RÉVERSIBILITÉ
vard, je demandai un excellent verre de bière et que lui se contenta d'un pâle
orgeat.
P. -S. — Pour ne pas jeter dans Tàme du lecteur un trouble inutile, j'ajouterai ceci : Mon ami, le duc IIonneau,ne s'en était pas tenu, durant ces expériences, à de simples communications psychiques. Peut-être les contacts matériels ne sont-ils pas étrangers à cet étrange phénomène. Renvoyé au lieutenant-colonel de Rochas. — .4. A.
En voilà un qui était un type, et un rude type, et d'attaque î Vingt fois je l'ai vu, rien qu'en serrant son cheval entre ses cuisses, arrêter tout Tescadron, net.
Il était brigadier à ce moment-là. Un peu rosse dans le service, mais charmant, en ville.
Comment diable s'appelait-il ? Un sacér
194 LE PARAPLUIE DE l'ESGOUADE
nom alsacien qui ne peut pas me revenir, comme Wurtz ou Schwartz... Oui, ça doit être ça, Schwartz. Du reste, le nom ne fait rien à la chose. Natif de Neufbrisach, pas de Neufbrisach même, mais des environs.
Quel type, ce Schwartz !
Un dimanche (nous étions en garnison à Oran), le matin, Schwartz me dit :
« Qu'est-ce que nous allons faire aujourd'hui? » Moi, je lui réponds : « Ce que tu voudras, mon vieux Schwartz. »
Alors nous tombons d'accord sur une partie en mer.
Nous prenons un bateau, souque dur, garçons ! et nous voilà au large.
Il faisait beau temps, un peu de vent, mais beau temps tout de même.
Nous fiUons comme des dards, heureux de voir disparaître à Thorizon la côte d'Afrique.
Ca creuse, l'aviron ! Nom d'un chien, quel déjeuner !
Je me rappelle notamment un certain jambonneau qui fut ratissé jusqu'à l'indécence.
Pendant ce temps-là, nous ne nous apercevions pas que la brise fraîchissait et que la mer se mettait à clapoter d'une façon inquiétante.
— Diable ! dit Schwartz, il faudrait...
Au fait, non, ce n'est pas Schwartz qu'il 'appelait.
Il avait un nom plus long que ça, comme qui dirait Schwartzbach. Va pour Schwartz- ])ach !
Alors Schwartzbach me dit : « Mon petit, faut songer à rallier. »
Mais je t'en fiche, de rallier. Le vent soufflait en tempête.
La voile est enlevée par une bourrasque, un aviron fiche le camp, emporté par une lame. Nous voilà à la merci des flots.
Nous gagnions le large avec une vitesse déplorable et un cahotement terrible.
Prêts à tout événement, nous avions enlevé nos bottes et notre veste.
La nuit tombait, Touragan faisait rage.
Ah ! une jolie idée que nous avions eue là, d'aller contempler ton azur, ô Méditerranée !
Et puis, l'obscurité arrive complètement. Il n'était pas loin de minuit.
Tout à coup, un craquement épouvantable. Nous venions de toucher terre.
Où étions-nous ?
Schwartzbach, ou plutôt Schwartzbacher, car je me rappelle maintenant, c'est Schwartzbacher ; Schwartzbacher, dis-je,
LES TE>MPIJER 197
qui connaissait sa géographie sur le bi du bout du doigt (les Alsaciens sont très instruits), me dit :
— Nous sommes dans l'île de Rhodes, mon vieux.
Est-ce que l'administration, entre nous, ne devrait pas mettre des plaques indicatrices sur toutes les îles de la Méditerranée, car c'est le diable pour s'y reconnaître, quand on n'a pas l'habitude?
Il faisait noir comme dans un four.
Trempés comme des soupes, nous grimpâmes les rochers de la falaise.
Pas une lumière à l'horizon. C'était gai.
— Nous allons manquer Tappel de demain matin, dis-je, pour dire quelque chose.
— Et même celle du soir, répondit sombrement Schwartzbacher.
