‹ Le paradisChapitre 12 sur 18 · CELANT VIL · texte numérisé non relu

CELANT VIL

Bëatrix me laissa peu de temps dans cet embarras, m'honora d'un sourire qui auroit consolé un homme au milieu des flammes^ et me dit : « Selon mon jugement , qui est infaillible , tu ne comprends pas comment une juste vengeance a été punie justement: mais j'éclaircirai ce doute. Ecoute , mes parôles t'apprendront de sublimes vérités. Pour n'avoir pas voulu souffrir le frein de la vertu, cet homme qui ne reçut pas la nais*sance , en se damnant , damna toute sa race. L'espèce humaine infirme , vécut, pendant plusieurs siècles , abandonnée à l'erreur^ jusqu'à ce qu'il plut au Verbe de Dieu de descendre sur la terre. Jésus- Christ, par Pacte seul de r£sprî]t*-Saint , l'éternel ainour^ utiit k la nature divine la nature humaine , qui s'etoit éloignée de son créateur. Maintenant fais bien attention à ce que je t'explique» Cette nature , unie à celle de son créateur, fut d'abord pure et sincère , mais , par ellemême , elle se bannit du séjour de la félicité , parce qu'elle sortit de la voie de la vie et de la vérité. Or, la peine que Jésus-Christ souffrit , si on ne considère que I^umanité dont il étoit revêtu , il l'a subie justement ;

mais aussi , en examinant quelle ëtoit la personne revêtue de cette humanité , on voit aisément combien la peine a été injuste. Du même fait résultèrent deux conséquences différentes : )a même mort satisfit Dieu et les Juifs; aussi la terre a tremblé et le ciel s'est ouvert. Tu dois donc facilement com» prendre qu'un empereur juste a exercé une juste vengeance.

» Mais je vois que ta pensée est occupée d'un autre doute, qu'elle désire que j'éclaircisse.

9 Tu dis , je comprends bien ce que je viens d'entendre, mais je ne comprends pa$ pourquoi Dieu a choisi ce moyen pour notre rédemption. Frère, les motify qui détermi* nèrent le Créateur à agir ainsi , sont cachés aux yeux de ceux qui ne sont pas embrasés du feu de l'amour divin; cependant, comme on pense long -temps en vain sur un tel sujet, je vais te dire pourquoi Dieu a trouvé ce moyen plus convenable.

» La divine bonté qui méprise toute ja^» lousie, étincelle de sa propre ardeur, lorsqu'elle distribue ses beautés éternelles ; ce qui dépend immédiatement de cette divine

CHATÏT VII, 43^

bonté* n'a plus défia, et son impression une fois marquée , ne peut plus changer.' Tout ce que cette bonté produit, est libre, et n'est pas soumis 'aux lois qui règlent les cboses secondaires. Plus un être est conforme à Dieu, et plus il lui plaît. L'ardeur sainte de la charité qui répand aes rayons sur toutes choses, est [flus tive dans les objets qui lui sont le plus semblables. L'humaine créature participe à ces avantages;' mais si un de ces avantages lui manque* elle perd de sa noblesse : il n'y a que le péché seul qui lui ôte 'sa Uberté et l'empêche d'être semblable jt'son souverain bien, parce qu'il ne se -peut pénétrer de son éclat. Elle ne retourne pas à'aa'dignité~première* si, par de justes peines, elle ne fait oublier le faux plaisir qu'elle a re^.

» Votre nature^^uand son chef pécha pour la race entière , perdit ses dignités et le paradis , et elle ne ponvoit les recouvrer, si tu y fais bien atteutioA, qu'en passant par une de ofes deux voies. 11 fatloit que Dieu , dans sa bonté , remit là faute, ou que l'homme doan&t lui-même une satisfaction personndlo^

46 LE PÀEADIS.

» MajnteDant fixe les yeux » du moins aU'* tant j|ii^ ter .sera possible, sur les profon* deurs dn qonseil- étemeL L'homme , comme homme, ne pou voit jamkis donner de sa^ tis&ctioni psrcê qpi'il ne pouimrik pas faire par son humble obëisianeei autant qu*il aroit &it pià^MU mdocilbbé. Cette raison suffit ponab ta ^roôfer q^se^ par lui-même , il ne pobToit donéer eetté latislaetion : il fal*

employât le plréftiiér moyM, ou plutôt tous les deux. ^l>tjiais ou'une action est dVufiaht plus agréd^ , qu'elle annoncé plus la bienfrisanceid^ eoiur qui Ta dictée : aussi lu ffi^ TÎne bonté fui s^mprimecdEi^tNjtMléS icîhoêcto créées, combfaia ee^ detax aiqytns pour ûous ramener an ;^mL • s- ., .

