Et choisissez la Croix du Crucifix
Pour y estre de cœur et foy transfix,
Car c'est la Croix qui donne saufconduyct,
Pour effacer vos péchez et annuict ;
C'est donc la Croix qui a reachepté l'homme
Pour assouppir le péché de la pomme.
Après avoir rendu obéissance
A tant chrestienne et noble assistance,
Je m'esvolay par la Cité romaine ;
Tout à loysir mon désir se pourmaine
A contempler les gratieulx regards
Que ces Romains, par trop subtilz bazars,
Vont délivrer de leurs amoureux zèles
Dedans les cœurs des nobles damoiselles.
De cent couleurs ces Romains douloreux
Changent le jour en tormcntz odieux :
Mille cautelles la nuict sont inventées
Pour aller vcoir leurs dames tant aymées :
Et puis après les beaulx petitz boucquons
Secrettement aux potz et aux flascons,
En ces banquetz de premières entrées
Sont aux £.my3 du tout attermynées :
Et tant en fout que leurs secrettes amours
Vont assoupir par les marys leurs cours.
Et sur ce point, pour sçavoir leurs malice»;
De pardonner jamais les maléfices
Hz ne vouldroient pour tous les biens du monde ;
Sur beau semblant en trahison profonde
Ilz vous payeront ; mais sçavez-vous comment ?
Tant que de vous ilz se tiendront contentz •-
Et mesmement la nation françoise
Par jallousye semé subite noise,
Dedans les cœurs de ces Italiens :
Velà comment Amour, par ses liens,
Conduyt à mort les pauvres amoureux,
Après les Jeuz d'amour tant gracieux ;
Mais rien ce n'est, si Amour ne se bazarde
A conquester ce que Fortune guarde
Pour les peynes des martjTS amoureux,
En attendant ung malheur douloreux,
Ou ung espoir meslé de joyssance,
Ou ung vouloir, gamy d'une espérance.
Or, Fortune, fais donc ce que vouldras,
Car Cupido deffaire ne pourras ;
Il a son feu et poygnantes sayettes,
Dont les pensées des amantz rend snbjectes
A encliner, par ses chauldes estincelles,
A l'amytié de ces belles pucelles.
En débattant par raoy telle querelle,
Je contemplois une orde mequinelle
Qui di\'isoit avec ung gentilhomme.
En luy disant qu'il n'y avoit à Romme
De si belle et gente damoyselle,
Que d'ung marquis, dont le nom je vous celle.
De monseigneur si voulez y entendre ;
Tous deux ensemble je vous feray prendre.
Si vous pouvez aller à ung toumay
Qu'à son père composer je feray.
De la dame je suis esté nourrice
Sans avoir faict sinon ung maléfice,
Je vous dis (ung bénéfice) de corps,
A troys amys, qui sont de bons accords.
A brimbaler moy, petite viellette,
Pour mainctenir ma cocquille bien nette.
Or ma merc, si cela pouvez faire,
Jamais l'anionr ne s'en ponrra deffaire ;
Je vous feray un tres-riehe présent,
Dont à jamais de moy serez content.
Sçaichez monsieur, que sçauray sa pensée ;
Mais que je sois un g petit reposée
Auprès du cœur de ccstc danioyselle.
Et me dira sa douleur et querelle
Qu'elle endure en muriieureux torment ;
Mais si je puis, je la rendray content,
Tant qu'avec vous son extrenie beaulte,
Fera honneur à vostre loyaulté :
Et puys elle m'a dict qu'en la France
Feroit encores sa demourance,
Et qu'un François, au sort de l'adventure,
Seroit du corps sa noble couverture.
A Dieu donc, monseigneur, je vous commande,
Jnsques à ce que nouvelles vous mande,
Et s'il vous plaist me donnerez ung paige,
Qui vous rendra asscuré du mes.saige.
Trois jours après le paige s'en revient,
En luy disant que sortir lui convient
Hors la Cite* pour veoir la compaignie,
Qui au tournay vouloit gaigner s'amye.
Adonc casacques et grands caparassons,
Coursiers de Naplcs et beaulx chcvaulx frisons
Se gallopoicnt en une verte campaignc.
Le gentilhomme, sur ung genest d'IIespaigne,
Vient alx>urdcr la belle compaignye ;
Mais elle estoit grandement esbaye
A veoir François conquérir leur amye,
Dont en sortit ung peu de jallousye.
Il est bien vray qu'il voyoit bien la belle
30 LE PAPILL03Ï
Qui jà avoit affection et zèle
De contempler sa cotte cramoysie,
Toute chargée d'yeulx et langues polie.
Et puis après regarde et avise
En sa cotte une estrange divise.
Disoit la lettre :
Les yeulx sont envieux, Les langues feront mieulx.
Et à le veoir un g Hector de Troye Il ressembloit, quand il alloit en proye Dessus les Grecs faire quelques conquestes : Ou d'Achilles les terribles tempestes :
Ou ung Jason ayant l'art de Medée, Quand il conquist la toison bien dorée. Premièrement les bandes séparées Furent en deux bonnement esgallées, Car le comte de la Mirandula En sa cotte point ne dissimula, Là où moustroit plusieurs fois évidentes, Entre deux mains brulantz de flammes ardentes. En sa cotte de velours violetz Estoient assis mainctes riches billectz.
Disoit la lettre :
Pour mainctenir la foy ; Amour se brusle en moy.
Or affin que soubdain je vous racompte IMusieurs barons estoient avec ce comte. D'aultre costé Ascane de Coulogne N'estoit tardif de se mectre en bcsongne. Sa cotte estoit d'ung velours bleu bien fin, Et chargée de blanches pennes sans fin.
DE curiDo 31
Disait la lettre :
Sans fin j'ay la pcyne :
De joyc incertaine.
Plu.sicnrs barons suyvoicnt la compai^nic Pour conqnerre une si noble aniye.
Ung aultre estoit ayant sa cotte verte De noirs compas rompuz toute couverte.
Disait la lettre :
Sans rcigle et sans compas, Amour a faict ses pas.
Or affin que face hrief le compte,
Aultres y estoient dont point ne vous racompte ;
En premier sault comte Mirandula
De son cheval à terre accula ;
Car le Francoys luy donna telle atteincte,
Que de briser sa lance fut contraincte.
Velà comment la première victoire
Fut imprimée en lu doulce mémoire,
Aussi au cœur de sa loyalle amyc,
En espérant d'estre de luy servye.
De l'aultre part, Ascanc de Coulogne,
Quand il conj^neu.st du François la besongne.
Baissa la lance, pensant gaif^ncr les armes ;
Mais le François luy livra tant d'allarmes,
Qu'il fut contrainct d'aller baiser la terre.
