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CHAPITRE X

Avant leur départ, les jésuites apaisent les habitants des rédactions , disposés à se soulever. — Inconduite des nouveaux fonctionnaires. — Découragement des Indiens ; coup mortel porté à leurs bourgades. — Divisions territoriales successivement créées dans les vastes possessions espagnoles de l'Amérique du Sud. — Vice-royauté de Buenos-Ayres (1776). — Organisation administrative et judiciaire du pays. — Limites de la contrée comprise de nos jours sous le nom de Paraguay. — Voyage de Robertson en 1810. — Récits intéressants. — Le Paraguay déclaré indépendant de TEspagne (1811). — Le docteur Francia s'empare du pouvoir absolu, et en use tyranniquement pendant près da trente années. — Il meurt en 1841.

A la nouvelle du départ des jésuites, les réductions tombèrent dans une profonde tristesse ; elles firent près des autorités espagnoles les plus vives instances pour conserver ceux qui les avaient civilisés ; et si les religieux n^avaient employé toute leur influence à les apaiser, elles se seraient soulevées, elles auraient lutté jusqu'à la mort plutôt que de laisser s'éloigner pour toujours les pères chéris de leurs âmes. Ceux-ci eurent beaucoup à souffrir de la part des soldats chargés d'exécuter le décret de bannissement. Plusieurs, devenus infirmes dans le cours de leur carrière apostolique,

furent brutalement expulsés de leurs modestes demeures, et moururent avant d'arriver en Europe. Longtemps les Indiens les pleurèrent tous, et conservèrent de leurs bienfaits un souvenir reconnaissant qui devait se perpétuer à travers les âges.

Après le départ des missionnaires, un gouverneur spécial, aidé de trois lieutenants, fut chaîné d'administrer la province des missions. Le soin de pourvoir aux besoins spirituels fut confié à deux prêtres du clei^é séculier, un curé et son vicaire; quant au pouvoir civil, il fut représenté dans chaque boui^de par un fonctionnaire espagnol ; mais la nouvelle organisation n'obtint pas le succès que l'autorité royale en espérait. Les administrés, comparant le présent à un passé récent, supportaient avec peine leur nouvelle condition, et ne pouvaient s'habituer au régime qui leur était imposé. Le choix de leurs magistrats n'était pas de nature à leur inspirer de la résignation. Ils avaient aCTaire à des fonctionnaires pour la plupart inhumains, débauchés, avides d'argent, venus au Paraguay pour tâcher de s'enrichir ; quelques-uns ne savaient pas même la langue du pays et ne se souciaient guère de l'apprendre. Autrefois les lois de la morale réglaient toutes les relations ; maintenant l'inconduite et la déloyauté portent la tête haute, encouragées par les exemples de ceux qui sont au pouvoir; les épidémies étaient devenues rares, grâce à la fidèle observance des prescriptions de l'hygiène et de la sobriété; elles sévissent derechef, parce que l'intempérance ne rencontre plus d'obstacles, et les malades, naguère encore si bien soignés, sont dépourvus d'assistance. Aussi plusieurs bourgades se laissent aller au découragement; les jardins restent sans culture, les champs sans labour , les métiers sans emploi ; les habitants , revenus à plu—

sieurs de leurs anciens vices, sont réduits en esclavage, ou s'enfuient dans les forêts. Cependant d'autres réductions, spécialement celles des Guaranis et desChiquites, persévérèrent malgré les obstacles qu'elles eurent à surmonter; mais leur population diminua dans une forte proportion, et leur prospérité matérielle déclina dans la mesure de leur niveau moral.

Jusqu'au xvm^ siècle, il n'existait dans l'Amérique espagnole qu'une seule vice-royauté, c'était celle du Pérou , qui avait été fondée sur les ruines de l'empire indigène, détruit par les conquérants. Sous ce régime les ordres du pouvoir, transmis à travers des déserts inconnus, arrivaient très lentement, souvent trop tard, s'exécutaient mal-, et l'administration défectueuse du pays appelait une réforme. Aussi des divisions territoriales furent-elles successivement créées, en 1718, par le gouvernement de la Nouvelle-Grenade; en 1731 , par les capitaineries générales de Caracas et du Chili ; en 1776, par la vice-royauté de Buenos-Ayres, qu'une distance de mille lieues sépare de Lima, capitale du Pérou.

• Cette dernière création, suffisamment motivée par l'extension du commerce et l'augmentation des émigrants , préparait à Buenos-Ayres une influence toujours croissante. Cette ville devint le port ouvert aux transactions entre les provinces argentines et la mère patrie; elle acquit sur ces provinces une suprématie qu'elle s'efforça de garder, même après la rupture des liens qui les unissaient à la métropole. L'Assomption , au contraire, et la contrée fort limitée comprise de nos jours sous le nom de Paraguay , virent leur importance s'amoindrir devant la fortune d'une colonie sortie de leur sein.

