Le paravent
Il y a quelques années, par une fraîche matinée du printemps, un jeune homme de bonne mine et do tournure élégante descendit de la diligence de Paris, deux lieues environ avant d'arriver à Provins. Le lieu où il mit pied à terre n'était ni un village, ni une plaine inhabitée: à droite et à gauche de la route s'éparpillaient une foule de maisons de campagne , entourées d'un parc ou seulement d'un jardin, selon la fortune du propriétaire. Après s'être orienté pendant un instant , le voyageur appela un jeune paysan, qui cheminait pédestrement derrière la voiture, lui mit dans la main une pièce de monnaie , sur le dos une petite malle en cuir, et se dirigea vers un de ces logis champêtres, dont le toit , terrassé à l'italienne, étalait au soleil quatre statues de plâtre, représentant les Saisons, et placées aux quatre angles du bâtiment , dans un ordre que Bernardin de Saint-Pierre eût trouvé plein d'harmonie; à savoir: lo Printemps à l'est, l'Automne au couchant, l'Été au midi, l'Hiver au nord. Guidé par cotte allégorie sculpturale , le jeune homme se tira heureusement d'un labyrinthe de sentiers, oii il se fût perdu sans cela. Cinq minutes après, il arriva devant une porte gardée par deux lions en terre cuite, et dont la claire-voie lui permit de reconnaître définitivement la localité. Certain alors de ne pas se tromper, il essuya la poussière de ses hottes dans l'herbe qui bordait le mur, renoua sa cravate, se passa la main dans les cheveux pour y réparer le désordre causé par une nuit de diligence, fit en un mot la toilette sommaire que se prescrit un régiment à l'entrée do la ville où il vient tenir garnison, puis il sonna.
— Est-ce ici la maison do monsieur Simartî demandat-il à une manière de valet de forme endimanché, qui lui ouvrit la porte.
— Notre monsieur est sorti, répondit le rustre, en retenant par lo collier un gros dogue noir, d'aspect moins pa-
LG SIÈCLB. — XV.
cifique que les lions ses voisins, et qui, sans vergogne aucune, couvrait de sa voix de basse-cour les paroles des deux interlocuteurs.
Impatienté de ce vacarme, le voyageur leva une canne qu'il tenait à la main, et l'appliqua rudement sur le museau de l'aboyeur. A celte correction inattendue , celui-ci fit un bond qui jeta le valet contre la porte, et regarda un instant l'agresseur, comme s'il se fût disposé à le dévorer; mais, à la vue de la canne qui se levait une seconde fois, il fit tout à coup demi-lour en arrière, et s'alla cacher dans sa niche, l'oreille basse et la queue entre les jambes.
— Qu'est-ce que vous a fait notre Soliman , pour que vous l'assommiez ? demanda le concierge rustique , d'un ton plus brûlai qu'assuré.
Au lieu de répondre , le jeune homme prit la malle de cuir sous laquelle ployait le petit conunissionnaire, et, d'un tour de main , la jeta dans les bras du paysan stupéfait.
— Si monsieur Simart est sorti, dit-il ensuite, monsieur Teissier doit être à la maison; conduisez-moi daus sa chambre et allez le chercher.
Soumis à l'ascendant qu'exerce sur les gens du peuple un langage impérieux soutenu par la force physique, le portier obéit, quoiqu'il grognât sourdement. Pour épancher sa mauvaise humeur, en passant devant la niche où s'était blotti Soliman, il lui lança un coup de pied méprisant ; mais le dogue , insulté dans son retranchement, tit une sortie furieuse, et , d'un coup de mâchoire , changea subitement en veste l'habit du provocateur.
— Tonnerre ! s'écria le paysan, sans se douter du malheur arrivé à son costume du dimanche, dire que mam'zelle Célestine protège ce brigand do chien-là, et qu'il faut se laisser dévorer par lui ou iH>rdre sa place 1 Je voudrais que votre canne lui eût fracassé la mâchoire.
— Ahl mademoiselle Célestine aime les cluens , dît à demi-voix lo voyageur; comment s'arrangera-t-elle avec
CHARLES DE BERNARD
''"eissier, qui ne peut les souffrir? Bah 1 l'amour ne fait-il pas des miracles ?
Après avoir traversé la cour et un vestibule orné de caisses d'orangers , le jeune homme monta un escalier d'assez belle apparence ; puis, au bout d'un corridor servant de dégagement aux chambres du premier étage , il arriva devant une porte qu'il ouvrit sans façon lorsque son guide lui eut dit :
— C'est ici.
Le premier objet qu'il aperçut en entrant fut un homme assis devant un secrétaire , les coudes sur le pupitre, le front dans les mains , le haut de l'oreille garni d'une plume, à la manière des commis de bureau, et réfléchissant profondément en face d'une écriloire , qu'accompagnait un cahier de papier à lettres barbouillé du haut en bas d'arabesques bizarres.
— Ah 1 c'est toi, dit ce pensif personnage en tournant la tête, je t'attendais. Nicolas, mettez cette malle dans un coin, et laissez-nous.
— C'est moi-même , répondit le voyageur quand le domestique fut sorti ; j'accours à ton appel, et me voici prêt à tenir sur ta tête le poêle matrimonial. A quand la noce? t
— Je crois qu'on signe demain le contrat, reprit Teissier d'un air morne.
— Tu crois! Tu n'en es donc pas sûr? Du reste, cela ne doit pas me surprendre ; avec ton caractère irrésolu, saistu jamais ce que tu feras le lendemain?
— iMon cher Dramond, assieds-toi et causons, répondit eu poussant un soupir l'aspirant aux délices du mariage. Tu me vois dans la position la plus perplexe oii un homme se puisse trouver. Quand je t'ai annoncé que j'épousais mademoiselle Simart, j'étais dans un accès d'enthousiasme ; je voyais l'avenir à travers un de ces prismes éblouissans dont les couleurs reflètent une teinte rosée £ur le fond terne de la réalité.
— Tu veux me dire en prose que lu es maintenant au revers de la médaille. Qu'y vois-tu ?
— Le diable I s'écria Teissier, en mâchant convulsivement la plume dont il venait de priver son oreille.
— Parlcs-tu de ta future? demanda Dramond en riant.
— Plus bas ; ces murs peuvent avoir des oreilles.
— Diantre! serions -nous dans le palais de Néron? Allons, nous voici chaise contre chaise; je t'écoute, ou plutôt écoute-moi. Je parie connaître d'avance ta confession ; tu as trouvé un déficit dans la dot.
— Au contraire; mademoiselle Célesline m'apporte comptant six mille livres de rentes , ol son père lui en assure autant; tandig que je n'avais compté que sur neuf ou dix mille li\Tes en tout.
— Tu as découvert quelque chose de louche dans la famille : un fou , un pendu , peut-être un pauvre diable obligé de se faire guérir par le roi de France ?
— Fi donc! les Simart et les Valonno sont les deux races les plus honnêtes, les plus sages et les plus pures de toute la province.
— Alors tu te seras aperçu que la faiseuse de corsets de mademoiselle Célesline avait eu besoin d'appeler son art au secours do c(!rtaine déviation hétérodoxe ?
— Quelle profanation! Vois-tu, dans le jar(hn,ce jeune peuplier balancé par le vent? Voilà la taille do Célesline?
— Tu as donc appris que quelque petit cousin l'avait devancé dans son cœur?
— F.lle n'a [las plus de cousins que l'agneau de la fable n'avait de frères, et je suis pailaitemcnt sûr qu'elle n'a jamais aimé personne.
— Excepté Soliman.
— Tu connais Soliman! s'écria Tcissior en faisant un soubresaut ; t'a-t-il moniu?
— C'est moi qui l'ai battu, au contraire.
— Que le ciel l'en rérompeuse ! Celle lois, tu as mis le doigt sur la plaie : c'est ce maudit animal qui est la cause prcniitMc (le inus mes soucis.
— Connncnt cela?
— Tu sais que je déteste les bêtes en général, et les chiens en particulier. Celui-ci a sans doute lu cela sur ma figure ; car, depuis mon arrivée, il me témoigne une haine à mort, et ne manque pas une occasion de me sauter aux jambes. La première fois, j'ai souri; la seconde, j'ai Au faire la gi-imace ; la troisième , j'ai demandé que Soliman fût attaché dans sa niche. Monsieur Simart eût volontiers fait droit à ma requête ; mais mademoiselle Célesline a pris le parti de Soliman , m'a reproché de vouloir le priver injustement de sa liberté , m'a traité de cœur dur, d'homme sans complaisance, d'âme insensible. Voilà une semaine que dure cette sotte querelle; chaque jour elle se renouvelle et amène à sa suite une foule de petites discussions que je cherche en vain à éviter. Enfin, cet infernal Soliman est devenu pour mon mariage une véritable pierre d'achoppement. S'il ne faisait qu'aboyer ; mais c'est qu'il mord I
— Tu es fou I répondit Dramond en haussant les épaules. Ne vas-tu pas te brouiller avec ta future à propos de chiens ? En pareil cas, la conduite à suivre est bien simple. Des gâteaux à Cerbère jusqu'au jour du mariage, elle lendemain une bonne boulette qui l'envoie rejoindre son aïeul aux enfers.
— J'y ai déjà songé, et de ce côté le mal n'est pas irréparable ; mais ce qui me plonge dans un océan d'incertitudes et d'appréhensions, c'est la conduite de mademoiselle Célesline en cette circonstance. Tu sais que le caractère se révèle surtout dans les petites choses. La vivacité, l'esprit de contradiction, l'irritabilité d'humeur, l'emportement même, dont elle ne m'a pas épargne les preuves depuis quelques jours, me font faire, je l'avoue, les réflexions les plus alarmantes pour mon bonheur futur. Si elle est ainsi avant la lune de miel, que sera-ce après ?
— Tu la crois méchante?
— Méchante? non, mais capricieuse, volontaire, déraisonnable autant que peut l'être un enfant gâté. Tu vas la voir, tu me diras si j'exagère, cai' elle met beaucoup de franchise dans ses défauts, et je suis sûr qu'avant ce soir elle te fournira l'occasion de la juger. Tu ne songps pas à te marier, Francis ; c'est bien de l'ennui que lu.t'épargnes.
— Me marier! s'écria Dramond, qui, pendant ce dialogue, avait ouvert sa malle pour changer de vêtement. Me marier! fi donc! L'hymen est un port, et j'aime la mer. Tu le maries, toi, et tu fais bien; ton ventre qui vient, tes cheveux qui s'en vont, l'annoncent que l'heure conjugale a sonné, mais moi je fleuris encore.
— Voyez la belle rose, observa Teissier en ricanant
En ce moment, Diamond ayant tiré un habit de sa vali-^e, une rose jaune et desséchée sortit d'une des poches et tomba sur le parquet. Le jeune homme la ramassa et la regarda un instant d'un air surpris.
