CHAPITRE XI
Juntes de gouverneinent. — Alonzo. — Lopez. — Congrès de 1842. — Drapeau paraguayen. — Portrait du nouveau président. — Démêlés avec la confédération Argentine, le Brésil, les États-Unis, TAngleterre et la France. — Ambassade du fils de Lopez. — Malheureuse tentative de colonisation. — Envoi fait à Texposition universelle de Paris (1855). — Mœurs des habitants du Paraguay. — Administration et mort de Lopez (1865). — Ses successeurs. — Témoignage du baron de Rasse. — Conclusion de Tétude sur le Paraguay*
Quand il n'est plus possible de douter de la mort de Francia, les commandants des casernes se réunissent sur rinvitation du secrétaire de la dictature ; en Tabsence du testament, ils se considèrent comme les héritiers d'un despote qui les a toujours comblés de faveurs intéressées; ils doublent les postes des prisons et se constituent en junte suprême. Patinos cherche à se concilier les suffrages , et travaille à devenir le mattre du pays ; mais son ambition est démasquée ; il est arrêté et se pend dans la chambre où il est retenu captif, ne trouvant dans sa conscience bourrelée de remords ni le
courage nécessaire pour supporter l'adversité , ni la volonté généreuse d'expier ses fautes.
La junte rend à la liberté de nombreux détenus politiques; malheureusement cette mesure réparatrice reste isolée, n'est suivie d'aucune autre décision louable, et la junte ne vise qu'à satisfaire ses intérêts personnels ; maîtresse du trésor public, que Francia avait eu soin de remplir avec une persévérante intégrité, elle y puise à pleines mains pour contenter ses passions ou ses caprices; elle ne se décida pas même à donner au reste de l'armée une part dans la fortune qu'elle s'attribue ; de là des jalousies ardentes, des convoitises qui ne sont pas assouvies, et des inimitiés qui aspirent à la vengeance.
Aussi, quelques mois plus tard (janvier 1841), la junte était renversée et remplacée par une nouvelle commission ; celle-ci ne vécut que quinze jours ; puis ses membres furent emprisonnés comme leurs prédécesseurs : c'était la peine du talion. Le chef des nouveaux dépositaires du pouvoir, Alonzo, prend le titre de commandant général des troupes , et s'adjoint comme secrétaire Carlos- Antonio Lopez. Au milieu de tous ces changements, les habitants de là ville restent patients et résignés. Il semble que ce qui se passe ne les regarde pas , et qu'ils n'ont aucune préférence à exprimer sous ce prétendu régime de liberté. A un signal convenu, avertis par le bruit du canon, ils se réunissent sur la place» du palais pour entendre proclamer les décisions prises par la faction victorieuse de la troupe , et toujours ils se soumettent aux décrets qui leur sont notifiés.
Lopez , qui va devenir le grand personnage du Paraguay, est un jurisconsulte allié à une famille honorable et nombreuse de l'Assomption. Ambitieux et adroit,
il assiste à toutes les conférences des chefs qui ont le pouvoir, les seconde efficacement et gagne leur confiance y pendant que ses amis préparent Topinion en sa faveur.
En mars 1841 , cinq cents députés s^assemblent et le choisissent pour leur président. Sur sa proposition ils décident que le futur gouvernement se composera de deux consuls. Lopez est désigné le premier, et Alonzo le second. Les nouveaux mattres du Paraguay se mettent à Tœuvre et prennent plusieurs mesures équitables ; ils ouvrent les portes du pays aux étrangers qui veulent en sortir^ et que Francia retenait arbitrairement depuis des années au mépris des plus évidentes notions du droit des gens; ils établissent aussi des relations amicales avec les États voisins. Mais bientôt Lopez devient, aux yeux de tous, Thomme important. Alonzo, dépourvu d'ambition, reconnatt la supériorité de son collègue, le laisse agir et s'efface. Doué d'une rare activité, le premier consul réforme la police, source de tant de vexations et d'iniquités sous l'influence du dictateur; il réorganise l'administration de la justice, à peu près supprimée par Francia, institue les juges de paix, un juge d'appel, un juge des causes criminelles; il détermine la procédure, la hiérarchie, les attributions, et il adjoint au magistrat chargé du criminel deux citoyens tirés au sort parmi des noms choisis à l'avance ; mais dans peu de bourgades on trouve des individus capables de remplir les nouvelles fonctions.