3» Il n'y a jamais eu, otfHiy. tfuMJafkiiis, depuis le .premier jow ]w^o*'^ 1^ dê|pt%re nuit , rien Séf tt ndble elt de si m^gniftcfae que d'avoir vta.Diigà'M tecjîn^^ im^tafypb pour nous relever. N*es&41 pai pltto gflAid;» que s'il nbus avoit pardonné? TpiM)jfii ia^é^ moyens n'étaient ^^xà justes , s'il^ i/éAJMirdonné rincfruatioii de son Fils. ' * ' '";.

I» Pour mieux te cohvaincVèd'iihieéutitfvih

CHANT Vîl. 47

filé que je t'ai re'véle'e , je vais encore mieux m'expliqUer, afin que tu yoies ce que je vois moi-même.

D Tu dis encore; Je ToisTair, je vois le feu, l'eau , la terre et tous les objets composés de ces élémens, se corrompre et n'avoir qu'une courte dili^ée. Cependant ces choses ont été créées, çt si ce que ii»in*af dit est y^rîtable, elles devroiekit m pas* pou voir se coripinpre. Je te réponds, Frère : Les anges et le payssin* cère où tu te trouves , ont été créés par la puissance immédiate de Dieu*^ dans la totalité de leur être ; mais les élément que tu as nommés et ^çs choses qu'ils produisent, sont formés id'utie nature inférieure déjà créée elle*»méiiie^ htut mflière est née d'une snb> stance seeondaire > et leur vertu provient de ce» étoiles qui ^s '«ttvironnent. L'ame des bétes et des plantes doit le mouvement des £eux saci^s à une force soumise à une autre puissance ; mais la suprême bonté créa .directement noire ame , et la remplit d'un amour qui ne peut fi^nir. Tp peux auiïn en même temps<x>mpreiidre le mystère de votre résurrection , si lu penses, à ce que fit JAea , lorsqu'il créa vos premiers pères, n

CHANT Vni.

ARGUMENT

Le poète monte du ciel de 1|erciiM dans celai de Ténus; il s*y entretient ayec Charies Martel , roi de Hongrie.

XJBS peuples idolâtres avoient cottjtumé de croire que la belle Cypris , placée dans le troisième ciel , prësidoit aux folles amours ; aussi les anciennes nations, plongées dans cette vieille erreur, ne se contentoient pas de lui offrir des sacrifices>et des prières ; elles honoroient Dioné colbnie sa mère , Cupi* don comme son fils. Elles disoîent que «e dernier étoit venu s'asseoir sur les genoux de Didon , et appeloient du nom de Vénus Tétoile dont je parle en ce moment 9 et que le soleil regarde sous des faces différentes.

Je ne puis pas dire comment je montai dans cette spbère ; mais BéatrisE dewoant

CHANT VIIL 49

pius belle , je pensai que je devois être arrivé à celle pouvelle planète.

De même qu'on distingue rétincelle à travers la flamme ; de même que dans uii concert on réconnoit une voix qui filç un son prolonge, et celle qui chante à la foi» plusieurs notes, de même je découvris dans cefte étoile une foule de lueurs qui%çmouvoient en rond plus ou moins vile, en raison de leurs merites éternels. Les vents qui descenflént de la nuée, soit que l'agitation qu'ils lui impriment, les rende visibles, soit que la pureté de r^mosphére ne permette pas de les aper<< cevoir , auroient paru lents et embarrassés k celui qui auroit vu ces substances accourir à nous , et abandonner le mouvement de rotation qu'elles reçoivent des séraphins. Derrière celles qui s'approchèrent le plus de nous y on chanloit Hosanna^ avec tant d'harmonie , que depuis j'ai toujours désiré entendre une ^utre fois ce divin concert. Une d'elles s'adressanl à moi, me dit ; « Nous sommes prêtes à te satisfaire ; que désires-tu de nous ? Ici , nous participons au même mouvement que les princes célestes , à qui dans le monde tu as dit xV'ous qui , com^

So LE PARADIS.

