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CHAPITRE II

Le paradoxe de l'égalité se présente à nous sons divers aspects; mais, an fond, il est tonjours semblable à lui-m^me. Maître Jacques s'habillait tour à tour en cuisinier on en cocher : le paradoxe de l'égalité est le maître Jac(|nes de notre temps. Il a à sa disposition un certain nombre de costumes, je veux dire de formules générales, ([u'il rcvèl sui\aiit l'occasion; vrtoments commodes, flottants, (jui paraissent convenir à toutes les tailles. Eu

54 LE PARADOXE JiE L ÉGALITÉ.

matière d'enseignement, la formule est « Finstriiction intégrale ». Que faut-il entendre par instruction intégrale ? Je ne le sais pas au juste, et je soupçonne que ceux qui ont inventé la formule ne sont pas beaucoup plus avancés que moi. A prendre les mots dans leur sens, l'instruction intégrale serait linstruction entière; elle comprendrait donc tous les degrés de l'enseignement, primaire, secondaire, supérieur. J'ai cependant quelque peine à croire que le radicalisme ait rêvé une démocratie de licenciés et de docteurs. Je me figure plutôt que par instruction intégrale il entend ce que nous autres, bonnes gens, nous appelons l'enseignement primaire supérieur : grammaire, arithmétique, éléments de géométrie, un peu d'histoire et de géographie. Le bagage est assez léger pour que tous puissent le porter. Quand FÉtat aura distribué cet enseignement au peuple, il aura rempli son devoir. Les hautes études, les humanités, l'érudition, les sciences pures sont plus ou moins suspectes d'aristocratie : nos démagogues en font bon marché; ils admet-

L EGAIA T E 1) A N S LE N S E 1 (j N E .M E X T . '-ÏJ

traient volontiers que TEtat s'en désintéressât, comme d'objets de luxe.

Yoilà le paradoxe poussé à l'absurde : d'ordinaire, il se présente sous une forme plus spécieuse. Le débat, tel qu'il est engagé aujourd'hui, porte surtout sur l'enseignement secondaire, qui seul intéresse la majorité de la classe moyenne. La bourgeoisie française veut l'égalité pour ses fils : elle entend que tous reçoivent une instruction uniforme. La difficulté est de savoir ce que sera cette instruction. Chacun a son idée : l'un tient pour les vers latins, l'autre pour la géographie; celuilà pour les langues mortes, celui-ci pour les langues vivantes. On discute dans les salons, dans les journaux; l'écho de ces discussions arrive jusqu'à l'Université, qui s'émeut: le Conseil supérieur de l'instruction puljliijuc délibère : le professeur de latin (Icniandt' qu'on ne retranche pas une heure au latin. le mathématicien démontre qu'il faut ajouter une heure aux mathématiques; chacun plaide p/'o domo , et, pour mettre tout le monde

•iG jj: pam adoxe de l égalité.

d'accord, on charge oncoro les programmes.

Nous tournons dans un cercle vicieux. La tâche de l'élève est devenue plus lourde par la variété des connaissances qu'on exige de lui; en même temps, la concurrence qui est partout, dans le monde des affaires, dans les professions libérales, à l'entrée des grandes écoles, force les jeunes gens à terminer leurs études classiques le plus tôt possible. Qu'arrive-t-il? L'enfant entre au lycée plus tôt qu'autrefois. Les études sont hâtives, fiévreuses. L'instruction — je ne dis pas l'éducation — est devenue la grande affaire des familles. Le père, la mère travaillent avec leurs fils : celui-là a quitté son bureau une heure plus tôt, pour corriger un thème; celle-ci a supprimé une visite, pour faire réciter les leçons. Il semble qu'un prix ou un accessit doivent décider de la carrière d'un homme. En vérité, on est tenté de se demander : Sommes-nous en France ou en Chine?

Chacun met son honneur à ce que ses fils soient élevés comme ceux du voisin. 11 semble

que dos jeunes o'ons destinés à des carrières iliverses ])ourraient recevoir une instruction différente; que la culture littéraire conviendrait mieux aux uns. la culture scientifique aux autres ; que le temps des études devrait varier suivant les cas. La majorité de la bourgeoisie n'entend pas de cette oreille : elle ne connaît que l'enseignement classique. Xe parlez pas de la variété des aptitudes : un bon père de famille croirait manquer à son premier devoir s'il ne soumettait pas tous ses fils au même régime universitaire. Direz-vous qu'une bonne moitié au moins des élèves perdent leur temps sur les bancs du lycée : on vous répondra que l'égalité le veut ainsi. En vain vous insisterez : « L'égalité n*a rien à voir ici: un enfant n'est pas inférieur à un autre parce qu'il a des aptitudes différentes; tel, qui est incapable d'un bon thème latin, deviendrait un sujet brillant si on le dirigeait vers les sciences; il y a plus d'une sorte d'intelligence, et l'une ne vaut pas moins que l'autre ; le point est que chacun fasse ce à quoi il est propre, et ap-

prenne à le bien faire. » On vous répétera : , « L'égalité I l'égalité avant tout! » L'enseignement classique est un lit de Procuste, où il faut, bon gré, mal gré, que l'enfant reste coucbé pendant dix ans de sa vie.

