Au Journal des Débats
vin CHATEAUBRIAND
A mesure que M. de Chateaubriand entre plus activement dans la vie politique, dans le monde des affaires, nous laissons parler l'histoire. Dans toutes ses vicissitudes, dans toutes ses grandeurs et dans toutes ses disgrâces, nous retrouverons toujours l'amant fidèle de la liberté, le défenseur dévoué et courageux de celle qui, selon ses propres paroles, les vaut et les remplace toutes, la liberté de la presse. A travers les révolutions qui sont tombées au milieu de nous les unes sur les autres, on se rappelle et l'on admire encore les efforts qu'il fit pour rattacher les anciens rois aux institutions nouvelles.
Us ne l'écoutèrent pas. Il avait voulu relier le passé à l'avenir par la main de la liberté ; cette chaîne de salut fut violemment brisée, et le passé retomba dans l'abîme.
Sur le déclin de sa vie, le chantre de la religion et de la royauté se retrouva au milieu des ruines de sa jeunesse; il en conserva le culte, car, comme toutes les âmes nobles, il aimait le malheur ; comme toutes les natures fortes, il éprouvait le besoin de protéger. Il avait une sorte de tendresse chevaleresque pour toutes les grandeurs tombées; et, au milieu des jeux de la force et du hasard, il semblait toujours chercher l'idée morale et libre dans la cause vaincue.
Depuis plusieurs années, M. de Chateaubriand s'était complètement retiré du monde. Cette part de sa vie n'appartenait qu'à lui et à un petit nombre d'élus. C'est la propriété sacrée de l'amitié, au seuil de laquelle l'admiration elle-même doit s'arrêter.
Il est de doux et pieux sentiments envers lesquels le respect se prouve en ne s'exprimant pas. Comme dans cette œuvre du plus grand de nos peintres contemporains, laissons dans le fond du tableau la douce et céleste figure de la Muse, im-
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mobile au-dessus de la tête du poète et l'illuminant du pieux sourire de sa tendresse.
Ce fut dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois, devenu un sanctuaire, que l'auteur de René, que l'Homère de la mélancolie, acheva paisiblement sa vieillesse vénérée. Ce fut là qu'il déroba à l'avenir de sa tombe quelques fragments de ses Mémoires, que recueillirent quelque amis choisis.
Nous en lisions aujourd'hui des passages dans lesquels on rencontre des prophéties d'une réalité effrayante. Ainsi, c'est dans un fragment publié il y a quinze ans que nous lisons ceci :
t L'Europe court à la démocratie. La France est-elle autre » chose qu'une république entravée d'un dictateur? Depuis » David jusqu'à notre temps, les rois ont été appelés; les na- » tions semblent l'être à leur tour... Maintenant la société quitte » la monarchie... les doctrines les plus hardies sur la propriété, » l'égalité, la liberté, sont proclamées soir et matin à la face des » monarques, qui tremblent derrière une triple haie de soldats » suspects. Le déluge de la démocratie les gagne ; Us montent » d'étage en étage, du rez-de-chaussée aux combles de leurs » palais, d'où ils se jetteront à la nage dans le flot qui les en- » gloutira... Mais si l'on touche à la propriété, il en résultera » des bouleversements immenses qui ne s'accompliront pas » sans effusion de sang. La loi du sang et du sacrifice est » partout. ■
Écoutez encore cette prédiction terrible qui déjà a commencé à s'accomplir. Voici ce que dit le prophète : - c Vraisemblablement l'espèce humaine s'agrandira ; mais il » est à craindre que l'homme ne diminue, que quelques facultés » éminentes du génie ne se perdent, que l'imagination, la » poésie, les arts ne meurent dans les trous d'une société-ruche,
» où chaque individu ne sera plus qu'une abeille, une roue r> dans une machine, un atome dans la matière organisée. Si » la religion chrétienne s'éteignait, on arriverait par la liberté » à la pétrification sociale où la Chine est arrivée par l'esdla- 9 vage. »
Dans ces accents sortis du tombeau, on retrouve 31. de Chate iubriand tout entier. Cest le prolestant de la pensée et de là liberté qui, au milieu des déserts comme sous la main de César, arrachait la personne humaine à l'étreinte de la force et du despotisme. C'est la plainte et la révolte du roseau pensant écrasé sous l'univers, mais plus grand que l'univers qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt. Voilà pourquoi, dans ces jours de confusion, nous nous rattachons avec un redoublement d'amour à cette grande mémoire. Avec le voyageur, avec le poêle, avec Fhomme d'action, nous retrouverons t ujours la liberté; elle le suivit dans l'exil, dans les prisons, dans la misère, dans la faim, dans la fièvre, dans l'or et dans la gloire; elle le reconnut à son grand air et à sa noble figure sur les barricades de 1830, où elle l'emporta dans ses bras enthousiastes, et, hier encore, elle l'accompagnait à sa demeure dernière.
Ceux qui ont eu l'honneur de vivre dans l'intimité de M. de Chateaubriand peuvent seuls dire ce qu'il était dans la vie privée. Quant à nous, nous ne pouvons le peindre qu'avec les paroles de René, quand il parle des poètes et qu'il dit :
« Leur vie est à la fois naïve et sublime ; ils célèbrent les » dieux avecune bouche d'or et sontles plus simples des hom- » mes ; ils causent comme des immortels ou comme de petiu > enfants. Ils s'expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent » comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont » des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en » apercevoir,comme des nouveau-nés. »
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Ce fut ainsi qu'il mourut, gravement, simplement, dignement, souriant à l'amitié et à la religion, à une femme, à un prêtre qui pleuraient et priaient lucres de son lit. Entendant le bruit de l'horrible bataille qui se livrait dans Paris, il se réveilla et voulut sortir ; il s'écriait avec la fin de son énergie : « Je veux voir! » Mais les rues n'étaient pas libres. La mort héroïque de l'archevêque de l'aris lui arracha ses dernières larn.es. Quelques jours après, le 4 juillet, il rendit à Dieu son âme immortelle.
Son corps ira reposer sur le rocher solitaire qu'il avait choisi pour lui, auprès de l'Océan qu'il aima toujours. Inclinons-nous devant cette tombe et devant le grand homme dont elle gardera la dépouille. N'oublions pas, ô ingrats, que nous sommes tous ses fils ; qu'il e>t le père de tous ces poètes que nous avons aimés, et aux chants desquels nous avons été bercés. C'est lui qui a ramassé l'âme de notre siècle, abandonnée dans les ruines ; c'est lui qui a ouvert à la Psyché chrétienne les portes de la prison que lui. avait faite le matérialisme, et qui est allé chercher la gouite d'eau du Jourdain pour la rapporter sur ses lèvres de séchées. C'est lui qui nous a rendu la fierté du cœur, le mépris de la réalité, le dédain des aits, l'amour et le culte de l'idéal, source éternelle des grandes vertus. Enfin, n'oublions jamais qu'au nom de Chateaubriand sera toujours associé celui de la liberté, de la liberté de la pensée, de la parole et de l'écriture.
JOHN LEMOINNE
13 juillet 1848.
La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre défendu , dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous rétablit et reconquît le séjour bienheureux, chante. Muse céleste! Sur le sommet sacré d'Oreb et de Sinaï tu inspireras le berger qui le premier apprit à la race choisie comment, dans le commencement, le ciel et la terre sortirent du chaos. Ou si la colline de Sion, le ruisseau de Siloë qui coulait rapidement près l'oracle de Dieu, te plaisent davantage, là, j'invoque ton aide pour mon chant aventureux : ce n'est pas d'un vol tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts d'Aonie, tandis qu'il poursuit des choses qui n'ont encore été tentées ni en prose ni en vers.
Et toi, ô Esprit, qui préfères à tous les temples un cœur droit et pur, instruis-moi, car tu sais! Toi au premier instant tu étais présent: avec tes puissantes ailes éployéos, comme une coiombe tu couvas l'immense abîme et tu le
rendis fécond. Illumine en moi ce qui est obscur, élève et soutiens ce qui est abaissé, afin que de la hauteur de ce grand argument je puisse affirmer l'éternelle Providence et justifier les voies de Dieu aux hommes.
Dis d'abord, car ni le ciel ni la profonde étendue de l'enfer ne dérobent rien à ta vue ; dis quelle cause, dans leur état heureux si favorisé du ciel, poussa nos premiers parents à se séparer de leur Créateur, à transgresser sa volonté pour une seule restriction, souverains qu'ils étaient du reste du monde. Qui les entraîna à cette honteuse révolte ? L'infernal serpent. Ce fut lui dont la malice, animée d'envie et de vengeance, trompa la mère du genre humain : son orgueil l'avait précipité du ciel avec son armée d'anges rebelles, par le secours desquels, aspirant à monter en gloire au-dessus de ses pairs, il se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut s'opposait à lui. Plein de cet ambitieux projet contre le trône et la monarchie de Dieu, il alluma au ciel une guerre impie et un combat téméraire, dans une attente vaine.
Le souverain pouvoir le jeta flamboyant, la tète en bas, de la voûte éthérée; ruine hideuse et brûlante ; il tomba dans le gouffre sans fond de la perdition, pour y rester chargé de chaînes de diamant, dans le feu qui punit : il avait osé défier aux armes le Tout-Puissant! Neuf fois l'espace qui mesure le jour et la nuit aux hommes mortels, lui, avec son horrible bande, fut étendu vaincu, roulant dans le gouffre ardent, confondu, quoique immortel. Mais sa sentence le réservait encore à plus de colère, car la double pensée de la félicité perdue et d'un mal présent à jamais, le tourmente. Il promène autour de lui des yeux funestes, où se peignent une douleur démesurée et la
consternation, mêlées à l'orgueil endurci et à l'inébranlable haine.
D'un seul coup d'œil et aussi 1 in que perce le regard de- anges, il voit le 1 eu triste, dévasté et désert : cedonj ■ horrible, arrondi de toutes parts, comme une grande fournaise flamboyait. De ce? flammes point de lumière! mais des ténèbres visibles servent seulement à découvrir dis Mies de malheur; régions de chagrins, obscurité plaintive, où la paix où le repos ne peuvent jamais habibiter, l'espérance jamais venir, elle qui vient à tous! mais là des supplices sans fin, là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle sans se consumer.
Tel est le lieu que l'éternelle justice prépara pour ces rebelles ; ici elle ordonna leur prison dans les ténèbres extérieures ; elle leur fit cette part trois fois aussi éloignée de Dieu et de la lumière du ciel, que le centre de la création l'est du pôle le plus élevé. Oh! combien cette demeure ressemble peu à celle d'où ils tombèrent!
Là bientôt l'archange discerne les compagnons de sa chute, ensevelis dans les flots et les tourbillons d'une tempête de feu. L'un d*eux se vautrait parmi les flammes à ses côtés, le premier en pouvoir après lui et le plus proche en crime : longtemps après connu en Palestine, il fut appelé Béelzébuth. Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans le ciel) rompant, par ces fières paroles l'horrible silence, commence ainsi :
• Si tu es celui... Mais combien déchu, combien dif férent de celui qui, revttu d'un éclat transcendant parmi les heureux royaumes de la lumière , surpassait en splendeur des myriades de brillants esprits? Si tu es celui qu'une mutuelle ligue, qu'une seule pensée, qu'un
même conseil, qu'une semblable espérance, qu'un péril égal dans une entreprise glorieuse, unirent jadis avec moi, et qu'un malheur égal unit à présent dans une égale ruine, tu vois de quelle hauteur, dans quel abîme nous sommes tombés! tant il se montra le plus puissant avec son tonnerre! Mais qui, jusqu'alors, avait connu l'effet de ces armes terribles! Toutefois, malgré ces foudres, malgré tout ce que le vainqueur dans sa rage peut encore m'infliger, je ne me repens point, je ne me change point : rien (quoique changé dans mon éclat extérieur) ne changera cet esprit fixe, ce haut dédain ne de la conscience du mérite offensé, cet esprit qui me porta à m'élever contre le plus Puissant, entraînant dans ce conflit furieux la force innombrable d'esprits armés qui osèrent mépriser sa domination : ils me préférèrent à lui, opposant à son pouvoir suprême un pouvoir contraire; et, dans une bataille indécise, au milieu des plaines du ciel, ils ébranlèrent son trône.
» Qu'importe la perte du champ de bataille! tout n'est pas perdu. Une volonté insurmontable, l'étude de la vengeance, une haine immortelle, un courage qui ne cédera ni ne se soumettra jamais, qu'est-ce autre chose que n'être pas subjugué? Cette gloire, jamais sa colère ou sa puissance ne me l'extorquera. Je ne me courberai point; je ne demanderai point grâce d'un genou suppliant; je ne déifierai point son pouvoir qui par la terreur de ce bras, a si récemment douté de son empire. Gela serait bas en effet; cela serait une honte et une ignominie au-dessous môme de notre chute' Puisque par le destin, la force des dieux, la substance céleste ne peut périr ; puisque l'expérience de ce grand événement, dans les armes
non affaiblies, ayant gagné beaucoup en prévoyance, nous pouvons, avec plus d'espoir de succès, nous déterminer à faire, par ruse ou par force, une guerre éternelle, irréconciliable, à notre grand ennemi, qui triomphe maintenant, et qui, dans l'excès de sa joie, régnant seul, tient la tyrannie du Ciel. »
Ainsi parlait l'ange apostat, quoique dans la douleur, se vantant à haute voix, mais déchiré d'un profond désespoir. El à lui répliqua bientôt son fier compagnon :
a 0 prince! ô chef de tant de trônes! qui conduisis à la guerre sous ton commandement les séraphins rangés en bataille ! qui, fans frayeur, dans de formidables actions, mis en péril Je Roi perpétuel des cieux et à l'épreuve son pouvoir suprême, soit qu'il le tînt de la force, du I hasard ou du destin; ô chef! je vois trop bien et je maudis l'événement fatal qui, par une triste déroute et une honteuse défaite, nous a ravi le ciel. Toute cette puissante armée est ainsi plongée dans une horrible destruction, autant que des dieux et des substances divines peuvent périr; car la pensée et l'esprit demeurent invin- ; cibles, et la vigueur bientôt revient, encore que toute notre gloire soit éteinte et notre heureuse condition engouffrée ici dans une infinie misère. Mais quoi? Si lui, notre vainqueur {force m'est de le croire le Tout-Puissant, puisqu'il ne fallait rien moins qu'un tel pouvoir pour dompter un pouvoir tel que le nôtre), si ce vainqueur nous avait laisse entiers notre esprit et notre vigneur, afin que nous puissions endurer et supporter fortement nos peines, afin que nous puissions suffire à sa colère vengeresse, ou lui rendre un plus rude service comme ses esclaves par le droit de la guerre, ici, selon
ses besoins, dans le cœur de l'enfer, travailler dans 1« feu, ou porter ses messages dans le noir abîme ? Que nous servirait alors de sentir notre force non diminuée ou l'éternité de notre être, pour subir un éternel châtiment. »
Le grand ennemi répliqua par ces paroles rapides : « Chérubin tombé, être faible et misérable, soit qu'on agisse ou qu'on souffre. Mais sois assuré de ceci : faire le bien ne sera jamais notre tâche ; faire toujours le mal sera notre seul délice, comme étant le contraire de la haute volonté de ceki auquel nous résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien de notre mal, nous devons travailler à pervertir cette fin et à trouver encore dans le bien des moyens du mal. En quoi souvent nous pourrons réussir de manière peut-être a chagriner l'ennemi, et, si je ne me trompe, détourner ses plus profonds conseils de leur but marqué.
» Mais vois ! le vainqueur courroucé a appelé aux portes du ciel ses ministres de poursuites et de vengeance. La grêle de soufre lancée sur nous dans la tempête passée a abattu la vague brûlante qui du précipice du ciel nous reçut tombants. Le tonnerre, avec ses ailes de rouges éclairs et son impétueuse rage, a peut-être épuisé ses traits, et cesse maintenant de mugir à travers l'abîme vaste et sans bornes. Ne laissons pas échapper l'occasion que nous cède le dédain ou la fureur rassasiée de notre ennemi. Vois-tu au loin cette plaine sèche, abandonnée et sauvage, séjour de la désolation, vide de lumière hors de celle que la lueur de ces flammes noires et bleues lui jette pâle et effrayante? Là, tendons à sortir des ballottements de ces vagues de feu ; là, reposons-nous, si le repos peut
habiter là. Rassemblant nos lésions affligées, examinons comment nous pourrons dorénavant nuire à notre inn comment nous pourrons répaivr notre perte, surmonter c.'tte affreuse calamité ; quel renforcement nous pouvons tirer de l'espérance, sinon, quelle résolution du désespoir. »
Ainsi parlait Satan à son compagnon le plus prés de lui, la tête levée au-dessus des vagues, la y. us étincelants; les autres parties de son corps affaissées sur le lac, éten lues lonjnies et larges, flottaient sur un espace dt plusieurs arpents. En grandeur il était aussi énoru.e que celui que les fables appellent, de sa taille monstrueuse, Titanien, ou né de la terre, lequel Ht la guerre à Jupiter; Briarée ou Tiphon, dont la caverne s'ouvrait près de l'ancienne Tarse. Satan égalait encore cette béte de la mer, Léviathan, que Dieu, de toutes ses créatures, fit la plus graude entre celles qui nagent dans le cours de l'Océan : souvent la bête dort sur l'écume norvégienne; le pilote de quelque petite barque égarée au milieu des ténèbres la prend pour une île (ainsi le racontent les matelots) . il fixe l'ancre dans son écorce d'écaillé, s'amarrt sous le vent à son côté, tandis que la nuit investit la mer et retarde l'aurore désirée. Ainsi, énorme en longueur, le chef ennemi gisait enchaîné sur le lac brûlant; jamais il n'eût pu se lever ou soulever sa tète, si la volonté et la haute permission du régulateur de tous les cieux ne l'avaient laissé libre dans ses noirs desseins; afin que, par ses crimes réitérés, il amassât sur lui la damnation, alors qu'il cherchait le mal des autres ; afin qu'il put voir, furieux, que toute sa malice n'avait servi qua faire luire l'infinie bonté, la 'grâce, la miséricorde sur
l'homme par lui séduit, à attirer sur lui-même, Satan, triple confusion, colère et vengeance.
Soudain au-dessus du lac l'archange dressa sa puissante stature : de sa main droite et de sa main gauche les flammes, repoussées en arrière, écartent leurs pointes aiguës, et, roulées en vagues, laissent au milieu une horrible vallée. Alors, ailes déployées, il dirige son vol en haut, pesant sur l'air sombre qui sent un poids inaccoutumé, jusqu'à ce qu'il s'abatte sur la terre aride, si terre était ce qui toujours brûle d'un feu solide, comme le lac brûle d'un liquide feu. Telles apparaissent dans leur couleur (lorsque la violence d'un tourbillon souterrain a transporté une colline arrachée du Pelore ou des flancs déchirés du tonnant Etna) , telles apparaissent les entrailles combustibles et inflammables qui là, concevant le feu, sont lancées au ciel par l'énergie minérale à l'aide des vents, et laissent un fond brûlé, tout enveloppé d'infection et de fumée : pareil fut le sol de repos que toucha Satan de la plante de ses pieds maudits. Béelzôbuth, son -compagnon le plus proche, le suit, tous deux se glorifiant d'être échappés aux eaux stygiennes comme des dieux par leurs propres forces recouvrées, non par la tolérance du suprême pouvoir.
« Est-ce ici la région, le sol, le climat? dit alors l'archange perdu ; est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste? Soit! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s'est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours! salut, horreurs! salut, monde infernal! Et toi, profond
enfer, reçois ton nouveau possesseur. 11 t'apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L'esprit est à soi-même sa propre demeure, il peut faire en soi un ciel de l'enfer, un enfer du ciel. Qu'importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand. Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n'a pas bâti ce lieu pour l'envier; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et, à mon avis, régner est digne d'ambition, même en enfer; mieux vaut régner en enfer que servir dans le ciel.
» Mais laisserons-nous donc nos amis fidèles, les associés, les copartageants de notre ruine, étendus, étonnés, sur le lac d'oubli? Ne les appellerons-nous pas à prendre avec nous la part de ce manoir malheureux, ou, avec nos anmes ralliés, à tenter une fois de plus s'il est eûcore quelque chose à regagner au ciel ou à perdre dans l'enfer? •
Ainsi parlait Satan, et Béelzébuth lui répondit :
« Chef de ces brillantes armées qui par nul autre que le Tout- Puissant n'auraient été vaincues, si une fois elles entendent cette voix, le gage le plus vif de leur espérance au milieu des craintes et des dangers ; cette voix si souvent retentissante dans les pires extrémités, au bord périlleux de la bataille quand elle rugissait : cette voix, signal le plus ras-urant dans tous les assauts, soudain elles vont reprendre un nouveau courage et revivre , quoiqu'elles languissent à présent, gémissantes et prosternées sur le lac de feu, comme nous tout à l'heure assourdis et stupéfaits : qui s'en étonnerait, tombées d'une si pernicieuse hauteur! »
Béelzébuth avait à peine cessé de parler, et déjà le
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grand ennemi s'avançait vers le rivage : son pesant bouclier, de trempe éthérée, massif, large et rond, était rejeté derrière lui; la large circonférence pondait à ses épaules, comme la lune dont l'orbe, à travers un verre optique, est observé le soir par l'astronome toscan, du sommet de Fiesole ou dans le Valdarno, pour découvrir de nouvelles terres, des rivières et des monlagnes sur son globe tacheté. La lance de Satan (près de laquelle le plus haut pin scié sur les collines de Norvège pour être le mât de quelque grand vaisseau amiral ne serait qu'un roseau) lui sert à soutenir ses pas mal assurés sur la marne brûlante ; bien différents de ses pas sur l'azur du ciel! Le climat torride, voûté de feu , le frappe encore d'autres plaies ; néanmoins il endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de la mer enflammée. Là il s'arrête.
Il appelle ses légions, formes d'anges fanés, qui gisent aussi épaisses que les feuilles d'automne jonchant les ruisseaux de Vallombreuse, où les ombrages étruriens décrivent l'arche élevée d'un berceau; ainsi surnagent des varechs dispersés, quand Orion, armé des venls impétueux, a battu les côtes de la mer llouge ; mer dont les vagues renversèrent Busiriset la cavalerie de Memphis, tandis qu'ils poursuivaient d'une haine perfide les étrangers de Gessen, qui virent du sûr rivage les carcasses flottantes, les roues des chariots brisés : ainsi semées abjectes, perdues, les légions gisaient, couvrant le lac, dans la stupô faction de leur changement hideux.
Satan élève une si grande voix que tout le creux de l'enfer en retentit.
« Princes, potentats, guerriers, fleurs du ciel jadis à Vous , maintenant perdu ! une stupeur telle que celle-ci
LE t'.YKADIS PERDU «
peut-elle saisir dos esprit? éternels, ou avez-rons choisi ce lieu apr's les fatigues de la bataille, pour reposer votre Yaieur lassée, pour la douceur que tous trouver à dormir ici, comme dans les vallées du ciel? ou bien, dans cette abjecte posture, avez-vous juré d'adorer le vainqueur? Il contemple à présent chérubins et séraphins, roulant dans le gouffre, armes et enseignes brisées, jusqu'à ce que bientôt ses rapides ministres, découvrant des portes du ciel leur avantage et descendant, nous foulent aux pieds ainsi languissants, ou nous attachent à coups de foudre au fond de cet abîme. Éveillezvous ! levez-vous ! ou soyez à jamais tombés ! »
Us l'entendirent et furent honteux et se levèrent sur 1 aile, comme quand des sentinelles accoutumées à veiller au devoir , surprises endormies par le commandant qu'elles craignent, se lèvent et se remettent ellesmêmes en faction avant d'être bien éveillées. Non que ces ts ignorent le malheureux état où ils sont réduits, ou qu'ils ne sentent pas leur- affreuses tortures ; mais bientôt ils obéissent innombrables à la voix de leur général.
Gomme quand la puissante verge du fils d'Amram, au jour mauvais de l'Egypte, passa ondoyante le long du rivage, et appela la noire nuée de sauterelles, touées par le vent d Orient, qui se suspendirent sur le royaume de l'i pie Pharaon de même que la nuit et enténébrèrent toute la terre du Nil : ainsi, sans nombre, furent aperçus ces mauvais anges, planant sous la coupole de l'enfer, entre les inférieures, les supérieures et les environnante* flammes, jusqu'à ce qu'à un signal donné, la lance levée droite de leur grand sultan, ondoyant pour diriger leu. course, ils s'abattent, d'un égal balancement, sur le sou-
fre affermi, et remplissent la plaine, lis formaient une multitude telle que le Nord populeux n'en versa jamais de ses flancs glacés pour franchir le Rhin ou le Danube, alors que ses lils barbares tombèrent comme un déluge sur le Midi, et s'étendirent, au-dessous de Gibraltar, jusqu'aux sables de la Libye.
Incontinent de chaque escadron et de chaque bande, les chefs et les conducteurs se hâtèrent là où leur grand général s'était arrêté. Semblables à des dieux par la taille et par la forme, surpassant la nature humaine, royales dignités, puissances, qui siégeaient autrefois dans le ciel, sur des trônes : quoique dans les archives célestes on ne garde point maintenant la mémoire de leurs noms, effacés et rayés, par leur rébellion, dn livre de vie. Ils n'avaient pas ',jCore acquis leurs noms nouveaux parmi les fils d'Eve ; mais, lorsque, errant sur la terre, avec la haute permission de Dieu pour l'épreuve de l'homme, ils eurent, à force d'impostures et de mensonges, corrompu la plus grande partie du genre humain, ils persuadèrent aux créatures d'abandonner Dieu, leur créateur, de transformer souvent la gloire invisible de celui qui les avait faits, dans l'image d'une brute ornée de gaies religions pleines de pompes et d'or, et d'adorer les démons pour divinités : alors ils furent connus aux hommes sous différents noms et par diverses idoles, dans le monde païen.
Muse, redis-moi ces noms alors connus : qui le premier, qui le dernier se réveilla du sommeil sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand empereur ; quels chefs, les plus près de lui en mérites, vinrent un à un où il se tenait sur le rivage chauve, tandis que la foule, pêle-mêle, se tenait encore au loin.
C;s chefs furent ceux qui, sortis du puits de l'enfer, rôYant pour saisir leur proie sur la terre, eurent l'audace, longtemps après, de fixer leurs sièges auprès de celui de Dieu, leurs autels contre son autel, dieux adorés parmi les nations d'alentour; et ils osèrent habiter près de Jéhovah, tonnant hors de Sion, ayant son trône au milieu des chérubins : souvent même ils placèrent leurs châsses jusque dans son sanctuaire, abominations et avec des choses maudites, ils profanèrent ses rites sacrés, ses fêtes solennelles, et leurs ténèbres osèrent affronter sa lumière.
D'abord s'avance Moloch, horrible roi, aspergé du sang des sacrifices humains, et des larmes des p^res et des nères, bien qu'à cause du bruit des tambours et des timbales retentissantes, le cri de leurs enfants ne fût pas entendu, lorsque à travers le feu ils passaient à l'idole grimée. Les Ammonites l'adorèrent dans Rabba et sa plaine humide ; dans Argob et dans Basan, jusqu'au couraut de i'Arnon le plus reculé : non content d'un si audacieux voisinage, il amena, par fraude, le très-sage cœur de Salomoa à lui bâtir un temple droit en face du temple de Dieu, sur cette montagne d'opprobre; et il fit son bois sacré de la riante vailée d'Hinnon, de là nommée Tophet et la noire Géenne, type de l'enfer.
Après Moloch vient Chamos, l'obscène terreur des fils de Moab, depuis Aroer à Nébo et au désert du plus méridional Abarim; dans Hesébon et Héronaïm, royaume de Séon, au delà de la retraite fleurie de Sibma, tapissée de vignes, et dans Éléalé, jusqu'au lac Asphaitite. Chamos s'appelait aussi Péor, lorsqu'à Sittim il incita les Israélites dans leur marche du Nil, à lui faire de lubriques obla- Uons qui leur coûtèrent tant de maux. De là il étendit ses
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lascives orgies jusqu'à la colline du Scandale, près du ijois de l'homicide Molocli, l'impudicité tout près de la haine; le pieux Josias les chassa dans Feuler.
Avec ces divinités, vinrent celles qui, du bord des flots de l'antique Euphrate jusqu'au torrent qui sépare l'Egypte de la terre de Syrie, portent les noms généraux de Baal et d'Astaroth ; ceux-là mâles, celles-ci femelles : car les esprits prennent à leur gré l'un ou l'autre sexe, ou tous les deux à la fois; si ténue et si simple est leur essence pure : elle n'est ni liée ni cadenassée par desjointures et des membres, ni fondée sur la fragile force des os, comme la lourde chair ; mais dans telle forme qu'ils choisissent, dilatée ou condensée, brillante ou obscure, ils peuvent exécuter leurs résolutions aériennes , et accomplir les œuvres de l'amour ou de la haine. Pour ces divinités, les enfants d'Israël abandonnèrent souvent leur force vivante, et laissèrent infréquenté son autel légitime, se prosternant bassement devant des dieux animaux. Ce fut pour cela que leurs tètes, incliné s aussi bas dans les batailles, se courbèrent devant la lance du plus méprisable ennemi.
Avec ces divinités en troupe, parut Astoreth, que les Phéniciens nomment Astarté, reine du cleT,~ornée d'un croissant; à sa brillante image, nuitamment en présence de la lune, les vierges de Sidon paient le tribut de leurs vœux et de leurs chants. Elle ne fut pas aussi non chantée dans Sion, où son temple s'élevait sur le mont d'Iniquité : temple que bâtit ce roi, ami des épouses, dont le cœur, quo;que grand, séduit par de belles idolâtres, tomba devant d'infâmes idoles.
A In suite d'Astarté vint Thammuz, dont l'annuelle blessure dans le Liban attire lès" eunes Syriennes ,
LE PARADIS PERDU l",
pour gémir sur sa de.-tinée dans de tendres complaintes, pendant tout un jour d'été ; tandis que le tranquille Adonis, échappant de sa roche native, roule à la mer son onde supposée rougie du sang de Thammuz, blessé tous les ans. Cette amoureuse histoire in.ecta de la même ardeur les filles de Jérusalem, dont les molles voluptés, sous le sacré portique, furent vues d'Ézéchiel, lorsque, conduit par la vi-ion, ses yeux découvrirent les noires idolâtries de l'infidèle Juda.
Après Thammuz, il en vint un qui pleura amèrement, quand l'Arche captive mutila sa stupide idole , tète et mains émondées dans son propre sanctuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba à plat et fit honte à ses adorateurs : Dagoji est son nom ; monstre marin, homme par le haut, poisson par le bas. Et cependant son temple, élevé haut dans Azot, fut redouté le long des côtes de la Palestine, dans Gath et Ascalon, et Accaron, et jusqu'aux bornes de la frontière de Gazar.
Suivait Rimnon , dont la' délicieuse demeure était la charmante Dimas , sur les bords fertiles d'Abbana et de Pharphar, courants limpides. Lui aussi rut hardi contre la maison de Dieu : une fors il perdit un lépreux et gagna un roi, Achaz, son imbécile conquérant, qu'il engagea à mépriser l'autel du Seigneur et à le déplacer pour un autel à la syrienne, sur lequel Achaz brûla ses odieuses offrandes et adora les dieux qu'il avait vaincus.
Après ces démone, parut la bande de ceux qui. sous des noms d'antique renommée, Osiris, Isis, Orus et leur train, monstrueux en figures et en sorcelleries, abusèrent la fanatique Egypte et ses prêtres qui cherchèrent leurs
divinités errantes, cachées sous des formes de bêtes plutôt que sous des formes humaines.
Point n'échappa Israël à la contagion, quand d'un cr emprunté il forma le veau d'Oreb. Le roi rebelle doubla ce péché à Bethel et à Dan, assimilant son Créateur au bœuf paissant ; ce Jehovah qui, dans une nuit, lorsqu'il passa dans sa marche à travers l'Egypte, rendit égaux d'un seul coup ses premiers-nés et ses dieux bêlants.
JBélial. parut le dernier; plus impur esprit, plus grossièrement épris de l'amour du vice p3ur le vice même ne tomba du ciel. Pour Bélial, aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma : qui cependant est plus souvent que lui dans les temples et sur les autels, quand le prêtre devient athée comme les fils d'Éli, qui remplirent de prostitutions et de violences la maison de Dieu ? 11 règne aussi dans les palais et dans les cours, dans les villes dissolues où le bruit de la débauche, de l'injure et de l'outrage, monte au-dessus des plus hautes tours; et quand la nuit obscurcit les rues, alors vagabondent les lils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin ; témoins les rues de Sodome, et cette nuit dans Gabaa, lorsque la porte hospitalière exposa une matrone pour éviter un rapt plus odieux.
Ces démons étaient les premiers en rang et en puissance; le reste serait long à dire, bien qu'au loin renommé; dieux d'Ionie, que la postérité de Javan tint pour dieux, mais confessés dieux plus récents que le Ciel et la Terre, leurs parents vantés : Titan, premier-né du ciel avec son énorme lignée et son droit d'aînesse usurpé par Saturne, plus jeune que lui; Saturne traité de la même sorte par le plus puissant Jupiter, sou propre dis et fils
de Rhée; ainsi Jupiter, usurpant, régna. Ces dieux d'abord connus en Crète et sur l'Ida, de là sur le sommet neigeux du froid Olympe , gouvernèrent la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, ou sur le rocher de Delphes, ou dans Dodone, et dans toutes les limites de la terre Dorique. L'un d'eux, avec le vieux Saturne, fuit sur l'Adriatique aux champs de l'Hespérie, et par delà la Celtique, erra dans les îles les plus reculées.
Tous ces dieux, et beaucoup d'autres, vinrent en troupe, mais avec des regards baissés et humides, tels cependant qu'on y voyait une obscure lueur de joie d'avoir trouvé leur chef non désespéré, de s'être trouvés euxmêmes non perdus dans la perdition même. Ceci refléta sur le visage de Satan comme une coul ur douteuse -, mais bientôt reprenant son orgueil accoutumé, avec de fautes paroles qui avaient l'apparence, non la réalité de la dignité, il ranime doucement leur défaillant courage et dissipe leur crainte.
Alors sur-le-champ il ordonne qu'au bruit guerrier des clairons et des trompettes retentissantes, son puissant étendard soit levé. Cet orgueilleux honneur est réclamé comme un droit par Azazel, grand chérubin ; il déferle de l'hast brillant l'enseigne impériale, qui, haute et pleinement avancée , brille comme un météore s'écoulant dans le vent : les perles et le riche éclat de l'or y blasonnaient les armes et les trophées séraphiques. Pendant tout ce temps l'airain sonore souffle des sons belliqueux, auxquels l'universelle armée renvoie un cri qui déchire la concavité de l'enfer, et épouvante au delà l'empire du Chaos et de la vieille Nuit.
En un moment, à travers les ténèbres, sont vues d' .
mille bannières qui s'élèvent dans l'air avec des couleurs • orientales ondoyantes. Avec ces bannières se dresse une forêt énorme de lances ; et les casques pressés apparaissent, et les boucliers se serrent dans une épaisse ligne d'une profondeur incommensurable. Bientôt les guerriers se meuvent en phalange parfaite, au mode dorien des fl Tites et des suaves haut-bois : un tel mode élevait à la hauteur du plus noble calme les héros antiques, s'arniaut pour le combat; au lieu de la fureur, il inspirait une valeur réglée, ferme, incapable d'être entraînée, par la crainte de la mort, à la fuite ou à une retraite honteuse. Cette harmonie ne manque pas de pouvoir pour tempérer et apaiser, avec des accords religieux, les pensées troublée.-, pour chasser l'angoisse, et le doute, et la frayeur, et le chagrin, et la peine des esprits mortels et immortels.
Ainsi respirant la force unie, avec un dessein fixé, marchaient en silence les anges déchus, au son du doux pipeau qui charmait leurs pas douloureux sur le sol brûlant; et alors, avancés en vue, ils s'arrêtent; horrible front d'effroyable longueur, étincelant d'armes, à la ressemblance des guerriers de jadis, rangés sous le bouclier et la lance, attendant l'ordre que leur puissant général avait à leur imposer. Satan, dans les files armées, darde son regard expérimenté, et bientôt voit à travers tout le bataillon la tenue exacte de ces guerriers, leurs visages et leurs statures comme celles des dieux : leur nombre finalement il résume.
Et alors son cœur se dilate d orgueil, et, s endurcissant dans sa puissance, il se glorifie; car, depuis que l'homme fut créé, jamais force pareille n'avait été réunie en corps;
nommée auprès de celle-ci, elle ne mériterait pas qu on s'y arrêtât plus qu'à cette petite infanterie combattue pa les yrues; quand même on y ajouterait la race gigantesque de Phlégra avec la race héroïque qui lutta devant Thèbes et llion, où, de l'un et de l'autre côté, se mêlaient dos dieux auxiliaires ; quand on y joindrait ce que le roman ou la fable raconte du fils d'Uther entouré de chevaliers bretons et armoricains; quand on rassemblerait tous ceux qui, depuis, baptisés ou infidèles, joùtt'rciit dans Aspremont, ou Montauban, ou Damas, ou Maroc, ou Trébisonde, ou ceux que Biserte envoya de la rive africaine, lorsque Gharlemagne, avec tous ses pairs, tomba près de Fontarabie .
Ainsi cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant sou redoutable chef. Celui-ci, au-dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement do minuteur, s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé, un excès de gloire obscurcie : somme lorsque le soleil, nouvellement kvé, tondu de ses rayons, regarde à travers l'air horizontal et brumeux; ou tel que cet astre derrière la lune, dans une sombre éclipse, répand un crépuscule funeste sur la moitié des peuples, et, par la frayeur des révolutions, tourmente les rois; ainsi obscurci, brillait encore audessus de tous ses compagnons l'archange. Mais son visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre, et l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un courage indompté et d'un orgueil patient, veille Ja vengeance. Cruel était son œil; toutefois ils'enéchap-
pait des signes de remords et de compassion, quand Satan regardait ceux qui partagèrent, ou plutôt ceux qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents dans la béatitude), condamnés maintenant pour toujours à avoir leur lot dans la souffrance ! millions d'esprits mis pour sa faute à l'amende du ciel, et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, néanmoins demeurés fîd,' les combien que leur gloire flétrie. Comme quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de la montagne, avec une tète passée à la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brûlée.
Satan se prépare à parler ; sur quoi les rangs doublés des bataillons se courbent d'une aile à l'autre aile, et l'entourent à demi de tous ses pairs : l'attention les rend muels. Trois fois il essaie de commencer-, trois fois, en dépit de sa fierté, des larmes telles que les anges en peuvent pleurer, débordent. Enfin des mots entrecoupés de soupirs forcent le passage.
« 0 myriades d'états immortels! 6 puissances qui n'avez de pareil qne le Tout-Puissant! il ne fut pas inglorieux ce coubat, bien que l'événement fût désastreux, commj l'attestent ce séjour et ce terrible changement, odLux à exprimer. Mais quelle faculté d'esprit, prévoyant et présageant d'après la profondeur de la connaissance du passé ou du présent, aurait craint que la force uuie de tant de dieux, de dieux tels que ceux-ci, fût jamais repoussée? Car qui peut croire même après cette défaite, que toute ces légions puissantes, dont l'exil a rendu le ciel vide, manqueront à se relever ef à reconquérir leur séjournatal? Quant à moi, toute l'rnrjée céleste est témoin
si des conseils divers, ou des dangers par moi évités, ont ruiné nos espérances. Mais celui qui règne monarque dans le ciel était jusqu'alors demeuré en sûreté assis sur son trône, maintenu par une ancienne réputation, par le consentement ou l'usage; il nous étalait en plein son faste royal; mais il nous cachait sa force, ce qui nous tenta à notre tentative et causa notre chute.
» Dorénavant nous connaissons sa puissance et nous connaissons la nôtre, de manière à ne provoquer ni à craindre une nouvelle guerre provoquée. Le meilleur parti qui nous reste est de travailler dans un secret dessein, à obtenir de la ruse et de l'artifice ce que la force n'a pas effectué, afin qu'à la longue il apprenne du moins ceci de nous : Celui qui a vaincu par la force n'a vaincu qu'à moitié son ennemi.
» L'espace peut produire de nouveaux mondes : à ce sujet un bruit courait dans le ciel, qu'avant peu le Tout- Puissant avait l'intention de créer et de placer dans cette création une race que les regards de sa préférence favoriseraient à l'égard des fils du ciel. Là, ne fût-ce que pour découvrir, se fera peut-être notre première irruption ; là ou ailleurs : car ce puits infernal ne retiendra jamais des esprits célestes en captivité, ni l'abîme ne les couvrira longtemps de ses ténèbres. Mais ces projets doivent être mûris en plein conseil. Plus d'espoir de paix, car qui songerait à la soumission ? Guerre donc ! guerre ouverte ou cachée doit être résolue. »
Il dit; et, pour approuver ses paroles, volèrent en l'air des millions d'épées flamboyantes, tirées de dessus la cuisse des puissants chérubins ; la lueur subite au loin à l'en our illumine l'enfer : les démons poussent des cris
Ue rage contre le Très-Haut, et, furieux, avec leurs armes saisies, ils sonnent sur leurs boucliers retentissants le glas de guerre, hurlant un défi à la voûte du ciel.
A peu de distance s'élevait une colline dont le sommet terrible rendait, par intervalles, du feu et une roulante fumée ; le reste entier brillait d'une croûte lustrée, indubitable signe que dans les entrailles de cette colline était cachée une substance métallique, œuvre du soufre. Là, sur les ailes de la vitesse, une nombreuse brigade se hâte, de même que des bandes de pionniers, armés de pics et de bêches, devancent le camp royal pour se retrancher en plaine ou élever un rempart. Mammon les conduit ; Mammon, le moins élevé des esprits tombés du ciel, car, dans le ciel même, ses regards et ses pensées étaient toujours dirigées en bas; admirant plus la richesse du pavé du ciel où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée dont on jouit dans la vision béatifique. Par lui d'abord, les hommes aussi, et par ses suggestions enseignés, saccagèrent le centre de la terre, et avec des mains impies pillèrent les entrailles de leur mère, pour des trésors qu'il vaudrait mieux cacher. Bientôt la bande de Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne, et extrait de ses flancs des côtes d'or. Personne ne doit s'étonner si les richesses croissent dans l'enfer; ce sol est plus convenable au précieux poison. Et ici que ceux qui se vantent des choses mortelles et qui, s'en émerveillant, disent Babel et les ouvrages des rois de Memphis; que ceux-là apprennent combien leurs plus grands monuments de renommée, de Carre et d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouva : ils accomplissent en une heure ce que dans un siècle les rois,
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avec des labours incessants et des mains innombrables, achèvent ù peine.
T:»ut a 'ipivs, sur la plaine, dans maints fourneaux préparés, sous lesquels passe une veine de feu liquide, écJusôe du lac, uns; seconde troupe, avec un art prodigieux, fait fondre le minerai massif, sépare chaque espèce et écume les scories des lingots d'or. Une troisième troupe aussi proraptement forme dans la terre des moules variés, et de la matière des bouillants creusets, par une dérivation étonnante, remplissent chaque profond recoin : ainsi dans l'orgue, par un seul souffle de Yent divisé entre plusieurs rangs de tuyaux, tout le jeu respire.
Souùain un immense édifice s'éleva de la terre, comme une exhalaison, au son d'une symphonie charmante et de douces voix : édifice bâti ainsi qu'un temple, où Lut autour étaient placés des pilastres et des colonnes doriques surchargées d'une architrave d'or : il n'y manquait ni corniches, ni frises avec des reliefs gravés en bosse. Le plafond était d'or ciselé. Ni Babylone, ni Memphis, dans toute leur gloire, n'égalèrent une pareille magnificence pour enchâsser Bélus ou Sérapis, leurs dieux, ou pour introniser leurs rois, lorsque l'Egypte et l'Assyrie rivalis lient de luxe et de richesses.
La masse ascendante arrêta fixe sa majestueuse hauteur; et sur-le-champ les portes, ouvrant les battants de bronze, découvrent au large en dedans ses amples espaces sur un pavé nivelé et poli. Sous l'arc de la voûte pendent, par une subtile magie, plusieurs files de lampes éloilées etd'étincelanls falols.qui, nourris de naphle, aile, émanent !a lumière comme un firmament.
La foule empressée entre en admirant, et les uns van-
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teut l'ouvrage, les autres l'ouvrier. La main de cet architecte fut'connue dans le ciel par la structure de plusieurs hautes tours où des anges, portant le sceptre, faisaient eur résidence et siégeaient comme des princes : le Molarque Suprême les éleva à un tel pouvoir, et les chargea de gouverner, chacun dans sa hiérarchie, les milices brillantes.
Le même architecte ne fut point ignoré ou sans adorateurs dans l'antique Grèce; et, dans la terre d'Ausonie, les hommes l'appelèrent Mulciber. Et la fable disait comme il fut précipité du ciel, jeté par Jupiter en courroux par-dessus les créneaux de cristal : du matin jusqu'au midi il roula, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; et avec le soleil couchant, il s'abattit du zénith, comme une étoile tombante, dans Lemnos, île de l'iEgée : ainsi les hommes le racontaient, en se trompant, car la chute de Mulciber, avec cette bande rebelle, avait eu lieu longtemps auparavant. Il ne lui servit de rien à présent 4'avoir élevé de hautes tours dans le ciel ; il ne se sauva point à l'aide de ses machines ; mais il fut envoyé la tête la première, avec sa horde industrieuse, bâtir dans l'enfer.
Cependant les hérauts ailés, par le commandement du souverain pouvoir, avec un appareil redoutable et au km des trompettes, proclament dans toute l'armée la (invocation d'un conseil solennel qui doit se tenir incontinent à Pandaemonium, la grande capitale de Satan et de ses pairs. Leurs sommations appellent de chaque bande et de chaque régiment régulier les plus dignes en rang ou en mérite; ils viennent aussitôt, par troupes de cent et de mille, avec leurs cortèges. Tous les abords
sont obstrues; les portes et les larges parvis s'encombrent, mais surtout l'immense salle (quoique semblable à un champ couvert, où de vaillants champions étaient accoutumés à chevaucher en armes, et devant le siège du soudan, à défier la fleur de la chevalerie païenne au combat à mort ou au courre d'une lancej. L'essaim des esprits fourmi "e épais, à la fois sur la terre et dans l'air froissé du sifflement de leurs ailes bruyantes. Au printemps, quand le soleil marche avec le Taureau, des abeilles répandent en grappes autour de la ruche leur populeuse jeunesse : elles voltigent çà et là parmi la fraîche rosée et les fleurs, ou sur une planche unie, faubourg de leur citadelle de paille, nouvellement frottée de baume; elle? discourent et délibèrent de leurs affaires d'État ; aussi épaisse la troupe aérienne fourmillait et était serrée, jusqu'au moment du signal donné.
