Le paradis retrouvé
Qui que tu sois, voici mon cœur, voici ma vie... Voici le Paradis retrouvé dans les pleurs. 0 vous dont mendiait la faim inassouvie, Prêtez-moi le fardeau de toutes vos douleurs.
Aimer! J'ai soif d'aimer, comme vous je veux vivre, Quitter le ciel serein de ma pure raison, Et ne plus limiter le monde qui m'enivre Au bonheur passager qu'abrite ma maison.
Cherchons... L'humanité sur la route des âges Hésite au -carrefour des révolutions Et je sens sous le mien battre mille visages, J'entends pleurer en moi les générations.
Dans les champs, tout le jour, au hasard de la route, J'ai marché, sans savoir où le vent me menait, Et maintenant, perdu sur ces rochers, j'écoute Ce que murmure au ciel la vaste nuit qui naît.
Elle vient lentement, elle s'enfle, elle abonde Comme le doute au cœur des hommes de ce soir, Et sous elle, à mes pieds, va s'enfoncer le monde Comme sombre un vaisseau sans s'en apercevoir.
Quel nom vont te donner, en bas, dans la prairie, Ceux qui te voient venir sans te connaître encor, Universel chaos qui roules sur ma vie... Dois-je désespérer ? Prédis-tu l'âge d'or?
Devant nos pas, toujours, le Paradis recule. Depuis que nous marchons quand arriverons-nous ? Il m'a semblé, ce soir, voir dans le crépuscule Comme un immense Adam tombé sur les genoux.
J'écoute. Le soupir de la plaine m'arrive. Bleu sanglot, cri perdu d'inutiles douleurs. Un train fuit, et l'appel de la locomotive Bouscule le sommeil des amandiers en fleurs.
Près d'eux je m'endormais, La combe verte et rousse, Les rocs tièdes buvaient les dernières lueurs. Une heure aux pieds d'argent s'allongeait sur la mousse. J'allais vous oublier, fronts trempés de sueurs.
Fronts trempés de sueurs^ rudes faces paisibles, Rudes consolateurs attachés à mes pas, Compagnons douloureux aux autres invisibles, Je vous parle... Pourquoi ne répondez-vous pas ?
Voyez pourtant... Jamais si calme paysage
Ne s'est ainsi couché devant vos yeux meurtris.
Ce ciel a la beauté pensive d'un visage...
Où m'a conduit ce vent ? Que me veut ce pays ?
Une ville, à nos pieds, un port constellé fume.. Une écume de toits, un noir bourdonnement.. Sur la mer qui s'éteint un feu-tournant s'allume, La plaine à l'horizon disparaît lentement.
Oùsuis-je? Un pont moussu tend vers moi sa vieille arche, Et par tous les vallons, du fond des pins, voici Que, pesantes rumeurs de quelque peuple en marche. Montent des pas confus sous le ciel obscurci.
Où vont-ils, OÙ vont-ils, tous ces pas que j'ignore, Tous ces frères perdus que je voudrais aimer, Vers quel jour montent-ils, vers quelle humaine aurore, De quels sillons partis, rués vers quel sommet?
Ils montent dans la nuit, les voici, leurs poitrines Me frôlent, je devine en passant leurs métiers. Ils vont, Tâme brûlée aux baisers des machines'. Uéclair des pics répond au fouet des charretiers.
Les bouchers puent le sang, les faucheurs sentent l'herbe, Et Todeur du charbon noircit les cheminots. Mais qu'ils trament du fer, qu'ils ploient sous une gerbe, Tous ont le même espoir et les mêmes sanglots.
En bas, on sent l'élan d'une énorme poussée... D^où viennent-ils ? mineurs que vomit leur enfer, Boueux, le front souillé, la manche retroussée, Grondant du bruit que font les peuples et la mer.