prenant la glaire de Dieu, connaissez le mouvement du troisième ciel.... y nous som-* mes si remplies d^amour, que, pour le plaire, nous ne r^refteroos pas de nous être arrétëes un moment, n Je portai sur Béatrix un regard respectueux , et quand je vis qu'elle xne permettoit d'ipt»roger Tesprit divin , je dis , arec ^la plus yivfi émotion , à celui qui a voit pris. la parole : ce Qui étes-vous? » A ces mots , TeSprit brilla d'une joie nouvelle , et répondi t : « J'ai vécu peu de temps ; si ma carrière avoit été plus longue , il n'arriveroit pas tous les malheurs que je prévois. La joie qui m'environne me cache à les yeux , coQime la soie entoure l'yiimal industrieux qui la produit. Tu m'as, beaucoup aimé , et tu avois raison de me chérir. Si je fusse resté plus long-temps sur terre , tu anrois reçu mille preuves de mon affection. Jedevois gouver* ner le pays situé sur la rive gauche du Rhône , à l'endroit où les eaux de ce fleuve sont mêlées à celles de la Soui^e , et cette partie de l'Ausonie où sont placés Bari « Gaèle et Cro* tone , et d'où le Tronto et le Verde se jettent dans la mer. Déjà je commandois aux con«trées que baigne le Danube , lorsqu'il aban*

CHANT VIII. 5i

donne les rives de l'Allemagne. La belle Sicile, qui 9 près du golfe soumis plus particulièrement à rinfluence de TEurus, entre Pachino et Peloro , se couvre d'un épais brouillard , non pas à cause de la présence de Tiphée , mais parce qu'elle est environnée de mon* tagnes sulfureuses ^ la belle Sicile auroit reconnu pour ses maîtres mes descendans, nés de Charles et de I^odplpihe, si les gouverneurs , abusant de V£ur autorité , ce qui a toujours irrité l^ais p^^Vpl^s f n'eussent forcé Palçrme à faire entendre ^e toutes parts des cris demort et de vèngeancQ. Mon frère devoit être plus pnidepl, et, par égard pour ses^sujets , ne pas ^ju^oriser la cupidité sordide de ses Catalans. Il ne faut charger sa barque que 'de ce Qu'elle pefit porter. Cet avis serôit qtile«à lui et à tout autre. Pourquoi ce* prince avare , né d^up père libéral, n'a- t-il pas la sagesse de chercher des ministres moins empressés .d'amasser des trésors? » - . ,

« O mon maître, /lis-je alors, combien

m'est agréable cette àaute joie que me

j. causent tes paroles.; sans doute aussi tu vois

la même joie en Dieu, qui est le commence-

ment et la Bji de tout bien : mais ce qui me charme , c'est que tu connois mon bonheur , toi pour qui Dieu réfléchit toutes les images. Cependant I éclaircis un doute qui me tour« n^ente. (Comment d'une bonne semence peut-il naître une semence amère ? » L'esprit me repondit : «c Si je puis éclaircir ton doute , tu ipterras et tu comprendras ce que tu ne peux ni voir ni comprendre. Le bien suprême qui meut et comble de bonheur le royaume que tu p^rcours^ ne prive jamais ces grands corps^de sa divine providence. Dieu, qui est parfait, a non-seulement placé toutes les natures dans son .esprit , mais il veut toujours qu'elles soient entières et par* faites comme lui. La flèche , bien lancée , arrive à son but, comme toute chose ordonnée de Dieu, arrive au terme qu'il a mar* que. S'il en étoit autrement, dans ce ciel qui est sous tes yeux , au lieu d'admirer Tordre qui y règne , tu ne verrois que des mon« ceaux de ruines; ce qui nû pourroit arriver, que si les iiltelligences qui meuvent ces étoiles, étoient imparfaites, et si le premier moteur, qui ne leur auroit pas donné la perfection , étoit imparfait lui-même. Yeux^

tu que je te donne encore d'autres preuves de cette vérité? — Non , dis-je, parce que je regarde comme impossible que la nature manque dans quelque point nécessaire. — Dis-moi maintenant , reprit la substance , rhomme, sur la terre , n'auroit-il pas une condition plus déplorable , s'il ne vivoit pas en société ? — Oui, répondis-je.sans hésiter. — • Hé bien, continua -t -elle, pour vivre en société , ne faut-il pas vivre d'une manière différente, être soumis à différens devoirs? Certainemçnt il le faut, si votre maître n'est pas dans l'erreur. Je conclus de tout ceci que ces divers effets doivent provenir de diverses causes. L'un nait Solon , l'autre Xerxès , celui-ci Melchisédech, celuilà le téméraire qui , en volant dans les airs , vit tomber son malheureux fils. La nature des cercles célestes , qui s'imprime sur lea hommes, comme un cachet sur la cire, rem* plit sa noble fonction , mais sans avoir égard aux lieux où elle agit. Esaû et Jacob , quoique frères, eurent des principes différens. Quirinus ^fils d'un père obscur , passa pour le fils de Mars.

