‹ Le paradoxe de l'égalitéChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'est en politique que la passion de l'égalité se montre dans toute sa force. Ailleurs, quand il s'agit d'éducation, par exemple, ou de service militaire, tous les citoyens n'ont pas le même intérêt à l'égalité. On reste, au plus, dix ans dans un collège, cinq ans à la caserne : on est électeur toute sa vie. L'adolescent attend avec impatience d'avoir vingt et un ans :

le voilà inscrit sur les listes électorales; hier il n'était qu'nn enfant, maintenant il est homme. Le jour du vote, son hulletin à la main, celui qui d'ordinaire obéit est l'égal de celui qui commande; le plus riche et le plus pauvre se sentent citoyens de la même patrie. Aussi, le Français de 1887 tient par-dessus tout à exercer ses droits politiques ; et, en principe, il a raison.

Mais comment régler l'exercice de ces droits? Le problème est complexe; car il s'agit de représenter, le plus exactement possible, non seulement le nombre, mais les idées et les intérêts, les diverses corporations, les sciences, les arts, toutes les forces sociales. Qu'avonsnous fait? Nous avons supprimé tous les éléments du problème, sauf un : le nombre. 11 semble que le suffrage universel, tel qu'il fonctionne aujourd'hui, soit l'expression la plus simple, la plus absolue de l'égalité politique. Combien de têtes? combien de votes? La vérité est du côté des gros chiffres ; il suffit de faire inie a(blilion. et tout est dit.

LE SUFFRAGE UNIVERSEL. o

A première vue, le paradoxe est brutal. Eh qiioil les partisans les plus décidés de Fégalité des aptitudes, de l'égalité des droits, n'oseraient soutenir (ju'une vulgaire question d'arithmétique puisse être résolue à la majorité des voix : en vain, quatre-vingt dix-neuf imbéciles proclameraient que deux et deux font cinq ; il suftira qu'un moins ignorant dise que deux et deux font quatre, et il aura raison contre les quatre-vingt-dix-neuf. S'il s'agit de questions plus difficiles que celles de l'arithmétique et qui supposent une plus longue étude, on aura moins de confiance encore dans la pluralité des suffrages : quatre-vingt-dix-neuf commères pourront conseiller une panacée universelle; le malade les laissera dire, (^t il appellera un médecin, homme compétent, ou réputé tel. Comment un procédé ([ui semblerait absurde, appliqué à un point de mathématiques ou de médecine, est-il accepté tout naturellement quand il s'agit des problèmes les plus complexes de tous, j'entends les problèmes sociaux et i)oliti(|ues? Vous ririez si l'on

VOUS disait qu'un individu qui ne sait ni lire ni écrire va résoudre une équation algébrique ou faire une opération chirurgicale : vous ne semblez pas surpris que le même individu donne son avis sur des questions qui touchent au droit, à l'économie politique, aux finances. Il faudrait, pour émettre une opinion motivée, avoir quelque connaissance du passé de son pays, de l'état des pays voisins. A quoi bon? Beaumarchais, parlant des nobles de son temps, disait : « Ils se sont donné la peine de naître ; » — on en pourrait dire autant du démagogue de nos jours : il est né citoyen, et cela suffit.

Un habitant de Jupiter ou de Saturne, tombant tout à coup sur notre terre de France, s'écrierait : « Heureux peuple, qui a trouvé le moyen de décider les questions de gouvernement par une simple addition! Apparemment, si la majorité gouverne, c'est que la majorité est formée des plus sages, des plus vertueux. »

— Hélas I naïf enfant d'une autre planète.

LE SUFFRAGE UMVEitSEL. 7

il n'eu va pas toujours ainsi. Cette majorité, nous l'avons vue se prendre d'enthousiasme pour de nobles causes, pour de chevaleresques entreprises; mais nous l'avons vue aussi, sans principe et sans règle, llottant au gré de ses passions ou de ses intérêts, étrangère à toute tradition, inconsciente d'elle-même, changer du jour au lendemain les destins du pays. Empire ou république, à quelques mois d'intervalle elle acclame. deux régimes contraires. Hier, elle couronnait de fleurs les arbres de la liberté; demain, elle se prosternera devant le dictateur triomphant. Aucune certitude, aucune fixité. Ce qui était vérité devient erreur, ce qui était vertu devient crime : Baudin est tour à tour un héros ou un scélérat; c'est la majorité qui en décide. Avec un système électoral où le nombre est représenté, et rien que le nombre, tout est possible. Le suffrage universel est une partie de cartes, où à tout coup on peut retourner le roi.

Tout cela est vrai, mais ce n'est qu'un aspect de la vérité : voici l'autre.

8 LE PAHÂDOXl:: DE L EGALITE.

Dans nos sociétés modernes, le travail est la loi générale, et l'oisiveté, après avoir été un signe de noblesse, est une déchéance; chacun doit payer l'impùt dans la mesure de ses moyens ; tout homme valide est soldat. S'il est des devoirs pour tous, il faut que tous aient des droits. Oserez-vous dire : « Silence à l'ignorant I silence au pauvre î » quand le pauvre et l'ignorant supportent leur part des charges communes? Allez dans le plus misérable de nos villages ; adressez-vous à ce paysan assis sur le seuil de sa porte :

— Pauvre homme, tu ne sais lire ni écrire; tu n'entends rien aux choses de la politique; laisse de plus instruits voter à ta place et choisir le gouvernement qui te convient.

Il vous répondra :

— Je ne suis qu'un pauvre homme, il est vrai, mais je remplis mes devoirs de citoyen: je cultive la terre qui te nourrit: j'aime mon pays autant que tu peux l'aimer; pourquoi me défends-tu de m'y intéresser?

— Tu ne payes que quelques sous d'impôt;

Li: Slll-KAGi: UNIVERSEL. 9

qii*a^-lu à voir dans le budget de l'Elal, dans remploi des ressources publiques?

— Ces quelques sous sont autant [)(jnr niui que des centaines de francs pour d'autres: plus peut-être, si l'on tient compte du travail et de la peine.