Derrière ce flot noir, d'autres, d'autres arrivent. Nombreux comme le blé, pressés comme le sel. Et je les reconnais, ils sont Tâme plaintive, Les sanglotantes mains du Songe universel.
Savoir ! Je veux savoir où court leur troupe sombre, Je voudrais les aider dans le travail qu'ils font. Et voici brusquement qu'ils m'appellent dans l'ombre, Je me jette avec eux dans le chemin profond.
Mes pieds saignent, aux bras des autres je m'accroche, Mes reins plient sous le poids de quel cuisant fardeau? Eux courent en chantant, leur triomphe est donc proche. Les suivrai-je?... J'ai soif... Oh! du vin! un peu d'eau 1
Mais leur foi maintenant, leur souffle me domine, Mon cœur multiplié halette avec leur cœur, Je réspire à l'étroit dans ma. grêle poitrine... DeTair! De l'air ! Du jour ! Du pain! Des jours meilleurs
Je n'étais rien. Gomment si longtemps, inutile. Sans goût, ai-je pu rompre et manger seul mon pain? Comment ai-je, sans voir, traîné de ville en ville Ce corps, rongé d'ennui, ce cœur, à peine humain?
Leurs pauvres yeux pourtant me plaignent sans reproches. Je veux lutter comme eux, ils m'acceptent, je vais... Savoir 1 Je vais savoir où courent sur les roches Tous ces pas douloureux hors des chemins mauvais.
Nous montons... Le jour naît. Une aube sans souffrance É tanche les sueurs au vent bleu du matin. Là-haut, on rompt, là-haut, le pain de Tespérance. Quel voile se déchire au souffle du Destin ?
Où montons-nous? Quelle est cette forge sublime? Sur quelle enclume d'or frappent ces forgerons ? Et tous m'ont répondu, d'une voix unanime : « Frère, nous le saurons quand nous arriverons. »
... Possidete paratum vobis regaum a couslitulioiie muiidi.
MATTlilEU, XXV^, 34.
Ouvre les yeux.
Ouvre les yeux. Ta joie est là qui te regarde.
Le paradis, promis à l'humaine raison.
Commence, humble et splendide, au seuil de ta maison.
Ne crains rien du Malheur. Va, ton Eve te garde.
Partout, au bord des mers qu^épouse le soleil,
Dans le rêve peuplé des villes éclatantes.
Dans les champs comme au fond des forges haletantes,
Quelqu'un, les bras ouverts, t'attend à son réveil.
C^est ton frère. Il dormait. Souffle sur ses prunelles Et montre-lui, parmi les jeunes libertés, Qu'au seuil laborieux de toutes les cités L'universel Travail tend ses mains fraternelles.
Si Lazare a fendu la pierre du tombeau.
Si Gsesar but le lait de la louve latine,
Si Michel- Ange a peint la Chapelle Sixtine,
Laisse dormir les morts, viens, mon rêve est plus beau.
Partout l'Adam nouveau d'un Eden sans mystère, Partout un peuple heureux possède l'univers. Et tout ce paradis qui flotte dans mes vers, Viens, tu n'as qu'à marcher, il tient toute la terre.
Sommeil d'Adam
C'est au cœur d'un jardin prodigue où tout s'éveille. Une terre aux yeux frais que le jour émerveille. Un ciel vierge. Des bois touffus devant la mer... Rêvé-je ? Étais-je là? Sous la lampe d'hiver Ai-je trop regardé quelque vieille gravure? L'Éden monte du fond de ma mémoire obscure... De grands arbres fleuris et sous leurs lourds rameaux Dans l'herbe haute, autour d'Adam, des animaux Mêlent leur cœur paisible au premier soir du monde. On entend respirer l'immensité profonde.
Et les jeux de la mer se ferment lentement. Le cœur ravi du Maître exulte au firmament, Car, des monts chevelus à la vive couleuvre. Tout l'aime. Et il satisfait contemple son œuvre.