D'où vient ce beau zèle? Le goût des lettres est-il plus vif qu'autrefois, et la bourgeoisie française en masse s'est-elle prise d'un beau zèle pour la langue de Virgile? S'il en est ainsi, je me réjouis avec vous. Mais quoi! je regarde partout, et je vois qu'on lit M. Zola beaucoup plus que Virgile. Le moindre boutiquier retiré entend que son fils fasse ses humanités, et cependant jamais les humanités n'ont été moins en honneur. Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'on n'étudie plus pour étudier; que la majorité des pères de famille voient dans l'iniruction, non l'instruction même, mais le diplôme qui est au bout. Il faut que tout jeune homme soit bachelier; pourquoi? parce que son camarade l'est ou le sera. Et puis, le diplôme de bachelier est la clef qui ouvre la porte des administrations publiques : pour le

bourgeois, qui rêve de faire de son fils un fonctionnaire, ce point a bien son importance.

Il fut un temps où l'on allait au collège pour faire de bonnes études. Arrivé au terme, on se présentait tout naturellement au baccalauréat : si Ton était reçu, c'était tant mieux; refusé, cela n'empêchait pas d'être un honnête homme et un citoyen utile. Aujourd'hui, on ne voit que le but et on est pressé d'y toucher; interrogez les professeurs : ils vous diront que, pour les trois quarts des élèves, les classes de rhétorique et de philosophie ne sont plus qu'une préparation à l'examen. Si le candidat échoue, on l'enferme dans une de ces institutions qui fabriquent des bacheliers en dépit de Minerve. Enhn, un peu plus tôt, un peu plus tard, il réussit : ses parents estiment qu'il a bien employé son temps, et eux leur argent ; il se dépêche de vendre ses livres classiques au bouquiniste du coin ; il ne gardera rien de l'enseignement littéraire qu'il a reçu, rien (pic le dégoût des lettres. Peu importe; le voilà bachelier, c'est-à-dire l'égal de celui qui a fait

<«0 LI-: PATiADOXE I) K L ÉGALITÉ.

dos études sérieuses, l'égal du plus intellig-ent ou du plus ]al)orieux de ses camarades.

Les sociétés démocratiques ont pratiqué j 'égalité sous bien des formes; il était réservé à notre temps d'en découvrir une nouvelle : l'ésalité devant le baccalauréat .

L'unité d'éducation était possible dans une société aristocratique. Alors l'éducation était le privilège de ceux qui formaient la classe dirigeante. Prêtres, soldats ou magistrats, leur fonction sociale était de conduire les autres : il semblait naturel de les préparer, par une même culture, à une même destinée. Tout l'effort devait tendre à développer, cbez ces privilégiés, les facultés qui rendent l'bomme propre à commander. On ne pouvait trouver mieux, comme exercice de l'esprit, que létude de l'antiquité, la connaissance de l'histoire, l'exemple des grands hommes, en un mot les

L ÉGALITÉ DANS L ENSEIGNEMENT. Gl

lettres et la philosophie. Plus il y avait d'uuilé dans rédiication, plus il devait y eu avoir dans la classe dirigeante et par suite dans la nation tout entière.

Dans une démocratie, le point de vue est différent et le problème plus complexe. L'éducation n'est plus l'affaire d'une classe privilégiée; c'est l'atfaire de la République. Tout citoven a le droit et le devoir de recevoir un minimum d'instruction. Tant qu'il ne s'agit que de l'enseignement primaire, il est facile de s'entendre ; car les programmes ne peuvent varier que dans d'étroites limites. Il n'en est pas de même pour renseignement secondaire : ici, le plan d'études peut changer du tout au tout, suivant le point de vu(^ auquel on se place. Or cet enseignement est celui que reçoivent les futurs étudiants des facultés et des écoles spéciales, ceux qui se destinent an\ carrières libérales, ceux qui occuperont un jour les situations les plus importantes dans les affaires privées ou |)ubli<|ues. (-c ne sont plus seulement les lils de l;i l)0urg(M)i>;i(> niséc

62 LE PAKADOXE DE l'p;:GALITÉ.

qui vifuiieiit s'asseoir sur les bancs des lycées et des collèges : les enfants les plus pauvres peuvent y arriver, grâce aux bourses que les communes, les départements, l'Etat accordent aux meilleurs élèves de l'école primaire. La population universitaire augmente d'année en année. Et lorsque tout diffère entre les élèves, origine, éducation de famille, aptitudes individuelles, professions futures, faut-il donc tous les soumettre au même régime? Un même plan d'études convient-il à l'avocat et à l'officier, au médecin et au commerçant? Lorsque la diversité est partout autour de nous, l'unité est-elle possible dans les programmes d'enseignement?