— Il s'agit d'une guerre lointaine, dans un pays dont tu ignores même le nom : que peuxtu dire?

— Que mes fils sont au régiment comme les tiens; que, si la guerre est déclarée, ils iront combattre et peut-être mourir là-bas. et que le sang des uns vaut le sang des autres.

Et ce pauvre paysan aura raison. Si vous voulez ([uil donne de bon cœur son argent et au besoin sa vie, faites qu'il se sente quelque chose dans son pays. Un peuple fort est celui où le dernier des citoyens s'intéresse à la chose publique, se réjouit des victoires de la patrie et pleure de ses défaites. Ce paysan, dites-vous, s'occupe trop de politique; il lit ou se fait lire les jonrnanx : Il est lier d'être électeur et jaloux de son druil : tant mieux!

L'indifférence politique serait pire que la passion politique. Redoutons par-dessus tout le jour où ce même homme s'éloignerait de luriie électorale, et n'aurait plus qu'un intérêt dans sa vie : cultiver son champ et vendre son blé le plus cher possible.

L'indiiîerence en matière polili(iue, c'est la porte ouverte à tous les despotismes, à celui d'en bas comme à celui d'en haut. Acceptons le principe du suffrage de tous, comme une condition de la démocratie. Le temps est loin où quelques privilégiés conduisaient leur barque sur un lac tnnnquille, tandis que la foule les contemplait du bord: aujourd'hui, grands et petits, riches et pauvres, nous naviguons sur une mer qui a ses tempêtes : tâchons que la direction soit confiée aux plus habiles^ mais que l'équipage tout entier prenne part à la manœuvre.

Ainsi, contre l'égalité, on invoque Fincompétence du nombre; pour l'égalité, Fintérêt social et la justice. Arrêtez un passant au coin de la rue et demandez-lui ce qu'il pense du

LE SUFFRAGE UMVEllSEL. H

sulTrage universel : adversaire ou partisan, sa réponse aura le même caractère absolu. Pour les uns le suffrage universel est la perte, pour les autres le salut de la république : là un préjuii'é. ici un dogme. Il semble (juil n'y ait pas de milieu : ou le supprimer, ou le conserver tel qu'il est; tout ou rien. Je suis toujours surpris, je l'avoue, quand je rencontre cet esprit absolu dans la politique, qui est la chose la moins absolue du monde. Voubjir supprimer le suffrage universel serait un périlleux enfantillage, et le gouvernement qui le tenterait serait emporté à la première émeute; mais il n'est pas interdit de rêver un sutTrage plus éclairé, plus compétent, autrement organisé que celui d'aujourd'hui. Que chacun, ayant des devoirs, ait des droits : rien de plus légitime: mais s'ensuit-il que les droits doivent être identiques^ quand les aptitudes et les fonctions sont différentes? On saisit le paradoxe : ce n'est pas de donner des droits à tous, mais de donner à tous les mêmes droits. La formule actuelle du sulTraiK' universel séduit l'es-

])i'it par sa simplicité, mais c'est par sa simplicité aussi qu'elle est incomplète et paradoxale.

Et cependant, cette formule qui nous paraît ti'op simple, on voudrait la simplifier encore. — « Pourquoi, nous dit-on, deux collèges électoraux? Je choisis moi-même mon député, j'entends choisir mon représentant au Sénat. Et pourquoi même un Sénat? Ces deux Chamhres, ce régime parlementaire, le gouvernement représentatif, la responsabilité ministérielle, autant de souvenirs de la monarchie qu'il convient d'effacer au plus vite! Ce qu'il faut à nos jeunes démocraties, c'est une Chambre unique, le mandat impératif, des comités électoraux en permanence, le gouvernement du peuple par le peuple. » — Quand on entend des républicains consciencieux, dévoués, tenir un pareil langage, on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse : on se souvient, malgré

LE SI F r 1! A G i: UNIVERSEL. 1 "i

soi, que deux fuis déjà la République a été perdue par ses propres fautes.

Reportons-nous de dix ans en arrière. L'assemblée qui siégeait à Versailles était conservatrice dans sa majorité, réactionnaire si Ton veut, mais généreuse et animée d'un patriotisme sincère. Sortie de nos désastres, elle devait à son origine même cette ardeur du bien public qu'elle montra dans la réorganisation des finances et de l'armée. Quand le gouvernement de fait fut devenu le gouvernement légal, on vit ce spectacle qui n'était pas sans grandeur : une majorité monarchiste donnant à la République une constitution sage entre toutes. Oui, sage entre toutes ; les événements l'ont prouvé. Les auteurs de la Constitution étaient persuadés qu'un peuple est autre chose qu'une simple réunion d'individus : ils voulurent que la commune, considérée comme unité administrative, eût sa part dans la représentation nationale. C'est là, quoi qu'on en ait dit, une d(^s conceptions politiques les plus originales et en même temps les plus justes (b^ notre épo-

14 LK PARADOXE TtE L ECrALlTE.

que. Les deux Chambres devant représenter la vie sociale sous deux aspects différents, il faut, pour donner à chacune d'elles son caractère propre, deux collèges électoraux absolument distincts : Tune sera nommée par le suffrage universel, l'autre par les délégués des conseils municipaux. Ce n'est pas tout : la Chambre haute, le « grand conseil des communes », suivant une heureuse expression de Gambetta, choisira un quart de ses membres, et ceux-ci seront inamovibles. C'est un fait d'expérience que toute grande corporation qui se recrute elle-même est sévère dans ses choix : les auteurs de la Constitution avaient compris que donner au Sénat le pouvoir de se compléter par la nomination de 75 membres, c'était ouvrir le parlement à des personnalités i2:norées du suffraoe universel; ils avaient pensé que ce groupe d'hommes éminents, indépendants de toute influence électorale, pourrait ôtre^ à un moment donné, le gardien des traditions politiques.