De nombreuses réclamations surgissent à l'endroit des confiscations ordonnées par le tyran dont on est délivré ; quelques faibles dédommagements sont accordés; les maisons qui ne sont pas aliénées sont restituées à leurs propriétaires.
Les mesures relatives au nouveau congrès s'appliquent
par rintôrmédiaire des juges de paix; ce sont eux qui guident les électeurs et indiquent les choix à faire pour obtenir le nombre de députés affecté à chaque district. Pour être éligible , il faut posséder une propriété quelconque et savoir signer son nom ; mais la députation n'est pas recherchée ; la plupart des candidats possibles ont à peine de quoi se vôtir convenablement , et payer pour eux et leur cheval les frais d'auberge à TÂssomption ; le plus souvent ils ne savent pas l'espagnol , qui est la langue officielle; aussi ne font-ils pas de discours; leur rôle se borne presque toujours à sanctionner les résolutions du gouvernement et à donner des signatures, opération laborieuse qui dure plusieurs jours.
En 1842, quatre cents députés, dont la réunion porte le nom pompeux de congrès souverain, général , extraordinaire, s'assemblent pour sanctionner Pacte d'indépendance du Paraguay et la modification du pavillon national.
Désormais le drapeau paraguayen sera tricolore , rouge en haut, bleu en bas, blanc au milieu, les couleurs étant disposées perpendiculairement. Les armes seront : d'argent au léopard de gueules, accroupi sur une terrasse de sinople, à la pique de sable derrière le léopard, sommée d'un bonnet de liberté rayonnant de gueules. Devise : Indépendance ou mort, paix et justice.
En 1844, Lopez veut réunir de nouveau les représentants du pays pour leur demander l'approbation d'une loi qui règle la constitution politique du Paraguay.
La nouvelle charte décide qu'en tômps ordinaire le congrès national se composera de deux cents députés ; ce seront des propriétaires pleins de patriotisme. Il s'assemblera tous les cinq ans, choisira son bureau.
déclarera la guerre, votera les recettes, les dépenses, et vérifiera les comptes de TÉtat.
Le pays sera gouverné par un président âgé d'au moins quarante -cinq ans, intelligent, moral, et posédant un capital d'au moins quarante- quatre mille francs. En cas d'invasion, d'émeute, et toutes les fois que cela est nécessaire au maintien de la tranquillité publique, il jouit d'une autorité absolue; en l'absence du congrès, il reste seul juge des circonstances qui lui confèrent ce pouvoir illimité, et en tout temps c'est en quelque sorte un souverain dont la puissance dépourvue de contrôle sérieux ne connatt pas de bornes.
La séparation des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire, établie en principe, n'est guère qu'une fiction, puisque le président peut concentrer toutes les attributions dans ses mains , chaque fois que les événements lui paraissent de nature & autoriser cette concentration.
Dès que la constitution fut votée, on se hftta de l'appliquer. Lopez, qui l'avait préparée dans l'espoir d'en tirer profit, fut élu président de la république pour dix ans, avec un traitement de huit mille piastres, le titre d'Excellence, les prérogatives, l'uniforme de capitaine général , le droit de se choisir des aides de camp et celui de s'entourer d'une garde composée de soixante -quinze hommes. C'est ainsi qu'on vit une fois de plus les formes démocratiques mises au service de l'absolutisme et employées à satisfaire une ambition personnelle.