Le vice-roi qui représentait en Amérique le souve-

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rain abeent avait un traitement élevé, un nombreux entourage , une riche demeure ; il était tenu à beaucoup de frais de réception , et devait refléter quelque éclat de la puissance suprême. Il réunissait les pouvoirs civils et militaires, avait la direction de tous les services, nommait à beaucoup d'emplois d'une manière définitive, et provisoirement à ceux que le pouvoir central s'était réservés. Ses fonctions ne duraient que cinq ans; uhe fois le lustre écoulé , il devait retourner en Europe pour y rendre un compte détaillé de son administration. Il quittait ainsi le pouvoir au moment où la connaissance des besoins et des ressources du pays l'aurait mis à même de travailler efficacement à la prospérité publique.

Les audiences , ou tribunaux supérieurs , rendaient la justice. Leurs circonscriptions étaient très étendues ; celle de Charcas comprenait les provinces de Buenos- Ayres, du Paraguay et du Tucuman. Ils connaissaient *d68 aflaires jusqu'à une valeur de 10,000 piastres (la piastre valait 5 fr. 05 c. en 1722). Au delà de ce chiffre les plaideurs devaient s'adresser au conseil royal des Indes, qui avait la haute autorité sur le pays et même sur le vice-roi.

Les audiences, comme les parlements de l'ancienne France, unissaient à leurs fonctions judiciaires certaines attributions politiques. Tous les membres qui les composaient devaient venir d'Espagne ; il leur était interdit de s'allier aux familles du pays ; on voulait qu'il fût impossible de soupçonner leur impartialité. En cas de mort du vice- roi , le président de l'audience le remplaçait jusqu'à nouvelle nomination. Le tribunal veillait d'ailleurs à l'exécution des ordres du souverain , et pourvoyait dans certains cas à la nomination des gouverneurs.

Un gouverneur placé à la tête de chaque province tenait ses pouvoirs du monarque ou du vice-roi. Comme le vice-roi , il avait un assesseur versé dans la connaissance des lois. Sous ses ordres on avait créé des subdélégués pour obtenir une plus prompte expédition des affaires.

Enfin dans chaque ville se trouvaient des municipalités analogues à celles de la Péninsule et investies de prérogatives étendues. Elles disposaient des ressources locales, réglaient les recettes et les dépenses, et prenaient les mesures de police propres à assurer Tordre public et la sécurité des habitants. Elles avaient aussi des attributions judiciaires , et formaient un tribunal chargé de juger les procès d'une importance secondaire. La nomination des municipalités fut d'à* bord confiée à Télection populaire. Plus tard, sous Philippe II, les regidores commencèrent à être désignés par le roi et à jouir du privilège de choisir eux-mêmes les alcades.

Tel était Tensemble des principaux rouages successivement organisés par TEspagne pour gouverner ses immenses possessions du Paraguay. Elle avait affaire à trois éléments fort distincts de population. 1^ Les indigènes restés sauvages, parce qu'ils n'étaient pas encore chrétiens ; hostiles et toujours disposés à guerroyer, ils constituaient un foyer permanent de troubles et de préoccupations pour la colonie. 2^ Les colons, trop souvent recrutés parmi les individus que leur inconduite et leur incapacité avaient empêchés de réussir en Europe, ou parmi ceux dont le courage aventureux et désordonné ne donnait au pays ni les exemples ni les leçons dont il aurait eu besoin pour se régénérer. 3^ Enfin les Indiens convertis, fidèles serviteurs de Dieu et du roi ; ils avaient été réunis dans les réduc-

lions dirigées par les jésuites ; plusieurs conservèrent longtemps après le départ de leurs fondateurs Tempreinte de Tesprit et des bienfaits qui les avaient civilisés.

^administration espagnole, sans être oppressive, n^élait pas exempte d^abus ; mais elle avait de louables intentions, et les maux du pays venaient bien moins des institutions que des fonctionnaires chargés de les appliquer.

En 1810, Robertson, jeune protestant, homonyme du célèbre historien anglais , parcourut le Brésil et le Paraguay. Plus tard il publia son voyage en un livre, maintenant épuisé, qui avait pour titre: Quatre Années au Paraguay, et dans lequel il parlait avec émotion de la merveilleuse influence du christianisme sur les barbares indigènes. Guidé par Gomez, Américain de TÂssomption qui savait la langue guaranie, il fit de longues excursions dans le pays, afin de Tétudier et surtout de se livrer à de nombreux échanges de commerce. Il voyageait à cheval, rencontrait partout des relais* pour continuer sa route, et trouvait dans les presbytères une cordiale hospitalité.