Quoi de plus prudeni, de plus propre à assu-

LE siFFP. a(;e universel. 15

rer la stabilité du gouvernement républicain? Les deux Chambres étaient différentes par 'origine, par les tendances : c'était leur raison d'être. Des deux conditions de toute société, Tordre et le progrès, le Sénat devait représenter surtout la première, la Chambre des députés la seconde. Ce système fut critiqué pour sa complexité, qui faisait sa force. Le radicalisme n'entend que les idées simples : toute distinction, toute diversité, toute nuance, quelque légère soit-elle, lui semble un attentat au principe de l'égalité. La Constitution n'était pas promulguée que déjà les partis extrêmes en demandaient la revision. L'attaque porta d'abord sur les inamoviblos. Eh quoil l'assemblée nationale s'était permis de choisir To hommes de mérite, maçristrats. écrivains, généraux, manufacturiers: elle n'avait rien exigé d'eux, ni profession de foi, ni serment, pas même une visite comme Ir fail l'Académie française: quand toul r-baiii^e du jour au lendemain, jusqu'au percepteur de ma commune, ces 73 sénateurs étaicnl nom-

16 Li: PARADOXE DE L EGALITE.

mes à vie; ils ne relevaient d'aucun parti, d'aucun journal, d'aucun comité, de personne 1 ou de rien, que de leur conscience : un tel privilège était-il supportable? En vain, quelques timides faisaient observer que jamais le ; suffrage universel ne serait allé chercher ce savant illustre au fond de son laboratoire, ce soldat glorieux à la tète de son corps d'armée ; que, l'eùt-il fait, le savant et le soldat, étran- j gers aux luttes politiques, n'auraient pas voulu courir les hasards d'une campagne électorale; que cependant de tels hommes sont l'honneur d'un parlement comme d'une nation. En vain on invoquait l'expérience, la raison, l'iatérêt même de la république. Le souffle égalitaire, à la première occasion de congrès, a emporté les inamovibles. On ne les a pas, il est vrai, supprimés sur l'heure : on a laissé à la mort ce soin; mais, d'avance, on a réparti leurs soixante-quinze sièges entre les divers départements. I Yoilà un premier succès pour l'égalité : plus j de ditTérence d'origine entre les sénateurs; '

à ravcnir, tous seront nommés par le même collège. C'est quelque chose; ce n'est pas assez. Ce collège électoral, formé de conseillers municipaux, de conseillers généraux, de députés, a encore un air d'aristocratie qui n'est pas pour plaire à nos radicaux. Un sénateur est-il donc plus qu'un député, qu'il ne puisse se présenter devant les mêmes électeurs? Le suffrage universel, d'après les doctrinaires du radicalisme, a toutes les souverainetés, toutes les compétences : un Claude Bernard ou un Pasteur ne pèse pas plus devant lui qu'un avocat sans causes ou un cabaretier sans pratiques. Vous voulez un Sénat, soit; mais qu'il soit nommé par tout le monde, comme la Chambre des députés : l'égalité avant tout! On ne remarque pas que si les deux Chambres sont semblables par le mode d'élection, par l'esprit qui les anime, il serait plus simple de nommer une seule assemblée et de la couper en deux.

Une assemblée unique, c'e^t là qu'on nous veul conduire. On nous dil qu'une asr^enihléc

toute-puissaiite peut faire de grandes choses. Un monarque absoJu aussi. Mais assemblée et nionar(|uo, si rien ne les contient, perdent tôt ou tard la raison. La nature humaine a besoin d'une règle et d'un contrôle : un parlement n'échappe pas plus à cette loi qu'un individu. Le despotisme d'une assemblée et celui d'un homme sont également à redouter, car l'un mène à l'autre : les Comités de salut public font les Bonaparte.

Les « purs » ne se tiendraient même pas pour satisfaits d'une Chambre unique. Ils veulent que l'électeur soit l'égal du député : que dis-jeî son égal ; c'est son maître qu'il faudrait (lire. Ils ont inventé le mandat impératif et la démission en blanc. Le député aura toute tracée sa ligne de conduite, dont il ne devra pas s'écarter d'un pouce; à chaque question, la réponse lui aura été dictée d'avance : qu'il prenne garde I Sa démission sera dans la poche j de l'électeur, qui n'aura qu'à la remplir et la dater. Mais qui décidera quand il faut déclarer le député indigne et lui retirer son mandat?

Li: su 11- RACE UNIVEUSLL. V.)

Nous ne sommes plus à Athènes ou à Rome ; dix millions crélecteurs ne peuvent passer leur temps sur le Pnyx ou le Forum : ils sont gens occupés; l'un va à son champ, l'autre à son bureau. Heureusement les comités électoraux sont là. Ils ont des pouvoirs d'autant plus étendus qu'ils se les sont donnés eux-mêmes : c'est eux qui ont dressé la liste des candidats : c'est eux qui jugeront les députés, et leurs arrêts seront sans appel. Des comités électoraux en permanence, dirigeant le suffrage universel dans ses choix, c'est le rêve du radicalisme : il y a cependant des républicains, et nous sommes de ceux-là, qui ne se soucient pas de voir ce rèv(î réalisé. Où nous mèneraitil? A ce triomphe du paradoxe, (|u'au nom de la majorité nous serions livrés pieds et poings liés à une minorité sans aveu.

A qui la faute? Au principe de l'égalité, ou à ceux qui faussent ce principe en l'exagérant: à ceux qui le veulent pousser jusqu'aux plus absurdes conséquences; à ceux qui >"(»bstinenl, dans ]ouv rage de simplicité, à ne voir

(juiiii côté des choses; à ceux, enfin, qui confondent l'égalité avec l'uniformité? Hier, vous supprimiez les inamovibles. Aujourd'hui, vous voulez renverser le Sénat. Supprimez, renversez : vous aurez beau faire, vous n'arriverez jamais à votre chimère d'égalité absolue. Dans une famille, dans une société, dans une usine, dans un régiment, partout où des hommes sont réunis, une direction est nécessaire : si vous ne voulez pas être dirigés par les plus capables, vous serez dirigés par les incapables; c'est toute la différence.