M. ûemersay, qui obtint plusieurs audiences d'Antonio Lopez , en trace le portrait suivant.
« Le président touche à la cinquantaine. A cet âge encore peu avancé, une obésité précoce déforme ses traits et alourdit sa démarche. Une taille moyenne, un
front médiocrement élevé, des joues larges un peu pendantes , une abondante chevelure , des sourcils habituellement contractés, des lèvres minces plissées par un sourire habituel , Téloignent du type espagnol , et dénotent en même temps Thomme satisfait de lui-même, qui commande avec hauteur, et dont la volonté fait loi pour ceux qui rapprochent. Il parle avec facilité et beaucoup; mais il parle par sentences, et en orateur peu habitué à être contredit.
« Parvenu au rang suprême au milieu de la vie , à un ftge où la pratique des affaires et la triste expérience des hommes ont détruit bien des illusions généreuses, il semble avant tout dominé par un amour çxcessif du pouvoir, par le souci de le perpétuer dans sa personne ou dans les siens. A juger sans trop de sévérité certains actes de sa politique, on serait tenté de croire qu'il fait passer l'intérêt de sa famille avant celui de son pays.
<K Lopez ne manque pas d'instruction; mais cette instructicm , puisée dans les livres , et que n'ont contrôlée ni la fréquentation d'hommes instruits, ni l'habitude du monde , l'entratne à des appréciations exagérées, trop absolues, presque injustes.
« Le défaut de relations sociales , en le conduisant à s^attacher à la lettre plutôt qu'à l'esprit des livres nombreux qu'il a lus , l'a privé du môme coup de cette politesse de formes et de manières dt)nt l'absence , toujours choquante, devient impardonnable chez les dépositaires de l'autorité souveraine. Le président, habitué à voir ses administrés plier, ou, pour mieux dire, ramper à sa voix , affranchi de toute contrainte , a dû parattre étrange , presque grossier , à des diplomates et à des voyageurs façonnés au langage policé de la société européenne. »
Investi d'une immense influence) le président s'en bert pour continuer les réformes et appliquer au Paraguay un régime préférable à celui de Francia ; cependant tout dépend toujours de son bon plaisir, et son despotisme, pour être moins tyrannique , pèse encore souvent sur le pays.
Il ne maintient pas le cercle de fer qui empochait les relations avec les étrangers; mais si les portes s'entr'ouvrent, toutes les barrières ne tombent pas; le président redoute encore trop Tesprit des pays voisins , et spécialement celui de Buenos -Ayres, pour adopter une mesure aussi libérale.
Lopez fonde quelques écoles primaires et crée deux chaires pour l'enseignement de 1 histoire, de la littérature, de la jurisprudence et de la philosophie.
Il s'efforce d'établir de bonnes relations avec les puissauces étrangères ; malheureusement il rencontre chez le général Rosas , dictateur de la confédération Argentine , une hostilité qui l'oblige à lui déclarer la guerre. Il met alors sur pied des forces imposantes; toute la population en état de porter les armes répond à son appel. A côté des troupes régulières , les milices ou gardes nationales se composent des hommes qui possèdent au moins trois cent trente francs de revenu annuel. Viennent ensuite les pauvres, qui, de seize à cinquantecinq ans, sont enrôlés sous le litre de gardes auxiliaires* Il obtient ainsi une armée de vingt - cinq mille hommes environ, sans compter le corps bien plus nombreux de la milice ^ La troupe regoit une solde très minime,
1 En comptant, selon Tusage, un soldat par vingt-cinq habitants , on arrive au chiffre de 625,000 personnes, qui devrait indiquer, sous le gouvernement de Lopez, Timportance de la population totale du Para* guay, non compris les sauvages qui échappent à Taction du pouvoir; mais ces évaluations vagues paraissent fort au-dessous de la vérité ; car,
une nourriture souvent insuffisante; elle est décimée par la dysenterie et d'autres maladies épidémiques. Ces armements exagérés enlèvent à Tagriculture les meilleurs bras , et Lopez est heureux de licencier ses soldats dès que la chute de Rosas calme ses appréhensions.