Velà commsnt il les aîloit conqnerre,
Et tant a faict que du Chevalier vert.
Son brave corps sortit au descouvert
Hors des arsons de sa profundc selle.
Devant les yeulx de cestc Damoyselle.
Pnis quand il cust abattu par troppeaulx
ItalieDs, comme dangereux veaulx,
Il s'absenta dehors la compaignye,
Et puis soubdaiu, d'une course jolye,
11 retourna à Rome la Cité ;
Car son esprit l'avoit jà incité
De n'impartyr aulcune congnoissance
De son amour et nouvelle alliance,
Combien qu'après son soubdaiu départ}-,
Le père fut du combat adverty,
Et qu'il avoit perfaict telle conqueste,
Que les vaincuz abattoit comme beste.
Einablement, il emporta le prix
Des vertueux et valoureux espristz.
Puis quand il fut à Rome de retour,
n n'attendoit que de la vielle ung tour,
Affin qu'il fust amplement adverty
De son amour et gratieulx party.
En attendant les angoisses et complainctcs
Estoient par larmes en son cœur si empreintes.
Qu'il n'estoit pas à sou voulloir possible
Vaincre le feu d'amour tant incrcdible.
Ainsi qu'estoit à prendre son repos,
De plusieurs songes et de divers propos
Estoient atteinctz son âme et sa vie.
De la beaulté de sa tant noble amye ;
Mais à la fin la vielle, d'ung messaige,
Le mist dehors d'ung langom-eux passaige.
Après avoir la salutation,
Et luy donner la consolation :
Par ma dame, vostrc trcs-bonnc amye,
Comme à celuy qui l'avez bien servye,
Ces motz d'escript secrettement envoyé,
Affin qu'en brief vous la mectiez eu voye
Au Royaulme des nobles fleurs de lys.
Pour accomplir ses vœux et ses deliz.
DE eu PI DO
Disoit la lettre :
Si vous estiez au profond de mon cœur, Vous sentiriez l'évidente challeur Du feu ardent qui me brusle en esmoy Que j'ay de vous, pour estre avec moy. Je vous supply, pour appaiser mes maubc, Faire assommer mes languissantz travaulx ; Ce que voulez, je le veulx au semblable : Trop plus que moings vous estes raisonnable : Qui à mon cœur réserve une estincelle Pour allumer le vostre de par celle Qui désire demeurer vostre amye, Et à vous seul, à aymer ne desnye.
Si heussiez veu ce pau\Te gentilhomme,
Il ne sçavoit s'en la Cité de Romme
Estoit encores enfermé son esprit ;
Car la vieille et ce petit escript
Le transportèrent dehors de ses raisons :
Et tellement Amour et ses poisons
L'avoient atteinct, qu'il ne restoit que l'âme
A departvr pour une telle flamme.
Puis quand il fnst évadé de res])ame,
Encommencea à j)arler à la femme,
Avec souspirs, d'une estrange façon,
Va pronuncer ceste doulce leçon :
Helas ! amye, tous les trésors de France
Ne souflBroient vous faire recompense ;
Mais j'espère de rendre vostre attente
Des beaulx presentz, et riches dons contente ;
En attendant, ces centz nobles vous donne ;
Mes biens et moy du tout vous abandonne,
Et à ma mye donnerez ceste chayne
Faicte d'espere, et d'attente certaine, Et sur icelle est escript d'email noir.
Disait la lettre :
Eu attente espoir de former son vouloir.
Ce n'est pas tout le point de ce messaige,
Car il fault bien que l'on se monstre saige,
A diviser avecques ma maistresse,
Et en secret lui dirai la finesse
Que j'ay fourgée pour la mener en France,
Pour délivrer son désir et souffrance :
Demain au soir d'une ruse et caultelle,
Lairay aller la mygnone pucelle,
Et vous aurez auprès de vous mon homme
Qui s'en viendra avec elle à Romme,
Et je vous dictz plus finement encore,
La noircirez comme ung petit Maure,
S'en viendra droict au logis me trouver.
En vray laquet la veulx faire preuver.
Ses cheveulx noirs vous luy ferez touser,
Et à beaulx fers vous luy ferez friser ;
Tous les humains ne la pourront congnoistre.
Son noir habit fera bien apparoistre
Que ce n'est point visaige d'une femme.
Pour délivrer aux mortels une flamme,
Ses pelitz yeulx gecteront estincelle
Soubz noir habit de ferme damoyselle.
Le blanc sera caiché dessoubz le noir,
De ferme foy pour monstrer le vouloir
Qu'elle a secret soubz évidente flamme.
Pour resjouyr la sauté de mon âme.
Ainsi qu'il eust achevé la parolle,
DE CCPIDO 35
La neille di»t, pour achever son rolle : Envoyez luy rev»ij)once à sou Ciscript, Affin qu'elle ayt plus ferme son esprit, Et qu'à mes dictz elle donne credence Soubz bon vouloir de parfaicte audience ; Et quand il cust sa lettre despechée, Elle s'en va comme bien empeschée Prendre congié de ce lx)n gentilhomme, Puis tout soubdain s'en va sortyr de Rorame, Et tant a faict avecques le vallet, Que à l'amye deli^Ta le billect.
Disoit la lettre :
Si deans le feu vostre âme est atteincte
Et qu'en mon cœur la flamme est empreincte,
Pour vous oster du languissant martjTC,
n vous plaira ne vouloir esconduyre
I>e messagier qui vous rendra contente
Du doulx désir de vostre longue attente.
En lx)n espoir nous mectra hors d'absence
De l'Italie, et de vostre alliance.
De reserver une aultre estincelle,
Vous sçavez bien que mon cœur point ne celle
De demeurer vostre humble serviteur
A mainctenir vostre bien et honneur.
Après qu'elle eust au long leu cest escript, Vous eussiez dict qu'Amour avoit inscript Dedans le cœur de ceste damoy selle, De n'oblier d'accomplir la cautelle ; Car tant avoit changé la contenance.
Qu'elle n'avoit certaine souvenance A demander le reste des nouvelles, Tant à l'escript avoit fiché ses zèles :
Et n'estoit lors possible en sa puissance Rendre à la vielle asseurée audience.
Mais la vielle en doux parler va dire : Si vous pensiez au languissant martyre Que vostre amy a pour vous bien conduyre, Et les travaulz qu'il a pour vous reduyre A son plaisir au Royaulme françois :
Il n'est possible dire les exploitz Qu'il a treuvés, de subtille cautelle, Pour emmener la jeusne damoy selle.