L'idée d'un programme uni(|ue nous séduit à plus d'un point de vue. Tout d'abord, cette idée est simple, et par là elle répond à nos habitudes desprit. Elle a un air classique qui ne nous déplaît pas : nous nous rappelons qu'à Athènes tous les enfants recevaient la même éducation dans le^s gymnases publics. Elle flatte la passion égalitaire : dans les pro-

grammes, dans les diplômes, comme l'U t(jut(' chose, nous comprenons plus facilement l'éjiaiité que l'équivalence. Enlin, nous croyons (jii'il existe une certaine culture générale propre à former l'homme du monde ou, comme on disait au xvii^ siècle, l'honnête homme : or tout père de famille, toute mère surtout, voudrait que son fils fût cet homme-là. Ainsi, la tournure de notre esprit, notre état politique, nos mœurs, nos préjugés, tout nous conduit à légalité dans l'enseignement. Mais que sera cet enseignement égalitaire? Là, on soutient ([ue les lettres doivent être, comme par le passé, le fond de l'éducation nationale : ici, on répond (|ue \-d science gagne chaque jour en impoitance et en dignité, et qu'il est temps de lui donner dans les programmes la place (jui lui appartient : les bonnes raisons ne manquont ni d'un côté ni de l'autre.

Ecoute/ les partisans dv la ciilluri.' lilli'raire :

" Nous avons, disent-ils. l'expérience pour non-; l'enseiiinemenl classi«pie. [)endant trois

6i LE PARADOXE HE E ÉGALIIÉ.

siècles, a fait ses preuves. Les auteurs grecs et latins sont les premiers éducateurs que l'on connaisse. Il peut y avoir, dans les littératures modernes, des écrivains comparables aux anciens pour le génie, non pour la simplicité. L'enfant comprend un Achille, un Enée; il ne comprendrait pas un lïamlet. un Faust. Ceci est vrai surtout pour nous autres Latins, héritiers directs de la Grèce et de Rome : en étudiant les auteurs classiques, nous apprenons à connaître nos ancêtres; c'est nos idées, nos sontinicnts. notre race, notre génie tout entier que nous retrouvons en eux. A leur école, nous nous habituons à parler et à écrire correctement notre langue : le meilleur exercice de grammaire française, c'est encore un thème laliu: la meilleure leçon de style, une version l.itiiic L'antiquité est une souveraine maîtresse de goût, de modération, de sagesse, de bon sens. Ses orateurs nous enseignent l'amour de la patrie : ses historiens, le respect de la vérité ; ses poètes tragiques, la dignité et la grandeur i|i' riioinine: ses ])liilosoj)hes. le mé|)ris de la

L EGALITE DANS L EN'SEKiXEMENT. <io.

mort. Plus les intérêts matériels tiennent de place dans notre société, plus il convient que la jeunesse soit élevée dans un monde idéal où régnent la raison et la justice. Homère, Sophocle, Virgile, Cicéron, Tacite, ne nous apprennent pas seulement à bien écrire : ils nous apprennent à bien penser, à bien agir; ils forment d'honnêtes gens et de bons citoyens. »

Les partisans de la culture scientifique prennent la parole :

u II importe, disent-ils, de connaître le passé, mais il importe d'abord de connaître le présent. Celui qui aura vécu pendant dix ans avec les héros de la Grèce et de Rome risquera fort d'être un étranger dans son temps et son pays. Il ne saura rien de la science, et la science est aujourd'hui partout. C'est peu dire qu'elle a transformé l'industrie : elle a changé la philosophie, la politique, les ma^'urs. les rapports sociaux: l'esprit scientihque a pénétré dans l'histoire, dans l'érudition, jusque dans la littérature. La science réclame mainteiuinl son droit de cité dans renseignomenl. KJIc scia.

66 Li: PAU ATiOXE dp: L EGALITE.

entre des mains habiles, un merveilleux instrument pédagogique : la déduction géométrique est la meilleure école de raisonnement; la physique, la chimie enseignent les règles de l'observation et de l'expérience; l'érève. dans un cours complet d'études scientifiques, se familiarisera successivement avec toutes les méthodes de l'esprit humain. Au point de vue moral, l'idée de rapports constants, de lois nécessaires le mettra à l'abri du scepticisme, dont ne préserve pas toujours la culture littéraire. Au point de vue social, en se rappelant combien les transformations sont lentes et régulières dans la nature, il se défendra des exagérations et des impatiences. La culture scientifique donne l'exactitude, la précision, l'habitude de s'incliner devant ce qui est nécessaire, le goût de la recherche désintéressée, le culte et la passion de la vérité : il n'est pas pour l'esprit de plus forte discipline. »

On s'aperçoit tout de suite que ceux qui soutiennent l'une ou l'autre thèse ne se placent pas au rurmc |H)int de vue. Les mettre d'accord est

difficile ; mais pourquoi n'aurions-nous pas deux systèmes d'enseignement équivalents, l'un où les lettres tiendraient la première place, l'autre où ce seraient les sciences ? Les pères de famille choisiraient ; chacun se déciderait suivant ses préférences personnelles, suivant les aptitudes de ses enfants . Rien de plus simple , si le paradoxe de l'égalité n'était ici comme il est partout. Le commerçant ou l'ingénieur dit : « Je ne veux pas que mon fils soit élevé autrement que celui du médecin ou du magistrat. » Il semble que tout ce qui s'écarte du type convenu soit inférieur par quelque côté ; nous avons peine à admettre que deux enseignements différents puissent avoir la même valeur.