» Un fils ressembleroit à son père , si la

providence divine n'en ordônnoit autrement. Maintenant tu comprends ce que tu ne pôuvois comprendre : mais , afin que tu connoisses le plaisir que j'ai à te contenter , écoute encore cette, dernière proposition. Une graine tombée sur une mauvaise terre , ne- peut germer heureusement ; un naturel qui ne trouve pas. le sol qui lui convient, ne peut bien se développer.

»Si les hommes se livroient aux occupations auxquelles la nature les appelle , on en verroit réussir un plus grand nombre; mais vous dévouez au ministère de la religion celui qui est né pour ceindre Tépée ; vous faites roi celui qui devoit être orateur : ainsi votre marche s'éloigne de la véritable route. »

ARGUMENT

Charles Martel disparoit. Le Dante trouTe dins la même planète Cnnizza, sœur d'AzzoIino da Romano, qui loi prédit les calamités que doit éprouyer la Marche de Tréy ise. Le poète s'entretient ensuite ayec Foulques de Marseille.

O BELLE Clémence , toA père Charles éclaip» cit ainsi mes doutes, et me prëdit ensuite les torts que devoit souffrir sa famille. Mais il ajouta : « Sois discret et laisse voler les années. » Je dois donc me borner à dire que vos malheurs exciteront de justes regrets* Bientôt cette sainte lumière retourna vers Dieu qui la remplit , comme vers le souverain bien qui suffit à toutes les créatu^res. Âmes ingrates , que vous vous abusez ! Quo vous êtes impies , lorsque vous dirigez vos pensées vers la vanité en renonçant à une félicité si par£aite !

Une autre de ces lumières étant venue k ma rencontre, et s'étant approchée en ëtincelant , me montra qu'elle avoit Tintention de m'être agréable. Je remarquai en même temps que les yeux de Béatrix , qu'elle fixoît sur moi, me permettoient affectueusement d'interroger cet esprit. Je lui dis , ame bienheureuse /satisfais mbn désir, et promve-moi que tu peux le contenter sans que je te Texpltque/ Alors celle lumière que je ne connoissois pas encore, suspendit ses chants, et d'un Ion qui annonçoil de la complaisance, commença ainsi : « Dans celle. malheureuse partie dé Tllalie , située entre Rialto et les sources de la Brenla et de la Piave, s'élève une colline d'où descendit le fléau qui désola celte conlrée. Je naquis sur cette colline. On m'appeloit Cunizza , et je brille ici , parce que j'ai été vaincue par l'influence de l'étoile où tu me trouves. Mais mon sort n'a rien de pénible pour moi, et je ne me repens d'aucune de mes actions; ce qui pourra sembler étonnant. Cet autre ornement brillant qui est près de moi, a laissé sur la terre une grande renommée^ et avant que sa gloire finisse , il s'écoulera

plus de cinq siècles. Vois donc si riiomtne ne doit pas être vertueux , puisqu'alors la première vie du corps laisse après elle la vie immortelle de la célébrité. On ne pense pas encore ainsi chez les peuples qui habitent entre le l^gliamento et l'Adige ; et quoique sévèrement punis, ils ne changent rien à leur conduite. Mais bientôt les * Padouans , qui répugnent si indignement à remplir leurs devoirs, teindrpnt de leur sang les eaux de Vicence. Celui qui règne là où le Sile et le Cagnan se confondent ensemble , porte la tête haute, et ne voit pas qu'on prépare un filet pour l'y envelopper. Feltre pleurera la déloyauté de son évêque impitoyable. Cette déloyauté sera telle , que pour une semblable perfidie on ne sera jamais entré à Malta. Le prêtre partial et cruel livrera par trahison tant de sangFerrarais, qu'il faudroit un trop grand vase pour lé contenir , et qu'il seroit impossible de le peser once à once : mais dans ce pays on aime de tels présens.

M Au-dessus de nous^ les êtres que vous appelez trônes , sont des miroirs qui réfléchissent les jugemens de Dieu. Ajoute donc foi à toutes mes paroles. » A ces mots l'es-

prit se tut, et rentra avec les autres ombres dans le cercle où il étoit auparavant.

L*autre lumière dont on venoit de me parler , me parut tellÎR qu'un rubis frappé des rayons du soleil. Dans le ciel, la joie se manifeste par un vif éclat, comme sur la terre , par le sourire ; mais en enfer , où toutes lés ame^ sont plongées dans la tris-< tesse, il n'y a que ténèbres et obscurité. Je dis alors à cet esprit bienheureux : « Dieu voit tout, et toi tu vois tout en Dieu ; aussi tous les désirs doivent t'étre connus ôomme à lui. Pourquoi donc ta voix, qui réjouit le ciel , semblable à celle des pieux séraphins or« nés de six ailes, ne daigne-t«>elle pas satisfaire ma curiosité? Jen'attendroispas ta demande, si je pouvois te deviner , ainsi que tu entres toi-même dans toutes mes pensées. » L'esprit me répondit en ces termes : « Tu connois cette immense vallée où se répandent les flots d une mer que la terre environne de toutes parts, qui est bordée de rivages habités par des peuples si différens. Si tu la parcours contre le cours du soleil , elle forme le raidi là où auparavant étoit Thorizon. Je naquis sur les bords de cette vallée, entre THèbre

