ÉPITRE A QUELQUES-UNS
DANS le désir d'avancer coûte que coûte, de vous inquiéter de demain sans songer à aujourd'hui, vous ne regardez pas autour de vous ; les palissades, dites-vous, sont faites pour être renversées.
Demain nous ne serons plus là : vous pleurer sur le sort de ceux qui nous succéderont, sans un regard sur ceux qui nous entourent. Cet amour de l'avenir, tout autant que le culte du passé, est généralement utopique et demeure stérile. Pour frapper d'une manière efficace l'intelligence de masses ignorantes, les créateurs de religions leur parlaient des plaisirs
promis. . . plus tard. . . Il n'existe plus guère que des masses passionnées, mobiles comme les vagues de la mer ; de véritablement ignorantes, non. Laissez donc ce moyen de prosélytisme aux demi-philosophes qui s'autorisent seulement de ce qu'ils peuvent faire accroire aux autres.
La passion gonfle de nombreuses bulles de savon. Que la raison juge sainement, sans parti-pris, sans entraînement. L'homme en sera mieux armé pour la vie. Quelle source de réussite que « voir juste >> !
Le courant actuel porte ces deux épaves de philosophies vieilles comme le monde : le socialisme, l'anarchie. Excellentes à voir flotter, à suivre au fil de l'eau, il est permis de demander si elles pourront entrer dans la construction du prochain radeau qui doit nous porter ? Or, ce même radeau, fait de pièces et de morceaux, ne se disjoindra-t-il pas à la première secousse du gouvernail ?
Songez, amis, que les systèmes philosophiques n'ont de chances de réussir et de se propager que s'ils sont basés sur le « droit de vivre » et toutes les lois qui assurent ce droit. Les spéculations restent sans effets, tant qu'elles ne « marchent » pas avec les événements quotidiens de la vie nationale. Au moment où nous parlons, trois sortes d'éléments nous écoutent : l'esprit vital qui règne en nous, l'air que nous déplaçons, les sens d'autrui. Est-ce à dire que nous pouvons ainsi détruire Téquilibre soc.al "r*
■ou produire un de ces bouleversements qui laisseront rêveurs les siècles futurs ?
Voulez-vous que l'Etat soit le chef d'une grande famille dont vous seriez les membres ? Mettez-lui tout en main pour qu'il puisse vous loger et vous substanter, qu'il puisse juger de \os différends et les apaiser si vous reconnaissez son équitable justice. Que diriez-vous du fils aîné qui, gardant par devers lui le gain de ses journées, voudrait vivre au détriment du reste de la famille ? Que pensez-vous de l'homme qui gagne bien son pain, le dépense au cabaret et veut que sa femme, laquelle n'attend rien que de lui, dresse quand même le couvert ?
L'État, songez-y, n'attend rien que de vous, ne gagne rien par lui-même. Donnez-lui les moyens d'amasser la fortune personnelle de la nation, de l'administrer, de la diriger, de la répartir, et ce sera vraiment le chef d'une grande famille, et vous serez vraiment ses enfants.
Il devra compte à lui-même, à vous, à tous, de votre existence et de la justice de vos actes, de la défense du faible devant le fort, supprimera les iniquités, abolira les privilèges, dotera chacun en le lançant dans la vie, le conseillant, l'encourageant, sans que dorénavant ces mots prince ou riclie aient la moindre signification, puisque chacun sera doté de même, que le fils du pauvre sera égal, dès son berceau, au fils du richissime duc, puisqu'il n'y aura
plus que le grand nom égalitaire de Français qui remplacera tout autre !
La suppression du nom de famille et de l'héritage, l'élevage des enfants par l'État, leur éducation, leur emploi et leur répartition dans les multiples carrières dès un âge indiqué, la distribution en dot des trente milliards de la fortune nationale, l'égalité parfaite de tous les membres de cette famille devant les règlements qu'elle s'est donnés, voici la première de nos épaves philosophiques. — La seconde a besoin d'être vue de long en large, de bout en travers, de haut en bas et de bas en haut. — Causons-en au chapitre de V Individualisme ,, ,