Et sur ce point humblement vous suppljc Qu'aultre que nous point n'en soit advertye ; Car vous sçavez que de son secret dire Donne souvent un mal'heureux martyre ; Quand l'on le dict à mauh'aise jjartye La joye en deuil, rend souvent convertye. Or pour vous advertyr ma Daraoyselle Du fond de son entreprise nouvelle, C'est que demain à l'heure de mynuict, Vous sortirez sans petit saufconduyt, Hors la maison du marquis vostre père : Car le valet de vostre tres-bon frère A des habitz pour vous vestir en Maure : Et si vous dictz d'advantaige encore Qu'il vous rendra aux mains de vostre amy, Pour prendre en joye le bien heure deslyz. Et cependant devant me saulveray, Avant que vous la France gaigneray.
Ainsi que fut conclue la finesse, Ainsi fut faicte la certainnc promesse.
A la mynuict, vers le valet se treuve, Et son blanc corps du tout elle descouvre, Puis en noir Maure elle fut transmuée, Dessus la jambe la bottyne serrée :
DE CIJPIDO 37
Et lo hault faict à petit passement;
Bonnet en teste assis profondément,
Et en l'oreille, la has::ne bien dorée :
Velà comment elle fut accoultrée,
Et pnis après feirent tant par journée,
Que deans Rome elle feit son entrée.
Oncques Jacquet ne courut d'ung tel zelle
Comme faisoit la gente damoyselle :
Droict au logis elle vint abourder,
Où ïi'-in amy luy a voit commander
De s'en venir faire son accoinctance,
Pour accomplir le veu de joyssance.
Monsieur faignoit que c'estoit ung laquet
Qu'il luy avoit appourté ung pacquet,
Pour s'en aller à grande diligence
Au Royaulme des nobles fleurs de France.
Le lendemain, par montaignes et par vaul.x,
L'on ne voyoit que desloger chevaulx :
Car le jMîre cstoit si fort marry,
Que luy-mesme se prcnoit à coury,
Pour leur ayder à faire ceste qneste :
Pas ung d'iceulx n'en feit point de conqueste.
Par quinze jours, les courriers et les postes
Furent chercher divers logis et hostes :
Mais à la fin ilz perdirent leurs peynnes,
Car ilz n'oyent que nouvelles incertainnes.
Je vous laisse dedans vos cœurs acroyre.
Si le Marquis, palle comme ung yvoire,
Heust là tenu la demoyselle gente.
Si en fille il l'eust rendue contente.
Quand les explanades furent perfaictes.
Et les courses furent du tout dcffaictes,
Le gentilhomme print ung certain jour
Pour desloger et faire son retour
En la France, pour conduyre s'amye.
n print congié de la gaye compaignye
Qui le venoit à Rome visiter :
Et puis après, dehors de la Cité,
En Maure alloit de legiere vitesse.
Devant chevaulx, la petite maistresse,
Prez son frère deslogeoit comme ung vent,
Mais ce n'estoit sans regarder souvent
Son bon accueil, et ses yeulx amoureux;
Puis quand ilz furent à deux ou trois lieues,
Hz commencearent à parler ensemble :
Helas ! amy, le pau\Te cœur me tremble,
J'ay si grand paour qu'on n'ayt la congnoissance
Que dans mon faict n'auray nulle fiance,
Que je n'aye faict la première journée.
Incontinent si prinst une hacquenée
Qu'un sien lacquet avoit pour elle en garde :
Sus la selle à saulter si s'hazarde.
Moy Papillon, je les allay conduyre
Pour veoir si aulcungs leur vouldroit point nuyre.
Oncques Daphné eu laurier commuée,
Ne fut du luysant Phœbus tant aymée,
Ny Seringue, quand elle print la fuytte,
Ne craignoist pas tant du dieu Pan la suytte,
Quand elle fut en canne transmuée,
Comme faisoit la pucelle esgarée.
Et puis après en gaignaut la campaigne,
Je les laissay au pied d'une montaigne.
Après avoir laissé le gentilhomme,
Je retournay en la Cité de Romme :
H est bien -vTay que depuys ouys dire,
Que morte estoit la dame en martyre,
Et que l'amy l'avoit dedans ung boys
Faict reposer; luy de legier exploitz
Avoit suyvy une grande beste rousse ,
Et en pensant deli\'rer la secousse
De l'acqnebute pour occire la bestc, Sa doulce amyo fut pinstHî par la teste. D'ung seul boulet l'amour fut temiynée Do celuy seul qui l'avoit tant ayrace.
Jamais Procris ne pardonna si fort A Cephalus quand la blessa à mort, Comme luy feit la noble damoyselle, Quand fut touchée de ceste playe mortelle. Et là Amour, par faulce occision, Feit terminer la joye en passion.
Bientost après on rappourta à Romme, Que mort estoit le pau%Te gentilhomme.
Velà comment fortune donne atteintes Dont les amours sont à la fin exteintes, Et bien souvent comme du soleil bruines Sont abattues en piteuses ruines.
Après que j'euz congneu divers allarmes, Et que fortune faisoit rendre les armes A Cupido et à tous ses souldars, Je departys en dangereux bazars De Romme, car on y mouroit de faim, Et sans avoir chevaulx, ny vin, ne pain, De belles fleurs je prenois ma pasture, Or et argent ne m'estoient point en cure : Je me ryois des fortunes mondaines, Dont bien souvent acquièrent des estrainnes Tous les mortelz de ce mal'heureux monde : Muant leur joye en tristesse profunde.
Quant aux rapines, je n'en avois que faire. Car à ma vie ne pouvoient satisfaire.
Et si n'avois seignorie, ny oflices.
Pour amasser des biens par maléfices, Des bénéfices n'avois aulcunement :
Ma liberté j'aymois plus sainctement, Pour perfoumir mes désirs et attentes,
A visiter la mer et ses tormentes.
Du premier vol, en la docte Boulongne
Je m'en allay, sans pacquet ny besongne ;
Puis à Lucques, à Ferrare, à Pise,
Et de Padoe, je tiray à Venise.
En arrivant en ung gratieulx port,
Là où je pris un peu de reconfort,
Et en estant sur le mast d'ung navire.
Je contemplois mai'chandise conduyre
Devers les Turcs au fond de la Turquye;
Aussy les Turcs leur font ample copye
De tous leurs biens, d'espices et de canelles,
En sont chargées leurs grandes caravelles ;
Car ilz ont faict secrette alliance,
Four trafikquer avecques confidence :
Velà comment mauldictz Venissiens
VeuUent laisser les Royaulmes cbrestiens,
Et sont contentz quicter par avarice
Les Roys chrestiens, de leur faire service.
Mais quelque jour, ilz seront tout ainsi,
Qu'ilz n'auront plus de leurs terres soucy r
Et si mal'heur les vient une fois prendre,
J'ay bien grand paour qu'il ne tornent en ccûdre :
Et que à la fia de leur noble mémoire
Ne soit gravée sur marbre ou yi'oire.