CHANT IX. 5g

et la Magra , à Fendroit où le pays de Grnes est séparé de la Toscane. D'uQCÔté de la mer est placée Bugée, de l'autre, est la terre où je pris naissance , et qui vit son port inondé de son saug. Je fus nommé Foulques par celte nation. J'ai toujours vécu sous l'influence de la planète où tu me rencontres. Tant que l'âge me l'a permis , j'ai brûlé d'un amour plus yif que celui qu'éprouvèrent la fille de Bélus, qui donna tant de soucis k Creuse, en manquant de foi à Sichée ; cette Pbyllis que trahit Démophon ; enfin Alcide lui-même, quand il devint l'esclave d'Iole. Ici On ne pense pas » se repentir de ses fautes; elles ne reviennent pas dans la mémoire : on. jouît de cette vertu qui a ot^ donné et prévu notre bonheur. Ici on voit les effets admirables de la providence, et l'amour qui règne sur la terre s'épure et se change en amour divin. Je veux continu» de t' éclairer sur ce que lu as désiré savoir. Tu veux apprendre quelle est cette ame qui" étincelle près de moi , comme un rayon du soleil dans une onde pure. Cette ame est celle de Raab , qui occupe le premier rang parmi nous. Le triomphe de Jésus-Christ l'a

6o LE PARADIS.

fait monter la première à ce ciel , où finit l'ombre de votre monde. Il étoit bien convenable que Dieu la laissât dans cette sphère, en signe de la haute victoire que son fils a remportée , lorsqu'il a laissé attacher ses mains sur la croix. N'est-ce pas cette femme qui a favorise les premiers succès de Josué , sur cette terre dont le pape se souvient si peu ? La ville où tu es né , est fiUe^e l'ange impie qui , le premier , se révolta contre son créateur, et par sa détestable envie causa tant de maux ? Cette ville fait battre une monnoie maudite , sur laquelle est empreinte une fleur qui a séparé les brebis des agneaux , et fait un loup du véritable pasteur. C'est pour l'or qu'on abandonne l'évangile et les premiers pères , et qu'on ne pense qu'aux décrétâtes sur lesquelles sont encore les traces des études opiniâtres dont elles sont l'objet. Telle est l'occupation du pape et des cardinaux, et leur pensée ne se dirige plus vers Nazareth, où apparut l'ange Gabriel. Mais le Vatican, et les autres parties de Rome où a péri la milice qui suivoit saint Pierre , seront bientôt délivrés d'un tel adultère.

ARGUMENT

Description àt l'oi^e dani leqiid Dun créa l'aniTcn. Le poite et B&tfix montent an qnairième ciel , qui tu celni duMleil. Os j trODrent S. Ilioiiut d'AqiUn.

L& première et ioeffable valeor, par sa, sagesse et son amour , qui l'accpmpagueDt éterneUèmeDC , a fait avec tant d'ordre tout ce que ndtre intelligence peut comprendre et ce que nos yeux peuvent considérer , que celui qui admiré ce spectade, ne peut en joufîr, sans participer k l'excellence du créateur. Lecteur , lève donc les yeux avec moi vences hautes sphères, qui tournent près de noa9'en*s«tis coutrairej commence à te plaire dans lascienceide ce maître , qui aime ta^t ^D ouvrage , qu'il y attache conti- DiiTellement ses regards. Vois d'où part ce .cÊrde oblique. Il porte les planètes , pour

satisfaire au monde qui les attend : si leur direction n'avoit pas cette obliquité , cette immense yertu seroit inutile au ciel, et làbas, toute espèce de puissance seroit éteinte. Suppose que ce cefcle s'étende dans une direction différente, l'ordre qui règne dans l'uniyers seroit incomplet.. Maintenant, lecteur, si tu veux jouir d'un plaisir qui te fasse oublier ta peine, pense seul à ce que je ^iens de te dire ; tu dois te suffire à toimême : mon sujet m'appelle ailleurs.

