DES
UCNS D'OR.
manger, les lourdes cruches de grès, les « Aiass » continuent à orner le dressoir en chêne plaqué, aux sculptures tirebouchonnées. Au-dessus du canapé, les cornes de cert alternent avec le portrait de tous les vruillaume et les chromos d après les tableaux de JDœckhn. Aiais j ai choisi, pour y dormir, le boudoir « modem style » de la « Crnaedige Xrau ». Ah ! ce boudoir! J ai copié pour vous la photographie qui représente la maîtresse de maison. J aurais bien voulu dessiner aussi, pour que vous puissiez vous en taire une idée, 1 ornement principal de ce boudoir, un énorme meuble : c est un « canape-bibhothèquearmoire-à-glace » aggravé d étagères en style « macaroni enragé ». M.ais il est vraiment trop compliqué et trop difficile à reproduire. Dans la bibliothèque sont rangés des livres « de luxe », des classiques reliés en toile cirée rouge et dorée, à 80 pfennig 1 exemplaire ; et quand on s assied sur le canapé, il faut craindre que les objets d art des étagères, c est-à-dire des petits cochons en porcelaine et les bustes de iSchiller et de Cjœthe en plâtre doré ne vous tombent sur la tête. Ce meuble aurait dû me donner le cauchemar... mais au contraire, j ai tort bien dormi. C est que j étais content en pensant que Alonsieur le « Conseiller supérieur des rostes » et s gracieuse M.adame la Conseillère des r ostes » grelottaient là-bas, quelque part en Allemagne, dans des lits dont les draps et les couvertures avaient été réquisitionnés pour les besoins de 1 armée, qu ils buvaient de 1 « .Lrsatz- JYaffee a fabriqué avec des glands de chêne, et qu ils mangeaient du pain sec et noir, contenant 22 °/o de sciure de bois, en regrettant le beau pays où ils s étaient engraissés depuis quarante ans. fc,t je songeais que le jour où tous les « Ober et Unterpostrat », les « Ivegierungsrat », les « xrolessor », les « JVreisdirektor » et les architectes boches des monuments historiques auront passé le
Rhin, comme celui qui bien mvolontairement ma offert 1 hospitalité
la paix et le bonheur régneront de nouveau sur terre.
J e ne vous décrirai pas tous les jolis villages des vallées de M.assevaux et de 1 nann : Lauw, dont la grand rue est si jolie quand passent les régiments, Jvirchberg, Oderen, avec leurs églises qui dominent la vallée. JL)e loin on voit le drapeau tricolore tlotter gaiement au haut du clocher et annoncer qu il y a là un village heureux, français et libre, tt partout des roilus et des entants. A oèewen, village blotti dans la montagne, j ai vu des .Poilus sénégalais tout noirs, un large coutelas à la ceinture, qui ont un air terrible, Kh bien, les entants — qui autrefois se sauvaient quand ils voyaient la pointe du casque du gendarme boche — s entendent à merveille avec eux. 1 bann avec sa bère catbédrale est bien job aussi ; malheureusement quelques belles vieilles maisons ont beaucoup soullert du canon allemand, et les petits garçons ont les poches remplies d éclats d obus.
De lhann je voudrais vous conduire dans la vallée de Alunster. ^lous traversons d abord de grandes torèts de sapins. On y travaille partout ; les Jroilus construisent de belles routes, des cantonnements, des abris... lous sont joyeux. L, est en chantant que les bûcherons abattent des arbres, que les charbonniers érigent
îles,
eurs meules, car celui qui vient contro
ôler 1
eurs travaux, ce n est plus un étranger,
ce n est plus le garde-général boche, hautain, hargneux et braillard, prodigue de menaces et de procès-verbaux ; c est maintenant un Alsacien bienveillant et bon, colonel dans 1 armée française. Plus haut, la forêt devient silencieuse. Souvent dans une clairière, au milieu de grands sapins mystérieux et frissonnants où le vent chante une plainte sans lin, le soleil éclaire d un mince rayon doré une petite croix de bois blanc, toute fleurie, sur laquelle est gravé au couteau, un nom, un cor de chasse, ou le chiffre glorieux du \E>zf rvégiment. Jur la tombe, la mousse met un épais tapis, piqué de fraises rouges comme du sang, les fougères agitent doucement leurs larges feuilles dentelées, et tout autour,
droits comme des cierges, digitales et bouillons blancs montent vers le ciel
On dirait que le Bon Dieu lui-même a voulu que la tombe du héros Irançais
qui dort sous les sapins d Alsace fût belle entre toutes Ceux qui reposent
là, ont conquis la vallée pas à pas et 1 ont défendue jusqu à fa mort, au
Hartmannsviller, au Lange, au IVeichacker
Plus haut encore nous sortons de la forêt, nous arrivons aux cimes où avant la guerre passait la frontière ; nous y allions autrefois bien souvent le dimanche en excursion et quand, de 1 autre côté des bornes frontières, nous apercevions un soldat français,
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nous étions heureux pour toute la semaine. Des soldats français, on en voit partout maintenant.