Les uns tiennent pour les lettres, les autres pour les sciences ; mais tous sont d'accord sur ce point : l'unité d'enseignement. La conséquence est un plan d'études qui donne satisfaction, à la fois, aux partisans de la culture littéraire et à ceux de la culture scientifique. C'est dans cet esprit que la réforme universitaire de 1880 a été conçue : donner beaucoup

6S 1,E FAnAltnXK I) K L EfiALITK.

aux sciences, sans rien enlever aux lettres. Les nouveaux programmes semblent avoir été préparés pour Pic de la Mirandole. On a découvert que nos pères, que nous-mêmes n'avions pas appris le français comme il convient : on a multiplié les exercices de grammaire et de philologie comparée. Il a été décidé que la nouvelle génération saurait autant de latin et de grec que ses aînées, tout en consacrant moins de temps au grec et au latin. L'étude des langues vivantes commence dès la huilirme : que dis-je ! on épèle déjà l'anglais ou l'allemand dans la classe préparatoire. La géographie a une large place : rien déplus naturel, puisqu'il est entendu, depuis quinze ans, que c'est elle qui fait gagner les batailles. L'histoire se présente avec un appareil d'érudition qui semble avoir été emprunté de l'autre côté du Rhin. Les sciences positives sont au grand complet : arithmétique, géométrie, algèbre, cosmographie, géologie, minéralogie, botanique, anatomie, physiologie, rien n'y manque. Dans les classes élémentaires, on enseigne la

morale civique ; en philosophie, c'est l'économie politique. Les beaux-arts n'ont pas été oubliés, et le dessin est obligatoire. Bref, les programmes sont une véritable encyclopédie. mais je crains que Tencyclopédie ne soit que dans les programmes. Pauvres enfants, victimes de l'égalité, que d'heures vous emploieriez plus utilement à jouer aux barres î Jeu appelle non pas aux maîtres, car chacun me répondrait que la matière de son enseignement est utile entre toutes; j'en appelle aux pères qui font, comme moi, le métier de répétiteur, et je leur demande si quelquefois la tache n'est pas un peu lourde.

On a voulu, par une singulière apphcalioii (le l'égalité, faire une place à tous les ordres de connaissance. Le travail qu'on im])ose à l'écolier n'est pas plus considérable ([u'autrefois, mais ce travail est répai'ti sur un J)i('u plus grand nombre de matières : or, s'il est vrai que la variété des occupations peut r('|M)scr l'esprit, il n'est pas moins ccM'tain ([\n\ poussée trop loin, elle devicnl une cause de ialigue.

Pour l'enfant surtout, passer constamment d'une étude à une autre, être soumis à une série d'entraînements dans les directions les plus opposées, c'est faire une dépense de force en pure perte. Il n'a pas le temps de fixer son esprit : il commençait à peine de s'intéresser à une leçon^ que déjà une autre leçon Tappelle. Parmi tant de matières qui figurent au programme, il ne peut s'attacher à aucune. Il va, il court, il effleure un sujet, il feuillette un livre : il voit beaucoup de choses en surface, aucune en profondeur. Les maîtres de la pédagogie ont répété à l'envi qu'on est au collège non pas tant pour apprendre que pour apprendre à apprendre : si c'est là le but de l'éducation, j'ose dire qu'il est manqué. Il est vrai que l'égalité est sauve : nos fils, quelles que soient leurs aptitudes, à quelque profession que nous les destinions, sont élevés de même. Mais on peut se demander si, dans cette éducation de touche-à-tout, ils auront appris ce qui est indispensable dans toutes les professions sans exception : l'efl'ortsuivi, le travail soutenu.

Par cet enseignement égaiitaire. a-t-on du moins contenté tout le monde? Il se trouve qu'on n'a contenté personne. Les lettrés se plaignent que le niveau des études classiques ait baissé ; ils regrettent les exercices littéraires d'autrefois. Les savants sont d'avis que la partie scientifique des programmes manque de suite ; ils font remarquer qu'une même science reparaît dans les études à deux ou trois ans d'intervalle et que l'élève a eu le temps de tout oublier. Les utilitaires se mettent de la partie : ils font plus de bruit, à eux seuls, que savants et lettrés ensemble. Ils dénoncent les bumanités comme un luxe inutile : les sciences pures ne trouvent pas grâce devant eux : ils entendent que tout enseignement ait un caractère pratique. « L'éducation, disent-ils, doit être une préparation à la vie réelle ; or nous ne vivons pas dans le monde de la fantaisie littéraire ou de la spécu-

lation scientifique. Aujourd'hui, l'industrie, 1(î commerce font non seulement la fortune des individus, mais la grandeur des peuples. C'est sur le terrain économique que se livrent les batailles décisives ; c'est là qu'il faut vaincre à tout prix. Dans la lutte pour la vie, le discours latin elle calcul iniinitésimal sont d'un maigre secours. Ce qu'il faut à nos iils, c'est des connaissances positives qui les mettent à même d'exercer une profession, de faire leur chemin dans le monde. Les études de luxe ne sont pas à leur jjlace dans une démocratie. Américanisons l'instruction. Pour l'enfant comme pour l'homme, le temps est de l'argent. »