Le plus grand ministre de la nature, qui -imprime au monde la vertu du ciel, et qui mesure le temps avec sa lumière , étoit joint au signe dont je viens de parler , et sous lequel les heures se présentent plus tôt. J'avois été transporté dans ce signe , et, la manière dont on m'àvoit enlevé, ne m'ayoit pas été plus connue, qu'on ne prévoit la pensée que l'on va concevoir. Béatrix devenoit toujours plus resplendissante , et toujours par un mouvement subit, hors de la mesure du temps. Pour expliquer ^ l'éclat dont elle brilloit, dans la planète où nous étions entrés ensemble , éclat qui n'étoit pas l'effet d'une couleur ordinaire, mais d'une

lumière toat à coup devenue plus vive et plus divine , en vain j'appellerois l'esprit, l'art et le style , je ne me ferpis jamais assez entendre : qu'on se contente donc de me croire , et qu'on tv borne k désirer voir de tels prodiges. Lorsqu'ëlevée k tant de hauteur, notre imagination est encore si foible, doit-on s'étonner que. les sens ne puissent arriver au-delà du soleil ? Du même éclat dont rayonnoit Beatriz, brilloit également li quatrième famille du père souverain , qui toujours la rassasie du spectacle de son fils , et de celui de son amour. Beatrix alors parla ainsi : > Remercie , remercie le soleil des anges , qui par sa grâce a déployé le ciel à tes regarda, n Jamais le cœur d'un 'mortel n'éprouva un sentiineut de -dévotion et de gratitude semblable à pdui que firent naître en moi ces parties , et ma tendresse se di'rigea vers Dieu , au point que j'oubliai même fiéatrix. Mais cette pensée ne lui Ait pas désagréable; elle sourlt^^et le feu de ,ses yeux ramena mon espritversd'autres objet* l'aperçus des lumières plus éclatantes que le soleil f qui nous entourèrent. C'est ainsi qu'on voit quelquefois des nuages environ-

6i I^E PARADIS.

ner la fille de Latone , et obscurcir sa cou«« leur. La voix de ces esprits étoit plus douce que leur ëclat^ n*étoit éblouissant. Dans ce royaume dont je reviens , sont des joyaux si précieux qu'on ne peut les décrire. Leur chant étoit si mélodieux , qu'il faut avoir été au ciel pour s'en former une idée. M'en demander la description , c'est exciter un muet à parler. Ces substances brûlantes se tournèrent trois fois autour de nous , comme les étoiles se tournent autour des pôles : il me sembla voir ces femmes dansant en rond, qui s'arrêtent en silence, pour écouter le refrein qu'une autre va chanter. J'entendis un de ces esprits me dire : < Le rayon de la grâce dont s'allume le véritable amour qui s'accroît encore en aimant , brille en toi de toutes parts , et t'a conduit dans cette sphère qu'on ne quitte jamais , sans y revenir. Celui qui refuseroit à ton impatience les facultés de son intelligence , ne seroit pas plus en liberté , que l'eau stagnante qui ne peut tomber dans la mer. Tu veux savoir de quelles âmes est ornée la belle guirlande que tu vois autour de la femme brillante qui t'a amené dans le ciel. Je fus un des agneaux

du saint troupeau que conduisit Dominique dans la Voie où Von trouve une nourriture délecicMe, si l'on renonce aux vanités de la ne. Celui qui est le plus près, à ina droite, fut Albert dé Cologne , mon frère et mon maître : moi,' je suis Thomas d'Aquin. Si tu Teux savoir qui sont les autres, sois attentif a inéb paroles , je te ferai cotfnôitre toute la <%urontie bienheufeuse. Ici tu vois sourire Gratieov qui ë<5tivit sur l'un et l'autre droit ; il a ainsi mérité le paradis. Cet autre ^ plus éloigné , fut Pierre', qui , comme la veuve , offrit son trésor à l'église. La cinquième lumière, qui est la plus belle parmi nous^ brûle d'un tel amour , que là-bas tout le monde désire connoître son sort. Dans son esprit élev^ , Diiéu' mit une telle sagesse , çu'aucune autre' ne hd a été comparable» Plus loin , tu Tois cette lumière , qui j sur terre , a le mieux approfondi la nature des auges» et le ministère sacré. Ici sourit cet avocat des temples chrétiens , dont Augu»* tin a si bien 'goûté les dissertations latines. Continue de considérer avec moi oes difierens esprits. Nous sommes arrivés au huitième. Cet homme saint montre aisé^

C6 lE PARADIS.

ment à celui qui écoute ses leçons , corn* bien le monde est trompeur ; il jouit ici du bonheur de voir sans cesse le vrai bien. Le corps qu'il avoit sur la terre, a été déposé dans l'église du Ciel d*Or , et son ame , après son exil et son martyre , est venue trouver ici une paix profonde. Vois maintenant briller Tesprit ardent d'Isidore, deBède, et de Richard, qui , dans ses contemplations , fut plus qu'un mortel. Celui sur lequel ton œil est fixé, est un esprit à qui , dans ses graves méditations , il tarda long-temps de mourir; c'est l'éternelle lumière de Séguier , qui , k Paris , par des démonstrations évidentes , excita l'envie de ses contemporains. »

Lorsque l'horloge a sonné l'heure où l'épouse de Dieu va adresser des prières à l'époux, un son si doux la remplit d'amour, et elle se lèvepromptement pour aller l'ado* rer ; de même à un signal , je vis la ronde céleste se remettre en mouvement , et se répondre avec une harmonie qui ne peut exister que là où le bonheur est éternel.