Quelques démêlés avec le Brésil, les Etats-Unis, TAngleterre et la France se terminèrent facilement, et à la fin de 1853, le président, désireux de fonder des relations plus amicales avec TEurope, spécialement avec la France, chargea de cette mission son fils aîné, encore jeune, déjà décoré du titre de général. Il vint dans nos contrées suivi d'une brillante escorte, reçut un bon accueil, de flatteuses distinctions, et approuva, sauf la ratification de son père, le projet de former au Paraguay une colonie composée de Français. A la suite d'une convention souscrite par une maison commerciale de Bordeaux, il fut décidé que quatre cent dix colons des deux sexes iraient en deux convois en Amérique, et y obtiendraient dos concessions de terres assez importantes pour leur procurer des moyens d'existence. Le président, quoique peu favorable & un dessein qui introduisait des étrangers dans ses États, s'exécuta de bonne grâce, fit honneur aux engagements de son fils, et ne s'opposa pas à l'établissement des émigrants dans la province du Grand- Chaco. Mais cette tentative échoua; l'emplacement n'était pas propice; les colons, privés de liberté, eurent à supporter la malveillance des autorités locales, la brutalité des soldats, et ils ne tardèrent pas à se décourager. Quelques-uns moururent de faim en cherchant à s'évader, quelques autres furent tués, dix- sept furent exclus de la colonie, plusieurs
dix ans plus tard, des auteurs dignes de foi prétendent que 1,300,000 habitants peuplent le Paraguay.
D^obtinrent que difficilement d^en sortir pour regagner le sol natal.
Cette malheureuse tentative refroidit pendant quelque temps les relations établies entre la France et le Paraguay; toutefois le nuage se dissipa bien vite, et, en 1855, les Paraguayos envoyèrent à TExposition universelle de Paris divers produits de leur agriculture et de leur in* dustrie ^
Pendant que le Paraguay tenait à honneur d^occuper une place dans les galeries de l'Exposition, il découvrait du minerai de fer sur son territoire, établissait une fonderie près de vastes forêts d^où sort le charbon , et concevait Tespoir de n^être plus à l'avenir tributaire de l'étranger, relativement au plus important des métaux. Une cathédrale nouvelle, des quais, un théfttre s'élevaient à l'Assomption ; un arsenal s^y organisait pour les constructions militaires et navales avec le secours de directeurs et de contremattres anglais. Le président, toujours préoccupé de fortifier les frontières, complétait le système de défenses créé au nord par Francia, bâtissait de nouveaux blockhaus ou petits forts en bois , et prévenait les attaques des hordes sauvages du Grand- Chaco, par des postes échelonnés de deux en deux lieues sur le grand fleuve appelé Paraguay, communiquant entre eux à l'aide de pirogues armées. Enfin, pour repousser les attaques navales, il faisait construire le camp retranché d'Humaita. Là se trouvent des
1 Parmi les échantilloDS figuraient: tabacs en feuille, cigares, substances médicinales ; bois d^ébénisterie, de teinture ; maté, indigo, gomme gayaque, caoutchouc; fils de Caraguata, de Bocayakibi, de coton. On remarquait avec intérêt que la même main avait récolté le coton , dépouillé le mouton de sa laine, tissé Tun et Tautre, fabriqué Tétoffe, et avait extrait pour les teindre la matière colorante de la plante qui la produit
batteries armées de cent pièces de canon , des casernes , des magasins, des parcs, un hôpital et une église. En général, les deniers de TÉtat ne contribuent que pour une petite part à ces importants travaux qui restent à la charge des habitants du voisinage. Le gouvernement n'est pas encore parvenu à répartir également l'impôt, et ses administrés ne s'en plaignent pas ; aimant beaucoup leur pays, ils font volontiers les sacrifices qui leur sont demandés en son nom. Ainsi les gardes auxiliaires eux-mêmes rendent à TÉtat des services de toute nature. Ils conduisent les troupeaux, travaillent aux routes, aux ponts, récoltent le maté, exploitent les fordts du domaine public, font toutes les corvées qui leur sont imposées, et, ne recevant aucune solde, ils se contentent d'être nourris les jours où ils travaillent. Or leur nourriture est une charge peu onéreuse dans une contrée où la terre est fertile et où les habitudes de sobriété sont encore en vigueur.