On reconnaît à ce langage le pai'adoxe de l'égalité. Il faut que renseignement soit le même pour tous, et cet enseignement sera celui qui convient au plus grand nombre. Toujours, en éducation comme en politique, la majorité écrasant la minorité. En fait d'études littéraires, on nous permettra le thème anglais ou le thème allemand, parce que les langues vivantes sont utiles au manufacturier et au né-

L ÉGALITÉ DANS L ENSEIGNEMENT. t'ô

gociant. On nous enseignera les sciences, à la condition de ne pas trop insister sur la partie théorique ; maison s'étendra avec complaisance sur les applications de la mécanique et de la chimie. La géographie aura une place d'honneur : elle esta la mode; à force d'y incorporer des fragments d'ethnographie, d'anthropologie, d'archéologie, d'histoire, de droit comparé, on a lini par se persuader qu'elle est la science des sciences: elle tiendra peut-être la place de la philosophie, dans les programmes de l'avenir. Quoi encore? On nous passera quelques classiques français; mais n'en demandons pas davantage. Surtout, pas de latin ! C'est là ce qui divise la société en deux camps : on dit aujourd'hui la question du latin comme on dit la question d'Orient. 11 semhle à quelques-uns que l'œuvre de la révolution ne sera pas achevée tant que le latin restera dehout : c'est une dernière bastille à renverser. Pounjuoi tout ce hruit? L'un a du goût pour la géographie, Tautre en a pour le latin : (|ue Ig\is gardent leur opinion, et (|ue chacun élève ses tils à sa

î^iiise. Non, il v aurait là une inégalité trop llagrantc : plus de latin, ou le latin pour tous !

Jusqu'à ces derniers temps, la citadelle du latin s'était bien défendue : elle n'était attaquée, il est vrai, que par des troupes sans cohésion, combattant sous des drapeaux différents. Maintenant, les assaillants ont trouvé un chef habile entre tous, et sous sa direction ils tentent FetTort suprême. Quel est ce chef? Ancien élève de l'Ecole normale, ancien professeur de l'Université, M. Raoul Frary a pris à l'ennemi ses propres armes. 11 parle en lettré, pour démontrer l'inutilité des lettres. Il critique l'enseignement classique, et tout est classique chez lui, le plan, la méthode, le style. Je dis en fermant son livre : « Si les humanités doivent former beaucoup d'hommes comme celuilà. il faut à tout prix conserver les humanités. »

Yoilà le chef: que sont les soldats ? Derrière M. Frary, qui a critiqué avec raison certains abus de l'éducation universitaire et qui me paraît avoir demandé le plus pour obtenir le

moins, derrière M. Frary, dis-je, je vois la démocratie niveleiise qui monte à l'assaut du latin comme de tout ce qui peut maintenir une distinction quelconque. Croyez-vous que s'il ne s'agissait vraiment que de Virgile et d'Horace, on mît tant de passion à les combattre? Pour moi. je laisserais volontiers à d'autres le soin de les défendre. Mais le latin n'est ici qu'une formule pour représenter toute éducation supérieure à la moyenne : l'attaque, dirigée aujourd'hui contre la culture littéraire, serait aussi bien dirigée demain contre la culture scientifique; car ce qu'on poursuit, au fond, ce n'est pas le triomphe de tel système d'instruction sur tel autre, c'est l'égalité d'instruction. On ne dit pas : « Je ne veux point que mon fils apprenne le latin » ; on dit : <' Il faut supprimer renseignement du latin, mais tant qu'il sera enseigné, mon lils l'apprendra comme les autres. » Ce qu'on redoute, c'est de voir se former une aristocratie intellectuelle. L'esprit égalitaire veut passer son niveau sur l'éducation comme sur le reste. Il y a une ré-

gion supérieure, dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie, une sorte de patrie idéale qui ne s'ouvre pas à tous : il suffit pour qu'elle soit suspecte. Le même programme doit convenir à toutes les intelligences, c'est-à-dire à la majorité des intelligences : silence à la minorité ! Laissez faire la passion de l'égalité : le lycée classique deviendra un collège professionnel, le collège professionnel deviendra une école d'apprentissage. On a reproché à notre vieille Université de former un peuple de rhéteurs : quand nous aurons un peuple de contre-maîtres, en seronsnous plus forts et plus libres ?

