X INTRODUCTION
ploîeroient aujourd'hui ? Ils diroîent che si communica ^ pour que Von communia que; et cette tournure de phrase de'Grangîer n'est plus en usage parmi nous. Il étoit donc possible qu'alors on comprît plus aisément les vers de cette traduction ; mais certainement on ne les comprend plus aujourd'hui. Elle est accompagnée de notes instructives^ très - intelligibles , fort utiles à ceux qui veulent les consulter, et dont j'ai souvent fait usage. En général , ces notes font regretter que' Grangier n'ait pas simplement traduit le Dante en prose. Son ouvrage auroit d'au* tant plus de prix à nos yeux, que le style serbît un peu plus rapproché du nôtre, que ne l'est celui d'Amyot, qui a encore tant de charmes.
La seconde traduction entière de la Dii>ine Comédie est attribuée au comte Colb^t d'Estouteville, petit «fils du grand
INTRODUCTION. xj
Colbert. Elle a été imprimée à Paris en 1 796. Depuis loog-temps le manuscrit de Colbert étoit connu. Moutonnet de Clairfocs en parle dans sa vie du Dante , qu'il a placée en tête de sa traduction de l'Enfer, {Paris, I776) dont nous ferons men-' tion plus bas. Montesquieu en parle aussi dans une de ses lettres fomilières adressée à l'abbé de Guasco. {^Voyes page SaS , cinquième volume de ses (Kuvres, 1788, in-b.) Dans une note au-dessous de celte lettre, on lit: a Ce traducteur (Colbert) avoit inséré beaucoup de pensées et de choses tirées des commentaires du Dante, dans le texte qu'il traduisit. » Effectivement Colbert paraît avoir plutôt entrepris cet ouvrage pour en faire l'objet de son étud^et deses méditations, que pour ]e livrer à l'impression. Il omet tout ce qu'il n'entend pas, ou tout ce qui lui déplaît; il ne présente aucane note; il
xij INTRODUCTION.
nomme tous les personnages que le Dante indique par une périphrase, et détruit ainsi ce charme mystérieux qui embellit les ouvrages des poètes. Quant à son style , ou plutôt à celui de Téditeur, qui a retouché tout Touvrage , il est en général élégant , soigné et correct : on s'aperçoit cependant que cet éditeur doit être peu familiarisé avec la langue du Dante y la littérature et l'histoire de Tltalie. Dans une analyse de la Divine Comédie, qu'il dit avoir tirée de la vie du Dante par le
prévôt d'Exmes, il appelle le fameux Fa* rinaia, ce gueiWier intrépide, ce chef ce* lèbre des Gibelins , qui , après avoir renversé le parti Guelfe dans Florence, s'opposa à ce qu'on détruisît cette ville ; il l'appelle, dis-je, le poète Fannata. U défigure l'épisode d'Qgolin , en disant:
a Une trahison du comte XJgolin , gouverneur de la ville de Pise, dont il vou-
INTRODUCTION. ïiîj
lut usurper la souveraineté, fournit à uotre poète le morceau le plus intéressant de cette première partie de son poëme.
Roger , que ce barbare avoit fait périr de faim dans un cachot, où il l'avoit enfermé avec ses enfens, est représenté rongeant le crâne de son ennemi. Ce passage et le récit que Roger fait de ses malheurs, sont sublimes et eflfrayans. »
On ne peut pas tomber dans une pins grande erreur. L'éditeur fait du bourreau la victime , et de la victime le bourreau. C'est le comte Ugolin qui périt de faim dans nn cachot, où l'archevêque Roger Favoit fait enfermer avec ses enfans ; et le même comte Ugolin fait le récit de ses malheurs au Dante , qui le trouve dans l*enfer occupé à ronger le crâne de Roger. Ce qui peut excuser l'éditeur , c'est qu'il avoue qu'il n'offre cette traduction que pour donner au^ublic une première
xiv INTRODUCTIOIf.
idée de l'ensemble d'un poëme très-singulier, et qui présente de très -grandes beautés; il ajoute : a Cette traduction est^ pour ainsi dire, la préface d'une traduction plus digne de l'original, d Ici il faut convenir que l'éditeur ne rend pas au travail assidu du comte de Colbert toute la justice qu'il mérite.
On sait que la Divine Comédie se compose de trois parties : V Enfer y qui a trente-quatre chants, \e P urgaioire ^ k\\x\ en a trente-trois, et le Paradis ^ qui en a également trente- trois, en tout cent chants. La première partie , ou V Enfer, a été traduite en 1776 par Moutonnet de Clairfons. Cette version n'a pas , à mon avis , tous les défauts qu'on lui reproche. L'auteur n'est quelquefois pas assez hardi; mais il saisit bien le sens du vers du Dante.
