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H est des hommes qui tiennent une si grande place dans l'humanité, qui sont si indissolublement liés aux faits généraux de leur temps, et qui, pour ainsi dire, absorbent une si grande portion de l'air distribué à leurs contemporains, que vouloir raconter leur vie, ce serait raconter celle de leur siècle. La seule biographie qui puisse leur suffire, c'est l'histoire. Mais ils sont rares ceux auxquels il a été donné de représenter simultanément les deux faces de la société dans laquelle ils ont vécu, d'en reproduire à la fois le côté public et le côté intime; d'être en même temps l'écho de la pensée de tous et de la conscience de chacun, du senliment collectif et de la rêverie soliaire. M. de Chateaubriand eut cet honneur et cette grandeur. Sa vie, c'est à la fois l'histoire et le roman de son temps. C'est l'expression la plus complète de la société moderne, avec ses doutes, ses agitations, ses tempêtes , ses déchirements, ses aspirations à un avenir inconnu. Nul n'a compris comme lui ce vague des passions, cet ind^finisable besoin de croire et d'oimer et ce dégoût Drcmaturé de la
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terre, qui sont le fruit amer et maladif des civilisations avancées ; nul n'a plus profondément ressenti et plus admirablement dépeint ce tourment inconnu aux anciens, ce mal si cher et si funeste, la mélancolie. A côté de l'homme d'action , il y eut toujours en lui le rêveur ; la poésie ne l'abandonna jamais; et, comme il le disait lui-même en jehnt sur son passé un long et grave regard, sa vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au milieu de ce monde de réalités, de catastrophes, de tumulte, avec les fils de ses songes, avec les filles de ses chimères. En même temps qu'il prenait part aux actes des roiset des peuples, il ne quittait pas cette lyre qui répondaitaux cordes les plus secrètes de l'âme. Admirable privilège du génie, le poète d'autrefois est encore le poète d'aujourd'hui ; les couronnes déposées sur ce Iront octogénaire sont tressées par la main des vieillards et par celle des enfants. El dans cet universel hommage, il y a un sentiment d'égoïsme el de vanité que peut-être nous ne voulons pas tous nous avouer; car Chateaubriand, c'est vous, c'est nous; c'est cette générai ion enfanu'e dans la douleur, dans les larmes et dans les ruines. Vous tous à qui la respiration manque sous les décombres des trônes, des institutions et des croyances, relisez René, et vous verrez comme vous serez irrésistiblement saisis de celte passion de la solilude, de cet amour des forêts ombreuses et de celle soif des ondes cachées qui l'emportaient vers le Nouveau-Monde,
C'est là, nous l'avouons, ce qui nous touche et nous charme ]e plus dans M. de Cha eaubriand. La part qu'il prit aux affaires publiques se racontera toujours d'elle-même; mais l'influence inlime qu'il exerça sur les esprits, les révolutions in dividuelles qu'il opéra dans les âmes, voilà ce qui constitue à nos yeux son originalité la plus puissante et son plus iné-
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puisable attrait, et c'est de ce point de vue surtout que nous aimons à l'envisager. Les Mémoires qu'il a laissés le révéleront tout entier. Ici nous ne pouvons parler que rapidement de sa vie^
François-René de Chateanbrhnd naquit à Saint-Malo, le 4 septembre 1768, d'une famille dont la noblesse u-inontait au Xe siècle. Il fut élevé dans le vieux manoir de Combourg ; il grandit au milieu des bruyères, à l'ombre des sycomores, au bruit des vagues; et dans ces grandes scènes de la nature au milieu desquelles s'écoula sa première enfance, il pi-isa celte fierté sauvage, cette tristesse religieuse et cette sensation de l'infini qui le suivirent jusqu'à la tombe.
Parti pour Paris à dix-neuf ans avec le brevet de sous-lieutenant, il y passa trois mois, monta dans les carrosses du roi, vit Mirabeau et l'Assemblée Constituante. La Révolution marchait, la noblesso émigrait sur les bords du Rhin. Le jeune Chateaubriand se sentait appelé plus loin : et, poar première >ion, il entreprit d'aller retrouver la mer polaire, en cherchant le passage Nord-Ouest de l'Amérique septentrion de. C'était en 4791; il arrive en Amérique, touche en passant la main vénérée de Washington et s'enfonce dans le nouveau continent.