Voyez la merveille! Ceux qui paraissaient à présent surpasser en grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les plus petits nains, s'entassent sans nombre dans un espace étroit : ils ressemblent à la race des pygmées, au delà de la montagne de l'Inde, ou bien à des fées dans leur orgie de minuit, à la lisièrtd'uue forêt ou au bord d'une fontaine, que quelquepaysan en retard voit ou rêve qu'il voit, tandis que sur sa tèie la lune siège arbitre et incline plus près de la terre sa pâle course : appliqués à leurs danses ou à leurs j'ur, ces esprits légers charment l'oreille du paysan avec une agréable musique; son cœur bat à la fois de joie et defrayeur.
Ainsi des esprits incorporels réduisirent à la plus petite proporf..c;i leur stature immense, et furent au large.
quoique toujours sans nombre, dans la salle de celle cour infernale. Mais loin dans l'intérieur, et dans leurs propres dimensions, semblables à eux-mêmes, les grands seigneurs séraphiques et chérubins se réunissent en un lieu retiré et en secret conclave; mille demi-dieux assis sur des sièges d'or, conseil nombreux et co plel! Après un court silence et la semonce lue, la grande délibération commença.
Haut, sur un trône d'une magnificence royale, qui effaçait de beaucoup en éclat la richesse d'Ormus et de Tlnde, ou des contrées du splendide Orient, dont la main la plus opulente fait pleuvoir sur ses rois barbares les perles et l'or, Satan est assis, porté par le mérite à eette mauvaise prééminence. Du désespoir si haut élevé au delà de l'espérance, il aspire encore plus haut : insatiable de poursuivre une vaine gloire contre les cieux, et non instruit par son succès, il déploya de la sorte ses imaginations orgueilleuses :
« Pouvoirs et Dominations! divinités du ciell puisque aucune profondeur ne peut retenir dans ses abîmes une vigueur immortelle, quoique opprimés et tombés, je ne regarde pas le ciel comme perdu. De cet abaissement, des vertus célestes relevées paraîtront plus glorieuses e<
plus redoutables que s'il n'y avait pas eu de chute, e» rassurées par elles-mêmes contre la crainte d'une seconde catastrophe. Un juste droit et les lois fixées du ciel m'ont d'abord créé votre chef, ensuite un choix libre et ce qui, en outre, dans le conseil ou dans le combat, a été acheté de quelque valeur : cependant notre malheur est du moins jusque-là assez bien réparé, puisqu'il m'a établi beaucoup plus en sûreté sur un trône non envié, cédé d'un plein consentement. Dans le ciel, le plus heureux état qu'une dignité accompagne peut attirer la jalousie de chaque infrieu"; mais ici qui envierait celui que la plus haute place expose le plus en avant, comme votre boulevard, aux coups du Foudroyant, et le condamne à la plus forte part des souffrances sans terme? Là où il n'est aucun bien à disputer, là aucune dhpute ne peut naître des factions; car nul sûrement ne réclamera la préséance dans l'enfer, nul dont la portion du présent malheur est si petite, par un esprit ambitieux, n'en convoitera une plus grande. Donc, avec cet avantage pour l'union, et cette constante fidélité, et cet accord plus ferme qu'il ne peut fftfe dans le ciel, nous venons maintenant réclamer notre juste héritage d'autrefois; plus assurés de prospérer que si la prospérité nous en assurait elle-même. Et quelle voie est la meilleure, la guerre ouverte, ou la guerre cachée ? C'est ce que nous débattons à présent. Que celui qui peut donner un avis, parle. » Satan se tut; et près de lui Moloch, roi portant le sceptre, se leva; Moloch, le plus fort, le plus furieux des esprits qui combattirent dans le ciel; à présent, plus furieux par le désespoir. Sa prétention est d'être réputé égal en force à l'Éternel, et, plutôt que d'être moins, il ne se souciait
pas du tout d'exister : délivré de ce soin d'être, il était délivré de toute crainte. De Dieu ou de l'enfer, ou de pire que l'enfer, il ne tenait compte; et, d'après cela, il prononça ces mots :
c Mon avis est pour la guerre ouverte : aux ruses trèsinexpert, point ne m'en vante. Que ceux-là qui ont besoin trament, mais quand il en est besoin, non à présent. Car, tandis qu'ils sont assis complotant, faudra-t-il que des millions d'esprits, qui restent debout armés et soupirant après le signal de la marche, languissent ici, fugitifs du ciel, et acceptent pour leur demeure cette sombre et infâme caverne de la honte, prison d'une tyrannie qui règne par nos relardements ! Non : plutôt armés de la furie et des flammes de l'enfer, tous à la fois, au-dessus des remparts du ciel, préférons de nous frayer un chemin irrésistible, transformant nos tortures en des armes affreuses contre l'auteur de ces tortures. Alors, pour répondre au bruit de son foudre tout-puissant, il entendra le tonnerre infernal, et pour éclairs il verra un feu noir et l'horreur lancés d'une égale rage parmi ses anges, son trône même enveloppé du bitume du Tartare et d'une flamme étrange, tourments par lui-même inventés. Mais peut-être la route parait difficile et roide pour escalader à tire d'ailes un ennemi plus élevé ! Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breuvage assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas encore) que de notre propre mouvement nous nous élevons à notre siég natif; la descente et la chute nous sont contraires Dernièrement , lorsque le lier ennemi pendait sur noir arrière-garde rompue, nous insultant, et qu'il nous pour suivait à travers le gouffre, qui n'a senti avec quelle cou-
trainte et quel vol laborieux nous nous coulions bas ainsi? L'ascension est donc aisée.
» On craint l'événement : faudra-t-il encore provoquer notre plus fort à chercher quel pire moyen sa colère peut trouver à notre destruction, s'il est en enfer une crainte d'être di'truit davantage? Que peut-il y avoir de pis que d'habiter ici^chassés de la félicité, condamner dans ce gouffre abhorré à un total malheur ; dans et gouffre où. les ardeurs d'un feu inextinguible doivent nom éprouver sans espérance de finir, nous les vassaux de la colère, quand le fouet inexorable et l'heure de la torture nous appellent au châtiment? Plus détruits que nous le sommes, nous serions entièrement anéantis ; il nnus faudrait expirer. Que craignons-nous donc? Pourquoi balancerions-nous à allumer son plus grand courroux qui, monté à la plus grande fnrnnr, nmis pnn/^jrnprajt fit annihilerait à la fois nQtf e substance ? beaucoup pins hftnrenx i être misérables et éternels! Ou, si notre subst ellement divine et ne peut cesser d être, nous sommes dans la pire condition de ce côté-ci du néant, et nous avons la preuve que notre pouvoir suffit pour troubler son ciel et pour alarmer par des incursions perpétuelles son trône fatal, quoique inaccessible : si cen'est là ta
Victoire, jum "in s ç.'pst vpngpnnpp «
11 finit en sourcillant ; et son regard dénonçait une vengeance désespérée, une dangereuse guerre p:ur tout ce qui serait moins que des dieux. Du côté opposé se leva Bélial, d'uue contenance plus gracieuse et plus humaine.
Les cieux n'ont pas perdu une plus belle créature : il semblait créé pour la dignité et les grands exploits ; mais
en lui tout était faux cl vide, que sa langue distillât la manne, qu il pût luire passer la plus mauvaise raison pour la meilleure, embrouiller et déconcerter les plus mûrs conseils. Car ses pensées étaient basses ; ingénieux aux vices, mais oraii.tif et îent aux actions plus nobles : toutefois it plaisait à l'oreille, et. avec un accent persuasif, il commença ainsi :
« Je serais beaucoup pour la guerre ouverte, ô pairs, comme ne restant point en arrière en fait de haine, si ce qui a été allégué comme principale raison pour nous déterminer à Une guerre immédiate n'était pas plus' propre à m'en dissuader et ne me semblait être de sinistre augure pour tout le succès; celui qui excelle le plus dans les faits d'armes, plein de méfiance dans ce qu'il conseille et dans la chose en quoi il excelle, fonde son courage sur le désespoir et sur un entier anéantissement coume le but auquel il vise après quelque cruelle revanche.
« Premièrement, quelle revanche? Les tours du ciel sont remplies de gardes armés qui rendent tout accès impossible. Souvent leurs légions campent au bord de l'abîme, ou d'une aile obscure f millent au loin et au large les royaumes de la nuit, sans crainte de surprise. Quand nous nous ouvrirons un chemin par la force , quand tout l'enfer sur nos pas se lèverait dans la plus noire insurrection pour confondre la plus pure lumière du ciel, notre grand ennemi tout incorruptible demeurerait encore sur son trône non souillé, et la substance éthérée, Incapable de tache, saurait bientôt expulser son mal et purger le ciel du feu intéreur.
» Ainsi repousses, notre finale espérance est un plat
LE PAKADIS PERDU 31
désespoir : il nous faut exciter le Tout-Puissant vainqueur à épuiser toute sa rage et à en finir avec nous; nous devons mettre notre soin à n'être plus ; triste soin ! Car qui voudrait perdre, quoique remplies de douleur, cotte substance intellectuelle, ces pensées qui errent à travers l'éternité, pour périr englouti et perdu dans les larges entrailles de la nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement? Et qui sait, môme quand cela serait bon, si notre ennemi courroucé peut et veut nous donner cet anéantissement? Comme il le peut est douteux; comme il ne le voudra jamais est sûr. Voudra-t-il, lui si sage, lâcher à la fois son ire, apparemment par impuissance et par distraction, pour accorder à ses ennemis ce qu'ils désirent, et pour anéantir dans sa colère ceux que sa colère sauve afin de les punir sans fin?
» Qui nous arrête donc ? disent ccuk qui conseillent la guerre. Nous sommes jugés, réservés, destinés à un éternel malheur. Quoi que nous fassions, que pouvons-nous souffrir de plus, que pouvons-nous souffrir de pis?
* Est-ce donc le pire des états que d'être ainsi siégeant, ainsi délibérant, ainsi en armes? Ah! quand nous fuyions vigoureusement, poursuivis et frappés du calamiteux tonnerre du ciel, et quand nous suppliions l'abîme de nous abriter, cet enfer nous paraissait alors un refuge contre ces blessures; ou quand nous demeurious enchaînés sur le lac brûlant, certes, c'était un pire état ! — Que serait-ce si l'haleine qui alluma ces pâles feux se réveillait, leur soufflait une septuple rage, et nous rejetait dans les llammes? ou si, là-haut, la vengeance intermittente réarmait sa droite rougie pour nous tourmenter? Que serait-ce si tous ses trésors s'ouvraient et
si ce firmament de l'enfer versait ses cataractes de feu; horreurs suspendues, menaçant un jour nos tètes de leur effroyable chute? Tandis que nous projetons ou conseillons une guerre glorieuse, saisis peut-être par une tempête brûlante, nous serons lancés, et, chacun sur un roc transfixés, jouets et proies des tourbillons déchirants, ou plongés à jamais, enveloppés de chaînes, dans ce bouillant océan. Là, nous y conserverons avec nos soupirs éternels, sans rôpil, sans miséricorde, sans relâche, pendant des siècles dont la fin ne peut être espérée : notre condition serait pire.
» Ma voix vous dissuadera donc pareillement de la guerre ouverte ou cachée; car que peut la force ou la ruse contre Dieu, ou qui peut tromper l'esprit de celui dont l'oeil voit tout d'un seul regard? De la hauteur des deux, il s'aperçoit et se rit de nos délibérations vaines, non moins tout-puissant qu'il est à résister à nos forces, qu'habile à déjouer nos ruses et nos complots.
y> Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel res tera-t-elle ainsi foulée aux pieds, ainsi bannie, condamnée à supporter ici ces chaînes et ces tourments?... Cela vaut mieux que quelque chose de pire, selon moi, puisque nous sommes subjugués par l'inévitable sort et le décret tout-puissant, la volonté du vainqueur. Pour souffrir, comme pour agir, notre force est pareille; la loi qui en a ordonné ainsi n'est pas injuste : ceci dès le commencement aurait été compris, si nous avions été sages en combattant un si grand ennemi, et quand ce qui pouvait arriver était si douteux.
» Je ris quand ceux qui sont hardis et aventureux à la lance se font petits lorsqu'elle vient à leur manquer; ils
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eraignent d'endurer ce qu'ils savent pourtant devoir suivre : l'exil, ou l'ignominie, ou les chaînes, ou les châtiments, loi de leur vainqueur.
» Tel est à présent notre sort; lequel, si nous pouvons nous y soumettre et le supporter, notre suprême ennemi pourra, avec le temps, adoucir beaucoup 5a colère; et peut-être si, loin de sa présence, ne l'offensant pas, il ue pensera pas à nous, satisfait de la punition subie. De là ces feux cuisants se ralentiront, si son souffle ne ranime pas leurs flammes. Notre substance, pure alors, surmontera la vapeur insupportable, ou, y étant accoutumée, ne la sentira plus; ou bien encore, altérée à la longue et devenue conforme aux lieux en tempérament et en nature, elle se familiarisera avec la brûlante ardeur qui sera vide de peine. Cette horreur deviendra douceur; cette obscurité, lumière. Sans parler de l'espérance que le vol sans fin des jours à venir peut nous apporter, des chances, des changements valant la peine d'èlre attendus : puisque notre lot présent peut passer pour heureux, quoiqu'il soit mauvais, de mauvais il ne deviendra pas pire, si nous ne nous attirons pas nous-mêmes plus de malheurs. •
Ainsi Déliai, par des mots revêtus du manteau de la raison, conseillait un ignoble repos, paisible bassesse, non la paix. Après lui, ^Jammon parla :
« Nous faisons la guerre (si la guerre est le meilleur parti), ou pour détrôner le Roi du ciel, ou pour regagner nos droits perdus. Détrôner le Roi du ciel, nous pouvons espérer cela, quand le Destin d'éternelle durée cédera à l'inconstant Hasard, et quand le Chaos jugera le différend. Le premier but, vain à espérer, prouve que le second est aussi vain ; car est-il pour nous une place dans
l'étendue du ciel, à moins que nous ne subjuguions le Monarque suprême du cie!? supposons qu'il s'adoucisse, qu'il fasse grâce à tous, sur la promesse d'une nouvelle soumission, de quel œil pourrions-nous, humiliés, demeurer en sa présence, recevoir l'ordre strictement imposé de glorifier son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa divinité des alléluia forcés, tandis que lui siégera impérieusement notre souverain envié; tandis que son autel exhalera des parfums d'ambroisie et des fleurs d'ambroisie dans le ciel nos servîtes offrandes? Telle sera notre tâche, telles seront nos délices. Oh ! combien ennuyeuse une éternité ainsi consumée en adorations offerte à celui qu'on hait!
• N'essayons donc pas de ravir de force ce qui, obtenu par le consentement, serait encore inacceptable, même dîms le ciel, l'honneur d'un splendide vasselage ! Mais cherchons plutôt notre bien en nous, et vivons de notre fo'id pour nous-mêmes, quoique libres dans ce vaste soul'Tr-ùn, ne devant compte à personne, préférant une dure liberté au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur alors sera beaucoup plus frappante, lorsque nous ferons sortir l'utile du nuisible, un état prospère d'une fortuite adverse*, lorsque, dans quelque lieu que ce soit, nous lutterons contre le mal, et tirerons l'aise sans peine, par le travail et la patience.
/. Cruignons-noii? ce monde profond d'obscurité? Combien Je foi* parmi les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s est-il plu à résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté des ténèbres d'où rugissent les profonds tonnerres en réunissant leur rage: le ciel alors ressemble h l'enfer ! De même qu'il imite notre nuit, ne pouvons-nous, quand il nous plaira, imiter sa
lumière? Ce sol désert ne manque point de trésor caché, diamants et or; nous ne manquons point m plus d'habileté ou d'art pour en étaler la magnificence; *. qu'est-co que le ciel peut montrer de plus? Nos supplices, aussi par longueur de temps, peuvent devenir notre élément, ces fiamm ta cuisantes devenir aussi bénignes qu'elles sont aujourd'hui cruelles ; notre nature se peut changer dans la leur, ce qui doit éloigner de nous nécessairement le sentiment de la souffrance. Tout nous invite donc aux conseils pacifiques et à l'établissement d'un ordre stable : nous examinerons comment, en sûreté, nous pouvons le mieux adoucir nos maux présents, eu égard à ce que nous sommes et au lieu où nous sommes, renonçant entièrement à toute idée de guerre. Vous avez mon avis. »
A peine a-t-il cessé de parler qu'un murmure s'élève dans l'assemblée : ainsi lorsque les rochers creux retiennent le son des vents tumultueux qui, toute la nuit, ont. soulevé la mer; alors leur cadence rauque berce les matelots excédés de veilles, et dont la barque ou la pinasse, pir fortune, a jeté l'ancre dans une baie rocailleuse, après la tempête : de tels applaudissements furent ouïs quand Mammon finit; et son discours plaisait, conseillant la paix; car un autre champ de bataille était plus craint des esprits rebelles que l'enfer : tant la frayeur du tonnerre et de l'épée de Michel agissait encore sur eux! Et ils ne désiraient pas moins de fonder cet empire inférieur qui pourrait s'élever par la politique et le long progrès du temps rival de l'empire opposé du ciel.
Quand Béelzébuth s'en aperçut (nul , Satan excepté, n'occupe un plus haut rang), il se leva avec une contenance sérieuse, et en se levant il sembla une colonne da
l'État. Profondément sur son front sont gravés les soins publics et la réflexion; le conseil d'un prince brillait encore sur son visage majestueux, bien qu'il ne soit plus qu'une ruine. Sévère, il se tient debout, montrant ses épaules d'Atlas capables de porter le poids des plus puissantes monarchies. Son regard commande à l'auditoireT et tandis qu'il parle, il attire l'attention, calme comme la nuit ou comme le midi d'un jour d'été.
« Trônes et puissances impériales , enfants du ciel, vertus étbérécs, devons-nous maintenant renoncer à ces titres, et, changeant de style, nous appeler princes de l'enfer? Car le vote populaire incline à demeurer ici et à fonder ici un croissant empire : sans doute ! tandis que nous rêvons ! nous ne savons donc pas que le Roi du ciel nous a assigné ce lieu, notre donjon, non comme une retraite sûre (hors de l'atteinte de son bras puissant, pour y vivre affranchis de la haute juridiction du ciel dans une nouvelle ligue formée contre son trône); mais pour y demeurer dans le plus étroit esclavage, quoique si loin de lui, sous le joug inévitable réservé à sa multitude captive ? Quant à lui, soyez-en certains, dans la hauteur des cieux ou dans la profondeur de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, seul roi, n'ayant perdu par notre révolte aucune partie de son royaume. Mais sur l'enfer il étendra son empire, et il nous gouvernera ici avec un sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or les habitants du ciel.
» Que signifie donc de siéger ainsi, délibérant de paix ou de guerre ? Nous nous étions déterminés à la guerre, et nous avons été défaits avec une perle irréparable. Personne n'a encore demandé ou imploré des conditions de'
paix. Car quelle paix nous serait accordée à nous esclaves, sinon durs cachots, et coups, et châtiments arbitrairement infligés? Et quelle paix pouvons-nous donner en retour, sinon celle qui est en notre pouvoir, hostilités et haine, répugnance invincible et vengeance, quoique tardive ; néanmoins complotant toujours, chercher comment le conquérant peut moins moissonner sa conquête et peut moins se réjouir en faisant ce qu'en souffrant nous sentons le plus, nos tourments? L'occasion ne nous manquera pas; nous n'aurons pas besoin, par une expédition périlleuse, d'envahir le ciel, dont les hautes murailles ne redoutent ni siège ni assaut, ni les embûches de l'abîme. » Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus aisée ? Si l'ancienne et prophétique tradition du ciel n'est pas mensongère, il est un lieu, un autre monde, heureux séjour d'une nouvelle créature appelée l'Homme. A peu près dans ce temps, elle a dû être créée semblable à nous, bien que moindre en pouvoir et en excellence ; mais elle est plus favorisée de celui qui règle tout là-haut. Telle a été la volonté du Tout-Puissant prononcée parmi les dieux, et qu'un serment, dont fut ébranlée toute la circonférence du ciel, confirma. Là doivent tendre toutes nos pensées, afin d'apprendre quelles créatures habitent ce monde , quelle est leur forme et leur substance ; comment douées; quelle est leur force et leur faiblesse ; si elles peuvent le mieux être attaquées par la force ou par la ruse. Quoique le ciel soit fermé et que son souverain arbitre siège en sûreté dans sa propre force, le nouveau séjour peut demeurer exposé aux confins les plus reculés du royaume de ce Monarque, et abandonné à la défense de ceux qui l'habitent : là, peut-être, pourrions-nous achever quelque
aventure profitable, par une attaque soudaine ; soit qu'avec ïefeu de l'enfer nous dévastions toute sa création entière, soit que nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. Ou si nous ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre parti, de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main repentante détruira son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire et interromprait la joie que le vainqueur éprouve de notre confusion : notre joie naîtrait de son trouble, alors que ses enfants chéris, précipités pour souffrir avec nous, maudiraient leur frêle naissance, leur bonheur flétri, flétri si tôt. Avisez si cela vaut la peine d'être tenté, pu si nous devons, accroupis ici dans les ténèbres, couver de chimériques empires. »
Ainsi Béelzébuth donna son conseil diabolique, d'abord imaginé et en partie proposé par Satan. Car de qui, si ce n'était de l'auteur de tout mal, pouvait sortir cet avis d'une profonde malice, de frapper la race humaine dans sa racine, de mêler et d'envelopper la terre avec l'enfer, tout cela en dédain du grand Créateur?
Mais ces mépris des démons ne serviront qu'à augmenter sa gloire.
Le dessein hardi plut hautement à ces êtres infernaux, et la joie brilla dans tous les yeux; on vote d'un consentement unanime. Béelzébuth reprend la parole :
« Bien avez-vous jugé, bien fini ce long débat, synode des dieux ! Et vous avez résolu une chose grande comme vous l'êtes, une chose qui, du plus profond de l'abîme,! nous élèvera encore une fois, en dépit du sort, plus près de notre ancienne demeure. Peut-être à la vue de ces
frontières brillantes, avec nos armes voisines et une incursion opportune, avons-nous des chances de rentrer dans le ciel, ou, du moins, d'habiter sûrement une zone tempérée, non sans être visités de la belle lumière du ciel : au rayon du brillant orient nous nous délivrerons de cette obscurité ; l'air doux et délicieux, pour guérir les escarres de ces feux corrosifs, exhalera son baume.
» Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de ce nouveau monde ? Qui jugerons-nous capable de cette entreprise? Qui tentera d'un pas errant le sombre abîme, infini, sans fond, et, à travers l'obscurité palpable, trouvera son chemin sauvage? Ou qui déploiera son vol aérien, soutenu par d'infatigables ailes sur le précipice abrupte et vaste, avant d'arriver à l'île heureuse? Quelle force, quel art peuvent alors lui suffire? Ou quelle fuite secrète le fera passer en sûreté à travers les sentinelles serrées et les stations multipliées des anges veillants à la ronde. Ici il aura besoin de toute sa circonspection ; et nous n'avons pas besoin, dans ce moment, de moing de discernement dans notre suffrage; car sur celui que nous enverrons, reposera le poids de notre entière et dernière espérance. »
Cela dit, il s'assied, et l'expectation tient son regard suspendu, attendant qu'il se présente quelqu'un pour seconder, combattre ou entreprendre la périlleuse aventure: mais tous demeurent assis et muets, pesant le danger dans de profondes pensées ; et chacun, étonné, lit son propre découragement dans la contenance des autres. Parmi la fleur et l'élite de ces champions qui combattirent contre le ciel, on ne peut trouver personne assez hardi pour demander ou accepter seul le terrible voyage
jusqu'à ce qu'enfin Satan, qu'une gloire transcendante place à présent au-dessus de ses compagnons, dans un orgueil monarchique, plein de la conscience de son haut mérite, parla de la sorte sans émotion :
« Postérité du ciel, Trônes empyrées, c'est avec raison que nous sommes saisis d'étonnement et de silence, quoique non intimidés ! Long et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière ; notre prison est forte ; cette énorme convexité de feu, violent pour dévorer, nous entoure neuf fois : et les portes d'un diamant brûlant, barricadées contre nous, prohibent toute sortie. Ces portesci passées (si quelqu'un les passe), le vide profond d'une nuit informe, large, bâillant, le reçoit, et menace de la destruction entière de son être celui qui se plongera dans le gouffre avorté. Si de là l'explorateur s'échappe dans un monde, quel qu'il soit, ou dans une région inconnue, que lui reste-t-il? des périls inconnus, une évasion difficile ! Mais je conviendrais mal à ce trône, ô pairs, à cette souveraineté impériale ornée de splendeur, armée de pouvoir, si la difficulté ou le danger d'une chose proposée et jugée d'utilité publique pouvait me détourner de l'entreprendre. Pourquoi assumerais-je sur moi les dignités royales ? Je ne refuserais pas de régner et je refuserais d'accepter une aussi grande part de périls que d'honneur! part également due à celui qui règne, et qui lui est d'autant plus due qu'il siège plus honoré au-dessus du reste !
» Allez donc, Trônes puissants, terreurs du ciel quoique tombés, allez essayer dans notre demeure (tant qu'ici sera notre demeure) ce qui peut le mieux adoucir la présente misère et rendre l'enfer plus supportable, s'il est des soins ou un charme pour suspendre, ou tromper, ou
ralentir ies tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez de veiller contre un ennemi qui veille, tandis qu'au loin, parcourant les rivages de la noire destruction , je chercherai la délivrance de tous. Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi. »
Ainsi disant, le monarque se leva et prévint toute réplique : prudent, il a peur que d'autres chefs, enhardis par sa résolution, ne vinssent offrir à présent, certains d'être refusés, ce qu'ils avaient redouté d'abord ; et ainsi refusés, ils seraient devenus ses rivaux dans l'opinion ; achetant à bon marché la haute renommée que lui, Satan, doit acquérir au prix de dangers immenses.
Mais les esprits rebelles ne craignaient pas plus l'aventure que la voix qui la défendait, et avec Satan ils se levèrent : le bruit qu'ils firent en se levant tous à la fois fut, comme le bruit du tonnerre, entendu dans le lointain. Us s'inclinèrent devant leur général avec une vénération respectueuse , et l'exaltèrent comme un Dieu égal au Très-Haut qui est le plus élevé dans le ciel. Ils ne manquèrent pas d'exprimer par leurs louanges combien ils prisaient celui qui, pour le salut général, méprisait le sien : car les esprits réprouvés ne perdent pas toute leur vertu, de peur que les méchants ne puissent te vanter sur la terre de leurs actions spécieuses qu'excite une vaine gloire, ou qu'une secrète ambition recouvre d'un vernis de zèle.
Ainsi se terminèrent les sombres et douteuses délibérations des démons, se réjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du sommet des montagnes les nues ténébreuses, se répandant tandis que laquilon dort, couvrent la face riante du ciel, l'élément sombre verse
sur le paysage obscurci la neige ou la pluie; si par hasard le brillant soleil, dans un doux adieu, alloDge son rayon du soir; les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et les brebis bêlantes témoignent leur joie qui fait retentir les collines et les vallées. Honte aux hommes ! Le démon s'unit au démon damné dans une ferme concorde; les hommes seuls, de toutes les créatures raisonnables, ne peuvent s'entendre, bien qu'ils aient l'espérance de la grâce divine ; Dieu proclamant la paix, ils vivent néanmoins entre eux dans la haine, l'inimitié et les querelles; ils se font des guerres cruelles, et dévastent la terre pour se détruire les uns lee autres; comme si (ce qui devrait nous réunir) l'homme n'avait pas assez d'ennemis infernaux qui jour et nuit reillent pour sa destruction.
Le concile stygien ainsi dissous, sortirent en ordre les puissants pairs infernaux : au milieu d'eux marchait leur grand souverain, et il semblait seul l'antagoniste du ciel non moins que l'empereur formidable de l'enfer : autour de lui, dans une pompe suprême et une majesté imitée de Dieu, un globe de chérubins de feu l'enferme avec des drapeaux blasonnés et des armes effrayantes. Alors on ordonne de crier au son royal des trompettes le grand résultat de la session finie. Aux quatre vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant métal dont le son est expliqué par la voix du héraut : le profond abîme l'entendit au loin, et tout l'ost de l'enfer renvoya des cris assourdissants et de grandes acclamations.
De là l'esprit plus à l'aise, et en quelque cliose relevé par une fausse et présomptueuse espérance* les bataillons
formés se débandèrent; chaque démon à l'aventure prend un chemin divers, selon que l'inclination ou un triste choix le conduit irrésolu ; il va où il croit plus vraisemblablement faire trêve à ses pensées agitées, et passer les heures ennuyeuses jusqu'au retour du grand chef.
Les uns, dans la plaine ou dans l'air sublime, sur l'aile ou dans une course rapide, se disputeut, comme aux jeux Olympiques ou dans les champs pythiens ; les autres domptent leur coursier de feu, ou évitent la borne avec les roues rapides, ou alignent le front des brigades. Comme quand, pour avertir des cités orgueilleuses , la guerre semble régner parmi le ciel troublé, des années se précipitent aux batailles dans les nuages ; de chaque avant-garde les cavaliers aériens piquent en avant, lances baissées, jusqu'à ce que les épaisses légions se joignent ; par des faits d'armes, d'un bout de l'empyrée à l'autre, le firmament est en feu.
D'autres esprits plus cruels, avec une immense rage typhéenne, déchirent collines et rochers, et chevauchent sur l'air en tourbillons; l'enfer peut à peine contenir l'horrible tumulte. Tel Alcide revenant d'Œchalie, couronné par la victoire, sentit l'effet de la robe empoisonnée, de douleur il arracha par les racines les pins de la Thes-alie, et du sommet de l'CEta il lança Lycas dans la mer d'Eubée.
D'autres esprits plus tranquilles , retirés dans une vallée silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs propres héroïques combats et le malheur de leur chute par la sentence des batailles; ils se plaignaient de ce que le destin soumet le courage indépendant à la force ou à la fortune. Leur concert était
en parties : mais l'harmonie ( pouvait-elle opérer un moindre effet, quand des esprits immortels chantent ?) l'harmonie suspendait l'enfer, et tenait dans le ravissement la foule pressée.
En discours plus doux encore (car l'éloquence charmé l'âme, la musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne s'entretiennent de pensées plus élevées, i raisonnent hautement sur la Providence, la prescience, ) la volonté et le destin : destin fixé, volonté libre, prescience absolue ; ils ne trouvent point d'issue , perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de la gloire et de la honte : vaine sagesse ! fausse philosophie ! laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse espérance , ou armer leur cœur endurci d'une patience opiniâtre comme d'un triple acier.
D'autres, en escadrons et en grosses troupes, cherchent, par de hardies aventures, à découvrir au loin si, dans ce monde sinistre , quelque climat peut-être ne pourrait leur offrir une habitation plus supportable : ils dirigent par quatre chemins leur marche ailée, le long des rivages des quatre rivières infernales qui dégorgent dans le lac brûlant leurs ondes lugubres : le Styx abhorré, fleuve de la haine mortelle; le triste Achéron. profond et noir fleuve de la douleur -, le Cocyte, ainsi nommé des grandes lamentations entendues sur son onde contristée ; l'ardent Phlégéton, dont les vagues en torrent de feu s'enflamment avec rage.
Loin de ces fleuves, un long et silencieux courant, el
Léthé, fleuve d'oubli , déroule son labyrinthe humide. Qui boit de son eau oublie sur-le-champ son premier état et son existence, oublie à la fois la joie et la douleur, le plaisir et la peine.
Au delà du Léthé, un' continent gelé s'étend sombre et sauvage, battu de tempêtes perpétuelles, d'ouragans, de grêle affreuse qui ne fond point sur la terre ferme, mais s'eatasse en monceaux et ressemble aux ruines d'un ancien édifice. Partout ailleurs, neige épaisse et glace, abîme profond, semblable au marais Serbonian, entre Damiette et le vieux mont Casius, où des armées entières ont été englouties. L'air desséchant brûle glacé, et le froid accomplit les effets du feu.
Là, traînés à de certaines époques par les furies aux pieds des harpies, tous les anges damnés sont conduits : ils ressentent tour à tour l'amer changement des cruels extrêmes, extrêmes devenus plus cruels par le changement. D'un lit de feu ardent transportés dans la glace où s'épuise leur douce chaleur éthérée , ils transissent quelque temps immobiles, fixés et gelés tout à l'entour; de là ils sont rejetés dans le feu. Ils traversent dans un bac le détroit du Léthé en allant et venant : leur supplice s'en accroît : ils désirent et s'efforcent d'atteindre, lorsqu'ils passent, l'eau tentatrice ; ils voudraient, par une seule goutte, perdre dans un doux oubli leurs souffrances et leurs malheurs, le tout en un moment et si près du bord! Mais le Destin les en écarte, et, pour s'opposera leur entreprise, Méduse, avec la terreur d'une Gorgone, garde le gué : l'eau se dérobe d'elle-même au palais de toute créature vivante, comme elle fuyait la lèvre do Tantale.
Ainsi errantes dans leur marche confuse et abandonnée, les hordes aventureuses, pâles et frissonnant d'horreur, les yeux hagards, voient pour la première fois leur lamentable lot, et ne trouvent point de repos; elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes régions (douloureuses par -dessus maintes Alpes de glace et Karatés Alpes de feu : rocs, grottes, lacs, mares, gouffres, antres et ombres de mort; univers de mort, 'que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon pour le mal seulement ; univers où toute vie meurt, où toute mort vit; où la nature perverse engendre des choses monstrueuses , des choses prodigieuses , abominables, inexprimables, pires que ce que la Fable inventa ou la frayeur conçut : Gorgones et Hydres et Chimères effroyables.
Cependant l'adversaire de Dieu et de l'homme, Satan, les pensées enflammées des plus hauts desseins, a mis ses ailes rapides, et vers les portes de l'enfer explore sa route solitaire : quelquefois il parcourt la côte à main droite, quelquefois la côte à main gauche; tantôt de ses ailes nivelées il rase la surface de l'abîme, tantôt pointant haut il prend l'essor vers la convexité ardente. Comme quand au loin, à la mer, une flotte découverte est suspendue dans les nuages ; serrée par les vents de l'équinoxe, elle fait voile du Bengale ou des îles de Ternate et de Tidor, d'où les marchands apportent les épiceries : ceux-ci, sur les vagues commerçantes, à travers le vaste océan Éthiopien jusqu'au Cap, font route vers le pôle, malgré la marée et la nuit : ainsi se montre au loin le vol de l'ennemi ailé.
Enfin, les bornes de l'enfer s'élèvent jusqu'à l'horrible voûte, et les trois fois triples portes apparaissent : ces portes
sont formées de trois lames d'airain, de trois lames de fer, de trois lames de roc de diamant, impénétrables, pal; ssadées d'un feu qui tourne à l'entour et ne se consume point.
Là, devant les portes, de l'un et de l'autre côté, sont assises deux formidables Qgures : l'une ressemblait jusqu'à la ceinture à une femme et à une belle femme, mais elle finissait sale en replis écailleux, volumineux et vastes, en serpent armé d'un mortel aiguillon. A sa ceintu.e. une meute de cbiens de l'enfer, ne cessant jamais d'aboyer avec de larges gueules de Cerbère, faisait retentir un nideux fracas. Cependant, si quelque ebose troublait le bruit de ces dogues, ils pouvaient à volonté rentrer en rampant aux entrailles du monstre, et y faire leur cbenil : toutefois, là même encore ils aboyaient et hurlaient sans être vus. Beaucoup moins abhorrés que ceux-ci étaient L s chiens qui tourmentaient Scylla, lorsqu'elle se baignait dans la mer par laquelle la Calabre est s'parée du rauque mage de Trinacrie ; un cortège moins laid suit la sorcière de nuit; appelée en secret, chevauchant dans l'air, elle vient, alléchée par l'odeur du sang d'un enfant, danser avec les sorciers de Laponie, tandis que la lune en travail sïclipse à leurs enchantements.
L'autre figure, si l'on peut appeler figure ce qui n'avait rien de distinct en membres, jointures, articulations, ou si l'on peut nommer substance ce qui semblait une ombre (car chacune semblait l'une et l'autre); cette figure était noire comme la nuit, féroce comme dix furies, terrible comme l'en fer ; elle brandissait un effroyable dard : ce qui paraissait sa tête portait l'apparence d'une couronne rovale.
Déjà Satan approchait, et le monstre se levant de son siège, s'avança aussi vite par d'horribles enjambées : l'enfer trembla à sa marche. L'indomptable ennemi regarda avec étonnement ce que ceci pouvait être; il s'en étonnaif. et ne craignait pas : excepté Dieu et son Fils, il n'estim, ni ne craint chose créée, et, avec un regard de dédain, il prit le premier la parole :
« D'où viens tu et qui es-tu, forme exécrable, qui oses» quoique grimée et terrible, mettre ton front difforme au travers de mon chemin à ces portes ? Je prétends les franchir, sois-en sûre, sans t'en demander la permission. Retire-toi, ou sois payée de ta folie : née de l'enfer, apprends par expérience à ne point disputer avec les esprits du ciel. »
A quoi le gobelin, plein de colère, répondit.
« Es-tu cet ange traître ? es-tu celui qui le premier rompit la paix et la foi du ciel jusqu'alors non rompues, et qui, dans l'orgueilleuse rébellion de tes armes, entraîna après lui la troisième partie des fils du ciel conjurés contre le Très-Haut ? pour lequel fait, toi et eux rejetés de Dieu, êtes ici condamnés à consumer des jours éternels dans les tourments et la misère. Et tu te comptes parmi les esprits du ciel, proie de l'enfer ! Et tu exhales bravades et dédains, ici où je règne en roi, et ce qui doit augmenter ta rage, où je suis ton seigneur et roi ? Arrière ! à ton châtiment, faux fugitif ! A ta vitesse ajoute des ailes, de peur qu'avec un fouet de scorpions je ne hâte ta lenteur, ou qu'à un seul coup de ce dard tu ne te sentes saisi d'une étrange horreur d'angoisses non encore éprouvées. •
Ainsi dit la pàleJTerreur : et ainsi parlant et ainsi menaçant, son aspect devient dix fois plus terrible et plus dif-
forme. D'un autre côté, enflammé d'indignation, Satan demeurait sans épouvante; il ressemblait à uue brûlante comète qui met en feu l'espace de l'énorme Ophiucusdans le ciel arctique, et qui de sa crinière horrible secoue la peste et la guerre. Les deux combattants ajustent à la tête l'un de l'autre un coup mortel, leurs fatales mains ne comptent pas en frapper un second, et ils échangent d'affreux regards : comme quand deux noires nuées, chargées de l'artillerie du ciel, viennent mugissant sur la mer Caspienne, elles s'arrêtent un moment front à front suspendues, jusqu'à ce que le vent leur souffle le signal de se joindre dans leur noire rencontre au milieu des airs. Les puissants champions se regardent d'un œil si sombre, que l'enfer devient plus obscur au froncement de leur sourcil; tant ces rivaux étaient semblables! car jamais ni l'un ni l'autre ne doivent plus rencontrer qu'une seule fois un si grand ennemi. Et maintenant auraient été accomplis des faits terribles dont tout l'enfer eût retenti, si la sorcière à serpents, qui se tenait assise près la porte infernale et qui gardait la fatale clef, se levant avec un affreux cri, ne se fût jetée entre les combattants.
« 0 père! que prétend ta main contre ton unique fils? cruelle fureur, ô fils! te pousse à tourner ton dard mortel contre la tète de ton père ? Et sais-tu pour qui ? Pour celui qui est assis là-haut et qui rit de toi, son esclave, destiné à exécuter quoi que ce soit que sa colère, qu'il nomme justice, te commande; sa colère, qui un jour vous détruira tous les deux. »
Elle dit : à ces mots le fantôme infernal pestiféré s'arrêta. Satan répondit alors par ces paroles :
« Ton cri si étrange et tes paroles si étranges nous ont
tellement séparés que ma main, soudain arrêtée, veut bien ne pas encore te dire par des faits ce qu'elle prétend. Je veux auparavant savoir de toi quelle chose tu es, toi ainsi à double forme, et pourquoi, dans cette vallée de l'enfer me rencontrant pour la première fois, tu m'appelles ton përe, et pourquoi tu appelles ce spectre mon fils? Je ne te connais pas ; je ne vis jamais jusqu'à présent d'objet plus détestable que lui et toi. »
La portière de l'enfer lui répliqua :
« M'as-tu donc oubliée, et semblé-je à présent à tes yeux si horrible, moi jadis réputée si belle dans le ciel ? Au milieu de leur assemblée etè la vue des séraphins entrés avec toi dans une hardie conspiration contre le roi du ciel, tout d'un coup une douleur cruelle te saisit, tes yeux obscurcis et éblouis nagèrent dans les ténèbres, tandis que ta tête jeta des flammes épaisses et rapides : elle se fendit largement du côté gauche ; semblable à toi en forme et en brillant maintien, alors éclatante et divinement belle, je sortis de ta tête, déesse armée. L'étonnement saisit tous les guerriers du ciel ; ils reculèrent d'abord effrayés et m'appelèrent Péché et me regardèrent comme un mauvais présage. Mais bientôt familiarisés avec moi, je leur plus, et mes grâces séduisantes gagnèrent ceux qui m'avaient le plus en aversion, toi principalement. Contemplant très-souvent en moi ta parfaite image, tu devins amoureux, et tu goûtas en secret avec moi de telles joies, que mes entrailles conçurent un croissant fardeau.
» Cependant la guerre éclata et l'on combattit dans les champs du ciel. A notre puissant ennemi (pouvait-il en être autrement) demeura une victoire éclatante, à notre parti la perte et la déroute dans tout l'empyrée. En bas nos légions
tombèrent, précipitées la tête la première du haut du ciel, en bas, dans cet abîme, et moi arec elles dans la chute générale. En ce temps-là, cette clef puissante fut remise dans mes mains, avec ordre de tenir ces portes à jamais fermées afin que personne ne les passe, si je ne les ouvre.
» Peosive, je m'assis solitaire, mais je ne demeurai pas longtemps ; mes flancs fécondés par toi et maintenant excessivement grossis, éprouvèreat des mouvements prodigieux et les poignantes douleurs de l'enfantement. Enfin, cet o lieux rejeton que tu vois de toi engendré, se frayant la route avec violence, déchira mes entrailles, lesquelles étant tordues par la terreur et la souffrance, toute la partie inférieure de mon corps devint ainsi déformée. Mais lui, mon ennemi-né, en sortit, brandissant son fatal dard, fait pour détruire. Je fuis et je criai • Mort! L'enfer trembla à cet horrible nom, soupira du fond de toutes ses cavernes, et répéta : Mort 1 Je fuyais ; mais le spectre me poursuivit, quoique, à ce qu'il semblait, plus eiiflammé de luxure que de rage : beaucoup plus rapide que moi, il m'atteignit, moi, sa mère, tout épouvantée. Dans des embrassements forcenés et souillés engendrant avec moi, de ce rapt vinrent ces monstres aboyants qui poussant un cri continu m'entourent, comme tu le vois, conçus d'heure en heure, d'heure en heure enfantés, avec une douleur intime pour moi. Quand ils le veulent, ils rentrent dans le sein qui les nourrit; ils hurlent et rongent mes entrailles, leur festin; puis sortant derechef, ils m'assiègent de si vives terreurs que je ne trouve ni repos ni relâche.
» Devant mes yeux, assise en face de moi, l'effrayante Mort, mon fils et mon ennemi, excite ces chiens. Et moi,
sa mère, elle m'aurait bientôt dévorée, faute d'une autre proie, si elle ne savait que je deviendrai pour elle un morceau amer, son poison, quand jamais cela arrivera : ainsi l'a prononcé le Destin. Mais toi, ô mon père, je t'en préviens, évite sa flèche mortelle; ne te flatte pas vainement d'être invulnérable sous cette armure brillante, quoique de trempe céleste ; car à cette pointe mortelle, hors celui qui règne là-haut, nul ne peut résister. »
Elle dit; et le subtil ennemi profite aussitôt de la leçon, il se radoucit et répondit avec calme :
« Chère fille, puisque tu me réclames pour ton père et que tu me-fais voir mon fils si beau (ce cher gage des plaisirs que nous avons eus ensemble dans le ciel, de ces joies alors douces, aujourd'hui tristes à rappeler à cause du changement cruel tombé sur nous d'une manière imprévue, et auquel nous n'avions pas pensé) ; chère fille, apprends que je ne viens pas en ennemi, mais pour vous délivrer de ce morne et affreux séjour des peines, vous deux, mon fils et toi, et toute la troupe des esprits célestes qui, pour nos justes prétentions armées, tombèrent avec nous. Envoyé par eux, j'entreprends seul cette rude course, m'exposant seul pour tous ; je vais poser mes pas solitaires sur l'abîme sans fond, et dans mon enquête errante, chercher à travers l'immense vide, s'il ne serait pas un lieu prédit, lequel, à en juger par le concours de plusieurs signes, doit être maintenant créé vaste et rond. C'est un séjour de délices, placé sur la lisière du ciel, habité par des êtres de droite stature, destinés peut-être à remplir nos places vacantes; mais ils sont tenus plus éloignés, de peur que le ciel, surchargé d'une puissante multitude, ne vînt à exciter de nouveaux troubles. Que ce soit cela ou
quelque chose de plus secret, je cours m'en instruire ; le secret une fois connu, je reviendrai aussitôt et je vous transporterai, toi et la Mort, dans un séjour où vous demeurerez à l'aise, on en haut et en bas vous volerez silencieusement, sans être vus, dans un doux air embaumé de parfums. Là, vous serez nourris et repus sans mesure ; tout sera votre proie. »
Il se tut, car les deux formes parurent hautement satisfaites, et la Mort grimaçai horrible un sourire épouvantable, en apprenant que sa faim serait rassasiée; elle bénit ses dents réservées à cette bonne heure d'abondance. Sa mauvaise mère ne se réjouit pas moins et tint ce discours à son père :
« Je garde la clef de ce puits infernal par mon droit et par l'ordre du Roi tout-puissant du ciel : il m'a défendu d'ouvrir ces portes adamantines : contre toute violence, la Mort se tient prête à interposer son dard, sans crainte d'être vaincue d'aucun pouvoir vivant. Mais que dois-je aux ordres d'en haut, au commandement de celui qui me hait, et qui m'a poussée ici en bas dans ces ombres du profond Tartare, pour y demeurer assise dans un emploi odieux, ici confinée, moi habitante du ciel et née du ciel, ici plongée dans une perpétuelle agonie, environnée des terreurs et des clameurs de ma propre géniture, qui se nourrit de mes entrailles? Tu es mon père, tu es mon auteur, tu m'as donné l'être : à qui dois-je obéir si ce n'est à toi? qui dois-je suivre? Tu me transporteras bientôt dans ce nouveau monde de lumière et de bonheur, parmi les dieux qui vivent tranquilles ; où voluptueuse, assise à ta droite, comme il convient à ta fille et à ton amour, je régnerai sans fin. »
Elle dit, et prit à son côté la clef fatale, triste instrument de tous nos maux, et, traînant vers la porte sa croupe bestiale, elle lève sans délai l'énorme herse qu'elle seule pouvait lever, et que toute la puissance stygienne n'aurait pu ébranler. Ensuite elle tourne dans le trou de la clef les gardes compliquées, et détache sans peine les barres et les verroux de fer massif ou de solide roc. Soudain volent ouvertes, aveo un impétueux recul et un son discordant, les portes infernales : leurs gonds firent gronder un rude tonnerre qui ébranla le creux le plus profond de l'Érèbe.