Me trompé-je. et le tableau est-il poussé au noir? Voyez cette nouvelle classe d'hommes (|ui a surgi au lendemain de nos désastres : on les appelle les politiciens; le mot et la chose nous sont venus de l'autre côté de l'Atlantique. Le politicien a fait de la politique un métier, comme l'épicerie, mais plus facile ; il a étudié les affaires dans la fumée d'un estaminet; à défaut d'idées, il jongle avec les phrases toutes faites et escamote les lieux communs; étudiant de quinzième année, mé-

decin sans malades, journaliste sans journal, financier sans finances, il y a en lui du Figaro et du Giboyer. Il parle dans les clubs, dans les réunions publiques, et on l'écoute : pourquoi? Il est « fort en gueule », dirait Molière. Il ne respecte rien chez ses adversaires, ni le talent, ni le nom, ni les services rendus: pas même la vieillesse, car la vieillesse est encore un privilège. Déjà des hommes considérables, des républicains éprouvés hésitent devant tant d'audace : ils ne peuvent s'accoutumer à la diffamation et à l'injure, ils sont près de déserter la lutte. Dans dix ans, si nous ne nous défendons pas, les politiciens seront les maîtres de la République. Sous prétexte que tous les hommes sont égaux, nous serons gouvernés par une oHgarchie de déclassés et de médiocres : voilà le paradoxe de l'égalité.

J'admire, pour moi, les réactionnniro-; (|iii signalent les dangers du suffrage uDivci'scl :

22 LE PARAnOXE DE L EGALITE.

il y a quelque générosité dans le rôle qu'ils se sont donné; car si jamais ils ressaisissaient le |)Ouvoir, c'est aux exci^s du suffrage universel qu'ils le devraient. Qui a intérêt à critiquer le suffrage universel, à Téclairer, à le modérer? Les républicains, puisque, dans la partie qui se joue sous nos yeux, l'enjeu est la république. Ce que je dis ici, je l'entends dire tous les jours, entre quatre yeux; mais dès qu'il s'agit de parler haut, il semble qu'on ait peur de toucher à l'égalité. Encore une fois, distinguons le principe du paradoxe. L'un n'a pas de pire ennemi que l'autre. Au point où nous en sommes, l'égalité a besoin d'être défendue contre ses ])artisans mêmes : elle est menacée, non par un principe contraire, mais par l'exagération de son propre principe.

Faut-il donc, comme quelques-uns le voudraient, mutiler le suffrage universel? Le remède serait pire que le mal. On rencontre encore des doctrinaires pour nous vanter le suffrage restreint, tel qu'on le pratiquait sous Louis-Philippe; mais le monde a marché de-

puis quarante ans. Xoiis ne croyons plus que la compétence des citoyens soit en raison directe du chiffre d'impôt qu'ils payent. Nous ne nous soucions pas de revenir au temps où le candidat, roulant en cabriolet, était tenu de visiter l'un après l'autre tous les électeurs de l'arrondissement, et où un gros fermier pesait plus dans la balance qu'un professeur ou un médecin. De toutes les aristocraties, celle de l'argent est encore celle qui convient le moins à une république En vain les doctrinaires nous invitent à essayer leur système : nous nous méfions des Grecs et de leurs présents ; nous nous souvenons que le régime censitaire a perdu la monarchie constitutionnelle.

On nous fait remarquer que le régime censitaire peut être corrigé par l'adjonction des capacités : voilà qui est fort bien ; mais comment constater la capacité? Par un diplôme. Et que prouve un diplôme? L'instruction. C'est beaucoup sans doute; mais l'instruction ne donne pas nécessairement le bon sens, l'expérience, l'élévation des sentiments, en un mot,

24 LE I^ARADdXE DE L EGALITE.

tout ce qui fait le caractère pour un peuple comme pour un homme. Un corps électoral formé des plus riches, d'une part, et des plus instruits, d'autre part, serait plus ferme en ses desseins, plus modéré en ses choix que le suffrage universel; mais on peut se demander s'il aurait toujours une vue suffisamment nette des besoins de la démocratie. Quoi qu'il en soit, l'expérience eût pu être tentée à la veille de la révolution de février : aujourd'hui, elle serait un anachronisme.

Le suffrage universel est un fait accompli. Est-il venu à son heure? Retardé d'un demisiècle, en quoi les destinées de la démocratie eussent-elles été changées? Des discussions de cette nature n'ont plus qu'un intérêt académique. Le suffrage universel nous domine, nous étreint. Nous devons nous arranger pour vivre avec lui, sous peine d'en mourir. Jusqu'ici, ses manifestations rappellent parfois celles de l'instinct qui s'ignore lui-même, impatient, tumultueux, fantasque, capable des plus grandes choses et des pires : il s'agit de transformer

LK SUFFRAciE TM VER S EL. 25

l'instinct aveugle en une force consciente.

On cl proposé divers tempéraments au suffrage universel. Deux idées surtout méritent (Tétre retenues par la démocratie libérale : la première est de faire aux minorités leur part dans la représentation nationale ; l'autre, de remplacer le sutTrage direct par le suffrage h deux degrés.

On voit souvent un département presque également partagé entre deux opinions contraires : une différence de quelques voix suffit ' pour que la moitié des électeurs ne soit représentée ni à la Chambre, ni au Sénat. Supposez qu'il s'agisse, non plus d'un département, mais de la France entière, et que les partisans des deux opinions contraires soient répartis dans la même proportion sur toute l'étendue du pays : il pourrait arriver qu'une majorité de cinq millions d'électeurs nommât toute la Chaml)re. foui le Sénat, et qu'une minorité (l('(|uativ millions n'eût pas un seul iMqirésentant. C'est entendre l'égalité d'une singulière façon que do condamner au silence les idéos peut-être les

