ÉVEIL DES HOMMES
Déjà les sacs de blés ruissellent des échines Sur les grands tapis d'or des quais ensoleillés. Et les rouges brasiers, sous les mâts réveillés, Enveloppent d'encens l'autel noir des machines.
Tout le ciel a lavé ses vitraux printaniers. L'adieu des trains répond au cri blanc des navires. Et dans les verts marchés pleins d'appels et de rires Les légumes gonflés débordent des paniers.
Je m'en vais au hasard sous la lumière crue Qui tapisse les murs d'écharpes de satin Car la ville en sueur mêle dans le matin Le tumulte du port aux gloires de la rue.
Tous mes frères sont là, déguenillés, joyeux, Ils poussent la varlope, ils martèlent l'enclume, Et de maigres commis ouvrent d'un trait de plume Une route aux vaisseaux sur des plans merveilleux.
Du labeur chatoyant tissant l'immense toile. Sous un bloc accroupi, penché sur un chaudron, Taillant, plantant, limant, dans Todeur du goudron, Au parfum des fraisiers, à Tombre de la voile,
Partout, sur les chars bleus allant à la moisson Comme devant le four qui lui durcit les joues, Dans la rumeur des treuils, des brancards et des roues. Et sur Téchafaudage où siffle le maçon,
Chaque homme, fil vivant du triomphe qu'il trame, Se sent confusément maître de l'univers. Et dans mon cœur battant, dans mes yeux grands ouverts Tout cet épars travail s'engouffre et prend une âme.
Entrez dans mon cœur, mon cœur est le vôtre, Nous sommes les fils d'un même soleil, Dans mon cœur d'un jour s'exalte un Apôtre , Dans mon sang se lève un Adam vermeil.
Cet Adam, qui coule à flots dans nos veines. En pleurant, partout, vers TOrdre perdu Tendait au hasard ses mille mains vaines : Entrons en chantant dans l'Eden rendu.
Entrons, le travail sans salaire abonde, 0 frères pressés comme les épis.
Faisons en chantant la moisson du monde Dans le Paradis partout reconquis.
Ne le cherchez plus dans les vieilles Bibles^ Venez, le travail est TOrdre éternel.
Aux portes d'azur plus d' Aïiges terribles ! Entrons labourer TEden fraternel.
Ce siècle d'amour, ce siècle est le nôtre. Le monde sauvé sort de son sommeil.
Entrez dans mon cœur, mon cœur est le vôtre, Dans nos cœurs se lève un Adam vermeil.
Rêvé devant les usines de Dlisseldorf
... venturo Iretentur ut omnia sœclo.
Virgile.
Depuis, les reins rompus, que l'humanité marche. Ployant sous les drapeaux, titubante sous TArche, Que fuit-elle ? A la voix de quel maître haï, Cherche-t-elle son Père au delà des nuées ? Où dorment sans tombeau tant d'âmes remuées, Sans avoir vu leur Sinaï ?
Depuis que, grands enfants, ivres de poésie, Nous sommes descendus des plateaux de l'Asie, Bourdonnant au soleil le long des fleuves doux, Que poursuivent pour no us nos soldatsetnosprêtres? Que fuyons-nous soudain à la voix de nos maîtres. Emportant nos dieux avec nous ?
Dormeurs mal éveillés que leur rêve épouvante, Nous cherchons à tâtons sur la terre mouvante Les marches de clarté par où descend le jour. Mais nous ne pouvons pas, aux rampes de Tabîme, Dresser, plus d'un matin, sur la plus haute cime, L'échafaudage de la Tour.
Une fois, sur les bords d'une mer sans mystère Nous avons jeté l'ancre, et les raisins d'Homère Des corbeilles des dieux tombaient dans nos paniers, La Beauté s'endormait au pied de l'Acropole, Mais un juif est venu qui portait la Parole... Pallas, où sont tes oliviers ?
Un jour, le cœur durci par le vent des naufrages, Nous avons deviné, derrière les orages, Une terre inconnue à l'horizon de l'eau, Et sur la vaste mer aux sourires sans nombre Nous avons vu surgir un continent dans l'ombre, Aux rayons d'un soleil nouveau.
Et parfois, pris de peur^ de fatigue et de doute. Nous nous sommes couchés sur le bord de la route. Harassés, affamés et disant enfin : Non. Mais quelqu'un survenait, les Victoires en croupe. Un maître aux poings sanglants qui fouaillait notre troupe Mahomet ou Napoléon.
Nous repartions, l'Amour haletait à nos trousses, La Paix nous appelait du fond des moissons rousses, Mais le vent du matin chantait dans nos clairons, La bataille menait sa bacchanale noire.