198 LE PARAPLUIE DE l'ESGOUADE
Et nous marchions dans les petits ajoncs maigres et dans les genêts piquants. Nous marchions sans savoir où, uniquement pour nous réchauffer.
— Ah ! s'écria Schwartzbacher, j'aperçois une lueur, vois-tu, là-bas ?
Je suivis la direction du doigt de Schv^artzbacher, et effectivement une lueur brillait, mais très loin, une drôle de lueur.
Ce n'était pas une simple lumière de maison, ce n'étaient pas des feux de village, non, c'était une drôle de lueur.
Et nous reprîmes notre marche, en Taccélérant.
Nous arrivâmes, enfin.
Sur des rochers se dressait un château d'aspect imposant, un haut château de pierre, où Ton n'avait pas l'air de rigoler tout le temps.
Une des tours de ce château servait de chapelle, et la lueur que nous avions aperçue n'était autre que l'éclairage sacré tamisé parles hauts vitraux gothiques.
Des chants nous arrivaient, des chants raves et mâles, des chants qui vous met- Laient des frissons dans le dos.
— Entrons, fit Schwartzbacher, résolu.
— Par où ?
— Ah ! voilà... cherchons une issue.
{Schwartzbacher disait : « Cherchons
une issue », mais il voulait dire : « Cherchons une entrée. » D'ailleurs, comme c'est la même chose, je ne crus pas devoir lui faire observer son erreur relative, qui peut-être n'était qu'un lapsus causé par le froid.
Il y avait bien des entrées, mais elles étaient toutes closes, et pas de sonnettes.
Alors c'est comme s'il n'y avait pas eu d'entrées.
A la fin, à force de tourner autour du château, nous découvrîmes un petit mur que nous pûmes escalader.
— Maintenant, fit Schwartzbacher, cherchons la cuisine.
Probablement qu'il n'y avait pas de cuisine dans l'immeuble^, car aucune odeur de fricot ne vint chatouiller nos narines.
Nous nous promenions par des couloirs interminables et enchevêtrés.
Parfois, une chauve-souris voletait et frôlait nos visages de sa sale peluche.
Au détour d'un corridor^ les chants que nous avions entendus vinrent frapper nos oreilles, arrivant de tout près.
Nous étions dans une grande pièce qui devait communiquer avec la chapelle.
— Je vois ce que c'est, fit Schwartzbacher (ou plutôt Scwhartzbachermann, je me souviens maintenant), nous nous trouvons dans le château des Templiers.
Il n'avait pas terminé ces mots, qu'une immense porte de fer s'ouvrit toute grande.
Nous fûmes inondés de lumière.
Des hommes étaient là, à genoux, quelques centaines, bardés de fer, casque en tète, et de haute stature.
Ils se relevèrent avec un long tumulte de ferraille, se retournèrent et nous virent.
Alors, du même geste, ils firent Sabre^ main! et marchèrent sur nous, la latte haute.
J'aurais bien voulu être ailleurs.
Sans se déconcerter, Schwartbachcrmann retroussa ses manches, se mit en posture de défense et s'écria d'une voix lorte :
— Ah ! nom de Dieu I messieurs les Templiers, quand vous seriez cent mille... aussi vrai que je m'appelle Durand !
Ah ! je me rappelle maintenant, c'est Durand qu'il s'appelait. Son père était tailleur à Aubervilliers. Durand, oui, c'est bien ça...
Sacré Durand, va 1 Quel type !
ET d'un autre petit GrARÇON QUI AVAIT LU l'histoire du petit STEPHEN GIRARD
DAPRÈS MAhK TWAIN
Il existe à Philadelphie un homme qui — alors qu'il n'était qu'un jeune et pauvre petit garçon — entra dans une banque et dit :
— S'il vous plaît, monsieur, vous n'auriez pas besoin d'un petit garçon ?
— Non, petit garçon, répondit le majestueux banquier, je n'ai pas besoin d'un petit garçon.