26 LE PAllADOXE DE LE(iALITE.

j)lus justes, les intérêts peut-être les plus légitimes, jusqu'au jour où idées et intérêts auront pour eux la moitié plus un des votants. Qu'estce que la majorité ? Tout. Qu'est-ce que la minorité ? Rien. La doctrine est simple : c'est en cela qu'elle charme l'école radicale, et c'est en cela qu'elle nous inquiète. Nous vivons sous le régime du suffrage universel, et le suffrage de plusieurs millions d'électeurs est compté pour zéi'o. Le parlement devrait représenter le pays tout entier : il en représente à peine les deux tiers ou les trois quarts. L'opinion qui domine dans le pays domine aussi dans le parlement ; mais le rapport de la majorité à la minorité n'est pas dans le parlement ce qu'il est dans le pays. Il n'existe aucune proportion entre les variations du corps électoral et les changements qu'elles amènent dans la composition des Chambres : le déplacement de quelques centaines de mille voix suffit pour faire passer une écrasante majorité de gauche à droite ou de droite à gauche. Qu'en résultet-il ? Que le suffrage universel est faussé dans

son principe ; qn'nne partie des électeurs, n'ayant aucune chance de faire nommer les candidats de leur choix, s'abstiennent de voter ; que d'autres, se jetant par dépit dans un parti contraire, créent des majorités factices; et qu'ainsi le parlement représente les opinions extrêmes bien plus que l'opinion moyenne du pays. Tout cela a été dit cent fois : on a écrit des livres sur la représentation des minorités, on a proposé des systèmes aussi rationnels que faciles à appliquer ; mais la question ainsi posée a paru trop complexe. Nous voulons être simples, dussions -nous être absurdes.

Avec la représentation des minorités, le suffrage gagnerait en vérité ; avec le vote à deux degrés, il gagnerait en compétence.

Nous nous rappelons un temps où peu de républicains eussent accepté le vote à deux degrés ; mais les choses apportent leurs leçons avec elles, et dix ans de république nous ont instruits : dix ans encore, et ce ([iii est une nouveauté sera peut-être un lieu commun. Ce n'est pas toucher au principe de l'égalité (jue

de souhaiter qu'on l'applique sous une autre forme. Nous sommes égaux, vous et moi, quand nous allons déposer notre bulletin dans l'urne : serions-nous moins égaux si, au lieu de voter pour un député, nous votions pour un électeur du second degré? Tous prendraient part à l'élection, chacun pourrait être élu. La vraie égalité n'est pas que tous les citoyens remplissent la même fonction, mais que tous y puissent prétendre et qu'elle soit donnée au plus digne. Le paradoxe n'est pas de consulter tous les citoyens, mais de les consulter de façon que, trois fois sur quatre, le hasard dicte la réponse.

J'écris ces pages à la campagne : dans mes promenades à travers de pauvres villages, je vois collés aux murs des débris d'affiches électorales où il est question d'impôt proportionnel ou progressif, de concordat ou de séparation de l'Eglise et de l'Etat; et lorsque je m'adresse, pour lui demander mon chemin, à un paysan qui à peine parle français, je me figure son embarras devant des idées générales où les

hommes les plus instruits sont partagés. La lutte aujourd'hui n'est pas seulement entre des partis, mais entre des principes contraires ; les professions de foi des candidats, les programmes électoraux ont, de toute nécessité, un caractère doctrinal : on peut dire sans exagération que les trois quarts des Français n'ont jamais étudié une seule des questions posées dans ces programmes ou ces professions de foi. Auguste Comte a écrit quelque part qu'il faut^ dans la politique, distinguer les opinions des désirs. « Il est raisonnable, dit-il, il est naturel, il est nécessaire que tout citoyen ait des désirs politiques, parce que tout homme a un intérêt quelconque dans la conduite des affaires sociales. Mais une opinion politique exprime phis que des désirs; elle est, en outre, l'expression, le plus souvent très aflirmative et très absolue, que ces désirs ne peuvent être satisfaits que par tels et tels moyens, et nullement par d'autres. Or voilà sur quoi il est ridicule et déraisonnable de prononcer sans y avoir spécialement rélléchi. »

30 Li: PAMADOXE ItE L ÉGALITÉ.

La majorité est plus compétente dans le domaine des sentiments que dans celui des idées. Elle est naturellement portée à incarner un principe dans un homme. On demande à ce paysan : « Que pensez-vous de l'impôt sur le revenu, de la liberté des cultes? » Il n'a aucune opinion sur ces choses : ou il répondra au hasard, ou il ira consulter un voisin plus instruit, le curé, le maître d'école. Plus il aura de bon sens, de droiture naturelle d'esprit, plus il hésitera à se prononcer sur des questions dont il ne sait pas le premier mot : mais il n'hésitera pas si on lui demande de désigner dans son entourage un homme qui ait sa confiance : ce n'est plus affaire d'opinion, c'est affaire de sentiment, et ici l'individu est seul juge Je suppose les habitants d'un village réunis dans la mairie ou la maison d'école. Ils se connaissent les uns les autres; ils savent que celui-là a derrière lui une longue vie de travail et de probité, que celui-ci a voyagé et vu bien des choses, que cet autre est le plus l'iche du village ou le plus instruit : ils

LE SlIFRAGE UNIVERSEL. ol

seront tout portés à mettre leurs intérêts dans les mains de ces trois ou quatre hommes. C'est le sutï'rage à deux degrés.

L'expérience du sutFrage à deux degrés a été faite. Le Sénat est nommé ainsi, et à quelque parti que le lecteur appartienne, il doit reconnaître que peu d'assemblées ont réuni autant d'hommes éminents par le caractère, par le talent. Les discussions y sont sérieuses et courtoises ; on n'y connaît pas les questions de personnes; les lois d'affaires sont étudiées avec compétence; dès qu'il s'agit des intérêts généraux du pays, et surtout de la politique extérieure, le ton des orateurs s'élève sans effort et les divisions de parti semblent oubliées. Je no veux j)as dire «[u'il ne se rencontre pas d'hommes aussi éminents dans les Chambres populaires, mais on m'accordera peut-être que la modération et la compétence n'y sont pas toujours de règle générale. Dirat-on quil ne faut pas conclure sur un seul exemple? Nous en avons d'autres, et de décisifs. (h»n> notre passé. Los anciens Etats aéné-

l'ciux, OÙ nous trouvons encore des modèles de raison politique et d'éloquence, étaient le produit du vote à deux degrés; quelquefois même, pour l'élection des députés du tiers, le vote était à trois degrés. Je sais que ce n'est là qu'un témoignage historique; je sais que l'histoire, et pour cause, est suspecte à nos radicaux. Il y a cependant un fait devant lequel ils devront s'incliner comme nous : c'est que la plus grande de nos assemblées, celle qui a proclamé les principes de 1789, était sortie du suffrage à deux degrés.