Le Péché les ouvrit, mais les fermer surpassait son pouvoir; elles demeurent toutes grandes ouvertes : une armée, ailes étendues, marchant enseignes déployées, aurait pu passer à travers avec ses chevaux et ses chars ra en ordre sans être serrés; si larges sont ces portes! comme la bouche d'une fournaise, elles vomissent une surabondante fumée et une flamme rouge.
Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets du vieil abîme : sombre et illimité océan, sans borne, sans dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et l'espace sont perdus ; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la Nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.
Le chaud, le froid, l'humide et le sec, quatre fiers champions, se disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embiïons d'atomes. Ceux-ci, autour de renseigne de leurs factions, dans leurs clans divers, pesamment ou légèrement armés, aigus, émoussés, rapides ou lents, essèment leurs populations aussi innombrable que les sables
de Barca ou que l'arène torride de Cyrène, enlevés pour prendre parti dans la lutte des vents et pour servir de lest à leurs ailes légères. L'atome auquel adhère un plus grand nombre d'atomes gouverne un moment. Le Chaos siège sur arbitre, et ses décisions embrouillent de pi us" eu plus le désordre par lequel il règne : après lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.
Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peutêtre son tombeau ; dans cet abîme qui n'est ni mer. ni terre, ni air, ni feu, mais tous ces éléments qui. confusément mêlés dans leurs causes fécondes, doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant Créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes ; dans ce sauvage abîme, Satan, le prudent en- Demi, arrêté sur le bord de l'enfer, regarde quelqu e temps : il réfléchit sur son voyage, car ce n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est assourdie de bruits éclatants et destructeurs non moins violents (pour comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempêtes de Belïone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel s'écroulait, et si les éléments mutinés avaient arraché de son axe la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes égales à de larges voiles; et, enlevé dans la fumée ascendant-, il repousse du pied le sol.
Pendant plusieurs lieues porté comme sur une chair» de nuages, il monte audacieux ; mais ce siège lui manquant bientôt, il rencontre un vaste vide : tout surpris, agitant en vain ses ailes, il tombe comme un plomb a dix mille brasses de profondeur. Il serait encore tombant à
cette heure, si, par un hasard malheureux, te forte explosion de quelque nuée tumultueuse imprégnée de feu et de nitre ne l'eût rejeté d'autant de milles en haut : cet orage s'arrêta éteint dans une syrte spongieuse qui n'était ni mer, ni terre sèche. Satan, presque englouti, traverse la substance crue, moitié à pied, moitié en volant; il lui jfaut alors rames et voiles. Un griffon, dans le désert, poursuit d'une course ailée sur les montagnes ou les vallées marécageuses l'Aiïmaspien qui ravit subtilement à sa garde vigilante l'or conservé ; ainsi l'ennemi continue avec ardeur sa route à travers les marais, les précipices, les détroits, à travers les éléments rudes, denses ou rares; avec sa tète, ses mains, ses ailes, ses pieds, il nage, plonge, guée, rampe, vole.
Enfin, une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix confuses, née du creux des ténèbres, assaillit l'oreille de Satan avec la plus grande véhémence. Intrépide, il tourne son vol de ce côté, pour rencontrer le pouvoir quelconque ou l'esprit du plus profond abîme, qui réside dans ce bruit, afin de lui demander de quel côté se trouve la limite des ténèbres la plus rapprochée confinant à la lumière.
Soudain voici le trône du Chaos, et son noir pavillon se déploie immense sur le gouffre de ruines. La Nuit, vêtue d'une zibeline noire, siège sur le trône à côté du Chaos : fille aînée des êtres, elle est la compagne de son règne. Auprès d'eux se tiennent Orcus et Ades, et Demogorgon au nom redouté, ensuite la Rumeur, et le Hasard, et le Tumulte, et la Confusion toute brouillée, et la Discorde aux mille bouches différentes. Satan hardiment va droit au Chaos.
« Vous, pouvoirs et esprits de ce profond abîme, Chaos et antique Xuit, je ne viens point à dessein, en espion, explorer ou troubler les secrets de votre royaume; mais, contraint d'errer dans ce sombre désert , mon chemin vers la lumière m'a conduit à travers votre vaste empire ; seul et sans guide, à demi perdu, je cherche le sentier le plus court qui mène à l'endroit où vos obscures frontières touchent au ciel. Ou si quelque autre lieu, envahi sur votre domaine, a dernièrement été occupé par le roi Réthéré, c'est afin d'arriver là que je voyage dans ces profondeurs. Dirigez ma course : bien dirigée, elle n'apportera pas une médiocre récompense à vos intérêts, si de cette région perdue toute usurpation étant chassée, je la ramène à ses ténèbres primitives et à votre sceptre (mon voyage actuel n'a pas d'autre but) ; j'y planterai de nouveau l'étendard de l'antique Nuit. A vous tous les avantages, à moi la vengeance. »
Ainsi Satan. Ainsi le vieil anarque, avec une voix chevrottante et un visage décomposé, lui répondit :
« Je te connais, étranger ; tu es ce chef puissant des anges, qui dernièrement fit tête au Roi du ciel et fut renversé. Je vis et j'entendis, car une si nombreuse milice ne put fuir en silence à travers l'abîme effrayé, avec ruine sur ruine, déroute sur déroute, confusion pire que la confusion : les portes du ciel versèrent par millions ses bandes victorieuses à la poursuite. Je suis venu résider ici sur mes frontières : tout mon pouvoir suffit à peine pour sauver le peu qui me reste à défendre, et sur lequel empiètent encore vos divisions intestines qui affaiblissent le sceptre de la vieille Nuit. D'abord l'enfer, votre cachot, s'est étendu long et large sous mes pieds; ensuite, der-
nièremeiit, le ciel et la terre, un autre monde, pendent au-dessus de mon royaume, attachés par une chaîne d'or à ce côté du ciel d'où vos légions tombèrent, Si votre marche doit vous faire prendre cette route, vous n'avez pas loin ; le danger est d'autant plus près. Allez, hâtezvous : ravages, et dépouilles, et ruines sont mon butin. »
Il dit, et Satan ne s'arrêta pas à lui répondre : mais plein de joie que son océan trouve un rivage, avec une ardeur nouvelle et une force renouvelée, il s'élance dans l'immense étendue comme une pyramide de feu : à travers le choc des éléments en guerre qui l'entourent de toutes parts, il poursuit sa route, plus assiégé et plus exposé que le navire Argo quand il passa le Bosphore entre les rochers qui s'entre-heurtent; plus en péril qu'Ulysse, lorsque d'un côté évitant Charybde, sa manœuvre le portait dans un autre gouffre.
Ainsi Satan s'avançait avec difficulté et un labeur pénible; il s'avançait avec difficulté et labeur. Mais une fois qu'il eut passé, bientôt après, quand l'homme tomba, quelle étrange altération ! le Péché et la Mort, suivant de près la trace de l'ennemi (telle fut la volonté du ciel), pavèrent un chemin large et battu sur le sombre abîme dont le gouffre bouillonnant souffrit avec patience qu'un pont d'une étonnante longueur s'étendît de l'enfer à l'orbe extérieur de ce globe fragile. Les esprits pervers, à l'aide de cette communication facile, vont et viennent pour tenter ou punir les mortels, excepté ceux que Dieu et les saints anges gardent par une grâce particulière.
Mais enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire sentir, et des murailles du ciel, un rayon pousse au loin dans le sein de l'obscure nuit une aube scintil-
: ici la nature commence l'extrémité la plus éloi- ; le Chaos se retire, comme de ses ouvrages avancés; ennemi vaincu, il se retire avec moins de tumulte et moins d'hostile fracas. Satan, avec moins de fatigue, et bientôt avec aisance, guidé par une douteuse lumière, glisse sur les vagues apaisées, et comme un vaisseau battu des tempêtes, haubans et cordages brisés, il entre joyeusement au port. Dans l'espace plus vide ressemblant à l'air, l'archange balance ses ailes déployées, pour contempler de loin et à loisir le ciel empyrée : si grande en est l'étendue qu'il ne peut déterminer si elle est carrée ou ronde. Il découvre les tours d'opale, les créncai.x ornés d'un vivant saphir, jadis sa demeure natale; il aperçoit attaché au bout d'une chaîne d'or ce monde suspendu, égal à une étoile de la plus petite grandeur serrée pré* de la lune. Là Satan, tout chargé d'une pernicieuse vengeance, maudit et dans une heure maudite, se hâta.
Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première ou de l'Éternel rayon coéternel! Ne puis-je pas te nommer ainsi sans être blàraé? Puisque Dieu est la lumière, et que de toute éternité il n'habita jamais que dans une lumière inaccessible, il habita donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée. Ou préiéres-tu t'entendre ap-
peler ruisseau de pur éther? Qui dira ta source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et à la voix de Dieu tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux ténébreuses et profondes, conquête faite sur l'infini vide et sans forme.
Maintenant je te visite de nouveau d'une aile plus hardie, échappé du lac Stygien, quoique longtemps retenu dans cet obscur séjour. Lorsque, dans mon vol, j'étais porté à travers les ténèbres extérieures et moyennes, j'ai chanté, avec des accords différents de ceux de la lyre d'Orphée, le Chaos et l'éternelle Nuit. Une muse céleste m'apprit à m'aventurer dans la noire descente et à la remonter, chose rare et pénible. Sauvé, je te visite de nouveau, et je sens ta lampe vitale et souveraine. Mais toi tu ne reviens point visiter ces yeux qui roulent en vain pour rencontrer ton rayon perçant, et ne trouvent point d'aurore, tant une goutte sereine a profondément éteint leurs orbites, ou un sombre tissu les a voilés.
Cependant je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses, claires fontaines, bocages ombreux, collines dorées du soleil, épris que je suis de l'amour des chants sacrés. Mais toi surtout, ô Sion ! toi et les ruisseaux fleuris qui baignent tes pieds saints et coulent en murmurant, je vous visite pendant la nuit. Je n'oublie pas non plus ces deux mortels, semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire!), l'aveugle Thamyris et l'aveugle Méonides, Tirésias et Phinée, prophètes antiques. Alors je me nourris des pensées qui produisent d'elles-mêmes les nombres harmonieux, comme l'oiseau qui veille chante dans l'obscurité : caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.
Ainsi avec l'année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l'été, ni les troupeaux, ni la face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours, m'environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu'un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi, la sagesse à l'une de ces entrées m'est entièrement fermée.
Brille d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière ! que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons! mets des yeux à mon âme, disperse et dissipe loin d'elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel.
Déjà le Père tout-puissant, du haut du ciel, du pur empyrée, où il siège sur un trône au-dessus de toute hauteur, avait abaissé son regard pour contempler à la fois ses ouvrages et les ouvrages de ses ouvrages. Autour de lui toutes les saintetés du ciel se pressaient comme des étoiles et recevaient de sa vue une béatitude qui surpasse toute expression ; à sa droite était assise la radieuse image de sa gloire, son Fils unique. Il aperçut d'abord sur la terre nos deux premiers parents, les deux seuls êtres de l'espèce humaine, placés dans le jardin des délices, goûtant d'immortels fruits de 'oie et d'amour, joie non interrompue, amour sans ri \ al dans une heureuse solitude. 11 aperçut aussi l'en.er et le gouffre entre l'enfer et la création; il vit Satan côtoyant le mur du ciel, du côté de la nuit, dans l'air sublime et so more, et près de s'abattre, avec ses ailes fatiguées et un pied impatient, sur la surface aride de ce
monde qui lui semble une terre ferme, arrondie et sans firmament : l'archange est incertain si ce qu'il voit est l'océan ou l'air. Dieu l'observant de ce regard étoffé dont il découvre le présent, le passé et l'avenir, parla de la sorte à son Fils unique en prévoyant cet avenir :
« Unique Fils que j'ai engendré, vois-tu quelle rage transporte notre adversaire? Ni les bornes prescrites, ni les barreaux de l'enfer, ni toutes les chaînes amoncelées cur lui, ni même du profond Chaos l'interruption immense, ne l'ont pu retenir : tant il semble enclin à une vengeance désespérée qui retombera sur sa tête rebelle. Maintenant, après avoir rompu tous ses liens, il vole non loin du ciel, sur les limites de la lumière, directement vers le monde nouvellement créé et vers l'homme placé là, dans le dessein d'essayer s'il pourra le détruire par la force, ou, ce qui serait pis, le pervertir par quelque fallacieux artifice; et il le pervertira : l'homme écoutera ses mensonges flatteurs, et transgressera facilement l'unique commandement, l'unique gage de son obéissance ; il tombera lui et sa race infidèle.
» A qui sera la faute? A qui, si ce n'est à lui seul ! Ingrat ! il avait de moi tout ce qu'il pouvait avoir, je l'avais fait juste et droit, capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Je créai tels tous les pouvoirs éthérôs et tous les esprits, ceux qui se soutinrent et ceux qui tombèrent: librement se sont soutenus ceux qui se sont soutenus, et tombés ceux qui sont tombés. N'étant pas libres, quelle preuve sincère auraient-ils pu donner d'une vraie obéissance, de leur constante foi et de leur amour? Lorsqu'ils n'auraient fait seulement que ce qu'ils auraient été contraints de faire, et non ce qu'ils auraient voulu, quellr
louange en auraient-ils pu recevoir ? quel plaisir auraisje trouvé dans une obéissance ainsi rendue, alors que la volonté et la raison (raison est aussi choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux passives, eussent servi la nécessité, non pas moi?
» Ainsi créés, comme il appartenait de droit, ils ne peuvent donc justement accuser leur créateur, ou leur nature, ou leur destinée, comme si la prédestination, dominant leur volonté, en disposât par un décret absolu ou par une prescience suprême. Eux-mêmes ont décrété leur propre révolte, moi non : si je l'ai prévue, ma prescience n'a eu aucune influence sur leur faute, qui n'étant pas prévue n'en aurait pas moins été certaine. Ainsi sans la moindre impulsion, sans la moindre ombre dedestinée. ou de chose quelconque par moi immuablement prévue, ils pèchent, auteurs de tout pour eux-mêmes, à la fois en ce qu'ils jugent et en ce qu'ils choisissent : car ain.-i je les ai créés libres, et libres ils doivent demeurer jusqu'à ce qu'ils s'enchaînent eux-mêmes. Autrement, il me faudrait changer leur nature, révoquer le haut décret irrévocable, éternel, par qui fut ordonnée leur liberté : eux seuls ont ordonné leur chute.
» Les premiers coupables tombèrent par leur propre suggestion, tentés par eux-mêmes, par eux-mêmes dépravés; l'homme tombe déçu par les premiers coupables. L'homme, à cause de cela, trouvera grâce; les autres n'en trouveront point. Par la miséricorde et par la justice, dans le ciel et sur la terre, ainsi ma gloire triomphera ; mais la miséricorde, la première et la dernière, brillera la plus éclatante. »
Tandis que Dieu parlait, un parfum d'ambroisie rem-
plissait loul le ciel, et répandait parmi les bienheureux esprits élus le sentiment d'une nouvelle joie ineffable. Au-dessus de toute comparaison, le Fils de Dieu se montrait dans une très-grande gloire : en lui brillait tout son Père substantiellement exprimé. Une divine compassion apparut visible sur son visage, avec un amour sans fin et une grâce sans mesure; il les fit connaître à son Père,, en lui parlant delà sorte :
« 0 mon Père, miséricordieuse a été cette parole qui a terminé ton arrêt suprême : l'homme trouvera grâce ! pour cette parole, le ciel et la terre publieront hautement tes louanges par les innombrables concerts des hymnes et des sacrés cantiques : de ces cantiques ton trône environné retentira de toi à jamais béni. Car l'homme serait-il finalement perdu? l'homme, ta créature dernièrement encore si aimée, ton plus jeune fils, tomberait-il circonvenu par la fraude, bien qu'en y mêlant sa propre folie? Que cela soit loin de toi, que cela soit loin de toi, ô Père, toi qui juges de toutes les choses faites, et qui seul juges équitablement! Ou l'adversaire obtiendra-t-il ainsi ses fins et te frustera-t-il des tiennes? Satisfera- t-il sa malice, et réduira-t-il ta bonté à néant? ou s'en retournera-t- il plein d'orgueil, quoique sous un plus pesant arrêt, et cependant avec une vengeance satisfaite, entraînant après lui dans l'enfer la race entière des humains, par lui corrompue ? Ou veux-tu toi-même abolir ta création, et défaire, pour cet ennemi, ce que tu as fait pour ta gloire? Ta bonté et ta grandeur pourraient être mises ainsi en question, et blasphémées sans être défendues. »
Le grand Créateur lui répondit.
« O mon Fils ! en qui mon âme a ses principales délices,
LE PARADIS PEKDU J5
Fils de mon sein, Fils qui est mon seul Verbe, ma sagesse et mon effectuelle puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes pensées, toutes, comme ce que mon éternel dessein a décrété : l'homme ne périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement accordée. Une fois encore je renouvellerai les -pouvoirs expirés de l'homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et exorbitants désirs. Relevé par moi. l'homme se tiendra debout une fois encore, sur le même terrain que son mortel ennemi ; l'homme sera par moi relevé, afin qu'il sache combien est débile sa condition dégradée, afin qu'il ne rapporte quà moi sa délivrance, et à nul autre qu'à moi.
» J'en ai choisi quelques-uns , par une grâce particulière élus au-dessus des autres : telle est ma volonté. Les autres entendront mon appel-, ils seront souvent avertis de songer à leur état criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur cœur de pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre l'obéissance due : à la prière, au repentir, à l'obéissance due(quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon oreille ne sera point sourde, mon œil fermé. Je mettrai dans eux, comme un guide, mon arbitre, la conscience : s'ils veulent l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien employée et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en sûreté.
» Ma longue tolérance et mon jour de grâce, ceux qui les négligeront et les mépriseront ne les goûteront jamais;
mais l'endurci sera plus endurci, l'aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la miséricorde.
» Mais cependant tout n'est pas fait : l'homme désobéissant rompt déloyalement sa foi et pèche contre la haute suprématie du ciel ; affectant la divinité, et perdant tout ainsi, il ne laisse rien pour expier sa trahison : mais consacré et dévoué à la destruction, lui et toute sa postérité doivent mourir. Lui ou la justice doit mourir, à moins que pour lui un autre ne soit capable, s'offrant volontairement, de donner la rigide satisfaction : mort pour moi t.
» Dites, pouvoirs célestes, où nous trouverons un pareil amour ? Qui de vous se fera mortel pour racheter le mortel crime de l'homme? et quel juste, sauvera l'injustice? Une charité si tendre habite-t-elle dans tout le ciel? »
Il adressai; cette demande -, mais tout le chœur divin rt.sta muet, (t le silence était dans le ciel. En faveur de l'homme, ni patron, ni intercesseur ne paraît, ni encore moins qui 01 e attirer sur sa tête la proscription mortel! el payer ram on. Et alors, privée de rédemption, la race humaine ent ère eût été perdue, adjugée, pur un arrêt s vère, à la nu rt et à l'enfer, si le Fils de Dieu, en qui réside la plénitude de l'amour divin, n'eût ainsi renouvelé sa chère média ion.
« Mon Pèr :, ta parole est prononcée : l'homme trouvera grâce. La gi àce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de > salut, elle qai, le plus rapide des messagers ailés, trouve un passag i pour visiter tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être implorée, sans être cherchée? Heureux l'homme si elle le prévient ainsi! 11 ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort dans le
péché : endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni expiation, ni offrande.
» Me voici donc, moi pour lui, vie pour vie -, je m'offre : pur moi laisse tomber ta colère ; compte-moi pour homme. JPour l'amour de lui, je quitterai ton sein, et je me déipouillerai volontairement de cette gloire que je partage avec toi ; pour lui je mourrai satisfait. Que la mortexercesur moi toute sa fureur : sous son pouvoir ténébreux, je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as donné de posséder la vie en moi-même à jamais ; par toi je vis, quoique à présent je cède à la Mort; je suis son dû en tout ce qui peut mourir en moi.
»- Mais cette dette payée, tu ne me laisseras pas sa proie dans l'impur tombeau ; tu ne souffriras pas que mon àme sans tache habite là pour jamais avec la corruption; mais je ressusciterai victorieux et je subjuguerai mon vainqueur dépouillé de ses dépouilles vantées. La Mort recevra alors sa blessure de mort et rampera inglorieuse, désarmée de son dard mortel. Moi, à travers les airs, dans un grand triomphe, j'emmènerai l'enfer captif malgré l'enfer, et je montrerai les pouvoirs des ténèbres enchaînés. Toi, charmé à cette vue, tu laisseras tomber du ciel un regard, et tu souriras, tandis qu'élevé par toi, je confondrai tous mes ennemis, la Mort la dernière, et avec sa carcasse je rassasierai le sépulcre. Alors, entouré de la multitude par moi rachetée, je rentrerai dans le ciel après une longue absence; j'y reviendrai, ô mon Père, pour contempler ta face sur laquelle aucun nuage de colère ne restera, mais où l'on verra la paix assurée et la réconciliation; désormais la colère n'existera plus, mais en ta présence la joie sera entière. »
Ici ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale. Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son Père. L'admiration saisit tout le ciel, qui s'étonne de la signification de ces choses, et ne sait où elles tendent. Bientôt le Tout-Puissant répliqua ainsi :
« 0 toi sur la terre et dans le ciel, seule paix trouvée pour le genre humain sous le coup de la colère! ô toi, unique objet de ma complaisance! tu sais combien me sont chers tous mes ouvrages ; l'homme ne me l'est pas moins, quoique le dernier créé, puisque pour lui je te séparerai de mon sein et de ma droite, afin de sauver (en te perdant quelque temps) toute la race perdue. Toi donc qui peux seul la racheter, joins à ta nature la nature humaine, et sois toi-même homme parmi les hommes sur la terre; fais- toi chair, quand les temps seront accomplis, et sors du sein d'une vierge par une naissance miraculeuse. Sois le chef du genre humain clans la place d'Adam, quoique fils d'Adam. Gomme en lui périssent tous les hommes, en toi, ainsi que d'une seconde racine, seront rétablis tous ceux qui doivent l'être ; sans toi, personne. Le crime d'Adam rend coupables tous ses fils; ton mérite, qui leur sera imputé, absoudra ceux qui, renonçant à leurs propres actions, justes ou injustes, vivront en toi transplantés, et de toi recevront une nouvelle vie. Ainsi l'homme, comme cela est juste, donnera satisfaction pour l'homme; il sera jugé et mourra ; et en mourant il se relèvera, et en se relevant relèvera avec lui tous ses frères rachetés par son sang précieux. Ainsi
l'amour céleste l'emportera sur la haine infernale, en se donnant à la mort, en mourant pour racheter si chèrement ce que la haine infernale a si aisément détruit, ce qu'elle continuera de détruire dans ceux qui, lorsqu'ils le peurent, n'acceptent point la grâce.
» 0 mon Fils! en descendant à l'humaine nature, ti n'amoindris ni ne dégrades la tienne Parce que tu as, quoique assis sur un trône dans la plus haute béatitude, égal à Dieu, jouissant également du bonheur divin, parce que tu as tout quitté pour sauver un monde d'une entière perdition ; parce que ton mérite, plus encore que ton droit de naissance, Fils de Dieu, t'a rendu plus digne d'être ce Fils, étant beaucoup plus encore que grand et puissant; parce que l'amour a abondé en toi plus que la gloire, ton humiliation élèvera avec toi à ce trône ton humanité. Ici tu t'assiéras incarné, ici tu régneras à la fois Dieu et homme, à la fois Fils de Dieu et de l'homme, établi par l'onction Roi universel.
» Je te donne tout pouvoir : règne à jamais, et revêts-toi de tes mérites : je te soumets, comme chef suprême, les Trônes, les Princes, les Pouvoirs, les Dominations : tous les genoux fléchiront devant toi, les genoux de ceux qui habitent au ciel ou sur la terre, ou sous la terre, en enfer. Quand glorieusement entouré d'un cortège céleste, tu apparaîtras sur les nuées, quand tu enverras les archanges, tes hérauts, annoncer ton redoutable jugement, aussitôt des quatre Yents les vivants appelés, de tous les siècles passés les morts ajournés, se hâteront à la sentence générale, si grand sera le bruit qui réveillera leur sommeil! Alors dans l'assemblée des saints, tu jugeras les méchants, hommes et anges : convaincus, ils s'abîmeront sous ton
arrêt. L'enfer, rempli de ses multitudes, sera fermé pour toujours. Cependant le monde sera consumé ; de ses cendres sortira un ciel nouveau, une nouvelle terre où les justes habiteront. Après leurs longues tribulations, ils verront des jours d'or, fertiles en actions d'orr avec la joie et le triomphant amour et la vérité belb. Alors tu déposeras ton sceptre royal, car il n'y aura plus besoin de sceptre royal ; Dieu sera tout en tous. Mais vous, anges, adorez celui qui, pour accomplir tout cela, meurt; adorez le Fils et honorez-le commemoi. »
Le Tout-Puissant n'eut pas plus tôt cessé de parler, que la foule des anges (avec une acclamation forte comme celle d'une multitude sans nombre, douce comme provenant de voix saintes ) fit éclater la joie : le ciel retentit de bénédictions, et d'éclatants hosanna remplirent les régions éternelles. Les anges révérencieusement s'inclinèrent devant les deux trônes, et avec une solennelle adoration, ils jetèrent sur le parvis leurs couronnes entremêlées d'or et d'amarante; immortelle amarante! Cette fleur commença jadis à s'épanouir près de l'arbre de vie, dans le paradis terrestre ; mais bientôt après le péché de l'homme elle fut reportée au ciel où elle croissait d'abord : là elle croît encore ; elle fleurit en ombrageant la fontaine de Vie et les bords du fleuve de la Félicité, qui au milieu du ciel roule son onde d'ambre sur des fleurs ély. siennes. Avec ces fleurs d'amarante jamais fanées, les esprits élus attachent leur resplendissante chevelure entrelacée de rayons.
Maintenant ces guirlandes détachées sont jetées éparses sur le pavé étincelant qui brillait comme une m .t do
. et souriait empourpré de? roses célestes. En i couronnés de nouveau, les anges saisissent leurs harpes d'or toujours accordées, et qui, brillantes à leur côté, étaient suspendues comme des carquois. Par le doux prélude d'une charmante symphonie, ils introduisent leur chant sacré et éveillent l'enthousiasme sublime. Aucune voix ne se tait; pas une voix qui ne puisse facilement se joindre à la mélodie, tant l'accord est parfait dans le ciel !
«Toi, ô Père, ils te chantèrent le premier, tout-puissant, immuable, immortel, infini, Roi éternel; toi, auteur de tous les êtres, fontaine de lumière ; toi, invisible dans les uses splendeurs où tu es assis sur un trône inaccessible, et même lorsque tu ombres la pleine effusion de tes rayons, et qu'à travers un nuage arrondi autour de toi comme un radieux tabernacle, les bords de tes vêtements, obscurcis par leur excessif éclat, apparaissent : cependant encore le ciel est ébloui, et les plus brillants séraphins ne s'approchent qu'en voilant leurs yeux de leurs deux ailes.
» Ils te chantèrent ensuite, ô toi, le premier de toute la création, Fils engendré, divine ressemblance, sur le clair visage de qui brille le Père tout-puissant, sans nuage rendu visible, et qu'aucune créature ne pourrait autrement regarder ailleurs. En toi imprimée la splendeur de sa gloire habite; transfusé dans toi son vaste esprit réside. Par toi il créa le ciel des cieux et toutes les puissances qu'il renferme, et par toi il précipita les ambitieuses Dominations. Ce jour-là, tu n'épargnas point le terrible tonnerre de ton Père . tu n'arrêtas pas les roues de ton chariot flamboyan', qui ébranlaient la structure éternelle du ciel, tandis que tu passais sur le cou des anges rebeHes
dispersés : revenu de la poursuite, tes saints, par d'inv menses acclamations, t'exaltèrent, toi, unique Fils de la puissance de ton Père, exécuteur de sa fière vengeance
sur ses ennemis! Non pas de même sur l'homme! Tu
ne condamnas pas avec tant de rigueur l'homme tombé par la malice des esprits rebelles, ô Père de grâce et de miséricorde; mais tu inclines beaucoup plus à la pitié. Ton cher et unique Fils n'eut pas plus tôt aperçu ta résolution de ne pas condamner avec tant de rigueur l'homme fragile, mais d'incliner beaucoup plus à la pitié, que pour apaiser ta colère, pour finir le combat entre la miséricorde et la justice, que l'on discernait sur ta face, ton Fils, sans égard à la félicité dont il jouissait assis près de toi, s'offrit lui-même à la mort, pour l'offense de l'homme. O amour sans exemple, amour qui ne pouvait être trouvé que dans l'amour divin ! Salut, Fils de Dieu, Sauveur des hommes! Ton nom dorénavant sera l'ample matière de mon chant ! Jamais ma harpe n'oubliera ta louange, ni ne la séparera de la louange de ton Père. »
Ainsi les anges dans le ciel, au-dessus de la sphère étoilée, passaient leurs heures fortunées dans la joie à chanter des hymnes. Cependant, descendu sur le ferme et opaque globe de ce monde sphérique, Satan marche sur la première convexité qui, enveloppant les orbes inférieurs lumineux, les sépare du chaos et de l'invasion de l'antique nuit. De loin, cette convexité semblait un globe; de près elle semble un continent sans bornes, sombre, désolé et sauvage, exposé aux tristesses d'une nuit sans étoiles et aux orages toujours menaçants du chaos qui gronde àl'cntour; ciel inclémen*-, excepté du côté de la muraille du ctel quoique très-tloignée; là quelque pet't
reflet d'une clarté débile se glisse, moins tourmenté par la tempête mugissante.
Ici marchait à l'aise l'ennemi dans un champ spacieux. Quand un vautour, élevé sur l'Immaiis (dont la chaîne neigeuse enferme le Tartare vagabond), quand ce vautour abandonne une région dépourvue de proie, pour se gorger de la chair des agneaux ou des chevreaux d'uu an sur les collines qui nourrissent les troupeaux, il vole vers les sources du Gange ou de l'Hydaspe, fleuves de l'Inde; mais, dans son chemin, il s'abat sur les plaines arides de Séricane, où les Chinois conduisent, à l'aide du vent et des voiles, leurs légers chariots de roseaux : ainsi, sur cette mer de terre battue du vent, l'ennemi marchait seul çà et là, cherchant sa proie ; seul, car de créature vivante ou sans vie, on n'en trouve aucune dans ce lieu, aucune encore ; mais là, dans la suite, montèrent de la terre, comme une vapeur aérienne, toutes les choses vaines et transitoires, lorsque le péché eut rempli de vanité les œuvres des hommes.
Là volèrent à la fois et les choses vaines et ceux qui sur les choses vaines bâtissent leurs confiantes espérances de gloire, de renommée durable, ou de bonheur dans cette vie ou dans l'autre; tous ceux qui sur la terre ont leur récompense, fruit d'une pénible superstition ou d'un zèle aveugle, ne cherchant rien que les louanges des hommes, trouvent ici une rétribution convenable, vide comme leurs actions. Tous les ouvrages imparfaits des mains de la nature, les ouvrages avortés, monstrueux, bizarrement mélangés, apr's s'être dissous sur la terre, fuient ici vainement jusqu'à la dissolution finale. Ils ne vont pas dans la lune roisiue, comme quelques-
uns l'ont rêvé : les habitants de ces champs d'argent sont plus vraisemblablement des saints transportés ou des esprits tenant le milieu entre l'ange et l'homme.
Ici arrivèrent d'abord de l'ancien monde, les enfants des fils et des filles mal assoriis, ces géants avec leurs vains exploits, quoique alors renommés : après eux arrivèrent les bâtisseurs de Babel dans la plaine de Sannaar, lesquels toujours remplis de leur vain projet, bâtiraient encore s'ils savaient avec quoi, de nouvelles Babels. D'autres vinrent un à un; celui qui, pour être regardé comme un Dieu, sauta de gaieté de cœur dans les flammes de l'Etna, Empédocles; celui qui, pour jouir de l'Elysée de Platon, se jeta dans la mer, Cléombrote. 11 serait trop long de dire les autres, les embryons, les idiots, les ermites, les moines blancs, noirs, gris, avec toutes leurs tromperies. Ici rôdent les pèlerins qui allèrent si loin chercher mort sur leGolgotha, celui qui vit dans le ciel; ici se retrouvent les hommes qui, pour être sûrs du paradis, mettent en mourant la robe d'un dominicain ou d'un franciscain, et s'imaginent entrer ainsi déguisés. Us passent les sept plauètes; ils passent les étoiles fixes, et cette sphère cristalline dont le balancement produit la trépidation dont on a tant parlé, et ils passent ce ciel qui le premier fut mis en mouvement. Déjà saint Pierre, au guichet du ciel, semble attendre les voyageurs avec ses clefs; maintenant au bas des degrés du ciel, ils lèvent le pied pour monter, mais regardez! Un vent violent et croisé, soufflant en travers de l'un et de l'autre côté, les jette à dix mille lieues à la renverse dans le vague de l'air. Alors vous pourriez voir capuchons, couvre-chefs, robes, avec ceux qui les portent, ballotés et déchirés en
lambeaux; reliques, chapelet?, indulgences, dispenses, pardons, bulles, jouets des vents. Tout cela pirouette en haut et vole au loin par-dessus le dos du inonde, dans le imbe vaste et large appelé depuis le paradis des fous; ieu qui uans la suite des temps a été inconnu à peu de personnes, mais qui alors n'était ni peuplé ni frayé.
L'ennemi, en passant, trouva ce globe ténéureux ; il le parcourut longtemps, jusqu'à ce qu'enfin la lueur d'une lumière naissante attira en hâte de ce côté ses pas voyageurs. Il découvre au loin un grand édifice qui par des degrés magnifiques s'élève à la muraille du ciel. Au sommet de ces degrés apparaît, mais beaucoup plus riche, un ouvrage semblable à la porte d'un royal palais, emhelli d'un frontispice de diamants et d'or. Le portique brillait de perles orientales étincelantes, inimitables sur terre par aucun modèle ou par le pinceau. Les degrés étaient semblables à ceux sur lesquels Jacob vit monter et descendre dos anges (cohorte de célestes gardiens lorsque pour fuir Ésatt, allant à Padaa-Aram. il rêva la nuit dans la campagne de Luza, sous le ciel ouvert, et s'écria en s'éveillant : t C'est ici la porte du ciel. »
Chaque degré renfermait un mystère : cette échelle des degrés n'était pas toujours là; mais elle était quelquefois retirée invisible dans le ciel : au-dessous roulait uni- brillante merde jaspe ou de perles liquides, sur laquelle ceux qui, dans la suite, vinrent delà terre, faisaient voile conduits par des anges, ou volaient au-dessus du lac, ravis dans un char que tiraient des coursiers de feu. Les degrés descendaient alors en bas, soit pour tenter l'ennemi par une ascension aisée, soit pour aggraver sa triste exclusion des portes de la béatitude.
Directement en face de ces portes et juste au-des=us de l'heureux séjour du paradis, s'ouvrait un pass.ige à la terre; passage large, beaucoup plus large que ne le fut dans la suite des temps celui qui, quoique spacieux, descendait sur le mont Sion et sur la terre promise, si chère à Dieu. Par ce chemin, pour visiter les tribus heureuses, les anges porteurs des ordres suprêmes passaient et repassaient fréquemment : d'un œil de complaisance le Très-Haut regardait lui-même les tribus, depuis Panéas, source des eaux du Jourdain , jusqu'à Bersabée, où la Terre Sainte confine à l'Egypte et au rivage d'Arabie. Telle paraissait cette vaste ouverture où des limites étaient mises aux ténèbres semblables aux bornes qui arrêtent le flot de l'océan. De là parvenu au degré inférieur de l'escalier, qui par des marches d'or monte à la porte du ciel, Satan regarde en bas : il est saisi d'étonnement à la vue soudaine de l'univers.
Quand un espion a marché toute une nuit avec péril, à travers des sentiers obscurs et déserts; au réveil de la réjouissante aurore, il gagne enfin le sommet de quelque colline haute et raide : inopinément à ses yeux se découvre l'agréable perspective d'une terre étrangère vue pour la première fois, ou d'une métropole fameuse ornée de pyramides et de tours é'incelantes que le soleil levant dore de ses rayons : l'esprit malin fut frappé d'un pareil étonnement, quoiqu'il eût autrefois vu le ciel; mais il éprouve beaucoup moins d'étonnement que d'envie, à l'aspect de tout ce monde qui paraît si beau.
Il regardait l'espace tout à l'entour (et il le pouvait facilement étant placé si haut au-dessus du pavillon circulaire de l'ombre vaste de la nuit), depuis le point oriental
de la Balance jusqu'à l'étoile laineuse qui porte Andromède loin des mers atlantiques au delà de l'borizon; ensuite il regard en largeur d'un pôle à l'autre, et, sa., s plus tarder, droit eu bas dans la première région du monde, il iette son vol précipité. 11 suit avec aisance, à travers le pur marbre de l'air, sa route oblique parmi d'innombrables étoiles, qui de loin brillaient comme des astres, mais qui de près semblaient d'autres mondes; ce sont d'autres mondes ou des îles de bonheur, comme ces jardins des Hespérides renommés dans l'antiquité : champs fortunés, bocages, vallées fleuries, îles trois fois heureuses! Mais qui habitait là heureux? Satan ne s'arrêta pas pour s'en enquérir.
Au-dessus de toutes les étoiles, le soleil d'or, égal au ciel en splendeur, attire ses regards : vers cet astre il dirige sa course dans le calme firmament; mais si ce fut par le haut ou par le bas, par le centre ou par l'excentrique ou par la longitude, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Il s'avance au lieu d'où le grand luminaire dispense de loin la clarté aux nombreuses et vulgaires coustellations, qui se tiennent à une distance convenable de l'œil de leur seigneur. Dans leur marche elles forment leur danse étoilée en nombres qui mesurent les jours, les mois et les ans; elles se pressent d'accomplir leurs mouvements variés vers son vivifiant flambeau, ou bien elles sont tournées par son rayon magnétique qui échauffe doucement l'univers, et qui dans toute partie intérieure avec une bénigne pénétration, quoique non aperçu, darde une invisible vertu jusqu'au fond de l'abîme; tant fut merveilleusement placée sa station brillante.
Là aborde l'ennemi : une pareille tache n'a peut-être ja-
mais ('té aperçue de l'astronome, à l'aide de son verre optique, dans l'orbe luisant du soleil. Satan trouva ce lieu éclatant au delà de toute expression, comparé à quoi que ce soit sur la terre, métal ou pierre. Toutes les parties n'étaient pas semblables, mais toutes étaient également pénétrées d'une lumière rayonnante, comme le fer ardent l'est du feu : métal, partie semblait d'or, partie d'argent fin ; pierre, partie paraissait escarboucle ou chrysolite, partie rubis ou topaze, tels qu'aux douze pierres qui brillaient sur le pectoral d'Aaron : ou c'est encore la pierre souvent imaginée plutôt que vue; pierre que les philosophes ici-bas ont en vain si longtemps cherchée; quoique par leur art puissant, ils fixent le volatil Hermès, évoquent de la mer sous ses différentes figures le vieux ProtCe réduit à travers un alambic à sa forme primitive.
Quelle merveille y a-t-il donc si ces champs, si ces régions exhalent un élixir pur, si les1 rivières roulent l'or potable, quand par la vertu d'un seul toucher, le grand alchimiste, le soleil (tant éloigné de nous) produit, mêlées avec les humeurs terrestres, ici dans l'obscurité, tant de précieuses choses de couleurs si vives et d'effets si rares !
Ici le démon, sans être ébloui, rencontre de nouveaux sujets d'admirer; son œil commande au loin, car la vue ne rencontre ici ni obstacle, ni ombre, mais tout est soleil : ainsi quand à midi ses rayons culminants tombent du haut de l'équateur, comme alors ils sont dardés perpendiculaires, sur aucun lieu à l'entour l'ombre d'un corps opaque ne peut descendre.
Un air qui n'est nulle part aussi limpide, rendait le regard de Satan plus perçant pour les objets éloignés : il
découvre bientôt, à portée de la vue, un ange glori ux qui 9e tenait debout, le même aime que saint Jean vit aussi ians le soleil 11 avait le dos tourné, mais sa gloire n'était point cach e Une tiare d'or des rayons du soleil couronnait sa tète; non moins brillante, sa chevelure sur naules où s'attachent des ailes flottait ondoyante : il semblait occupé de quelque grande fonction ou plongé dans une méditation profonde. L'esprit impur fut joyeux, dans l'espoir de trouver à, présent un guide qui pût diriger son vol er ant au paradis terrestre; séjour heureux de l'homme, fin du voyage de Satan et où commencèrent nos maux.
Mais d'abord l'ennemi songe à changer sa propre forme qui pourrait autrement lui susciter péril ou retard: soudain il devient un adolescent chérubin, non de ceux du premier ordre, mais cependant tel que sur son visagç souriait une céleste jeunesse, que sur tous ses membres était répandue une grâce convenable, tant il sait bien feindre! Sous une petite couronne ses cheveux roulés en boucles se jouaient sur ses deux joues; il portait des ailes dont les plumes de diverses couleurs étaient semées de paillettes d'or; son habit court était fait pour une marche rapide, et il tenait devant ses pas pleins de décence une baguette d'argent.
Il ne s'approcha pas sans être entendu ; comme il avançait, l'ange brillant, averti par son oreille, tourna son visage radieux : il fut reconnu sur-le-champ pour l'archange Driel, l'un des sept qui, en présence de Dieu et les plus voisins de son trône, se tiennent prêts à son commandement. Ces sept archanges sont les yeux d~- l'Étei-uel; ils parcourent tous les deux, ou en bus à ce globv ils por-
«0 LE P sRADIS PERDU
tent ses prompts messages sur l'humide et sur le sec, sur
la terre et sur -a mer. Saian aborde Uriel et lui dit :
« Uriel, toi qui, des scpl esprits glorieusement brillant? qui se tiennent debout devant le trône élevé de Dieu, es accoutumé, interprète de sa grande volonté, à la transmettre le premier au plus haut ciel où tous ses fils attendent ton ambassade ! Ici sans doute, par décret suprême, tu obtiens le même honneur, et comme un des yeux de l'Éternel, tu visites souvent cette nouvelle création. Un désir indicible de voir et de connaître les étonnants ouvrages de Dieu, mais particulièrement l'homme, objet principal de ses délices et de sa faveur, l'homme pour ffui il a ordonné tous ces ouvrages si merveilleux; ce lésir m'a fait quitter les chœurs de chérubins, errant >eul ici. 0 le plus brillant des séraphins, dis dans lequel de ces deux orbes l'homme a sa résidence fixée, ou si, n'ayant aucune demeure fixe, il peut habiter à son choix tous ces orbes éclatants; dis-moi où je puis trouver, où je puis contempler, avec un secret étonnement ou avec une admiration ouverte, celui à qui Je Créateur a prodigué des mondes, et sur qui il a répandu toutes ses grâces. Tous deux ensuite, et dans l'homme et dans toutes choses, nous pourrons, comme il convient, louer le Créateur universel qui ajustement précipité au plus profond de l'enfer ses ennemis rebelles, et qui, pour réparer cette perte, a créé cette nouvelle et heureuse race d'hommes pour le mieux servir, sages sont toutes ses voies ! »
Ainsi parla le faux dissimulateur sans être reconnu, car ni l'homme ni l'ange ne peuvent discerner l'hypo risie : c'est le seul mal qui dans le ciel et sur la terre marche
LE PARADIS PERDU 8i
invisible, excepté à Dieu et parla permission de Dieu : souvent, quoique la Sagesse veille, le Soupçon dort à la porte de la Sagesse et résigne sa charge à la Simplicité : la Bonté ne pense point au mal, là où il ne semble pas y avoir de mal. Ce fut cela qui cette fois trompa Uriel, bien que régent du soleil et regardé comme l'esprit des cieux dont la vue est la plus perçante. A l'impur et perfide imposteur, il répondit dans sa sincérité :
« Bel ange, ton désir qui tend à connaître les œuvres de Dieu, afin de glorifier par là le grand Ouvrier, ne conduit à aucun excès qui encoure le blâme; au contraire, plus ce désir paraît excessif, plus il mérite de louanges, puisqu'il t'amène seul ici de ta demeure empyrée, pour t'assurer par le témoignage de tes yeux de ce que peutêtre quelques-uns se sont contentés d'entendre seulement raconter dans le ciel. Car merveilleux, en vérité, sont les ouvrages du Très-Haut, charmants à connaître, et tous digues d'être à jamais gardés avec délices dans la mémoire! Quel esprit créé pourrait en calculer le nombre, ou comprendre la sagesse infinie qui les enfanta, mais qui en cacha les causes profondes ?
» Je le vis, quand, à sa parole, la masse informe, moule matériel de ce monde, se réunit en monceau, la Confusion entendit sa voix, le farouche Tumulte se soumit à des règles, le vaste Infini demeura limité. A sa seconde parole, les ténèbres fuirent, la lumière brilla, l'ordre naquit du désordre. Rapides à leurs différentes places se hâtèrent les éléments grossiers, la terre, l'eau, l'air, le feu : la quintessence éthérée du ciel s'envola en haut; animée sous différentes formes, elle roula orbiculaire et se convertit en étoiles sans nombre, comme tu le vois : selon
leur motion chacune eut sa place assignée, chacune sa course, le reste en circuit mure l'univers.
» Regarde en bas ce globe, dont ce côté brille de la lumière réiléchie qu'il reçoit d'ici : ce lieu est la terre, séjour de l'iiomme. Cette lumière est le jour de la terre, sans quoi la nuit envahirait cette moitié du globe terrestre comme Tautre hémisphère. Mais la lune voisine (ainsi est appelée cette belle planète opposée) interpose à propos son secours : elle trace son cercle d'un mois, toujours finissant, toujours renouvelant au milieu du soleil, par une lumière empruntée, sa face trifonne. De cette lumière elle se remplit et elle se vide tour à tour pour éclairer la terre; sa pâle domination arrête la nuit. Cette tache que je te montre est le paradis, demeure d'Adam , ce grand ombrage est son berceau: tu ne peux manquer ta route; la mienne me réclame. »
Il dit et se retourna. Satan s'inclinant profondément devant un esprit supérieur, comme c'est l'usage dans le ciel où personne ne néglige de rendre le respect et les honneurs qui sont dus, prend congé: vers la côte de la terre au-dessous, il se jette en bas de l'écliptique : rendu plus agile par l'espoir du succès, il précipite son vol perpendiculaire en tournant comme une roue aérienne ; il ne s'arrêta qu'au moment où sur le sommet du Niphates il s'abattit.