Lopez trouvait donc chez ses administrés un concours qui facilitait sa mission. Ses agents remplissaient exactement leurs devoirs ; beaucoup de fonctions s^exer- Caient gratuitement, les autres étaient peu rétribuées. Les juges de paix, entourés de déférence, recevaient chaque semaine le journal officiel, rédigé sous Tinfluence du président, le lisaient à leurs amis chargés d'en parler autour d^eux, et faisaient exécuter, sans rencontrer aucune opposition, les volontés du chef de l'État. Les soldats, confiants dans leurs officiers, entretenaient avec eux des rapports familiers qui ne nuisaient pas à la discipline. Ils ne possédaient ni l'élan ni l'enthousiasme qui font des conquêtes , mais ils avaient la ferme volonté de défendre leur patrie et de se faire tuer plutôt que de se résigner à l'invasion des étrangers.
Quant à la masse de la population, elle est patiente,
douce, bienveillante y pleine d'indifférence pour les questions politiques et de respect pour les dépositaires du pouvoir.
Elle vit très disséminée dans la campagne, et de préférence dans le voisinage de T Assomption, afin de trouver à la ville un refuge , en cas d^attaque des sauvages. Ce qu^on appelle vilks au Paraguay, ce sont des agglomérations de quelques centaines d'habitants ; quant aux villages, ils se composent de trois ou quatre maisons groupées autour de Téglise. Le reste de la population est clairsemé dans les champs, s'abritant dans de modestes demeures dont les murs sont souvent en terre et les toitures en gros bambous, reliés par des lanières de cuir. Us ont de jolis jardins, ornés d'orangers ou de cocotiers, s^adonnent assidûment aux travaux agricoles, et cultivent , avec une préférence marquée , le manioc. Les hautes tiges , qui dépassent parfois deux mètres , et les feuilles luisantes de ce précieux végétal nourrissent les bestiaux; ses racines à épiderme mince ont une chair compacte qui contient beaucoup de fécule , remplace le pain , les céréales , les farineux d'Europe , et forme la base de l'alimentation publique.
Les habitudes paisibles des indigènes, leur amour de Tordre, leur esprit de foi, en un mot, Tensemble de leurs meilleures qualités constituaient l'héritage que leurs ancêtres avaient amassé dans les réductions et leur avaient fidèlement transmis; mais ces trésors de Pâme avaient subi de profondes atteintes. Depuis que l'Église n'était plus libre d'exercer dans le pays sa sublime mission, depuis que les jésuites avaient été bannis, les Indiens ne recevaient plus d'un clergé peu fervent et trop souvent relâché les instructions fréquentes, les grâces nombreuses et les exemples édifiants qui éclairent l'esprit, fortifient la volonté et la
maintiennent dans le droit chemin. Imitant les colons d^origine espagnole , ils associaient trop souvent à leurs divines croyances des mœurs déréglées, déplorables conséquences de leur ignorance et de leur abandon.
Lopez gouverna le Paraguay pendant vingt ans. Quand ses pouvoirs prenaient fin, les dociles députés les renouvelaient; mais il mourut avant l'expiration de son dernier mandat. Des goûts sédentaires, des travaux de cabinet très assidus, une excessive obésité préludèrent aux infirmités qui mirent ses jours en danger dès son entrée dans la vieillesse, et le 10 septembre 1862, âgé seulement de soixante - cinq ans, il mourait à TAssomption, emportant la renommée d'un homme capable et les regrets d'un État qui lui devait, au point de vue administratif, d'incontestables améliorations. Son corps fut inhumé au pied de Tautel de Téglise de la Trinité, bfttie par ses soins.
Quelques semaines avant sa mort, usant d'un bénéfice que la loi lui avait conféré, Lopez avait désigné, par acte secret , comme vice-président son fils atné , qui lui succéda dans le gouvernement du pays, et fut élu par le congrès pour dix ans. Les débuts de son pouvoir continuèrent la prospérité matérielle inaugurée par son père. L'administration était facile dans un pays très fertile, essentiellement agricole, dont les habitants, malheureusement faibles et paresseux, sont doux, généreux et hospitaliers. Mais la guerre ne tarda pas & entraîner à sa suite d'effroyables calamités.