Axais quef bonheur de pouvoir enfin se promener dans nos montagnes, sans rencontrer à chaque tournant du sentier le groupe agaçant des touristes boches, avec leurs costumes verts, leurs sacs énormes, leurs lunettes et leurs
chapeaux à plumes -Les Jjoches
n ont pas complètement disparu de nos montagnes, on en rencontre encore ; mais ceux-là n ont plus rien, rien du tout de 1 arrogance des touristes d autrefois : ce sont les « Fritz » penauds et ahuris
que ramènent les Alpins, quand du côté du Linge ou du J\.eicnacker, ils ont réussi quelque coup de main dans la trancnée allemande. V^eux-là, je vous
assure qu on aime à les rencontrer
J e vais maintenant vous mener dans un endroit que j aime beaucoup, où je vais rêver bien souvent. .Nous descendons un peu dans la vallée, nous marchons dans la lorêt, nous prenons un boyau d accès pour ne pas être vus par les Jjocnes, et nous débouclions en écris pas 1 endroit avec plus de précision, car les Jjocnes seraient capables de marmiter mon petit observatoire. Là, on est bien caché par les buissons et les tougères. A mes pieds, entre les troncs noirs de deux sapins, s étale un panorama que je ne me lasse pas de regarder. Au premier plan, des lils de 1er ; puis un peu plus loin un louillis de branchages, de rochers gris C est la trancnée boche. AVais les ijocnes ont
pris la couleur du terrain à tel point qu on ne les voit pas. v^uelquelois pourtant, une vague lorme grise et verte — cela pourrait être un rocher ou un tronc d arbre — semble boueer. Un coup de Ieu éclate L^ est encore
touristes boches ***•* dans les ■ Vosges avant la guerre *
d une trancnée. Je ne vous de
avant d une
un Jjocne qui s est lait repérer par un guetteur vigilant iruis cest de nouveau le calme et le silence. Ln arrière de la trancnée, les ruines d un village, et au delà des dernières collines — la plaine lumineuse d Alsace. On la voit presque tout entière avec ses villes, ses villages, ses cliamps, ses prés et ses rivières. A 1 horizon, très loin, une petite pointe bleue — c est la cathédrale de Otrasbourg ; plus loin encore, un diamant scintille — c est le rvhin. Le pays est calme comme en un beau jour de paix.
Oeules, les c< saucisses » immobiles dans 1 air ou quelque sourde détonation lointaine nous rappellent le drame affreux. Quand autrefois je regardais d ici la plaine
d Alsace, de tous les clochers que Ion voit la-bas montait vers le ciel, comme une prière et un ciiant d espoir,
1 harmonie émouvante de la sonnerie des cloclies
^^.aintenant les clocliers d Alsace sont muets. I outes les clocries, les petites et les grandes, ont été c< réquisitionnées » (car tel est le terme dont on se sert maintenant, pour désigner le vol dans les pays envahis par les Allemands). 1 outes . les très vieilles, aux sons graves, ornées de devises naïves et de 1 image de oainte Odue ; les grands bourdons des cathédrales, et les gais carillons des villages des Vosges, achetés avec les économies lentement amassées des hdèles. 1 outes, elles avaient annoncé les grandes joies et les grands deuils de notre histoire : elles avaient sonné 1 avènement de la liberté en lan 1789 et le glas en 1871. -Maintenant elles sont brisées, et leurs fragments înlormes, chargés sur de lourds camions, ont été transportés là-bas, en r russe, dans 1 usine où tout le métal est translormé en machines à tuer. Et après les cloches, les boutons de portes, les casseroles de cuivre jaune et les moules à kougclhopl en cuivre rouge dont les ménagères alsaciennes sont si lieres, ont suivi le même chemin; puis le Boche a « réquisitionné » les nappes et les draps de ht, et le blé, le vin, les pommes de terre, ne laissant au paysan que tout juste ce qu il tant pour ne pas mourir de Iroid et de laim.