Son heureux caractère se résignait gaiement aux mésaventures, et appréciait à leur valeur les agréments semés sur son passage. Il se complaît dans les détails, et il aime à peindre les tableaux d'intérieur. Il ne dédaigne même pas de prendre des notes sur Fart culinaire. C'est ainsi que, parlant avec gratitude de rhospitalité qu'il a regue, il énumère le menu d'un dîner préparé pour réparer ses forces. Il cite une excellente côte de bœuf, cuite dans sa peau , rôtie en une demi -heure, et encore tout imprégnée de son jus ; des poules et des perdrix dont il loue la qualité ; oiseaux analogues à nos alouettes et à nos grives; un

miel exquis, des confitures, des gâteaux sucrés, avec une infusion^ de maté, en guise de thé ou de vin, comme boisson.

Robertson vient du Brésil à la ville de Corrientès en traversant les immenses plaines des Pampas, situées au sud de la rivière des Amazones. Il trouve là des prairies, pour ainsi dire, sans limite, et de fertiles pâturages où se multiplient, dans d'énormes proportions, les bœufs et les animaux sauvages dont nous avons eu déjà l'occasion de parler. Les plus modestes propriétaires en possèdent des milliers. Les troupeaux paissent à leur gré dans ces prairies, toute Tannée, sans avoir besoin de recourir en hiver à des étables que leur robuste constitution rend inutiles. Leurs gardiens sont souvent des Indiens, qui s'abritent sous de pauvres cabanes, et se nourrissent de tranches de bœuf de&fséchées.

Parvenu sans grave accident à Corrientès, Robertson fait reloge de la ville et de ses habitants. Il remarque que le costume des femmes qui apportent leurs denrées au marché consiste en un simple vêtement de coton blanc, très propre. Celui des hommes est un morceau d'étoffe plus long que large, au milieu duquel se trouve une fente pratiquée pour laisser passer la tête.

Dès qu'il a pénétré sur le territoire des anciennes missions , il constate la différence du paysage.

« Là, dit M^^^ Celliez, rien ne ressemblait au pays qu'il venait de quitter ; la beauté du sol , les sites variés, extraordinaires, qui s'offraient à lui, lui parurent dignes d'un intérêt tout nouveau; à chaque pas des ruisseaux larges et limpides coupaient agréablement la scène ; des bocages ombragés , des pâturages protégés par les plus beaux arbres , le contraste des collines avec

les eaux de la vallée, tout lui parut enchanteur. Il se prit à aimer un pays dont Taspect se présentait à lui sous le caractère le plus pittoresque et le plus gracieux. La beauté de la nature animée répondait à ces beautés muettes. Il voyait se déployer à ses yeux, par compagnies joyeuses, dans la liberté de leur vol ou de leurs élans, les animaux qu'il avait aperçus en Europe, loin du sol natal, gardés comme objets de science ou de curiosité. Là le duc royal, déployant ses belles ailes audessus d'un lac limpide ; ici le toucan avec son énorme bec et ses riches couleurs ; des nuées de perroquets de toutes les formes, de toutes les grandeurs ; les cacatois au plumage blanc; sur les buissons, dont ils venaient becqueter et déchirer les fleurs, le charmant oiseaumouche, le colibri et mille oiseaux ravissants de grâce e*t de plumage. Il retrouvait Télégant écureuil sautant d'une branche à Tautre, sur les arbres où se jouaient des milliers de singes de toutes les espèces ; et ces arbres eux-mêmes, dont il admirait la forme et la beauté, tantôt isolés sur une pelouse verte, tantôt bordant les ruisseaux, tantôt disposés en bouquets variés, offraient à la fois des fleurs et des fruits, depuis le figuier des Indes, le cocotier, le palmier couronné, la lime, Toranger odorant, jusqu'à la plante parasite, diversement attachée au tronc qui la nourrit. Il voyait de riches papillons se poser sur les buissons , des mouches aux ailes brillantes, des ruches naturellement établies dans de vieux troncs ; puis ces fourmilières magiques , maçonnerie étonnante de la fourmi d'Amérique , dont il dépeint dans le plus grand détail les admirables travaux, tant il se trouve heureux d'avoir vu, d'avoir étudié ce petit monument phénoménal , dont nous lisons les descriptions dans nos livres savants.