On parle pour ou contre le latin, on discute le meilleur système d'enseignement pour les élèves de nos lycées et de nos collèges : la (juestion est insoluble, parce qu'elle est mal posée. Si quelqu'un disait : « Tous nos enfants doivent être musiciens, » on crierait à l'absurde; est-il beaucoup moins absurde de dire, comme on le fait aujourd'hui : « Tous doivent être bacheliers? » Cependant, ce même père

de famille qui convient volontiers que son fils n'a pas l'oreille juste, n'admettra à aucun prix qu'il ne soit pas né pour le thème latin ou la version grecque. Il faut, sous peine de déchoir, avoir fait les mêmes études que la moyenne de ses contemporains. Le haccalauréat est un mandarinat, et chacun veut être mandarin.

La vérité est que toutes les intelligences ne sont pas également propres à recevoir avec fruit la culture classique ; mais cette vérité nous choque. L'instinct égalitaire qui est en nous proteste : << Suis-je donc moins intelligent que mon voisin ? — Eh ! non, tu n'es pas moins intelliaent, mais ton intellisrence est différente de la sienne. » Etre lettré est une spécialité, comme d'être musicien, peintre ou mathématicien. Ces spécialitésne sont pas égales, mais elles peuvent être é([uivalentes : tout dépend du mérite de l'homme. D'une manière générale, vous ne pouvez pas plus dire qu'un artiste est supérieur ou inférieur à un savnnl. que vous ne pouvez dire qu'un liêtre est supé-

rieur ou inférieur à un chêne : ils sont seulement différents. L'éducation idéale aurait des formes assez variées, des cadres assez mobiles, pour que toutes les aptitudes pussent s'y développer librement : au contraire, quand nous soumettons au même régime les intelligences les plus diverses, il y a de toute nécessité des forces mal dirigées, c'est-à-dire des forces perdues.

Posons la question autrement. Ne disons plus : (( Faut-il que la jeunesse tout entière apprenne le latin? » mais : « Faut-il enseigner le latin à une partie de la jeunesse? » La réponse n'est pas douteuse, si l'on admet qu'un grand peuple a besoin de lettrés, d'historiens, d'érudits, de légistes, tout comme il a besoin de savants, d'agriculteurs, de commerçants, de manufacturiers. La variété des aptitudes a pour conséquence la variété des programmes : s'il est déplorable qu'un enfant soit condamné, au nom de l'égalité, à dix ans d'études pour lesquelles il n'a aucun goût, il serait aussi déplorable que celui qui peut tirer profit de ces

L Eli A LITE DANS f. E N S EKV N E ME NT. 79

études en fût privé. Le paradoxe est le même de vouloir supprimer l'enseignement classique ou d'en vouloir faire la règle commune. On entend singulièrement F égalité quand on impose le latin à celui qui était fait pour les sciences, ou la géométrie à celui qui était fait pour les lettres; puisqu'en forçant l'écolier à une étude contraire à ses aptitudes, on le met dans une situation d'infériorité vis-à-vis de ses camarades. Le principe de la division du travail est applicable en éducation comme en industrie : la besogne risque d'être mal faite si tous font la même besogne; ce qui est désirable, c'est que l'enfant, comme l'homme, trouve le meilleur emploi de ses facultés. Nous ne demandons pas qu'on fasse de nos fils des encyclopédistes, nous demandons que chacun soit placé dans les conditions les plus favorables pour donner tout ce qui est en lui : c'est l'intérêt de la société comme de l'individu.

SI) J.E PAU ATM» \i; Jii; 1> Ki.MAli:.

Il y a dans les clioses iiiio raison cachre, qui Huit (jLielquefois par avoir raison. Plus d'un, parmi les novateurs, reconnaît déjà les dangei^ d'une éducation égalitaire où, sous prétexte d'apprendre tout, on finirait par ne rien apprendre. Plus d'un, parmi ceux qui veulent sauver l'enseignement classique, est persuadé que le seul moyen serait d'instituer à côté un enseignement différent. La probabilité est que, dans un avenir proctiain. nous serons témoins d'une profonde réforme universitaire.

Il devient cbaque jour plus évident qu'à moins de surcharger les programmes, à moins d'exiger de l'enfant un travail hors de proportion avec ses forces intellectuelles et physiques, il faut choisir : celui qui veut faire ses humanités comme on l'entendait jadis, doit se contenter de connaissances scientifiques élémentaires ; celui, au contraire, qui veul recevoir

une culture scientifique un peu étendue, étudier à fond une ou deux langues vivantes, doit renoncer au grec et au latin. De là. nécessité d'avoir deux types d'enseignement distincts. On a pu croire un instant, l'an dernier, que cette idée allait être réalisée. Une revision des programmes avait été annoncée ; on s'attendait à quelque nouveauté : tout s'est borné à restaurer l'enseignement spécial, créé il y a vingt ans par M. Duruy et qui était en train de mourir d'anémie.