Supposons maintenant le suffrage universel amendé; supposons-le plus équitable, par la représentation des minorités, et plus éclairé, par le vote à deux degrés. Même sous cette forme, le suffrage universel ne sera qu'une machine à compter les voix : une règle à calcul peut être perfectionnée, mais ce n'est jamais

LE SIFFP. ATtE i;NIVEP, sel. 33

qii'iiiio règle à calcul. Doux et deux font quatre, cela est vrai en arithmétique et absurde en politique. Le paradoxe est de raisonner comme si la société n'était qu'une réunion d'individus égaux en aptitudes, égaux en droits, et d'opérer sur des êtres humains comme sur des quantités algébriques. Le nombre est un des éléments du problème, mais il n'est pas le problème tout entier. Au-dessus des individus, il y a les forces sociales, les idées, les sentiments, les intérêts, les traditions : pour le suffrage universel, c'est lettre morte.

L'ancien régime avait trouvé une solution du problème, et cette solution convenait de tout point à une société fondée sur le principe des castes. Au moyen âge , l'individu isolé ne comptait pas ; il n'était quelque chose que par la classe à laquelle il se rattachait. A chaque classe répondait une idée distincte : pour les bourgeois des grandes villes, c'était le travail induslrid; pour les barons, la défense du territoire; pour les théologiens, la haute culture intellerluelle. Dans les Etats généraux convoqués à parlii' du

3'f LE parakoxp: in: l égalité.

XIV'' siècle, les députés parlaient, non pas an nom d"un groupe plus ou moins considérable d'individus, mais au nom d'un des trois ordres delà nation. Tiers état, noblesse, clergé, représentaient ces trois grands aspects de la vie sociale : la production économique, la puissance militaire, la pensée religieuse. Chaque ordre choisissait comme députés ses membres les plus éminents : c'était, à proprement parler, l'élite du pays. On étonnerait certains de nos politiciens si on leur disait que les Etats de 1484, par exemple, ont été une représentation plus exacte, plus fidèle de la France monarchique, que la Chambre des députés de 1887 ne l'est de la France républicaine, et cependant rien de plus vrai.

Aujourd'hui, notre pays, à plus d'un point de vue, est comme un régiment où l'on aurait brisé les cadres, détruit la hiérarchie. Figurezvous 3 000 hommes, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, nommant leurs chefs à la majorité des voix; un observateur superficiel dirait : (( C'est un rétriment, » et ce ne serait plus

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qu'une foule en armes. N'y a-t-il pas des jours, quand la passion politique l'emporte sur la raison, où les électeurs jetant leur bulletin dans l'urne ressemblent aux soldats de ce régiment? L'ancienne hiérarchie a été détruite, les cadres d'autrefois ont été brisés : on ne les a pas remplacés. Le nombre est souverain, il règne et gouverne. C'est là, non un accident, mais le résultat d'un long mouvement d'idées. La philosophie individualiste du xvui^ siècle est au fond de tous nos dogmes politiques. Les radicaux sont philosophes comme M. Jourdain était prosateur : ils appliquent les théories de Condillac et d'Helvétius, ce qui ne veut pas dire qu'ils aient beaucoup lu Helvétius ni Condillac. Pendant tout le dernier siècle, on a fait œuvre d'analyse et de critique; on a exalté le principe d'égalité, aux dépens du principe de hiérarchie; on a émietté, éparpillé les forces sociales; les systèmes en apparence les plus opposés ont abouti à une même conclusion, l'apothéose de l'individu : lesutfrap:e universel on est sorti.

Il irpii est pas sorti tout d'un coup. Les constituants de 1791, tout en proclamant que les hommes naissent libres et égaux, avaient cru bon d'exiger de l'électeur certaines garanties. Le droit de suffrage était réservé aux citoyens actifs, c'est-à-dire aux citoyens âgés de vingtcinq ans, inscrits au rôle des gardes nationales et payant une contribution directe au moins égale à la valeur de trois jours de travail. Les assemblées primaires, formées des citoyens actifs, désignaient un électeur à raison de cent citoyens. Les électeurs se réunissaient à leur tour pour nommer les députés du département. Enfin, les députés, d'après les termes mêmes delà Constitution, étaient « distribués entre les quatre-vingt-trois départements selon les trois proportions du territoire, de la population et de la contribution directe. » En comparant ce système de suffrage à celui d'aujourd'hui, phis d'un républicain dira tout bas : « Ou'on uk* ramène à 1791 ! »

Les idées vont vite en temps de révolution. Ouvrons In constitution (\o \19?). Le suffrai^e à

LE SUFFRAGE l'NlVERSEL. 37

dvwx degrés a disparu. La limite d'âge est abaissée de vingt-cinq ans à vingt-un. Tout citoyen qui n"a pas subi de condamnation iufamante est électeur. L'article ^1 est ainsi conçu : « La population est la seule base de la représentation nationale. » On ne pouvait formuler la loi du nombre avec plus de netteté et de franchise.