— Tu parles de roses, dit-il ; en voici une que je ne savais pas li'i, et qui semlilo s'y trouver tout exprès pour me rappeler coinliien je suis indigne encore de prétendre au sacrement du mariage. Vois-tu, mon cher Aristide, queli|ue étourdi que j(î puisse paraître, je suis au fond d'une raison admirable. Une fois marié, je suis décidi' à aiintr ma femme, îi la rendre heureuse, et même ii lui être fidèle. Mais pour hasarder un pareil tour do forio, jo veux être sûr de moi; et il me parait nécessaire, avant tout, de vider la coupu de la vie de garçon, do peur d'éprouver la tentation d'y retourner boire; je ne serais m^ me pas fâché de trouver au fond un peu de lie, cela donnerait plus de saveur au in!ctai- conjugal.
— Qu'a de commun ce galimalhias avec celte vilaine fleur jaune (]ue tu as sans doute volée au chapeau do qui'Kiue l'einnie de soixante ans?
— Vilaine fleuri répéta Francis en respirant la roso arec insouciance; elle a eu, comme celle dont parle Mallun'he, son matin île vie et de beauté. Aujourd'hui la voilà llilnr et décolorée, mais, à délaul de parfum, elle exhalo pour moi une odeur que j'appellerai i)liilosoiiliiiiuc. EUo
LA ROSE JAUNE
me rappelle au senlinicnt de ma faiblesse; je puise dans sa contemplation un enseignement plein de sagesse et de moralité. En un mot, sais-lu ce qu'elle me dit.'
>Ie pronds-tu pour un Persan? répondit Teissier d'un
Ion bourru.
— Elle me dit, mon cher Aristide : Ne te marie pas encore. Mais ce serait une histoire tout entière à te raconter, et je ne veux pas intervertir nos rôles. Je suis venu ici pour être ton témoin, ton confident, ton Pylaile fidèle. A toi donc le privilège des narrations, descriptions, amplifications et autres divagalions amoureuses. Voyons, je me suis armé de la patience de Jol); ainsi pas de mauvaise honte. Tu ne m'as pas encore dit si mademoiselle Célestine a les yeux bleus ou noirs.
— Non, raconte-moi ton histoire; elle me distraira p'^utélredemes sombres réilexions. Monsieur Simart ii'estpas encore rentré; Célestine se promène ji; no sais où avec sa cousine. Ainsi tu as le temps de me faire ton ri'cit avant dîner.
— Soit, reprit Dramond, qui, tout en continuant de changer son costume de voyage contre une toilette plus élégante, commenra en ces termes :
— 11 y a deux mois environ, Beyraud, que lu connais, Morville, quelques autres aimables garçons et moi, limes le projet d'aller nous amuser au bal de l'Opéra. Note ceci : s'amuser au bal de l'Opéra! Pour avoir une pareille prétention, il fallait que nous fussions ivres; aussi l'éiions-nous, je suis forcé de rendre cet hommage à la vérité. Quand je dis ivre, ne t'y trompe pas; je n'entends pas par là l'ivresse de la Courtille, l'orgie populacièro et Ignoble, mais bien cet état de joyeuse cxaltalion, do turjulente béatitude, où un excellent dîner de Véry, arrosé de vin de Champagne à la glace, peut plonger une demidouzaine de jeunes gens en parfaite santé physique et morale.
Dans cette disposition marlialement folâtre, nous entrâmes à l'Opéra, la tète haute et la pc .oie aussi, les yeux hrillans, les joues colorées, coudoyant les hommes, débitant aux femmes des galanteries carnavalesques; en un mot, cherchant aventure comme le loup do la fable, mais moins excusable que lui, car il était à jeun. Tu sauras que, contrairement à l'usage du lieu, plusieurs de nous avaient trouvé joli de se faire des moustaches avec des bouchons brûlés, et qu'enchérissant sur cette gracieuse idée, Merville et moi nous étions alïublés do faux nez qui nous rendaient méconnaissables. On nous piit, je suppose, pour des tailleurs en goguette, ce i|ui lit iiue, nul no se souciant d'une querelle avec nous, nous pûmes donner pleine carrière à notre gaîté impertinente.
Pour moi, je m'ennuya; bientôt de mon plaisir. Aussi honteux de mon nez que ce prince des coules de fées qui était obligé de rouler le sien sur une hrouftte, mais n'osant m'en débarrasser de peur d'être reconnu, je quittai la salle ol montai dans les corridors, ofi je me mis à jouer le rôle d'observateur, eu aijpliquant suc<essivement mou visage ù chacun des œils-de-bœuf. Je conlinuai d'étage en étage ce manège assez niais, et je liuis par m'arrèter à la porte d'une loge des troisièmes. Deux feinm(;s s'y trouvaient assises, uniformément vêtues de ilominos noirs, petites toutes deux, autant que J'en pouvais juger, et si semblables au premier aspect, (|ue, pour les distinguer l'une de l'autre, il était nécessaire d'interroger un sigui! qu'elles avaient ai'o|ité, probahlemenldaus queKjuu intention d'intrigue; l'une portail par-dessus son gaut une bague d'emeraude; l'autre tenait ù la maiu une rose jaune.
— La rose que voilà 1 je doviûo lo reste, interrompit Teissier.
LE SIliCt.F.
— Tu ne devines rien I Deux fenmies ensemble sont rarement fort imposantes, au bal masqué surtout. J'étais las d'être debout, l'occasion me parut donc excellente pour m'asseoir; la porte d'ailleurs était ouverte et semblait dire : Entrez ! Au bruit que je fis en la tirant, les dominos noirs tournèrent la tête, et l'un d'eux jeta un petit cri qui me parut une provocation. Je m'assis donc résolument, et, prenant la parole, je m(! mis 5 déployer une anial)ilil(! de mardi-gras dont le succès ne fut pas longlemiis incertain. D'abord silencieuses et en apparence effrayées, lesd(nix fennnes s'humanisèrent peu h peu; après avoir clinchotto entre elles et ri tout bas des folies que je b'ur di'liil.iis, elles finirent par me répondre, et bientôt la conversalion se trouva engagée. Le domino à la rose jaune, surtout, y prit part avec une vivacité i|ui m'eût paru naïve parlent ailleurs qu'au bal de l'Opéra; [)lus réservée, peuf-èlre parce; qu'elle élait plus vieillp, sa compagne lui parlait de temps en temps ;i l'oreillo pour l'er.gager à mo-léicr sa gaîlé ; toutes deux alors se penchaient au boni de la loge conune pour mettre fini la conversation, et promenaient leurs regaids dans la salle avec une sorte d'iii<]uiéluile.
Entre <leux mas{]ues, le choix est difficile; le mien pourtant était déjà fait, à supposer ijue celte aventure dût avoir un dénouement; l'inconnue qui avait pris pour emblème une fleur exhaiait elle-même un si frais parfum de jeunesse, son rire était si franc, sa voix si doucement mordante, son geste si vif, son es(irit si imprévu, qu'il me p;nut impossible qu'elle ne fût pas charmante. Sans plus ample inlormation, je lui donnai donc mon cœur pour le reste de la nuit, et commençai par contre-coup à délester sa compagne, qui, malgré sa tou.-nure élégante, me faisait l'eflVI d'une vieille duègne. Libre aux dieux d'aimer le nombre impair : les amans le haïssent avec raison. Pour moi, plus près en ce moment de l'amour que de la divinité, je maudissais dans mon âme le tiers impurtuii dont je ne savais comment me débarrasser, lors(]u'uii coup de poing, qui faillit enfoncer la porte de la loge, lit tressaillir sur leurs chaises nies voisines.
— Ohé ! part à nous deux, dit en même temps une voix semblable au miaulemmit d'un chat.
Je me retournai, et j'aperçus la figure enluminée de mon ami Mer\ille, dont l'effro/able nez postiche menaçait de faire invasion par l'œil-de-boeuf.
— N'ouvrez pas, dirent les deux femmes.
J'aurais obéi, si je n'eusse fait au même instant la réflexion suivante : Un et trois fout quatre : or, quand on est (pialrc<, on n'est que deux. ■
J'ouvris donc à celui que je regardais comme mon allié, mais j'eus bientôt lieu de déplorer ma sottise. Depuis que je l'avais quitté dans le foyer, le malheureux Mervillo avait complété son ivresse. En ce moment il était hors d'étal d'entendre ou de prononcer une seule parole raisonnable. Connaissant sa brutalité en pareil cas, je pressentis une scène désagréable, mais il était trop tard pour l'éviter. Sans faire attention à mes signes d'intelligence, Merville se laissa tomber sur la chaise vacante, rit pei:dant un instant d'un air moitié insolent, moitié hébété, respira bruyamment comme pour prendre toute son haleine, et commença une allocution de si liaut goût, que les deux dominos se levèrent aussitôt.
— Ouvrez-nous la porte, monsieur, me dirent-elles à la fois d'une voix émue par U crainte ou par la colère.
Je me retournai pour oliéir, car ie n'ai jamais su manquer de respect aux femmes, même en temps de carnaval.
— Es-lu fou? cria Merville avec un acc<ut aviné; dt> quel couvent sortent donc Ces ileux princesses? Si e'Ies sont laides, à la bonne heure, bon voyage; mais, si eb, h sont jolies, elles ne refuseront pa> un petit déjeuner de garçon. Je meurs de faim et de soif; ainsi, mes anges, à bas les masques.
Il menaçait de joindre le geste à la parole : dune main je le clouai sur son siège, tandis qe ■•> de l'autre j'ouvrais
CHARLES DE BERN.VRD
la porto, vers laquelle les deux femmes se précipitèrent comme des biehes effarouchées. Furieux d'un pareil dénouement, l'ivrogne se souleva par un effort désespéré, et allongea le bras vers les fugitives : hasard ou préméditation, sa main accrocha le masque de l'une d'elles, et l'arracha, sans égard pour les maximes- courtoises professées sur cette matière dans Lucrèce Borgia. Le domino à la rose jaune, car c'était lui qui se trouvait insulté, se relourna vivement, et je restai ébloui en face d'un visage layonnant de beauté, de jeunesse, de col&re, et dont les yeux, noirs comme le capuchon qui cherchait encore à les couvrir, semblaient deux éclairs immobiles. Ma conleniplation fut courte. Arracher le masque des mains de Mea-ville, appliquer sur la joue de l'insolent un soufflet nue Marpliise ou Clorinde n'eussent pas donné de meilleure grâce, sauter d'un bond hors de la loge et en fermer 1.1 porte avec fracas, furent pour cette belle courroucée raffaire d'une seconde.
— Trente-six mille chandeJles!... soufflet... mon meilleur ami... duel à mort... soufflet! balbutia Merville en retombant malgré lui sur sa chaise.
Saus écouler les exclamations incohérentes de mon compagnon, dont la correction méritée qu'il venait de recevoir avait achevé de brouiller les idées, je m'élançai dans le corridor. La belle démasquée avait disparu, ainsi ijue sa compagne. Cette rose, que j'aperçus sur une marche de l'escalier, et que je ramassai en courant, me mit d'abord sur leurs traces; mais la cohue de dominos uniformes qui me barra le chemin à l'entrée du l'oyer rendit ma poursuite inutile. Après deux heures de vaines recherches, je quittai le bal sans m'inquiéter de mes amis, cl je rentrai chez moi préoccupé de la charmante figure que je n'avais fait qu'entrevoir, autant que si j'eusse été à ma première aventure de bal mascjué.