L'Homme seul, dans le chœur du merveilleux jardin. Ne participe pas aux cantiques d'Eden, Et déjà, sur les bords vacillants de Tabîme, Vers le jour disparu penchant son front sublime, Sent déferler le doute en face de la nuit. Et le croissant bleuit derrière son ennui.
Les âges à venir que les fils de sa race Vivront avec la chair de sa chair, dans Tespace Plus fluide, là-bas, se le montrent entre eux. Sous les arbres s'enfonce un chemin ténébreux Où passe, par moments, une rumeur de foule. Et pleine de sanglots, à ses pieds, la mer roule Un visage d'écume, un front pareil au sien. PourtantjCe soir, le Maître a murmuré: «C'est bien.»
SOMMEIL d'aDAM 23
Comme un jour plus suave au ciel la nuit s'azurc. Dans la paix qui descend sur toute la nature, A moitié consolé de la mort du soleil, Il se sent attendri par son premier sommeil. Et tombant, assoupi, contre la terre sombre, L'Aïeul , autour de lui , n'entend plus marcher Tombre .
Il dort. Dans la fraîcheur sereine des ruisseaux Traînent les lourds pollens qui font rêver les eaux. Tout est silencieux et pourtant tout soupire. Et comme rêve Adam, comme son cœur respire. L'haleine de la nuit erre dans la forêt. Les monts flottent là-bas si légers, qu'on dirait. Tant le silence ému se penche sur les choses Et tant Tair du jardin hésite autour des roses. Que le monde enchanté ne s'éveillera plus. L'Homme dort. L'herbe épaisse adore ses pieds nus. L'arbre veille sur lui, les buissons le parfument, Et les daims accourus, dont les fins naseaux fument, Le caressent dans l'ombre et lui lèchent les mains. Toute la nuit fourmille avec des veux humains.
11 dort. Et les rochers, les monts bleus, les nuages,
Abaissent, fait d'amour, d'astres et de feuillages,
Un regard paternel sur leur fils endormi.
La forêt le contemple et Tanime à demi,
Gar parfois un frisson créateur la traverse,
Et le même frisson, sur Adam qu'elle berce.
Vient à ses bras obscurs mêler un être ami.
Et Dieu tire de lui son rêve qui frémit.
Un être vague, ardent comme le vent qui rôde,
S'assied au fond brumeux de son âme encor chaude.
Ce brouillard lui sourit sous de longs cheveux d'or.
Deux beaux pieds éclatants, près de son front qui dort,
Se posent doucement comme deux tourterelles.
Le parfum de Taurore entr'ouvre ses prunelles.
La mer rougit, le jour tombe du ciel, il sent
Toute l'humanité s'émouvoir dans son sang.
Car, de tous les désirs de l'univers suivie,
La femme vient d'entrer, splendide, dans la vie.
0 corps silencieux, flancs baignés de lueur, A'^isage de son âme, âme de sa douleur.
SOMMEIL d'aDAM 25
Cœur de son cœur, la Chair de Thomme le regarde. . . Craintive, elle sourit à sa raison hagarde. Elle est comme un miroir où tout le jardin luit. Et timide, elle fait le premier pas vers lui.
Il a bondi. L^air Téblouit. L'amour l'oppresse . Quelle est autour de lui cette blanche caresse ? Que lui veulent ces yeux à ses yeux inconnus ? Et parmi les rosiers qui brûlent ses flancs nus, Adam, les doigts tremblants d'avoir touché son rêve, Fuit devant le baiser que veut lui donner Eve.
Éveil des hommes
Sur le monde endormi les souffles bleus reviennent.. La confuse pensée éparse dans la nuit S'amasse à Torient où l'aube aimante luit... De leurs travaux d'hier les hommes se souviennent.
Ils se lèvent... Le jour entre dans les taudis. Les premières lueurs se penchent aux fenêtres. Et partout le travail qui transforme les êtres Change la terre ingrate en actif paradis.