MORT, TU PEUX VENIR
Sans cesse, au fond de ceux que la mort ensemence.
Bat le rythme caché d'une unanime loi.
Je ne sens rien en moi qui finisse ou commence...
Je suis, je croîs... Qui change ? Est-ce le monde ou moi ?
Tous les morts que je suis, mon avenir à naître, Sur la route où je vais, marchent avec mes pas... J'ai la peur de mourir, j'ai la soif de connaître... Si les hommes s'en vont, l'Homme ne s'en va pas.
Fraternité
Debout, les damnés de la terre !
L'Internationale
Des brouillards de la guerre et des brumes du nord^ Tu sors, les bras ouverts Jeune et tranquille Europe, En laissant sur tes pieds que la mer enveloppe Tomber les voiles noirs que te brodait la mort.
Tu presses sur tes seins pleins de mélancolie Le collier mutilé des villes d'Italie
Où Naples met son vert bijou, Et les doigts enjoués du beau Plaisir facile Agrafent le ruban des plages de Sicile
A l'émeraude de ton cou.
Dans la pourpre en lambeaux des églises de Rome Tous les âges tournés vers l'aurore de l'Homme Tendent encor leurs bras vers le Ressuscité, Mais déjà l'essaim blond des ruches de victoire Bourdonne, ivre du miel d'une nouvelle histoire, Dans le jeune printemps de la vieille cité.
Indolente, à côté de sa mère chenue, Tramant son opulence avec sa grâce nue,
Entre ses mâts bariolés, A l'ombre de Saint-Marc et des fins pignons roses, Venise s'alourdit en écrasant ses roses
Aux pieds mouillés de ses palais.
Tandis que dans le golfe où l'avenir abonde Multipliant ses ports Marseille vagabonde Verse son vin joyeux au Travail souriant. Et sur la table neuve, au grand soleil servie, Secouant tous les fruits de ses vergers, convie Au festin fraternel les peuples d'Orient.
Et comme elle, là-bas, sur le fleuve qui fume, De ses doigts dentelés déchiquetant la brume,
A la même heure, on pourrait voir Anvers tendant ses bras aux peuples d'Amérique, Entre Londres qui forge et Berlin qui fabrique
Les poids de bronze du Devoir.
Mais comme Adam jadis, à l'étonnement d'Eve, Toutes vertes encor de leur première sève, Nommant à l'univers les choses par leurs noms, Paris, au soir tombant de la fatigue humaine, Voit, des champs labourés de son ample domaine, Venir enfin la Paix dont rêvaient ses canons.
Paris, Paris, forçat que sa gloire enveloppe, Beau comme un olympien, actif comme un Cyclope,
Riche, affamé, tout à la fois.
Pour suivre son destin, et selon ses caprices, Changeant l'or en vertus et la sagesse en vices,
Dans la liberté de ses lois,
Paris est secoué d'une fièvre nouvelle.
Que dit-il? Que veut-il ? Il se dresse, il appelle..." Vers nous qui hésitons que tend son poing géant ? Les vagues de son rêve écument dans ses rues. Il foule, en vendangeur, les races accourues A son vaste pressoir d'où coule un océan.
Hâves, fauves, grondantes, telles
Que l'avalanche des glaciers.
Dans ce printemps, d'où viennent-elles,
Avec leurs yeux extasiés ?
Leurs vieilles faces déridées
Par l'afflux des jeunes idées,
En agitant des rameaux verts,
Au hasard suivant leurs présages, Marée ardente de visages.
Elles viennent du fond des âges.
Errants sanglots de l'univers.
S'entr'aidant les unes les autres, Grosses d'un paradis nouveau, Mêlant leurs dieux et leurs apôtres, Dans le printemps de leur cerveau, De Memphis, d'Athènes, de Rome, Elles venaient croyantes comme Tu crois, Paris, et les voici.
Dans les vendanges que tu foules Elles versent leurs larges houles, Et pour les recevoir, les foules De l'avenir grondent aussi.
Debout, les damnés de la terre!
Les serfs de la houille et du fer,
La pâle troupe humanitaire, Les évadés de votre enfer, Debout, les gueux, les extatiques, Tous les blasphémateurs mystiques, Vous dont le règne est arrivé !
Peuple fait Homme, âme unanime, Ensemble nous touchons la cime.
Du sein de la forge sublime Quel soleil d'amour s'est levé?
Un Homme est là... Quel homme? Un de nous, un prophète, Le dernier envoyé des siècles douloureux. Le Cœur consolateur de toute cette fête. Le visible Baiser des peuples amoureux.
Il passe au milieu d'eux, il s'assied, il partage Le pain de sa bonté pétri de notre foi, Et la fraternité de son ardent visage A le rayonnement d'une invincible loi.
D'une ombre presque humaine un arbre le couronne, Les nuages au ciel accourent pour le voir, La pierre le bénit de l'accepter pour trône, L'air prend autour de lui la beauté du devoir.
Vers son front éternel les fronts unis se teadent Comme pour prendre un peu de sa calme lueur, Avant qu'il ait parlé, dans les mots qu'ils attendent, Ils voient déjà s'ouvrir la source de son cœur.