Dans l'après-midi, Beyraud entra dans ma chambre.
— Es-tu en état de m'enfendre ? me dit-il d'un ton grave.
— Qu'y a-t-il? lui demandai-je à mon tour.
— Tu as donc oublié ce qui s'est passé cette nuit?
— Non, car j'y songeais quand tu es entré. Celte petite femme a les plus magnifiques yeux noirs que j'aie jamais vus.
— Il ne s'agit pas de cela, mais du soufflet que tu as donné à Merville.
Je partis d'un éclat de rire.
— Je ne vois pas ce qu'il y a là de si drôle, reprit-il; un soufflet est un soufflet, même quand il a le vin pour excuse; tu comprends bien que Merville, malgré son amitié pour loi, n'est pas homme à garder celui (|ue lu lui as octroyé dans ton ivresse ; il regarde un duel comme inilispensable, et je viens ici en son nom. C'est avec regret (|iie je m'acquitte d'un semblable message, et en toute aiilre cirronstance tu me verrais remplir le rôle de conliliateur: mais tu dois comprendre que tout accommodemi nt est impossible. Je ne le croyais pas le vin si querelleur; quelle frénésie t'a donc pris? Ce pauvre Léon a la joue tout enflée.
Je ris de nouveau, puis je racontai l'histoire telle qu'elle s'était passée, démentant ainsi l'étrange variante gravée dans le cerveau de notre ami par les hallucinations de l'ivresse. Beyraud partagea ma gaieté, et nous allâmes ensemble chez Merville, comptant le mettre en tiers ilnns l'ette joyeuse humeur, et le réconcilier avec sa mésavenliire. Nous le trouvâmes assis dans un grand fauteuil au loinde son feu, tisonnant avec fureur, comme- s'il vM essayé quelque hotte .secrète contre les brtchestlu foyer. Une boite h pistolets posée sur son bureau, en compagnie de deux épées, aimonçait des intentions exterminatrices, qu'eût suliisamnieiit manirestées le regard farouche par lei|uel il m'aecui'illit.
— Pourquoi n'avez-vous pas pris un témoin î nous ditil d'un ton bref.
Je voulus lui expliquer sa méprise, il refusa do ni'é-
couter; Beyraud essaya de prendre la parole, et se vit réduit à son tour au silence.
— Vous voulez me faire croire que j'ai rêvé, se mit à crier l'obstiné personnage, avec l'âpreté d'un lion qui rugit. Me prenez-vous pour un enfant ? Il y avait deux femmes dans la loge, c'est vrai ; j'ai ôté le masque à l'une d'elles, c'est encore vrai ; vous voyez que j'ai la mémoire lucide. Mais, quant au coup que j'ai reçu, c'est à Dramond que je le dois, et c'est lui qui m'en rendra raison, quoiqu'il veuille maintenant le mettre sur le compte du petit domino. Cette charge I Je sais ce que c'est qu'un soufflet de femme; ça sonne, mais ça ne blesse pas; et celui-ci a manqué do m'emporter l'œil gauche. Il n'y a qu'une main d'homme capable de frapper de cette force-là : or il n'y avait que Dramond dans sa loge, en fait d'hommes; donc, c'est lui qui m'a donné le soufflet. Est-ce clairî Maintenant, vous me direz que nous avions trop bien dîné, qu'il était ivre, que nous sommes amis? Tant pis! Il n'y a ni amitié ni ivresse qui puisse excuser une insulte pareille. Il faut du sang pour laver ma joue. Ainsi, pas tant de phrases; voici des armes; allons prendre Beauregard ou Percy, et fouette cocher : au bois de Boulogne.
Après avoir essayé pendant une demi-heure de faire entendre raison à cet entêté, la patience m'échappa.
— Au bois de Boulogne, soit! m'écriai-je à mon tour. Cette nuit on a corrigé ton insolence, je me charge de corriger la folie. Tu veux me rendre éditeur responsable du soufflet que tu as reçu ; j'accepte cette solidarité, car tu n'as eu que ce que tu méritais. Viens laver ta joue.
Cette belle discussion se termina par un duel qui eut lieu le jour même, et dont tu connais le résultat. Merville porte encore le bras droit en écharpe, et sa blessure l'a dégrisé. Il est convaincu maintenant que si le coup d'épée qu'il m'a mis dans la nécessité de lui donner est masculin, le soufflet, en revanche, était bien authentiquement féminin; en sorte que nous sommes restés amis; mais il a juré de ne jamais retourner avec moi au bal masqué.
— Et le domino à la rose jaune? demanda Teissier, qui s'efforçait de prendre intérêt à l'histoire racontée par son ami, atin de se distraire de ses préoccupations matrimoniales.
— Je no l'ai pas revu , répondit le narrateur, quoique pendant au moins trois semaines j'aie couru tous les lieux publics, dans l'esnoir de le retrouver.
— Tu en étais donc amoureux ?
— Amoureux? Oui, comme on peut l'être d'une femme dont on a ébauché la connaissance au bal masqué.
— Ainsi, tu ne sais pas qui elle est ?
— l'ne ilanseuse ou une actrice, aurais-je pensé, .si son extrême jeunesse et sa fraîcheur éblouissante n'eussent rendu impossible cette supposition. Jamais le fard n'a taché celte rose, j'en suis certain.
— C'est donc un ange, dit Aristide, d'un ton railleur.
— Un peu déchu, selon toute apparence. Deux femmes seules au bal de l'Opéra se trouvent, par cela même, dans un étal de suspicion légitime. Je crains bien que cet ange ne soit en réalité un de ces êtres charmans qui, ayant pour toute fortune leur beauté, place ce capital sur le graiiil-livre de la corruption publique. Ce serait dommage, car elle est si jeune et si belli» ! Mais Paris est un goufl're iinnidiide. Quoi qu'il en soit, femme mariée faisant l'école buissonnière, ou femme galante trompant son protecteur, il est impossilile d'imaginer une créature plus ravissante. J'ai toujours devant les yeux l'expression de son visage lorsqu'elle si^ trouva démasiiuée. Si je savais pcindri'i Kigure-toi le type le plus pur de la beauté italienne illuminé par la eolère, splendidc comme un tableau qui reçoit d'aplomb le soleil; des cheveux de créole, un front do vierge, des narines mobiles et passionnées comme celles de l'Apollon du Belvédère; une bouche d'enfant laissant onlrevoir un collier de perles vivantes qui semblaient vouloir se broyer; sur les joues toutes les fleurs du printemps, dans les yeux les regards du lion !
— Sans l'en douier, observa Teissier, tu viens de fa.'ro
LA ROSE JAUNE
le portrait de Célestine. Elle aussi a parfois l'oil du lion et alors il faut que je me mette dans mes petits souliers.
— En ces cas, reçois mon compliment, ta future doit être adorable; mais je souhaite que pour toi la ressemblance s'arrête au physique.
— Tu calomnies peut-être ton inconnue; après tout, si c'était une femme vertueuse ! la manière dont elle a traité Merville semble l'annoncer.
— Innocent ! dit Francis en riant, en fait de vertu, qu'estce que prouve un soufflet?
La cloche du dîner, car on dînait à une heure chez monsieur Siniart , interrompit la conversation des deux amis; ils descendirent ensemble k la salle à manger, où ils trouvèrent le maître de la maison, à qui Dramond fut présenté en sa qualité de témoin du prochain mariage. Le futur beau-père d'Aristide Teissier était un gros petit homme d'aspect débonnaire, dont la figure enluminée annonçait une santé parfaite à laquelle ne nuisait en aucune façon le culte de la divc bouteille. Il s'offrit à ses hôtes dans le simple appareil d'un propriétaire campagnard brouillé depuis longtemps avec l'étiquette parisienne. Une redingote d'une couleur et d'une étotTe également douteuses composait la pièce principale de son costume, complété par un pantalon de nankin et par une de ces casquettes agricoles qui semblent avoir été modelées sur un pâté de Strasbourg. Au moral, monsieur Simart était un négociant en pelleteries retiré du commerce depuis quelques années; il possédait les i|ualités et li\s défauts particuliers à cette classe estimable. Comme tous les gens dont l'importance sociale peut Atre contestée, il tenait beaucoup à l'exercice de ses droits civiques; électeur, il votait d'après le mot d'ordre du Nutinnal , son directeur politique; juré, il mentait philanlhropiquementà sa conscience lorsqu'il s'agissait d'une comlamnation à mort; aussi le ministère public le récusait-il d'ordinaire dans les affaires capitales ; garde national, il s'était élevé au grade de sous-lientenant, après avoir passé par celui de caporal; en bêchant les plates-bandes do son jardin, il se comparait mentalement à Cincinnatus, et la vue du ruban de la Légion d'honneur lui arrachait un sourire aigre-doux, car les labeurs de sa vie industrielle et ses services dans la garde nationale lui semblaient autant de titres à cette récompense, mais il était décidé à ne pas la solliciter : « Hochet, après tout! disait-il; maintenant qu'on donne la croix à tout le monde, c'est une distinction de ne pas l'avoir. » Pour achever en peu de mots l'esquisse de son caractère, monsieur Simart se couchait tôt et se levait tard, ainsi que le roi d'Yvetot, il détestait la noblesse, médisait des prêtres, n'allait jamais à la messe, racontait d'eftroyables histoires à propos des cachots de la Bastille ou "des boudoirs du Parc aux cerfs, s'attendrissait aux souvenirs do Lafayelte, pleurait sur la Pologne, anathémahsait l'empereur Nicolas qu'il traitait de féroce autocrate, et lisait les romans de Paul de Kock. Au demeurant, le meilleur homme du monde, l'ex-pelletier avait passé une partie de sa vie à obéir à sa femme ; depuis son veuvage, il avait remis les rênes do l'empire domestique à Célestine, dont il étaitje très obéissant esclave, malgré quehiurs rares tentatives d'insubordination, dont le dénoûmenl ordinaire était une soumission plus grande aux caprices de la jeune tille.
— Que dis-tu du beau-pèr-"" demanda Teissier à son ami, tandis que monsieur Sinuut |iarlait à un autre convive, homme dune quarantaine d'années, grand, sec et à moitié chauve.
— Il aune excellente boule, répondit Dramond, en employant l'argot d'atelier; je suis sûr qu'il jouo au loto.
— Non, mais il pêche.
— C'est ce que je voulais dire; on ne peut rien désirer de mieux en fait de beau-père.