Rivarol a donné en 1785 une traduc**
INTRODUCTION. xv
tion de l'Enfer. Elle est très-estimée , et enrichie de notes savantes. Rtvarol a généralement bien compris le Dante ; il a su jusqu'où la pudeur de la langue française lui permettoît de se laisser entrainer par i'original qu'il avoit sous les yeux : seulement-il n'a pas toujours cette connoissance intime de la langue italienne , qu'on n'acquiert que dans le pays même , plus nécessaire qu'on ne pense, quand on traduit un poêle, qui, s'il est souvent sublime , s'abaisse aussi quelquefois dans sa verve inconsidérée , jusqu'à employer le langage du Mercato-Vècchio de Florence, Ja halle de cette ville.
On vient de voir que nous n'avons que quatre traductions du Dante, deux delà -totalité du poëme , et deux de la prejnîère partie. J'ai ontrepiùs à Florence la traduction de la troisième partie, intitulée le Paradis, et celle de plusieurs
xvj INTRODUCTION,
morceaux choisis du Purgatoire et de YEnfer. Des sayans distingués de cette ville m'ont aidé de leurs conseils; ils ont recueilli pour moi^ avec bienveillance ^ les éclaircissemens que donnent les commentateurs sur les endroits 1^ plus difficiles; j'ai consulté plus de quarante éditions du texte, et je suis parvenu à terminer en France la traduction des trente- trois chants du poëme du Paradis que je publie aujourd'hui.
J'ai été encouragé dans cette entreprise 2>ar plusieurs considérations , qui m'ont paru présenter quelqu'intérêt
En France surtout y la grande réputa* tion du Dante est établie sur son poëme de YEnfer; tant il est vrai que les hommes préfèrent les scènes d'eflFroi et de terreur à des scènes douces et tranquilles! Dans cette supposition, ce ne sera pas sans plaisir qu'on retrouvera quelquefois
introduction; xtÎJ
dans le poëme du Parodia cette touche vigoureuse, qui peut y être déplacée ^ mais qu'on doit admirer, si on considère le Dante seulement comme poète, en l'a- bandonnant comme théologien et comme physicien. D'ailleurs après aroir tremblé devant ce juge sans pitié, comment n'auroit-on pas le désir d'apprendre de quelle manière cet homme morose , misanthrope et sauvage, a su adoucir ses pinceaux, et décrire un Paradis?
Ce n'est pas seulement dans l'^n/îîr du Dante que le Tasée et Milton ont fait des larcins, c'est aussi dans son Parodié qu'ils ont emprunté beaucoup de traits briltans; il suffit de lire les chants neuvième, quatorzième, quinzième et dixhuitième de la Jérjisalem délivrée, pour se convaincre de cette vérité : les traces des imitations de Milton sont particali^ rement dans les premier^ troisième et do» h
^yiij INTRODUCTION.
s,itmçlivri^ àe wn Paradis perdu. N'estjl dpfîic.pas utilç d^ conooître la source où icp»<ieux grand» poètes ont puisé ?
Une autre réflexion moins honorable pour le Dante que les précédentes ^ mais 4 laquelle il n'est pas indifférent de s'ar-* rêlr^r, c'est que ce môme. Dante, qu'on iiQus peipt pomme un génie violent , im-* p^tifi?it.»; ennemi de tout, ce qui peut acpilidr la foiblesse y n'est pas exempt de ces concetU, si communs chez quelques au-9 t^yr«'iMiUens ^ et qu'à cet égard tous les repiiOiPhm diri^ ooMre Pétra^tiue Jid igp^ pi$ qntièreotent fondés , puisque le Dante ^ qui mouriit en i3ai^ quand Pé* tcarque^n'étoit âgé que de dix-sept ans, a dQQué lui-même l'exemple d'un mauvais goût njalheureusement imité par d'autL*es ppètes. Mais à côté de ces écarts d'une imagination vive et sensible, et de ces galanteries qui se sont introduites dans les
INTRODUCTION. ri»
temps (te chevfi1erie,que de beautés tnâles a'o&re pas lé Dante ! qne de tableanlc d'une couleur terrible , ce Michcl-Angè de la poésie n'a-tMl pis tincés pottr sa gloire et pour cdle de a& nation I RiTaroI , dans un moment d'enthousiasme, s'écrie : « Etrange et admirable entreprise I re^ montier- du dernier gouffre des enfers jaè-' qu'au sublime sanctuaire des cieUx , embrasser la double hiérarchie des vices el des vertus , l'extrême misère etla suprâmd fôlicité, le temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur dà
tout mal et le saint dfl saints i li
finit par cette phrase hardie comme lei «xpressions du Dante : « L'effet que ce poëme produisit fut tel , que lorsque soit langage rude et original ne fut presque plus entendu , et qu'on eut perdu la clef des allusions , sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un espace de