« Mais est-ce la solitude qu'il parcourait? Non; par-

tout des traces de culture; ici, le coton couvrant le sol comme une neige sans froidure; là, le riz américain, mets salubre et excellent; Torge, le yucca, le tabac, les champs de blé indien , des plaines de cannes à sucre, une abondance de bois, et, de distance en distance, des habitations qu'il nomme de ce joli nom de cottage dont l'équivalent nous manque en français , et qui peut être une chaumière, une maison de plaisance, un ermitage, une métairie, tout ce qu'on veut à la campagne, entre la ferme et le château, et jusqu'à la plus simple cabane.

« Robertson appelle donc cottages les habitations champêtres dont nous regrettons de ne pas savoir le nom indien, car ce n'était plus l'espagnol ou le portugais qui allait frapper les oreilles du voyageur anglais ; il était là sur des terres où la langue guaranie a seule cours.

a II demanda l'hospitalité à la première habitation guaranie qui se présenta, et dont il examinait déjà curieusement la forme. « Ne craignez pas, lui dit son interprète, vous serez ici reçu comme un frère. » Robertson cependant n'était pas sans défiance; il était Anglais, et il croyait que les Guaranis nourrissaient une haine profonde contre les Anglais, à titre d'ennemis, et d'hérétiques. Il entra toutefois, vit une maison fort propre , bien bâtie , et fut reçu dans une salle commune , où le chef de la famille lui présenta de l'eau dans une coupe.

« Pendant le temps que le voyageur mit à boire , le Guarani se tint debout devant lui ; ensuite il le fît asseoir et lui présenta successivement sa femme et ses neuf enfants, tous polis, bienveillants, empressés autour de l'étranger. Le maître du logis, pour éviter de blesser son hôte en le désignant sous le nom d'Inglès, le seul dont les indigènes se servent par corruption de

Tespagnol pour désigner les Anglais, employa une périphrase, en expliquant à ses enfants que leur hôte était un de ceux de la nation qu'ils avaient combattue dans la dernière guerre.

a C'est Gomez qui apprit cette délicatesse à l'Anglais; aussi Robertson se loue-t-il de Thospitaiité donnée par ce bon Guarani : « Cet homme, dit-il, ne connaissait rien de moi, sinon ces deux choses, que j'étais d'une nation ennemie et d'une religion différente, et il me recevait comme un ami qu'on est heureux de revoir; sa délicatesse allait jusqu'à respecter mon amour-propre national... »

« On servit à souper, sur une table propre, du lait, du miel, des fruits, certaines racines et un agneau rôti tout entier.

a Je fus ému , ajoute Robertson , lorsqu'à cette distance de l'Europe, et dans un pnys qui était sauvage il n'y a pas deux cents ans, je vis le chef de famille bénir la table avant le .souper; je le fus davantage encore, lorsque après le repas je vis tous ses enfants, depuis sa fille atnée, belle jeune femme de vingt-deux ans, jusqu'au plus jeune, âgé de huit ans, se lever et demander d'un air respectueux la bénédiction paternelle. Le père se leva aussi , fît sur chacun d'eux le signe de la croix et les bénit. Ils s'adressèrent ensuite à leur mère , qui les bénit à son tour avec ce signe de la foi chrétienne, et les embrassa tendrement...

« Quand il fut question de se coucher pour le repos de la nuit, l'Anglais, qui n'avait vu dans la maison ni lits ni hamacs, ne savait où on allait le conduire. Il avait remarqué de la place où il était assis, et près de la maison, une construction singulière. Les troncs de quatre palmiers, formant un carré d'environ vingt pieds, supportaient une sorte de plancher au-dessus

duquel des pieux soutenaient un large toit de paille, le plancher à quinze pieds au-dessus du sol , et le toit à une égale distance du plancher. Une longue échelle droite fut appliquée à ce bâtiment. « C'est là, dit Gomez , que nous dormirons. — Et pourquoi? demanda le voyageur. — Pour éviter les moustiques, dont le vol dans ce pays ne sMiève jamais à quinze pieds au-dessus du sol. »

« En effet, le père donna le signal et monta le premier ; puis vinrent les enfants, puis l'étranger, admis au repos de la famille, Gomez et les serviteurs; ensuite Téchelie fut retirée, et chacun trouva une natte propre et grossière, de fabrication indienne, sur laquelle il s'étendit. La lune s'était levée pure et brillante à cette latitude; Robertson, au bout de quelque temps, se souleva pour regarder autour de lui ; tout dormait d'un profond sommeil. « Les moustiques, dit-il, qui ne nous avaient pas laissé de répit pendant le souper , bourdonnaient et sifflaient leur éternel zin zin au-dessous de nous ; mais pas une de c6s mouches incommodes ne vint nous tourmenter.