Le général Lopez, connaissant l'hostilité de ses voisins pour le Paraguay, désireux d'ailleurs de signaler son règne par des victoires , résolut d'attaquer le Brésil et la province Argentine. Il s'empare d'un paquebot brésilien et de deux bâtiments argentins qui sortaient de l'Assomption , et envahit en toute hâte les territoires
ennemis. Le Brésil et Buenos-Ayres , pris à Timproviste, n^opposent pas de très sérieuse résistance, et tout paraît d^abord réussir à Lopez; mais ses succès sont de courte durée. Il essuie plusieurs défaites successives; son armée, de sept mille hommes, est faite prisonnière , et lui-môme est obligé de se retirer sur le territoire du Paraguay,
A la fin de 186S, les puissances alliées prennent ToSensive , envahissent les États de Lopez , et viennent attaquer la formidable citadelle d'Humaita , qui avait pour avant-postes d'importantes redoutes. Cependant elle tombait en leur pouvoir après une série de combats acharnés, très meurtriers, après cent dix jours de bombardement et des prodiges de valeur opérés de part et d'autre. Pendant dix-huit mois, la forteresse avait tenu en échec Tarmée et la flotte du Brésil et de la confédé^ ration Argentine! Les vainqueurs, poursuivant le cours de leurs triomphes , s'emparèrent alors de l'Assomption , s'y établirent et y constituèrent un gouvernement provisoire, pendant que Lopez se retirait dans les montagnes pour continuer la lutte. Il livra son dernier combat le 15 mars 1870. Il n'avait plus alors que mille hommes , et il se défendit avec acharnement ; mais , se voyant blessé et entouré d'ennemis, il se fit tuer au lieu de se rendre, et manqua de ce courage chrétien qui supporte noblement l'infortune; il n'avait plus l'énergie nécessaire pour accomplir le devoir, parce que les désordres de sa vie privée avaient singulièrement affaibli dans son ftme la lumière et la force qui viennent de Dieu.
Cette guerre longue et cruelle avait réduit le Paraguay aux dernières extrémités. La paix très onéreuse qu'il a été forcé de conclure avec le Brésil, la république Argentine et l'Uruguay, a limité son territoire
aux espaces compris entre les fleuves da Paraguay et du Parana , et Ta condamné à des rançons exorbitantes, hors de toutes proportions avec ses ressources financières.
En 1870, une nouvelle charte fut adoptée. Son but est de préserver le Paraguay du despotisme et de l'arbitraire, qui peuvent se rencontrer sous toutes les formes gouvernementales. Puisse -t- elle mieux réussir que les précédentes constitutions I Elle décrète un congrès composé de deux chambres et un président avec des pouvoirs triennaux. Nous manquons de détails sur rhistoire des dernières années ; nous savons seulement qu^au mois de décembre 1871 Salvador Jovellaro est élevé à la présidence. Trois ans plus tard (1874), Jovellaro est remplacé par Juan-Bautista Gill.
Le S janvier 1876, M. le baron Henri de Rasse racontait à la Société de géographie de Paris les impres* sions et les souvenirs de son voyage au Paraguay. Nous lisons dans sa brochure le passage suivant :
« Le territoire des missions, dans l'Amérique du Sud, mérite très spécialement Tattention des personnes qui s'intéressent aux grandes et fructueuses entreprises. Sa position topographique exceptionnelle, le resserrant entre deux fleuves immenses et parfaitement navigables , ses routes anciennes existant encore aujourd'hui en parfait état , la fertilité prodigieuse de son sol, la clémence de son climat, ses richesses en bétail , en bois , tout semble se réunir pour affirmer le succès.
« Le souvenir de ce que furent ces contrées doit être une garantie certaine de ce qu'elles peuvent redevenir.