CHANt XI. 67

ARGUMENT

S. Tkomas raconte au Dante la Tie dé S. François d'Assise.

O soins insensés des mortels ! Combien est^ trompeur cefei qui leur conseille de s'attacher aux choses d'ici-bas ! L'un se li- -vroit à l'étude du droit ou des aphorismes: l'autre remplissoit»les fonctions du sacerdoce ou de la magistrature ; celui-ci airaoît à employer la force et la ruse ; celui-là déroboit le* bien d'autrui; Tun s'adonnoit aux plaisirs ^amel», l'autre k une coupable indolence , tandis que méprisant ces vanités , J'avois été conduit par Béatrix au séjour céleste où les bienheureux me*faisoient un accueil si gracieux. Les différens esprits revenus à la place qu'ils dccâpoient auparavant , s'arrêtèrent , comme la cii*e reste îm-

mc^île dans le flambeao , et Te^rit qui m'aToii d'abord parié , m'adressa ces mois : « Eo regardant la Ineur étemelle , je m'allume de ses rayons , et j y lis tontes tes pen* sées. Tu as un nonrean doute , et tu disîres que je te rende pins sensibles les explications qui t'ont déjà été données. Je t'ai parié plus haut de la nourriture délectable que peuvent espérer les agneaux de Dominique y et de cet homme dont la sagesse ne fut jamais ^alée. ' *

9 Ici il faut bien distinguer ces propositions. La ProTidence , qui gouverne lé monde par cette puissance qu'aucun être créé ne peut approfondir, voulut que l'élise, fidèle à son seigneur, ne s'éloignât jamais de celui qui a versé son sang pour elle , et dans sa bonté , elle daigna loi accorder deux guides secouraUes. L'un fut rempli d*une ardeur séraphique ; l'autre eut en partage toute la sagesse des chérubins. Je ne parlerai que d'un seul ; c'est les célébrer fous les deuxt leur saint ouvrage n*eut qu'un même but.

» Entre le Tupino et cette onde qui tombe de la colline où le bienheureux Cbald avoit choisi son séjour , au pied d'une haute mofi-

CHANT XI. 6tt

tagne qui, suivant la direction des Vjents, envoie à Përouse , vers la porte du soleil , la chaleur ou le froid, est une côte fertile, à l'opposé de Nocera et de Gu^ldo si mal situes; sur cette côte , dans la partie où la pentç est plus douce, naquit au monde un soleil semblable à celui où je suis maintenant et que Ton voit quelquefois sortir des eaux du Gange : si l'on veut parler de ce séjour en termes convenables , qu'on ne l'appelle pas assise, mais qu'on le nomme V Orient. Ce soleil étoit au commencement de sa carrièi*e; il montroit déjà à là terre l'éclat de sa haute vertu. Malgré son père, il aima cette femme que les hommes voient avec aussi peu de plaisir que la mort ; il l'épousa devant l'autorité spirituelle , et en présence même de son père. Il l'aima ensuite tous les jours davantage. Celfe femme, veuve de son premier époux depuis plus de onze siècles , avoit vécu jusqu'alors dans la retraite et dans l'obscurité. En vain elle avoit tenu compagnie fidèle à Âmiclas , et n'avoit , comme lui < éprouvé aucune crainte , au son de la voix du héros qui faisoit trembler l'univers; en vain pleine d'une patience admira-

ble et d'une noble constance , elle ëtoit montée ^'""a^tec Jésus-Christ, sur la croix dont Marie avoit embraSsé le pied. Je ne vais plus m'exprimer avec autant de mystère : c'est de François et de là pauvreté que je veux parler eu ce moment ; leur concorde , leur doux reganl , leur amour réciproque qui se peignoit dans leurs traits , disposoient les hom* mes à de>lkites pensées. Le vénérable Bernard , frappé de cet exemple , se déchaussa le premier ; il courut à un si doux bonheur, et il se reprocha d'y avoir couru si tard. O richesse inconnue , trésor véritable ! Bernard est suivi par Gilles , par Sylvestre, qui s'attachèrent aux pas de l*époux et de l'épouse. François marcha accompagné de cette femme chérie , et de sa famille qui se lioit le corps dvec un humble cordon. Il ne se sentit pas humilié, parce qu'il étoit fils de Pierre Bernardone, et parce qu'il vivoit dans le mépris. Il manifesta courageusement à Innocent le plan de sa règle si sévère , et il obtint de ce pontife la confirmation de ses statuts. Le nombre de ses religieux continua de s'augmenter: leur vie fut si admirable, que le ciel seul pourroit la chanter. Honorius ,