« Là , comme dans les campagnes d'Europe , le chant du coq sonna le réveil; les bœufs sortirent de l'étable, les poules gloussèrent, les chiens jappèrent, les jeunes femmes allèrent traire les vaches, et les jeunes hommes panser les chevaux. Après le déjeuner, Robertson prit congé de son hôte, et partit très étonné d'avoir trouvé tant d'urbanité, des mœurs si simples et si douces, des habitudes religieuses si touchantes chez les descendants des anciens Guaranis. Il voulut écrire, pour le conserver, le nom de ce bon Indien, le premier qui l'eût reçu sur la terre célèbre du Paraguay, et qui s'appelait Leonardo Vero.

« Sur toute la route qu'il parcourut du Tébiquari à

TAssomption , Robertson fut accueilli de la même manière par les habitants du pays.

a Les Guaranis ne sont pas des hommes lettrés, dit le voyageur, mais leurs mœurs sont douces; ils sont polis, humains, religieux; ils vivent en famille et cultivent la terre ; ils ont des demeures commodes , des vêtements convenables; kur ménage est propre, bien entretenu; leur nourriture réglée, saine et abondante; leur esprit est éclairé par la lumière de TÉvangile, dont ils suivent les lois. Ce sont là des bienfaits qui restent , et qui témoignent du succès de tous les soins dont ils ont été comblés... »

Pendant que Robertson visitait les Indiens civilisés du Paraguay et rendait hommage à leurs bonnes qualités, le pays subissait une révolution à laquelle les indigènes se résignaient, sans y prendre part. Doux, patients, respectueux pour le pouvoir, les indigènes et les colons avaient traversé sans troubles des temps très agités, et les révolutions qui ensanglantaient l'Europe depuis près de vingt ans ne leur inspiraient aucune pensée d'insurrection. Bernardo de Velasco gouvernait depuis 1804; la sagesse de son administration paternelle était généralement appréciée, quand tout à coup Tétendard de la révolte apparut à Buenos*Âyres.

A cette époque, Tarmée française avait envahi l'Espagne; la famille royale était tombée au pouvoir de l'empereur Napoléon P'. Ferdinand VII, sous la pression des événements, avait abdiqué, et il était interné à Valençay. Tant de désastres ne permettaient pas d'espérer que la métropole prêterait un secours efficace à ses colons pour les défendre contre les attaques des Anglais. Cet ensemble de circonstances malheureuses parut favorable à un petit groupe de révolutionnaires, qui résolurent de s'emparer du pouvoir. L'immense

majorité de la population resta tout à fait étrangère au complot; mais des ambitieux, avides de places, associés' à quelques lettrés qui voulaient imiter Texemple des États-Unis, parvinrent facilement à substituer la république à la monarchie. Leurs idées, d'abord repoussées, furent bientôt mieux accueillies. Le chef de la milice, Hidalgo de Cisneros, était un homme faible et irrésolu ; ils ramenèrent à réunir en assemblée générale les principaux citoyens de la ville, et décidèrent ce conseil improvisé à nommer une junte, ou commission de gouvernement, qui devait être présidée par le viceroi , et gouverner au nom de TEspagne. Mais dès le lendemain tout était changé; Cisneros donnait sa démission, le vice-roi était remplacé par Cornelis de Saavedra , et Tindépendance était proclamée.

La nouvelle commission s'efforça de soustraire tout le pays au pouvoir légitime. Elle y envoya des troupes pour amener la démission des autorités coloniales, et leur substituer celles qui reconnaissaient sa suprématie. La province du Paraguay résista d'abord à des avances dont elle redoutait les conséquences. Elle n'avait pas envie de changer son gouvernement, et la révolution l'effrayait.

Mille hommes envoyés par Buenos-Ayres en octobre 1810 furent chargés d'imposer à cette province une insurrection qu'elle repoussait au nom de son devoir et de son intérêt. Ils pénétrèrent dans le pays , arri* vèrent à quinze lieues de l'Assomption dans le village de Paraguay , et y rencontrèrent la milice du gouverneur (19 janvier 1811). Cette milice, très mal armée, se débanda au premier choc de l'artillerie ennemie; mais elle revint à la chaîne, fit dé nombreux prisonniers , et força les envahisseurs à se retirer. Ce triomphe du droit fut éphémère. Dans les pourparlers relatifs au

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traité de paix, les officiers de Buenos-Ayres exposèrent avec chaleur les avantages de raffranchissement et obtinrent des adhésions. Quelques mois plus tard, ils revenaient à TAssomption , gagnaient les rares miliciens qui se trouvaient à la caserne du palais, et faisaient nommer une junte de trois personnes pour administrer le pays. Le gouverneur Velasco subit sans résistance cet événement qu'il se croyait dans l'impossibilité de conjurer, et il accepta la place qui lui fut offerte dans le triumvirat. A côté de lui fut appelé le docteur Francia, qui devait tenir le pays sous son joug pendant trente ans.