Et nous avions, le soir, les bras nus de la Gloire Pour essuyer nos éperons.
Les siècles passent... Si la tombe
Réalise Tespoir des morts.
Sur nos labours voici que tombe
Un crépuscule sans remords.
Adam a retrouvé son âme.
Plus de glaive à la rouge flamme I
Partout il dresse ses chantiers,
Et sur la face de la terre
Pour maîtriser le vieux mystère
Coulent sa vie et ses métiers.
Dans l'atelier crépusculaire, Au milieu des outils fumants, Eve l'admire, et pour lui plaire Vient essuyer ses bras aimants.
Par ses caresses enhardie,
Devant la forge refroidie
Elle pose le plat de fruits,
Et tous deux, par la porte ouverte,
Ils voient^ au fond de Tombre verte,
Rêver la paix des grandes nuits.
Dans cette paix les toits s^endorment Comme les arbres dans les bois.
Car maintenant les villes dorment Sans peur des réveils d^autrefois.
Demain la terre reposée S'éveillera dans la rosée ; L'Humanité partout debout, Sans souci d'un maigre salaire, Reprendra Thymne séculaire Que le travail chante partout.
Un hymne sort du cœur des hommes Qui travaillent dans la cité.
En peinant ils chantent : « Nous sommes Le vieil Adam ressuscité.
Plus de loi qui nous asservisse.
Mais partout la même Justice Sur nos biens librement acquis :
La terre entière est le domaine Où s'accroît la famille humaine Dans le Paradis reconquis. »
Et tous ceux, Jours heureux, qui vous ensemencèrent, Tous les martyrs hués qui vous prophétisèrent, Livisibles sont là, Salente refleurit ; Jésus, ressuscitant en chair comme en esprit, Marche à travers les blés fauchés des paraboles, Beethoven voit crever l'orage des symboles Et l'arc-en-ciel monter de l'ordre universel. Tandis que dans un air chargé d'or et de sel.
Sur les quais de Venise, où foisonnent les voiles, Tintoret verse à boire aux ruffians de ses toiles. Et que dans Rome encor Virgile radieux Laisse pleurer son âme amoureuse des dieux.
Rien ne se perd, tout se recrée, Dans le creuset de l'univers Lorsqu'une strophe est inspirée Elle engendre de plus beaux vers.
Dans tout cœur, pourvu qu'il soit ferme, La souffrance elle-même germe.
Et tous ces hommes condamnés.
Dont semblait morte la pensée, L'entendent battre cadencée Au cœur des siècles nouveau-nés.
C'est pourquoijSans jamais que sa foi désespère, Penché sur ses calculs où fourmillent les lois. Le savant ignoré qui commande à la terre Peut se dire et se sait l'égal des plus grands rois. Il vit au centre obscur des routes qu'il nous ouvre, Tout un monde caché tâtonne sous son front. Il monte, il touche au but : brusque, le ciel se couvre . . . Après lui, d'autres yeux verront.
D'autres yeux verront son aurore.
D'autres cœurs vivront son amour..
Combien d'aubes, là-bas, encore Au fond de l'éternel retour..
Demain cette aube reculée.
Du fond de la plaine brûlée, Bondira, des fleurs à la main, Et dans la joie universelle Courra la vérité nouvelle Sur les cimes du genre humain.
Car les cimes, toujours, s'éveillent les premières... 0 grands pics, ô glaciers, bleus réservoirs du jour, Comme dansent sur vous de joyeuses lumières I Que nous prédisez-vous, âmes riches d'amour? Depuis qu'au pied des monts le monde peine et fume, Quand vers vous qu'il ignore il tend un bras lassé, On dirait que là-haut une forge s'allume... Que forgez-vous dans l'air glacé ?
Que forgez-vous dans l'air sublime, Bons compagnons au regard sûr ?
L'erreur veut mordre votre lime, Vous souffletez l'erreur, d'azur.
Vous achevez votre journée Paisiblement, l'âme tournée Vers l'avenir que vous savez.
Aux murs du siècle qui commence Bleuit déjà la fresque immense Des jours d'or pour nos fils rêvés.
Qu'ils voient venir vers eux, comme des fiancées, Toutes ces heures d^or, ces dansantes pensées. Tout cet espiègle chœur au rire éblouissant. Toutes ces Lois d'amour, d'abondance et de fête, Dont le baiser promis exaltait le prophète Qui frissonnait dans notre sang.