Si ce n'estoit ce péché d'avarice,
Ce seroit bieu la plus juste police
Qu'aurois poiut vehu aux Royaulmes chrestiens;
Car il n'y a aulcungs Venissiens |
Qui osast rompre le moindre mandement |
Qui est escript par leur commandement :
Et observent par grande confidence
Le droict d'aultruy par saigesse et prudence.
Il n'y a celuy qui osast faire tort,
S'il ne Youloit estre puny bien fort;
Et rorre hisse lenr Duc ou leur Prince,
De justice il sentiroit la pince,
S'ilz avoient faict chose desraisonnable.
Et qui ne fust au public équitable.
Et sur ce point plus oultre je contemple,
Si Cupido avoit basti ung temple
Pour adorer là ma dame sa mère.
Entre les anltres je congneuz deux messeres,
Qui luv portoient gi-andes dévotions,
Tant qu'à la fin leurs dures passions
Sont par Venus du tout atterminées,
Pour estre es las des dames tant aymées.
En la Cité regnoit ma dame Flore
Qui Cupido le Dieu d'amour adore :
Et à la veoir, rcssembloit une vmaigc
Pour la prier en tres-devot langaige :
Pour assoupir les grands douleurs bien amples
Aux amoureux, par ses nobles exemples,
Ses yeulx leur sont les poingnantes sayettes,
Dont ilz sont pris, et leurs âmes subjectea
A la servyr d'amityé immortelle.
Car sa beaulté, qui tousjours estincelle,
Faict allumer les secrettes lumyeres
De ceuLx qui sont en diverses manières
Surpris de la belle et de ses yeulx
Au feu d'amour, par torments envieulx.
Et pour sçavoir les propos de la belle,
Je m'envolay auprès la damoyselle :
Or donc il fanlt, pour l'hystoire entendre,
Que je face à vos espritz comprendre
Qu'au l>el pays de l'Esclavonye
Avoit Cité, riche et bien gamyc,
Qui du passé Duras fut appelée,
Dont dame Flore estoit yssne et née,
Et baptisée en la noble Cité.
Puis il advint par une adversité,
Elle estant jà à quatre ans de jeunesse,
Ses deux frères avecques leur maistresse
Estoient allé aux: champs passer le temps;
Aussi les frères n'a voient que cinq ans.
Et estoient naiz tous deux d'une ventrée.
On n*avoit vehu en toute la contrée
Deux si beaulx raasles, ne mieulx se ressembler ;
Quand on venoit leur aage à contempler.
L'on y perdoit sçavoir et congnoissance :
Tous deux de viz, tous deux de contenance.
Tous deux yeulx gris, la chevelleure blonde,
Oncques ne vys de si egaulx au monde.
Le Seigneur Dieu avoit mis sa puissance,
Pour aux mortelz donner la congnoissance
Qui est en Inj de belles choses faire,
Et puis après du tout de les desfaire.
Combien qu'yssus fussent de Duc bien saige,
Si furent-ilz au premier de leur aage
Aux champs surpris, voilez et enlevez,
Par pyrates, et hommes eslevez.
Dessus la mer ilz les chargent et emmeynent :
Sur la nourrice ung grand coulteau desgaynent,
Et l'ont au bort de ceste mer occise.
Velà comment fortune s'est assise
Sus les beaultez de ces jeusncs enfances.
Sans avoir faict aux larrons quelques offences :
Velà comment ces petitz gentilzhommes
Furent surpris, et ne sçayt-on en sommes
En quel pays ilz furent transportez :
Sinon qu'au vent on les veit empourtez.
11 est bien vray que le père et la raere
Moururent après d'une mort bien amere.
Puis en Constantinoble la Cité
Arrivèrent en grande adversité.
DE CDPIDO 43
Ce ne fut pas sans fortune et torments,
Qn'ilz chargcreut ces trois pctitz eufans
Yssns de Ducs en vertus triuniphans.
Ma dame Flore avoit uue doulceur
Qu'aulx regardj\utz causoit grande douleur,
Que ne sçaurois sans lamics raconipter.
Et puis après les viennent appoiu-ter
Deans le marchef pour en public les vendre :
N'est-ce pas bien un crime pour les pendre,
De veoir ainsi trafficquer la noblesse ?
Mais le bon Dieu, qui les siens point ne laisse,
Voulut qu'il vint nng viellard gentilhomme
Qui cent ducatz leur délivra en somme,
Et feit achapt de la pucelle Flore.
Ung peu après, les deux frères encore
Forent acheptez par aultres gentilzhommes,
Trois centz ducatz eu délivrèrent en sommes.
L'ung fut mené au profond de Turquye
Où il avoit ses biens et seignor}'e,
Et l'aultre alla au pays de Hongrye
Avec seigneur de noble compaignye.
Quant à Flore, elle fut tant aymée
Du viellanl, que comme fille adoptée.
De tous ses biens la feit enraye héritière.
Tant luy pourta l'affection entière;
Car nulz enfans il u'avoit sçeu avoir :
Plus que luy seul l'aymoit à sou pouvoir.
Long temps après, estant en perfaict aage,
Elle devint si très-belle et si saige,
Que ce viellard d'une amytié entière
Elle traictolt ainsi comme son perc :
Et se voyant parvenir à viellesse.
D'une amytié en amour et caresse,
Va commencer à Flore la parolle :
11 fault, m'amye, s'en aller à l'escole
En la Cité de la noble Venise :
Là apprendrez ouvrer dessus chemise, Faire tapys de diverses couleurs, Couldre divises de riches valeurs; J'ay là ma seur qui vous fera apprendre, Et tous les poinctz de l'esguille entendre. Deans Venise fut amenée la belle, Et eust accueil de la seur de bon zèle. Tant plus venoit à perfection de aage, D'aultant ou plus se monstroit estre saige. Dedans les portz de la noble Venise, Elle reçeut des sages la divise, Qu'elle estoit la plus humble pucelle, La plus gente et belle damoyselle.
Que l'on pourroit choysir deans le pays. Tant es vertus se trouvoient esbahys.
Velà comment la belle eust renommée D'estre de tous perfaicte et bien aymée. La bonne dame qui l'avoit en sa garde, Comme à celle qui est sa saulvegarde.
De tous ses biens la feit son héritière : Ainsi les biens de la seur et du frère Furent au proffit de la pucelle Sans coutredict de combat ou querelle.
Dix ans entiers vesquist avec la seur, Ayant aultant d'honneur et de doulceur En sa maison, comme son propre enfant.