José-Gaspard- Rodriguez Francia était né vers 1757. Son père était venu du Brésil au Paraguay comme colon; il s'attribuait une origine française , prétention qui ne paraît pas justifiée. Après les écoles de l'Assomption, le jeune Francia avait suivi les cours de la célèbre université de Cordoue. Reçu docteur en droit, il revint dans la petite capitale de sa province et ne tarda pas à s'y faire un nom comme avocat ; son but n'était pas d'aller plaider devant la justice (les tribunaujt étaient trop éloignés de l'Assomption), mais il travaillait à amener les transactions les plus favorables à ses clients. Sa science , sa facilité d'élocution , son désintéressement et son intégrité avaient donné à ses concitoyens une haute idée de sa valeur personnelle. Il avait été successivement nommé membre de la municipalité, procureur-syndic, premier alcade, et s'était distingué par la manière dont il avait rempli ces divers emplois ; il vivait dans le célibat et dans une studieuse retraite, mais l'amour du travail ne l'avait pas préservé d'une conduite dissolue; sa foi et ses mœurs, comme il arrive souvent, avaient péri dans le même naufrage.

Velasco ne fut pas longtemps triumvir; un mois après

sa nomination , Francia se débarrassa d'un collègue qui gênait ses projets de domination ; cet ancien gouverneur, dont Tautorité avait été bienfaisante, jeté en prison, y mourut après une longue captivité. Dès qu'il fut débarrassé de son importuné présence, Francia proclama rindépendance , convoqua un congrès, et, à partir de cette époque, la province du Paraguay forma TÉtat qui a pour limites le Brésil au nord et à Test, la Plata au sud et à Touest, et qui confine vers Touest à Bolivia. Les représentants de la nation se réunirent en juin 1811, et nommèrent une junte de cinq membres, au nombre desquels se trouvait Francia. Cet homme habile prit bien vite de l'ascendant sur des collègues incapables, qui ne poursuivaient qu'un but , la satisfaction de leurs caprices ou de leurs passions. Plusieurs fois le docteur protesta contre leurs désordres en se retirant à la campagne ; mais ils ne pouvaient se passer de son secours , et ils se hâtaient de le rappeler en l'attirant par des promesses qu'ils ne tenaient pas. Un gouvernement si faible ne pouvait pas durer ; aussi dut-il bientôt convo* quer un second congrès. Cette assemblée , composée de mille députés étrangers à toute notion politique , fut un instrument docile dans les mains de celui qui aspirait au pouvoir absolu. Elle décréta la république, et remplaça le gouvernement des cinq par celui de deux consuls, auxquels elle accorda la plus complète omnipotence. Une réminiscence de l'histoire romaine porta les meneurs à disposer pour les nouveaux magistrats deux chaises curules et à les appeler, l'une le siège de César, l'autre celui de Pompée. Le premier fut attribué à Francia et l'autre à Fulgencio Yegros, riche créole qui avait autrefois commandé des milices. Le pays fut alors mieux dirigé; l'ordre, rétabli dans les

finances, permit de créer un secrétariat général du

goavernement et d'activer Texpédition des affaires; mais en même temps des mesures d'exception furent prises contre les Espagnols ; afin de leur enlever l'influence politique, les consuls leur interdirent de se marier avec des femmes blanches du pays, et des lois oppressives inaugurèrent le prétendu règne de la liberté.

L'État de Buenos-Ayres aurait voulu faire reconnaître sa suprématie sur le Paraguay; mais il fit à cet égard des efforts inutiles, et fut amené à signer un traité qui reconnaissait l'indépendance réciproque des deux républiques. Malgré cette convention, elles restèrent hostiles l'une à l'autre, et Francia, voulant isoler son pays de tous ses voisins , ne fit rien pour diminuer les défiances réciproques.

Son collègue le gênait, il s'en débarrassa ; le congrès de 1814 lui rendit ce service. Le jour où il fut question d'élire le chef du pouvoir exécutif, la salle des délibérations fut cernée par une garde d'honneur ; composée d'hommes tout dévoués à la cause du premier consul, elle lui assura les voix des députés. Francia fut alors nommé dictateur pour trois ans, avec un traitement de neuf mille piastres , qu'il réduisit à trois mille. 11 n'aspirait pas à la fortune, mais il était avide de domination, et il tenait à Texercer sans contrôle, en se donnant l'apparence d'un libérateur qui soustrait sa patrie au joug de l'étranger.