Yoilà où Ton en était en 1793 : nous sommes, en 1887. au même point. Nous disons, nous aussi : « La population est la seule base de la représentation nationale. » Traduisez en bon français : « L'opinion d'un paysan, qui ne sait ni lire ni écrire, a autant de poids que celle d'un membre de l'Institut » : car enlin l'égalité absolue veut dire cela, ou elle ne veut rien dire du tout. Quand je parle ainsi, on me répond que nous sommes en train d'éclairer le suffrage universel, et que dans dix ans tout le monde saura lire et écrire. La belle alfaire ! Mettez, si vous voulez, cpie tous les électeurs soient bacheliers, et nous n'en serons pas plus avancés. Il faut, dans l'individu, distinguer

rJiomme do la fonction : rcrreur est de constamment les confondre. Un homme vaut un homme : il ne s'ensuit pas que la fonction du premier soit égale à celle du second. Tel contre-maître peut être aussi respectable, par son caractère, que le premier de nos ingénieurs : il n'en sera pas moins vrai que la fonction de l'ingénieur est plus importante pour la société que celle du contre-maître. Supposez que la mort atteigne d'un coup cent mille Français, cultivateurs, ouvriers, petits commerçants ou petits employés : la perte sera considérable sans doute^ mais la France se relèvera bientôt, comme le navire qui un instant a penché sous la tempête. Supposez maintenant que la mort, au lieu de frapper en aveugle, ait choisi cent mille victimes parmi les hommes les plus éminents, savants, écrivanis, artistes, professeurs, officiers, manufacturiers, négociants, médecins, avocats, magistrats. Yoilà la France décapitée, et plusieurs générations se succéderont avant qu'elle ait repris son rang. Il me semble que nous tou-

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choiis ici au fond du paradoxe, à savoir que le suffrage universel suppose non seulement l'égalité des hommes, mais Tégalilé des fonctions.

Le paradoxe est le même (|ue si Ton disait : « Il n'y a dans le corps humain que des cellules, et toutes les cellules sont égales; puisque dans toutes nous retrouvons le carhone, rhydrogene, l'oxygène et l'azote. » Cependant, que Shylock me prenne une once de chair dans le hras ou la jambe, et je reste moi-même : qu'il la prenne dans le cœur ou le cerveau, et j'ai vécu. Les individus qui forment le corps social ne sont pas plus égaux en importance que les cellules qui forment le corps humain. On peut continuer l'analogie : le corps social n'est pas plus une simple réunion d'individus que le corps humain n'est une simple réunion de cellules. Tout être vivant est un composé d'organes, dont chacun a sa fonction propre: la vie sociale, comme la vie humaine, se conserve par le concours de tous les organes et l'harmonie de toutes les fondions. Ou a es-

sayé quelquefois un parallèle entre les fonctions des deux ordres : d'un côté, le travail digestif, la circulation, la nutrition; de l'autre, la production de la richesse, l'échange, la consommation. On pourrait peut-être pousser Fanalogie plus loin encore : on dirait que rhomme n'a conscience de soi que par la mémoire, et que la tradition est la mémoire des sociétés. L'individu social est aussi éphémère que la cellule vivante : il n'y a de durée, d'unité, que dans l'être organisé. Or, — et c'est là vraiment toute la question, — le gouvernement du suffrage universel, tel que nous l'avons conçu jusqu'ici^ représente les individus ou la majorité des individus : il ne représente ni les organes, ni les fonctions de la vie sociale.

Le nombre doit avoir sa part d'inlluence dans le gouvernement du pays, mais il ne faut pas que le nombre soit tout. Jetez des millions de votes dans un des plateaux de la balance, rien de mieux; mais ayez un contre-poids quelconque, si vous ne voulez pas qu'un jour tout

le système soit entraîné d'un seul côté. Où trouver ce contre-poids? Il ne suffit pas de faire une part aux minorités et d'instituer le vote à deux degrés; puisque, sous une forme plus exacte, plus rationnelle, vous n'aurez encore que la représentation du nombre. Il faut chercher une nouvelle organisation du droit de suffrage; il faut renverser le- principe de 1793 et dire : « La population n'est pas la seule base de la représentation nationale. » En quoi est -il nécessaire que tous les représentants aient une même origine, que tous aient reçu leur mandat de l'élection populaire ?Pourquoi l'uniformité à tout prix, quand la diversité est dans la nature des choses? Si nous voulons que le Parlement soit vraiment l'image de la nation, admettons qu'un certain nombre de membres, nommés par le suffrage universel, représenteront le nombre, et que d'autres, nommés par un procédé différent, représenteront les forces sociales.

Ces idées ne sont pas aussi nouvelles qu'elles peuvent le paraître. Plus d'un, parmi les écri-

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vains politiques et les penseurs contemporains, est persuadé qu'il faut un contre-poids à la puissance du nombre. Ils estiment que si la Chambre des députés est élue par le sulïrage universel, soit direct, soit à deux degrés, la Cliani])re haute doit représenter autre chose que le principe des majorités. Quelques-uns, comme M. Emile de Laveleye, voudraient que le Sénat fût nommé par les groupes sociaux et les corps déjà constitués dans l'État. D'autres inclineraient vers un système dans lequel la haute assemblée se recruterait elle-même. Il serait facile de concilier ces divers points de vue. On pourrait supposer, par exemple, que les sénateurs fussent nommés : un tiers parles conseils municipaux ; un tiers par les corps constitués, armée, clergé, université, académies, magistrature, chambres de commerce, etc.; un tiers, enfin, par le Sénat lui-même. On aurait ainsi une continuité, une tradition politique, qu'on ne peut attendre du suffrage universel livré à lui-même.

Un tel système paraîtra complexe aux esprits

simplistes. De nos jours, les idées simples sont à la mode, et nous employons volontiei's les formules abstraites en sociologie. Pour nous qui nous piquons d'être logiciens, cela est-il bien logique ? Xous voyons que, dans Féchelle des sciences, les méthodes se compliquent au fur et à mesure que les phénomènes deviennent plus complexes, chaque science prenant les méthodes des sciences plus simples et y ajoutant quelque chose. Or la complication n'est nulle part plus grande que dans le domaine social, et c'est là que nous voulons la simplicité à tout prix. Ouand donc comprendrons-nous que les méthodes simples ne conviennent pas aux questions complexes, et qu'on ne résout pas les problèmes politiques ou sociaux par une opération d'arithmétique ?

