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LE GRAND SOIR

LA loi est donc nécessaire, c'est-à-dire l'endîguement de la passion, du parti-pris, de l'exaction, de tout ce qui entraîne l'homme hors du strict formulaire de la « raison pure ». Elle deviendrait vaine et inutile :

— Si chaque âme était bien pénétrée de sa valeur et de l'équivalence de toute autre.

— Si la raison pure y régnait sans conteste.

— Si chacune de ces âmes qui composent la nation balançait exactement ses forces productrice et consommatrice.

C'est là une perfection utopique, qui peut être ap-

prochée tout au moins, si elle n'est pas obtenue complète. A mesure que les âmes s'éloignent de cetteperfection, les lois qu'elles se donnent sont plus nombreuses, plus hautes, plus fortes. Elles se rapprochent, se serrent, se multiplient. La perfection : pas de loi, — l'imperfection : toute la loi. Mais où les âmes ne s'entendront jamais, c'est sur le degré de perfection qu'elles ont le droit de s'accorder. = Les bonnes nations font les bonnes lois.

V mdividualisme ^ sous ses multiples formes, avec ses vertus de lutte, d'ambition et d'orgueil, semble plus appelé que toute autre philosophie à faire la nation forte et parfaite, — car, la nation, ne songez pas de longtemps à la supprimer : elle sera tout à la fois la tutrice de l'individualité, lui permettant de se produire et de s'épanouir, et la sauvegarde contre son éparpillement.

— L'individualisme doit donc rester dans certaines digues ?

— Oui, comme ces forces qui deviennent nulles ou dangereuses quand elles embrassent trop de terre, trop d'air, trop de peuples. C'est ce qui justifie à demi la constitution de la famille, dont il importe en somme de reculer les bornes, qu'il faut élargir et modifier, non supprimer.

Exemple : Sur ce territoire-ci, dont le sol représentera, si vous le voulez bien, une valeur foncière

de trente milliards, n'existera plusqu'uneseulefamille que nous appellerons « France ». Cette famille comprendra 36, 38, 40 millions de membres qu'elle prendra, élèvera, instruira, cultivera, dans la loi de l'égalité. Chaque Français, n» 000 ou n^ooi, recevra sa part de la fortune familiale, son morceau de sol, son lot de produits, sa charge de métaux, à l'âge uniforme fixé par cette même loi de l'égalité.

Cette part reviendra à la famille, lors de la mort du possesseur, ellecontinuera d'en disposercomme avant. Elle a pris l'enfant au berceau, elle conduit le vieillard à la tombe ; elle a donné à chaque cerveau une dose identique de levain intellectuel, à chaque estomac une quantité égale de pain, à chaque poche une somme égale d'argent, à chaque pioche un carre semblable de sol. Chaque individu se produit, s'épanouit, comme la libre plante dont la graine se disperse au souffle du vent. Le mariage devient libre, les époux interchangeables, puisqu'il ne s'agit plus que de la grande loi de l'espèce : reproduire. — La Famille recueille la femme grosse, comme elle recueillera l'enfant, pour l'immatriculer. Qu'importe que son père s'appelle Français n» i, ou n^ 2, ou n^' 100.000 ! — La femme devient un indi'viduy comme l'homme, plantée au même droit que lui sur le sol familial. Elle est une âme qui concourt à la nation, peut s'y grandir autant que son congénère mâle, lu'rendre les mêmes services, la défendre également, (le service hospitalier complétant le service de guerre).

— Rien n'enchaîne alors les deux sexes ensemble. Nul homme ne peut dire qu'il supporte plus qu'un autre

les charges de l'élevage : Tous célibataires. Nulle femme ne souffrira plus qu'une autre de la cohabitation qu'impose le mariage : elle se donnera selon son libre-arbître ; les peines de Tenfantement atténuées par un dégrèvement tarifé des charges publiques, une prime de reproduction prélevée sur les fonds publics, assureront ainsi l'essor prospère de la population.

L'impôt ? Unique, uniforme, sur l'existence même, si faible que nul ne puisse en souffrir. Pour le surplus du fisc ?. . . les seuls produits qui ne relèveraient pas du strict besoin de la vie seraient imposables. . . D'abord, les produits excessifs : alcools, spiritueux, tabac, etc. ; puis ceux de luxe : théâtres, jeux, cartes, voitures, chevaux, domestiques, etc. ; ceux de demi-luxe : pianos, vélocipèdes, chiens, chats, etc. ; enfin ceux de demi-utilité : vin, lait, beurre, bière, gibier, sucre... Tout l'effort du législateur tendant à grever le superflu au profit du nécessaire, frappant surtout ces produits si divers, pernicieux pour la santé publique, dont l'homme n'a nul besoin.

Alors, sur les bases nouvelles de cette société saine, égale, féconde, s'élèvera le peuple libre et maître de ses destinées, la nation prête à renverser ses bornes et frontières, prête à l'universelle fraternité. Les âmes sentiront l'influence de la raison pure, chacune d'entre elles apprendra à tenir compte de toutes les

autres. Nul ne pourra obscurcir le soleil d'autrui, et n'aura plus que le seul désir, durant son passage sur terre, sans descendance, sans héritage et sans lendemain, le seul désir de suffire à sa tâche, de manger à sa faim, de vivre sur son sol !.. .

Annonay. — Imp. J. ROYER.

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