Il s'établit dans le palais du gouverneur, en embellit les abords, et donne du prestige à la haute situation qui lui est faite; mais il se contient encore, en évitant tout ce qui pourrait le démasquer aux yeux de ses sujets ; il réforme sa vie privée, congédie les officiers de l'armée et les fonctionnaires civils appartenant à des familles honorables, parce qu'il redoute leur influence ;

il leur substitue des hommes de la plus basse origine , qui, attendant tout de ses faveurs, serviront plus sûrement son ambition. Il parvient ainsi à se faire nommer dictateur perpétuel par des électeurs qui ne comprennent pas la portée de leurs actes.

Dès qu'il fut certain de n'avoir pas besoin de recourir dans l'avenir aux suffrages de ses concitoyens pour conserver le pouvoir, il donna libre carrière à son humeur égoïste, impérieuse, vindicative, cruelle, et fit peser une odieuse tyrannie sur le pays. Le trait suivant nous révèle son caractère. Peu après sa dernière élection, comme il traversait une rue de l'Assomption, le cheval qu'il montait se heurta contre un obstacle, devant la maison d'un vieillard espagnol, pauvre , d'un rang honorable , respecté pour son âge et plus encore pour ses vertus. Rentré chez lui , Francia ordonne au propriétaire de venir le trouver, lui adresse une sévère réprimande , lui prescrit de faire disparaître l'encombrement de la rue, et, comme le lendemain le travail n'est pas encore terminé, il est condamné à une amende de plus de quarante mille francs et à la prison avec les fers aux mains, jusqu'à ce que la somme soit versée dans le trésor. La femme du malheureux a beau prier, conjurer, se jeter aux genoux du despote, rien ne peut le fléchir; on lui dit que les fers blessent le captif : « S'ils sont trop étroits, répond le dictateur, que le vieillard en fasse ajuster d'autres à ses frais. » Les amis de l'Espagnol opprimé se cotisèrent pour payer l'énorme rançon; ce fut le seul moyen d'obtenir sa mise en liberté.

Francia redoutait à la fois le légitime ascendant de la métropole et les intrigues de Buenos-Âyres, qui voulait attirer l'Assomption sous sa dépendance ; aussi , résolu

de parer aux éventualités de guerre , eut-il soin d'accumuler les munitions et les armes dans les arsenaux de rËtat; il imagina un moyen fort simple de les obtenir, ce fut de décider que les commerçants qui les apporteraient auraient seuls le droit de charger en retour leurs navires des marchandises du pays.

En 1820 y un complot se forma dans le but de le renverser et de rattacher le Paraguay à la suprématie de Buenos - Ayres ; mais les conjurés furent trahis, jetés en prison, et virent leurs biens confisqués ; la plupart subirent la peine de mort. La découverte de cette conspiration augmenta la défiance naturelle du despote.

L'espionnage et la dénonciation sont alors organisés sur une large échelle, et s'exercent surtout contre les habitants des villes.

Bien des citoyens innocents sont jetés dans d'étroites cellules , et y subissent des détentions dont la durée dépend uniquement des caprices du dictateur. Les uns meurent en prison, les autres sont envoyés au dernier supplice; sous ce régime de terreur on tremble à chaque instant de perdre sa liberté, et on se résigne à s'isoler pour conserver au moins ce bien précieux. On interrompt toute relation, de peur qu'une parole mal interprétée n'allume la colère de Francia.

Redoutant toujours l'influence des Espagnols , il rend un décret où, sous prétexte de consolider Tordre public et la sécurité générale, il ordonne à tous les colons de la ville de se réunir sur la place de la Révolution , dans un délai de deux heures, avec menaces de mort pour ceux qui ne se présenteront pas. A peine ceux qui lui paraissent suspects sont-ils arrivés qu'ils sont jetés dans d'obscurs cachots, y restent dix-huit mois, et n'en

sortent qu^après avoir payé cent cinquante mille piastres. Le but du tyran était alors atteint; il avait ruiné les habitants les plus aisés ; il ne craignait plus qu'ils employassent contre lui leurs ressources et leur crédit.

Cependant ses terreurs n'étaient pas encore calmées. Il comprenait qu'il devait avoir beaucoup d'ennemis , et il avait peur d'être tué dans les rues étroites et plantées d'arbres de la capitale ; de là lui vint le projet de rebâtir la ville d'après un plan qu'il traça lui-même avec l'aide d'un maçon. Mais il n'était pas ingénieur, et il commit bien des fautes , qu'il voulut réparer aux frais des propriétaires ; ceux-ci furent souvent obligés de démolir ce qu'ils venaient de reconstruire : de sorte qu'au bout de quelques années la cité, remplie de décombres, ressemblait à une place bombardée.