Mais Cupido, de son arc triumphant, Venoit souvent atteindre de ses dards, Tous ces mignons Vénitiens souldars, De la beaulté de ccste damoyselle, Tant y aA'oient affection et zellc.
Ainsi qu'Amour tyroit de ses sayettes, Et que les âmes faisoit estre subjectes A la beaulté de dame tant honneste.
DE CrPIDO '
Vclà la mort, par malailye de peste, Qui va occire ma dame sa tante, Et encore de ce ne fut contente ; Car le vicllard, son adoptif père, Feit terminer de mort tres-amere. Je vons laisse à penser deans voz cœurs Les grands regretz, tristesses et douleurs Qu'elle reçeut quand elle enst la nouvelle Que mortz estoieut par mort si fort cruelle. Après ses doeulz des deux trespassementz, Longtemps si fut en nouveaulx pensementz, Pour se ranger en vertueulx mesnaige :
Et en femme d'ung vertueux couraige Monstroit sa vie non estre variable, Chaste de cœur, aux pauvres charitable, Tant qu'à la fin elle eut la renommée D'estre l'honneur de toute la contrée.
Pour maintenir, je lairay cy la dame Qui saigcment vivoit sans aulcun blasme, Et je ^^endray à vous remantevoir Les grands honneurs, et aussy le pouvoir, Auxquelz cstoient ses honorables frères; Car leurs seigneurs en toutes leurs affaires Les avoieut faictz leurs guidons et leurs gardes, Tant les mignons avoient en saulvegardes En ce temps là s'esmeut cruelle guene Pour expngner Vienne et conquerre, Et jà le Tare, par son commandement, Trois centz mille allèrent hardyment Pour la Cité de Vienne 8uri)rendre.
Or il nous fault sur ce point-cy entendre, Que le seigneur du plus aisné frère, Eat^jit au Turc \x)\xr guidder ccste affaire : Dont il avoit asseurée confiance Qu'en ce frère estoit grande puissance.
11 sçavoit bien ses vertus et caresses, Et les façons de ses nobles promesses : Il sçavoit bien qu'homme n'ausoit attendre, S'il ne vouloit en brief vers luv se rendre : Car il avoit par toute la Turquye Reçeu l'honneur de toute la patrie.
En ce temps là, au Royaulrae d'Hongrie, Le second frère vivoit en seignorye.
Avec armes et dangereuses lances :
Et tant avoit acquis leurs alliances, Qu'il n'y avoit homme qui s'y vînt prendre, Que mort ou vif il ne feist tost se rendre. Son bon seigneur l'avoit tant en honneur. Que les secretz du profond de son cœur Ne luy celloit, mais toute sa fiance Avoit en luy pour grande confidence.
Ung jour advint qu'on alloit aux fourraiges, Chevaulx legiers couroicnt sur les passaiges, Tant qu'on pouvoit de la Cité bien veoir Aulcungs des Turcz qui se vouloient pourveoir Sur les chrestieus pensant donner la fuytte. Mais les chrestieus si aA-oient une suytte Qui massacrèrent grand nombre de ces Turcz, Tant qu'ils chassèrent tous leurs avant coureurs. Entre eulx estoit ung si vaillant aux armes, Qui aux chrestieus livroit cent mille allarmes : Et en ce lieu ung aultre Turc estoit, Qui près de luy aux chrestiens combattoit. Tantost après il leur convient se rendre. Et les chrestiens tous les viennent prendre : Conduictz ilz furent dedans Vienne Par souldars de nostre loy chrestienne.
L'ung de ceulx-cy est le frère premier, Et l'aultre estoit son seigneur prisonnier : Dont si bien vint qu'on les mist en fiance
DE curiDO 47
Où son frère faisoit sa demcurance.
Dieu qui ne venlt point délaisser les siens.
Ne vouloit pas séparer des ohrestiens
Ces deux frères si vaillantz et si saiges,
Semblables en corps, d'adresse et de couraiges.
Cela cogneut la noble assistance,
Car Dardanus prisonnier en présence,
Ung Gratien l'on jugeoit en absence :
Tant avoient-ilz une mesme semblance.
Les ungs disoient: Gratien, mon mygnon,
C'est nostre frère, ou nostre compaignon.
Mesmes visages et mesme stature
Avoit en eulx forgé dame Nature.
Puis le Prévost, avec grave justice,
Les enhortoit oster leur maléfice,
Pour pervenir en la loy des chrestiens.
Respond Dardan avec ses liens
Qu'il est content si aulcun veult combattre
Encontre luy, et si le peult abattre
En ce combat, qu'il pourra de luy faire
Ce qu'il vouldra en toute son affaire :
S'il est vaincu, qu'il se fera clircstien.
Là s'avancea le noble Gratien
En acceptant de Dardan la bataille :
Car il estoit d'une legiere taille,
A se frotter du long de leurs journées.
En premier fault le noble Dardanus
Bai.sse sa lance et tout droict est venus
A. Gratien d'une audace et vitesse,
Et Gratien la sienne si abaisse,
Et si grands coups s'entredonnent entre eulx,
Que tost terre acculèrent tous deux.
Tantost levez ilz commencent l'assault;
A coupz d'espéea et de legiers sursault,
Venoient briser leurs hamols et leurs forces :
Et tant estoient hazardetix leurs divorces,
Que l'on disoit qu'on n'avoit veliu au monde
Une bataille si cruelle et profonde.
De Juppiter le tonnerre et la fouldre
Ne faisoient pas si tost tomer en pouldre
Les beaux harnois forgez de Vulcanus,
Comme faisoient chevaliers incongneuz.
Si l'ung avoit un certain avantaige,
L'aultre soubdain redoubloit de couraige
Qui assignoit ses coups si furieux,
Que de juger qui fust victorieux
Estoit au peuple chose impossible,
En contemplant ce débat tant horrible.
Mais Gratien, d'une fine conqueste,
Osta l'armet à Dardan de la teste :
Après qu'il eust esguillette couppée,
Sur la teste si pare son espée,
Pensant encores estre Anctorieux :
Mais à la fin, par tormentz ennuveulx.
Il lui convint à délaisser les armes
A Gratien par dangereux allarmes.
La bataille soubdain fut séparée,
Et les heraulx la lice ont barrée.
Le Turc mourut par grande desplaisance,
Car Dardanus si fut en sa présence
Rebaptisé, qui fut double chrestien :
Car jà l'estoit avecques Gratien.
Depuis ces frères sans cognoissance
Promesse ont faicte aussi alliance,
Qu'ils conviendront en compaignons fidelles
Pour suppourter leurs fortunes et querelles :
Et tant ont faict, que d'amytié esgalle
Se ayderont en fermelé loyalle.