« Dans ce territoire où vous comptez à peine aujourd'hui une population disséminée de douze mille ftmes , s'en trouvait une, il y a soixante ans, d'environ cent trente mille, divisée en diverses missions, sous la direction des révérends Pères jésuites jusqu'en 1767. Tout atteste encore leur passage impérissable dans ce pays.
« Quelques-unes de leurs ruines sont très curieuses, entourées d'une végétation prodigieuse, et ensevelies quelquefois au milieu de véritables forêts. La plus importante est celle de Saint -Tome, sur les bords de rUruguay, vis-à-vis des côtes du Brésil. Ces ruines dénotent assez ce que pouvait être une réduction.
<x Chaque mission, peuplade, village ou réduction, comme on voudra l'entendre, avait au centre une grande place publique ; au fond de cette place se trouvait un très vaste édifice oti étaient : en façade , le collège , la chapelle, le cimetière ; et au fond, le jardin, véritable parc renfermant des fleurs, des légumes et des fruits de toute espèce. Les trois autres côtés de la place étaient remplis par les cases des Indiens. Ces ruines, qui subsistent encore, quoique très restreintes, sont pourtant suffisantes pour montrer les résultats que Ton avait obtenus.
« Mais ces résultats matériels étaient bien peu de chose, en comparaison de la conquête civilisatrice. La tradition , vivace encore dans le pays , vous montre le triomphe humanitaire indiscutable des révérends Pères jésuites. Leur dévouement , leur foi qui leur commandait la patience et doublait leur énergie, leur per^ mirent partout de vaincre, mais non sans de nombreux périls. »
Nous avons tenu à citer ce dernier et tout récent té-
moignage, afin de montrer que, malgré la diversité des temps, des nationalités et des points de vue auxquels se placent les voyageurs , ils sont unanimes pour rendre hommage aux bienfaisantes victoires remportées sur la barbarie par Tintelligence, le cœur, la charité et Tabnégation de la compagnie de Jésus.
En terminant le résumé sommaire de Thistoire du Paraguay, nous sommes pénétré d'une pensée que nous présentons à nos lecteurs comme la conclusion de notre étude.
L'Eglise catholique a civilisé les indigènes du Paraguay; elle leur a inspiré Tamour du devoir, a transformé leur caractère et les a rendus heureux , tant qu'il lui a été possible de se dévouer librement à leur salut. Mais leurs vertus et leur prospérité ont singulièrement diminué, dès que sa mission a été entravée; ce phénomène se reproduit partout, parce qu'elle seule possède et sait répandre ce sel mystérieux qui préserve les nations comme les individus de la corruption et du malheur.
Ce que l'Église a fait pour le Paraguay, elle veut l'accomplir pour les diverses contrées du globle. Tous les peuples seraient évangélisés si plusieurs ne repoussaient ses apôtres, et si le nombre de ses missionnaires répondait aux vœux de sa charité. Elle ne cesse de propager la lumière dans le monde , ni de lutter contre ceux qui travaillent à en éteindre le flambeau. Toujours persécutée, mais toujours victorieuse , elle combat l'erreur et les passions qui produisent les hérésies et la dissolution des mœurs. Elle a besoin de se défendre contre les ennemis du dehors, et contre ceux que parfois elle réchauffe dans son sein. Les empiétements des pouvoirs civils , souvent disposés à entraver son action , les révoltes de ses enfants, leurs apostasies et le relâche-
ment de ceux qui abusent des dons de Dieu pour Toffenser, sont autant d^écueils et de dangers dont elle triomphe, en préservant de tout alliage le dépôt des vérités que Jésus-Christ lui a conflées. Soutenue par un secours surhumain , elle guide d'une main sûre vers le Ciel les générations qui se succèdent ici- bas; elle les console dans leurs épreuves, les fortifie dans leurs défaillances, les soulage dans leurs misères, et inspire de siècle en siècle les plus sublimes dévouements. Elle est vraiment la mère de nos âmes ; aussi , quand on la connaît et qu'on sait dominer les préjugés et les sophismes, on comprend que notre intérêt comme notre devoir suprême nous disent de suivre ses enseignements et de Taimer avec tout notre cœur.