La porte s'ouvrit en ce moment, et trois femmes entrèrent dans la salle à manger. L'œil de Francis glissa sur la première qui était vieille, s'arrêta un instante la seconde, jolie blonde de vingt-cinq ans; mais se fixa presque aussitôt sur la dernière, qui eût mérité cette attention exclusive quand même il n'eût pas été facile de reconnaître en elle la future mariée. C'était une jeune fille si fraîche, si svelte, si sautillante, si enfant, qu'en la voyant on était tenté de lui demander des nouvelles de sa poupée. Sa figure, à la fois régulière et mignonne, unissait à l'ardente pureté du type romain l'accentuation coquette dont hs statues de Coustou et de Coysevox offrent de si gracieux modèles. La beauté de ses yeux était double, pour ain>i parler; leurs prunelles larges et noires contenaient un orage perpétuel, dont la foudre jaillissait parfois sans jamais altérer la transparence de leurs globes, azurés et limpides comme ceux de l'enfant aQ berceau; ce mélange d'emportement intelligent et de naïve sérénité, ce foyer de passion ceint d'une auréole d'innocence donnaient au r(^gard de Célestine une expression rayonnante dont peu d'hommes eussent pu supporter l'éclat. Vêtue d'une jolie robe rose où semblait se refléter l'incarnat de ses joues ; vive, souple, gracieuse dans tousses mouvemens, comme le sont quelquefois les petites femmes, la jeune fille s'avança en glissant sur le parquet presque aussi rapidement que si elle eût dansé le galo[i, répondit au salut des hommes par un léger signe de tête qui dut suffire pour tout le monde, et, sans regarder son futur ni l'étranger qui s'inclinait devant elle, s'assit à table avec l'aplomb d'une maîtresse de maison éméritc; d'une petite main blanche et nerveuse, elle découvrit la soupière, d'où s'élança un nuage odorant, de l'autre elle agita énerpqucment une clochette de vermeille dont le son fit aussitôt apparaître à la porte de la salle à manger le concierge Nicolas, qui, à l'instar de maître Jacques, cumulait deux ou trois emplois dans la maison de monsieur Simart.
Tous les convives s'étaient assis; seul, Dramond restait debout, immobile, les yeux fixes et la bouche entr'ouverle.
— Monsieur, veuillez vohs placer près de ma fille, lui dit pour la seconde fois le maître du logis.
Le jeune homme s'inclina machinalement au lieu do répondre, et ne bougea pas.
— Et quand même vous auriez dîné, reprit l'ex-pellrtier qui était un peu sourd, à la campagne on peut bien dîner deux fois.
Francis sourit d'un air distrait, comme pour accéder h celte proposition, mais il ne remua ni ne parla; on eût dit que ses lèvres fussent collées à ses dents et ses bottes au parquet. Tous les yeux se portèrent vers lui, et Célestine, qui servait le potage, s'arrêta pour contempler le jeune homme quo sa vue avait ainsi pétrifié; mais la figure de mademoiselle Simart n'exprima que la curiosité un peu mo(|ueuse particulière aux jeunes, filles.
— Décidément ce monsieur ne veut pas do moi pour voisine, dit-elle tout bas en se penchant vers la jeune femme placée presque en face d'elle.
— Qu'as-tu donc, Francis? dit à son tour Aristide Teissier, qui attribuait à un malaise subit l'inexplicable contenance de son ami.
— Je vous demande mille pardons, dit enfin celui-ci en s'arrachant à sa stupeur; j'ai parfois des dislraclious si ridicules...
— Peut-être des souvenirs, interrompit la jolie blonde de vingt-cinq ans, avec Fironie compatissante qu'inspire ordinairement aux femmes le speclade d'un beau jeune homme rêviur.
Dramond veuait enfin de s'asseoir; il jeta les yeux sur l'aimable railleuse qui. en ce moment, portail son vem» à sa bouche. Ce geste lit élinceler une émeraude qu'ello avait au doigt ; à la vue de celle bague, le nouvel hôte de monsieur Simart tressaillit si brusquement qu'il renversa
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CHARLES DE BERNARD
sur la fable une partie du liquide contenu dans son assiclto. Pour éviter l'aspersion, Célestine recula sa chaise par un bond aussi vif que l'élan d'une gazelle, promena sur sa robe un regard inijuiet, et rassurée sur le compte de sa loiielte, partit d'un éclat de rire qu'elle ne chcrclia pas à réprimer.
Francis regarda sa voisine d'un air sérieux et scrutateur; se retournant ensuite vers la dame blonde, et arrêtant sur elle ses noires prunelles, comme si il eut voulu darder .jusqu'au fond de son àme le lluide magnétique de la fascination :
— Des souvenirs, madame, dit-il gravement, pei</-f/re. La jeune femme resta un instant ébahie, comme si on
lui dit adressé la ptrole en grec ou en arabe.
— Je ne vous comprends pas, dit-elle enfin en souriant et sans manifester aucune émotion.
— Et vous, mademoiselle, me comprenez-vous? reprit l'ami de Teissier en s'adressant à sa voisine avec une inflexion do voix presque ironique.
Célestine ouvrit de toute leur grandeur ses yeux étincelaus.
— Si c'est une charade, adressez-vous à papa, il la devinera beaucoup mieux que moi, répondit-elle ensuite, intimement persuadée que h' garçon de noces choisi par son futur avait quelque chose de dérangé dans l'esprit.
— Une charade I \oyons la charade, s'écria monsieur Simart, dont les oreilles semblèrent se dresser conmic font celles d'un cheval au son de la trompette.
— Après dîner, si vous le permettez, répondit Dramond, tandis que sa figure conservait l'expression d'une incompréhensible ironie.
— Ma parole d'honneur! il est fou, pensa Teissier, en baissant le nez sur son assiette, tant il se sentait honteux des ctrang^'s manières de son ami ; et, par-dessous la table, il lui allongea un coup de pied pour lui prescrire de se conduire plus convenablement.
Francis sourit avec stoïcisme.
— Mais ! se dit-il mentalement à son tour, tu frappes ton bon génie 1 Elles ne me reconnaissent pas, mais moi je les reconnais, et cette fois c'est moi qui arracherai les masques I Mon nez de carton, je te bénis, car tu me donnes sur ces deux sirènes le pouvoir qu'un magicien reçoit de son talisman. Age quod agis. Nous sommes à table, mangi'ons ; mais je leur ménage pour le dessert une scène plus dramatique qu'une charade; car, en conscience, je lie puis pas souffrir que ce pauvre Aristide épouse une habituée des bals de l'Opéra.
Lorsque, par l'écroulement do quelque voûte souterraine, une excavation s'est formée au milieu d'une rue, la police l'entoure de lampions pendant la nuit, afin de signaler cet abîme aux passans. La précaution paraît utile : appliquée à certains accidens, dont la société est parfois témoin, elle serait proclamée odieuse. Qu'une famille éprouve un de ces malheurs auxquels la surveillnnce paternelle ne peut pas toujours porter remède, qu'une j(H(ne tille commette une do ces fautes graves, baptisées par le monde du nom de légèretés, sans doute par antiphrase, voici ce qui se pratique : loin d'ébruiter le scandale, on l'étouffé; au lieu du voile noir des vestales parjures, on triple , autour du front do l'intéressante coupable, les blancs cl menteurs entortillemens que l'usage accepte comme symbole de l'innocence; on la fait voyager; quelquefois même la famille se dépayse, ou bien le teni|)s marche en amenant l'oubli. Survient alors un honnête homme qui épouse dci conOance et qui est trompé do même; mais qu'importe l'honneur du mari? celui de la jeune fille n'est-il pas remis à neuf cl badigeonné par le sacrement conjugal? Tout la monde approuve la moralité d'un pareil dénofimcnt; les femmes surtout, dont l'esprit de corps se prononce si admirablement toutes les fois qu'il De s'agit pas de juger une rivale.
En découvrant (jue mademoiselle Célestine Pimnrl et le domino h la rose jaune no faisaient qu'iuu- seule [icrsonne, Dramond crut voir ouverte, aux pieds do son ami, la
chausse-trappe dont nous venons de parler, et qu'on pourrait nommer le piége aux maris. Jeune et amoureux du plaisir, il avait consciencieusement étudié le personnel féminin des bals masqués ; il savait donc par expérience qu'espérer de rencontrer, dans ce pcinâamonium, un ange d'innocence , serait aussi déraisonnable que de chercher une chaste fleur des Alpes parmi les plantes impures d'un marais d'Afrique. La présence de Célestine à l'Opéra lui parut impliquer une de ces flétrissures précoces qui marquent d'ineffaçables stigmates la vie entière d'une femme; iijurade pénétrer ce mystère, et de placer au besoin rimpitoyable lampion de la vérité devant le casse-cou matrimonial où Teissier semblait près de se laisser choir.
La préoccupation de Francis, et la puérile mésintelligence qui, depuis quelques jours, régnait entre les futurs époux, jetèrent sur le dîner uue froideur contre laquelle lutta sans succès un dithyrambe bourgeois, psalmodié par monsieur Simart, au sujet des malheurs de Varsovie. En sortant de table, les convives descendirent au jardin. Célestine prit la jolie blonde par le bras, l'entraîna en courant à travers les allées, et toutes deux, s'abandonnant à la folle gaîté qu'avait comprimée jusque-là le décorum, commentèrent, par mille réflexions moqueuses, la conduite bizarre du nouvel arrivé. Par un empressement simultané, les deux amis se rapprochèrent l'un de l'autre, tandis que l'ex-pelletier continuait à verser au convive à moitié chauve l'infusion patriotique et polonaise dont luimême s'était désaltéré le matin dans la coupe écumante du National.
— Eh bien ! comment la trouves-tu ? demanda Teissier avec un orgueil mal dissimulé; car, en ce moment, les charmes de sa future lui faisaient oublier ses défauts. En présence d'un tiers, un amant apprécie avant tout la beaulé de sa maîtresse.
— Charmante, répondit Francis d'un ton froid ; mais, dis-moi quelle est celle jeune femme qui était assise à table en face de moi?
— Madame Regnauld, la cousine de Célestine et la feni. me de ce grand monsieur qui cause avec mon beau-père^
— Elle paraît très liée avec mademoiselle Simart.
— Extrêmement. Elle demeure ici une partie de l'été, et, à son tour, Célestine passe l'hiver chez elle, à PcU'is. Elles y étaient encore toutes deux il y a six semaines.
— Ah !... celte dame a une physionomie qui annonce
un cœur bien sensible lu comprends; et, do sou côté,
le mari possède une figure caractéristique,
— Ils font un fort bon ménage.
— Cela n'empêche pas.
— Que nous importe? Parlons de Célestine... Tu la trouves donc?
— Ravissante! je te l'ai déjà dit; mais
— Riais?
— Je ne te conseille pas de l'épouser.
— Pourquoi cela? demanda Teissier d'un ton sec; car l'irrésolution du caractère n'est pas incompatible avec l'esprit de contradiction, cl, en ce moment, l'homme à marier se trouvait blessé du peu d'enthousiasme de son confident.
— Pour plusieurs motifs que tu as découverts toi-même, répondit Francis ; ne m'as-lu pas dit ce matin qu'elle était irritable, emportée, violente même?
— Défauts d'enfant, que je corrigerai facilement quand je serai son mari. Songe qu'elle a dix-huit ans à peine; et [Hiisj'ai exagéré. Si tu n'as pas d'autre raison...
— J'en ni une autre.
— Laquelle donc, au nom du ciel ! car lu me fais mourir avec ton air grave et tes paroles entortillées.