Long temps après que guerre fut passée,
Et que Vienne n'estoit plus assiégée,
En eux si fut si vraye d'amour la f*îroe, Qu'ili ne s'aydolcnt entre eux que d'une bvmrse; Point ne celloient leur seiTette pensée : L'amytié d'eulx ne fut point olfensée.
Ung: jour Dard an se voyant en tristesse, Et que son coi-ps reposoit en paresse : Avoit souvent en regret des atteintes; Puis Gratieu regardant ses coiuplainctes, Le va prier ne celler son martyre, Et en cela ne luy voulast desdire, Car bien avoit estudié ses rolles, Poor luy pourter tristement ces parolles -
Helas, amy, et compaignon loyal, Jamais à vous ne seray desloyal :
De mille mortz, pour vous vouldrois mourir. De mon rray sang vous vouldrois secourir. Ne pensez pas que ce soit fiction :
Car mon vouloir et mon affection Ne s'en pourroieut à jamais divertyr :
Josques que l'âme vienne à -departyr, Et que du corps elle soit séparée, De vous l'amour ne sera disparéc.
Mais le désir que soubdain me vient prendre, C'est d'aller veoir ap]trendre et enteudi-c Les nations de» païs tant divers, Veoir les saiges, et aussi les pervers, Pour entendre les mondaines cautelles.
Chargeant hamois, pour soul>steniv (lucrello. Je vouldrois bien qu'il fust en ma puissance Pluii amplement vous faire congnoissance De l'évident et langoureux martyre Que j'ay de vous que ne vouliez desdire Au vray désir de mon affection, Combien qu'amour a faict ostension, Q'entre nous d'eux n'est qu'une volunté,
Deux cœurs formez de mesme loyauté,
Deux vouloii's faictz en mesme obejssance :
Dont s'il vous plaict m'en ferez congnoissance.
Si TOUS avez l'effect avecques moy,
La myenne à vous et ma loyalle foy,
Ne vous lairont soit à souffrir la mort,
Qu'en tous vos faictz ne vous face support.
Puis Gratien d'une amytié honneste,
Ayant ouy sa piteuse requeste,
Luy respondit d'une amytié loyalle :
Amy, pensez que l'amour est egalle
Pom' accomplir ce désiré vouloir,
Puissance avez et aussi le pouvoir
De en tous lieux ma volunté reduyre.
Pour suppomi:er voz travaulx et martyre.
Or regardons ensemble d'y pourveoir.
Et si voulez le feray à savoir
Au viel pati'on affin qu'il nous secoure,
Et que par bien nostre exploit ne demoure.
Si sont venus à leur patron seigneur,
Et luy ont dict l'evideute douleur
Qu'ilz supportoient en tristesse profonde
Pour aller veoir les fortunes du monde.
Le père ayant congneu leur volunté
A departy d'amiable bonté,
Riches trésors et de grandes finances,
Et gayz chevaulx d'asseurées fj^ances.
Des serviteurs, des lacquetz, et des paiges,.
Leur a donné pour faire leurs messaiges.
Si sont partys passantz mainctes contrées.
Villes, pays, montaignes et vallées :
Et tant on faict, par leur noble emprise.
Que arrivez sont en la riche Venise.
Ung peu après ayant faict long séjour :
Thetys la belle jà conduisoit le jour
Pour les gnydcr tont d'ung vouloir au Temple :
Et la Flore tous deux si les contemple
Comme femme estant venue des cieulx,
Bandoit sus eulx ses yeulx tant gracieux,
De si bon cœur qu'elle monstroit en sorte
Que son amour estoit ardente et forte :
Il n'estoit plus en elle la puissance
Qu'à Cupido ne feist obéissance,
O ! cas piteux et fort adventnreux,
Veoir d'une seur deux frères amoureux :
Et si n'avoient aulcunes congnoissances
De leurs royalles et nobles alliances :
Car leurs beaultez vainquii*ent les saigessea
De Flore, par les mynardes caresses,
Dont ses frères luy gectoient estincelles,
Qui a navré la belle damoyselle.
Oncques Paris, en contemplant Hélène,
Ne feit amour au Temple si soubdaine :
Quand il la prinst en celluy de Venus,
Et que les Grecz furent circumvenus.
Oncques d'Achilles avecques Polixenne
L'amour ne fut si traistre et incertainne.
De là se sont du Temple departys,
Estantz du cœur de la belle advcrtys,
Et tant ont faict qu'ilz ont treuvé façon,
Qa'ilz sont allez en sa noble maison.
Il ne fault pas demander les caresses.
Et les recueilz de leurs gentes noblesses;
Tant plus espoir les rendoit curieux,
Tant plus amour les faisoit furieux.
Tant que leurs feux, à fumée de souspirg
Kendoient leurs cœurs si très fort assouppyx,
Que troys ensemble tous d'une maladie,
Leur joye en feu ont subit convertye.
Dame Flore froide comme la glace
yi LE PAPILLOfif
S'est reduicte aveeqnes telle audace,
Qu'elle est logée en l'ardente fomaise,
Braslant d'amour au doulx feu de raalayse.
Velà comment ces pauvres deux martyrs
Sont d'ung Touloir en amour convertvs ;
Combien que l'ung ne veult estre contraire
A son amy, lequel veult satisfaire
A l'amytié de son ami anticque :
AfBn qu'amour ne soit point hérétique,
Allors Dardan à Gratien va dire :
Mon doulx amy, debvez vous condnyre
Soubz l'amytié d'ancienne promesse ;
Je ne suis point tant subtil en finesse
Que voulusse vers Flore m''advancer,
1* mr vostre amour corrompre et offenser.
L'amour des hommes sera toujours constante ;
Cellny des femmes comme le vent s'absente.
L'amour des hommes est toujours immuable ;
Celluy des femmes est souvent variable.
L'amour des hommes est plus ferme qu'enclume ;
Celluy des femmes est plus legier que plume.
Qand tout est dict il n'y a faict au monde.
Que ne feîsse d'une amytié profunde :
Pour vous saisir de femme amiable
Vivant en vie de vertus honorable.
Ha, beau Dardan, ce n'est pas maintenant Que vous allez nostre amour soubstenant ; Ce ne m'est pas la seulle congnoissance De vostre amour et vraye expérience :
J'ayme bien mieulx suppourter à loisir Et endurer ung passable désir, Que vers l'amour d'une femme vons nnyre. J'ayme bien mieulx endurer le martyre De sotte amour et feindre congnoissance, Qae d'abvsenter la noble accointance
DE eu PI DO 53
De vostro cœnr, anquel me vculx réduire Kt vostre amour à vostre souhaict conduyre, J'ayme bien inieulx (en ma foy) consumer, Que vous garder d'estre de Flore aymé : Et puis elle a son œil qui admonneste Que luy debret une araytié honneste.