C'est l'honneur de M. Duruy d'avoir compris qu'un seul type d'enseignement ne peut plus convenir à notre société démocrati([ue. et, étant ministre, d'avoir organisé un enseignement nouveau à coté de renseignomeiit classique; mais l'idée, juste en elle-même, a été appliquée dans des conditions singulièrement précaires. Dès l'origine, l'enseignement spécial a été placé dans un étal d'infériorité marqué. Les études ne sauraient être considérées comme équivalentes aux anciennes études:

une partie des maîtres, quel ([ue -"il d'ailleui--

Jour iiiérito personnel, n'ont pas les mêmes grades qne leurs collègues des lettres ou des sciences; enfin, le nouvel enseignement, installé dans les lycées comme une sorte d'annexé, a été vu d'un mauvais œil par la plupart des professeurs et des élèves, et il est devenu, sauf d'honorables exceptions, le refuge des fruits secs du latin. On a essayé de lui donner (]iit'l([iie prestige par linstitution d'un baccalaur«''at spécial: mais, tandis que l'ancien baccalauréat ouvre toutes les portes à deux battants, le nouveau en entre-bâille à peine quel((ues-unes. Ainsi, par le dipbune comme j)ai' les programmes, l'enseignement spécial a g;n'(l('' son caractère (rinféiMoi-ilé : il est anjourdlini ce ([u'il l'init hier, une sorte de bâtard du lycée et de lécole primaire.

Voyons les choses de ])lus haut : reconnais sons enfin que de futurs ingénieurs, administrateurs, manufacturiers, négociants, ont le droit de demandi^r ({u'on organise pour eux un système différent du système classique, mais non intV'rieur. C/e-t ain-i que lii question n v\r

L É(. AJ.irÉ JtA.XS L K.NSElr, NE.Mt.NT. 83

posée par M. Charles Bigot, dans un livre auquel il faudra revenir le jour où l'on se décidera à une réforme sérieuse des programmes. Deux enseignements placés sur le même rang, renseignement secondaire classique et l'enseignement secondaire /)Y/?zçf/2.s, telle est la solution de M. Bigot : d'une part, les lettre>, les humanités dans le sens le plus large du mot ; d'autre part, les sciences, les langues vivantes, une forte cultiue littéraire française. La même organisation, la même discipline dans les lycées de Tun et de l'autre type. Des professenrs ayant les mêmes grades universitaires et pouvant passer d'un enseignement à l'autre. Ainsi, les familles, les élèves s'habitueraient peu à peu à l'idée (|ue deux systèmes d'enseigneinciil peuvent être équivalents sans être égaux.

Deux types d'éducation, c'est (juelque chose : un jour vi(Mî(h'a peut-être où l'un trouvera ([uc c'est [M'u. .le comprends que TKtal lU' >ainail varier ses programmes à l'iulini. mais l'J-^tat n'est pas tout. Nous naurons vraiment les mœurs de la démocratie ([ue lorsijue 1 es[)rit

d'initiative se sera développé en France comme en Amérique ou en Suisse. Alors, ce que l'Etat ne peut faire, nous le ferons nous-mêmes. Les groupes sociaux, les villes, les départements fonderont des lycées ou des collèges : entre le programme classique et le programme français, il y a place pour plus d'un programme intermédiaire. L'enseignement professionnel, qui est dans l'enfance, sera organisé sous le patronage et la direction des chefs d'industrie, des grandes sociétés, des corporations ouvrières, des chambres de commerce. Quelle que soit la variété des programmes, elle ne dépassera jamais la variété des intelligences.

Et le baccalauréat, que deviendra-t-il le jour où toute la jeunesse française ne sera plus coulée dans le même moule? Il faut bien se préoccuper de ce fameux parchemin, puisque aussi bien c'est l'idée fixe de la majorité des pères de famille : ceux qui, dans le fond de leur cœur, rêvent l'abolition du baccalauréat sont souvent les plus entêtés à faire de leurs hls des bacheliers. Le baccalauréat est la forme

L EGALITE DANS L ENSEIGNEMENT. Sri

littéraire du paradoxe de Tégalité. Quand le bourgeois dit : « Plus de bacheliers, ou tous bacheliers! » il raisonne tout de même que l'ouvrier : « Plus de patrons, ou tous patrons ! » Supprimera-t-on le baccalauréat, comme le voudraient les radicaux de la pédagogie? C'est la solution la plus simple, mais ce n'est peutêtre pas la plus sage : pourquoi toujours supprimer, quand il est souvent si facile d'améliorer? C'est ici le cas. Tout le mal vient de ce que le baccalauréat est la condition d'admission dans les grandes écoles, dans les administrations publiques : cessez d'exiger le diplôme de bachelier dans un cas comme dans l'autre; instituez des examens à l'entrée des administrations et des écoles; vous aurez autant de garanties pour le recrutement des étudiants et des fonctionnaires, et l'élève, pendant dix ans de lycée, ne verra plus au-dessus de sa tête cette épée de Damoclès qui l'hypnotise. Alors le baccalauréat sera vraiment ce qu'il doit être, le couronnement de l'enseignement secondaire, l'attestation que l'élève a fait avec

Sfi LE PARADOXE J>E L ÉdAETTÉ.