Échappé de la pondre du vieux monde, il bondit dans les prairies comme un daim libre: il embrasse le désert avec transport, se perd dans les savanes, se suspend aux torrents, et se plonge dans l'écume des cataractes. Face à face avec le ciel dans la solitude, il y retrouve l'idée de Dieu qu'il rapportera un jour dans sa patrie. Mais la goulte amère était toujours sur ses lèvres ; âme tourmentée, dégoûtée par les fiitset inassouvie par les rêves, le monde l'envoyait à la solitude, et la i&liiude le renvoyait au moade. Un jour qu'errant de forêt
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en forêt, il avait fini par demanderl'hospitalité dans une ferme, il s'assied au coin de la cheminée, ramasse à terre une feuille d'un journal anglais, et il y lit Flighi of the king (Fuite du roi). Ce fut ainsi qu'il apprit la fuite de Louis XVI à Varennes, son emprisonnement et la formation de l'armée de l'émigation. « Je crus, dit-il dans ses Mémoires, entendre la voix de l'honneur, et j'abandonnai mes projets. Il part pour l'Europe, il arrive, après une tempête effroyable, en Angleterre, puis à Saint-Malo. Ce fut à cette époque, au commencement de 1792, qu'il épousa mademoiselle Céleste de La Vigne-Buisson.
A peine marié, il partit pour aller rejoindre l'armée de Condé, et fit la campagne de 1792. Dangereusement blessé, abandonné dans un fossé, ramassé et jeté dans un fourgon, puis traversant l'Allemagne en demandant son pain, il gagne Ostende, et de là l'Angleterre.
Il y vécut huit ans dans la maladie, dans le travail et dans la misère. Ce fut là qu'en 1797 il publia le premier et l'un des plus originaux de ses ouvrages : Y Essai sur les Révolutions.
En 1800, Bonaparte ayant rouvert la France aux émigrés ; M. de Chateaubriand y rentra, et un an après parut Ataîa.
Incessu patuitDea. C'est le réveil, c'est l'aurore, c'est la vie Oh I reportez- vous au temps où cette étoile descendit subitement du ciel, apportant sa lumière et sa chaleur à la terre désolée ! La patrie s'échappait palpitante des embrassements sanglants de la Révolution; elle cherchait son Dieu dans la poussière de ses temples et dans les débris de ses autels. La société matérielle commençait à se reconstruire; mais le monde intérieur, le monde des âmes, était encore plongé dans les ténèbres du doute et du désespoir. Oh ! quelle consolation
ce dut être pour tous ces cœurs dévastés que cette lyre aérienne qui se mit tout à coup à chanter au milieu des ruines, en murmurant les chants mystérieux de l'enfance.
La Bible raconte qu'après le déluge, le père des hommes laissa sortir de l'arche une colombe qui revint vers le soir apportant dans son bec des feuilles d'olivier.