Le cœur bien gros, des larmes sur les joues, des sanglots plein la gorge^, le petit garçon descendit l'escalier de marbre de la banque, tout en suçant un sucre d'orge qu'il avait acheté avec un sou volé à sa bonne et pieuse tante.
Dissimulant sa noble forme, le banquier se cacha derrière une porte, persuadé que le petit garçon allait lui jeter une pierre.
Le petit garçon, en effet, avait ramassé quelque chose par terre : c'était une épingle qu'il attacha à sa pauvre mais fripée veste.
— Venez ici ! cria le banquier au petit garçon.
Le petit garçon vint ici.
— Qu'avez-vous ramassé ? demanda le majestueux banquier.
— Une épingle, répondit le petit garçon. Le financier continua :
— Ètes-vous sage, petit garçon ?
Le petit garçon dit qu'il était sage.
— Comment votez- vous?... Oh! pardon, allez-vous à l'école du dimanche ?
Le petit garçon dit qu'il y allait.
Alors, le banquier trempa une plume d'or dans la plus pure des encres, écrivit sur un bout de papier St. Peter et demanda au petit garçon ce que cela faisait.
Le petit garçon répondit que cela faisait Sait Peter,
— Non, fit le banquier, cela fait Saint- Peter.
Le petit garçon fit : Oh !
Le banquier prit le petit garçon en affec-
206 LE PARAPLUIE DE l'eSGOUADE
tion, et le petit garçon fit encore : Oh î Alors, le banquier'associa le petit garçon à sa maison, lui donna la moitié des bénéfices et tout le capital.
Et, plus tard, le petit garçon épousa la fille du banquier.
Tout ce que possédait le banquier, ce fut le petit garçon qui l'eut.
Mon oncle m'ayant raconté IMiistoire cidessus, je passai six semaines à ramasser des épingles par terre, devant une banque.
J'attendais toujours que le banquier m'appelât pour me dire :
— Petit garçon, êtes-vous sage ?
Je lui aurais répondu que j'étais sage.
Il aurait écrit St John, et je lui aurais dit que cela voulait dire Sait John.
Il faut croire que le banquier n'était pas pressé d'avoir un associé ou que sa fille était un garçon, car un jour il me cria :
— Petit garçon, que ramassez- vous là?
— Des épingles, répondis-je poliment.
— Montrez-les moi.
Il les prit, et moi, je mis mon chapeau à la main, tout prêt à devenir son associé et à épouser sa fille.
Mais ce n'est pas à cela qu'il m'invita :
— Ces épingles, rugit-il, appartiennent à la banque ; et si je vous retrouve encore rôdant par ici, je fais lâcher le chien survous.
Je partis, laissant ce vieux bougre en possession de mes épingles.
Dire, pourtant, que c'est comme ça dans la vie 1
POSTHUiME
J'allais régulièrement tous les soirs, à cette époque, dans un petit café de la rue de Rennes, où je rencontrais une dizaine de camarades, étudiants ou artistes. Parmi ces derniers, un grand jeune garçon, sculpteur, très doux, même un peu naïf. On l'appelait, je n'ai jamais su pourquoi, le Raffineur.
Au bal Tonnelier, le Raflîneur, un soir,
leva une toute jeune fillette très pâle, dont les grands yeux bruns jetaient parfois d'inquiétantes flambées. Il s'y attacha beaucoup et, dès lors, ne la quitta plus.
Elle s'appelait Lucie.
On ajouta de Lammermoor, qu'un loustic de la bande transforma en la mère Moreau. Le nom lui resta.
Tous les soirs, régulièrement, vers neuf heures, le Raffineur et la mère Moreau arrivaient à la brasserie.
Lui faisait une partie de billard, tandis qu'elle s'installait devant les journaux illustrés, écoutant gravement les compliments qu'on lui faisait sur ses beaux cheveux noirs, sur son exquise peau blanche et sur ses grands yeux bruns.
Vers cette époque, je ne me rappelle pas comment cela arriva, le démon du jeu s'em-