H est bien vray qu'elle me faict caresse, Pource qu'elle est tant loyalle maistressc, Qu'elle sçayt bien qu'en araytiez csgalles Sont nos vouloirs en voluntez loyalles.
A ses beaulx riz, je luy feray contraire, A ses baisers je ne veulx satisfaire, A ses plaisirs feray mauvais accueil, Et en ses joyes, je feindray avoir deuil. Somme, face tout ce qu'elle vouldra, Car son amour mon cœur point u'assauldra. Plutost la terre ne produyroit ses fleurs, Qu'eussiez souffert ses passions et douleurs. I*a haulte mer n'endurera navyre, Quand vous feray suppourter ce martyre.
Choysissez donc de la joye la couronne, Car le désir et la dame vous donne.
Ha, Gratien, estant saisy de grâce Comme à vous se présente l'audace De ne vouloir accepter tel honneur.
Je dis que c'est mal'heur et deshonneur, Estre tenté d'une tant belle dame.
Quand ne voulez si exaulser son âme, De la jectcr hors de captivité, En recepvaui, le fruict de lil>erté.
Auriez-vous bien la foy et la puissance Lny deli^Ter si foible inconstance; Auriez-vous bien ceste infidélité De luy oster si grand félicité ?
Mal vous semez pour pervenir à la fleur
Qui de vous seiche deviendra en douleur.
Vous courez mal, et mal vous avancez,
Helas ! amy, par trop vous l'oifencez.
Voyez-vous pas qu'en amytié îoyalle
Elle requiert rostre foy conjugale :
Et puis je veulx achever ung voyage
Que je doibs seul en sainct pèlerinage.
Allant tout droict au mont de Synays.
Doiz là, j'ay vœu d'errer par tous pays,
Et ne faire jamais d'amour aux femmes,
Velà comment je vous laisse les flammes.
Amour est doulx pour bien vous contenter.
Et si viendra la pucelle à tenter.
De vous prester le don d'obéissance,
En vous laissant le jeu de joyssauce.
Et sur ce point le gentil Dardaiîus
A pris habitz estranges et incongueui;
Le grand bourdon tenoit à la main dextre,
Patenostres avoit en la senestre :
Velà comment il a faict departye
Avec robe en bui'eaul convertye.
Je vous laisse à penser les allarmes,
Le grand regret, le deuil, aussi les larmes,
Que Gi'atien eu a pu recepvoir :
Car il u'avoit puissance ny pouvoir
Poiu' divertyr de l'amy la pensée,
Car jà l'avoit de long temps commencée.
Or mainctcnaut sont séparez les deux
Qui n'estoient qu'ung en torraeut langoureux.
Or maincteuant pour ung œil féminin
Est tormenté le pauvre pèlerin.
Et ayme m'culx choisir peyunes et travaulx,^
Pour suppourter de son amy les maulx.
N'est-ce pas bien une gi'andc amytie',
D'avoir ainsi de son amy pitié.
DE curiDO 66
Lny délivrer le bien que l'on désire,
Va consumer au feu de sou martyre ?
Et taut a faict après la departye,
Que Graticn à Flore convertyo,
Ainsi ([u'estoit en teste affection,
Si va trouver subtile invention,
Faire soulder en or massif deux testes
Qui tesmoignoieut l'espoir de ses requestes, •
Avec escript qu'il délivra au paige
Qui declairoit le p jinct de sou messaige.
L'une en deuil pourtoit noire couverte ;
L'aultre ryoit, avecques joye ouverte :
Si va le page de grande affection
Faire à Flore la salutation,
Son bel escript humblement lui présente,
Avec le don d'une amytié constante.
Disait la lettre :
Je riz voyant le bien qui me contente, Puis triste suis de celuy qui m'absente : La vie me croist pensant au doulx desduyct De recepvoir de vostre amour le fruict ; La mort me vient n'ayant plus la présence Du mien amy, O I mal' heureuse absence, De séparer deux constantes partyes, Rendant leurs joyes en larmes convertyes. Je diray donc que vous estes, ma vie, Et que Dardan l'a en mort convertye. Si avez-vous encore la puissance De feindre deuil, et prester allégeance. Ne souffrez pas que je moure en martyre ; L'œil et le cœur me pourront droict conduyre. Quand vous serez au perfond de vos veilles, Veuillez ouyr l'escript à vos oreilles.
Comme celluj qui à vous se présente Ayant en joye la foy qui le tormente.
Quand dame Flore eust du long vehu l'escript, Elle demeure si confuse d'esprit, Que ses cinq sens sont cheuz en espames, Voyant d'amour les dangereuses flammes.
Ce n'estoit pas sans l'escript contempler ; Ce n'estoit pas sans les testes accoupler, Baisant souvent ces deux tant belles faces, Les contemplant avecques longue espace.
Pygmalion tant ne fut curieux De son imaige ny aussi amoureux.
Comment estoit la damoyselle Flore, Qui d'ung baiser bien souvent les décore. Puis le paige reçeut mille accollées, Et les pensées luy sont renouvellées Du departy du noble Dardanus, Qui va errant comme estrange incongneuz. 11 est bien ^-ray qu'en jecta quelques larmes ; Mais tost furent consuméez ses allarmes. Comme ung amour de legier comniaucée :
Quand on la pert est soubdain trespassée. Fuis a donné un cueur d'or à ce paige. Qui estoit faict de tres-subtil ouvraige. Dedans ce cueur, ung labyrinthe estoit Faict si mignon, que point il ne restoit Divers chemyns, et aussi mainctz allées. Et du meillieu en sortoieut deux pensées : L'une avoit vive et belle la couleur ; L'aultre bien seiche, ayant tarnye la fleur. Là tout soubdain un billet si luy donne, Et ce présent délivrer luy ordonne.
Et tant a faict par son subtil esprit, Qu'a présenté le beau don et l'escript.
DE CXJPIDO 57
Disoit la lettre :
D'estre content d'une seule pensée, L*aaltre pourroit demeurer offensée :
Si la vostre est en fermeté loyalle, La myenne suyct la constance egalle.
Mais la ]>ensée, qui est fermée et close, Le bien d'amour vous deffermer si n'ose. Or inventez les chemins et allées, Pour délivrer ces deux nobles pensé'es.
Qnant est du cueur, je peulx bien affermer Qu'aultre que vous n'y pcult estre enfermer. Comme à celluy de qui ma foy loyalle Espère avoir la vostre nuptiale.
Or est venu l'espoir qui me contente, Or est venu le désir qui me tente De bien aymer mon mignon et mon page, Qui a l'honneur d'avoir faict tel messaige. Or est venue l'heure de mon espoir.