— Je te répondrai demain. D'ici là, ticho do me procurer un entretien avec la future.
Aristide regarda sou ami avec un air de plus en plus ébahi.
— La demande est originale, dit-il ensuite. Du reste, lais ce que lu voudras, je ne suis pas jaloux do toi. Quant
LA ROSE JAUNE
à te servir, cola m'est impossible : m dois voir que Célcstinc me boude et ne m'adresse pas la parole. Us se promenèrent un instant en silence.
— Où sont-elles allées? demanda tout à coup Francis, en cherchant de l'œil les doux femmes qui venaient de sortir du jardin.
— Au billard, sans doute.
— Allons-y, car il me semble qu'on ne doit pas nous trouver fort aimables.
— Allons, répondit Teissier, qui se dirigea du côté du logis.
Les deux amis rcnirèrcntà leur tour dans la maison. En traversant le vestibule, un bruit de billes cntrochoquées, qui parlait d'une salle voisine, leur apprit que Teissier ne s'était pas trompé. Ils ouvrirent la porte, et furent gaîmcnt accueillis par Célestine, qui venait do gagner une partie.
— Nous allons jouer tous quatre! s'écria la jeune fille avec la vivacité qui caractérisait tous ses mouvemcns. Je serai avec ma cousine. Ces messieurs joueront contre nous ; et je ne veux pas qu'ils nous rendent do points.
— Voilà un arrangement contre lequel je proteste, répondit Francis en souriant; une partie de billard doit ^Ire réglée comme un quadrille. Si nous dansions, au lieu de m'accorder votre main, me condamncriez-vous à être le cavalier d'Aristide?
L'idée de son prétendu figurant en guise de femme dans une contredanse redoubla la gaîté de mademoiselle Simart, qui décida qu'on s'en rapporterait au sort. Le dieu aveugle, ainsi consulté , parut montrer quelque clairvoyance en réunissant, comme partenaires, les futurs époux.
La partie commença. Dramond jouait avec la négligence d'un homme qui a la conscience de sa supériorité. Teis- ,sier, au contraire, calculait chacun de ses coups comme s'il eût attaché une grande importance à remporter la victoire. De leur côté, les deux cousines apportaient au jeu l'intérêt animé qu'inspirent d'ordinaire aux femmes les divertissemens dont les hommes semblent avoir le privilège. Célestine surtout accueillait avec une passion d'enfant les vicissitudes du combat. Tour à tour inquiète, découragée, triomphante, provoquant ses adversaires, grondant son alliée, n'épargnant pas sa propre maladresse, se fâchant lorsqu'elle ne riait pas, et riant après s'être fâchée ; on eflt dit que le bonheur de son existence tout entière dépendît de la perte ou du gain de la partie.
— Voilà certes une étrange demoiselle à marier, se dit Francis, qui, depuis quelque temps, s'occupait plus de la joueuse que du jeu, et faisait écolo sur école. Le charmant petit démon 1 Quel trésor pour un amant I mais (juel fléau pour un mari !
La lutte touchait à sa fin, et d'avance Célestine dansait de joie. Trois points encore, la partie était gagnée, et la bille rouge, placée au bord d'une blouse, rendait la victoire infaillible; c'était à Teissier de jouer : il se pencha lentement, et mit à ajuster l'atlention minutieuse qui lui niait habituelle. En ce moment, par malheur, la jeune fille, bondissant d'impatience, posa les doigts sur la bande du billard, comme pour hâter la chute de la boule d'ivoire. Cette petite main blanche et fri'niissante causa une distraction au joueur, qui, par un bloqué superbe, envoya dans la blouse sa propre bille, sans même toucher la rouge, et termina ainsi la partie en la perdant.
Célestine jeta un cri, frappa le paniuot du pied, et, lançant au maladroit un regard foudroyant :
— Vous êtes odieux I lui dit-elle; une partie qu'un enfant aurait gagnée! C'est pour me mettre en colère, n'estco pas, que vous avez fait cela?
— C'est que je vous regardais, répondit Teissier d'un air contrit.
— Pourquoi me regarder? Je no vous regarde pas, moi. Je vous dis que vous l'avez fait exprès. Quand vousjouc2 contre moi, vous ne manquez pas les billes.
— Nous allons gagner la seconde partie.
— Vous la gagnerez seul; je ne joue plus.
En disant ces mots, l'enfant gâtée jeta sur le lapis la queue de billard qu'elle tenait à la main, et s'approcha de la fenêtre, où elle se mit à jouer du piano contre les vitres. Aristide sollicita du regard madame Regnauld, mais la jeune femme, sans avoir l'air de comprendre cette demande d'intervention, s'assit sur un canapé en jonc placé contre la boiserie, et d'où l'on dominait le billard.
— A vous deux, messieurs, dit-elle alors ; je serai bien aise de prendre une leçon.
— Allons, amusons ces dames! s'écria Teissier d'un air de dépit.
Sladcmoiselle Simart tourna brusquement la tête.
— Vous ne m'amusez pas du tout, dit-elle; puis elle reprit son exercice musical.
Emporté par la mauvaise humeur, Teissier se mit à jouer à tour de bras. Les bloqués les plus furieux, les doublés les plus inouïs, les carambolages les plus extravagans, tout lui réussissait. Du haut du canapé, madame Regnauld souriait malignement, comme si la dispute de.s futurs époux lui eût inspiré une satisfaction secrète. Dramond, de son côté, se laissait battre avec résignation, et regardait, du coin de l'cril, Célestine, dont les doigts continuaient à marteler sur les vitres le galop de Gusfare. Tout à coup, la jeune fille ouvrit la fenêtre, et appelant d'une voix éclatante le concierge, qu'elle venait d'apercevoir dans la cour :
— Nicolas ! s'écria-t-elle, qui vous a dit d'enchaîner Soliman ? Vous êtes bien hardi de me désobéir! Détachcz-lo tout de suite, entendez-vous'' tout de suite.
Le paysan balbutia quelques mots inintelligibles, et se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. E»scntant tomber sa cliaîne, Soliman se rua ho.-s de la niche, traversa la cour en deux sauts, d'un bond franchit la fenêtre, et tomba comme la foudre au milieu de la salle de billard.
— Pauvre bête! dit Célestine en caressant de sa petite main blanche le gros front noir du dogue, qui sautait autour d'elle pour la remercier; pauvre victime ! on veut faire de toi un esclave ; mais, sois tranquille, je ne ie souffrirai pas.
En parlant ainsi, la jeune fille lança un regard de défi à son futur. A la vue de son ennemi mortel, celui-ci avait froncé le sourcil; chaque fois que la disposition de la partie le forçait de passer devant le hargneux animal, il lui jetait un coup d'oMl défiant, qu'il ramenait ensuite sur ses jambes avec une inquiétude motivée par la double rangée de dents formidables que le chien lui montrait au passage en manière de salut.
Ce manège semblait amuser beaucoup Célestine, qui échangeait de temps en temps avec sa cousine un sourire plein de moquerie. A la (in, la jeune fille ne put résister au désir de commettre une de ces espiègleries qu'excusait son Age, et dont son caractère lui laisait un besoin. En ce moment, Aristide, penché sur le tapis, ajustait la bille de son adversaire, cl limait lentement avec la queue le pouce de sa main gauche, habitude familière à plus d'un joueur, et dans laquelle se trahit presque toujours l'indécision du caractère. A un signe de sa maîtresse, Soliman sauta sur le billard et goba le globe d'ivoire. Furieux mais se conleuanl encore, Teissier voulut le repnMidro entre les dents aiguës qui en éclipsafenl la blancheur; le douue lâcha la bill<>, mais ce fut pour happer la main de son ennemi, qui, avant de la pouvoir retirer, se sentit mordu jusqu'aux os, et faillit laisser deux ou trois doigts dans le gouiVre où il les avait aventurés. La douleur fut plus forte (pie la patience. Improvis;\nl une massue avec la queue de billard, qu'il prit par le petit bout, Aristide en
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CHARLES DE BERNARD
frappa Soliman, qui, plus hargneux que brave, recula jusqu'au bord du tapis.
— Osez le battre encore, monsieur ! s'écria Célesline en s'élançant devant le jeune homme, les joues ardentes et les yeux enflammés de colère.
La puissance maritale dont il allait être Investi apparut majestueusement à l'imaginalion de Tcissicr.
— Si je montre de la faiblesse, pensa-t-il, ce sera un précédent peut-être irréparable; il faut un coup d'état.
Afin de mettre de son côté l'équité, en même temps que le droit, il déploya sévèrement sa main tachetée de sang, et, de l'autre, répéta la correction qu'il venait d'infliger à Soliman. Le chien hurla et se réfugia sous le billard.
— Bourreau! dit la jeune fille, en levant avec fureur sa main mignonne.
— Célestine! s'écria au même instant madame Regnauld, qui s'élança du canapé.
Par un héroïque effort, la plus irascible des cnfans mal élevées retint le coup qu'elle allait frapper. L'effet produit sur elle par celte contrainte fut si violent, que des larmes jaillirent de ses yeux. En voyant pleurer sa maîtresse, Soliman reprit le courage qui lui manquait pour 5on propre compte, et sortit avec rage de dessous le billard ; mais, au moment où il sautait à la gorge d'Aristide, Francis le saisit à deux mains par la nuque et par la croupe, et, l'enlevant commesi c'eût été un grifïon de douairière, le jeta par la fenêtre, qu'il referma aussitôt.
Pendant cet incident rapide comme l'éclair, mademoiselle Simart, que sa cousine cherchait vainement à calmer, s'était approchée de la porte, et l'avait ouverte. Se retournant alors, et montrant son rose visage, le long duquel coulaient quelques perles brûlantes :
— Sachez que je vous hais, dit-elle à son futur; vous ne cherchez qu'à me déplaire, et vous y réussissez au-delà de vos désirs. Frapper Soliman 1 J'aimerais autant que vous m'eussiez battue. Je vous déteste, entendez-vous? et jamais je ne vous épouserai.
Ces paroles dites avec un accent incomparable, Célestine poussa madame Rcgnauld hors de la salle, sortit ensuite et ferma la porte avec violence, comme font les enfans en colère.
A la vue de son ami, qui restait immobile contre le billard, le menton dans sa cravate, les mains tombantes et entrelacées, Francis partit d'un éclat de rire.
— C'est fort drôle, en effet, dit Teissier d'un ton amer, excessivement plaisant, je t'assui'c.
— Pardonne-moi ; c'est que tu as une physionomie si consternée.
— Je ne trouve pas qu'il y ait de quoi être fort joyeux. Eh bien! que t'avais-je dit? Tu viens de voir un échantillon de son aimable caractère. Qu'en penses-tu ?
— Défauts d'enfant que lu corrigeras facilement lorsque tu seras son mari, répondit Dramond en répétant ironiquement les paroles prononcées quoique temps auparavant par son interlocuteur.