Oh ! que ne se fit-elle entendre, cette voix admonitrice dont l'apôtre qui vit l'Apocalypse fut frappé quand le dragon, mis dans une seconde déroute, accourut furieux pour se venger sur les nommes ; voix qui criait avec force dans le ciel: Malheur aux habitants de la terre ! Alors, taudis qu'il en était temps, nos premiers parents eussent été avertis de la venue de leur secret enuemi; ils eussent peut-être ainsi échappé à son piège mortel. Car à présent Satan, à présent enflammé de rage, descendit pour la première fois sur la terre ; tentateur avant d'être accusateur du genre humain, il vint pour faire porter la peine de sa première bataille perdue et de sa fuite dans l'enfer, à l'homme innocent et fragile. Tou'efois, quoique téméraire 2l sans frayeur, il ne se réjouit pas dans sa vitesse ; il n'a point de sujet de s'enorgueillir en commençant son affreuse entreprise. Son dessein, maintenant près d'éclore, roule et bouillonne dans son sein tumultueux, et comme une machine infernale, il recule sur lui-même.
L'horreur et le doute déchirent les pensées troublées de Satan, et jusqu'au fond soulèvent l'enfer au dedans de lui; car il porte l'enfer en lui et autour de lui ; il ne peut pas plus fuir lui-même en changeant de place. La conscience éveille le desespoir qui sommeillait, éveille dans l'archange le souvenir amer de ce qu'il fut, de ce qu'il est, de ce qu'il
doit être : de pires actions doivent amener de plus grands supplices. Quelquefois sur Éden, qui maintenant se déploie agréable à sa vue, il attache tristement son regard malheureux ; quelquefois il le fixe sur le ciel et sur le soleil, resplendissant alors dans sa haute tour du midi. Après avoir tout repassé dans son esprit, il s'exprima de la sorte avec des soupirs :
« 0 toi qui, couronné d'une gloire incomparable, regarde du haut de ton empire solitaire comme le Dieu de ce monde nouveau ! Toi, à la vue duquel toutes les étoiles cachent leurs têtes amoindries ; je crie vers toi, mais non avec une voix amie; je ne prononce ton nom, ô soleil, que pour te dire combien je hais tes rayons ! Ils me rappellent l'état dont je suis tombé et combien autrefois je m'élevais glorieux au-dessus de ta sphère.
« L'orgueil et l'ambition m'ont précipité: j'ai fait la guerre dans le ciel au Roi du ciel, qui n'a point d'égal. Ah! pourquoi ? il ne méritait pas de moi un pareil retour, lui qui m'avait créé ce que j'étais dans un rang éminent; il ne me reprochait aucun de ses bienfaits ; son service n'avait rien de rude. Que pouvais-je faire de moins que de lui offrir des louanges, hommage si facile ! que de lui rendre des actions de grâce ? combien elles lui étaient dues ? Cependant toute sa bonté n'a opéré en moi que le mal, n'a produit que la malice. Élevé si haut, j'ai dédaigné la sujétion ; j'ai pensé qu'un degré plus haut, je deviendrais le Très-Haut: que dans un moment j'acquitterais la dette immense d'une reconnaissance éternelle, dette si lourde, toujours payer, toujours devoir. J'oubliais ce que je recevais toujours de lui ; je ne compris pas qu'un esprit reconnaissant en devant ne doit pas, mais qu'il paye sans
cesse, à la fois endetté et acquitté. Était-ce donc là un fardeau ? Oh ! que son puissaat destin ne me créa-t-il un ange inférieur! je serais encore heureux; une espérance sans bornes n'eût pas fait naître l'ambition. Cependant, pourquoi non? quelque autre pouvoir aussi grand aurait pu aspirer au trône et m'aurait, malgré mon peu de valeur, entraîné dans son parti. Mais d'autres pouvoirs aussi grands ne sont pas tombés ; ils sont restés inébranlables, armés au dedans et au dehors contre toute tentation. N'avais-tu pas la même volonté libre et la même force pour résister? Tu l'avais; qui donc et quoi donc pourrais-tu accuser, si ce n'est le libre amour du ciel qui agit également envers tous ?
» Qu'il soit donc maudit cet amour, puisque l'amour ou la haine, pour moi semblables, m'apportent l'éternel malheur. Non ! sois maudit toi-même, puisque par ta volonté contraire à celle de Dieu, tu as choisi librement ce dont tu te repens si justement aujourd'hui!
» Ah! moi ! misérable! par quel chemin fuir la colère infinie et l'infini désespoir? Par quelque chemin que je fuie, il aboutit à l'enfer ; moi-même je suis l'enfer ; dans l'abîme le plus profond est au dedans de moi un plus profond abîme qui, large ouvert, menace sans cesse de me dévorer ; auprès de ce gouffre, l'enfer où je souffre semble le ciel.
» Oh ! ralentis tes coups ? n'est-il pas aucune place laissée au repentir, aucune à la miséricorde? aucune, il faut la soumission. Ce mot, l'orgueil et ma crainte de la honte aux yeux des esprits de dessous me l'interdisent, je les séduisis avec d'autres promesses, avec d'autres assurances que des assurances de soumission, me vantant de subjuguer le
Tout- Puissant! Ah! malheureux que je suis! ils savent peu combien chèrement je paye cette jactance si vaine, sous quels tourments intérieurement je gémis, taudis qu'ils m'adorent sur le trône de l'enfer ! Le plus élevé jivec le spectre et le diadème, je suis tombé le plus bas, seulement supérieur en misères ! telle est la joie que trouve l'ambition.
» Mais supposé qu'il soit possible que je me repente, que j'obtienne par un acte de grâce mon premier état, ah! la hauteur du raug ferait bientôt renaître la hauteur des pensées : combien serait rétracté vite ce qu'une feinte soumission aurait juré ! L'allégement du mal désavouerait comme nuls et arrachés par la violence des vœux prononcés dans la douleur. Jamais une vraie réconciliation ne peut naître là où les blessures d'une haine mortelle ont pénétré si profondément Gela, ne me conduirait qu'à une pire infidélité et à une chute plus pesante. J'achèterais cher une courte intermission payée d'un double supplice. 11 le sait celui qui me punit ; il est aussi loin de m'accorder la paix que je suis loin de la mendier. Tout espoir exclu, voici qu'au lieu de nous rejetés, exilés, il a créé l'homme, son nouveau délice, et pour l'homme ce monde. Ainsi, adieu espérance, et avec l'espérance, adieu crainte, adieu remords. Tout bien est perdu pour moi. Mal, sois mon bien : par toi au moins je tiendrai l'empire divisé entre moi et le Roi du ciel; par toi je régnerai "peut-être sur plus d'une moitié de l'univers, ainsi que l'homme et ce monde nouveau l'apprendront en peu de temps. »
Tandis qu'il parlait de la sorte, chaque passion obscurcissait son visage trois fois changé par la pâle colère,
ie et le désespoir, passions qui défiguraient son visage "emprunté, et auraient trahi son déguisement si quelque œil l'eût aperçu, car les esprits célestes sont toujours exempts de ces honteux désordres. Satan s'en ressouvint bientôt et couvrit ses perturbations d'un dehors de calme : artisan de fraude, ce fut lui qui le premier pratiqua la fausseté sous une apparence sainte, afin de cacher sa profonde malice renfermée dans la vengeance. Toutefois il n'était pas encore assez exercé dans son art pour tromper Criel une fois prévenu : l'œil de cet archange l'avait suivi dans la route qu'il avait prise ; il le vit sur le mont assyrien plus défiguré qu'il ne pouvait convenir à un esprit bienheureux ; il remarqua ses gestes furieux, sa contenance égarée alors qu'il se croyait seul, non observé, non aperçu.
Satan poursuit sa route et approche de la limite l'Éden. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d'un boulevard champêtre, le sommet aplati d'une solitude escarpée ; les flancs hirsutes de ce désert, hérissés d'un buisson épais, capricieux et sauvage, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient à une insurmontable hauteur les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers, scène sylvaine ; et comme leurs rangs superposent ombrages sur ombrages, ils forment un théâtre de forêts de l'aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes, montait la muraille verdoyante du paradis : elle ouvrait à notre premier père une vaste perspective sur les contrées environnantes de son empire.
Et plus haut que celte muraille, qui s'étendait circulairement au-dessous de lui, apparaissait un cercle des
arbres les meilleurs et chargés des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées : le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir ou dans l'arc humide, lorsque Dieu arrose la terre.
Ainsi charmant était ce paysage. A mesure que Satan s'en approche, il passe d'un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des délices et des joies printanière. capables de chasser toute tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels et révélaient les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées. Comme aux matelots qui ont cinglé au delà du cap de Bonne-Espérance et ont déjà passé Mosambique, les vents du nord-est apportent, loin en mer, les parfums de Saba du rivage aromatique de l'Arabie Heureuse ; charmés du retard, ces navigateurs ralentissent encore leur course; et pendant plusieurs lieues, réjoui par la senteur agréable, le vieil Océan sourit : ainsi ces suaves émanations accueillent l'ennemi qui venait les empoisonner. Il en était plus satisfait que ne le fut Asmodée de la fumée du poisson qui le chassa, quoique amoureux, d'auprès de l'épouse du fils de Tobie ; la vengeance le força de fuir de la Médie jusqu'en Egypte, où il fut fortement enchaîné.
Pensif et avec lenteur, Satan a gravi le flanc de la colline sauvage et escarpée ; mais bientôt il ne trouve plus de route pour aller plus loin ; tant les épines entrelacées comme une haie continue, et l'exubérance des buissons, ferment toute issue à l'homme ou à la bête qui prend ce chemin. Le paradis n'avait qu'une porte, et elle regardait l'orient du côté opposé; ce que J'archifélon ayant vu, il
dédaigna l'entrée véritable ; par mépris, d'un seul bond léger il franchit toute l'enceinte de la colline et de la plus haute muraille, et tombe en dedans sur ses pieds.
Comme un loup rôdant, contraint par la faim de chercher les nouvelles traces d'une proie, guette le lieu où les pasteurs ont enfermé leurs troupeaux dans des parcs en sûreté, le soir au milieu des champs, il saute facilement par-dessus les claies, dans la bergerie : ou comme un voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin dont les portes épaisses, barrées et verrouillées, ne redoutent aucun assaut ; il grimpe aux fenêtres ou sur les toits : ainsi le premier grand voleur escalade le bercail de Dieu, ainsi depuis escaladèrent son Église les impurs mercenaires.
Satan s'envola, et sur l'arbre de vie (l'arbre du milieu et l'arbre le plus haut du paradis) il se posa semblable à un cormoran. Il n'y regagna pas la véritable vie, mais il médita la mort de ceux qui vivaient ; il ne pensa point à la vertu de l'arbre qui donne la vie, et dont le bon usage eût été le gage de l'immortalité ; mais il se servit seulement de cet arbre pour étendre sa vue au loin; tant il est vrai que nul ne connaît, Dieu seul excepté, la juste valeur du bien présent ; mais on pervertit les meilleures choses par le plus lâche abus ou par le plus vil usage.
Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, il voit renfermée pour les délices des sens de l'homme toute la richesse de la nature, ou plutôt il voit un ciel sur la terre ; car ce bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l'orient d E ion. Éden s'étendait à l'est depuisAuranjusqu'aux t jurs royales ielaGrande-Séleucie, bâtie par les rois grecs, ou jusqu'au
lieu où les fils d'Éden habitèrent longtemps auparavant, en Telassar. Sur ce sol agréable, Dieu traça son plus charmant jardin ; il lit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour la vue, l'odorat et le goût. Au milieu d'eux était l'arbre dévie, haut, élevé, épanouissant 6on fruit d'ambroisie d'or végétal. Tout près de la vie, notre mort, l'arbre de la science, croissait ; science du bien acheté cher par la connaissance du mal.
Au midi, à travers Éden passait un large fleuve; il ne changeait point de cours, mais sur la montagne raboteuse il se perdait engouffré : Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin élevé sur le rapide courant. L'onde, à travers les veinas de la terre poreuse qui l'attirait en hautpar une douce soif, jaillissait fraîche fontaine, et arrosait le jardin d'une multitude de ruisseaux. De là, ces ruisseaux réunis tombaient d'une clairière escarpée et rencontraient au-dessous le fleuve qui ressortait de son obscur passage : alors divisé en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux ; dont il est inutile ici de parler.
Disons plutôt, si l'art le peut dire, comment de cette fontaine de saphir les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d'or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, ils épandont le nectar, visitent chaque plante, et nourrissent des fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n'a point arrangé ces fleurs en couches ou en bouquet curieux; mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, dans la plaine, là où le soleil du matin échauffe d'abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.
Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre d'un aspec tarie, bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes 3e baumes et de gommes parfumées; bocages dont le fruit, ji'une écorce d'or poli, se. suspend aimable et d'un goût Uélicieux; fables vraies de l'flespérie. si elles sont vraies, Jest seulement ici. Entre ces bosquets sont interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant l'herbe tendre; ou hien des monticules plantés de palmiers s'élèvent ; le giron fleuri de quelque vallon arrosé déploie ses trésors ; fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines.
D'un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale ses grappes de pourpre, et rampe élégamment opulente. En même temps des eaux sonores tembent de la déclivité des collines ; elles se dispersent, ou dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leurs cours. Les oiseaux s'appliquent à leur chœur : des brises, de printanières brises, soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l'unisson les feuilles tremblantes, tandis que l'universel Pan, dansant avec les Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel. Ni la charmante campagne d'Enna, où Proserpine cueillant de fleurs, elle-même fleur plus belle, fut cueillie par le som bre Pluton (Gérés, dans sa peine, la chercha par toute la terre) ; ni l'agréable bois de Daphné, près l'Oronte, ni la source inspirée de Gastalie, ne peuvent se comparer au paradis d'Éden ; encore moins l'île Nisée qu'entoure le fleuve Triton, où le vieux Gham (appelé Anmon par les Gentils, et Jupiter Lydien) cacha Amalthée et son fils flo-
rissant, le jeune Bacchus, loin des yeux de Rhéa, sa marâtre. Le mont Amar où les rois d'Abyssinie gardent leurs enfants (quoique supposé par quelques-uns le véritable paradis); ce mont, sous la ligne Ethiopique, près de la source de Nil, entouré d'un roc brillant que l'on met tout un jour à monter, est loin d'approcher du jardin d'Assyrie, où l'ennemi vit sans plaisir tous les plaisirs, toutes les créatures vivantes, nouvelles et étranges à la vue.
Deux d'entre elles, d'une forme bien plus noble, d'une stature droite et élevée, droite comme celle des dieux, vêtues de leur dignité native dans une majesté nue, paraissent les seigneurs de tout, et semblaient dignes de l'être. Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la raison, la sagesse, la sainteté sévère et pure; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale qui fait la véritable autorité dans les hommes. Ces deux créatures ne sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils: Lui formé pour la contemplation et le courage ; Elle pour la mollesse et la grâce séduisante ; Lui pour Dieu seulement; Elle pour Dieu en Lui. Le beau et large front de l'homme et son œil sublime annoncent la suprême puissance ; ses cheveux d'hyacinthe, partagés sur le devant, pendent en grappe d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses fortes épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend éparse et sans ornement jusqu'à sa fine ceinture, se roule en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches, symbole de la dépendance, mais d'une dépendance de nandée avec une douce autorité, par la femme accordée, par l'homme mieux reçue; accordée avec une soumission contenue, un décent orgueil, une tendre résis-
tance, un amou-e x délai. Aucune partie mystérieuse de leurs corps nYtuit alors cachée; alors la honte coupable n'existait point : honte déshonnète des ouvrages de la nature, honneur déshonorable, enfant du péché, combien avez-vous trouble la race humaine avec des apparences, de pures apparences de pureté ! Vous avez banni de la vie de l'Iiomm sa plus heureuse vie, la simplicité et l'innocence sans tache !
Ainsi passait le couple nu ; il n'évitait ni la vue de Dieu ni celle des anges, car il ne songeait point au mal ; ainsi passait, en se tenant par la main, le plus beau couple qui depuis s'unit jamais dans les embrassements de l'amour : Adam, le meilleur des hommes qui furent ses fils; Eve, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles.
Sous un bouquet d'ombrage, qui murmure doucement sur un gazon vert, ils s'assirent au bord d'une limpide fontaine. Ils ne s'étaient fatigués au labeur de leur riant jardinage, qu'autant qu'il le fallait pour rendre le frais zéphyr plus agréable, le repos plus paisible, la soif et la faim plus salutaires. Ils cueillirent les fruits de leur repas du soir; fruits délectables que cédaient les branches complaisantes, tandis qu'ils reposaient inclinés sur le mol duvet d'une couche damassée de fleurs. Us suçaient des pulpes savoureuses, et à mesure qu'ils avaient soif, ils buvaient dans l'écorce des fruits l'eau débordante.
A ce festin ne manquaient ni les doux propos, ni les tendres sourires, ni les jeunes caresses naturelles a des époux si beaux, enchaînés par l'heureux lien nuptial, et qui étaient seuls. Autour d'eux folâtraient les animaux de la terre, depuis devenus sauvages, et que l'on chasse dans
les bois ou dans les déserts, dans les forêts uu dans les cavernes. Le lion en jouant se cabrait, et dans ses griffes berçait le chevreau; les ours, les tigres, les léopards, les panthères gambadaient devant eux; l'informe éléphant, pour les amuser, employait toute sa puissance et contournait sa trompe flexible; le serpent rusé, s'insinuaut tout auprès, entrelaçait en nœud gordien sa queue repliée, et donnait de sa fatale astuce une preuve non comprise. D'autres animaux couchés sur le gazon et rassasiés de pâture regardaient au hasard ou ruminaient à moitié endormis. Le soleil baissé hâtait sa carrière inclinée vers les îles de l'Océan, et dans l'échelle ascendante du ciel, les étoiles qui introduisent la nuit se levaient. Le triste Satan, encore dans l'étonnement où il avait été d'abord, put à peine recouvrer sa parole faillie.
■ 0 enfer! qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur? à notre place et si haut dans le bonheur sont élevées des créatures d'une autre substance, nées de la terre peut-être et non purs esprits, cependant peu inférieurs aux brillants esprits célestes. Mes pensées s'attachent à elles avec surprise; je pourrais les aimer, tant la divine ressemblance é;late vivement en elles, et tant la main qui lus pétrit a répandu de grâces sur leur forme! Ah! couple charmant, vous ne vous doutez guère combien votre changement approche; toutes vos délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur : malheur d'autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie ! Couple heureux ! mais trop mal ganlé peur continuer longtemps d'être si heureux : ce séjour élevé, votre ciel, est mal fortifié pour M ciel et pour fore lore un ennemi tel que celui qui maintenant y est entré : non que je sois votre ennemi décidé; je pourrais
avoir pitié de vous ainsi abandonnés, bien que de moi on n'ait pas eu pitié.
» Je cherche à contracter avec vous une alliance, une amitié mutuelle, si étroite, si resserrée, qu'à l'avenir j'habite avec vou- ou que vous habitiez avec moi. Ma demeure ne plaira peut-être pas à vos sens autant que ce beau paradis ; cependant telle qu'elle est, acceptez-la; c'est l'ouvrage de votre Créateur, il me donna ce qu'à mon tour libéralement je donne. L'enfer, pour vous recevoir tous les deux, ouvrira ses plus larges portes et enverra au-devant de vous tous ses rois. Là vous aurez la place que vous n'auriez pas dans ces enceintes étroites, pour loger votre nombreuse postérité. Si le lieu n'est pas meilleur, remerciez celui qui m'oblige, malgré ma répugnance, à me venger sur vous qui ne m'avez fait aucun tort, de lui qui m'outragea. Et quand je m'attendrirais à votre inoffensive innocence (comme je le fais), une juste raison publique, l'honneur, l'empire que ma vengeance agrandira par la conquête de ce nouveau monde, me contraindraient à présent de faire ce que sans cela j'abhorrerais, tout damné que je suis. »
Ainsi s'exi rima l'ennemi, et par la nécessité (prétexte des tyrans) excusa son projet diabolique.
De sa haute station sur le grand arbre, il s'abattit parmi le troupeau folâtre des quadrupèdes : lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux, tantôt l'autre, selon que leur forme sert mi ux son desein, il voit de plus près sa proie; il épie, sans être découvert, ce qu'il peut apprendre encore de l'état des deux époux par leurs paroles ou par leurs actions. Il marche autour d'eux, lion à l'oeil élincelant; il les suit comme un tigre, lequel a découvert par hasard
deux jolis faons jouant à la lisière d'une forêt ; la bète cruelle se rase, se relève, change souvent la cmche de son guet: comme un ennemi il choisit le terrain d'où s'élançunt, il puisse saisir plus sûrement les deux jeunes faons chacun dans une de ses griffes. Adam, le premier des hommes, adressant ce discours à Eve, la première des femmes, rendit Satan tout oreille, pour entendre couler les paroles d'une langue nouvelle.
« Unique compagne qui seule partages avec moi tous ces plaisirs et qui m'es plus chère que tout, il faut que le pouvoir qui nous a faits, et qui a fait pour nous ce vaste monde, soit infiniment bon, et qu'il soit aussi généreux qu'il est bon et aussi libre dans sa bonté qu'il est infini. Il nous a tirés de la poussière et placés ici dans toute cette félicité, nous qui n'avons rien mérité de sa main, et qui ne pouvons rien faire dont il ait besoin : il n'exige autre chose de nous que ce seul devoir, que cette facile obligation; de tous les arbres du paradis qui portent des fruits variés et délicieux, nous ne nous interdirons que l'arbre de science? planté près de l'arbre de vie; si près de la vie croît la mort! Qu'est-ce que la mort? quelque chose de terrible sans doute; car, tu le sais, Dieu a prononcé que goûter à l'arbre de science c'est la mort. Voilà la seule marque d'obéissance qui nous soit imposée, parmi tant de marques de pouvoir et d'empire à nous conférées, et après que la domination nous a été donnée sur toutes les autres créatures qui possèdent la terre, l'air et la mer. Ne trouvons donc pas rude une légère prohibition, nous qui avons d'ailleurs le libre et ample usage de toutes choses, et le choix illimité de tous les plaisirs. Mais louons Dieu à jamais, glorifions sa bonté; continuons, dans notre
tâche délicieuse, à élaguer ces plantes croissantes, à cultiver ces Heurs, tâche qui, fùt-elle fatigante, serait douce avec toi. »
Eve lui répondit :
« 0 toi, pour qui et de qui j'ai été formée, chair de ta chair, et sans qui mon être est sans but! ô mon guide et mon chef, ce que tu as dit est juste et raisonnable. Nous devons en vérité à notre Créateur des louanges et des actions de grâce journalières : moi principalement qui jouis de la plus heureuse part en te possédant; toi supérieur par tant d'imparités et qui ne peux trouver un compagnon semblable à toi.
» Souvent je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la première fois; je me trouvai posée à l'ombre sur des fleurs, ne sachant, étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d'une grotte, et les eaux se d< ployaient en nappe liquide : alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel. J'allai là avec une pensée sans expérience; je me couchai sur le bord verdoyant, pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Comme je me baissais pour me regarder, juste à l'opposé, une forme apparut dans le cnslal de l'eau, s'y penchant pour me regarder; je tressaillis en arrière : elle tressaillit eu arrière; charmée, je revins bientôt; charmée, elle revint aussitôt avec des regards de sympathie et d'amour. Moyeux seraient encore attachés sur cette image, je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne m'eût ainsi averti.' :
» Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là, est
toi-même; avec toi cet objet vient et s'en va : mais suismoi, je te conduirai là où ce n'est point une ombre qui attend ta venue et tes deux embrassements. Celui dont tues l'image, tu en jouiras inséparablement. Tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu seras appelée la mère du genre humain.
» Que pouvais-je faire, sinon suivre, invisiblement conduite? Je t'entrevis, grand et beau en vérité, sous un platane ; cependant tu me semblas moins beau, d'une grâce moins attrayante, d'une douceur moins aimable que cette molle image des eaux. Je retourne sur mes pas, tu me suis et tu t'écries : — Reviens, belle Eve! qui fuis-tu? De celui que tu fuis, tu es née; tu es sa chair, ses os. Pour te donner l'être, je t'ai prêté de mon propre côté, du plus près de mon cœur, la substance et la vie, afin que lu sois à jamais à mon côté, consolation inséparable et chérie. Partie de mon âme, je te cherche! je réclame mon autre moitié. — De ta douce main tu saisis la mienne; je cédai, et depuis ce moment j'ai vu combien la beauté esi surpassée par une grâce mâle et par la sagesse qui seule est vraiment belle. »
Ainsi parla notre commune mère, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon elle s'appuie embrassant à demi notre premier père; la moitié de son sein gonflé et nu, caché sous l'or flottant de ses tresses éparses, vient rencontrer le sein de son époux. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, Adam sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai : Adam presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le démon détourne 1a tète d'en-
vie; toutefois, d'un œil méchant et jaloux, il les regarde de côté et se plaint ainsi à lui-même :
« Vue odieuse, spectacle torturant! ainsi ces deux êtres emparadisés dans les bras Fun de l'autre, se formant un plus heureux Éden, posséderont leur pleine mesure de bonheur sur bonheur, tandis que moi je suis jeté à l'enfer où ne sont ni joie, ni amour, mais où brûle un violent désir (de nos tourments, tourment qui n'est pas le moindre^, désir qui n'étant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion !
» Mais que je n'oublie pas ce que j'ai appris de leur propre bouche; il parait que tout ne leur appartient pas : un arbre fatal s'élève ici et est appelé l'arbre de la science; il leur est défendu d'y goûter. La science défendue? cela est suspect, déraisonnable. Pourquoi leur maître leur envierait-il la science? Est-ce un crime de connaître? Est-ce la mort? Existent-ils seulement par ignorance? Est-ce là leur état fortuné, preuve de leur obéissance et de leurfoi ? Quel heureux fondement posé pour y bâtir leur ruine! Par là j'exciterai dans leur esprit un plus grand désir de savoir et de rejeter un commandement envieux, inventé dans le dessein de tenir abaissés ceux que la science élèverait à la hauteur des dieux : aspirant à devenir tels ils goûtent et meurent ! Quoi de plus vraisemblable ? Mais d'abord avec de minutieuses recherches, marchons autour de. ce jardin et ne laissons aucun recoin sans l'avoir examiné. Le hasard, mais le hasard seul, peut me conduire là où je rencontrerai quelque esprit du ciel, errant au bord d'une fontaine ou retiré dans l'épaisseur de l'ombre; j'apprendrai de lui ce que j'ai encore à apprendre. Vivez tandis que vous le pouvez encore, couple heureux en-
core, jouissez, jusqu'à ce que je revienne, de ces courts plaisirs; de longs malheurs vont les suivre! »
Ainsi disant il tourne dédaigneusement ailleurs ses pas superbes, mais avec une circonspection artificieuse, et il commença sa recherche à travers les bois et les plaines, sur les collines et dans les vallées.
Cependant aux extrémités de l'occident, où le ciel rencontre l'océan et la terre, le soleil couchant descendait avec lenteur et frappait horizontalement de ses rayons du soir la porte orientale du paradis. C'était un roc d'albâtre montant jusqu'aux nues, et que l'on découvrait de loin. Un sentier tortueux, accessible du côté de la terre, menait à une entrée élevée ; le reste était un pic escarpé qui surplombait en s'élevant et qu'on ne pouvait gravir.
Entre les deux piliers du roc, se tenait assis Gabriel, chef des gardes angéliques : il attendait la nuit. Autour de lui s'exerçait à des jeux héroïques la jeunesse du ciel désarmée; mais près d'elle des armures divines, des cuirasses, des boucliers, des casques et des lances suspendues en faisceaux, brillaient du feu du diamant et de l'or.
Là descendit Uriel glissant à travers le soir sur un rayon du soleil, rapide comme une étoile qui tombe en automne à travers la nuit, lorsque des vapeurs enflammées sillonnent l'air; elle apprend au marinier de quel point de* la boussole il se doit garder des vents impétueux. Uriel adresse à Gabriel ces paroles hâtées :
« Gabriel, ton rang t'a fait obtenir pour ta part l'emploi de veiller avec exactitude à ce qu'aucune chose nuisible ne puisse approcher ou entrer dans cet heureux séjour. Aujourd'hui, vers le haut du midi, est venu à ma sphère
un esprit, désireux, eu apparence, de connaître un plus grand nombre des ouvrages du Tout-Puissa:it, et surtout l'homme, la dernière image de Dieu. Je lui ai tracé sa route toute rapide, et j'ai remarqué sa démarche aérienne. Maù sur la montagne qui s'élève au nord d'Éden, et où il ses* d abord arrêté, j'ai bientôt découvert ses regards étran gers au ciel, obscurcis par de mauvaises passions. Je l'ai encore suivi des yeux, mais je l'ai perdu de vue sous l'ombrage. Quelqu'un de la troupe bannie, je le crains, s'est aventuré hors de l'abîme pour élever de nouveaux troubles: ton soin est de le trouver. »
Le guerrier ailé lui répondit :
c Uriel, il n'est pas étonnant qu'assis dans le cercle brillant du soleil, ta vue parfaite s'étende au loin et au large, A cette porte personne ne passe , la vigilance ici placée, personne qui ne soit bien connu comme venant du ciel; depuis l'heure du midi, aucune créature du ciel ne s'est présentée : si un esprit d'une autre espèce a franchi pour quelque projet ces limites de terre, il est difficile, tu le sais, d'arrêter une substance spirituelle par une barrière matérielle , mais si dans l'enceinte de ces promenades s'est glissé un de ceux que tu dis, sous quelque for: ne qu'il se soit caché, je le saurai demain au lever du jour. »
Ainsi le promit Gabriel, et Uriel retourna à son poste sur ce même rayon lumineux dont la pointe, maintenant élevée, le porte obliquement en bas au soleil tombé au-dessous des Açores; soit que le premier orbe, incroyablement rapide, eût roulé jusque-là dans sa révolution diurne, soit que la terre moins vite, par une fuite plus courte vers l'est, eût laissé là le soleil, peignant de reflets
de pourpre et d'or les nuages qui sur son trône occidental lui font cortège.
Maintenant le soir s'avançait tranquille, et le crépuscule grisâtre avait revêtu tous les objets de sa grave livrée; le silence l'accompagnait, les animaux et les oiseaux étaient retirés, ceux-là à leurs couches herbeuses, ceux-ci dans leurs nids. Le rossignol seul veillait ; toute la nuit il chanta sa complainte amoureuse, le silence était ravi.
Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait la milice étoilée, marcha le plus brillant, jusqu'à ce que la lune se levant dans une majesté nuageuse, reine manifeste, dévoila sa lumière de perie et jeta son manteau d'argent sur l'ombre.
Adam s'adressant à Eve :
« Belle compagne, l'heure de la nuit, et toutes choses allées au repos, nous invitent à un repos semblable. Dieu a rendu le travail et le repos, comme le jour et la nuit, alternatifs pour i'homme : la rosée du sommeil tombant à propos avec sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse nos paupières. Les autres créatures tout le long du jour errent oisives, non employées, et ont moins besoin de repos : l'homme a son ouvrage quotidien assigné de corps ou d'esprit; ce qui déclare sa dignité et l'attention que le ciel donne à toutes ses voies. Les animaux au contraire rôdent à l'aventure désœuvrés, et Dieu ne tient pas compte de ce qu'ils font. Demain, avant que le frais matin annonce dans l'orient la première approche de la lumière, il faudra nous lever et retourner à nos agréables travaux. Nous avons à émonder là-bas ces berceaux fleuris, ces allées vertes, notre promenade à midi, qu'embarrasse l'excès des rameaux : ils se rient de
notre insuffisante culture et demanderaient plus de mains que les nôtres pour élaguer leur folle croissance. Ces fleurs aussi, et ces gommes qui tombent, restent à terre, raboteuses et désagréables à la vue, elles veulent être enlevées, si nous désirons marcher à l'aise : maintenant, selon la volonté de la nature la nuit nous commande le repos. » Eve, ornée d'une parfaite beauté, lui répondit : « Mon auteur et mon souverain, tu commandes, j'obéis : ainsi Dieu l'ordonne; Dieu est ta loi, tu es la mienne. N'en savoir pas davantage est la gloire de la femme, et sa plus heureuse science. En causant avec toi j'oublie le temps, les heures et leurs changements également me plaisent. Doux est le souffle du matin; doux le lever du malin avec le charme des oiseaux matineux; agréable est le soleil lorsque, dans ce délicieux jardin, il déploie ses premiers rayons sur l'herbe, l'arbre, le fruit et la fleur brillante de rosée; parfumée est la terre fertile après de molles ondées; charmant est le venir d'un soir paisible et gracieux, char mante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle et ces perles du ciel qui forment sa cour étoilée : mais ni le souffle du matin quand il monte avec le charme des oiseaux matineux, ni le soleil levant sur ce délicieux jardin, ni l'herbe, ni le fruit, ni la fleur qui brille de rosée, ni le parfum après une ondée, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade aux rayons de la lune ou à la tremblante lumière de l'étoile, n'ont de douceur sans toi.
» Mais pourquoi ces étoiles brillent-elles la nuit entière ? Pour qui ce glorieux spectacle, quand le sommeil a fermé tous les yeux 7 »
Notre commun ancêtre répliqua :
« Fille de Dieu et de l'homme, Eve accomplie, ces astres ont leur course à finir, autour de la terre, du soir au lendemain : de contrée en contrée, aHn de dispenser la lumière préparée pour des nations qui ne sont pas nées encore, ils se couchent et se lèvent, car il serait à craindre que des ténèbres totales ne regagnassent pendant la nuit leur antique possession, et qu'elles n'éteignissent la vie dans la nature et en toutes choses. Non-seulement ces feux modérés éclairent; mais, par une chaleur amie de diverse influence, ils fomentent, échauffent, tempèrent, nourrissent, ou bien ils communiquent une partie de leur vertu stellaire à toutes les espèces d'êtres qui croissent sur la terre, et les rendent plus aptes à recevoir la perfection du plus puissant rayon du soleil. Ces astres, quoique non aperçus dans la profondeur delà nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de spectateurs, et Dieu, de louanges : des millions de créatures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons; par des cantiques sans fin elles louent les ouvrages du Très- Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d'une colline à écho ou dans un bosquet, n'avonsnous pas entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes aux autres) chanter le grand Créateur ! Souvent en troupes quand ils sont de veille, ou pendant leurs rondes nocturnes, au son d'instruments divinement touchés, les anges joignent leurs chants en pleine harmonie, ces chants divisent la nuit, et élèvent nos pensées vers le ciel. »
Ils parlent ainsi, et main en main ils entrent solitaires
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sousleur fortuné berceau : c'était un lieu ■ hoisi parle Planteur souverain quand il forma toutes chose- pour l'usage délicieux de l'homme. La voûte de l'épais couveit était un ombrage entrelacé de laurier et de myrte, et ce qui croissait plus haut était d'un feuillage aromatique et ferme. De l'un et de l'autre côté l'acanthe et des baissons odorants et touffus élevaieut un mur de verdure; de belles fleurs, l'iris de toutes les nuances, les roses et le jasmin, dressaient leurs tiges épanouies et formaient une mo-aïque. Sous les pieds la violette, le safran, l'hyacinthe, en riche marqueterie brodaient la terre, plus colorée qu'une pierre du plus coûteux dessin.
Aucune autre créature, quadrupède, oiseau, insecte ou reptile, n'osait entrer en ce lieu; tel était leur respect pour l'homme. Jamais, même dans les fictions de la Fable, sous un berceau ombragé plus sacré et plus écarté, jamais Pan ou Sylvain ne dormirent, Nymphe ni Faune n'habitèrent. Là, dans un réduit fermé avec des fleurs, des guirlandes et des herbes d'une suave odeur, Eve épousée embelli! pour la première fois sa couche nuptiale, et les chœurs célestes chantèrent l'épithalame. Ce jour-là, l'ange de l'hymen amena Eve à notre père dans sa beauté nue, plus ornée, plus charmante que Pandore que les dieux dotèrent de tous leurs dons (oh ! trop semblable à elle par le triste événement), alors que conduite par Hermès au fils imprudent de Japhet, elle enlaça l'espèce humaine dans ses beau?, regards, afin de venger Jupiter de celui qui avait dérobé le feu authentique.
Ainsi arrivés à leur berceau ombragé, Eve et Adam tous deux s'arrêtèrent, tous deux se retournèrent, et cous le ciel ouvert ils adorèrent le Dieu qui fit à la fois le ciel,
l'air, la terre, le ciel qu'ils voyaient, le globe resplendissant de la lune, et le pôle étoile.
« Tu as aussi fait la nuit, Créateur tout-puissant ! et tu as fait le jour que nous avons employé et fini dans notre travail prescrit, heureux de notre assistance mutuelle et de notre mutuel amour, couronne de toute cette félicité ordonnée par toi ! Et tu as fait ce lieu délicieux trop vaste pour nous, où l'abondance manque de partageants et tombe sur le sol non moissonnée. Mais tu nous a promis une race issue de nous qui remplira la terre, qui glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme à cette heure, le sommeil, ton présent. »
Ils dirent ainsi unanimes, n'observant d'autres rites qu'une adoration pure que Dieu aime le mieux. Ils entrèrent en se tenant par la main dans l'endroit le plus secret de leur berceau, et n'ayant point la peine de se débarrasser de ces incommodes déguisements que nous portons, ils se couchèrent l'un près de l'autre. Adam ne se détourna pas, je pense, de sa belle épouse, ni Eve ne refusa pas le^ rites mystérieux de l'amour conjugal, malgré tout ce que disent austèrement les hypocrites de la pureté, du paradis, de l'innocence, diffamant comme impur ce que Dieu déclare pur, ce qu'il commande à quelques-uns, ce qu'il permet à tous. Notre Créateur ordonne de multiplier : qui ordonne de s'abstenir, si ce n'est notre destructeur, l'ennemi (îe Dieu et de l'homme!
Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine postérité, seule propriété dans le paradis où tous les autres biens étaient en commun ! Par toi l'ardeur adultère fut chassée des hommes et reléguée parmi le trou-
peau des bêtes; par toi, fondées sur la raison loyale, juste et pure, les relations chéries et toutes les charités du père, du fils et du frère, furent connues pour la première fois. Loin de moi décrire que tu sois un péché ou un: honte, du de penser que tu ne conviennes pas au lieu le plus salé, toi, source perpétuelle des douceurs domestiques, toi, il on t le lit a été déclaré chaste et insouillé pour le présent et pour le passé, et dans lequel sont entrés les saints et les patriarches. Ici l'Amour emploie ses flèches dorées, ici il allume son flambeau durable et agite ses ailes de pourpre; ici il règne et se délecte. Il n'est point dans le sourire acheté des prostituées sans passion , sans joie et que rien ne rend chères; il n'est point dans des jouissances passagères, ni parmi les favorites de cour, ni dans une danse mêlée, ni sous le masque lascif, ni dans le bal de minuit, ni dans la sérénade que chante un amant affamé à sa fière beauté, qu'il ferait mieux de quitter avec dédain. Bercés par les rossignols, Adam et Eve dormaient en se tenant embrassés; sur leurs membres nus le dôme fleuri faisait pleuvoir des roses, dont le malin réparait la perte. Dors, couple béni ! 0 toujours plus heureux si tu ne cherches pas un plus heureux étal , et si tu sais ne pas savoir davantage !
Déjà la nuit de son cône ténébreux avait mesuré la moi • tié de sa course vers le plus haut de cette vaste voûte sublunaire; et les chérubins, sortant de leur porte d'ivoire à l'heure accoutumée, étaient armés pour leurs veilles nocturnes dans une tenue de guerre; lorsque Gabriel dit à celui qui approchait le plus de son pouvoir :
« Uzziel , prends la moitié de ces guerriers et côtoie le midi avec la plus stricte surveillance; l'autre moitié toui-
nera au nord : notre ronde se rencontrera à l'ouest. »
Ils se divisent comme la flamme, la moitié tournant sm) le Douclier, l'autre sur la lance. Gabriel appelle deux es prits adroits et forts qui se tenaient près de lui, il leuj donne cet ordre :
« Ithuriel et Zéphon, de toute la vitesse de vos ailr>s, parcourez ce jardin; ne laissez aucun coin sans l'avoir visité mais surtout l'endroit où habitent ces deux belles créatures qui dorment peut-être à présent, se croyant à l'abri du mal. Ce soir, vers ledéclindu soleil, quelnu'un est arrivé; il dit d'un infernal esprit, lequel a été vu dirigeant sa marche vers ce lieu (qui l'aurait pu penser?), échappé des barrières de l'enfer et à mauvais dessein sans doute : en quelque endroit que vous le rencontriez , saisissez-le et amenez-le ici. »
En parlant de la sorte il marchait à la tête de ses files radieuses qui éclipsaient la lune. Ithuriel el Zéphon vont droit au berceau, à la découverte de celui qu'ils cherchaient. Là ils le trouvèrent tapi comme un crapaud, tout près de l'oreille d'Eve, essayant par son art diabolique d'atteindre les organes de son imagination et de forger avec eux des illusions à son gré, de fantô nés et songes ; ou bien en soufflant son venin, il lâchait d'infecter les esprits vitaux qui s'élèvent du pur sang, comme de douces haleines s'élèvent d'une rivière pure : de là du moins pourraient naître ces pensées déréglées et mécontentes, ces vaines espérances, ces projets vains, ces désirs désordonnés, enllés d'opinions hautaines qui engendrent l'orgueil.
Tandi qu'il était ainsi appliqué, Ithuriel le touche légèrement de sa lance, car aucune imposture ne peut en-
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durer le contact d'une trempe céleste, et elle retourne de force à sa forme naturelle. Découvert et surpris, Satan tressaille : comme quand une étincelle tombe sur un amas de poudre nitreuse préparée pour le tonneau, alin d'approvisionner un magasin sur un bruit de guerre, le grain noir, dispersé par une soudaine explosion, embrase l'air : de même éclata dans sa propre forme, l'ennemi. Les deux beaux anges reculèrent d'un pas, à demi étonnés de voir si subitement le terrible monarque. Cependant non émus de frayeur, ils l'accostent bientôt :
« Lequel es-tu de ces esprits rebelles adjugés à l'enfer ? Tiens-tu échappé de ta prison ? Et pourquoi, transformé, te tiens -tu comme un ennemi en embuscade, veillant ici au chevet de ceux qui dorment? »
« Vous ne me connaissez donc pas, reprit Satan plein de dédain ; vous ne me connaissez pas, moi? vous m'avez pourtant connu autrefois, non votre camarade, mais assis où vous n'osiez prendre l'essor. Ne pas me connaître, c'est vous avouer vous-mêmes inconnus, et les plus infimes de votre bande. Ou si vous méconnaissez, pourquoi m'interroger et commencer d'une manière superflue votre mission, qui finira d'une manière aussi vaine? »
Zéphon lui rendant mépris pour mépris :
« Ne crois pas, esprit révolté, que ta forme restée la même, ou que ta splendeur non diminuée, doivent être connues, comme lorsque tu te tenais dans le ciel droit et pur. Cette gloire, quand tu cessas d'être bon, se sépara de toi. Tu ressembles à présent à ton péché, et à la demeure obscure et souillée de ta condamnation. Mais viens; car il faudra, sois-en sûr, que tu rendes compte à celui qui nous envoie, et dont la charge est de conserver ce
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lieu inviolable, et de préserver ceux-ci de tout mal. »
Ainsi parla ie chérubin : sa grave réprimande, sévère dans une beauté pleine de jeunesse, lui donnait une grâce invimible. Le démon resta confus \ il sentait comb en. la droiture est imposante, et il voyait combien dans sa forme, la vtu est aimable ; il le voyait et gémissait de l'avoir perdes, mais surtout de trouver qu'on s'était aperçu de Fait îi'tïÔH sensible de son éclat. Toutefois il paraissait encore intrépide.
« Si je dois combattre, dit-il, que ce soit le chef contre le ch'f, contre celui qui envoie, non contrcceluî qui est envoyé, ou contre tous à la fois, plus de gloire sera gagnée, ou moins perdue. »
« Ta frayeur, dit le hardi Zé'phon, nous épargnera l'épreuve de ce que le moindre d'entre nous peut faire seul contre toi, méchant, et par conséquent faible. »
L'ennemi- ne répliqua point, étouffant de rage; mais,. comme un orgueilleux coursier dans ses freins, il marche la t ie hauter rongeant sou mors de1 fer : combattre ou' fuir lui parut inutile ; une crainte d'en haut avait dompté son cœur, non autrement étonné. Maintenant ils approchaient du point occidental où les gardes de demi-ronde l'étaient tout juste rencontrés, et réunis ils formaient un escadron attendant le prochain ordre; Gabriel, leur chef, placé sur le front, leur crie :
« Amis, j'entends le bruit d'Un pied agile qui < se hâte par ce chemin, et à 'une lueur je discerne maintenant. Ithuriel et Zéphon à travers' l'ombre. Avec eux -s'avance un troisième personnage d'un port de roi, mais d'une splendeur pâle et fanée : à sa démarebe et à sa farouche contenance, il parait être le prince de l'enfer, qui proba^
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blement ne partira pas d'ici sans conteste : demeurez fermes, car son regard se couvre et nous défie. »
A peiue a-t-il fini de parler, qu'Iihutiel et Zéphon le joignent, lui racontent brièvement qui ils aeièuent, où ils l'ont trouvé, comment occupé^ sous quelle forme et dans quelle posture il était couché.