fruit certaines études et a subi avec honueur certaines épreuves; alors l'enseignement classique sera débarrassé des non-valeurs; alors un père intelligent se préoccupera, non d'élever son fils comme les autres, mais de l'élever comme il convient à son caractère et à ses aptitudes : l'éducation publique, les familles, les maîtres, les élèves, tout le monde y gagnera. Je fais quelquefois de beaux rêves pour mon pays : un de mes rêves favoris est que nous renoncions enfin à cbercher le vrai dans la simplicité et l'uniformité. Dans une aristocratie, un petit nombre d'individus forment le pays légal ; dans une démocratie, le pays légal c'est tout le monde : plus les forces qui sont en jeu sont nombreuses, plus il y a de diversité entre elles ; si l'on veut que toutes produisent un effet utile, la première condition est de ne pas toutes les diriger dans le même sens. Le problème en mécanique sociale, comme en mécanique industrielle, est de réduire la perte de force au minimum possible : c'est l'idéal de toute société, et d'une société démocratique

L i:(;alitk dans l ENsi:i(i\E3ri:NT. S7

plus que (le toute autre. Si nous voulons en approcher, ayons le courage de répudier l'unité d'enseignement; acceptons, une fois pour toutes, la variété des étiules comme la variété des fond ions.

Lorsqu'on pousse dans leurs derniers retranchements les partisans de l'égalité d'enseignement : (' Il importe, disent-ils, que tous les Français aient certaines idées et certains principes communs; si vous voulez maintenir l'unité de la nation, ne touchez pas à l'unité de l'enseignement. » Yoilà le thème : on voit tout de suite les développements; il est facile, moyennant quelques lieux communs d'histoire et de morale, de parler une heure ou deux suj' ce sujet. Mais quels sont donc ces idées, ces principes communs à tous les Français? Je serais curieux, je l'avoue, de les connaîti-e. FI tout d'ahord,j(^ l'emarque qu'il n'y a l'ieii de commun enti'c l'élève du Ivcéc oi l'élève de

l'école primaire : ils parlent, au propre comme au figuré, deux langues absolument dilï'érentes. Cette prétendue communauté d'idées, de principes, existe-t-elle du moins entre ceux qui ont fait les mêmes études? Voici deux hommes qui ont passé dix ans au lycée : ce qui fait le charme de l'un fait l'ennui de l'autre; celui-là goûte la littérature classique, et pour celui-ci elle a un parfum de vieux pensum ; parlez philosophie, morale, beaux-arts, politique, ils ne s'entendront sur rien. Quand deux camarades de collège se retrouvent dans le monde, la vie a façonné chacun dans un moule différent; après s'être serré la main et avoir rappelé quelques souvenirs d'enfance, ils ne savent que se dire. Ils se sont assis sur les mêmes bancs, ils ont écouté les mêmes leçons : qu'ont-ils de commun? Tout au plus que si l'un cite un vers d'Horace, l'autre quelquefois achève la citation. Faut-il faire tant de bruit de l'unité de l'enseignement, quand le résultat est si misérable?

Si vous voulez l'unité morale, je la veux

L ÉGALITÉ T>ÂNS L E>'S EITt^EMENT. 89

comme vous : mais elle n'est pas affaire de programme. Il la faut demander à Téducation, dans le sens le plus complet du mot, à l'éducation du corps comme de l'esprit. Nous nous complaisons aux souvenirs classiques, nous avons sans cesse aux lèvres les Grecs et les Romains; rappelons-nous l'importance qu'ils donnaient aux exercices physiques dans l'éducation nationale, et prenons modèle sur eux. Relevons la gymnastique du dédain oii elle a été tenue jusqu'ici : habituons-nous à la regarder comme une ries parties essentielles de l'éducation, si nous voulons former une génération robuste pour le travail et pour la défense. Dans la gymnastique, donnons la première place à l'élément militaire. Renonçons aux bataillons scolaires paradant dans les rues cb' la ville, pour instituer des exercices sérieux dans l'intérieur de l'école ou du lycée. Qu'un sous-officier ou un officier, selon l'importance de l'établissement, ait la direction non seulement de la partie militaire, mais de toute l'éducation physique. Que tout tende au même

00 LK PARAFiOXE D E L ÉGALITÉ.

but : donner à nos enfants l'idée de Tordre, de la discipline.

L'éducation morale peut être la même à tous les degrés de l'enseignement. Je voudrais que chaque maître de l'enfance ou de la jeunesse, depuis l'instituteur de village jusqu'au professeui' de rhétorique, se dît en montant en chaire : « J'enseigne le français, le latin, le grec, l'histoire, mais c'est la moindre partie de ma tâche; je suis, avant tout, un professeur de patriotisme et de morale. » Je voudrais qu'on s'occupât moins d'orner l'esprit, et davantage de former le caractère. Les idées, les principes servent souvent de peu pour rapprocher les hommes : ce qui fait vraiment Funité morale, dans la vie publique comme dans la vie privée, c'est la communauté de sentiments. Cette unité que vous rêvez dans les programmes, je la rêverais dans le cœur des maîtres et des élèves. Que nos fils sachent le latin ou l'ignorent, qu'ils aient été au lycée ou à l'école primaire, peu importe, si tous ont le sentiment (le leur dignité et l'anioui' de huir pavs.

LE SERVICE DE TROIS ANS

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