inspirëpar l'Esprit saiot , orna d^une seconde couronne )e front sacré du nouvel Archiman* drite. Bientôt, désirant le martyre, François alla prêcher le Christ et la doctrine de ses apôtres, en la présence du farouche Soudan. Il trouva les nations peu portées à la conversioo , et pour ne pas rendre ses travaux iautiles, il revint ei^^Iie ; et là, sur un rocher, entre le TÂhré et VArno , il reçut de Jésus-Christ ces marques célestes dont il porta Tempreinte pendant deux ans. Quand il plut à celui qui l'avoit fait jouir de si grands biens , de le récompenser de son hu-< milité , François recommanda son épouse à ses frères, comme à ses héritiers légitimes; il leur ordonna de l'aimer tendrement ; et lorsque sa belle ame retourna au ciel , sa patrie, il recommanda la plusrgrande sim* plicité dans ses funérailles. Mais quel fut le digne collègue qui Taida à conduire la barque de S. Pierre dans la haute mer ? Ce fut notre patriarche. Celui qui est fidèle à la règle de ce dernier^, voit bientôt qu'il est dans le bon chemin ; mais ses successeurs sont si avides d'une autre nourriture, qu*il est difficile qu'ils échappent aux écueils qui peuvent se

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rencontrer sous leurs pas ; et quand led bre-' bis Tiyent ainsi sans ordre et vagabondes , elles n'ont plus de lait lorsqu'elles reviennent au bercail. Il en est qui redoutent le péril et se serrent contre le pasteur , mais elles sont en petit nombre; un peu de laine suffît pour les couvrir* Mamienant, si ma voix s'est bien fait entsaudle, si tu m'as écouté avec attention , et si tu te souviens de tout ce que je^ t*ai dit , tu dbis être en partie sa-» tisfait , et tu sens la justesse de ce raisonnement : On troupe une nourriture délectable^ si fon renonce aux vanités de la pie. »

ARGUMENT

5« BonaTOitiiré raconte an Dante la vie de S. Dominiqae , et lui nomme |ef' aae» qm se trouvent dana la tphère du aoleil.

A PEivs la flaimne bienheureuse eut-elle dit ces dernières paroles , que la sainte guirlande commença à se mouvoir; mais elle u'avoit pas fini un tour , qu'une autre ronde lenvironna avec les mêmes chants et les mêmes raouvemens. Leurs voix surpassoient en mélodie celles de nos muses et des sy^ rênes, comme la lumière directe surpasse en éclat celle qui est réfléchie. Tel que deux arcsparallèleset de même couleur, qui se formant dans la nuée, quand Junon Tordonne à sa messagère , et naissant l'un de l'autre ,' comme natt d'une autre voix , la voix d'Echo que l'amour consuma , ainsi que le soleil consume la vapeur, annoncent au

74 I-E PAKADIS.

monde le pacte que Dieu fit ayec Noë, pour loi promettre qo^il n y aoroit pas un second déloge ; telles circoloient antoor de nous « par un mooTement ^al , les deuT guirlandes de ces roses étemelles* La danse qu'a* Toient commence ces âmes pleines d^allégresse , en s*accompagoant de leurs chants et en brillant d'un mémb éclat , ayant cessé dans le même moment et par lefTet de la même Tolonté , comme on Yoit chez les hommes, les deux yeux s^accorder à s'ouvrir et il se fermer ensemble y du coeur de Tune des lumières nouYelles sortit une voix vers laquelle je me dirigeai , ainsi que la boussole se tourne vers Tétoile polaire , et elle pro* Donça ces mots : « L'amour qui m'embellit^ me porte à t'entretenir de l'autre chef, à l'occasion duquel on t'a parlé de celui dont je suivois la règle : lorsqu'on fait mention de l'un j il ne faut pas oublier Tautre. Tous deux ont combattu pour la même foi ; la gloire de tous deux doit briller en même temps.

» J^ milice du Christ , qui coûta à Dieu tant de sacrifices, lorsqu'il voulut l'armer de nouveau , suivoit ses étendajrds avec ua

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