Gabriel parla de la sorte avec un regard sévère : « Pourquoi, Satan, as-tu franchi les limites prescrites à tes révoltes? Pourquoi viens-tu troubler dans leur emploi ceux qui ne veulent pas se révolter à ton exemple? Mais ils ont le pouvoir et le droit de-tei.question)ner sur ton, entrée audacieuse dans ce lieu, où tu t'occupais, à ce qu'il semble, à violer le sommeil et à inquiéter ceux dont Dieu a placé la demeure ici dans la félicité. »
Satan répondit avec un sourcil méprisant : « Gabriel, tu avais dans le ciel la réputation d'être sage, et je te tenais pour tel ; mais la question que tu me fais me met en doute. Qu'il vive en enfer celui qui aime son supplice ! Qui ne voudrait, s'il en trouvait le moyen, s'échapper de l'enfer, quoiqu'il y soit condamné ? Toimême tu le voudrais sans doute ; tu t'aventurerais hardiment vers le lieu, quel qu'il fût, le plus éloigné de la douleur, où tu pusses espérer changer la peine en plaisir, et remplacer le plus tôt possible la souffrance par la joie : c'est os que j'ai cherché dans ce lieu. Ce ne sera pas là une raison pour toi, qui ne connais que le bien et n'as pas essayé du mal. M'objecteras-tu la volonté de celui qui nous enchaîna? Qu'il barricade plus sûrement ses portes de fer, s'il prétend nous retenir dans cette sombre géhenne ! En voilà trop pour la question. Le reste est
vrai : ils m'ont trouvé où ils le disent, mais cela n'implique ni violence ni tort. »
Il dit ainsi avec dédain. L'ange guerrier ému, moitié souriant avec mépris, lui répliqua :
« Ah ! quelle perte a fait le ciel d'un juge pour juger ce qui est sage, depuis que Satan est tombé, renversé par sa folie! maintenant il revient échappé de sa prison, gravement en doute s'il doit tenir pour sages ou non ceux qui lui demandent quelle audace l'a conduit ici sans permission, hors des limites de l'enfer à lui prescrites ; tant il juge sage de fuir la peine, n'importe comment, et de se dérober à son châtiment! Présomptueux, juge ainsi jusqu'à ce que la colère que tu as encourue en fuyant, rencontre sept fois ta fuite, et qu'à coups de fouet elle reconduise à l'enfer cette sagesse qui ne t'a pas encore assez appris qu'aucune peine ne peut égaler la colère infinie provoquée. Mais pourquoi es-tu seul? Pourquoi tout l'enfer déchaîné n'est il pas venu avec toi ? Le supplice est-il moins supplice pour tes compagnons ? est-il moins à fuir, ou bien es-tu moins ferme qu'eux à l'endurer? Chef courageux! le premier à le soustraire aux tourments, si tu avais allégué à ton armée désertée par toi cette raison de fuite, certainement tu ne serais pas venu seul fugitif. »
A quoi l'ennemi répondit sourcillant, terrible :
« Tu sais bien, ange insultant, que je n'ai pas moins de courage à supporter la peine, et que je ne recule pas devant elle : j'ai bravé ta plus grande fureur, quand dans la bataille la noire volée du tonnerre vint à ton aide en toute hâte et seconda ta lance autrement non redoutée. Mais tes paroles jetées au hasard, comme toujours, mon-
trent ton inexpérience de ce qu'il convient de faire à un chef fidèle, d'après les durs essais et les mauvais succès du passé : il ne doit pas tout risquer dans les chemins du péril, qu'il n'a pas lui-môme reconnus. AiQsi donc, j'ai entrepris le premier de voler seul à travers l'abîme désolé et de découvrir ce monde nouvellement créé, sur lequel, dans l'enfer, la renommée n'a pas gardé le silence. Ici je suis venu dans l'espoir de trouver un séjour meilleur, d'établir sur la terre ou dans le milieu de l'air mes puissances affligées; dussions-nous, pour en prendre possession, essayer encore une fois ce que toi et tes élégantes légions oseront contre nous. Ce leur est une besogne plus facile de servir leur Seigneur au haut du ciel, de chanter des hymnes à son trône, de s'incliner à des distances marquées, que de combattre! »
L'ange guerrier répondit aussitôt :
« Dire et se contredire, prétendre d'abord qu'il est sage de fuir la peine, professer ensuite l'espionnage, montre non un chef, mais un menteur avéré Satan. Et oses-tu te donner le titre de fidèle ? 0 nom, nom sacré de fidélité profanée! Fidèle à qui? à ta bande rebelle, armée de pervers, digne corps d'une digne tête! Était-ce là votre discipline et votre foi jurée, votre obéissance militaire, de ïompre notre serment d'allégeance au Pouvoir suprême reconnu? Et toi, rusé hypocrite, aujourd'hui champion de la liberté, qui jadis plus que toi flatta, s'inclina, et servilement adora le redoutable Monarque du ciel ? Pourquoi, sinon dans l'espoir de le déposséder et' de régner toimème? Mais écoute à présent ce que je te conseille : Loin d'ici ! fuis là d'où tu as fui : si à compter de cette heure tu te montres dans ces limites sacrées, je te traîne en-
chaîné au puits infernal ; je t'y scellerai de manière que désormais tu ne mépriseras plus les faciles portes de l'enfer, trop légèrement barrées-. »
Ainsi il menaçait : mais Satan ne fait aucune attention à ces menaces ; mais sa rage croissant, il répliqua. ' « Alors que je serai ton captif, parle de chaînes, fier chérubin de frontière; mais avant cela, attends-toi toimême à sentir le poids beaucoup plus pesant de mon bras vainqueur, bien que le Roi du ciel chevauche sur tes ailes, et qu'avec tes compères, façonnés au joug, tu tires ses roues triomphantes dans sa marche sur le chemin du ciel -pavé d'étoiles. »
Tandis qu'il parle, les angéli]ues escadrons devinrent rouges de feu ; aiguisant en croissant les pointes de leur phalange, ils commencent à l'entourer de leurs lances en arrêt : telle, dans un champ de Gérés mûr pour la moisson, une forêt barbelée d'épis ondoie et s'incline de quelque côté que le vent la balaije; le laboureur inquiet regarde ; il craint que, sur l'aire, les gerbes, son espérance, ne laissent que du chaume. De son côté; Satan, alarmé, rassemblant toute sa force, s'élève dilaté, inébranlable comme le Ténériffe'ou l'Atlas. Sa tête atteint le ciel, et sur son casque l'horreur siège comme un panache ; sa main ne manquait point de ce qui semblait une lance et un boucher.
i Des faits terribles se fussent accomplis; non-seulement le paradis dans cette commotion, mais peut-être la voûte étoilée du ciel, ou au moins, tous les élémeats, seraient allés en débris, confondus et déchirés par la violence de ce combat, si l'Éternel, pour prévenir cet horrible tumulte, n'eût aussitôt suspendu ses balances d'or, que l'on
Toit encore entre Astrée et le signe du Scorpion. Danbalances, le Créateur pesa d'abord toutes les choses cré ï, la terre ronde et suspendue- avec l'air pour contre*poi ; : maintenant, il y pèse les -événements, les batailles royaumes : il mit deux poids dans les bassins», dans 1' le départ, dans l'autre le -combat; le dernier bassin mo rapidement et frappa le fléau.. Gabriel s'en apercevant, à l'ennemi :
« Satan, je connais ta force et tu connais la mienne; ni l'une ni l'autre ne nous est propre, mais elles nus M données. Quelle folie donc de vanter ce que les m peuvent faire, puisque ni ta force, ni lajnienne, ne sont que ce que permet le ciel, quoique la miemie soit à présent doublée, afin que je te. foule aux pieds comme la fange 1 Pour preuve regarde en haut; lis ton destin dais ce, signe. céleste où tu es pesé, et vois combien tues léger, combien faible si tu résistes. »
L'ennemi leva les yeux, et reconnut que son bassin était monté en haut. C'en est fait ; il fuit en murmurant, •t a?ec lui fuirent les ombres de la nuit.
' Déjà lé Matin avançant ses pas de rose dans les régionde Test, semait la terre de perles orientales, lorsque Adam s'éYeilla» telle était sa coutume ; car sou aommeil, léger
comme l'air, entretenu par une digestion pure et des vapeurs douces et tempérées, était légèrement dispersé par le seul bruit des ruisseaux fumants, des feuilles agitées (éventail de l'Aurore), et par le chant matinal et animé des oiseaux sur toutes les branches : il est d'autant plus étonné de trouver Eve non éveillée, la chevelure en désordre et les joues rouges comme dans un repos inquiet. Il se soulève à demi, appuyé sur le coude; penché amoureusement sur elle, il contemple avec des regards d'un cordial amour la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de grâces particulières. Alors d'une voix douce, comme quand Zéphyr souffle sur Flore, touchant doucement la main d'Eve, il murmure ces mots :
« Éveille-toi, ma très-belle, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel, mon délice toujours nouveau! Éveille-toi! Le matin brille, et la fraîche campagne nous appelle ; nous perdons les primices du jour, le moment de remarquer comment poussent nos plantes soignées, comment fleurit le bocage de citronniers, d'où coule la mvrrhe, et ce que distille le balsamique roseau, comment la nature peint ses couleurs, comment l'abeille se pose sur la fleur pour en extraire la douceur liquide. »
Ainsi murmurant il l'éveille ; mais jetant sur Adam un œil effrayé, et l'embrassant, elle parla ainsi :
« 0 toi, le seul en qui mes pensées trouvent tout repos, ma gloire, ma perfection ! que j'ai de joie de voir ton visage et le matin revenu! Cette nuit (jusqu'à présent je n'ai jamais passé une nuit pareille), je rêvais (si je rêvais), non de toi comme je le fais souvent, non des ouvrages du jour passé ou du projet du lendemain, mais
d'offense et de trouble que mon esprit ne connut jamais avant cette nuit accablante. Il m'a semblé que quelqu'un, attaché à mon oreille, m'appelait avec une voix douce, pour me promener ; je crus que c'était la tienne ; elle disait : Pourquoi dors-tu, Eve ? Voici l'heure charmante, fraîche, silencieuse, sauf où le silence cède à l'oiseau harmonieux de la nuit, qui maintenant éveillé soupire sa plus douce chanson, enseignée par l'amour. La lune, remplissant tout son orbe, règne, et avec une plus agréable clarté fait ressortir sur l'ombre la face des choses ; c'est en vain si personne ne regarde. Le ciel veille avec tous ses yeux, pour qui contempler, si ce n'est toi, ô désir de la nature ? A ta vue, toutes les choses se réjouissent, attirées par ta beauté pour l'admirer toujours avec ravissement.
« Je me suis levée à ton appel, mais je ne t'ai point trouvé. Pour te chercher, j'ai dirigé alors ma promenade; il m'a semblé que je passais seule des chemins qui m'ont conduite tout à coup à l'arbre de la science défendue ; il paraissait beau, beaucoup plus beau à mon imagination que pendant le jour. Et comme je le regardais en m'étonnant, une figure se tenait auprès, semblable par la forme et les ailes à l'un de ceux-là du ciel que nous avons vus souvent : ses cheveux humides de rosée exhalaient l'ambroisie ; il contemplait l'arbre aussi ;
» Et il disait : « 0 belle plante, de fruit surchargée, personne ne daigne-t-il te soulager de ton poids et goûter de ta douceur, ni Dieu, ni homme ? La science est-elle si méprisée? L'envie, ou quelque réserve, défend-elle de goûter? Ledéfende qui voudra, nul ne me privera plus longtemps de ton bien offert: pourquoi autrement est-il ici? »
a II dit et ne s'arrêta pas, niais d'une main téméraire il arrache, il goûte. Moi je fus glacée d'une froide horreur à des paroles si hardies, confirmées par une si hardie action. Mais lui, transporté de joie :
« 0 fruit divin, doux par toi- môme, mais beaucoup plus uoux ainsi cueilli; défeadu ici ce semble, comme ne convenant qu'à des dieux, et cependant capable de faire dieux des hommes ! Et pourquoi pas, puisque plus le bien est communiqué, plus il croît abondant, puisque l'auteur de ce bien n'est pas Offensé, mais honoré davantage ? Ici, créature heureuse 1 Eve, bel ange, partage avec moi : quoique tu sois heureuse, tu peux être plus heureuse encore, bien que tu ne puisses être plus digne du bonheur. Goûte ceci et sois désarmais parmi les dieux, toi-même déesse, non plus à la terre confinée, mais comme nous tantôt tu seras dans l'air, tantôt tu monteras au ciel par ton propre mérite, et tu verras de quelle vie vivent là les dieux, et tu vivras d'une pareille tàe. »
» Parlant ainsi il approche, et me porte jusqu'à la bouche la partie de ce même fruit qu'il tenait, et qu'il avait arraché : l'odeur agréable et savoureuse éveilla si fort l'appétit, qu'il me parut impossible de ne pas goûter. Aussitôt je m'envole avec l'esprit au haut des nues, et au-dessous de moi je vois la terre se déployer immense; perspective éteudue et variée. Dans cette extrême élévation, m'étonnant de mon vol et de mon changement, mon guide disparait tout à coup ; et moi, ce me semble, je suis précipitée en bas, et je tombe endormie. Mais, oh ! que je fus heureuse lorsque je me réveillai, de trouver que cela n'était, qu'un songe! »
Ainsi Eve raconta sa nuit, et ainsi Adam lui répondit attristé :
« Image la" plus parfaite de moi-même, et. ma plus chère moitié, le trouble de tes pensées cette nuit dans le sommeil m'affecte comme toi ; je ne puis aimer ce songe décousu provenu du mal, je le crains- : cependant le mal, d'où viendrait-il? Aucun mal ne peut habiter en toi, créature si pure. Mais sache que dans l'âme il. existe plusieurs facultés inférieures qui servent la raison comme leur souveraine Entre celles-ci, l'imigination exerce le principal office : de toutes les choses -est' Heures que représentent les cinq sens éveillés, elle se créa des fantaisies, des formes aériennes, que la raison assemble ou «épare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons, ou ce que nous nions, et ce que nous appelons notre science ou notre opiuion. La raison se retire dans sa cellule secrète, quand la nature repose : souvent pendant son absence l'imagination, qui se plaît à contrefaire, ■veille pour l'imi er; mais joignant confusément les formes, eïle produit souvent un ouvrage bizarre, surtout dans les songes, assortissant mal des paroles et des actions récentes ou depuis longtemps passées.
» Je trouve ainsi, à ce qu'il me paraît, quelques traces de notre dernière conversation du soir dans ton rêve, mais arec une addition étcange. Cependant ne sois pas triste ; le mal peut aller et venir dans l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache ni blâme; ce qui me donne l'espoir que ce que tu abhorrais de rêver dans le sommeil, éveillée tu ne consentirais jamais à le faire. N'aie donc pas le cœur abattu^ ne couvre pas de nuages ces regards .qui ont ooutume lè'étre plus
radieux et plus sereins que ne l'est à la terre le premier sourire d'un beau matin. Levons-nous pour nos fraîches occupations parmi les bocages, les fontaines et les fleurs, qui entr'ouvrent à présent leur sein rempli des parfums les plus choisis, réservés de la nuit et gardés pour toi. »
Il ranimait ainsi sa belle épouse, et elle était ranimée ; mais silencieusement ses yeux laissèrent tomber un doux pleur; elle les essuya avec ses cheveux; deux autres précieuses larmes se montraient déjà à leur source de cristal; Adam les cueillit dans un baiser avant leur chute, comme les signes gracieux d'un tendre remords et d'une timidité pieuse qui craignait d'avoir offensé.
Ainsi tout fut éclairci, et ils se hâtèrent vers la campagne. Mais au moment où ils sortirent de dessous la voûte de leur berceau d'arbres, ils se trouvèrent d'abord en pleine vue du jour naissant et du soleil, à peine levé, qui effleurait encore des roues de son char l'extrémité de l'océan, lançait parallèles à la terre ses rayons remplis de rosée, découvrant dans un paysage immense tout l'orient du paradis et les plaines heureuses d'Éden : ils s'inclinèrent profondément, adorèrent, et commencèrent leurs prières, chaque matin dûment offertes en différent style; car ni le style varié, ni le saint enthousiasme, ne leur manquaient pour louer leur Créateur en justes accords prononcés ou chantés, sans préparation aucune. Une éloquence rapide coulait de leurs lèvres, en prose ou en vers nombreux, si remplis d'harmonie qu'ils n'avaient besoin ni du luth ni de la harpe pour ajouter à leur douceur.
« Ce sont là tes glorieux ouvrages, Père du bien, ô Tout-Puissant! Elle est tienne cette structure de l'univers, si merveilleusement belle I Quelle merveille es-tu donc
toi-même, Être inénarrable, toi qui, assis au-dessus des cieux, es pour nous ou invisible, ou obscurément entrevu dans tes ouvrages les plus inférieurs, lesquels pourtant font éclater au delà de toute pensée ta bonté et ton pouvoir divin ?
» Parlez, vous qui pouvez mieux dire, vous, fils de la lumière, anges ! car vous le contemplez, et avec des cantiques et des chœurs de symphonies, dans un jour sans nuit, plein de joie, vous entourez son trône, vous, dans le ciel!
» Sur la terre, que toutes les créatures le glorifient, lui le premier, lui le dernier, lui le milieu, lui sans fin.
» 0 la plus belle des étoiles, la dernière du cortège de la nuit, si plutôt lu n'appartiens pas à l'aurore, gage assuré du jour, toi dont le cercle brillant couronne le riant matin, célèbre le Seigneur dans ta sphère, quand l'aube se lève, à cette charmante première heure !
» Toi, soleil, à la fois l'œil et l'âme de ce grand univers, reconnais-le plus grand que toi, fais retentir sa louange dans ta course éternelle, et quand tu gravis le ciel, et quand tu atteins la hauteur du midi, et lorsque tu tombes !
» Lune, qui tantôt rencontres le soleil dans l'orient, qui tantôt fuis avec les étoiles fixes, fixées dans leur orbe qui fuit -, et vous, autres feux errants, qui tous cinq figurez une danse mystérieuse, non sans harmonie, chantez la louange de celui qui des ténèbres appela la lumière!
» Air, et vous éléments, les premiers-nés des entrailles de la nature, vous qui dans un quaternaire parcourez un cercle perpétuel; vous qui, multiformes, mélangez et nourrissez toutes choses, que vos changements sans fin
varient de notre grand Créateur la nouvelle louange*
» Vous, brouillards et exhalaisons qui en ce moment, gris ou ternes, vous élevez delà colline ou du lac fumeux, jusqu'à ce que le soleil peigne d'or vos franges laineuses, levez-vous en honneur du grand Créateur du.mondeîet soit que vous tendiez de nuages le ciel décoloré, soit que vous abreuviez le sol altéré avec des pluies tombantes^.en montant ou en descendant, répandez toujours sa louange!
» Sa louange, vous, ô vents qui soufflez des quatre parties de la terre, soupirez-la avec douceur ou force ! Incline» vos têtes, vous, pins. Vous, plantes de chaque espèce, en signe a7adoration, balancez-vous!
» Fontaines, et vous qui. gazouillez tandis que vous coulez, mélodieux murmures, en gazouillant dites sa louange !
d Unissez vos voix vous toutes, âmes vivantes, oiseaux qui montez en chantant à la porte du ciel, sur vos ailes et dans vos hymnes, élevez sa louange !
» Vous qui glissez dans les eaux et vous qui vous promenez sur la terre, qui la foulez avec majesté, ou qui rampez humblement, soyez témoins que je ne garde le silence ni le matin, ni le soir; je prête ma voix à la colline ou à la vallée, à la fontaine ou au frais. ombrage, et mon chant les instruit de sa louange.
» Salut, universel Seigneur! sois toujours .libéral .pour ne nous donner que le bien. Et si la nuit a recueilli on caché quelque chose de mal, disperse-le, ccmme la lumière chasse maintenant les ténèbres. »
Innocents ils prièrent , et leurs pensées recouvrèrent promptement une paix> ferme et le calme accoutumé. Us s'empressèrent à leur, ouvrage champêtre du matin, parmi
la rosée et les fleurs, là où quelques rangs d'arbres fruitiers, surchargés de bois, étalaient trop leurs branche» touffues et avaient besoin qu'une main réprimât leurs embrassements inféconds; ils amènent la vigne pour la marier à son ormeau; elle, épousée, entrelace autour de lui -es bras nubiles et lui apporte en dot ses grappes adoptées, afin d'orner son feuillage stérile. Le puissant Roi du ciel vit^ivec pitié nos premiers parents occupés de la sorte; il appelle à lui Raphaël, esprit sociable qui daigna voyager avec Tobie et assura son mariage avec la vierge sept «foi» mariée.
« Raphaël, dit -il, tu sais quel désordre sur la terre Satan, échappé de l'enfer à travers le gouffre ténébreux, a élevj dans le paradis; tu sais comment il a troublé cette nuit le couple humain, et comment il projette de perdre en lui- du même coup la race humaine. Va donc; cause la moitié de ce jour avec Adam comme un ami avec un ami; tu le trouveras dans quelque berceau ou sous quelque ombrage, retiré à l'abri de la chaleur du midi pour se délasser un moment de son travail quotidien, par la nourriture ou par le repos. Tiens-lui des discours tels qu'ils lui rappellent son heureux état, le bonheur qu'il* possède laissé libre à volon:é. laissé à sa propre- volonté libre, à sa volonté qui, quoique libre, est changeante; avertis-le de prendre garde de s'égarer par trop de sécurité. Dis- lui surtout son danger et de qui il vient ; dis-lui quel ennemi, lui-même récemment tombé du ciel, complote à présent de faire tomber les autres d'un pareil état de félicité : par la violence? non, car elle serait repoussée ; mai» parla fraude et les mensonges. Fais-lui connaître tout cela, de peur qu'ayant volontairement transgressé, il
tU LE PARADIS PERDU
n'allègue la surprise, n'ayant été ni averti ni prévenu. » Ainsi parla l'éternel Père, et il accomplit toute justice. Le saint ailé ne diffère pas après avoir reçu sa mission; mais du milieu de mille célestes ardeurs où il se tenait voilé de ses magnifiques ailes, il s'élève léger et vole à travers le ciel. Les chœurs angéliques , s'écartant des deux côtés, livrent un passage à sa rapidité à travers toutes les routes de l'empyrée, jusqu'à ce qu'arrivé aux portes du ciel, elles s'ouvrent largement d'elles-mêmes, tournant sur leurs gonds d'or : ouvrages divins du souverain architecte. Aucun nuage, aucune étoile interposés n'obscurcissant sa vue, il aperçoit la terre, toute petite qu'elle est, et ressemblant assez aux autres globes lumineux ; il découvre le jardin de Dieu couronné de cèdres au-dessus de toutes les collines : ainsi, mais moins sûrement, pendant la nuit le verre de Galilée observe dans la lune des terres et des régions imaginaires; ainsi le pilote parmi les Cyclades voyant d'abord apparaître Délos ou Samos, les prend pour une tache de nuage. Là en bas Raphaël hâte son vol précipité, et, à travers le vaste firmament éthéré, vogue en Ire des mondes et des mondes. Tantôt l'aile immobile, il est porté sur les vents polaires; tantôt son aile, éventail vivant, frappe l'air élastique, jusqu'à ce que parvenu à la hauteur de l'essor des aigles, il semble à tous les volatiles un phénix , regardé par tous avec admiration comme cet oiseau unique alors que, pour encbâsser ses reliques dans le temple brillant du Soleil, il vole vers la Thèbes d'Egypte. Tout à coup, sur le sommet oriental du paradis, l'ange* s'abat et reprend sa propre forme, séraphin ailé. Pour omibrager ses membres divins il porte six ailes; la paire qui 'revêt chacune de ses larges épaules revient, ornement
royal, comme un manteau sur sa poitrine, la paire du milieu entoure sa taille ainsi qu'une zone étoilée, borde ses reins et ses cuisses d'un duvet d'or, et de couleurs trempées dans le ciel ; la dernière paire ombrage ses pieds, et s'attache à ses talons en plume maillée, couleur du firmament : semblable au fils de Maïa, il se tient debout et secoue ses plumes qui remplissent d'un parfum céleste la vaste enceinte d'alentour.
Incontinent toutes les troupes d'anges de garde le reconnurent et se levèrent en honneur de son rang et de son message suprême, car elles pressentirent qu'il était chargé de quelque haut message. Il passe leurs tentes brillantes et il entre dans le champ fortuné au travers des bocages de myrrhe, des odeurs florissantes de la cassie, du nard et du baume ; disert de parfums. Ici la nature folâtrait dans son enfance et se jouait à volonté dans ses fantaisies virginales, versant abondamment sa douceur, beauté sauvage au-dessus de la règle et de l'art; ô énormité de bonheur !
Raphaël s'avançait dans la forêt aromatique; Adam rjut; il était assis à la porte de son frais berceau, tandis que le soleil à son midi dardait à plomb ses rayons brûlants pour échauffer la terre dans ses plus profondes entrailles (chaleur plus forte qu'Adam n'avait besoin) : Eve, dans l'intérieur du berceau, attentive à son heure, préparait pourlediner des fruits savoureux, d'un goût à plaire au véritable appétit et à ne pas ôter, par intervalles, la soif d'un breuvage de nectar que fournissent le lait, la baie ou la grappe. Adam appelle Eve.
« Accours ici. Eve ; contemple quelque chose digne de ta vue : à l'orient, entre ces arbres, quelle forme glorieuse
s'avance par ce chemin ! elle semble une autre aurore levée à midi. Ce messager nous apporte peut-être quelque grand commandement du ciel et daignera ce jour, être notre hôte. Mais va vite, et ce que contiennent tes réserves apporte-le; prodigue l'abondance convenable pour honorer et recevoir notre divin étranger. Nous pouvons bien offrir leurs propres, dons à ceux qui nous les donnent, et répandre largement ce qui nous est largement accordé, ici où la nature multiplie sa. fertile production et eu s'ea débarrassant devient plus féconde; ce qui nous enseigna à ne point épargner. »
Eve lui répond :
« Adam, moule sanctifié d'une terre inspirée de Dieu, peu de provisions sont nécessaires, là où ces provisions en toutes, les. saisons mûrissent pour l'usage- suspendues à la branche, .excepté des fruits qui, dans une réserve frugale, acquièrent de la consistance pour nourrir, et perdent une humidité superflue. Mais je me hâterai, et de chaque rameau et de chaque tige, de chaque plante et -de ehaque courge succulente, j'arracherai un tel choix pour traiter notre hôte angélique, qu'en le voyant il avouera qu'ici sur la terre Dieu a répandu ses bontés comme dans le ciel. »
Elle dit et part à la hâte avec des regards empressés, préoccupée de pensées hospitalières. Comment choisir ce qu'il y a de plus délicat ? quel ordre suivre pour ne pas mêler les goûts, pour ne pas les assortir inélégants, -maïs pour qu'une saveur succède à une saveur relevée parle changement le plus agréable ? Eve court, et de chaque tendre tige elle cueille ce que .la terre, cette mère» qui porta tout, donne à l'Inde orientale ou occidentale, ajix
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rivages du milieu, dans ;le Pont, sur la côte punique, *>u sur les bords qui virent régner Aleinous; fruits de toute espèce, d'une écorce raboteuse ou d'une peau unie, renfermés dans une bogue rou dans une coquille; large tribut qu'Eve recueille et qu'elle amoncelle sur la. table d'une main prodigue. Pour boisson elle exprime de la grappe un vin doux inoffensif; elle écrase différentes baies, et de douces amandes pressées, elle mélange une crème onctueuse : elle ne manque point de vases convenables et purs pour contenir ces breuvages. Puis elle sème la terre de roses, et des parfums de l'arbrisseau qui n'ont point été: exhalés par le feu.
Cependant notre premier père pour aller à la rencontre de son hôte céleste s'avance hors du berceau, sans autre suite que celle de ses propres perfections : en dui était toute sa cour; cour plus solennelle que l'ennuyuuse pompe que traînent les princes, alors que leur riche et, -long cortège de pages chamarrés d'or, de. chevaux conduits en main, éblouit les spectateurs et Jles laisse la bouche béante. Dès qu'il fut en présence de L'archange,:. AJam, quoique non intimidé, toutefois avec un abord «soumis et une douceur respectueuse , s'inclinant profondément comme devant une nature supérieure, lui dit :
« Natif du ciel (car aucun autre lieu que le ciei ne peut renfermer une si glorieuse forme), puisque en descendant des trônes d'en haut tu as consenti à te priver un moment de ces demeures fortunée?, et à honorer celle-ci/ daigne avec nous, qui ne sommes ici que deux.-et qui cependant par un don souverain, possédons cette terre spacieuse, daigne te reposer sous l'ombrage de ce berceau : viens t'assoir pour goûter ce que ce jardin offre de plus
choisi, jusqu'à ce que la chaleur du midi soit passée, et que le soleil plus refroidi décline. »
L'angélique vertu lui répondit avec douceur :
« Adam, c'est pour cela même que je viens ici : tu es créé tel, ou tu as ici un tel séjour pour demeure, que cela peut souvent inviter les esprits mêmes du ciel à te visiter. Conduis-moi donc où ton berceau surombrage ; car de ces heures du milieu du jour jusqu'à ce que le soir se lève, je puis disposer. »
Us arrivèrent à la demeure sylvaine qui, semblable à la retraite de Pomone, souriait parée de fleurs et de senteurs charmantes. Mais Eve, non parée excepté d'elle-même (plus aimablement belle qu'une nymphe des bois, ou que la plus belle des trois déesses fabuleuses qui luttèrent nues sur le mont Ida), Eve se tenait debout pour servir son hôte du ciel : couverte de sa vertu, elle n'avait pas besoin de voile ; aucune pensée infirme n'altérait sa joue. L'ange lui donna le salut, la sainte salutation employée longtemps après pour bénir Marie, seconde Eve.
« Salut, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de les flls, plus nombreux que ces fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table ! »
Leur table était un gazon élevé et touffu, entouré de sièges de mousse. Sur son ample surface carrée, d'un bout a l'autre, tout l'automne était entassé, quoique alors le printemps et l'automne dansassent ici main en main. Adam et l'ange discoururent quelque temps (ils ne craignent pas que les mets refroidissent). Notre père commença de la sorte :
« Céleste étranger, qu'il te plaise goûter ces bontés que
notre nourricier, de qui tout bien parfait descend sans mesure, a ordonné à la terre de nous céder pour aliment et pour délice ; nourriture peut-être insipide pour des natures spirituelles. Je sais seulement ceci : un Père céleste donne à tous. »
L'ange répondit :
« Ainsi ce qu'il donne (sa louange soit à jamais chantée) à l'homme en partie spirituel, peut n'être pas trouvé une ingrate nourriture par les plus purs esprits. Les substances intellectuelles demandent la nourriture comme vos substances rationnelles; les unes et les autres ont en elles la faculté inférieure des sens au moyen desquels elles écoutent, voient, sentent, touchent et goûtent : le goût raffine, digère, assimile, et transforme le corporel en incorporel.
» Sache que tout ce qui a été créé a besoin d'être soutenu et nourri : parmi les éléments, le plus grossier alimente le plus pur : la terre nourrit la mer, la terre et la mer nourrissent l'air, l'air nourrit ces feux éthérés, et d'abord la lune, comme le plue abaissé .- de là sur sa face ronde ces taches, vapeurs non purifiées qui ne sont point encore converties en sa substance. La lune, de son continent humide, exhale aussi l'aliment aux orbes supérieurs. Le soleil, qui dispense la lumière à tous, reçoit de tous en humides exhalaisons ses récompenses alimentaires, et le soir il fait son repas avec l'Océan. Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruitage d'ambroisie et que les vignes donnent le nectar ; quoique chaque matin nous enlevions sur les rameaux des rosées de miel, que nous trouvions le sol couvert d'un grain perlé ; cependant ici Dieu a varié sa bonté avec tant de
nouvelles délices, qu'on peut comparer ce jardin au ciel ; et pour ne pas goûter à ces dons, ne panse pas que je sois assez difficile. »
- Ainsi l'Ange et Adam s'assirent et tombèrent suc. leurs mets. L'Ange mangea non pas en apparence, en fumée, le dire commun des théologiens, mais avec la vive Jiâte d'une faim réelle et la chaleur digestive pourtransubstantier : ce qui surabonde transpire facilement à travers i les esprits. Il ne faut pas s'en étonner, si, par le feu du noir charbon, l'empirique alchimiste peut transmuer, ou erodt qu'il est possible de transmuer les métaux les plus grossiers-en or aussi parfait que celui de. la mine.
Cependant à table Eve servait nue, et couronnait d'agréable liqueur leurs coupes à mesure qu'elles se vidaient. Oh ! innocence digne du paradis ! Si jamais les fils de Dieu eussent pu avoir une excuse pour aimer, c'eût été alors, c'eût été à cette vue ! Mais dans ces oœurs, l'amour pudique régnait, et ils ignoraient la jalousie,, l'enfer de Taiiiant outragé.
Quand, ils furent rassasiés de mets et de breuvages, sans surcharger la nature, soudain il. vint à la pensée d'Adam de ne pas laisser passer l'occasion que lui donnait ce grand entretien^ de s'instruire des choses au-dessus de sa sph.'re,-de s'enquérir des êtres qui habitent dans le ciel, dontil voyait l'excellence l'emporter de si loin sur la sienne, et dont les formes radieuses (splendeur divine), dont la. haute puissance, surpassaient de si loin les formée et la puissance humaines. Il adresse ainsi ce. discours circonspect au ministre de l'empyrée :
« Toi qui habites avec Dieu, je connais bien à présont ta bonté, dans cet honneur fait à i'homme,: sous l'humble
LE PARADIS PERDU 13i
toit duquel tu as daigné entrer et goûter ces fruits de la terre qui, .n'étant pas nourriture d'anges, sont néanmoins accepter par toi, de sorte que tu semblés ne pas avoir été nourri aux grands festins du ciel : cependant quelle comparaison !■ »
Le hiérarque ailé répliqua :
« 0 Adam, il est un seul Tout-Puissant, de qui toutes choses procèdent et à qui elles retournent, si leur bonté d'à pas été dépravée : toutes ont été créées semblables en perfection,; toutes formées d'une seule matière première, douées de diverses formes, de différents degrés de substance et de vie dans les choses qui vivent. Mais ces substances sont plus raffinées, plus spiritualisées et plus pures, à mesure quelles sont plus rapprochées de Dieu, ou qu'elles- tendent à s'en rapprocher plus, chacune dans leurs diverses sphères actives assignées, jusqu'à ce que le corps s'élève à l'esprit dans les bornes proportionnée? à chaque espèce.
» Aiusi de la racine s'élance plus légère la verte tige ; de celle-ci sortent les feuilles plus aériennes, enfin la fleur parfaite exhale ses esprits odorants. Les fleurs et leur- fruit,' nourriture de l'homme, volatilisés dans une lk graduelle, aspirent aux esprits vitaux, animaux, intellectuels ; ils donnent à la fois la vie et le sentiment, l'imagination et l'entendement, d'où l'âme reçoit la raison.
» La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme: la raisou discursive vous appartient le plus souvent, l'in? tuitive appartient surtout à nous : ne différant .qu'en degrés, en espèce elles sont les mêmes. Ne vous étonnez donc pas que ce que Dieu a vu bon. pour vous, je ne le refuse pas, mais que je le convertisse comme yous, en
ma propre substance. Un temps peut venir où les hommes participeront à la nature des anges, où ils ne trouveront ni diète incommode, ni nourriture trop légère. Peut-être Dourris de ces aliments corporels, vos corps pourront à la longue devenir tout esprit, perfectionnés par le laps du temps, et sur des ailes s'envoler comme nous dans l'éther ; ou bien ils pourront habiter, à leur choix, ici ou dans le paradis céleste, si vous êtes trouvés obéissants, si vous gardez inaltérable un amour entier et constant à celui dont vous êtes la progéniture. En attendant, jouissez de toute la félicité que cet heureux état comporte, incapable qu'il est d'une plus grande. »
Le patriarche du genre humain répliqua :
« 0 esprit favorable, hôte propice, tu nous as bien enseigné le chemin qui peut diriger notre savoir, et l'échelle de nature qui va du centre à la circonférence ; de là en contemplation des choses créées nous pouvons monter par degrés jusqu'à Dieu. Mais dis-moi ce que signifie cet avertissement ajouté : Si vous êtes trouvés obéissants ? Pouvons-nous donc lui manquer d'obéissance, ou nous seraitil possible de déserter l'amour de celui qui nous forma de la poussière , et nous plaça ici, comblés au delà de toute mesure d'un bonheur au delà de celui que les désirs humains peuvent chercher ou concevoir ?» *
L'Ange :
« Fils du ciel et de la terre, écoute ! Que tu sois heureux, tu le dois à Dieu ; que tu continues de l'être, tu le devras à toi-même, c'est-à-dire à ton obéissance : reste dans cette obéissance. C'est là l'avertissement que je t'ai donné : retiens-le. Dieu t'a fait parfait, non immuable; il t'a fait bon, mais il t'a laissé maître de persévérer ; il a ordonné que
ta volonté fût libre par nature, qu'elle ne fût pas réglée par le destin inévitable ou par l'inflexible nécessité. Il demande notre service volontaire , non pas notre service forcé : un tel service n'est et ne peut être accepté par lui : car comment s'assurer que les cœurs non libres agissent volontairement ou non, eux qui ne veulent pas ce que la destinée les force de vouloir, et qui ne peuvent faire aucun choix ? Moi-même e* oute l'armée des anges qui restons debout en présence du trône de Dieu, notre heureux état ne dure , comme vous le vôtre , qu'autant que dure notre obéissance : nous n'avons point d'autre sûreté. Librement nous servons parce que nous aimons librement, selon qu'il est dans notre volonté d'aimer ou de ne pas aimer; par ceci nous nous maintenons ou nous tombons. Quelques-uns sont tombés parce qu'ils sont tombés dans la désobéissance; et ainsi du haut du ciel ils ont été précipités dans le plus profond enfer : ô chute ! de quel haut état de béatitude dans quel malheur ! » Notre grand ancêtre :
Attentif à tes paroles, divin instructeur, je les ai écoutées d'une oreille plus ravie que du chant des chérubins, quand la nuit, des coteaux voisins, ils envoient une musique aérienne. Je n'ignorais pas avoir été créé libre de volonté et d'action ; nous n'oublierons jamais d'aimer notre Créateur-, d'obéir à celui dont l'unique commandement est toutefois si juste : mes constantes pensées m'en ont toujours assuré , et m'en assureront toujours. Cependant ce que tu dis de ce qui s'est passé dans le ciel, fait naître eu moi quelque doute, mais un plus vif désir encore, si tu y conseas, d'en entendre le récit entier; il doit êire étrange cl digne d'être écouté dans un religieux silence. Nous avons
encore beaucoup de temps, car à peine le soleil achève la moitié de sa course et commence à peiue l'autre moitié dans la grande zone du ciel. »
Telle fut la demande d'Adam : Raphaël, consentant après une courte pause, parla de la sorte :
« Quel grand sujet tu m'imposes, ô premier des hommes ! tâche difficile et triste ! car comment retracerai-je aux sens humains les invisibles exploits d'esprits combattant? corn ment, sans en être affligé, raconter la ruine d'un si grand nombre d'anges autrefois glorieux et parfaits, tant qu'ils restant fidèles ! Gomment eufin dévoiler les secrets d'un autre monde, qu'il n'est peut-être pas permis de révéler? Cependant pour ton bien toute dispense est accordée. Ce qui est au dessus de la portée du sens humain, je le décrirai de manière, à l'exprimer le mieux possible, en comparant les formas spirituelles aux formes corporelles : si la terre est l'ombre du ciel, les choses, dans l'une et l'autre, ne peuvent-elles se ressembler plus qu'où ne le croit sur la terre?
» Alors lue ce monde n'était pas encore, le Chaos informe régnait où roulent à présent les cieux, où. la terre demeure à présent en équilibre sur son centre : un jour (car le temps, quoique dans l'éternité, appliqué au mouvement, mesure toutes les choses qui ont une durée par le présent, le passé et l'avenir), un de ces jours qu'amène la grande année du ciel, les armées célestes des anges, appelées de toutes les extrémités du ciel par une convocation souveraine, s'assemblèrent innombrables devant» le troue du ToukPuissant, sous leurs hiérarques,.en ordres brillants. Dix mille bannières levées s'avancèrent; étendards et gonflions entre l'arrière et l'avant-garde flottaient
LE PARADIS 9 Mît DU 43£
en l'air, et servaient à distinguer les hiérarchies, les rangs et les degrés, ou dans leurs tissus étineelants portaient Dlasonnês de saints mémoriaux, des actes éminents de zèle et d'amour, reeordés. Lorsque* dans des cercles d'une circonférence indicible, les légions se tinrent immobiles, orbes dans orbes, le Père infini, près duquel était assis le F dans le sein de la béatitude, parla; comme du haut d'un mont flamboyant dont l'éclat avait rendu le sommet invisible :
» — Ecoutez tous, vous, anges, race de la lumière, Trônes, Dominations, Principautés, Vertu-, Puissances» écoutez mon décret qui demeurera irrévocable : ce jour j'ai engendré celui que je déclare mon Fils unique, et sur cette sainte montagne j'ai sacré celui que vous voyez maintenant à ma droite. Je l'ai établi votre chef et j'ai juré par moi-même que tous les genoux dans le3 deux fléchiraientdevantlui et le cou fesseraient Seigneur. Sous le règne de ce grand vice-gérant demeurez unis comme une seule âme indivisible, à jamais heureux, Qui lui désobéit me désobéit, rompt l'union : ce jour-là, rejeté de Dieu et de la vision béatifîque, il tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée sans rédemption, sans fin. —
» Ainsi dit le Touf-Puissanl. Tous parurent satisfaits de ces paroles; tous le parurent, mais tous ne l'étaient pas.
» Ce jour, comme les autres jours 'solennels, ils l'employèrent'en chants et en danses autour de la colline sacrée (danses mystiques que la sphère étoilée* des planètes «et des étoiles fixi'S, dans toutes ses révolutions, imite de plus près par ses labyrinthes tortueux; excentriques, en-
trelacés, jamais plus réguliers que quand ils paraissent le plus irréguliers) ; dans leurs mouvements l'harmonie divine adoucit si bien ses tons enchanteurs, que l'oreille de Dieu même écoute charmée.
» Le soir approchait (car nous avons aussi notre soir et notre matin, non par nécessité, mais pour variété délectable) : après les danses, les esprits furent désireux d'un doux repas. Comme ils se tenaient tous en cercle, des tables s'élevèrent et furent soudain chargées de la nourriture des anges. Le nectar couleur de rubis, fruit de; vignes délicieuses qui croissent dans le ciel, coule dans des coupes de perles, de diamants et d'or massif. Couchés sur les fleurs et couronnés de fraîches guirlandes, ils mangent, ils se désaltèrent, et dans une aimable communion, boivent à longs traits l'immortalité et la joie. Aucune surabondance n'est à craindre là où une pleine mesure est la seule limite à l'excès, en présence du Dieu de toute bonté, qui leur versait d'une main prodigue, se réjouissant de leur plaisir.
» Cependant la nuit d'ambroisie, exhalée avec les nuages de cette haute montagne de Dieu, d'où sortent la lumière et l'ombre, avait changé la face brillante du ciel en un gracieux crépuscule (car la nuit ne vient point là sous un plus sombre voile), et une rosée parfumée de rose disposa tout au repos, hors les yeux de Dieu qui ne dorment jamais Dans une vaste plaine, beaucoup plus vaste que ne le serait le globe de la terre déployé en plaine (tels sont les parvis de Dieu), l'armée angélique, dispersée par bandes et par files, étendit son camp le long des ruisseaux vivants, parmi les arbres de vie ; pavillons sans nombre soudain dressés ; célestes tabernacles où les anges sommeillent ca-
? de fraîches brises, excepté ceux qui, dans leur >, alternent toute la nuit, autour du trône suprême, d. s hymnes mélodieux.
» Mais il ne veillait pas de la sorte, Satan (ainsi Pappelle-t-on maintenant, son premier nom n'est plus prononcé dans le ciel ). Lui parmi les premiers, sinon le premier des archanges, grand en pouvoir, en faveur, en prééminence, lui cependant saisi d'envie contre le Fils de Dieu, honoré ce jour-là de son Père, et proclamé Messie Roi consacré, ne put par orgueil supporter cette vue, et il se crut dégradé. De là concevant un dépit et une malice profonde, aussitôt que minuit eut amené l'heure obscure la plus amie du sommeil et du silence, il résolut de se retirer avec toutes ses légions, et, contempteur du trône suprême, à le laisser désobéi et inadoré. Il éveilla son premier subordonné, et lui parla ainsi à voix basse :
» — Dors -tu, compagnon cher ? quel sommeil peut clore tes paupières? ne te souvient-il plus du décret d'hier, échappé si tard aux lèvres du Souverain du ciel ? Tu es accoutumé à me communiquer tes pensées ; je suis habitué à te faire part des miennes : éveillés nous ne faisons qu'un, comment donc ton sommeil pourrait-il à présent nous rendre dissidents ? De nouvelles lois, tu le vois, nous sont imposées: de nouvelles lois de celui qui règne peuvent faire naître, en nous qui servons, de nouveaux sentiments et de nouveaux conseils pour débattre les chances qui peuvent suivre : dans ce lieu il ne serait pas sur d'en dire davantage.
i » Assemble les chefs de toutes ces myriades que nous
. conduisons ; dis-leur que par ordre, avant que la nuit
obscure ait retiré son ombrageux nuage, je dois me hâter,
avec ton!? ceux qui sous moi font flotter leurs bannières, •de revoter promptemen revers le îieu ou nous possédons les quartiers du nord, pour faire les préparatifs convenables à la réception de notre Roi, le grand M ssie, et de ses nouveaux commandements : son intention est de passer promptementen triomphe au milieu de toutes hiérarchies "et de leur dicter des lois. —
» Ainsi parla le perfide archange, et il versa une maligne influence dans le sein inconsidéré de- son compagnon : celui-ci appelle ensemble, ou l'un après l'autre, les "chefs qui commandent, sous lui-même commandant. 11 leur dit, comme il en était chargé, que par ordre du Très- 'Haut, avant que la nuit, avant que la sombre nuit ait 'abandonné le ciel, le grand étendard hiérarchique doit marcher en avant ; il leur en dit la cause suggérée, et jette parmi eux des mots ambigus et jaloux, afin de sonder ou de corrompre leur intégrité. Tous obéirent au signal » accoutumé, et à la voix supérieure de leur grand potentat ; car grand en vérité était son nom, et haut son rang dans le ciel : son air, pareil à celui de l'étoile du matin qui guide le troupeau étoile, les séduisit , et ses impostures entraînèrent à sa suite la troisième partie de l'ost ' du ciel.
» Cependant l'œil éternel dont le regard découvre
les plus secrètes pensées, du haut de sa montagne sainte
et du milieu des lampes d'or qui brûlent nuitamment
' devant lui, vit, sans leur lumière, la rébellion naissante,
il vit en qui elle se formait, comment elle se répandait
i parmi les fils du matin, quelles multitudes se liguaient
: pour s'opposer à sen auguste décret. Et souriant, il dit à
son Fils unique :
» — Fil-, en qui je vois ma gloire dans toute sa , plendfiur, héritier de tout mon pouvoir! une chose maintenant -nous touche de près; il s'agit de notre omnipotence, des armes que nous prétendons employer pour maintenir ce que de toute ancienneté nous prétendons de divinité et d'empire. Un ennemi s'élève avec l'intention d'ériger son trône égal aux nôtres, dans tout le vaste septentrion. Non content de cela, il a en pensée d'éprouver dans une bataille ce qu'est notre force et notre droit. Songeons-y donc, et dans ce danger, rassemblons promptement les forces qui- nous restent -, servons-nous-en dans notre dépense, de crainte de perdre par mégarde notre haute place, -Dotra'Sanctuaire, notre montagne. —
» Le Fils lui répondit d'un air calme et pur, ineffable, serein et brillant de divinité :
» — Père tout-puissant, tu as justement tes ennemis en -dérision; dans ta sécurité tu ris de- leurs vains projets, *de leurs vains tumultes, sujet de gloire pour moi, qu'illustre leur haine, quand ils verront toute la puissance royale à moi donnée pour dompter leur orgueil, et pour leur apprendre par l'événement si je suis habile àrépri- - mer les rebelles, ou si je dois être regardé comme le dernier dans le ciel. — » Ainsi parla le Fils.