Et ce pillage méthodique 11 est pas le plus grand des malheurs dont soutire ce pauvre pays. Comme un vol de vautours, dès la déclaration de guerre, une nuée de policiers prussiens s est abattue sur 1 Alsace. KJn a arrêté, jeté en prison, déporté en Allemagne tous ceux que 1 on soupçonnait d espérer encore. Après des procès iniques, on a lusillé, emprisonné des Alsaciens, d autres sont morts en exil. L.e pays vit sous le régime de la terreur la plus effroyable que 1 on connaisse : la terreur orgaïusée par la police prussienne. Il est défendu de se saluer en français dans la rue, et quand une mère se refuse à dénoncer son hls qui sert dans 1 armée française, c est la prison. Tous les matins dans les villages, les soldats font 1 appel des femmes et des enfants et les emmènent comme des esclaves pour
les taire travailler aux tranchées, lit le gendarme perquisitionne pour trouver encore une pièce d or cachée
dans le matelas, un boisseau de blé à la cave, et la menace aux lèvres, il extorque des souscriptions pour 1 emprunt. Les soldats prennent tout ce qu aurait pu oublier la réquisition officielle, et envoient à leur famille, en Allemagne, la dernière pomme de terre, la dernière motte de graisse trouvée dans la ferme alsacienne. Le pays qui s étend là, sous mes yeux, est un des plus malheureux qui soient au monde, Lt pourtant je sais qu ils ont gardé là-bas leur courage joyeux, leur lierté d'autrefois. Nulle souffrance n a pu abattre leur confiance. Car ni les lils de fer, ni les policiers, riî la censure, n ont pu empêcher les Alsaciens de se raconter les uns aux autres la glorieuse victoire de l armée de la Alarne. Périodiquement, le « Stattkalter » se croit obligé d informer les Alsaciens par voie d ailiches qu ils sont Allemands et qu ils resteront Allemands. Alais, la nuit, les affiches sont lacérées ou barrées d un « Vive la France! » vengeur écrit au charbon. Sous le manteau circulent des articles de journaux français introduits en contrebande, copiés et recopiés par les jeunes filles au prix des plus grands risques. On se passe, on se communique les chansons frondeuses, les blagues, et de mystérieuses prières pour la France. La « Ballade des cartes de vivres » passe de mains en mains, on l apprend par cœur : c< Aluminium, cuivre, laiton — anneaux d or, caoutchouc, coton — ils ont tout pris, on les co »
Je la commis bien, cette lutte de toutes les heures par laquelle depuis \y ans on a résisté à la force brutale. Je reste des heures à regarder cette terre où tant de courage joyeux s oppose à tant de souffrance. Lt quand je songe aux prisons bondées, aux conseils de guerre condamnant sans répit, aux victimes exilées, emprisonnées, fusillées, aux malheureux envoyés à la boucherie par l oppresseur, quand je songe aux deuils accumulés, aux familles séparées , à toutes les tortures qu ils subissent là-bas, il me semble que les souffrances et les malédictions d un peuple qui a souffert tout ce que Ion peut souffrir s étendent sur cette- plaine comme un de ces nuages mortels et empoisonnés inventés par leur clnmie infernale Lt mon cœur
se serre.
LAUW
pr»)
Mfcisev&ux
aïs voici que d'ans le ciel, au-dessus de la tranchée, passe un avion ; il est blanc, avec de belles cocardes tricolores sous les ailes. Il s en va là- bas, vers 1 Alsace malheureuse.
(Quelques tlocons blancs — des shrapnells boches lui lont escorte. Atais il n en
a cure, il tue tout droit au-dessus des villages d Alsace, il laisse tomber derrière lui un essaim de papiers qui brillent au soleu et tombent en tourbillonnant. (^ est un aviateur, qui lance sur 1 Alsace la parole d espoir, la promesse que lit aux peuples opprimés, au nom de tous les bommes justes, le premier des citoyens libres d Amérique : « Il faut que 1 injustice dont la r russe s est rendue coupable en 1871 soit réparée, afin que soit assurée la paix du monde. » i,t j imagine la joie qui accueillera ce message dans les villes, dans les villages d Alsace, lous savaient là-bas que la Trance est plus belle que jamais, dans sa décision larouche ; us savaient 1 mvincible héroïsme des soldats de la .Marne, de Verdun, de Picardie; ils sauront maintenant que derrière cette armée sans peur et sans reproche se massent les légions innombrables des hommes libres et liers d Amérique, venant à la rescousse des armées de Irance et d Angleterre, dans la bataille pour la liberté du monde.
E,t voici que la plaine d Alsace me paraît moins triste L, avion est loin,
loin du côté de otrasbourg ; mais partout où il a passé la plaine semble s illuminer. .Les rivières scintillent, les clochers, les toits roses, les maisons blanches brillent comme des émaux au milieu des prés verts, et là-bas, là-bas, la cathédrale lointaine paraît grandir. Je la vois toute proche maintenant; la façade svelte et rose, la flèche diaphane, dorée comme à 1 aurore d un beau jour de printemps, s élèvent bien haut au-dessus des brouillards de la plaine ; et sur la plate-lorme, à la place même où u se dressait il y a 4y ans, claque joyeusement le drapeau de France.
J,orsqu en 1790 le drapeau de la .République lut hissé au haut de la
cathédrale, il devait comme on disait alors apprendre aux Allemands des bords
du i\.hin que « 1 ILmpire de la liberté était londé en Irance ». — Quand sera réalisé mon rêve de tout à 1 heure — il le sera comme mon rêve déniant est dès maintenant réahsé a JVlassevaux — le drapeau tricolore à cette place ne sera pas seulement le signe de la libération de l Alsace ; sa signification sera plus grande.
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