Qu'ils entrent en chantant dans le bien de leurs pères. Que nos greniers comblés et que nos ports prospères Nous fassent bénir d'eux quand nous serons partis. Qu'ils voient réalisés, dans leurs mûres années. Ces songes fabuleux, ces hautes destinées, Dont nous les enchantions quand ils étaient petits.
D'un évangile heureux qu'ils soient les sains apôtres. Que les outils des uns soient les outils des autres,
Qu'ils partagent un pain moissonné sans douleurs ; Mais que le père, fier du fils qui lui ressemble, Ne l'amollisse point et qu'ils partent ensemble. Comme nous, vers des jours meilleurs.
Car devant ceux qui vont toujours le ciel recule. Nous ne saurons jamais ce que le crépuscule A fait lever de songe au cœur des voyageurs. Nous étions arrivés, nous campions sous une arche, Un lent repos tombait sur la famille en marche, Mais quelqu'un, un enfant peut-être, a dit : « Ailleurs.»
Ailleurs ! Ailleurs l La destinée Baise là-bas les fronts haïs.
Ici la terre est ravinée.
Là-bas s'ouvre un si bleu pays !
Là-bas, au fond d'or de la. plaine, Plus de souffrance, plus de haine, La Guerre fuit dans les roseaux.
Et les tempêtes sont si gaies Qu'on ne sait plus, le long des haies. Si le ciel siffle ou les oiseaux.
Ailleurs, l'homme ignore le crime.
Au détour de ces bois épais Plus d'esclaves que l'on opprime ; L'Innocence et la verte Paix Régnent derrière ces montagnes, La Foi laboure les campagnes ; Plus de damnés, tous sont élus, L'Espérance est universelle.
Là-bas, tant la science est belle.
Là-bas, peut-être, on ne meurt plus.
Non ! Non ! Plus de ces rêveries.
Ce que notre siècle a de bon
C'est que, maître de ses féeries, Avec du fer et du charbon, La patience et les pleurs de Thomme, Il construit un plus beau royaume Que tous les royaumes rêvés.
Il peut, autour du Patriarche, Arrêter les tribus en marche :
Les pays promis sont trouvés.
Ils sont là, c'est eux que naguère Nous nous disputions pas à pas, Mais sous les brumes de la guerre Les paradis ne se voient pas.
La bataille exalte les êtres, Elle fait, au cœur des vrais maîtres, Les fortes semences germer.
Mais sans que le sang le féconde Pour bien cultiver notre monde Il aurait suffi de Taimer.
Dans le grand jardin de la terre, Sans arrogance, mais sans peur.
Il aurait suffi de se taire Quand nous appelait le Seigneur, Sans idoles, dans les clairières, De chanter, s'il faut des prières, A travers les branchages verts La lente marche des planètes.
En sentant vivre sur nos têtes L'ordre éclatant de l'univers.
Le Destin a voulu malheureux qu'au contraire Abel bâtit l'autel, Gain tuât son frère... Dure Nature, à quoi le meurtre sert-il donc ? Puisque dans l'air du ciel que le soleil éclaire Tout, et parfois le crime, héias! est nécessaire, Qu'il nous révèle le Pardon !
Soit louée au soleil, Tinflexible Justice, Mais, SOUS les bras en croix du divin Sacrifice, Aidés, sous leur fardeau, les justes harassés. Soit béni l'arc-en-ciel sur les eaux du déluge. En toute heure, en tout lieu, béni soit le refuge Où le pauvre voit Christ laver ses pieds blessés.
Et soit béni surtout, avec des pleurs de joie. Ce siècle radieux que TEsprit nous envoie. Sur les canons fumants ce message d'amour. Cette heure aux yeux baissés, pareille à notre rêve. Cet éclatant rosier tout débordant de sève. Cette Eve au front comme le jour.
0 toi qui la fuyais, étant amoureux d'elle, Accueille, doux Adam, ta compagne fidèle, Bâtis-lui de tes mains son lit et sa maison. Pare le clair foyer des images qu'elle aime. Et verse sur son front et tords en diadème L'eau lustrale et les fruits de ta mâle saison.
Encens prodigieux, la forêt vous embaume, L'Amour fauche les blés de votre ardent royaume, Votre table est dressée en face de la mer. Devant votre bonheur la Bonté s'est assise, Et toutes les moissons de la Terre promise Tombent aux pieds de Déméter,
La renaissante paix de vos âmes s'accorde A la paix des cités où règne la Concorde, Chaque jour dans vos fils voit s'incarner vos vœux. Le monde autour de vous s'ouvre comme une rose. Et sur tout être heureux la main du ciel se pose Comme la main d'Adam, Eve, dans tes cheveux.
Maternité