— Son mari! jamais! s'écria Tessier avec véhémence. Tu as entendu ce qu'elle vient de me dire, mais je ne lui laisserai pas la peine de me refuser; c'est moi qui ne veux plus l'épouser, c'est moi qui romps le mariage. Ah I ah 1 je lui prouverai que j'ai aussi du caractère. Je vais parler à son père, et je pars à l'instant môme. Je trouverai à Paris vingt mille demoiselles à marier, aussi jolies et plus aimables que ce petit démon. As-tu vu ? elle a levé la main?
— Elle a levé la main ! répondit Francis en avançant la lèvre inférieure, et en hochant la t6tc d'un air grave.
— Et j'ai craint un instant...
— Moi aussi ; j'ai vu le moment où lu étais traité comme l'a été Merville à l'Opéra.
— Un rlémon I te dis-je, un vrai démon ! s'écria le jeune homme désenchanté, en donnant un coup de poing sur le tapis du billard.
Autant Aristide était méticuleux et irrésolu, autant son «ufuâ<l«&l avait <ie promptitude dans l'esprit et dedécisioa
dans le caractère. En deux secondes le parti de ce dernier fut pris.
— Légère, selon toute apparence, et méchante sans aucun doute, se dit-il; c'est trop. Teissier ne peut pas faire un aussi sot mariage. Puisqu'il faut rompre, mieux vaut profiter de cette querelle que d'évoquer le souvenir de la rose jaune, et d'amener ainsi des explications qui pourraient compromettre cette jeune fille.
Sans se rendre compte de l'intérêt involontaire que lui inspirait en ce moment Célestine, Dramond se tourna vers son ami.
— Es-tu bien décidé? lui dit-il.
— Irrévocablement, répondit Aristide, en faisant sonner chaque syllabe de ce majestueux adverbe.
— En ce cas, allons trouver monsieur Simart.
— Allons quoique cette démarche soit embarrassante.
— Tu recules déjà?
— Pas du tout; mais monsieur Simart est un si brave homme, ce mariage lui faisait tant de plaisir, qu'aller lui dire comme cela, brusquement, à brûle-pourpoint : Je ne veux plus de votre fille... S'il y avcdt moyen d'éviter cette scène, de négocier cette rupture par écrit, au lieu de se trouver ainsi face à face je t'avoue
— Avoue que voilà tes irrésolutions qui te reprennent! d'ailleurs, rien de plus facile que d'éviter le premier pas; je me charge de tout.
— Comment cela?
Francis se caressa le front pendant un instant, selon l'usage des gens qui réfléchissent; sa méditation fut courte, car il n'était jamais embarrassé en fait d'oxpédiens.
— M'y voilà, reprit-il; il s'agit, disons-nous, de quitter le logis avant toute explication, pour ménager la sensibilité do monsieur Simart, et de rompre ensuite par correspondance; fort bien. Maintenant, écoute-moi : ton oncle Marjolier vient d'avoir une attaque d'apoplexie, et il faut que tu partes sur-le-champ pour Paris.
— Mon oncle Marjolier... une attaque d'apoplexie ! s'écria Teissier en changeant de couleur.
— Eh, non! il se porte aussi bien que nous, dit Dramond en riant. Tu ne vois pas que je tue ton oncle pour justifier ton départ?
— Je comprends... Mais tu m'as causé une émotion.
— Une émotion d'héritier ; nous connaissons ça.
Les jeunes gens montèrent f nsemble dans la chambre où se trouvait monsieur Simart. En apprenant le motif imprévu qui appelait son futur gendre à Paris, l'cx-pelletier se gratta l'oreille d'un air contrarié.
— Voyons, voyons, dit-il ensuite avec une bonhomie conciliante; de quoi s'agil-il? Madame Regnauld vient de me raconter votre petite castille avec Célestine; est-ce que vous y pensez encore? Cette maladie de votre oncle arrive bien subitement.
— Comme toutes les attaques d'apoplexie, fit observer Francis d'un ton doctoral.
— Allons! allons! reprit le vieux négociant, oublions tout cela. Vous connaissez le caractère do ma fille; elle a le meilleur cœur du monde; ainsi il faut avoir de l'indulgence pour ses petites vivacités.
— Petites vivacités I s'écria Teissier, à qui son confident imposa silence d'un coup d'oeil.
— Figurez-vous, monsieur Dramond, dit le bonhomme Simart, qu'ils sont aussi enfans l'un que l'autre. Célestine a été un peu gAtée, je l'avoue; mais, de son cAté, votre ami a quelquefois la tête chaude. Au fond, ils s'aiment comme deux tourtereaux, et ils passent la journée à se quereller sur des riens. Allons, Teissier, pas de rancune; Célestine est au salon, venez faire voire paix avec elle.
Km voyant son ami dej?i chancelant dans sa résolution et prêt à suivre monsieur Simart, Francis sentit la nécessit(' il'intervenir.
— Je puis vous certifier, monsieur, dit-il au père de Célestine, qu'Aristide ne songe uullcmeut à ce qui s'est
LA ROSE JAUNE
VA
passé ; on ce moment,' il n'est préoccupé que de l'accijenl arrivé à son oncle.
— Ah çàl ce n'est donc pas un conte? demanda l'expellplier.
— Un conte I répéta Dramond, blessé en apparence de ce doute. C'est moi, monsieur, qui ai apporte h mon ami C(Mto triste nouvelle. J'ai jugé inutile de lui en faire part avant dîner; car la diligence de Paris ne pa^^se que ce soir, et il a encore le temps de partir aujourd'hui.
— Monsieur Marjolier! c'est que je le connais, répondit monsieur Siraart. Un grand maigre ! plus grand et plus maigre que mon neveu Regnauld ! Oîi diantre, avec un pareil tempérament, est-il allé pêcher cette attaque d'apoplexie ! Bon pour moi, c'est ce qui me pend h l'oreille.
— Permettez, monsieur, reprit Francis avec un sourire insinuant : ici, je suis sur mon terrain, car j'ai étudié la médecine. C'est une erreur, généralement adoptée, je l'avoue, mais enlin c'est une erreur de croire que les tempéramens secs et nerveux soient plus à l'abri des coups de sang que les constitutions sanguines et pléthoriques; le cou plus ou moins court, la face plus ou moins colorée, ne fontrionh l'aftaire; et je pourrais vous raconter... Mais il n'est pas question do cela; il s'agit de ce bon, de cet excellent monsieur Marjolier, expirant peut-être en ce moment entre les bras d'avides mercenaires. Songez que Tei.ssier est son neveu, son héritier, continua le jeune homme en se penchant à l'oreille de monsieur Simart, comme pour ménager la sensibilité de son ami ; et surtout n'oubliez pas que monsieur Marjolier a une gouvernante et un confesseur.
— Deux pestes, au lieu d'une ! s'écria l'ancien négociant, dont la prêtrophobie s'éveilla sondaineinontàcette dfrnière et habile insinuation. Un confesseur ! un jésuite! Oui, je me le rappelle, Marjolier était un vieux bigot 1 il est capable de se laisser entortiller par les soutanes noires, et de donner tout son bien à quelques séminaire. Parlez, Teissier, partez sur-le-champ; avec ces gaillardslà il faut jouer serré. Il y a longtemps que je connais votre oncle; esprit faible I cerveau étroit I abonné de la Quotidienne! Ah ! saprebleu! partez tout de suite, il n'y a pas un moment à perdre.
Aristide restait immobile et regardait dans tous les coins de la chambre au lieu de répondre. Effrayé de ce symptôme autant qu'il était intérieurement réjoui par la frayeur panique du pelletier, Francis prit son ami par le bras, et, «'adressant à son hôte :
— Nous reviendrons bientôt, lui dit-il, car je me regarde toujours comme invité.
Monsieur Simart eut l'air de réfléchir.
— Faites mieux, dit-il d'un air franc et ouvert; rien ne réclame votre présence à Paris; pour me prouver que ce départ si imprévu ne cache pas quelque projet sonrnois, restez ici; puisque vous êtes le témoin de Teissier, cela n'a aucun inconvénient; nous vous garderons en olage jusqu'à son retour. Est-ce accepté ?
— Accepté! répondit Francis avec une vivacité qu'on eût pu prendre pour do la joie, et il secoua la grosse main que lui présentait cordialement l'ex-pellotier.
— Surtout, Teissier, ne perdez pas de temps, reprit celui-ci, tout à fait rassuré par l'arrangement qu'il venait de conclure : j'ai toujours devant les yeux ce diable de confesseur. Je vais faire mettre le cheval à la voiture; ou vous conduira jusqu'à la route.
— Eh bien! voilà cette terrible affaire arrivée à concl»sion, dit Francis lorsqu'il fut seul avec son ami.
— Ah çà! répondit celui-ci, tu me fais partir et tu restes I mais nous n'étions pas convenus de cela.
— Pour peu ([uc cela te contrarie, je pars avec toi, repartit le conlideiit; si j'ai accepté la demande de nion- .sieur Simart, c'est uniquement pour te rendre service. Je croyais que tu ne serais pas l'Aehé de laisser ici un mandataire qui l'épargnât l'ennui de terminer celte rupture.
— Au fait, tu as raison, reprit Aristide, qu'elFrayait l'i-
dée d'un débat personnel; reste donc, et arrange cela pour le mieux.
— Tu me donnes plein pouvoir?
— Sans aucune nstriclion.
Mademoiselle Simart s'était retirée au salon, où elle torturait son piano de manière à réveiller tous les échos du logis ; en ajiprenant le départ de son prétendu, elle s'enferma, par un reste de bouderie, pour éviter de lui dire adieu. Aristide fut donc obligé de se mettre enroule sans l'avoir vue, son ami l'accompagna jusqu'au relai où il devait attendre la diligence, et ne le quitta qu'après l'avoir vu monter en voiture.
En reprenant seul le chemin de la maison qu'habitait Célestine, Francis Dramond éprouva un sentiment d'alacrité dont il fut d'abord surpris, mais qu'il expliqua bientôt par le contentement intime qu'inspire toujours la conscience d'un service rendu ou d'un devoir accompli.
— Je n'ai pas [icrdu ma journée, se dit-il avec le sourire qu'eût put se permettre Titus de philanthropique mémoire; je défie les plus fins diplomates de tourner plus habilement une difficulté. D'une part, j'empêche mon ami de faire une sottise irréparable; de l'autre, je ménage l'honneur d'une famille honnête, et d'une jeune fille dont, à défaut de vertu, la beauté mérite des égards.
Le dévouement est rare, mais le désintéressement absolu l'est encore davantage. L'imagination d'un homme qui a fait une belle action se dirige, par une attraction naturelle, vers la récompense qu'il croit avoir méritée. Francis subit cette loi du cœur humain sans cherchera lui opposer la moindre résistance.
— J'ai bien mérité quelques jours de plaisir, repril-ii en lui-même; pourquoi ne planterais-je pas ici ma tente pour une semaine? Au mois de mai, Paris est si maussade, et la campagne si belle ! Et puis, du moment que le mariage d'Aristide est rompu, celte petite Célestine n'est plus pour moi la fiancée d'un ami ; je ne vois désormais en elle que le séduisant domino noir après lequel j'ai couru si longtemps I Pour quelles raisons alors ne poursuivrais-je pas une aventure commencée d'une manière si romanesque ?