Où se souhaytoit mon bien heure vouloir. Voisent donc loing mes regretz et travaulx. Qui m'ont livré tant d'allarmes et d'assaulx. Fy de dueil; vive la flamme heureuse Qui a chas.sé ma tristesse ennuyeuse.
Somme mon œil ne sera plus obscur; Car il congnoist la clarté de mon cueur : Quand tout est dict, le j aulne et violet Seront content de l'amour du billet.
Ma fermeté aura contentement, Et mon amour sera évidemment Tout en crédit, de celluy de m'amye, Pour contenter sa joye tant assovye.
Somme, je veulx que la noble pucelle Reçoipve ung coup encor de mes nouvelles.
Or va mignon cest huy pourter cest orloge, Qui est tout d'or, là où Cupido loge, Ayant aux poiugctz ung très-petit marteau!, Dont on le voyt eslevé de tout beaul Venant frapper sus grain de Cassidoyne, Et si est faict si juste et si idoyne, Qu'il faict partir de la pierre estincelle, Tant que l'heure ourra sonner la belle. Sus la monstre est une esguylle noire Monstrant l'heure d'une ferme mémoire ; Elle s'assied dessus verte espère, En espérant que l'heure prospère.
Velà comment reçeut ce bel ouvraige, Avec l'escript, par les mains de ce paige.
Disait la lettre :
Toutes les heures qu'amour a jà atteinctes, Sont en mon âme si très-avant empreintes ' Que l'espoir ard, soubz flammes évidentes, Pour remuer mon esguille inconstante.
Mais s'il advient que sus l'heure demeure, Alors verrez ma fermeté si seure, Qu'en departyr et de Iny dire à Dieu, Pustost mourir je vouldrois en ce lieu. Comme à celle à qui sa vie demeure, Soyez content de l'esguille et de l'heure.
De racompter de Flore la pensée,
Et l'amytie qui fut recommancée,
Ce seroit trop entretenir le temps.
Qui ne rendroit les lecteurs trop contentz.
Mais bien je veulx diviser d'un messaige
Qu'elle a mandé par cest affetté paige,
Luy délivrant de verre un navire,
Qui declairoit le languissant martyre Qa'ellc pourtoit par faulte de coiulnycte, Soabz fanlx péril d'entre d'amour seduvcte. De beaux ruhis et riches dyamens Estoieut clouvés soubz petitz passemeus.
Avec rescrii)t le pa^ si luy donne, D'estre secret en tout il luy ordonne.
Disait la lettre :
Affin que foy ne tome à la fracture, Ma fermeté vous prend à l'aventure, Ayant espoir d'ancrer à heureulx port ; Mais si je vois après le doulx confort Je périsse en furieuses un des :
Allors je veulx entrer aux plus profondes, Pour demonstrer que vostre inconstance Cause ung péril, de malheureuse offense. Celle qui est an sort de la fortune, Venue au port d'amytié importune.
Mainctenant est mon pau^Te cueur transfix, Ayant l'escript et le temps si prefix ; Mainctenant sont eslevées mes pensées Soubz le désir des joyes bien commencées ; Mainctenant tiens l'heureuse recompense De mon mérite et de doulee espérance : Somme, j'ay tout ce que mon cueur désire. Plus je ne veulx porter le faulx martyre, De faindre joye d'amour tant incredible, Je ne pourrois, car il est impossible, Et puis il fanlt la flamme deccller.
Dont je pourrois si vivement brusler, Que tout mon corps se redujToit en cendre. Si ne voulois le vray remède prendre,
Et puis il fault donner obçissance
Où est l'amour de seure joyssance.
Or sur ce point je m'en vovs à la dame,
Qui a crédit de faire vivre l'âme
De nioy, pauvre languissant amoureux,
Pour termyner mon torment langoureux.
Velà comment en amytiez loyalles,
Se sont conjoinctz aux festes nuptiales.
Du grand tornay qui fut faict en la festo,
Tost Gratien empourta la conqueste :
L'honneur du bal des dames d'Italie
Eust dame Flore sa gracieuse amye.
Flustes, aulboys, sacquebuttes et trompette
Estoient tous là pour décorer la feste.
N'est-ce pas bien une triste douleur
D'avoir à femme sa prochaine sem* !
Et s'ilz entre eulx n'ont point de congnoissance
De leur race et noble alliance.
Il est bien vray qu'après furent advertis
Des malheureux et fortunez partis
Par une femme de l'Esclavonnye,
Qui declaira les croix comme advertye
Que des partys aux espaules pourtoient,
Et la grandeur de quoy elles estoient,
Leur racomptant la mort de leur nourrice,
Dont pyrattes avoieut faict sacrifice,
Et feirent charge de vous en Caravelle.
Depuis de vous on ne récent nouvelle
Jusque à cestc heure, que j'ay pris congnoissance
Aux croix, et signes de vostre jeune enfance.
Après avoir congneu la grande offence,
Tous deux ilz feirent triste pénitence.
Le beau Dardan en faisant son voyaige
Morut sur mer par tempeste et oraige.
Et de regretz, ces nobles créatures
DE curiDo 61
Furent posées en riches sépultures.
Moy Papillon, contemplant les torinens
Qu'avoyent reçens ces deux pauvres ajnnans,
Je depart}*s de la riche Cité,
Car je voyois beaucoup d'adversité
Qn'avoit livré le faulx filz de Venus,
Par gens malings, et maslcs iucougneuz.
Qnand tout est dict, les dames d'Italie
Legierement chargent la jalouzio
Pour contenter leurs estranges marys,
Aultant que celles de Lyon ou Paris.
Je ne dis pas que par une escarmouche,
Gresvée en soit leur délicate bouche.
Et puis il n'est si juste qui ne verse,
Quand le fouet le foueste à la renverse;
Dieu n'a point faict si belle stature
Pour abaisser les engins de nature.
Somme, j'ay veu de belle et orde choses,
De quoy je veulx que ma bouche soit close.
Je cogneu bien des Guelphes et Jubelins
Qui se desbattent comme Augustins :
Puis cela faict du pays d'Italie Je departy, car ce m'estoit follye
D'y passer plus hyver, et chault esté Pour y estre si froidement traicté.
Pour le disner une verte sallade :
Apres cela avoir sa souspyradc Poiu-tantz cappes, et des robbcs frizées, Et les ventres pleins de menues ]x;nsées : Somme, ilz sont si contentz bien souvent, Qu'ilz sont legiers comme la plume au vent. Voyant souffrir une si grande souffrance, Je feiz retour au Royaulme de France, Chcrcliant partout Cujiido ca requeste, <iue Papillon je ne sois plus, ny bestc,