C'était le signe que Dieu était apaisé et que les eaux s'étaient retirées. Ainsi, après le déluge de la Révolution qui avait tout submergé, Atala, c'est la colombe sortie de l'arche pour voir si le monde est libre ; elle revient, et rapporte au peuple puni et repentant le signe de l'Espérance et de la Foi, le rameau d'olivier. Le monde tressaille, les oiseaux gazouillent et chantent dans tous les cœurs le lever de l'aurore ; le soleil rend son sourire à la verdure et la rosée répand ses perles sur les fleurs consolées. Devancé par cette messagère divine, le Génie du Christianisme sort des ruines; il secoue sa chevelure, revêt sa robe mystique et rentre dans le monde, qui se jette à ses pieds et baise ses mains. Ce sera une éternelle gloire pour l'auteur de ce grand livre d'avoir le premier rendu à la société l'idéal qu'elle avait perdu, le sentiment religieux et spiritualiste qu'elle avait oublié. Ce moment est le plus éclatant, le plus véritablement immortel de la vie de M. de Chateaubriand, parce que ce fut le moment créateur : c'était comme la découverte d'un nouveau monde. L'auteur du Génie du Christianisme ne doit point porter la peine de toutes les faiblesses écloses à l'abri de son nom : fl ne faut pas que nous le rendions coupable de cette religion romanesque que la débilité de notre âge a puisée sur sa bouche d'or. Son livre n'était pas un catéchisme : ce n'était point la religion pratique, la doctrine austère et laborieuse ; mais le poète parlait sa langue ; il faisait la seule prédication possible de son temps;
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il prônait la nature humaine par son côté étemel et le plus sensib e, parle cœur, par l'imagination, par la passion. Il nous ramenait au christianisme par le spiritualisme. L'éclat de son œuvre ne fut pas moins grand dans le monde purement littéraire. Eu ce temps-là un livre était un événement. Nous ne pouvons pas de nos jours, nous figurer quelles passions se donnaient alors carrière sur un mot. Les lettres d'ailleurs étaient le seul refuge de l'exorcice de l'esprit, le seul asile de la liberté. La poésie seule pouvait franchir le cercle tracé autour de la pensée, parce qu'elle avait des ailes. La discussion, ce pain quotidien de notre vie, n'existant pas, c'était dans la littérature que se sauvait la liberté, comme autrefois dans les fables. Le Génie du Christianisme fut comme une invasion dans les anciennes formes ; ce fut la naissance, l'explosion du romantisme. Dans la forme, dans le style, c'était un retour à la nature et à la liberté. C'étaient les rameaux libres sortant du croître des avenues régulières et taillées ; c'étaient les ondes pures brisant le moule des bassins de marbre pour répandre leur indépendance dans les prairies; enfin, dans l'ilée et dans la forme, c'était la renaissance, la résurrection. Il y eut donc dans l'effet incomparable que produisirent ces premières oeuvres, il y eut deux causes: leur beauté propre et le moment de leur apparition. Napoléon devina cette grande force qui venait de se révéler ; il envoya M. de Chateaubr and à la légation de Rome, puis dans le Valais. Mais, le 21 mais 1804, le duc d'Enghien tomba fusillé dans les ossés de Vincennos, et le môme jour M. de Chateaubriand don!<a sa démission. Il rentra dans le grand chemin des voyages, il reprit sa course à travers le monde. De ce pieux et glorieux pèlerinage il rapporta l'« Martyrs elY Itinéraire, et au retour il entra dans l'Académie. Par un paradoxe
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.ge, il y prenait la place d'un régicide. Il refusa de faire l'éloge de Marie-Joseph Chénier. Ce qu'il faut dire
. que dans son discours de réception, qui fut interdit, il avait l'audace de parler de la paix, et ce n'était pas du goût du ir.aitre. M. de Chiteaubr and a;mait trop la liberté pafir bic;i \ivre avec Napoléon ; ces deux natures indomptables ne pouvait, nt passe rencontrer sans se heurter et sans se briser. Retire a la campagne, dans la vallée d'Aulnay, M. de Chateaubriand n'en sortit qu'au moment delà chute de Napoléon, et uîors commença pour lui une nouvelle vie, celle qu'il appelait le troisième acte de son drame.
Co moment de sa carrière est présent à beaucoup de moires Ce n'est pas ici, ce n'est pas dans la maison où : écrivons ces lignes', que ce grand souvenir pour i ait êtr3 pertxc. SI. de Chateaubriand fut la gloire de notre journal : soa génie, sous une nouvelle face, y est écrit en cavn indélébiles; la terrible verve et l'emportement supert>2 q "il déploya dans la polémique serviront d'éternels molèhs. D'autres que nous , ceux qui ont mieux vu et mieux eonn i M. de C.ia'.oaubriand, pourrai nt mieux dire quelle Sj dei'.r H jUa dans le pamphlet et dans le journalisme ; il fa1 1 un nom comme le sien et une main comme la sienne pour prolo.»feCi' le souvenir de cette œuvre de tous 1rs jours et de toutes les heures. Le public, qui absorbe chaque matin c; t éphémère et ingrat travail de nos veilles, ne se demande pas ce qu'il s'y dépense de labe .r, de courage, de persévérance et de cœur. La voix jette toutes ses notes dans l'air, qui n'en renvois pas même l'écho; l'arbre livre une à une ses feuilles à tous les vents du ciel, qui »'en laissent pas même la tract .