La conscience tranquillisée par cette distinction subtile, le jeune homme rentra chez monsieur Simart, l'œil joyeux et le sourire sur les lèvres. Décidé à plaire à tout le monde, il se mit à l'œuvTe aussitôt; par la propagande et la garde nationale au maître du logis; arréu de la cour de cassation à monsieur Regnauld, espèce d'avocat sans causes; modes, spectacles et romans nouveaux à la jolie blonde propriétaire de la bague d'émeraude; religion et pharmacie à la vieille taule; et termina la soirée en chantant des noclunies avec Célestine, qui paraissait supporter le plus stoïquement du monde l'absence de son futur.
Pendant plusieurs jours, Francis observa sans relâclie, avec un interêl aussi profond que caché, l'étrange jeune tille qu'avait dil épouser sou ami, et dont la beauté gracieuse exerçait sur lui-même une séduction qu'il ne s'avouait qu'à demi. Le résultat de celle élude l'ut un doulo iriitant et bientôt intoleralile. Pour quiconque n'avait pas analysé dans leurs ramifications les plus imperceptibles les libres délicates de l'organisalion féminine, le caractère do mademoiselle Simart était eu ellet une énigme indechitïrable. Tour à tour insoucianio comme un enfant, ou pensive comme une femme; étourdie le matin et, le soir, mélancolique; pétulante jusqu'à la folie ou sérieuse jusqu'à la gravité; plus mobile que l'onde, tn un mol, docile à la tempête, mais retlélaut l'inslaut d'aprî-s la sérénité du ciel, Célestine ofl'rait un de Cfs types ondoyans et complexes, devant lesquels les bourgeois s'arrêtent avec défiance, et les artistes avec amour. Malgré son expérience
CHARLES DE BERNARD
et son esprit, Francis ne sut d'abord à quelle conclusion se fixer.
— An^e ou démon, se dit-il; mais lequel dos deux? Un soir, trois jours après le départ de Teissicr, dont on
ne recevait pas de nouvelles, et à qui personne n'avait l'air de penser, excepté monsieur Simart, Célestine, madame Regnauld et Francis se trouvaient assis dans un petit pavillon à l'extrémité du jardin. Les deux femmes brodaient, tandis que le jeune liomme, assis à leurs pieds, et tenant un livre à la main, leur déclamait les attendrissantes souffrances d'Indiana. Contre son habitude, il se tirait fort mal de ses fonctions; estropiait impitoyablement la prose éloquente de George Sand, sans égard pour es points ou les virgules; tournait souvent deux feuillets h la fois, ou bien s'arrêtait au beau milieu d'une phrase pour regarder Célestine. Les yeux baissés sur son ouvrage, mademoiselle Simart semblait ne pas s'apercevoir des fautes du lecteur, soit qu'elle écoutât le son de sa voix un peu plus que les paroles du livre, soit qu'elle remarquât sans courroux une distraction dont elle avait déjà deviné la cause. Moins indulgente que sa cousine, peut-être parce qu'elle n'avait aucun intérêt à l'être, madame Regnauld interrompit par un brusque éclat de rire une période dans laquelle Francis semblait se complaire au point de ne pas vouloir en sortir.
— Je vous avouerai, dit-elle, que je no comprends pas un seul mot de ce que vous dites; il est vrai que vous avez une étrange méthode de lecture : ordinairement en lisant on regarde son livre.
— BienI pensa Dramond en fermant le volume; elle m'a deviné; ce soir elle avertira Célestine, et, demain, toutes deux se moqueront de moi.
— Voici la nuit, il faut rentrer, dit la jeune fille en pliant sa broderie, conmie si elle eût voulu prévenir la moquerie dont elle voyait briller les étincelles dans les yeux de la jolie blonde.
— Tu as raison, reprit celle-ci; allons faire de la musique; monsieur aura peut-être plus d'égards pour Rossiui que pour George Sand.
Sans donner à sa cousine le temps de poursuivre, Célestine la força de se lever, lui passa le bras autour de la taille, et, l'eulraînant par un élan cadencé, lui fit danser le galop jusqu'à la maison.
Francis suivit de l'o-il ce couple gracieux, dont il ne regardait que la moitié ; puis il se leva lentement à son tour; mais, au lieu de rentrer, il s'enfonça sous un berceau de charmille et s'y promena longtemps, le front pensif, ilans une altitude sentimentalement farouche. L'obscurité qui l'entoura peu à peu finit par l'arracher à sa rêverie.
— C'est trop d'incertitude, se dit-il. Je veux savoir à quoi m'en tenir. Elle est la plus innocente ou la plus perverse des femmes. Dans le premier cas, mes doutes sont une oflVnse; dans le second, le sentiment cpae j'é'prouve est une duperie. Ce bal de rO|i(''ra ne me sort pas de la tête, et corrompt le plaisir que j'ai à la regarder. Il faut en linir avec ci' cauchemar.
En entrant dans le salon, Dramond trouva la famille réunie. La vieille tante et monsieur Regnauld jouairnt au piquet; les deux cousines exécutaient à (|uatre mains un cjuadrille du Prc-aiix-Ctox-^, tandis que monsieur Simart, enfoncé dans une bergère, battait la mesure d'un air ragaillardi.
— Cela no vous donne-t-il pas envie de danser ? demanda lo bonhonmio à son hôte.
— Je n'aime pas la danse, répondit celui-ci avec la niaussaderie particulière aii\ amoureux.
En entendant ce blasphènu', Célestine tourna la tète, et ses doigts restèrent suspendus sur le clavier, tandis que ses yeux regardaient fixement le jeune homme, iju'clle trouva moins bien eu ce momeiit (|u'il ne lui avait paru jusqu'alors.
— Vous n'aimez pas la ilanse? dit-elle enfui d'un cur slupélait; qu'ainiez-viris donc 'l
— Toi! pensa Francis, qui retint avec peine au bord de ses lèvres le monosyllabe par lequel répondait son cœur. Toutefois, il dompta cette impression pour saisir l'occasion, qui lui parut opportune.
— Je me suis mal exprimé, répondit-il ; j'ai voulu dire que je n'aime pas le bal tel qu'il a lieu dans le monde, avec ses quadrilles monotones et compassés. J'apprécie peu un plaisir sans passion, et dans un salon la passion n'est pas admissible; aussi n'est-ce pas là qu'il faut chercher la danse. Pour comprendre l'etTet électrique qu'elle peut exercer sur l'imagination, c'est aux bals publics qu'on doit aller, aux bals masqués...
Les yeux de Francis scrutaient avec une ardente inquiétude la physionomie de la jeune lllle, qui, sans songer à éviter ce regard, écoutait naïvement l'apologie d'un plaisir fort peu naïf, et semblait y prendre un vil intérêt.
— Mais, monsieur, on ne danse pas au bal masqué, obscrva-t-ellc tout à coup.
— On ne danse pas ? répéta lo jeune homme qui, malgré son anxiété, n'osait hasarder une interrogation plus précise.
— N'est-ce pas, Hortcnse? reprit Célestine en se tournant vers sa cousme : quand nous sommes allées au bal de l'Opéra, personne n'y dansait, et cela m'a paru bien étonnant. Comprend-on un bal où l'on ne danse pas!
Eu ce moment, Francis sentit son cœur se dilater, et l'air qu'il respira lui parut embaumé. Les simples paroles qu'il venait d'entendre dissipèrent comme par enchantement le nuage équivoque à travers lequel son imagination avait contemplé jusqu'alors un être virginal. Honteux de ses soupçons, il se trouva coupable, et savoura son l'cmords avec de secrètes délices. En amour, on est parfois si heureux d'avoir tort ! Sa physionomie trahit sans doute d'une manière trop expressive cet intime bonheur, car Célestine, dont les yeux d'aigle eussent bravé lo soleil, ne put supporter le regard qui chercha lésion. Elle baissa la tête avec confusion, et pour la première fois sentit éclore sur ses joues les roses brûlantes dont la racine est dans le cœur.
— Racontez à monsieur Dramond vos prouesses au bal de l'Opéra; je suis sûr que ça l'amusera, dit monsieur Regnauld sans interrompre sa partie de piquet.
Francis fut saisi d'un violent accès d'amitié pour le grand homme chauve; il lui trouva l'an' aimable, l'esprit cultivé; au besoin, il lui eût vu des cheveux sur le front. Contre son habitude, mademoiselle Simart semblait embarrassée; voyant qu'elle ne répondait pas, madame Regnauld se tourna vers le jeune homme, dont la passion naissante ne lui avait pas échappée.
— Vous avez peut-être remarqué, lui dit-elle avec une inflexion de voix n\oqueuse, que nous sommes tous ici les très humbles esclaves de celte petite fille; c'est un empire passablement despotique qu'elle exerce sur tous ceux ()ui l'approcbeni ; je vous en préviens pour que vous vous teniez sur vos gardes. Ses fantaisies sont des lois, ses caprices des arrêls sans appel ; mou oncle l'a élevée ainsi, et notre faibb-sse aconlirmé les abus de ce beau sy>lèm() d'éducation. Vous concevez dès lors toutes les idées extravagantes qui doivent passer par l'esprit d'une enfant g3li''e de la sorte. Entre autres folles imaginations, cet hiver, Ci'Iestine s'(''lait mis dans la tête d'aller au bal masqué, et savez-vous où elle prétendait nous mener?Chez Musard I
— Oui, ma foil chez Musard, interrompit le vieux négociant, en riant d'un gros rire paternel; ci'tte petite folio voulait aller au bal Musard ; que dites-vous de cela, niousiour Dramond?
— Je dis (]ue les anges peuvent sans péril dosccndro aux enfers, répondit Francis d'un ton chaleureux.
Le botdiomnie Simart trouva la phrase fort belle sans trop la comprendre; Célestine la trouva plus belle encore, peut-être parce qu'elle la comprenait.
— Je n'ai pas la prétention d'être un ange, reprit madame Regnauld en ap|inyant sur ce dernier mol avec une enqihase ironique; aus>;i le projet me parut-il uu peu te-
LA ROSE JAUNE
nicrairc, mnis le moynn de résister? Je me vis donc obligée de cafiitulei-, trop heureuse d'avoir réussi h suiislifuer l'Opéra au trrrible bal dont j'étais menacée. Nous voilfi donc partis tous trois.
— Tous trois, répéta Dramond avec un reste d'inquiétude; quelqu'un vous accompagnait?
— Mon mari, répondit madame Recrnauld; à quoi donc son;;ez-vous ? iMon mari, dont la conduite, il faut l'avouer, ne fut pas fort exemplaire en celte circonstance. A peine arrivés, il nous installa itans inie lo^e sous p''étexto de la cohue, niijis en réalité pour s'aller faire ind'iguer, et nous y laissa pendant plus d'une heure, exposées aux plus sottes aventures.
— Comment! des aventures? dit Francis avec une curiosité atrectéo.
— Oui, deux hommes ivres et hideusement défigurés, qui nous forcèrent h déloger.