On dit que l'égalité politique est le principe de la démocratie : je le crois ; mais je crois

aussi que le premier devoir de la démocratie est de critiquer son principe, de faire la part de la vérité et celle du paradoxe. La vérité est qu'il doit y avoir dans le plus humble des citoyens une parcelle de la souveraineté nationale. Le paradoxe est qu'une majorité d'un jour soit maîtresse non seulement du présent, mais de l'avenir du pays. Il ne s'agit pas de supprimer ou même de mutiler le suffrage universel : insensé qui le tenterait ! il s'agit de comprendre que le suffrage universel n'est pas tout. S'il ne fallait prononcer que sur des intérêts passagers, on pourrait admettre à la rigueur que la majorité fût seule à en décider ; mais il n'en va pas ainsi, et un vote sur l'instruction publique, la justice, les finances, la guerre, peut engager plusieurs générations. Or, la majorité est plus touchée du bien présent que du bien à venir: elle est toujours portée à trancher les questions en vue de l'intérêt immédiat ; elle répugne aux sacrifices dont elle ne verra pas les résultats ; les longs projets lui sont suspects. S'agit-il de fonder

une colonie, elle est surtout frappée des charges qui vont grever le budget ; elle ne met pas en balance les bienfaits futurs, les nouveaux débouchés pour le commerce, l'extension de la puissance maritime. Elle raisonne de même s'il est question de traités de commerce, de chemins de fer, d'organisation militaire, de toute entreprise qui intéresse l'avenir plus que le présent. Pour la majorité, l'intérêt général n'est que la somme des intérêts privés ou du plus grand nombre des intérêts privés à un moment donné.

En vain on nous prédit une majorité de plus en plus éclairée : quelque optimiste soit-on, on ne peut pas plus rêver l'égalité des intelligences que l'égalité des caractères. Yous ne me persuaderez jamais, à moins de me faire douter de ma propre raison, que l'opinion d'un paysan qui n'est jamais sorti de son village vaut celle d'un homme mûri par l'étude et l'expérience des affaires. Et alors même ([u'oii admettrait qu'un homme est toujours égal à un homme, on sernit bien oblicré (]o reconiiailrc

qiielesgroupes sociaux, les corporations industrielles, les compagnies savantes, les grands corps de l'Etat ont des idées et des aspirations qui ne peuvent pas être celles de l'individu isolé.

Beaucoup de républicains, même parmi les pïus modérés, répugnent à ces idées. Ils croient à l'omnipotence, sinon à l'omniscience du suffrage universel : il leur paraît qu'instituer une autorité quelconque à côté de la sienne, c'est l'amoindrir et le compromettre. Ils voient dans le suffrage universel une sorte de loi historique devant laquelle il faut s'incliner ; ils nous montrent l'idée naissant chez les peuples latins, grandissant d'un mouvement rapide, débordant tout autour d'elle et pénétrant déjà les peuples saxons ; ils citent l'exemple de l'aristocratique Angleterre, où chaque réforme électorale est un pas de plus vers le suffrage universel. On peut répondre que ces prétendus courants historiques sont souvent trompeurs, et que le grand principe de la mécanique, à savoir que la réaction est égale à l'action, s'est

véiitio plus d\ino fois en politique. Vous me montrez, dans le nouveau monde comme dans l'ancien, les masses emportées par le suffrage universel : je le vois comme vous; mais je vois aussi la réaction prochaine, et j'ai peur, si nous n'endiguons pas le courant, qu'il soit arrêté brusquement et rejeté vers sa source. J'entends répéter autour de moi : « Le suffrage universel est notre charte politique et nous voulons vivre avec notre principe ! » Voilà qui est fort bien ; mais voulez-vous périr avec lui? Nous descendons la pente d'un mouvement si rapide, que chaque année, chaque mois, bientôt chaque jour, permet de mesurer le chemin parcouru ; on serait tenté de dire que la vitesse croît comme le carré du temps. Où allons-nous ? Les moins clairvoyants le savent : nous allons à une Chambre unique, au mandat impératif, au gouvernement des comités, à Félection des juges, à la confusion des pouvoirs! Croyez-vous, quand nous en serions là, que le pays supportât longtemps un tel régime? On peut quelquefois heurter

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les idées, froisser les sentiments : on ne s'attaque pas impunément aux intérêts. Quand ils se sentent menacés, ils se défendent par tous les moyens ; ils sont d'autant plus forts que, la plupart du temps, ils sont inconscients. La peur est contagieuse : un jour vient oii la société tout entière éprouve le besoin d'être sauvée. Ce jour-là elle est perdue : elle demande un homme : pas même un homme, un sabre I

Malgré tout, s'il fallait choisir entre le suffrage universel avec ses passions, ses inconséquences, ses hasards, et le suffrage censitaire avec ses préjugés de caste, je n'hésiterais pas : j'aimerais mieux, quant à moi, courir jusqu'au bout les chances du suffrage universel que de revenir de quarante ans en arrière. Mais la question ne se pose pas ainsi. Il s'agit de représenter en même temps les deux aspects différents de \-à vie sociale : le point de vu;' individuel et le point de vue collectif. Rien de plus facile avec le système des deux (Ihambres, l'une étant nommée par le suffrage universel, l'autre par

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des collèges spéciaux; encore une fois, à cellelà la représentation du nombre^ à celle-ci la représentation des forces sociales. Le premier soin d'une monarchie prenant la place de la républi({ue serait de chercher un contre-poids au suiTrage universel : pourquoi ne pas faire cette besogne nous-mêmes? L'idée égalitaire est une des conditions de la démocratie : il ne faut pas qu'elle devienne un fétiche auquel la démocratie sacrifie les inlé-i-èts izén<''raux du pavs, les règles de tout gouvernement et jusqu'à sa propre existence. A l'heure (pi'il est, le moyen le plus sûr de sauver le principe de l'égalité, c'est d'en combattre le paradoxe. Républicains, déft^ndons la llépiiblique coiitiv ses ennemis, avoués ou cacbés ; sachons la défendre, s'il le faut, conti'c le< l'épublicains eux-mêmes.

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