Un mystère accepté flotte dans l'air plus tendre. Sans quitter leurs outils, dans leurs blancs bourgerons, Les graves charpentiers qui sont venus l'entendre Se serrent en pleurant contre les forgerons.
Les charretiers, en qui tremble le ciel des bêtes, Les maçons que la pierre adore, les meuniers Appuyés à leurs sacs, aux brancards des charrettes. Les fruitières, posant à terre leurs paniers,
Tous les soucis, tous les chagrins, tous les visages. Pâlis sur les papiers, qu'encrassent les métaux. En pardessus râpés, sous de minces corsages, Tramant une brouette, un pic, ou des marteaux,
Tous croient en le voyant comprendre la musique Qui bourdonne toujours autour de leur métier, Une vaste bonté surhumaine et physique Les presse autour de lui qui murmure : « Amitié !
« 0 Travail, amitié des mondes dans l'espace, Fraternité des saints qui groupent leurs efforts... Malheur à Thomme seul... Tout égoïsme passe... Les vivants communient avec l'œuvre des morts.
« Saint travail, amitié des lois et des atomes... Que nous disent là-haut ces regards du ciel bleu? Uamitié des meilleurs fait la cité... Nous sommes Les maçons passagers de la cité de Dieu. »
Il leur dit : « Votre règne est de ce monde... Faites Aux autres tout le bien que je vous fais, défaites
Le mal que je ferai...
Surtoutjles yeux fermés, gardez-vous de me suivre... Comme si j^étais là, continuez à vivre
Lorsque je m'en irai.
« Votre vie est à vous,.. Je ne suis qu'un poète, Je prête ma pensée à votre âme inquiète...
Lorsque vous travaillez, je rêve... Amis, pardon. Frères, pardonnez-moi ma paresse féconde. Il me semble qu'en moi parfois s'incarne un monde De travail et d'amour dont vous me faites don.
« Né de votre justice et de votre misère, Il me semble parfois qu'un sourire de frère
Tombe du firmament...
Quelqu'un est là, debout, derrière la muraille... Un Frère nous attend. . . Le monde entier travaille
A son achèvem^ent.
« Tourmenté d'un désir nébuleux et superbe, De la source au torrent, de la pierre au brin d'herbe, Du brin d'herbe au soleil et du soleil à nous, Vers ce Frère caché tout s'en va, tout s'efforce... Le sang qui coule en nous a coulé sous l'écorce... Nous sommes le soleil des soleils à genoux.
« Ecoutons les sanglots de notre âme profonde... Nous fûmes terre et vent bien avant d'être chair. Nous flottâmes perdus, à Taurore du monde, Dans les bras transparents de la pluie et de Tair.
« Poussière, âme déjà, sur quel lac adorable Tombâmes-nous, un soir, des mains du firmament ? Nous fûmes sur les prés une ombre favorable, Nous fûmes dans la plaine un épi de froment.
« Moissons, fleuves, rochers, ô bois, foule première. Ce n'est pas le soleil qui monte à l'horizon. Sur nos cœurs, sur nos yeux, cette calme lumière, C'est ton premier baiser, aube de la raison.
« C'est pour nous, c'est pour nous qu'au fond du crépuscule! Les pins ensanglantés par la poigne d'Hercule Flambaient sur le bûcher.
C'était nous qui marchions vers la terre promise, Chassés du paradis c'est pour nous que Moïse Frappait l'eau du rocher.
« La terre s'est émue aux plaintes de Virgile... 0 douceur ! chanté 1 lampe de l'évangile ! L'humanité perdue a trouvé son chemin... Une seconde fois faut-il rebâtir l'Arche ? Au milieu du troupeau des étoiles en marche L'Ange de la Bonté nous a pris par la main...
« 0 mes frères, suivons le Berger invisible... Tout amour est fécond, toute haine nuisible,
Dit notre être profond.
Nous n'avons qu'une vie, en moi c'est vous que j'aimej C'est un même travail, ce que je fais moi-même.
Ce que les autres font.
« Que votre frère soit !... Les saisons de la terre Sont les rites voilés de son humain mystère, La Justice a bercé son corps universel. Il m'écoute avec vous, dans ma voix il vous aime, Et pour qu'il germe au blé que ma parole sème, Frères, naissons au cœur de ce Frère éternel. »
En nous, autour de nous, l'Homme parlait encore... Dans l'immense ferveur d'une brûlante aurore
La ville s'éveillait, Et, sans voir à nos pieds notre égoïsme en cendre. Nous sentions entre nous son amitié descendre, Dans la ville déjà partout il travaillait.
C'était lui qui poussait son chaland dans la brume. Accrochait ses volets, martelait son enclume,
Lui, dans le bruit sans cesse accru, Qui remplissait Paris de ses rumeurs énormes, Lui dont l'ardent travail reprenait mille formes... Lorsque nous approchions il avait disparu.
0 Frère, j^ai compris ta leçon de lumière,
Je ferai comme toi ma tâche coutumière,
Je serai cet outil que demandent tes mains.
Viens, ma vieille maison t'aime et veut te connaître,
Pour te voir arriver j'ai poussé ma fenêtre...
Il fera beau longtemps sur les labours humains.
Pages
Qui que lu sois, voici mon cœur 5
Prélude 9
Possldete paratum vohis regnum...