Au milieu de tant d'actes iniques ou cruels , le dictateur procura deux grands avantages au Paraguay : il y maintint la paix, et administra les finances de l'État avec une sévère économie. En s'isolant des provinces voisines, livrées ordinairement à l'anarchie et à la guerre civile, il maintint et il prolongea jusqu'à sa mort une ère de tranquillité et d'ordre matériel dont les campagnes surtout ressentirent le bienfait. Il redoutait toute espèce de relation avec les autres États; en les évitant avec un soin minutieux, il croyait servir à la fois les intérêts de son pouvoir et ceux de son pays. Les chefs du gouvernement de Buenos-Âyres étaient à ses yeux des révolutionnaires vaniteux, indisciplinés, légers, ennemis de toute autorité, incapables de rien fonder, qui devaient propager le désordre dans les diverses parties de l'Amérique , si des obstacles infranchissables ne venaient pas leur barrer le chemin.

Quant au budget du Paraguay, Francia augmente

ses recettes par des moyens que son omnipotence et son mépris de la justice lui permettent d'employer. Il achète à vil prix les bois de construction si remarquables dans les forêts de cette contrée, et il les échange avec de gros bénéfices contre les objets fabriqués dû dehors ; puis il confie à deux fonctionnaires spéciaux le soin de vendre ces mêmes marchandises à des prix très élevés et au profit du trésor public.

Juge de toutes les affaires , arbitre de tous les intérêts, il inflige, sous de légers prétextes, d'énormes amendes qu'on s'empresse de payer, parce qu'il y va de la liberté et parfois de la vie.

Ennemi de l'Église qu'il persécute et des communautés religieuses qu'il détruit, le dictateur s'empare de leurs biens , prend les ornements sacerdotaux pour faire des uniformes à sa troupe, et attribue au domaine d'immenses terrains sur lesquels il crée des fermes où les chevaux et les bœufs produisent d'importants revenus ; l'État devient l'approvisionneur du marché de la capitale; tant que son bétail n'est pas écoulé, il est interdit aux particuliers de vendre celui qu'ils possèdent.

Enfin , par une conséquence logique , ce redoutable ennemi des âmes est aussi celui des intelligences ; il ne se soucie pas de propager l'instruction , et se montre aussi défavorable aux écoles primaires qu'à l'enseignement secondaire. Sous un niveleur aussi impitoyable, toutes les inégalités tendent à disparaître; mais, à leur place, c'est l'égalité dans la misère et dans l'ignorance qui surgit et domine avec son sceptre de fer.

Plein de lui-même, pénétré de sa supériorité, Francia ne prenait conseil de personne, n'avait pas de ministres

et n'écoutait pas môme ses principaux fonctionnaires ; police, administration y finances, justice et armée, tout passait sous ses yeux et se réglait suivant ses décisions sans appel. Il dictait ses volontés souveraines à Patinos, son secrétaire; c'était un homme connu pour sa mauvaise conduite et dont il avait fait son confident. Il causait aussi quelquefois avec son barbier, mulâtre ivrogne, et l'entretenait des projets dont il voulait informer le public. Un tel tyran ne pouvait pas avoir d'amis; il n'était pas même entouré de ses parents ; il avait congédié sa sœur sous un léger prétexte et avait fait emprisonner ses neveux. De mauvaises lectures et quelques travaux littéraires occupaient les instants qu'il ne consacrait pas au gouvernement du Paraguay.

Vicieux, parce qu'il était impie, Francia ne s'améliora pas en vieillissant ; les années qui s'accumulèrent sur sa tête y trouvèrent toujours la même dose d'orgueil et de mépris pour l'humanité. Âgé de quatrevingt-trois ans (20 septembre 1840), après quelques jours de maladie, il meurt dans un accès de colère. Irrité contre son médecin, il se lève, prend son sabre, et veut frapper celui qui a eu le malheur de lui déplaire; mais ce dernier effort épuise ce qui lui reste de vie, et il tombe évanoui pour ne plus se relever.

« L'époque moderne, dit le commandant Page, n'a rien produit de comparable à cet odieux régime du dictateur du Paraguay. Pendant un quart de siècle, au mépris des avis et des reproches des gouvernements étrangers , Francia régna en tyran sur ce beau pays , et commit une foule de crimes. A sa mort, malgré les exécutions qui souillèrent son pouvoir, les prisons de l'Assomption regorgeaient de détenus. Il y en avait plus

de sept cents, dont quelques-uns enfermés depuis vingt ans. En rentrant dans le monde, ils n'y ont retrouvé ni leurs foyers, ni leurs familles, balayés par cet affreux courant de tyrannie. »

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