» Mais Satan avec ses forces était déjà avancé dans sa
course ailée : armée innombrable comme les astres de la
nuit, ou comme ces gouttes de rosée, étoiles du matin,
'que le soleil convertit en perles sur chaque feuille et sur
«haque fleur. Us passèrent des régions, puissantes régen . es
ide séraphins, de potentats et de Trônes dans leurs triples
'degrés; régions auxquelles ton empire, Adam, n'est pas
plus que ce jardin n'est à toute la terre et à toute la mer, au globe entier étendu en longeur.
» Ces régions passées, ils arrivèrent enfin aux limites du nord, et Satan à son royal séjour, placé haut sur une colline, étincelant au loin comme une montagne élevée ur une montagne avec des pyramides et des tours taillées dans des carrières de diamants et dans des rochers d'or ; palais du grand Lucifer (ainsi cette structure est appelée dans la langue des hommes), que peu de temps après, affectant l'égalité avec Dieu, en imitation de la montagne où le Messie fut proclamé à la vue du ciel, Satan nomma la montagne d'Alliance; car ce fut là qu'il assembla toute sa suite, prétendant qu'il en avait reçu l'ordre, pour délibérer sur la grande réception à faire à leur Roi, prêt à venir. Avec cet art calomnieux qui contrefait la vérité, il captiva ainsi leurs oreilles :
» — Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, si ces titres magnifiques restent encore et ne sont pas purement de vains noms, depuis que par décret un autre s'est enflé de tout pouvoir et nous a éclipsés par] son titre de Roi consacré ! pour lui nous avons fait en toute hâte cette marche de minuit, nous nous sommes assemblés ici en désordre, uniquement pour délibérer avec quels nouveaux honneurs nous pouvons le mieux recevoir celui qui vient de recevoir de nous le tribut du genou, non encore payé, vile prosternation! A un seul, c'était déjà trop ; mais le payer double, comment l'endurer ? le payer au premier et à son image maintenant proclamée ! Mais qu'importe si de meilleurs conseils élèvent nos esprits et nous apprennent à rejeter ce joug ? Voulez-vous tendre le cou? Préférez-vous fléchir un genou assoupli?
fou ne le voudrez pas, si je me flatte de vous bien connaître, ou si vous vous connaissez vous-mêmes pour natifs et fils du ciel que personne ne posséda avant nous. Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres , également libres : car les rangs et les degrés ne lurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut s'arroger la monarchie parmi ceux qui, de droit, vivent ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté? Qui peut introduire des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n'errons jamais? Beaucoup moins celui-ci peutil être notre maître, et prétendre à notre adoration au détriment de ces titres impériaux, qui attestent que notre être est fait pour gouverner, non pour servir ! —
» Jusque-là ce hardi discours avait été écouté sans contrôle, lorsque parmi les séraphins, Abdiel (personne V avec plus de ferveur n'adorait Dieu et n'obéissait aux divins commandements) se leva, et dans le feu d'un zèle sévère s'opposa ainsi au torrent de la furie de Satan.
» — 0 argument blasphématoire, faux et orgueilleux! paroles qu'aucune oreille ne pouvait s'attendre à écouter dans le ciel, moins encore de toi que de tous les autres, ingrat élevé si haut toi-même au-dessus de tes pairs ? Peux-tu, avec une obliquité impie, condamner ce juste décret de Dieu, prononcé et juré : que devant son Fils unique, investi par droit du sceptre royal, toute âme dans le ciel ploiera le genou, et par cet honneur dû le con fessera Roi légitime? Il est injuste, dis-tu, tout net injusU de lier par des lois celui qui est libre, et de laisser l'égal régner sur des égaux, un sur tous avec un pouvoii auquel nul autre ne succédera.
r> Donneras-tu des lois à Dieu? Frétends-tu discuter des points de liberté avec celui qui t'a fait ce que tu es, qui a formé les puissances du ciel comme il lui a plu, et qui a circonscrit leur être? Cependant, enseignés par l'expérience, nous savons combien il est bon, combien il est attentif à notre bien et à notre dignité; combien il est loin *le sa pensée de nous amoindrir, incliné qu'il est plutôt à exalter notre heureux état, en nous unissant plus étroitement sous un chef. Mais, quand on t'accorderait qu'il est injuste que l'égal règne monarque sur des égaux, toi-m quoique grand et glorieux, penses-tu que toi ou toutes les natures angéliques réunies en une seule, égalent son Fils engendré? Par lui comme par sa parole, le Père tout-puissant a fait toutes choses, même toi et tous les esprits du ciel, créés par lui dans leurs ordres brillants; il les a couronnés de gloire, et à leur gloire les a nommés Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances; essentielles Puissances! non par son règne obscurcies, mais rendues plus illustres, puisque lui, notre chef, ainsi réduit, devient un de nous. Ses lois sont nos lois; tous les honneurs qu'on lui rend nous reviennent. Cesse donc cette rage impie et ne tente pas ceux-ci; hâte-toi d'apaiser le Père irrité et le Fils irrité, tandis que le pardon, imploré à temps, peut être obtenu. —
» Ainsi parla l'ange fervent; mais son yà\v non fcocondé fut jugé hors de saison ou singulier et téméraire. L'apostat s'en réjouit et lui répliqua avec plus de hauteur :
„ —Nous avons donc été formés, dis-tu, et, oeuvre de seconde main, transférés par tâche du Père à son Fils? Assertion étrange et nouvelle ! Nous voudrions bien savoir où tu as appris cette doctrine >: qui a vu cette créa-
tion lorsqu'elle eut lieu? Te souviens-tu d'avoir été fait, et quand le Créateur te donna l'être? Nous ne connaissons point de temps -où nous n'étions pas commr 6 présent}, nous ne connaissons personne avant nous : engendrés de nous- ::.éniL's, sortis de nous-mêmes par notre propre force. vive, lorsque le cours de la fatalité eut décrit son plein orbite, et que notre naissance fut mûre, nous naquîmes de notre ciel natal, fils éthérés. Notre puissance est de; nous; notre droite nous enseignera les faits les pluséela-: tants, pour éprouver celui qui est notre égal. Tu verrasal .rs si nous prétendons nous adresser à lui par suppli-, cations, et environner le trône suprême en le suppliant ou en l'assiégeant. Ce. rapport, ces nouvelles, porte-les. à l'Oint du Seigneur, et fuis avant que quelque malheur n'interrompe ta fuite.
» 11 dit : et comme le bruit des eaux profondes un murmure rauque répondit à ces paroles applaudies de. l'ost innombrable. Le flamboyant séraphin n'en fut pas moins sans crainte, quoique seul et entouré d'ennemis ; intrépide, il réplique :
» — 0 abandonné de Dieu, ô esprit maudit, dépouillé de tout bien ! je vois ta chute certaine ; et ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment. Désormais ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du e de Dieu; ces indulgpntes lois ne seront plup désormais invoquées : d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d'or, que, tu repousses, est maintenant mie verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissan- e. Tu m'as bien conseillé : je fuis, non toutefois, par ton conseil et devant tes menaces; je fuis ces. tente*
criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère éclatant dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête son tonnerre, feu rui dévore. Alors tu apprendras, en gémissant, à connaître celui qui t'a créé quand tu connaîtras celui qui peut l'anéantir. —
» Ainsi parle le séraphin Abdiel, trouvé fidèle parmi les infidèles , fidèle seul. Chez d'innombrables imposteurs , immuable, inébranlé, non séduit, non terrifié, il garda sa loyauté, son amour et son zèle. Ni le nombre ni l'exemple ne purent le contraindre à s'écarter de la vérité, ou à altérer , quoique seul , la constance de son esprit. Il se retira du milieu de cette armée : pendant un long chemin, il passa à travers les dédains ennemis; il les soutint, supérieur à l'injure, ne craignant rien de la violence ; avec un mépris rendu, il tourna le dos à ces orgueilleuses tours vouées à une prompte destruction. »
t Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrît avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu'habitent et déshabitcnt tour à tour la lumière et
les ténèbres en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l'heure de voiler les deux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.
» Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit percée des rayons de l'orient : soudain toute la campagne, couverte d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclairs sur éclairs, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait apporter, il se mêla, plein de joie, à ces puissances aimes, qui reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement entendue. « Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité , tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoi- - que des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d'une armée d'amis : c'est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui relusent la raison pour leur loi, la droite raison
pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.
» Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel : conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles, en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le lieu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute. »
» Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son cie l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre : ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air obéissant soutient leur pas agile ■ comme l'espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces Cans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.
• Enfin loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrô mité à l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, héris.-ées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles; partout casques pressés boucliers variés peints d'insolents emblèmes : ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire : mais au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. 11 nous semble d'abord extraordinaire que l'auge fît la guerre à l'ange, qu'ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme lils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douée.
» Au milieu des siens, l'api stat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de chérubins fl imboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne resta déjà plus entre les deux armées qu'un espace étroit (intervalle effrayant! ), et front contre front elles présentaient arrêtas une terrible ligue d'une affreuse longueur. A la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure d'or et de diamant, s'avançait comme une tour. Abdiel ne put supporter celte vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparai taux plus grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu :
« — 0 ciel ! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus ? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-Puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue : n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats? Si le combat est brutal et bonteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la raison triomphe. »
» Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs armés ; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui se voyant prévenu en devient plus furieux ; il le défie ainsi avec assurance :
« — Superbe, vient-on au-devant de toi ? Ton espérance était d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé ! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes armées pour écraser ta folie ; ou, de sa main solitaire, atteignant au delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en aperçois-tu ? tous ne sont pas à ta suite ; il en est qui préfèrent la foi et piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de l'avis de tous. Tu la
vois ma secte maintenant : apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des mi liers se trompent. »
» Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain :
« — A la maie heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste : je m'arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu'on n'ait pu te répondre : je veux t'apprendre ceci : je crus d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes célestes ; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir ; esprits domestiques traînés dans les fêtes et les chansons ! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l'esclavage pour combattre la liberté : ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera. »
» Le sévère Abdiel répond brièvement :
« — Apostat, tu te trompes encore : éloigné de la voie de la vérité, tune cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir
l'insensé ou celui qui s'est révolté contre uu plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir ! Règne dans l'enfer, ton royaume ; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être obéi ; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie. »
» A ces mots, il lève un noble coup qui ne resta point suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan : ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule ; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler ; non moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.
» Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l'armure crient en horrible désaccord ; les roues furieuses des chariots d'airain rugissent
LE PARADIS PERDU iol
avec rage : tenible est le bruit de la bataille ! Sur nos tètes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente, se précipitaient au combat les corps d'armées dans un assaut funeste et une fureur inextinguible ; tout le ciel retentissait ; si la terre eût été alors, toute la terre eût tremblé jusqu'à son centre. Fautil s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible pourrait manier les éléments, et s'ar;ner delà force de toutes leurs régions ? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée ; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. .Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, niact-on malséante qui marquât la peur : chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.
» Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre ; car immense et variée se déployait cette guerre ; tantôt combat maintenu sur un lorrain solide ; tant H prenant l'essor sur une aile puissante, et tourmentant t >ui l'air : alors tout l'air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps sus-
pendue, jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes, jusqu'à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.
» Michel tenait à deux mains avec une force énorme cette épée qu'il brandissait en l'air: l'horrible tranchan. tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle des* truction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. A son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier : ravi, dans l'espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et, le visage enflammé, il parla ainsi le premier :
« — Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Gomment as-tu troublé l'heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion ! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres ! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos ; le ciel te rejette de toutes ses limites ; le ciel, séjour de la félicité, n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer, avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends pas que
cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées. »
» Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua :
- —Ne pense pas. par le vent de tes menaces, imposer a. celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite ? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus ? Espèrerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser d'ici ? Ne t'y trompe pas ! il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide : de près comme de loin je t'ai cherché. »
» Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable : qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables }our élever l'imagination humaine à la hauteur d'un pouvoir semblable à celui d'un Dieu ? Car ces deux chefs, soit qu'ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux ; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira
précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le vent d'une pareille commotion.
» Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de a nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, confondraient leurs sphères ennemies.
» Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras qui approchent en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité ils ne paraissent pas inégaux ; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée de Satan ; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié : elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l'archange.
» Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit ça et là convulsé ; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui 1 Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit : un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se épandit, couleur de sang ( de ce sang tel que les esprits élestes peuvent en répandre ) et souilla son armure, jusqu'alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que d'autres l'emportent
sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de l;i guerre. Là ils le déposèrent grinçant de" dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver nil^ n'était pas sans égal : son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.
» Toutefois il guérit vite ; car les esprits qui vivent eu totalité, vivant entiers dans chaque partie (non comme l'homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins ), ne sauraient mourir que par l'anéaniient : ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peat recevoir l'air fluide ; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens ; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux, dense ou rare.
» Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait : avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char ; la langue blasphématrice de cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à l'heure fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.
» A chaque aile, Uriel et Raphaël vainquircat d'insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant ; deux puissants Trônes qui dédaignaient d'être moins que des dieux ; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la
cotlc de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée ; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.
» Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre ; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu'étonnants en puissance, en actions de guerre et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie : toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie : que l'éternel silence soit son partage !
» Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par plusieurs charges enfoncée : la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent ; le champ de bataille était semé d'armes brisées ; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumanls, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accable de fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine ; surpris par la pâle frayeur, pour la première fois surpris par la frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance ; jusqu'à cette heure-, ils n'avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.
» Il en était tout autrement des inviolables saints ; d'un pas assuré, en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés : tel était l'im-
mense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis ; pour n'avoir pas péché, pour n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.
» La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l'odieux fracas de la guerre : sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles à Tentour, chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil ; au milieu d'eux et non découragé, il leur parle ainsi :
« — 0 vous, à présent par le danger éprouvés, à présent, connus d ms les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes, non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur, d'empire, de gloire et de renmmée ! vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux ( si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du ciel, d'autour de son trône, avait à envoyer de plus puissant contre nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté : il n'en est pas ainsi arrivé !... Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusqu'ici on avait cru à son omniscience. Il est vraimoins fortement armés, nous avons eu quelques désavan. tages, nous avons enduré quelques souffrances jusqu'alors
inconnues ; mais aussitôt qu'elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte mortelle, est impérissable ; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. A un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peutêtre des armes p'us valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause. »
» Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des Principautés ; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel : travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi :
« — Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir ; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la par-
faite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmoute toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace, pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d'unedéfense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance. » » Satan, avec un visage composé, répliqua : « — Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terraiu céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel, orné de plantes, de fruits, de fleurs d'ambroisie, de perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne pas comprendre d'où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et iguée, jusqu'à ce que, touchées et pénétrées d'un rayon des deux, elles poussent si belles et s'épanouissant à la lumière ambiante?
» Ces semences, dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera, fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l'autre ouverture diiatées et embrasées par le toucher du feu avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Di u tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du jour, l'effet remplira notre attente. Cependant revivons ! Quittons la frayeur : à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est difficile, encore moins désespéré. »
1G0 LE PAKAD1S PERDU
» 11 dit : ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l'invention ; chacun s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée, une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible ! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.
» Les démons, sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent des eûmes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.
» Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.
» Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, 3es anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta : Aux armes! Ils prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent à l'entour ; et
des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi , pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent banni 'res déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs :
« — Aux armes, guerriers, aux armes pour le combat! l'ennemi est près; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour, une longue poursuite : ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance, yue chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier baissé ou levé ; car ce jour, j'en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches- barbelées de feu. »
» Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble, ils vont au cri d'alarme, s'avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et vaste, traînant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps: mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix :
« — Avant-garde! à droite et à gauche, déployez voire front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir
combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts aies recevoir à cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures et s'ils ne nous tournent pas le dos méchamment ; mais je le crains. Cependant témoin le ciel! ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge: touchei brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre. »
» Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre flanc se retire : à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange ! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin ; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.
» Ce ne fut pas long : car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture droite qu'ils touchent légèrement. A l'instant tout le ciel apparut en flamme, mais aussitôt obscurci par a fumée, flamme vomie de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec un bruit furieux et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres rames, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils i'rap-
peut avee une furie tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite encore à cause de leurs armes : désar nés ils auraient pu aisément, comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement; mais alors il s'ensuivi une honteuse dispersion et une déroute forcée. 11 ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées : que pouvaient-ils faire* Se préeipiteraien'-ils en avant? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de K'urs ennemis; car on apercevait rangée une autre ligae de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre : reculer battus, c'est ce qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s'adressant en dérision à ses compagnons :
« — Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-il- pas en avant? Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils changent d'idée, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages ; peutêtre est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution. » » Bélial sur le même ton de plaisanterie : « — Général, les termes d'acuomuio lement que nous leur avons envoyés sont des termes de points, d'un con-
tenu solide, et pleins d'une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis : celui qui les reçoit en face est dans la nécessité de la tête aux pieds de les bien comprendre : s'ils ne sont pas compris, ils ont du moius l'avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit. »
» Ainsi dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire; ils présumaient si facile d'égaler parleurs inventions l'éternel Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son armée tandis, qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas longtemps : la rage inspira enfin les légions fidèles et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.
» Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée) ; ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machineset toute laconfiancedesenncmis furent profondément ensevelis sous le faix de ces monts. Les ennemis euxmêmes furent envahis après; au-dessus de leurs tètes volaient de grands promontoires qui venaient dans l'air
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répandant l'ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leurs souffrances : leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.
» Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins : ainsi les monts rencontrent dans l'air les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante ; bruit infernal ! la guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand dessein : honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. A ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole :
« — Splendeur de ma gloire, Fils bien-aimé, Fils sur le visage duquel e-t vu visiblement ce que je suis, invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence ! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme ii était tr-'s-probable qu'il le serait, quand deux pareils
ennemis se rencontrent en armes : car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu'à leur création je les fis égaux. et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspens leur arrêt : dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée.
» La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés ; le troisième est tien : à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusqu'ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent connaître ta force incomparable : cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de toi Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel ; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; revêts mes toutes-puissantes armes, et suspend mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu et le Messie son roi consacré. »
» Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein ; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi :
« — 0 Père ! ô Souverai a des Trônes célestes ! le Premier,
le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils; moi toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation et toute ma félicité, que, te complaisant ea moi, tu déclares ta volonté accomplie : l'accomplir est tout mon bouheur. Le cceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu'à la fin d s temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.
» Mais celui que tu hais, je le hais et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure prép rée ; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui t'est due, toi à qui ob 'ir est la félicité suprême I alors ces saints, sans mélange, et séparé- loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront des alléluia sincères, des hymmes de haute louange, et avec eux, moi leur chef. »
» Il dit : slnclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège : et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, com uençait à briller. Soudain s'élance avec le bruit d'un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses flammes, roues dans des roues, char non tiré mais animé d'un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes-, tout leur corps et leurs ailes sont semés d'yeux semblables à des étoiles ; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous cotés. Sur leurs tètes est un firmament de cristal
où s'élève un trône de saphir marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.
» Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. A sa main droite est assise la Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre ; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles terribles.
» Accompagné de dix mille saints il s'avance : sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers ; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.
» Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin : à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place ; elles entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé reprit sa place accoutumée, et avec des fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.
» Us virent cela les malheureux ennemis ; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rallièrent leurs puissances : insensés ! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes? Mais pour convaincre l'orgueilleux à quoi servent • les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l'opi-
niàtre à céder? Ils s'obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener : désolés de la gloire du Fils, à cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine : maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche, parla ainsi :
« — Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints; restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu ; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras : la vengeance est à lui ou à celui qu'il en a seul chargé. Si le nombre ni la multitude ne sont appelés à l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de Dieu, versée par moi sur ces impics. Ce n'est pas vous, c'est moi qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié ; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel la puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté. C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le combat, qui est le plus fort d'euxtouscontremoi,oude moi seul contre eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»
» Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée -, rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre ligures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux ou d'une nombreuse armée. Lui sur ces impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes l'immobile empyrée trembla dans tout son entier ; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés ils cessent toute résistance, Us perdent tout courage : leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les tètes des Trônes et des puissants Séraphins prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins tempétueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ces roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs ou un troupeau timide pressé ensemble, il toi chasse devant lui foudroyés, poursuivis par les Terreurs
et les Furies jusqu'aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s'ouvre, seroule en dedans, et laisse à découvert, par une brèche spacieuse, l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus graade les repousse : tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel : la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.
» L'enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant du ciel; il aurait fui efirjt/é; mais l'inflexible Destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses et l'avait fortement lié.
» Reuf jours ils tombèrent ; le chaos confondu rugit et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie, tant cette énorme déroute l'encombra de ruines ! L'enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure, l'enfer pénétré d'un feu inextinguible ; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche de sa muraille, eo retournant au lieu où il s'était replié.
» Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints,- qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'ailégre-sse au-devant de lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait lui, le Roi victorieux, Fils, H'ritier et Seigneur. A Lui tout pouvoir est donné; de régner il est le plus digne!
■ Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout puissant élevé sur un trône; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.
» C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine : la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan : il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin qu'avec lui, privé de félicité, tu partages son châtiment, l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance, s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses tentations ; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple terrible la récompense de la désobéissance : ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent : qu'il t'en souvienne, et crains de transgresser. »
Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe, au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le sens de ce nom que j'invoque ; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu n'habites pas le sommet du vieil Olympe ; mais née du ciel,
avant que les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en présence du Père tout-puissant qui se plaisait à too chant céleste. Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des cieux, moi hôte de la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais : avec la même sûreté guidé en bas, rends-moi à mon élément natal, de peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ Aélien, pour y errer égaré et abandonné.
La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix mortelle ; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils ou lorsque le matin empourpre l'orient.
Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la clameur sauvage eût noyé la harpe et la voix : la muse ne put défendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car, toi, tu es un songe céleste; elle, un songe vain.
Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange
affable, eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât de môme dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas toucher à l'arbre interdit) s'ils transgressaient et méprisaient ce seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût le caprice.
Adam, avec Eve sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en écoutant des choses si élevées et si étranges, choses à leur pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, impossible à mêler à la béatitude.
Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de connaître ce qui le touche de plus près : comment ce monde visible du ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé ; pour quelle cause ; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a souvenir. Gomme un homme de qui l'altération est à peine soulagée, suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son hôte céleste :
« De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de celles de ce monde, tu as ré^ élées à nos oreilles, interprète divin, par faveur envoyé flc l'empyrée pour nous avertir à temps de ce qui aurait pr causer notre perte, s'il nous eût été inconnu, l'humaine r cranaissance n'y pouvant
atteindre. Nous devons des remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daigné avec complaisance nous faire part, pour notre instruction, de choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de savoir comme il l'a semblé à la suprême Sagesse' , daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce que peut-être il ne nous est pas moins utile de savoir : quand commença le ciel que nous voyons si distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement répandu embrassant tout autour cette terre fleurie , quelle cause mut le Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons , non pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier d'autarvt plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.
» Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa carrière, quoique déjà sur son déclin : suspendu dans le ciel, le soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse et te renvoie avant que brille le matin. »
Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un dieu, lui répondit avec douceur :
« Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de séraphins peuvent sufQre, ou quel cœur d'homme suffirait à les comprendre? Cepen àant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux, ne sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de répondre à ton désir desavoir, dans certaines limites ; au delà, abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations espérer des choses non révélées, que le Roi iuvisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur la terre ou dans le ciel : assez reste en dehors de cela à chercher et à connaître. Mais la science est comme la nourriture ; elle n'a pas moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en quelle mesure l'esprit la peut bien supporter ; autrement elle oppresse par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la nourriture en fumée.
» Sache donc : après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux avec ses saints, le Tout- Puissant, éternel Père, contempla de son trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils :
« — Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles : par leur secours il se flattait (nous une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, siège de la Divinité
suprême. Dans sa trahison il a entraîné plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste : le ciel, peuplé encore, conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je créerai un autre monde; d'un seul homme, je créerai une race d'hommes innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent euxmêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en joie et en union sans fin.
» En attendant, demeurez moins pressés, vous, pouvoirs célestes; et toi, mon Verbe, Fils engendré, par toi, j'opère ceci : parle, et qu'il soit fait ! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne à "Mme, dans des limites fixées, d'être terre et ciel. L'abia-e -* -ans bornes parce que je suis : l'infini est rempli par m "espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit dan.- 'icune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma -nté, qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin. »
» Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la Divinité filiale l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus rapides que le temps et le mouvement;
mais à l'oreille humaine ils ne peuvent être dits que par la succes.-ion du discours, et dits de telle sorte que l'iiitoitigeoee terrestre puisse les recevoir.
» Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux . quand la volonté du Tout-Puissantfut ainsi déclarée. Ils chantèrent :
« — Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix dans leur demeure ! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! A lui gloire et louange, dont la sagesse a ordonné de créer le bien dumal : au lieu des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles sans fin. »
» Ainsi chantaient les hiérarchies.
» Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine : la sagesse et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts, harnachés, équipages célestes ; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui venait créer de nouveaux mondes.
d Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent
LE PARADIS PERDL 179
du bord l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.
« — Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, p dit le Verbe qui fait tout; cessez vos discordes! »
» Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, plein de la gloire paternelle, il entra dans le ciiaos et daus le monde qui n'était pas né ; car le chaos entendit sa voix : le cortège des anges le suivait dans une procession brillante pour voir la création et les merveili sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, et prend dans sa main le compas d'or., préparé dans l'éternel trésor de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne 1 autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :
«t — Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô monde ï »
» Ainsi Dieu créa le cieL, ainsi il créa la terre; matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient 1 ubime : mais sur le calme des eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il congloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste ea plusieurs places, et étendit l'air entre les objets : la terre, d'ellemême balancée, sur son centre posa.
« — Que la lumière soitl » dit Dieu.
» Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l'abîme, et, partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
» Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphères : il donna à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel etdela terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe universel; ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses œuvres : ils le chantèrent Créateur quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.
» Dieu dit de rechef :
« — Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare le:; eaux d'avec les eaux. »
» Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.
LE PARADIS PERDU 18i
» La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas : sur toute la surface de la terre le plein océan s'étendit non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir, saturée d'une moiteur vivifiante.
» Dieu dit alors : — Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.
» Aussitôt apparaissent les montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nue- .leurs têtes montent dans le ciel. Aussi haut que s'élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s'affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec un? précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles so frayent un chemin et percent dans le sol limoneux de profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd'hui les
fleuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.
» Dieu appela la terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon et dit :
» — Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.
» A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la. vue), poussa une herbe tendre qui revêtit, universellement sa surface d'une charmante verdure; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d'une multitude de grappes, la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou em^erlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts ; les vallées et les fontaines, de touffes de bois ; les fleuves, de bordures le long de leurs cours. La terre à prései.t parut un ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
» Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs , mais il s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes
LE PAUAB1S i'thDl l->
des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.
» Le Tout-Puissant parla encore.
» — Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit, et qu'ils servent de signes oour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu'ils soient pour flambeaux, comme je l'ordonne ; leur office dans le firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre! — Et cela fut fait ainsi.
Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grand:- par leur utilité pour l'homme), le plus grand pour présid -r au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles et les mit dans le firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage, que cela était bon.
» Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps cel qu'il fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée. Eusuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs : et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. 11 prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d'or, et c'est là que la.
planète du malin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voit que diminué* D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l'horizon de rayons étince lants, joyeux de courir vers son occident sur le grand che min du ciel : le pâle crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
» Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit; alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des cieux : elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux "matin couronnèrent le quatrième jour.
» Et Dieu dit :
» — Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent audessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel.
» Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux el> qu'elles produisent abondamment cliacun selon son espèce ; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il le bénit en disant :
» — Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.
» Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur pâture., et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d'or ; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme : des poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans et ses naseaux rejettent au dehors une mer.
» Cependant les antres tièdes, les marais, les rivages, fontéclore leur couvée nombreuse de l'œuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus ; bientôt emplumés et en état de voler ils ont toutes leurs ailes; et avec un cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
» Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air ; d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent audessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l'air flotte tandis qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.
» De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
» D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames : souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres sur la terre marchent fermes : le coq crête, dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoiles. Ainsi les eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.
» Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit ;
» — Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !
LE PARADIS PERDU i87
» La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle eufaata une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte, se leva la béte fauve là où elle se tient d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt parait à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la t rre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes : le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l'eau.
» A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, nsecte ou ver : les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l'espèce da serpent, étonnants en longueur et en grosseur, e:
lacent leurs tortueux replis et y ajoutent les ailes.
» D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand cœur modèle peut-être à l'avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l'abeille femelle, qui nourrit délicieusement son mari fainéant et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu , le serpent (la bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne te soit point nuisible et qu'il obéisse à ton appel.
» Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord à leurs cours. La terre, achevée dans son riche appareil, souriait charmante ; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n'était pas encore accompli.
» 11 y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui avait été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et le cœur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages C'est pourquoi le Père tout -puissant, éternel (car où n'estil pas présent?) distinctement à son Fils parla de la sorte
» Faisons à présent Ihomme à notre image et à notre ressemblance ; et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.
• Gela dit, il te forma toi, Adam ; toi, ô homme poussière de la terre ! et il souffla dans tes narines le souffle de vie : il te créa à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une àme vivante. Mâle il te créa; mais il créa femelle ta compagne, pour ta race. Alors il bénit le genre humain, et dit :
»— Croissez, multipliez, et remplissez la terre et vous l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom. — De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture (ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, variété infinie!)-, mais du fruit de l'arbre qui goûté produit la connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir ; le jour où tu en manges, tu meurs. La mort est la peine imposée ; prends garde, et gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et sa noire suivante, la mort.
» Ici Dieu finit : et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que tout était entièrement bon : ainsi le soir et le matin accomplirent le sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nou
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vellement créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à sa grande idée.
» Il s'enleva suivi d acclamations, et au son mélodieux de dix mille harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air, résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis) ; les cieux et toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en jubilation. Ils chantaient :
» — Ouvrez-vous, portes éternelles ; ouvrez, ô cieux, vos portes vivantes ! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son ouvrage, et son ouvrage de six jours, un monde! Ouvrez- vous, et désormais ouvrez- vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa grâce suprême.
» Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension : le Verbe à travers le ciel, qui ouvrait dans toute leur grandeur ses portes éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de Dieu ; chemin large et ample dont la poussière est d'or et le pavé d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans Galaxie, cette voie lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.
» Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône impérial de la Divinité, à jamais fixe, ferme et sûr, la puissance filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il de-
AliADIS PERDU 191
m jurât à la même place (tel et le privilège de l'omniprésence), était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence ; la harpe eut du travail, ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, toutes les orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans les encensoirs d'or, cachèrent la m.ntagne. La création et l'œuvre de six jours furent chantées.
» — Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir ! quelle pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants : toi, ce jour- là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains conseils, lorsque dans leur impiété ils s'imaginèrent te diminuer, te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta puissance ; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais sortir le bien : témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses étoiles, chaque étoile a peut-être un monde destiné à être habité : mais tu connais leurs temps. Au
milieu de ces mondes se trouve la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan inférieur répandu à l'entour. Trois fois heureux les hommes et les ûls des hommes que Dieu a favorisés ainsi ! qu'il a créés à son image, pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur bonheur et s'ils persévèrent dans la justice !
» Us chantaient ainsi, et l'empyrée retentit (Valleluia , ainsi fut gardé le jour du sabbat.
» Je pense maintenant, ô Adam ! avoir pleinement satisfait à ta requête qui demanda comment ce monde et la face des choses commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût apprendre. Si lu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas l'intelligence humaine, parle. »
L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix .si charmante que, pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui dit, plein de reconnaissance :
« Quels reraerciinents suffisants ouquelle récompense proportiom 5e ai-je à t'o-ffrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant entendues avec surprise, mais avec délice, et, comme il est dû, avec une gloire attribuée au souverain Créateur ! Néanmoins quelque doute me reste que ton explication peut seule résoudre.
» Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament et tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, de cette tache d'un point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles ! En raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage (à ce qu'il parait), et imposer à leurs orbes de telles révolutions sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire (qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement, et reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle que les nombres manquent pour l'exprimer. »
Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa con-
tenance entrer dans des pensées studieuses et abstraites ; ce qu'Eve apercevant du lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves : ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable d'eu tendre ce qui était élevé ; mais elle se réservait ce plaisir, Adam racontant, elle seule auditrice ; elle préférait à l'ange son mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger ; elle savait qu'il entremêlerait d'agréables digressions et résoudrait les hautes difficultés par des caresses conjugales : des lèvres de son époux les paroles ne lui plaisaient pas seules. Ohl quand se rencontre à présent un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Eve s'éloigna avec la démarche d'une déesse ; elle n'était pas sans suite, car près d'elle comme une reine, un cortège de grâces attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans tous les yeux des traits du désir qui faisait souhaiter encore sa présence.
Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute qu'Adam avait proposé .
« — De demander ou de l'enquérir, je ne te blâme, car le ciel est comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses beures, ou ses jours, ou ses mois, ou ses années : pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se meuvent, peu importe ?i tu comptes juste. Le grand Ar-
LE PARADIS PERDU i9»
chitecte a fait sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son édifice des cieux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Gomme ils manieront la puissante structure ! comme ils bâtiront, débâtiront , s'ingénieront pour sauver les apparences ! comme ils ceindront la sphère de cercles concentriques et excentriques, de cycles et dépicycles, d'orbes dans des orbes, mal écrits sur elle ! Déjà je devine ceci par ton raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette course.
» Considère d'abord que grandeur ou éclat ne supposent pas excellence : la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière , peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil qui brille stérile, et dout la vertu n'opère pas d'effet sur lui-même, mais sur la terre féconde : là ses rayons reçus d'abord (inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de la terre.
; » Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il n'habite pas chez lui ; édifice trop grand pour qu'il le remplisse, logé qu'il est dans une
petite portion : le reste est formé pour des usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait ajouter à des substances matérielles une rapidité presque spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.
» Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes et n'en tirer aucun avantage.
» Quoi ? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui des rondes variées ? tu vois dans six planètes leur course errante , maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée , progressive, rétrograde ou demeurant stationnaire : que serait-ce si la septième planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles ; roue du jour et de la nuit. Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la
terre , industrieuse d'elle-même , cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit, son autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses taches comme des nuages ; les nuages peuvent donner de la pluie, et la pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour nourrir ceux qui sont placés là.
» Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle matière de dispute.
» Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi ; que le soleil dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève sur le soleil ; que le soleil commence dans l'orient sa carrière ardente , ou que la terre s'avance de l'occident dans une course silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces
choses cachées; laisse-les au Dieu d'eu haut; sers-le et craius-le. Qu'il dispose comme il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce paradis et ta Délie Eve. Le cie^ est pour toi trop élevé pour que tu puisses savoir ce qui js'y passe. Sois humblement sage : pense seulement à ce /qui concerne toi et ton être ; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y vivent, de leur état, de leur condition ou degré : sois content de ce qui t'a été révélé jusqu'ici , non-seulement de la terre , mais du plus haut ciel. »
Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua : « — Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange serein 1 et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour vivre, le chemin le plus aisél tu m'as appris à ne point interrompre avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous troubler , à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes par des pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou l'imagination , est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin à ses erreurs , jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par l'expérience , elle apprenne que la première sagesse n'est pas de connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage éloigné , mais ce qui est devant nous dans la vie journalière ; le reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude , et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur , abaissons notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où,
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par hasard, peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de saison, m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumées.
» Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à présent écoute-moi raconter mon histoire que tu ignjres peut-être. Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit -, folie! si ce n'était dans l'espoir de ta réponse : car tandis que je suis assis avec toi, je me crois dans le ciel ; ton discours est plus flatteur à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas : ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables ; mais tes paroles, im'iues d'une g.àce divine, n'apportent à leur douceur aucune satiété. »
Raphaël répliqua célestement doux :
« — Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur toi extérieurement et intérieurement ; toi sa brillante image : parlant ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la terre , et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans l'homme ; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme son égal amour.
» Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis j'étais absent, engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une excursion vers les portes de l'enfer. £n
pleine légion carrée (ainsi nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage, de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts commandements comme souverain Roi, et pour nous accoutumer à une prompte obéissance.
» Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes, étroitement fermées et barricadées fortement : mais longtemps avant notre approche, nous entendîmes au-devant un bruit autre que le son de la danse et du chant : tourment, et haute lamentation, et rage furieuse! Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du sabbat : tel était notre ordre. Mais ton récit à présent : car je l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes. »
Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier père :
« — Pour l'homme, direcommentla vie humaine commença, est difficile, car qui connut soi-même son commencement ? Le désir de converser plus longtemps encore avec toi m'induit à parler.
» Gomme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée, que par ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante, humidité. Droit ^.vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai '.quelque temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et instinctive impulsion, je bondis, comme
m'efforçant d'atteindre là, et je me tins debout sur mes pieds.
» Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se mouvaient, qui marchaient ou volaient ; des oiseaux gazouillant sur les branches : tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.
» Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit ; mais qui j'étais, où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai de parler, et sur-le-champ je parlai ; ma langue obéit et put nommer promptement tout ce que je voyais.
» Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si fraîche et si riante ! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois et plaines; et vous, qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, dites, si vous l'avez vu, comment suis-ju ainsi venu, comment suis-je ici? Ce n'est de moimême; c'est donc par quelque grand créateur prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens que je suis plus heureux que je ne sais ?
» Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais où, loin du lieu où j'avais d abord respiré l'air et vu d'abord cette lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla d'une
douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors je me figurasse repasser à mon premier état d'in sensibilité et me dissoudre.
» Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais encore l'être et que je vivais. Quelqu'un yint, ce me semble, de forme divine, et me dit :
» — Ta demeure te manque, Adam : lève-toi, premier homme, toi destiné à devenir le jiremier père d'innombrables hommes ! Appelé par toi, je viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.
» Ainsi disant, il me prit par la main et me leva : et sur les campagnes et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me transporta enfin sur une montagne baisée, dont le sommet était une plaine; circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de promenades et de bosquets, de sorte que ce que j'avais vu sur la terre auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre changé du plus beau fruit, qui pendait en tentant l'oeil, excitait en moi un désir soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai devant mes yeux, en réalisé, ce que le songe m'avait vivement offert en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence divine! Rempli de joie, mais avec une cra ite respectueuse, je tombai soumis en adoration à ses pie< ?. Il me releva, et :
» - Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur , aut-ur de tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te donne ce paradis; regarde-le comme à t pour le cultiver et le bien tenir, et en manger le fruit.
5 Pi: RDI" . 203
De chaque arbre qui croit dans le jardin, mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de l'arbre dont lopération apporte la connaissance du bien et du mal, arbre que j'ai planté, cornue le gage de ton obéissance et de ta foi, dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur et de misère.
» 11 prononça sévèrement cette rigoureuse sentence qui résonne encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela de la sorte son gracieux propos :
» — Non-seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans 1 air, animaux, poissons, oiseaux. En sicrne de quoi, voici les animaux et les oiseaux, chacun selon son espèce; jeté les amène pour recevoir leurs noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique demeure, non semonces ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur élément pour respirer un air plus subtil.
I » Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approcbant deux à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des flatteries, les oiseaux abaissés sur les ailes. Je les nommai à mesure qu'ils passaient, et
je comprenais leur nature (tant était grand le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais, parmi ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et je m'adressai ainsi à la céleste vision.
» — Oh ! de quel nom t'appeler ! car toi au-dessus de toutes ces créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je puis nommer. Gomment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses ? Mais avec moi, je ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui peut jouir seul ! ou en jouissant de tout, quel contentement trouver?
» Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire, plus brillante, répliqua ainsi :
» — Qu'appelles- tu solitude? La terre et l'air ne sontils pas remplis de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas à ton commandement pour venir jouer devant toi? ne connais-tu pas leur langage et leurs mœurs? elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles et domine sur elles ; ton royaume est vaste.
» Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je répliquai :
» — Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance-, mon Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as- tu pas fait ici ton représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces inférieures créatures ?
Entre inégaux quelle société, quelle harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel doit être donné et reçu en juste proportion ; mais en disparité, si l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se convenir l'un à l'autre, mais ils se deviennent bientôt également ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait être la compagne de l'homme : les brutes se réjouissent chacune avec leur espèce ; le lion avec la lionne ; si convenablement tu les a unies deux à deux ! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède, le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc encore moins s'associer à la bête, et il le peut le moins de tous.
» A quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit :
» — Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état ? te semblé-je, ou non, posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable, d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures, descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures au-dessous de toi.
» H se tut; je repris humblement :
» — Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles, toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses ! tu es parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux : l'homme n'est pas
ainsi; il ne se perfectionne que par degrés : c'est la cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te pro pager, déjà infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné de toi-même, tu ne cherches pas de commu nication sociale : cependant, si cela te plaisait, tu pour rais élever ta créature déifiée à quelque hauteur d'union ou de communion que tu voudrais : moi en conversant je ne puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans leurs voies.
» Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je trouvai accueil : ce qui m'obtint cette répon?o de la gracieuse voix divine :
» — Jusqu'ici, Adam, je m? suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que tu connaissais non-seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver franchement : pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que tu la voyais alors, j a ne-t'aipas destinée; je te l'ai présentée seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en sûr ; c'est ta ressemblance, ton aide con-
venable, ton autre toi-même, ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.
» Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant 3ur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.
» Mes yeux il ferma ; mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, ma vue iutéùulrt, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle se baissant, m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du cœur, et le sang de la vie coulant frais : large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie.
» La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains : sous ses mains créatrices se forma une créature semblable à l'hom ne, mais de sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni eu elle, contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée ; son air inspira à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délire. Elle disparut, et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tou- les autres pla^i •
» Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée de ce que toute la
terre ou le ciel pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle vient conduite par son céleste Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage : la grâce était dans tous ses pas ; le ciel, dans ses yeux; dans chacun d'î ses mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie) je ne pus m'empêcher de m'écrier à voix haute :
y> — Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur généreux et plein de bénignité, donateui ae toutes les choses belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne me. l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moimême devant moi. La femme est son nom ; son nom est tiré de l'homme : c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une âme.
» Ma compagne m'entendit ; et quoique divinement amenée, cependant l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son prix (prix qui doit être imploré et ne doit pas être accordé sans être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas lui-même, est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau nuptial/ rougissante comme le matin : tout le ciel et les constella1 tions fortunées versèrent sur cette heure leur influenc la plus choisie ; la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les oiseaux furent joyeux ; les fraîches
brises, les vents légers murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit cbantât les noc ordonnât à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le somme; de sa colline, pour allumer le flambeau nuptial.
ù Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis : je dois avouer que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir, mais tel que, goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement ni véhément désir; je parle de ces délicatesses de goût, de vue, d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie des oiseaux.
» Mais ici bien autrement : transporté je vois, transporté je touche! Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange ! supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à l'épreuve pour résister à un pareil objet ; ou dans ce qu'on a soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait : du moins on a prodigué à la femme trop d'ornement, à l'extérieur achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les facultés intérieures qui excellent le plus ; extérieurement aussi elle ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me seaible si
parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite dw ses droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd déconcertée et paraît folie. I-'autorité et la raison la suivent, comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde occasionnellement : pour achever tout, la grandeur d'àine et la noblesse établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique. »
L'ange fronçant le sourcil lui répondit :
* — N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche ; remplis la tienne, et ne te défîe pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu j'en aperçois toi-même.
» Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte insi? Des dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite évalue : souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soimême bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisse aimer avec honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.
» Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine
LE PARADIS PERDU Ml
est propagée, te parait un délice cher au-dessus de tout autre, songe que le même sens a été accordé au bétail et à chaque béte : lequel ne leur aurait pas été révélé et reudu commun, si quelque chose existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui inspirer la passion.
» Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de -aisounable, dans la société de ta compagne, aime-le oujours; en aimant tu fais bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur : il a son siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans le plaisir charnel; c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune compagne ne t'a été trouvée. »
Adam, à demi honteux répliqua :
« — Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance, qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule Ame entre nous deux : harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son harmonieux à entendre.
» Toutefois ces choses ne me subjuguent pas : je te découvre ce que je sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui rencontre des objets divers, diversement représentés parles sens; cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis,
nous élève au ciel ; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi donc, si ce que je demande est permis : les esprits célestes n'aiment-ils point? Gomment expriment -ils leur amour? Par regards seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher virtuel ou immédiat? »
L'ange, avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre couleur de l'amour, lui répondit :
« — Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus ôminent : nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure, ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant l'union avec le pur : ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission borné, comme la chair pour s'unir à la chair ou l'âme à l'âme.
» Mais je ne puis à présent rester davantage : le soleil, s'abaissant au delà des terres du cap Vert et des îles ondoyantes de l'Hespérie, se couche : c'est le signal de mon départ. Sois ferme ; vis heureux et aime ! mais aime Dieu avant tout; hii obéir, c'est l'aimer. Observe son grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le malheur ou le bonheur de loi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans ta persévérance. Tiens-toi ferme : rester debout ou tomber dépend de ton libre arbitre. Parfait intérieure-
mont, ne cherche pas de secours extérieurs, et repousse toute tentation de désobéir. »
Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions :
* — Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été pour moi ta condescendance ; elle sera honorée à jamais dans ma reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce humaine, et reviens souvent ! »
Ainsi ils se séparèrent : de l'épais ombrage l'ange retourna au ciel, et Adam à son berceau.
Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, notes de l'homme, comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut passer de ces accents aux accents tragiques : de la part de l'homme, honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la misère, avant-coureur de la mort.
Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque que la colère de l'implacable Achille contre boq ennemi, poursuivi trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon qui, si longtemps, persécuta le Grec et le fils deCythérée; sujet non moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me visiter la nuit, et qui dicte à mou sommeil., ou inspire facilement mon vers non prémédité.
Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, commencé tard. La nature ne m'a poiut rendu diligent à raconter les combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel chef-d'œuvre ! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la patience, et le martyre héroïque demeurent non chantés !), ou décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des destriers, des housses et des harnais de clinquant, de superbes chevaliers aux joutes et aux tournois, puis des festins ordonnés, servis dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux ! L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui donne justement un nom héroïque à l'auteur et au poëme.
Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile humiée : ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien
LE PARADIS i'EïibU 2i5
non celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.
Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus. dont la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de plus aggravant pour lui-même, revint sans ur. Il s'envola de. nuit, et revint à minuit, ayantachevé le tour de la terre, se précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil, découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circura autour de la ligne équinoxiale; quatre fuis il croisa le char de la nuit de pôle en pôle, en traversant chaque coiure. À la huitième nuit il retourna, et du côté opposé de l'entrée du paradis ou de la garde des chéruldns, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.
Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra d'abord ce changement), d'où le Tigrt, du pied du paradis, s'élançait dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux resaortU en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il cherche ensuite où se tenir caché : il avait exploré la mer et la terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus- Méotides, par delà le fleuve d'Oby, descendant aussi loin
que le pôle antarctique ; en longueur à l'occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et l'Indus.
Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses artifices ; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant : car dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution, mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatante s'exhala en ces plaintes :
a — 0 terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui brillent : encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs précieux rayons d'une iniluence sacrée! De même que dans le ciel Dieu est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois de tous ces globes : en
toi, non en eux-mêmes, toute leur vertu connue apparaît productive dans l'herbe, dans la plaûte et dans la plus noble naissance des êtres animés d'une graduelle vie : la végétation, le sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.
» Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre, si je pouvais jouir de quelque chose ! Quelle agréable succession de collines, de vallées, de rivières, de bois et de plaines ! à présent la terre, à présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et plus je vois des félicités autour de moi, plus je sens de tourments en moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires : tout bien pour moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.
» Mais je ne cherche à demeurer ni ici, ni dans le ciel, à moins que je n'y domine le souverain Maître des cieux. Je n'espère point être moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux; car c'est seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout ceci le suivra bientôt, comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur : en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il l'avait médité ? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la moitié
des races antiques, et éclairci la foule de ses adorateurs;
» Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre plaGe une créature formée de terre : il l'enrichit (elle sortie d'une si basse origine!) de dépouilles célestes,, nos dépouilles. Ce qu'il décréta, il l'accomplit : il fit l'homme, il lui bâtit ce monde magnifique, et de la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. 01»! indignité! il assujettit an service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des ministres flamboyants à veiller et à retwpiir leur terrestre fonction».
» Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur; je fouille chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le serpent endormir aftn de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la noire ifttention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère combattis les dieux pour siéger le plus haut,, réduit aujourd'hui à m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas descendre! Qui veut monter, doit ramper aussi bas qu'il a volé haut, exposé tôt ou lard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique douce d'abord, amère avant peu sur elle-môme recule. Soit peu, m'importe, pourvu que le coup éclate ftien Riire : puisque en ajustant plus haut je suis hors de p&rtée, je vise à celui qui le second provoque mon envie, fc^e nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile, à ce
LE PARADIS PEIlDU 21D
fils du dépit, que. pour nous marquer plus de dédain, son auteur éleva de !a poussière : la haine par la iiaine est mieux payée. »
H dit . à travers les buissons humides ou arides. x):nme un brouillard noir et rampant, il poursuit sa. recherche de minuit pour rencontrer le serpent le plus tôt :'os-'ible Il le trouva bientôt profondément endormi, roulé sur luimême dans un labyrinthe de cercles, sa tète élevée au. milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le dé:non entra par sa bouche, et s'emparant de son instinct, brutal dans la tète ou dans le cœur, il lui inscrira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du matin.
Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Édea parmi les fleurs humides qui exhalaient leur encens niatraaL, alors que toutes- les choses qui respirent sur le g:\jnd autel de la terre élèvent vers le Créateur des louange», silencieuses et une odeur qui lui est agréa bL- : le couple humain sortit de son berceau, et joignit Tado-ation de sa bouche au cœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures \\ki cultivaient une si vaste étendue. Eve la première parla de la sorte à son mari.
■ — Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer
ce jardin, à relever encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent nous aider, l'ou vrage sous notre travail augmente, prodigue par contrainte : ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se présentent à mon esprit.
» Divisons nos travaux : toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter; tandis que moi, làbas, dans ce plant de roses entremêlées de myrtes, je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre, faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires interviennent, ou qu'un objet nouveau ramène un entretien imprévu qui réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que commencé matin ? alors arrive l'heure du souper non gagnée. »
Adam lui fit cette douce réponse :
« — Ma seule Eve, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes actions. Cependant notre maître
ne nous a pas si étroitement imposé le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous (nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et d.ea sourires; car les sourires découlent de la raison; refusés à la brute, ils sont l'aliment de l'amour : l'amour n'est pas la fin la moins noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plu3 jeunes mains viennent avant peu nous aider.
» Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la meilleure société, et une courte séparation précipite un doux retour. Mais une autre inquiétude m'obsède ; j'ai peur qu'il ne t' arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi ; car tu sais de quoi nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et notre misère par une attaque artificieuse ; il veille sans doute quelque part près d ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son désir et son plus grand avantage, nous étant séparés ; il est sans espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie plus que tout le bon-
*2-2 LE PARADIS Pi:RDU
heur dont nous jouissons; que ce soit là son dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme , quand le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plu* en sûreté et avec plus de bienséance auprès de son mar qui la garde ou endure avec elle toutes les extrémités. »
La majesté virginale d'Eve, comme une personne qui aime et qui rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère tranquillité :
« — Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la violence de l'ennemi ; étant tels que nous sommes, incapables de mort et de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte clairement ton égale frayeur devoir mon amour et ma constante fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Gomment ces pensées ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de celle qui t'est si chère? »
Adam, par ces paroles propres à la guérir, répliqua?
« — Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Eve, car ti es telle, non encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter l'entreprise de
LE PARADIS PCHDU *23
cotre ennemi. Celui qui tente, raèine vainement, répand du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a suppose sa foi non incorruptible, non à l'épreuve d • la tentation. Toi-même tu ressentirais avec déJain et colère l'injure offerte, quoique demeurée sans eflcst. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un pareil affront de -toi seule ; un affront qu'à nous deux à la fois l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, rpu «'il l'osait, l'assaut s'adresserait .d'abord à moi : ne naéprise pas sa malice et sa perfide ruse ; il doit être a-sjjucieux, celui qui a pu séduire des anges. Ne pense pas^ue le secours d'un autre soit superflu. L'influence jde tes regards me donne accès à toutes les vertus : à ta vue, je me sens pius sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de force extérieure, tandis que tu me regardela honte d'être vaincu ou trompé soulèverait ma pius grande vigueur, et la soulèverait tout entière. Pourquoi ne sentirais-tu pas au dedans de toi la même impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée? x>
Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; mais Eve, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère, renouvela sa repartie avec nn doux accent :
« — Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte, resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous, n'étant pas doués séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal? Mais le mal ne précède point le péché : seulement notre
ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre front, mais retombe honteusement sur lui.
» Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin ? Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans être soutenus d'un secours extérieur ? Ne soupçonnons donc pas notre heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte ! Ainsi exposé, Éden ne serait plus Éden. »
Adam, avec ardeur, répliqua :
« — Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans lui qu'est sa puissance : contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé d'être sur ses gardes et toujours debout, de peur que, surprise par quelque belle apparence de bien, elle ne dicte faux et n'informe mal la volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.
» Ce n'est donc point la méQance, mais un tendre amour qui ordonne, à moi de t'avertir souvent, à toi aussi
de în'avertir. Nous subsistons affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te sépares pas de moi : l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie... va ! car ta présence, contre ta volonté, te rendrait plus absente : va dans ton innocence native! appuie-toi sur ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien. »
Ainsi parla le patriarche du genre humain ; mais Eve persista. Et, quoique soumise, elle répliqua la dernière : a — C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher : l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serai* que plus honteux de sa défaite. »
Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole
aux bocag s. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût point armée comme elle de l'arc et du carqu ;is, mais de ces instruments de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés parlesanges.Ornée comme Cérèr-- ou Pomone, elle leur ressemblait : à Pomonequandelle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt retour ; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l'après-midi.
Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Eve, sur ton retour présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! Une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...
Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie de jardin, objet de leur soin ou de leur plaulation, se montrent plus agréables pour leurs" dé lices; au bord d'une
fontaine ou d'un petit ruisseau ombragé, il les cherche tous Jeux; unis il désirerait que son destin pût rencontre; Ê\e s.paiée d'Adam; il le désirait, mais non avec l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand selon son désir et contre son espérance, il découvre Eve seule, voilée d'un nuage de parfums, là où file se tenait à demi aperçue, tant les roses épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête, quoique d'une vive Carnation, empourprée, azurée, ou marquetée d'or, pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.
Le serpeut s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cèdre, pin, ou palmier : tantôt ondoyant et hardi, tantôt caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Eve : retraite .plus délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou d'Alcinoûs renommé, hôte du fils du vieux Laërte ; ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de mutuelles caresses avec la belle Egyptienne, son épouse.
Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les égouts corrompent l'air; par un matin d'été, il sort pour respirer dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes choses qu'il rencontre il tire un plaisir; l'odeur des blés ou de l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque
objet rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme ; si d'aventure une belle vierge, au pas de nymphe, vient à passer, ce qui plaisait à cet homme lui plaît davantage à cause d'elle : elle l'emporte sur tout, et dans son regard elle réunit toutes les délices : le serpent prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Eve ainsi matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientôt ses délices et le torture d'autant plus qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la sorte :
« — Pensées, où m'avez- vous conduit ! par quelle douce impulsion ai-je été poussé à oublier ce qui nous a amené ici ! La haine ! non l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on éprouve à détruire : toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent : voici la femme seule, exposée à toutes les attaques ; son mari [car je vois au loin tout à l'entour) n'est pas auprès d'elle; j'évite davantage sa plus haute intelligence et sa force : d'un courage fier , bâti de membres héroïques quoique
moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu redoutable ; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans le ciel! Eve est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux ; elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus forte ; haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous l'apparence de Pamour : c'est le chemin que je tente pour la ruine d'Eve. »
Ainsi parle l'ennemi du genre humain , mauvais hôte du serpent dans lequel il était renfermé, et vers Eve il poursuit sa route. Il ne se traînait pas alors sur la terre en ondes dentelées comme il a fait depuis ; mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une crête s'élevait haute sur sa tête ; ses yeux étaient d'escarboucle ; son cou était d'un vert bruni ; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et charmante était sa forme : jamais serpents depuis n'ont été plus beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et Gadruus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin , le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.
D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une personne , mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin de côté : tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à l'embouchure
d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois que le vent tourne, autant de fois il vire de bord et change ?a voile ; ainsi Satan variait ses mouvements, et e sa queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Eve, pour amorcer ses regards.
Ocupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y fit .aucune attention , accoutumée qu'elle était dans les champs à voir se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne le fut à la voix de Gircé le troupeau métamorphosé.
Plus hardi alors , le serpent non appelé se tint devant Eve, mais comme dans l'étonnement de l'admiration : souvent d'une manière caressante il abaissait sa crête superbe, son cou poli et émaillé, et léchait la terre qu'Eve avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin les regards d'Eve à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son attention, Satan, avec la langue organique du .gerpent, ou par l'impulsion de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse :
« — Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être, toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je te contemple insatiable : moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front, plus imposant encore ainsi retirée. 0 la plus belle ressemblance de ton beau Créateur ! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes les choses qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste comtemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où elle est universellement admirée ; mai3 ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants
pour discerner la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté, qui te voit? Et qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour journalière! »
Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prélude : ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Eve, bien qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être surprise, elle répondit :
« — Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d'une brute? Je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait farts muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais ; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des cbamps, mais j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l'attention qui lui est due. »
L'astucieux tentateur répliqua de la sorte :
« — Impératrice de ce monde beau, Eve resplendissante, il m'est aisé de te dire tout ce que tu ordonnes; il est juste que tu sois obéie.
» J'étais d'abord comme sont les autres bêtes qui paissent l'herbe foulée aux pieds; mes pensées étaient abjectes et basses comme l'était ma nourriture ; je ne pouvais discerner que l'aliment ou de «exe, et ne comprenais rien
d'élevé : jusqu'à ce qu'un jour, roulant dans la campagne, je découvris au loin, par hasard, un bel arbre chargé de fruits des plus belles couleurs mêlées, pourpre et or. Je m'en approchais pour le contempler, quand des rameaux s'exhala un parfum savoureux, agréable à l'appétit; il charma mes sens plus que l'odeur du doux fenouil, plus que la mamelle de la brebis ou de la chèvre, qui laisse échapper le soir le lait non sucé de l'agneau ou du chevreau occupés de leurs jeux.
» Pour satisfaire le vif désir que je ressentais de goûter à ces belles pommes, je résolus de ne pas différer : la faim et la soif, conseillères persuasives, aiguisées par l'odeur de ce fruit séducteur, me pressaient vivement. Soudain je m'entortille au tronc moussu, car pour atteindre aux branches élevées au-dessus de la terre, cela demanderait ta haute taille ou celle d'Adam. Autour de l'arbre se tenaient toutes les autres bêtes qui me voyaient ; languissant d'un pareil désir, elles me portaient envie, mais ne pouvaient arriver au fruit. Déjà parvenu au milieu de l'arbre où pendait l'abondance si tentante et si près, je ne me fis faute de cueillir et de manger à satiété, car jusqu'à cette heure je n'avais jamais trouvé un pareil plaisir aux aliments ou à la fontaine.
» Rassasié enfin, je ne tardai pas d'apercevoir en moi un changement étrange au degré de raison de mes facultés intérieures ; la parole ne me manqua pas longtemps, quoique je conservasse ma forme. Dès ce moment, je tournai mes pensées vers des méditations élevées ou profondes, e> je considérai d'un esprit étendu toutes les choses visibles dans le ciel, sur la terre ou dans l'air, toutes les choses bonnes et belles. Mais tout ce qui est
beau et boa, dans ta divine image et dans le rayon céleste de ta beauté je le trouve réuni. Il n'est point de beauté à la tienne pareille ou seconde ! elle m'a contraint, quoique importun peut-être, à venir, à te contempler, à t'adorer, toi qui de droit es déclarée souveraine des créatures, dame universelle ! »
Ainsi parle l'animé et rusé serpent ; et Eve, encore plus surprise, lui répliqua, imprudente :
« — Serpent, tes louanges excessives me laissent en doute de la vertu de ce fruit sur toi le premier éprouvée. Mais, dis-moi, où croit l'arbre? est-il loin d'ici? Car nom, breux sont les arbres de Dieu qui croissent dans le paradiset plusieurs nous sont encore inconnus : une telle abondance s'offre à notre choix, que nous laissons un grand trésor de fruits sans les toucher ; ils restent suspendus incorruptibles jusqu'à ce que les hommes naissent pour les cueillir, et qu'un plus grand nombre de mains nous aident à soulager la nature de son enfantement. »
L'insidieuse couleuvre joyeuse et satisfaite :
« — Impératrice, le chemin est facile et n'est pas long ; il se trouve au delà d'une allée de myrtes, sur une pelouse, tout près d'une fontaine, quand on a passé un petit bois exhalant la myrrhe et le baume. Si tu m'acceptes pour conducteur, je t'y aurai bientôt menée.
» — Conduis-moi donc, » dit Eve.
Le serpent, guide, roule rapidement ses anneaux, et les fait paraître droits quoique entortillés, prompt qu'il est au crime. L'espérance l'élève, et la joie enlumine sa crête : comme un feu follet, formé d'une onctueuse vapeur que la nuit condense et que la frigidité environne, s'allume en une flamme par le mouvement (lequel feu accom-
pagne souvent, dit-on, quoique malin esprit) ; voltigeant €t brillant d'une lumière trompeuse, il égare de sa route k voyageur nocturne étonné ; il le conduit dans des marais et des fondrières, à travers des viviers et des étangs où il s'engloutit et se perd loin de tout secours : ainsi reluisait le serpent fatal, et par supercherie menait Eve, notre mère crédule, à l'arbre de prohibition, racine de tout notre malheur. Dès qu'elle le vit, elle dit à son guide :
« — Serpent, nous aurions pu éviter notre venir ici, infructueux pour moi, quoique le fruit soit ici en abondance. Le bénélice de sa vertu sera seul pour toi; vertu merveilleuse en vérité, si elle produit de pareils effets ! Mais nous ne pouvons à cet arbre ni toucher, ni goûter : ainsi Dieu l'a ordonné, et il nous a laissé cette défense, la seule fille de sa voix : pour le reste, nous vivons loi à nous-mêmes ; notre raison est notre loi. »
Le tentateur, plein de tromperie, répliqua.
« — En vérité ! Dieu a donc dit que du fruit de tous les arbres de ce jardin vous ne mangerez pas, bien que vous soyez déclarés seigneurs de tout sur la terre et dans l'air? »
Eve encore sans péché :
« — Du fruit de chaque arbre de ce jardin nous pouvons manger; mais du fruit de ce bel arbre dans le jardin Dieu a dit : Vous aa'en mangerez point; vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. »
A peine a-t-elle dit brièvement, que le tentateur maintenant plus hardi (mais avec une apparence de zèle et d'amour pour l'homme, d'indignation pour le tort qu'on lui faisait), joue un rôle nouveau. Comme touché de
LE l'AhADI
compassion, il se balance troublé, pourtant avec grâce, et ii se lève posé comme prêt à traiter quelque matière importante. Au vieux temps, dans Athènes et dans Rome libre, où florissait l'éloquence (muette depuis î), un orateur renommé, chargé de quelque grande cause, se tenai debout en lui-même recueilli, tandis que chaque partie de son corps, chacun de ses mouvements, chacun de ses gestes obtenaient audience avant sa parole ; quelquefois il débutait avec hauteur, son zèle pour la justice ne hii -permettant pas de délai d'une exorde : ainsi s'arrétant, se remuant, se grandissant de toute sa hauteur, le tentateur tout passionné, s'écria :
« -— 0 plante. sacrée, sage et donnant la sagesse, mère de la science, à présent je sens au dedans de moi mon pouvoir qui m'éclaire, non-seulement pour diseeruer les choses dans leurs causes, mais pour découvrir les voies des agents suprêmes, réputés sages cependant. Reine de cet univers, ne crois pas ces rigides menaces de mort : vous ne mourrez point : comment le pourriez-vous? Par le fruit? Il vous donnera la vie de la science. Par l'auteur de la menace? Regardez-moi, moi qui ai touché et goûté; cependant je vis, j'ai même atteint une vie plus parfaite que celle que le sort me destinait, en osant m'élever audessus de mon \»t. Serait-il fermé à l'homme, ce qui e-t ouvert à la bête ? Ou Dieu allumera-t-il sa colère pour une si légère offense? Ne louera-t-il pas plutôt votre courage indompté, qui sous la menace de la mort dénoncée (quelque chose que soit la mort), ne fut point détourné d'achever ce qui pouvait conduire à une plus heureuse vie, à la connaissance du bien et du mal. Du bien ? quoi de plus juste ! Du mal (si ce qui est mal est réel) : pour-
quoi ne pas le connaître, puisqu'il en serait plus facilement évité! Dieu ne peut donc vous frapper et être juste : s'il n'est pas juste, il n'est pas Dieu; il ne faut alors ni le craindre, ni lui obéir. Votre crainte elle-même écarta la crainte de la mort.
» Pourquoi donc fut ceci défendu? Pourquoi, sinon pour vous effrayer ? Pourquoi, sinon pour vous tenir bas et ignorants, vous ses adorateurs? il sait que le jour où vous mangerez du fruit, vos yeux, qui semblent si clairs, et qui cependant sont troubles, seront parfaitement ouverts etéclaircis, et vous serez comme des dieux, connaissant à la fois le bien et le mal, comme ils le connaissent. Que vous soyez comme des dieux, puisque je suis comme un homme, comme un homme intérieurement, ce n'est qu'une juste proportion gardée, moi de brute devenu homme, vous d'hommes devenus dieux.
» Ainsi, vous mourrez peut-être, en vous dépouillant de l'homme pour revêtir le Dieu : mort désirable quoique annoncée avec menaces, puisqu'elle ne peut rien de pis que ceci ! Et que sont les dieux pour que l'homme ne puisse devenir comme eux, en participant à une nourriture divine? Les dieux existèrent les premiers, et ils se prévalent de cet avantage pour nous faire croire que tout procède d'eux : j'en doute-, car je vois cette belle terre échauffée par le soleil, et produisant toutes choses ; eux, rien. S'ils produisent tout, qui donc a renfermé la connaissance du bien et du mal dans cet arbre, de manière que quiconque mange de son fruit acquiert aussitôt la sagesse saus leur permission? En quoi serait l'offense que l'homme parvînt ainsi à connaître ? En quoi votre science pourrait-elle nuire à Dieu, ou que pourrait corn-
muniquer cet arbre contre sa volonté, si tout est à lui? Agirait-il par envie ? L'envie peut-elle habiter dans les cœurs célestes? Ces raisons, ces raisons et beaucoup d'autres prouvent le besoin que vous avez de ce beau fruit. Divinité humaine, cueille et goûte librement. »
11 dit, et ses paroles, grosses de tromperie, trouvèrent dans le cœur d'Eve une entrée trop facile. Les yeux 6xes, elle contemplait le fruit qui, rien qu'à le voir, pouvait tenter : à ses oreilles retentissait encore le son de ces paroles persuasives qui lui paraissaient remplies de raison et de vérité. Cependant l'heure de midi approchait et réveillait dans Eve un ardent appétit qu'excitait encore l'odeur si savoureuse de ce fruit ; inclinée qu'elle était à le toucher et à le goûter, elle y attachait avec désir son œil avide. Toutefois elle s'arrête un moment et fait en elle-même ces réflexions :
« — Grandes sont tes vertus sans doute, ô le meilleur des fruits ! Quoique tu sois interdit à l'homme, tu es digne d'être admiré, toi dont le suc, trop longtemps négligé, a donné dès le premier essai la parole au muet et a enseigné à une langue incapable de discours, à publier ton mérite. Celui qui nous interdit ton usage ne nous a pas caché non plus ton mérite en te nommant l'arbre de la science à la fois du bien et du mal. Il nous a défendu de te goûter, mais sa défense te recommande davantage, car elle conclut le bien que tu communiques et le besoin que nous en avons : le bien inconnu assurément on ne l'a point, ou si on l'a, et qu'il reste encore inconnu, c'est cummesi on ne l'avait pa3 du tout.
» En termes clairs, que nous défend-il, lui? de connaître; il nous défend le bien ; il nous défend d'être sages. De
telles prohibitions ne lient pas... Mais si la mort nous entoure des dernières chaînes, à quoi nous profitera notre liberté intérieure ? Le jour où nous mangerons de ce beau fruit, tel est notre arrêt, nous mourrons... Le serpent est-il mort? il a mangé et il vit, et il connaît, et il parle, etil raisonne, et il discerne, lui jusqu'alors irraisomiable. La mort n'a-t-eïle été inventée que pour nous seuls? ou cotte intellectuelle nourriture-, à nous refusée, u'est-elle réservée qu'aux bêtes? qu'aux bêtes ce semble : awis Tunique brute qui la première eu a goûté, loin d'en être avare, communique' avec joie le bien qui lui eu est échu, conseillère non suspecte, amie de l'homme, éloignée de tDUte déception et de tout artifice. Que crains-je donc? ou plutôt sais-je ce que je dois craindre dans cette ignorance du bien ou du mal, de Dieu ou de la mort, de la loi ou de la punition? Ici croît le remède à tout, ee fouit divin. beau à la vue, attrayant au goût, et dont la vertu est de rendre sage. Qui empêche donc de le cueillir et d'en nourrir à la fois le corps et l'esprit ? »
Elle dit, et sa main téméraire, dans un ; mauvaise heure, s'étend vers le fruit : elle arrache! elle liionged La terre sentit la blessure; la nature, sur ses lbn démenti?, soupirant à travers tous ses ouvrages, par des signes demalheur annonça que tout était perdu.
Le serpent coupable s'enfuit dans un hallier. et il le pouvait bien, car maintenant Eve, attachée an irait ttmt entière, ne regardait rien autre chose. Il lui semblait que jusque-là elle n'avait jamais goûté dans un l'ru i m pareil délice; soit que cela fût vrai, soit qu'elle s- l'imaginât dans la haute attente de la science : sa divif t m sortait point de sa pensée. Avidement et sans retenue, etf* se
gorgea du fruit, et ne savait pas qu'elle mangeait la mort. Enfin rassasiée, exaltée comme par le vin, joyeus e et folâtre, pleine de satisfaction d'elle-même, elle se parle ainsi :
« — 0 roi de tous les arbres dn paradis, arbre vertueux, précieux, dont l'opération bénie est la sagesse! arbre jusqu'ici ignoré, dégradé, ton beau fruit demeurait suspendu, comme n'étant cré:* à aucune fin ! Mais- dorénavant mon soin matinal sera pour toi, non sans le chant et la louange qui te sont dus à chaque aurore ; je soulagerai tes branches du poids fertile offert libéralement à tou^, jusqu'à ce que, nourrie par toi, je parvienne à la maturité de la science comme les dieux qui savent toutes choses, quoiqu'ils envient aux autres ce qu'ils ne peuvent leur donner. Si te don eût été un des leurs, il- n'aurait pas crû ici.
* Expérience, que ne te dois-je pas. ô le meilleur des guides! En ne te suivant pas,je serais restée dans l'ignorance ; tu ouvres le chemin de la sagesse, et tu donnes accès auprès d'elle, malgré le secret où elle se retire.
» Et moi peut-être aussi suis-je cachée ? Le ciel est haut, trop éloigné pour voir de là distinctement chaque chose sur la terre : d'autres soins peut-être peuvent avoir distrait d'une continuelle vigilance notre grand prohibiteur, en sùre.é avec tous ses espions autour de lui... Mais de quelle manière paraîtrai-je devant Adam ? lui ferai^e connaître à présent mon changement? lui donnerai-je en partage ma pleine félicité, ou plutôt non? Gurderai-je les avantages de la science ea mon pouvoir, sans- copartner, afin d'ajouter à la femme ce qui lur manque, pour attirer d'autant plus l'amour d'Adam, pour me rendre plus égale à lui, et peut-être (chose désirable) quelquefois supé-
rieure? car inférieur, qui est libre? Ceci peut bien être... Mais quoi? si Dieu a vu? si la mort doit s'ensuivre? alors je ne serai plus, et Adam, marié à une autre Eve, vivra en joie avec elle, moi éteinte : le penser, c'est mourir ! confirmée dans ma résolution, je me décide : Adam partagera avec moi le bonheur ou la misère. Je l'aime si tendrement qu'avec lui je puis souffrir toutes les morts : vivre sans lui n'est pas la vie. »
Ainsi disant, elle détourna ses pas de l'arbre ; mais auparavant elle lui fait une révérence profonde comme au pouvoir qui habite cet arbre, et dont la présence a infusé dans la plante une sève savante découlée du nectar, breuvage des dieux.
Pendant ce temps-là Adam, qui attendait son retour avec impatience, avait tressé une guirlande des fleurs les plus choisies, pour orner sa chevelure et couronner s^es travaux champêtres comme les moissonneurs ont souvent accoutumé de couronner leur reine des moissons. 11 se promettait une grande joie en pensée et une consolation nouvelle dans un retour si longtemps différé. Toutefois devinant quelque chose de malheureux, le cœur lui manquait; il en sentait les battements inégaux : pour rencontrer Eve, il alla par le chemin qu'elle avait pris le matin, au moment où ils se séparèrent.
Il devait passer près de l'arbre de la science ; là il la rencontra à peine revenant de l'arbre ; elle tenait à la main un rameau du plus beau fruit couvert de duvet qui souriait, nouvellement cueilli, et répandait l'odeur de l'ambroisie. Elle se hâta vers Adam ; l'excuse parut d'abord sur son visage comme le prologue de son discours et une; prompte apologie ; elle adresse à son
époux des paroles caressantes qu'elle avait à volonté.
, N'as-tu pas été étonné, Adam, de mon retard? je t'ai regretté ! et j'ai trouvé long le temps privée de ta présence ; agonie d'amour, jusqu'à présent non sentie et qu ne le sera pas deux fois; car jamais je n'aurai l'idée d'éprouver (ce que j'ai cherché téméraire et sans expérience) la peine de l'absence, loin de ta vue. Mais la cause en est étrange, et merveilleuse à entendre.
» Cet arbre n'est pas, comme on nous le dit, un arbre de danger, quand on y goûte; il n'ouvre pas la voie à un mal inconnu ; mais il est d'un effet divin pour ouvrir les yeux, et il fait dieux ceux qui y goûtent ; il a été trouvé tel en y goûtant. Le sage serpent (non retenu comme nous, ou n'obéissant pas) a mangé du fruit : il n'y a pas trouvé la mort dont nous sommes menacés ; mais dès ce moment il est doué de la voix humaine et du sens humain, raisonnant d'une manière admirable. Et il a agi sur moi avec taut de persuasion, que j'ai goûté, et que j'ai trouvé aussi les effets répondant à l'attente : mes yeux, troubles auparavant, sont plus ouverts; mon esprit plus étendu, mon cœur plus ample. Je m'élève à la divinité, que j'ai cherchée principalement pour toi ; sans toi je puis la mépriser. Car la fécilité dont tu as ta part est pour moi la félicité, ennuyeuse et bientôt odieuse, avec toi non partagée. Goûte donc aussi à ce fruit ; qu'un sort égal nous unisse dans une égale joie, comme dans un égal amour, de peur que si tu t'abstiens, un différent degré de condition ne nous sépare, et que je ne renonce trop tard pour toi à la divinité, quand le sort ne le permettra plus. »
Eve ainsi raconta son histoire d'un air animé; mais sur
sa joue le désordre monte et rougit. Adam, de sou côté, dès qu'il est instruit de la fatale désobéissance d'Eve, interdit, confondu, devient blanc, tandis qu'une froide horreur court dans ses veines et disjoint tous ses os. De sa main défaillante la guirlande tressée pour Eve tombe et répand les roses flétries : il demeure pâle et sans voix, jusqu'à ce que qu'enfin d'abord en lui-même il rompt son silence intérieur :
t — 0 le plus bel être de la création, le dernier et le meilleur de tous les ouvrages de Dieu, créature en qui excellait pour la vue ou la pensée, ce qui iut jamais formé de saint, de divin, de bon, d'aimable et de doux ! comment es-tu perdue? comment soudain perdue, défigurée, flétrie et maintenant dévolue à la mort? ou plutôt comment as-tu cédé à la tentation de transgresser la strictedéfense, de violer le sacré fruit défendu? Quelque maudit artifice d'un ennemi t'a déçue, d'un ennemi que tu ne connaissais pas; et moi avec toi, ili m-'a perdu, car certainement ma résolution est de mourir avec loi. Gomment pourrais je vivre sans toi? comment quitter ton doux entretien et notre amour si tendrement uni, pour survivre abandonné dans ces bois sauvages? Dieu créât-il une autre Eve, et moi fournirais-je une autre côte, ta perte encore ne sortirait jamais de mon cœur. A'on, non, j«e me sens attiré par le lien de la nature : tu es te chair de ma chair, l'os de mes os ; de ton sort le mien ne sera jamais séparé, bonheur et misère ! »
Ayant dit ainsi, comme un homme revenu d'une triste épouvante, et après des pensées agitées se soumettant à ce qui semble irrémédiable, il se tourne vers Èvev et lui adresse ces paroles d'un ton calme :
LE PÀ11A.D15 PERDU 243
« — Une action hardie tuas tentée, Eve aventureuse! un grand péril tu as provoqué, loi qui non-seulement as osé convoiter des yeux ce fruit sacré, objet d'une sainte abstinence, mais qui, bien plus hardie encore, y as goûté, malgré la défense d'y toucher! Mais qui peut rappeler le passé et défaire ce qui est fait? Ni le Dieu tout-puissant, ni le destin ne le pourraient. Cependant, peut-être ne mourras-tu point; peut-être l'action n'est-elle pas si détestable, à présent que le fruit a été goûté et profané par te serpent, qu'il en a fait un fruit commun, privé de sainteté, avant que nous y ayons touché. Le serpent n'a pas trouvé qu'il fut mortel; le serpent vit encore; il vit, ainsi que tu le dis, et il a gagné de vivre comme l'homme, d'un plus haut degré de vie; puissante inJuction pour nous d'atteindre pareillement, en goûtant ce fruit, une élévation proportionnée qui ne peut être que de devenir dieux, anges ou demi-dieux.
» Je ne puis penser que Dieu, sage créateur, quoique menaçant, veuille ainsi sérieusement nous détruire, nous ses premières créatures, élevées si haut en dignité et placées au-dessus de tous ses ouvrages, lesquels, créés pour nous, doivent tomber nécessairement avec nous dans notre chute, puisqu'ils sont faits dépendants de nous. Ainsi Dieu décréerait, serait frustré, ferait et déferait, et perdrait sou travail : cela ne se concevrait pas bien de Dieu, qui, quoique son pouvoir pût répéter la création, cependant répugnerait à nous détruire, de peur que l'adversaire ne triomphât et ne dit : — Inconstant est l'état de ceux que Dieu favorise le plus ! qui peut lui plaire longtemps? 11 m'a ruiné le premier. Maintenant c'est l'espèce humaine. Qui ensuite? — Sujet de raillerie qui ne doit r as
être donné à un ennemi. Quoi qu'il en soit, j'ai lié mon sort au tien, résolu à subir le même arrêt. Si la mort m'associe avec toi, la mort est pour moi comme la vie : tant dans mon cœur je sens le lien de la nature m'attirer puissamment à mon propre bien , à mon propre bien en toi; car ce que tu es m'appartient, notre état ne peut être séparé; nous ne faisons qu'un, une même chair : te perdre c'est me perdre moi-même. »
Ainsi parla Adam ; ainsi Eve lui répliqua : « — 0 glorieuse épreuve d'un excessif amour, illustre témoignage, noble exemple qui m'engage à l'imiter ! Mais n'approchant pas de ta perfection, comment l'atteindraije, ô Adam! moi qui me vante d'être i>sue de ton côté, et qui t'entends parler avec joie de notre union, d'un cœur et d'une âme entre nous deux? Ce jour fournit une bonne preuve de cette union, puisque tu déclares que, plutôt que la mort, ou quelque chose de plus terrible que la mort, nous sépare (nous liés d'un si tendre amour), tu es résolu à commettre avec moi la faute, le crime (s'il y a crime) de goûter ce beau fruit dont la vertu (car le bien toujours procède du bien, directement ou indirectement) a offert cette heureuse épreuve à ton amour qui dans cela n'eût jamais été si excellemment connu, j » Si je pouvais croire que la mort annoncée dût suivre ce que j'ai tenté, je supporterais seule le pire destin, et ne chercherais pas à te persuader : plutôt mourir abandonnée que de t'obliger à une action pernicieuse pour ton repos, depuis surtout que je suis assurée d'une manière remarquable de ton amour si vrai, si fidèle et sans égal. Mais je sens bien autrement l'événement; non la mort, mais la vie augmentée, des yeux ouverts, de nou-
velles espérances, des joies nouvelles, un goût si divin, que, quelque douceur qui ait auparavant flatté mes sens elle me semble, auprès de celle-ci, âpre ou insipide D'après mon expérience, Adam, goûte franchement, e* livre aux vents la crainte de la mort. »
Elle dit, l'embrasse et pleure de joie tendrement; c'était avoir beaucoup gagné qu'Adam eût ennobli son amour au point d'encourir pour elle le déplaisir divin ou la mort. En récompense (car une complaisance si criminelle méritait cette haute récompense), d'une main libérale elle lui donne le fruit de la branche attrayant et beau. Adam ne fit aucun scrupule d'en manger malgré ce qu'il savait; il ne fut pas trompé; il fut follement vaincu par le charme d'une femme.
La terre trembla jusque dans ses entrailles, comme de nouveau dans les douleurs, et la nature poussa un second gémissement. Le ciel se couvrit, fit entendre un sourd tonnerre, pleura quelques larmes tristes, quand s'acheva le mortel péché originel!
Adam n'y prit pas garde, mangeant à satiété. Eve ne craignit point de réitérer sa transgression première, afin de mieux charmer son époux par sa compagnie aimée. Tous deux à présent, comme enivrés d'un vin nouveau, nagent dans la joie ; ils s'imaginent sentir en eux la divinité qui leur fait naître des ailes avec lesquelles ils dédaigneront la terre. Mais ce fruit perfide opéra un tout autre effet, en allumant pour la première fois le désir charnel. Adam commença d'attacher sur Eve des regards lascifs ; Eve les lui rendit aussi voluptueusement : ils brûlent impudiques. Adam excita ainsi Eve aux molles caresses
« — Eve, à présent, je le vois, tu es d'un goûtsûr et élégant, ce n'est pas la moindre partie de la sagesse, puisque à chaque pensée, nous appliquons le mot saveur, et que nous appelons notre palais judicieux : je t'en accorde la louange, tant tu as bien pourvu à ce jour! Nous avons perdu beaucoup de plaisir en nous abstenant de ce fruit délicieux ; jusqu'ici en goûtant nous n'avions pas connu le vrai goût. Si le plaisir est tel dans les choses à nous défendues, il serait à souhaiter qu'au lieu d'un seul arbre, on nous en eût défendu dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour qu e je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les perfections, n'enflamma mes sens de tant d'aiv.ur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais. 0 bon/ é de cet arbre plein de vertu ! »
Il dit, et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. Il fut compris d'Eve dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers .un gazon ombragé, qu'un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes 1 le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là, ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour ; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.
Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits et avait fait errer leurs facultés intérieures; dès qu'un sommeil plus grossier, engendré de malignes
fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se lèvent comme d'une veille laborieuse. I!s se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! Ii'innoeeik-e, qui de même qu'un voile leur av^it dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l'honneur n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la boute coupable : elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le Tort Danite, l'herculéen Samson, se leva du sein prosdtué de Da.ila, la Phi:istine, et s'éveilla tondu de sa force : Eve et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa compagne, donuât enfin passage à ces paroles contraintes :
« — 0 Eve, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile trompeur : de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous broutons nos yeux ouverts et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, Je bien perdu, le mal gagné ! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d'une iufame volupté, d'où, s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux ! Du bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai si souvent contem-
plée? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat. Oh ! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir ! Couvrez-moi, vous, pins, vous, cèdres, sous vos rameaux innombrables ; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu, ni son ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs. »
Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais : là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leur tiges courbées prennent racine; filles qui croissent au'our de l'arbre mère ; monument d'ombre à la voûte élevée, aux promenades pleines d'échos : là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.
Adam et Eve cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d'amazone : avec l'art qu'ils avaient, ils les cousirent pour en ceindre leurs reins; vain issu si c'étai1
pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois : ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et, comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à l'aise ni en repos, ils s'assirent à terre pour pleurer.
Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s'élever au dedans d'eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix, maintenant agitée et turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux h, l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.
D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu :
« — Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en suppliais, lorsque clans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due : quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on commence à faillir. •
150 LE PAKADIS PERDU
Eve aussitôt émue de ce ton lèe reproche : « — Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam; imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal toi présent (qui sait?) ou à toi-même peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort? lie devais-je jamais me séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, puisque j'allais à un tel péril, comme tu le dis, trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire; bien plus, tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi. » Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua : « — Est-ce là ton amour -, est-ce là la récompense du mien, Eve ingrate; de mon amour ingrate ; de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue et que je ne Tétais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de- sévérité! Que pouvais-je de plus? je t'avertis, je t'exhortai, je te prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point Heu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-mèmc t'a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière d'une glorieuse épreuve.
LE PARADIS PERDU 25i
Peut-être aussi at-je erré en admirant si esBuriYva ît ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera, à celui qui, se Gant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme : contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte: laissée à ellemême, si le mal s'ensuit, elle accusera d'abord la lai ble indulgence de l'homme. »
Ainsi dans une mutuelle accusation, Eve et Adam dôpensaœnt les heures infructueuses: mais ni l'un ai l'autre ne se condamnant soi-même,, à. leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.
Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans Éden était connue du ciel; on savait couinent dans le serpent il avait séduit Eve, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou tromper sou esprit qui sait tout? Sage et juste en toutes choses, l'Éternel n'ear pécha point Satan de tenter l'esprit de l'homme armé d'une force entière et d une volonté libre, parfaites pour découvrir et repousser les attaques d'un ennemi ou d'un Lux
ami. Car Adam et Eve connaissaient et devaient toujours se rappeler l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine : que pouvaient- ils attendre de moins? La complication de leur péché méritait leur chute.
Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, mornes et abattus, en songeant à l'homme, car par ceci ils connaissaient son état ; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil ennemi, sans être vu, leur eût dérobé son entrée.
Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés. Une sombre tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins ; cependant, mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter et apprendre comment tout était advenu. Us se hâtèrent vers le trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans un juste plaidoyer leur extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir ainsi sa voix dans le tonnerre :
« — Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission infructueuse, ne soyez ni découragés, ni trou- ! blés de ces nouvelles de la terre que ¥os soins les plus sincères ne pouvaient prévenir ! J'avais prédit dernière- / ment ce qui arriverait, lorsque pour la première fois le : tentateur, sorti de l'enfer, traversait l'abime. Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de
mes décrets concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas acquittement : la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.
» Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi, vice-régent, mon Fils? A toi j'ai transféré tout jugement au ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé. »
Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein de splendeur, exprima manifestement tout son Père, et lui répondit ainsi divinement doux :
• — Éternel Père ! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre ta complaisance en moi, ton Fils bien-aimé. Je vais juger sur la terre ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. Car je m'y suis engagé en ta présence: je ne m'en repens pas, et par cela j'obtiens le droit d'adouci;'
is
leur sentence sur moi dérivée :je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné; convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois : la conviction du serpent n'importe à personne. »
Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective : soudain il est descendu ; le temps ne mesure point la promptitude des dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.
Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi ; les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, s'éveillaient, et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint l'Intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à l'oreille d'Adam et d'Eve, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant appelle Adam à haute voix :
t — Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer ave" joie ma venue, dès que tu la voyais de loin ? Je ne suis pas satisfait de ton absence ici. T'entretiens-tu avec la solitude, là où naguère un devoir empressé te faisait paraître sans être cherché ? Me présenté-je avec moins d'éclat ? Quel
changement cause ton absence? Quel hasard t'arrête? Vie as! »
Il vint, et Eve à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour n'était dans leurs regards ni pour Dieu, ni pour l'un l'autre; mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir longtemps balbutié, répond en peu de mots :
« — Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix parce que j'étais nu : c'est pourquoi je me suis caché, ■
A quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche :
« — Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en a pas eu peur, mais elle t'a toujours réjoui : comment est-elle devenue pour toi si terrible? Tues nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger? »
Adam assiégé de misères, répondit :
« — 0 ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon autre moi-même, la compagne de ma vie ! Je devrais cacher sa faute, pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par ma plainte : mais une rigoureuse nécessité, une contrainte déplorable m'obligent à parler, de peur que sur ma tète à la fois le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais aisément ce que je cacherais.
» Cette femme que tu fis pour être mou aide, que tu
m'as donnée comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait justifier son action par la manière de la faire ; cette femme m'a donné du fruit de l'arbre, et j'ai mangé. • La souveraine Présence répliqua ainsi :
«—Était-elle ton Dieu, pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton Créateur ? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle dignité ? A la vérité elle était ornée et charmante pour attirer ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles sem blaient bonnes à être gouvernées, peu convenables pour dominer ; l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu l'eusses toi-même bien connue. » Dieu ayant ainsi parlé, adressa à Eve ce peu de mots : « — Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela ? » La triste Eve, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne fut devant son Juge, ni hardie, ni diserte, elle répondit confuse :
« — Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé. » Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus ; cela n'eût pas diminué sa
faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan , le premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent :
« — Parce que tu as fait cela, tues maudit entre tous les animaux et toutes bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre par le talon. »
Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, seconde Eve, vit comme un éclair tomber du ciel ?atan, prince de l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe : et dans une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent cette fatale meurtrissure.
11 se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence :
« — Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. »
A Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt :
a — Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant : — Tu n'en mangeras point ; la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu'avec beaucoup de travail : elle te produira des épines et des ronces, et tu
te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en poudre. »
Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur : il recula bien loin le coup subit de la mor annoncée pour ce jour-là : ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses ennemis : non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure beaucoup plus ignominieuse; il l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois : à son Père apaisé il raconta (quoique son Père sût tout) ce qui s'était passé, entremêlant son récit d'une douce intercession.
Cependant avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des portes de l'enfer; ces portes étaient restées Déantes vomissant au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de parler à la Mort :
« — 0 mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à qous regarder l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand
auteur, prospère dans d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute aecompaené : s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun ajtre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à leur vengeance.
» Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi, qu'il me croit des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée au delà de cet abime. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit une force conahirelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans la crainte que notre père ne soit arrêté peut-être par la difficulté de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré avec force ">ar cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct. »
L'ombre maigre lui répondit aussitôt :
o — Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de guide ; tant je respire odeur de carnage, proie innombrable; tant je goûte la saveur de la
mort de toutes les choses qui vivent là ! Je ne manquera pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai un mutuel secours. »
En parlant de la sorte, le monstre avec délices, renifl a le parfum du mortel changement arrivé sur la terre : comme quand une bande d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat : ainsi éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.
Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare : ainsi deux vents polaires soufflant opposés sur la mer Cronienne, poussent ensemble des montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au delà de Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Gathai.
La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par l'inflexibilité de son regard de Gorgone.
Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses racines. Le môle immense, courbé
en avant, forma une arche élevée sur l'écumant abîme, pont d'une largeur prodigieuse, atteignant à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, confisqué au profit de la Mort : de là un chemin large, doux, commode, uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce; il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit l'Europe à l'Asie, et frappa de verges les flots indignés.
La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous et des chaînes de diamant : trop ferme ils le firent et trop durable! Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel empyrée et de ce monde ; sur la gauche était l'enfer avec un long gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden : quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.
Satan, après avoir séduit Eve, s'était jeté non remarqué dans le bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de l'événement, il vit son action criminelle rô-
pétée par Eve, quoique sans méchante intention, auprès de son mari ; il vit leur honte chercher des voiles inutiles ; mais quand il vit descendre le Fils de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit ; non qu'il espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. Gela passé, il revint de nuit, et écoutant au lieu où les deux infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse plainte, il en recueillit son propre arrêt : il comprit que l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un temps à veni ■ : chargé de joie et de nouvelles, il retourna alors à l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau j ont merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui ^ enaient pour le rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresst fut grande à leur jonction; la vue du pont prodigieux acrut la joie de Satan. Il demeura longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille enchanteresse, rompît ainsi le silence :
« — 0 mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que tu contemples comme n'étant pas les tiens : tu en es Fauteur et le premier architecte. Car je n'eus pas plutôt deviné dans mon cœur (mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une douce intimité) ; je n'eus pas plutôt deviné que tu avais prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi avec celui-ci , ton fils ; tant une fatale conséquence nous nuit tous trois ! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté : confinés jusqu'à
présent an dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre abîme.
» Tout ce monde est tien désormais ; ta vertu a gagné ce que ta main n'a point Mti. ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu régneras monarque, là tu ne régnais pas : qu'il domine encore là ton vainqueur, comme le combat l'a décidé , en se retirant de ce monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les frontières de l'empyrée : à lui la cité de forme carrée, à toi le monde orbiculaire ; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus dangereux pour son trône. »
Le prince des ténèbres lui répondit avec joie :
t — Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. Bien avez- vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui. si près de la porte du ciel, avez répondu à mon triomphe par un acte triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un seul continent de communication facile.
» Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur apprendre ces succès et me réjouir avec elles ; vous deux, le long de cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vou?), descendez droit au paradis ; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là , exerce» votre
domination sur la terre et dans l'air, principalement sur ^Same, déclaré le seigneur de tout : faites-en d'abord votre vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts, et je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil émanant de moi. — Maintenant de votre force unie dépend tout entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de l'enfer n'ont à craindre aucun détriment : allez, et soyez forts. »
Ainsi, disant il les congédie ; avec rapidité ils prennent leur course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant leur poison : les étoiles infectées pâlirent, et les planètes , frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes, subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux côté le chaos , divisé et surbâti, s'écria , et d'une houle rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.
A travers la porte de l'enfer , large ouverte et non gardée, Satan passe et trouve tout désolé à l'entour ; car ceux qui avaient été commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin dans l'intérieur, autour des murs de Pandœmonium, ville et siège superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur empereur par eux envoyé : en partant il avait ainsi donné l'ordre, et ils l'observaient.
Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi
par Astracan, à travers les plaines neigeuses , se retire ; ou comme quand le sophi de la Bactriane , fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout dévasté au delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris ou Casbin : ainsi ceux-ci (l'ost , dernièrement banni du ciel) laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres , dans le plus reculé de l'enfer , et se concentrèrent en garde vigilante autour de leur métropole : ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier revenant de la recherche des mondes étrangers.
Il passa au milieu de la foule, sans être remarqué, sous la figure d'un ange militant plébéien, du dernier ordre ; de la porte de la salle plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque temps, et autour de lui il vit sans être vu : enfin, comme d'un nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent ; ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation ; en hâte se précipitèrent les pairs qui délibéraient : levés de leur sombre divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie , pour le féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces paroles :
« — Trônes, Dominations, Priacipautés, Vertus, Puissances, car je vous appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de droit, mais par possession,
après un succès au delà de toute espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce gouffre infernal, abominable, maudit ; maison de misère, donjon de notre tyran ! Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, peu inférieur à notre ciel natal, et que ie vous ai acquis avec de grands périls, par mon entreprise ardue.
» Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre glorieuse marche ; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage non frayé, forcé de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui jaloux de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par une furieuse clameur, protestant devant le destin suprême.
» Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel; merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné l'homme, par ruse, de son Créateur ; je l'ai séduit, et pour accroître votre surprise, avec une pomme ! De cela le Créateur offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son bien-aimé et tout le monde, en proie au Péché et à la Mort, et par conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou alarmes, pour le parcourir, l'habiter et dominer sur l'homme, comme sur tout ce qu'il aurait dominé.
» Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé ; ou plutôt il ne m'a pas jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié qu'il établira entre moi et le genre humain : je lui mordrai le talon, et sa race, on ne dit pas rpiand, me meurtrira la tête. Qui n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure ou pour une peine beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous reste-t-il à faire, à vous, dieux? à vous lever, et à entrer à présent en pleine béatitude. »
Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que, privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant; il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend sifflement pmir sifflement : car tous les démons étaient pareillement transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues; scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, élope sinistre, et dipsade : non jamais un tel essaim de reptiles
ne couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île d'Ophiuse.
Mais encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu dragon, surpassant en grosseur l'énorme Pi thon, que le soleil engendra du limon dans la vallée pythienne : il n'en paraissait pas moins encore conserver sa puissance sur le reste. Us le suivirent tous, quand il sortit pour gagner la campagne ouverte : là ceux qui restaient des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés ou en ordre de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur prince glorieux : mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement transformés : tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs boucliers, et tombent eux-mêmes aussi vite : et ils renouvellent l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. Aussi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une explosion de sifflements ; triomphe de la honte qui de leurs propres bouches rejaillissait sur eux-mêmes.
Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut ; pour aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à celui qui croissait dans Éden, amorce d'Eve employée par le tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixent des yeux ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou au malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et
d'une faim cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, attachés là plus épais que les nœuds de serpents qui formaient des boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidemment le fruitage beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et la soif, ils essayent d'y revenir ; autant de fois empoisonnés, un abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme l'homme dont ils triomphèrent qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient, pendant un certain nombre de jou^s, cette annuelle humiliation, pour briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des temps éloignés usurpa le nom d'Eve, régna le premier sur le haut Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que Jupiter Dictéen fût né.
Cependant le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis : le Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il y entrait corporel pour y demeurer
continuel habitant. Derrière lui la Mort le suivait de près pas à pas, non eneore montée sur son cheval pâle. Le Péché lui dit :
« — Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un travail difficile? Ne vaut -il pas beaucoup mieux être ici que de veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être redoutés, et toi-même à demi-morte de faim ? »
Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt :
« — Quant à moi, qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou ciel, tout m'est égal : je suis le mieux là où je trouve le plus de proie ; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau. »
La mère incestueuse répliqua :
« —Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta dernière et la plus douce proie. »
i Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes kifférentes, l'un et l'autre afin de détruire ou de désimrnortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction 'plus tôt ou plus tard ; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre ainsi sa voix :
« — Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'a-
vancent pour désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eût laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'Imputent cette folie : ainsi font le prince de l'enfer et ses adhérents, parce que je souffre avec tant de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui rient, comme si, transporté d'un accès de colère, je leur avais tout abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre. Ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur; jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras vainqueur, ô Fils bien-aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctiQer ce qui ne recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée contre les deux coupables précédera. »
Il finit, et le céleste auditoire entonna des alléluia semblables au bruit des mers ; la multitude chanta :
« Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes œuvres ! Qui pourrait t'affaiblir? »
Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans les âges ou descendront du ciel.
Tel fut leur chant.
Cependant le Créateur appelant par leurs noms ses
anges puissants, les chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine et opposite d'une efficacité nuisible ; ils leur enseignèrent quand elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne; quelles seraient celles d'entre celles qui, se levant ou se couchant avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur dans les salles ténébreuses de l'air.
Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du soleil ; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central : les autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le Taureau, et les sept Sœurs atlantiques et les Jumeaux de Sparte, en s'élevant au tropique du Cancer ; de là en descendant au Capricorne par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de vernales fleurs, aurait souri à la terre, égal en jours et en nuits, excepté pour les habitants au delà des cercles polaires : pour ceux-
ci le jour eût brille sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en compeDsation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au nord eût écarté la neige de FEstotiland glacé, et au sud, des terres magellaniques.
A l'heure où le Iruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter, plus qu'aujourd'hui, le froid cuisant et la chaleur ardente ? Ces changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils dans la mer et sur la terre : tempête sidérale, vapeur, et brouillard, et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.
Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages de Samoïedes, forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers bouleversées : elles le sont encore par les souffles contraires du midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire, et leurs collatéraux bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les choses sans vie : mais la Discorde, première fille du Péché, introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la furieuse antipathie : la bête alors fit la guerre à la bête, l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson : cessant de paître l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils le fuirent, ou dans une
contenance farouche ils le regardèrent quand il passait.
Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentait un plus grand mal; ballotté dans une orageuse mer des passions, il cherche à soulager son cœur par ces tristes plaintes :
« —Oh! quelle misère après quelle félicité ! Est-ce donc la fin de ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais? Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune : je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites ; mais ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que j'engendrerai est une malédiction propagée. 0 parole ouïe jadis avec délices : Croissez et multipliez! aujourd'hui mortelle à entendre ! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est des malédictions sur ma tête ? Qui, dans les âges à venir, sentant les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête ? — Périsse notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam! — Et ces remerciements seront une exécration !
» Ainsi outre la malédiction qui habite en m®i, toutes celles venues de moi me reviendront par un violent reflux ; elles se réuniront en moi comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoique à leur place! 0 joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des malheurs durables ! T'avais-je requis dans mo;i argile, ô Créateur, de me mouler en homme ? T'ai je sollicité de me tirer des ténèbres, ou de me placer ici dans ce délicieux jardin?
Comme ma volonté n'a pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire à ma poussière, moi désireux de me résigner, de rendre ce que j'ai reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures, desquelles je devais teoir un bien que je n'avais pas cherché. A la perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment d'un malheur sans fin? Inexplicable paraît ta justice
» Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car j'aurais dû refuser les conditions quelconques, quand elles me furent proposées. Tu les a acceptées, Adam; jouiras-tu du bien, et pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission : quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par toi, il te répond : — Pourquoi m'as-tu engendré ? je ne te le demandais pas, — admettrais-tu, en mépris de toi, celte orgueilleuse excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son propre choix pour le servir : ta récompense était de sa grâce; ton châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi, car je me soumets; son arrêt est équitable : poussière que je suis, et je retournerai en poussière.
» 0 heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive ? Pourquoi la mort se rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel? Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais dans le sein de ma mère ! Là je reposerais et dormirais
en sûreté. La terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte d'an mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus par une cruelle attente...
» Cependant un doute me poursuit encore : s'il m'était impossible de mourir ; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile ? Alors dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne mourrai pas d'une mort vivante ? 0 pensée horrible, si elle est vraie ! Mais pourquoi le serait-elle ? Ce n'est que le souffle de la vie qui a péché : qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie, ni au péché : tout mourra donc de moi : que ceci apaise mes doutes, puisque la portée humaine ne peut savoir rien au delà.
» Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le serait-elle aussi? Soit! L'homme ne l'est pas, mais il est destiné à la mort. Gomment le Très-Haut exercerait-il une colère sans fin sur l'homme que la mort doit finir? Peut-il faire la mort immortelle? ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de ta loi de nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur propre sphère. Mais penser que la mort n'est p«s comme je l'ai supposé, un coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de
ce jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité... Hélas! cette crainte redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans défense.
» La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je n'ai pas ma part seul : en moi toute la postérité est maudite; beau patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que nelepuis-je consumer tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien vous me béniriez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non-seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi ? Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu ?
» Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de toute corruption, tout le blâme dûment retombe : puisse aussi sur moi retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais- tu soutenir ce fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée. 0 conscience! dans quel gouffre de craintes et
d'horreurs m'as-tu poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un abîme dans un plus profond abîme. »
Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et douce, mais accompagnée d'un s'' sombre avec d'humides et redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier père présentaient toutes les choses avec une double terreur. 11 était étendu sur la terre, sur la froide terre, et il maudissait souvent sa création ; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de l'offense.
« — Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m 'achever d'un coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole? La justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines, collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant! »
Lorsque la triste Eve, de l'endroit où elle était assise désolée, vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un regard sévère.
« — Loin de ma vue, toi, serpent !. .. ce nom te convient le mieux à toi liguée avec lui, toi-même aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de mettre à l'avenir
toutes les créatures en garde contre toi, de crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par lui, moi par toi, pour m 'être confié à toi sortie de mon côté. Je te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les assauts, et je ne compris pas que tout était cbez toi apparence plutôt que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.
» Oh ! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature ? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le inonde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes ? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer l'espèce humaine f Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise; ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins
méritant que lui ; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents ; ou le choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine et trouhlera la paix du foyer. »
Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Eve. Mais Eve non rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout en désordre, tomba humble à ses pieds, et, les embrassant, elle implora sa paix et fit entendre sa plainte :
« — Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour sincère et du respect que je te porte dans mon eœur. Je t'ai offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de ton secours, de ton conseil, qui dans cette extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de toi où me retirer? où subsister? tandis que nous vivons encore (à peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous deux ! Unis dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux; mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel, afin que la sentence, écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique cause pour toi de toute cette misère ! moi, moi seule, juste objet de la colère de Dieu î »
Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse ; créature si belle cherchant la réconciliation, le conseil et les secours de celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd toute sa colère ; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles pacifiques :
« — Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi ! hélas ! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la moindre parlie, toi qui supportes si mal mon déplaisir ! Si les pères pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais de me rendre, avant toi, à cette place do notre jugement, je me ferais entendre avec plus de forco afin que ma tête fût seule visitée de Dieu, qu'il pardonna* ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi confié, par moi exposé.
» Mais lève-toi ; ne disputons plus, ne nous blâmons plus mutuellement . nous assez blâmés ailleurs ! Efforçonsnous par les soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, m le partageant, le poids du malheur, puisque ce jour d ia mort dénoncée, comme je l'entrevois, n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement afin d'augmenter notre misère; misère transmise à notre race : ô race infortunée ! »
Eve reprenant cœur, répliqua :
« — Adam, je sais par une triste expérience le peu de poids que peuvent avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de là par un juste événement, trouvées si fatales-, néanmoins, tout indigne que je suis,puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à soulager nos maux ou à les finir : quoiquelles soient poignantes et tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos souffrances, et d'un choix plus aisé.
» Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur certain, et finalement dévorée par la Mort, il ser lit misérable d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils ; misérable de faire descendre de nos reiisdans ce monde maudit une race infortunée, laquelle après une déplorable vie, doit être la pâture d'un monstre si impur : il est en ton pouvoir, du moins avant la conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants demeure : ainsi la Mort sera déçue dans soninsatiabilité, et ses voraces entrailles seront obligées de se contenter de nous deux.
* Mus si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, 3D regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du doux embrassemenl nuptial, de languir de désir ,5ans espérance, en présence de l'objet languissant 'du même désir (ce qui ne sérail pas une misère et un tourment moindre qu'aucun de ceux que nous appréhen-
dons) ; alors, aSa de nous délivrer à la fois nous et notre race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court. — Cherchons la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir choisissant le plus court) de détruire la destruction par la destruction?... »
Elle finit là son discours ou un véhément désespoir en brisa le reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en rien par un tel conseil, s'était élevé, en travaillant son esprit plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit :
■ — Eve, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme dédaigne ; mais la destruction de soi-même, par celaqu'elle est recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et implique non ton mépris, mais ton angoisse et ton regret de la perte de la vie, et du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la dernière fin de la misère, t'imaginant éviter la punition prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais heaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois apercevoir, lorsque je rappelle avec
attention à mon esprit cette partie de notre sentence : — Ta race écrasera la tête du serpent. — Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance, en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort amenée sur nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le proposes ; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.
» Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni de stérilité volontaire qui nous séparerait de toute espérance, qui ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là exprimée par le mot mort : eh bien ! à toi furent seulement prédites les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt récompensées par la joie du fruit de tes entrailles : sur moi la malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois gagner mon pain par le travail ; quel mal à cela ? L'oisiveté eût été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a pourvus à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant pitié de nous quand il nous jugeait ! Oh ! combien davantage, si nous le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié ! Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'in
clémence des saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides, endommageant la gracieuse chevelure de ces heaux arbres qui étendent leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière sèche, ou comment par la collision de deux corps rapidement tournés, le frottement peut enflammer l'air : ainsi tout à l'heure liages se heurtant, ou poussés par les vents, rude? dans leur choc, ont fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant, a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et en implorant sa merci : nous n'avons donc pas à craindre de passer incommodément cette vie, soutenus de lui par de divers conforts, jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier repos et notre demeure natale.
» Que pouvons-nous faire de mieux que de retournei au lieu où il nous a jugés, de tomber prosternés révérençieusement devant lui, là de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une humiliation profonde? Sans doute il s'apaisera, et re-
28fi LE PARADIS PERDU
viendra de son déplaisir. Dans ses regards sereins lorsqu'il semblait être le plus irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur, grâce et merci? »
Ainsi parla notre père pénitent; Eve ne sentit pas moins de remords : ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une humiliation profonde.
Ils priaient; dans l'état le plus humble, ils demeuraient repentants ; car du haut du trône de la miséricorde, la grâce prévenante descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent d'inexprimables soupirs ; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Eve n'était pas celui de vils postulants : leur demande ne parut pas moins importante que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins ancien pourtant que celui-ci),
de Deucalion et de la chaste Pyrrha, alors que, pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait religieusement devant le sanctuaire de Thémis.
Les prières d'Adam et d'Eve volèrent droit au ciel; elles ne manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents envieux : toutes spirituelles, elles passèrent la Porte divine; alors revêtues par leur grand Médiateur de l'encens qui fumait sur l'autel d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le Fils, plein de joie en les présentant, commence ainsi à intercéder :
t — Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces prières, que mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, j'apporte devant toi ; fruits provenus de la semence jetée avec la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication; entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa victime de propitiation ; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes, jusqu'à ce que la mort, son arrêt (dont je demande radoucissement, non la révocatiou), le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté habitera avec moi dans la joie et la
béatitude, ne faisant qu'un avec moi, comme je ne fais qu'un avec avec toi. »
Le Père, sans nuage, serein :
« — Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues; toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissaient rien de matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, maintenant infecté ; ils veulent s'en purger comme d'une maladie grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle, comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée parle Péché, lequel altéra le premier toutes choses, et d'incorruptibles les rendit corruptibles.
» Au commencement, j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents, de bonheur et d'immortalité : le premier il l'a follement perdu ; la seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre renouvelés.
» Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les vastes enceintes du ciel ; je ne veux pas leur cacher mes jugements; qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs : nés saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus affermis. »
Il dit, et le 1 ils donna le grand signal au brillant ministre qui veillait; soudain il sonna de sa trompette (peutêtre entendue depuis sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une fois au jugement dernier.) Le souffle angélique remplit toutes les régions : de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amaranthe, du bord de la source ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation •, et ils prirent leurs places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant annonça ainsi sa souveraine volonté :
« — Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous ; îl connaît le bien et le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné : plus heureux s'il lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du tout. A présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition : mes mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner, de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré; sol qui lui convient mieux.
» Michel, je te charge de mon ordre : avec toi prends à ton choix de flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi, ou en faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque nouveau trouble. Hàte-toi, du paradis de Dieu chasse sans pitié le
couple pécheur, chasse de la terre sacrée les profanes, et dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel ban, iissement de ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et déplorant leurs excès aveclarjnes), cache-leur toute terreur. S'ils obéissent, patiemment à ton .commandement, ne les congédie pa inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon alliance renouvelée avec la race (!• la femme : ainsi renvoie-les, quoique affligés, cependant en paix.
» A l'orient du jardin, du côté où il est plus facile de gravir Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient leur proie, dont ils déroberaient le fruit pour séduire l'homme encore une fois. »
Il se lut : l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux, ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux: d'Argus, et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent,1 charmés par la flûte arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès ou par sa baguette soporifique.
Cependant pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée, alors qu'Adam et Eve, notre première
mère, finissaient leur prière, et trouvaient leur force mentée d'en haut : ils sentaient de leur désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée à la frayeur. Adam renouvela à Eve ses paroles bienvenues :
« — Eve, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement heureux ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu : car depuis que j'ai cherché par la prière à apaiser la Divinité offensée, que je me suis agenouillé et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me semble que je le vois placarde et doux me prêtant l'oreille. Je sens naître eu moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la mort est passée et que nous vivrons. Salut donc ù toi, Ère, justement appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses vivantes, puieque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses vivent pour l'homme. »
Eve, dont le maintien était doux et triste : « — Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui, ayant été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège : reproche, défiance et tout biàrne, voilà plutôt ce qui m'appartient, liais infini dans sa miséricorde
a été mon Juge, de sorte que moi qui apportai la premièn? la mort à tous, je suis qualifiée la source de vie! Tu m'e3 ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement ainsi, moi qui mérite un tout autre nom ! Mais les champs nous appellent au travail maintenant imposé avec sueur, quoique après une nuit sans sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie, recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc ici contents, bien que dans un état déchu. »
Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Eve; mais le destin ne souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes exprimés par l'oiseau, la brute et l'air : l'air s'obscurcit soudainement après la courte rougeur du matin ; à la vue d'Eve, l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du plus brillant plumage, et les chassa devant lui ; descendu de la colline, l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors) poursuivit un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la biche : leur fuite se dirigeait vers la. porte orientale. Adam les observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Eve, non sans émotion :
« — 0 Eve, quelque changement ultérieur nous attend bientôt : le ciel, par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques
LE ARADIS PERDU 293
jours. De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusquelà, qui le sait? Savons-nous plus que ceci : nous Hommes poudre, et nous retournerons en poudre et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur chargée de quelque chose de céleète? »
Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut pas plus glorieuse cette autre vision, quant à Manahïm les anges rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ces gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, fait la guerre, la guerre non déclarée.
Le prince hiérarque laissa sur la colline, à leur brillan» poste, ses guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit où Adam s'était abrité, il s'avança non sans être aperçu de notre premier père, qui dit à Eve pendant que la grande visite s'approchait :
« — Eve, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles qui peut-être vont bientôt décider de nous ou nous im poser l'observation de nouvelles lois : car je découvre
là-bas, descendu du nuage étincelant qui «„e ta colline,, quelqu'un de l'armée céleste, et, à en juger par sou port, ce n'est pas un des moindres : c'est un grand potentat ou l'un des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! Cependant il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni comme Raphaël cet air socialement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier à lai ; mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect, et toi que tu te retires. »
Il dit, et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme : sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive que celle de Melibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros antiques dans les temps de trêve : Iris en avait teint la trame. Le casque étoile de l'archange, dont la visière n'était pas baissée, le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée, terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam lit une inclination profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue :
« — Adam, le Commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule : il suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mortfqui t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son droit de saisie pour plusieurs jours df grâce, à toi accorJés, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime entièrement des avares réclamations de la Morî.
LE PAUAD1S PERDU 293
Mais i! ne permet pas que tu habites plus longtemps ce paradis : je suis venu pour t'en faire sortir et t'envoyer, bors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as été tiré, sol qui te convient mieux. >
L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva de ses sens. Eve qui, sans être vue, a\ait cependant tout entendu, découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa retraite.
« — 0 coup inattendu pire que la mort! faut- il donc te quitter, 6 paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous, promenades charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit être mortel à tous deux. 0 fleurs qui ne croîtrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma dernière ; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier bouton entrouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs ! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d'ambroisie ? Toi enûn, berceau nuptial, orné par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me séparerai-je de toi ? Où m'égarerai-je dan&un monde inférieur qui, aupr's de celui-ci, est obscur et sauvage ? Comment pourrions-nous respirer dans un autre air moins pur,nous accoutumés à des fruits immortels ? »
L'ange interrompit doucement.
t — Eve, ne te lamente point, mais résigne patiemmentee que tu as justement perdu : ne mets pas ainsi ton cœur trop passionné dans ce qui n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va tonmarL Tues obligée
de le suivre : songe que là où il habite, là est ton pays natal. »
Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses esprits confus, et adressa à Michel ces numbles paroles :
« — Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser, et en l'accomplissant, nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux ! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.
>» Si par l'incessante prière, je pouvais espérer changer la volonté de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus : mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur celui qui l'exhale au dehors.
» Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de place en place, les lieux où sa divine présence daigna se montrer; j'aurais dit à mes fils : — Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible ; parmi ces pins j'entendis sa voist; ici au bord de cette fontaine, je m'entretins avec lui.
» Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou monument pour les âges : sur ces autels j'aurais offert les suaves odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité m'étant promise, à présent je contemple avec joie l'extrémité des bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas. »
Michel, avec des regards pleins de bénignité :
« — Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas ce roc seulement : son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir virtuel. Il t*a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner ; présent non méprisable ! N'imagine donc pas que sa présence soit confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les générations se seraient répandues, où elles seraient revenues de toutes les extrémités de la terre, pour te célébrer et te révérer, toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.
» Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent : les signes de sa présence te suivront encore ; tu seras encore environné de sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace divine de ses pas. Aûn que tu puisses le croire et
t'en assurer avant ton départ d'ici , sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter avec la méchanceté des hommes : de ceci tu apprendras la vraie patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi tu conduiras le plus sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; hisse ton épouse (car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas^ tandis que tu veilleras pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Eve fut formée pour la vie. »
Adam plein de reconnaissance lui répondit :
« —Monte; je te suis, guide sûr, dans te sentier où tume conduis ; et sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis atteindre. »
Tous deux montent dans les visions de Dieu : c'était une montagne, la plus haute du paradis, du sammet de laquelle l'hémisphère de la terre, distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une plus large vue à l'entour , cette montagne sur laquelle (par un<3 raison différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.
Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent assises, les cités d'andque ou moderne renommée,
les capitales des empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Gambalu, siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcinde , trône de Témir, près de l'Oxus, jusqu'à Pékin , séjour des rois de la Chine ; et de là jusqu'à Àgra et Lahore , du Grand Mbgol ; descendant jusqu'à la Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné et les plus petits rois maritimes de Muntbaza, de Quiloa de Melinde et de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui d'Angola, le plus éloigné vers le sud. De là depuis le fleuve Niger jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Suze, de Maroc, d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait dominer le monde. Peut-être vit-il au~si en esprit la riche Mexico, siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche d'Atabalippa, et la Guyane non encore dépoui'lée , et dont la grande cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.
Mais pour de p ius nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue, car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam, forcé alors de fermer fes yeux, tomba, et tous ses esprits s'engourdirent ; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et rappela ainsi sou attention •
« — Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton péché originel a opérés dans quelquesuns de ceux qui doivent naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu , ni conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus violentes. »
Adam ouvrit les yeux, et vit un champ : dans une partie de ce champ , arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées ; dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis : au milieu, comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là, tout à l'heure, un moissonneur couvert de sueur apporta les premiers fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus doux vint, avec les premiers-nés de son troupeau, les meilleurs et les mieux choisis : alors, les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut pas consumée, car elle n'était pas sincère ; de quoi le laboureur sentit une rage intérieure, et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fît rendre la vie : il tomba, et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un torrent de sang répandu.
A ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria à l'ange :
« — Oh ! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce
doux homme qui avait bien sacrifié ! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure sont récompensées? »
Michel, ému aussi, répliqua :
a — Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins : l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la foi du juste approuvée ne perdra 'pas sa récompense, bien que tu le voies ici mourir, se 'coulant dans la poussière et le sang caillé. »
Notre premier père :
a — Hélas ! pour quelle action ! et par quelle cause ! mais ai-je vu maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale ? 0 spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à voir! horrible à penser ! combien horrible à souffrir! »
Michel :
a — Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est montrée à l'homme ; mais variées sont les formes de la mort, nombreux les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes. Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée, qu'elle ne l'est au dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine ; un bien plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères l'inabstinence d'Eve apportera aux hommes. »
Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de malades, toutes les maladies qui eau-
sent d'horribles spasmes, de déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie, les fièvres de toute espèce, les convulsions, les épilepsies, les cruels catarrhes, la pierre iutesline, et l'ulcère, la colique aiguë, la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique démence, la languissante atropine, le marasme, la peste qui moissonne largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier bien et leur dernière espérance.
Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle si horrible ? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de la femme : la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, et pendant quelques moments le livra aux pleurs, jusqu'à ce que de plus fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la parole, il renouvela ses plaintes.
« — 0 malheureuse espèce humaine, à quel abaissement descendue! à quel misérable état réservée? Mieux vaudrait n'être pas né! Pourquoi la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous doit être ainsi arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si nous connaissions ce que noua recevons, ou voudrait accepter la vie offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines! Pourquoi
l'homme, retenant 3ncore une partie de la ressemblance divine, ne serait-il pas affranchi de ces- difformités? pourquoi n'en serait-il pas exempté, par égard pour l'image de son Créateur? »
« — L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux, quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du vice brutal qui principalement induisit Eve au péché. C'est pour cela que leur chàtim-mt est si abject ; ils ne défigurent pas la ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par euxmêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saines de la pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, puisqu'ils n'ont pas respecté en euxmêmes l'image de Dieu. »
« — Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort et nous mêler à notre poussière consubstantielle? »
« — Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle : Rien dt trop ; règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois; cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices : jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, puisses-tu vivre ainsi^ jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes dans le igein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité; non arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort : ceci est le vieil âge. Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, de gaieté et
d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur mélancolique, froide et stérile pour appesantir tes esprits et consumer enfin le baume de ta vie. »
Notre grand ancêtre :
« — Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec patience ma dissolution! »
Michel répliqua :
« — N'aime ni ne hais ta vie : mais ce que tu vivras, visle bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel ! Prépare-toi maintenant à un autre spectacle. »
Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de différentes couleurs ; près de quelques-unes paissaient des troupeaux de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de l'orgue : on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes ; sa main légère, par toutes les proportions, volait inspirée en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.
Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre (soit qu'il les eût trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines delà terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous la terre) : l'homme versa le minéral liquide
dans des moules exprès préparés : il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait être façonné par la fonte ou eravé en métal.
Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur séjour ordinaire, descendirent dans la plaine : par leurs manières ils semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer Dieu, en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés et ces choses qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.
Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des tentes une volée de belles femmes richement parées de pierreries et de voluptueux atours : elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; pris tout d'abord au filet amoureux, ils aimèrent, et chacun choisit celle qu'il aimait : ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors pleins d'ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors : de fête et de musique toutes les tentes retentissent.
Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il s'exprime de cette manière.
« — 0 toi qui m'asvéritablementouvertles yeux, premier
ange béni, cette vision me paraît bien meilleure,, et présage plus d'espérance de jours pacifiques que les deux visions précédentes : celles-là étaient des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires : ici la nature semble remplie ans toutes ses fins. »
Michel :
« — Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir à la nature : tu es créé pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformité divine.
» Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront une superbe race : car cette belle troupe de femmes que tu as vue, qui semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de la femme et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont les vies religieuse? leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belle athées; ils nagent maintenan' dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme : ils rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs. »
Adam, privé de sa courte joie :
« — 0 pitié! ô hontel que ceux qui pour bien vivre débutèrent si parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés ou défaillent à moitié cbemin ! Mais je vois toujours que le malheur de l'homme tient de la même cause : il commence à la femme. »
o — Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui aurait dû mieux garder son rang par la sagesse et par les dons supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une autre scène. »
Adam regarda, et il vit un vaste territoire oéployé devant lui, entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres : cités pleines d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et d'une entreprenante audace ! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là domptent le coursier écumant : isolés ou rangés en ordre de bataille, cavaliers et fantassins ne sont pas là pour une montre oisive.
D'un côté un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à poin- avec la vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans une cruelle joute les escadrons se joignent : là où ils paissaient tout à l'heur b, les troup* aux sont maintenant dispersés avec les carcasses et les armes, sur Le sol sanglant changé en désert.
D'autres guerriers campés mettent le siège devant une f j: ta cité ; ils l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine : du baut des murs les assiégés se défendent avec
le dard et la javeline, avec des pierres et un feu de soufre : de part et d'autre, carnages et faits gigantesques.
Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux portes d'une ville : aussitôt des hommes graves et à tète grise, confondus avec des guerriers, s'assemblent : des harangues sont entendues ; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse ; enfin se levant, un personnage de moyen âge, éminenl par son sage maintien, parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le frondent -, ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute la plaine, et nul ne trouvait un refuge.
Adam était tout en pleurs ; vers son guide il se tourne gémissant, et plein de tristesse :
« — Oh ! qui sont ceux-ci ? des ministres de la mort, non des hommes, eux qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils égorgent des hommes ! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture ? »
Michel :
« — Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareillé au mauvais, qui d'eux-mêmes abhorrentde s'unir; mêlés par imprudence, ils ontproduit ces enfantements monstrueuxde corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de haute renommée ; car dans ces jours, la force seule sera admi-
rée, et s'appellera valeur et héroïque vertu : vaincre dans les combats, subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité d'hommes massacres, sera regardé comme le faite le plus élevé de la gloire humaine ; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux, ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre; et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis, parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité que Dieu viendrait les juger avec ses saints ; lui, le Très- Haut l'a fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense attend les bons, quelle punition les méchants, di:ige ici à présent tes regards et contemple. »
Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée : la gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir ; tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage ou prostitution, au hasard, rapt ou adultère partout où une belle femme, venant à passer, amorçait les hommes ; de la coupe des plaisirs sortirent des discordes civiles. A la fin un personnage vénérable vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs actions, et protesta contre leurs voies. 11 fréquentait souvent leurs assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur prêchait
la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées sous le coup d'arrêts imminents : mais le tout en vain! Quand il vit cela, il cessa ses remontrances et transporta ses tentes au loin.
Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume, et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de provisions pour l'homme et les animaux. Quand voici un étrange prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes vinrent sept et par paires, et. entrèrent dans l'arche comme ils en avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.
En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À leur renfort les montagnes envoient vigo; reusement les vapeurs et les exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient comme un plafond obscur : en bas se précipite la pluie impétueuse, et elle continua jusqu'à ce que la terre ne fut plus vue. L'arche flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue alla luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les habitations qui roulèrent avec toute leur po:npe au fond sous l'eau. La mer courrit la mer, mer sans rivages ! Dans les palais, où pei auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent b:s i't s'établiivnt. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste surnage embarqué dans un petit Tais- ■BHL .
Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta postérité, fin si triste, dépopulation I Toi-même autre déluge, déluge de chagrins et de larme-*, toi aussi fus noyé et toi aussi abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que, par l'ange douce;neat relevé, tu te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer ainsi ta plainte à lange :
« —0 visions malheureusement prévue! mais j'aurais vécu ignorant de l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part : c'est assez de supporter le lot de chaque jour. A présent ces peines qui, divisées, sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur nui par ma connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée afin de me tourmenter avant leur existence par l'idée de ce qu'elles seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui arrivera à lui ou à ses enfants-, il peut se tenir bien assuré du m il que^a prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la violence et la guerre eurent cessé sur la terre qu e tout alors irait hien, que la paix couronnerait l'e.-pè, -e humaine d'une longue suite d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé ; car je le vois maintenant, la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en arrive-t-il de la sorte? a; prends-le moi, céleste guide, et dis si la race des hommes doit ici finir. »
Michei :
« — Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse opulence sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente prouesse et de grands exploits ; mais ils étaient vides de la véritable vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé leur carri "re en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de La crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiies actions dans la paix.
» Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera joint de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre tranquilles, mondains ou dissolus, avec ce ue leurs maîtres leur laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez pour mettre à l'épret* \e la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout se dépraver., La justice et la jtempérance, la vérité et la foi, seront oui i*rs ! Un homme 'sera excepté, fils unique de lumière cl s un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, ma ré les amorces, les coutumes et un monde irrité. Sans or. Ire le reproche et le mépris ou la violence, il avertira les hommes de eurs uniques voies; il tracera devant ei \ les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et plei de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur ^nitence; et il
se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards de Dieu le seul homme juste vivant.
» Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vue) pour se sauver lui et sa famille, du milieu d'un monde dévoué à un naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la terre ; tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'océan qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève au-dessus des plus hautes montagnes.
» Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues hors de sa place, poussé par le débordement cornu ; dépouillé de toute sa verdure et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine ; île salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes-au cri perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'ensuivre. »
Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure qu'il se desséchait. Le soleil, clair sur son miroir liquide, dardait ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant soif : ce qui Ht que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel fermé ses cataractes.
L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement au sommet de quelque haute montagne A présent les cimes des collines apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant ou quelque terre sur laquelle elle put poser son pied : revenulea seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe pacifique. Bientôt la terre paraît sèche, et l'antique père, descend de son arche avec toute sa suite. Alors, plein de gratitude, levant ses mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance nouvelle. A cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste, grandement se réjouit, et il éclate ainri da^is sa joie :
« — 0 toi, qui peux offrir les eh ses futures comme étant présentes, instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que l'homme vivra avec toutes les créatures et que leur race sera conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se dissolve encore et n'inonde la terre? »
L'archange :
a — Ingénieusement tu as conjecturé : oui, Dieu a bien youlu calmer sa colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme dépravé; il s'était affligé dans son cœur, lorsque abaissant ses regards, il avait yu la terre entière remplie de violence, et toute chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme juste trouve tellement grâce à ses yeux, qu'il s'apaise et n'efface pas du monde le genre humain ; il fait la promesse de ne jamais détruire encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'océan franchir ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de la moisson, la chaleur et la blauche gelée suivront leur cours, jusqu'à ce que le feu purifie toute; les chose i nouvelles avec le ciel et la terre où le juste habitera. »
Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. 11 reprit ensuite son discours par une douce transition :
« — Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant, je te raconterai ce qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.
» Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours pleins dans une innocente joie ; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel, ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté ; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.
» Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition
unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumeux, bouche de l'enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu, descend souvent pour visiter les hommes, et qui se promène dans leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vint en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se produit parmi les architectes; ils s'appellent les uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce que enroués et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel, en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur : ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommé Confusion. »
Alors, Adam, paternellement affligé :
« — 0 fils exécrable ! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères, s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu ! L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l'oiseau ; nous tenons ce droit de sa concession; mais il n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à lui-même, il * laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son 01-
gueilleux empiétement sur l'homme; sa tour prétend défier et assiéger Dieu : Homme misérable! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait languir ses entrailles grossières et l'affamerait de respiration, sinon de pain? »
Michel :
« — Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble clans l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis la faute originelle, la vraie liberté a été perdue; cette liberté, jumelle de la droite raison, habite toujours avec eUe. et hors d'elle n'a point d'existence divisée : aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l'empire de la raison et reduisen' en servitude l'hom ne, jusqu'alors libre. Conséquemmenl, puisque l'homme permet, au dedans de lui-même, à d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l'assujettit au dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté : il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue : témoin le (ils irrévéïent de celui qui bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction : Tu seras l'esclave des esclaves.
» Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans
cesse de mal en pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfla de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards, résolu d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme, résidant encore sur le bord de rEuphrate, aura été élevé dans l'idolâtrie.
» Oh! pourrais-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre qu'il lui montrera : il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.
» 11 obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir); avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal Ur de Chaldée; il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs : il n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan : je vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh : là il reçoit la promesse du don de toute cette terre à sa postérité, depuii Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud (j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient enecrè sans
noms ) : depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main : sur le rivage, le mont Carmel ; ici le fleuve à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les Ois de cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.
» Pèse ceci : toutes les nations de la terre seront bénies dans la race de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur qui écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement révélé.
» Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre appelée Egypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de Pharaon.
» Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles ; jusqu'à ce que deux frères (ces deux frères nommés Moïse et Aaron) soient suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre promise.
» Mais d'abord le tyran sans lois ( qui refuse de recon-
LE PARADIS PERDU ri
naître leur Dieu ou d'avoir égard à son message) doit f être forcé par des signes et des jugements terribles : ix fleuves doivent être convertis en sang qui n'aura point été versé-, les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays do leur intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion ; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple ; le tonnerre mêlé de grêle, la grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Egypte et tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours ; enfin d'un coup de minuit tous les premiers d'Egypte doivent être frappés de mort.
» Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect pan la verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce <jue le peuple délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prcdigieux pouvoir que Dieu prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui marchera devant ses peuples dans une nuée et dans une colonne de feu; le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider
dans leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer; la mer obéit à sa verge : les vagues retombent sur les bataillons de l'Egypte, et ensevelissent leur guerre.
» La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Ghanaan, à travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu'en entrant cbez les Chananéens alarmés, la guerre ne l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse retourner en Egypte, préférant une vie inglorieuse dans la servitude ; car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la témérité ne les conduit pas.
» Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude : il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand sénat pour commander selon des lois prescrites. Du mont Sinaï (dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant de» trompe tes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra à la justice ci vile,, une autre partie aux cérémonies religieuses du sacrifice : ces cérémonies apprendront à connaître par des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la délivrance du genre humain.
» Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle :
les tribus choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de cesser la terreur: il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus grand Médiateur dont il prédira le jour ; et tous les prophètes, chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.
» Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche, son témoignage, titres de son alliance. Au-dessus s'élève le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants chérubins. Devant lui brûlent sept lampes représentant, comme un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les tribus seront en marche. Et, conduites par l'ange du Seigneur, elles arrivent enfin à la terre promise, à Abraham et à s< race.
» Le reste serait trop long à te raconter : combien de batailles livrées; combien de rois domptés et de royaumes conquis ; comment le soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme disant : — Soleil, arr rête-toi sur Gabaon, et toi, Inné, sur la vallée d'Ajalon, jusqu'à ce qu'Israël ait vaincu. — Ainsi s'appellera le troisième descendant d Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce
nom passera à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan. »
Ici Adam interrompit l'Ange :
« — 0 envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste Abraham et sa race! A présent, pour la première fois, je trouve mes yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à tout le genre humain ; mais à présent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bénies : faveur pour moi imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens défendus. Cependant je ne comprends pas ceci : pourquoi à ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de si diverses lois ont-elles été données ? Tant de lois supposent parmi eux autant de péchés : comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes? »
Michel :
« — Ne doute pas que le péchéne règne parmi eux, comme engendré de toi ; et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres d'expiation, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque l'homme ne peut accom-
plir la partie morale de la loi, et que, ne l'accomplissant pas, il ne peut vivre.
• Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance ; pour les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité, de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.
» A cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Ghanaan : ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sûreté, à l'éternel paradis du repos, l'homme, longuement égaré dans la solitude du monde.
» Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, leg Israélites y demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par les rois, le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions) recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. Toutes les prophéties chanteront de même que de la souche royale de David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, car son régne n'aura point de fin.
» Mais d'abord passera une longue succession de rois :
le premier des fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l'arche do Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors avait erré sons des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront inscrits [partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu qu'il se retirera d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone.
*» Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de soixante-dix ans ; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modérés dans un état médiocre, jusqu'à ce que, augmentes en nombre et en richesse, ils deviennent factieux ; mais la dissension s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et qui devraient le plus s'efforcer à la paix : leur discorde amènera l'abomination dans le temple même ; ils saisiront enfin le sceptre, sans égard pour le fils de David ; et ensuite ils le perdront, et il passera à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie, puisse naître dépouillé de son droit.
» Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue auparavant dans le ciel proclame sa venue et
guide les sages de l'Orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chceui d'anges. — Une vierge est sa mère, mais son père est lt pouvoir du Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire-, il bornera son règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les cieux. »
Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et sans paroles ; il exhala eniin celles-ci :
« — 0 prophète d'agréables nouvelles ! toi qui achèves les plus hautes espérances ! à présent je comprends clairement ce que souvent mes pensées les | lus appliquées ont cherché en vain : pourquoi l'objet de notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère, je te salue ! toi haute dans l'amour du ciel ! Cependant tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fi's du Dieu Très- Haut : ainsi Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur combat? quel coup blessera le talon du vainqueur ? »
Michel :
« — Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures locales è. la tête ou au talon : le Fils ne réunit point l'humanité à la divinité pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne sera dominé de la sorte, lui que sa chute du ciel (blessure bien plus mortelle) n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non eu
détruisant Satan, mais ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.
» Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite : ton Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance leur sera imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour cela haï, il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis ; le jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront crucifiés avec lui ; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.
» Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas longtemps le pouvoir : avant que la troisième aube du jour revienne, les étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumière naissante, la rançon qui rachète l'homme de la mort étant payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera point une vie ainsi offerte et qu'il en embrassera le mérite par une foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie ; cet acte brisera la tête
de Satan, écrasera sa force par la défaite du Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète, mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.
» Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant ss vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant de l'eau ceux qui croiront : signe qui, en les lavant de la souillure du péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations ; car, à compter de ce jour, le salut sera prêché, non-seulement aux fils sortis des reins d'Abraham, mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde ; ainsi dans la race d'Abraham toutes les nations seront bénies.
» Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens : il y surprendra le serpent, prince de l'air; il le traînera enchaîné à travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la dissolution de ce monde sera mûre, il viendra, dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit au ciel ou sur la terre ; car la terre alors sera toute paradis; bien plus heureuse
demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours! »
Ainsi parla l'archange Michel, et il fît une pause comme s'il était à la grande période du monde; notre père, rempli de joie et d'admiration, s'écria :
a—0 bonté iuflnie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli de doute : dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en résultera beaucoup plus de bien, à Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où avait abondé la colère? Mais, dis-moi, si notre libérateur doit remonter aux deux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son peuple? Qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu'ils ne l'ont traité lui-même? »
« — Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange; mais du ciel il enverra aux siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit, qui habitera en eux et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs : car l'Esprit (descendud'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira
LE PARADIS PEUDU > !
ces apôtres de dons merveilleux poux parles toutes les langues et faire tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire laissées écrites, ils meurent.
» Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur ambition : et par des superstitions des traditions humaines, ils infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit.
» Us chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, prorais également et donné à tou ; les croyants. Dans cette prétention, des lois spirituelle; seront imposées par la force charnelle à chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur.
» Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce môme, et lier la liberté sa compagne? Que voudrontils, sinon démolir les temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d'un autre ? (Car sur terre, qui peut être écouté comme in fa iU contre la foi et la conscience?) Cependant plusieurs se présumeront tels : de là une accablante persécution s'élèvera contre tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit
et en vérité. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la religion par des cérémonies extérieures et des formalités spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, et les œuvres de la foj seront rarement trouvées.
» Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour de repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Maître.
» Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et l'éternelle félicité. »
L'ange finit, et Adam lui répliqua, pour la dernière fois:
« — Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé ! au delà, tout est abîme; éternité, dont l'œil ne peut atteindre la fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir ; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre que de lui, mi-
séricordieux pour tous ses ouvrages, surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du monde par la simplicité de l'humble : je sais désormais que souffrir pour la cause de la vérité, c'est s'élever par la force à la plus haute victoire, et que pour le fidèle la mort est à la porte de la vie; je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à présent pour mon Rédempteur à jamais béni. »
L'ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois : t — Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N'espère rien de plus haut, quand même tu connaîtrais toutes les étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de Dieu dans le ciel, l'air la terre ou la mer; quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y répondent; ajoute la foi, ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en toi-même un paradis bien plus heureux.
» Descendons maintenant de cette cime de spéculation, car l'heure précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche : à leur front, une épée flamboyante, en signal de bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va, éveille Eve : elle aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du
bien, et j'ai disposé tous ses esprits à um humble, soumission. Dans un moment convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qj'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre humain* qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par la méditation d'une heureuse fin.»
Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivé au bas, Adam courut en avant au berceau où. Eve s'était endormie; mais il la trouva éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus tristes :
« — D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes : il me les a envoyés propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent guide-moi; en moi plus de retardement : aller avec toi, c'est rester ici; rester sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d'ici. Cepen dant j'emporte d'ici cette dernière consolation qui me rassure : bien que par moi tout ait été perdu, malgré mon indignité, u.;e faveur m'est accordée ; par moi la Race promise réparera tout. »
Ainsi parla Eve notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à leur poste assigné, tous dans un ordre brillant, les chérubins descendaient : ils glissaient mé téores sur la terre, aimi qu'un brouillard du coir élevé
d'un fleuve glisse sur un marais et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa chaumière. De front ils s'avançaient; devant eux le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète : la chaleur torride de ce glaive et sa vapeur, telle que l'air brûlé de la Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du Paradis; quand l'Ange, hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.
Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du paradis, naguère leur heureux séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.
Adam et Eve laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.
PQ Chateaubriand, François Auguste
2205 René
, P3 Le paradis perdu de Milton ■ 1882