Célesline interrompit sa cousine.
— Le premier n'était pas ivre, lui dit-elle; il causait au contraire fort convenablement. Tu as dit loi-même qu'il avait les )-eux expressifs et les dents 1res belles.
— Hum! vous ne m'aviez pas fait part de vos remarques, dit à sa fennne monsieur Kegnauld, tandis que, dans un accès de vanité satisfaite, Francis souriait à ;^a ligure, que lui renvoyait la glace placée au-dessus du piano.
MonsiiMu- Pimart, qui, comme nous l'avons dit, aimait à se coucher de bonne heure, mit fin à la convcrsalion en donnant le signal de la retraite. Rentré dans sa chambre, Dramond se livra délicieusement aux médilations d'un amour que pour la première fois il savourait sans défiance. Le charmant visage de Célestine passa dans tous ses rêves, en y reflétant les doux et chastes rayons que darde imo étoile lumineuse; h; matin, cette vision dorée s'éclipsa derrière la figure fort peu idéale du concierge Nicolas, qui entra dans la chambre en tenant à la main une lettre timbrée de Paris.
— C'est de Teissier ; que diantre peut-il m'écrire? dit Francis en décachetant cette missive avec une mauvaise humeur qui annonçait une sorte de divination.
— « Mon cher ami, » écrivait à son confident l'cx-futur gendre de monsieur Simart, «depuis quatre jours que je t'ai quitté, j'attends à chaque instant une lettre de toi, et j'envoie tous les soirs demander si tu es revenu à Paris. Je ne comprends, je l'avoue, ni ton silence absolu, ni ton absence prolongée; mais l'un et l'antre me rassurent, tout en me laissant dans l'incertitude, car ils me prouvent que la négociation dont je t'avais chargé n'est pas encore terminée. Depuis quatre jours, mon cher Francis, j'ai fait bien des réflexions. Un mariage près de se conclure, et aussi avantageux que le mien ne me paraît pas aujourtl'hui devoir être rompu inconsidérément, à propos d'un enfantillage, car la conduite de Célestine n'est pas autre chose. En réalité, j'ai plus de toris qu'elle ;,si elle est un peu capricieuse, jn dois reconnaître que je suis parfois trop susceptible, et je n'ai pas pour excuse l'étourderie do mon âge. L'autre jour, dans la salle de Ijillard, nous avons, je crois, mal interprété tous deux le geste dont, par suite de cette erreur, je m'étais trouvé justement offensé ; Célestine a beaucoup de vivacité dans la paulomime; elle remue presiiue toujours les maius en parlant, et ce que nous avons pris pour une menace n'était, j'en suis sûr, qu'un mouvement peu calculé. D'ailleurs, eûtelle eu l'intention que nous lui avons supposée, je devrais la lui pardonner, car la brulalilé dont j'ai fait preuve en frappant Soliman était bien faite pour l'irriler. Ainsi donc, mon cher ami, je te prie de rattacher dès Ji présent les fils que tu as peul-êlro brisés pour te conformer à mes instruclions : cela te sera facile, je n'en doute pas, car je connais les ressources de Ion esprit et tes talcns diplomati(]ues. Dis à monsieur Simart i]ue l'apoplexie do mon oncle n'aura aucun résultat fâcheux, el (jue j'espère pouvoir partir d'ici dans quelques jours. Présente îi madame Regnauld et à sa tante mes rcs[)octueux honnnages, et dis bien à Célesline... »
LE «JÈCLE, — ILV,
— Va-t-en au diable I s'écria Francis à ce passage de la lettre qu'il froissa entre ses doigts sans en achever la lecture. Si Célestine l'aime, ce dont je doute, il n'a pas besoin d'avocat près d'elle; si elle ne l'aime pas, je me ferais scrupule d'influencer la décision de cette enfant ; car il ne la rendrait pas heureuse, je suis sûr qu'il ne la rendrait [las heureuse. Il a quitlé la partie, tant pis pour lui ; il connaît le proverbe. J'ai dû croire qu'il avait définilivemenf renoncé à ce mariage; dès lors, j'étais libre d'aimer Célesline, et je l'aime, et je maintiendrai mon droil. Chacun pour soi, le ciel pour tous !
L'idée de supplanter son ami et de devenir acteur [irincipal dans le mariage dont il ne devait être d'abord que le lémoin, n'éveilla pas le moindre remords dans l'âme d(; Dramond. Che,i lui la passion [larlait trop haut pour laisser entendre les objections de la conscience. D'ailleurs il jeta au nez de ses scrupules le dilemne suivant : o ou elle l'aime, ou (die ne l'aime pas; si elle l'aime, elle ne voudra pas m'épouser; si elle ne l'aime pas, de quoi pouri'a-t-il se plaindre? »
Absous à ses propres yeux par cet argument sans réplique, et vivement éperonné par l'annonce du retour d'Arislide, Francis résolut de ne pas perdre un instant pour fixer sa position. Après dîner, il s'approcha de madame Regnauld, et lui demanda d'un air sérieux un instant d'entretien. La jolie blonde accueillit cette sollicitation avec le sourire persiffleur qui relevait habituellement l'expression de son visage. Sans afTectalion, ilsdescendirent au jardin, ofi le jeune amoureux commença sans délai sa confidence, avec celle franchise chaleureuse qui conquiert presque toujours l'indulgence des femmes.
— Madame, dit-il, je ne vous avouerai pas que j'aimo voire cousine, car vous le savez déjà.
— Comment donc, monsieur ! interrompit madame Regnault avec une surprise afleclée.
— Vous le savez, j'en suis sûr; car si vous avez lu dans mes yeux, j'ai lu aussi dans les vôtres. J'ai deviné encore que le mariage dont il a été question n'avait pas volro agrément, que Teissier vous déplaisait... De 'grâce! no m'interrompez pas; je ne trouve point cela mal, au contraire. Vous avez compris que le caractère de mon ami offrait à une femme peu de garanlies de bonheur; et combien vous avez eu raison ! Serai-je jugé par vous plus
favorablement, madame? J'aime Célesline pardoimez-
moi cette familiarité ; vous le savez, l'amour ne connaît que les noms de baptême : j'aime votre coiisine; le lui dire à elle-même, si naïve, si enfant, ce serait une faute, je le sens, quoique je meure ci'envie de commettre cette faute. On dirait que j'oll'ense l'hospitalilé qui m'accueille ici. Madamo votre tante a dû oublier l'amour, je doute que monsieur Simart l'ait jamais connu, cl votre mari, si bien placé pour l'éprouver, a dans la physionomie une gravité qui m'impose. Vous voyez donc bien que je ne puis m'adresser qu'à vous, puisque vous seule ici pouvez me compriMidre. Je vous en supplie, dites-moi que vous me comprenez, que vous me pardonnez cette déclaration si brusque, si mal exprinn'e, et que vous serez ma prolectrice. Ma famille est connuede monsieurSimart, j'ai plus d(> fortune (juo Teissier ; vous me voyez, mon esiiril n'a pas paru vous déplaire, et je vous jure que j'ai le meilleur caractère du monde. Sur mon honneur! madame, jo rendrai Célestine heureuse. Elle ne l'aime pas, n'est-il pas \nii ?
— Connue vous arrangez tout cela! répondit madamo Regnauld en ne pouvant s'empêcher de .sourire ; mais ro sourire n'avait plus rien de moqueur. Vous oubliez quavec ou sans mon agrément monsieur Teissier épouse C(>lestine.
— Ce mariage n'est pas fait, et il no tient qu'à vous qu'il ne se fasse jamais. ï'.n parlant. Teissier m'a cliargo posilivemeut de rompre; depuis, il est vrai, il a changii d'avis el m'a donné d'autres instructions; mais j'ai nccciité la première mission, et jo refuse la s*conde. Le.s engagomeiis pris av«c lui no subsistent plus rédlomcul
CHARLES DE BERNARD
on ce iTiOTncnt, puisque lui-même retire sa parole; je me trouve donc fort libre de demander la main de votre cousine, et je vous la demande.
— Voilà un raisonnement fort spécieux, quoiqu'au fond je craigne qu'il ne soit pas tout à fait e:<rempt de jésuitisme, comme dirait mon oncle. Mais n'importe; vous avec de la franchise et de l'esprit, deux belles qualités, et je n'ai pas le courage de vous savoir mauvais gi'é de voire démarche, bien qu'elle soit un peu irrégulière. Vous m'avez devinée; je n'aime pas votre ami, que vous ne chérissez pas non plus beaucoup, à ce qu'il me semble. Je verrais avec plaisir Célestinc rompre ce mariage, et, s'il n'est pas trop tard, je ne refuse pas d'y aider.
— Oh! madame, que je vous avais bien jugée; quelle reconnaissance ne vous dois-je pas !
— C'est bien, c'est bien, répondit madame Regnanld en reprenant soudainement sa physionomie railleuse; voilà mon mari qui nous regarde depuis la fenêtre; il n'aime pas qu'on me parle si longtemps et avec tant d'expression.
— Un mot encore, de grâce! puisque vous acceptez le rôle de mon ange tutélaire, ne soyez pas bonne à demi : permettez-moi de dire à Célestine que je l'aime.
— Quant à cela, non, répondit avec vivacité la jeune femme; vos yeux le lui ont déjà trop dit. Hier vous l'avez fait rougir, et c'est, je crois, la première fois que cela lui arrive pour une pareille cause.
— Elle a rougi... Vous en êtes sûre! s'écria Francis, qui, dans son ravissement, voulut prendre la main de sa jolie protectrice pour la porter à ses lèvres.
— Mon mari !... s'écria à son tour madame Regnauld en retirant brusquement sa main; voulez-vous qu'il croie que vous rae faites la cour? Allons, soyez raisonnable, et songez que je vous défends de parler à Célestine.
— Devant vous, dit le jeune homme d'un air suppliant.
— Devant moi... Il a réponse à tout... .le suis trop bonne pour vous, reprit-elle après un instant d'hésitation... Allons, quittez cet air malheureux. J'aperçois Célestine dans le pavillon; allons la rejoindre; je ne puis vous empêcher de causer avec elle.
— Vous promettez de ne pas me faire lire Indiana ?
— Je vous le jure; vous vous en tirez trop mal quand elle est là. Vous verrez quo je vais être obligée de recommencer les chapitres que vous nous avez si bien estropiés. Pendant ce temps, je vous permets de chercher à plaire ; mais rappelez-vous que j'ai le talent d'écouter en lisant.
Francis et madame Regnauld traversèrent alors le jardin, et entrèrent dans le pavillon où Célestine brodait, d'un air sérieux et pensif qui contrastait avec le caractère presque enfantin de sa physionomie. Le soleil, passant à travers une fenêtre dont le store se trouvait levé, baignait sa tête italienne, dont les clieveux noirs, arrondis en bandeaux, élincelaient dans le flot lumineux comme dans une auréole. En voyant entrer Francis, la jeune fille, par un instinct de pudeur, trouva le jour trop éclatant ; peut-être pen.sa-t-ello qu'on la verrait trop bicii .?i olle rougissait encore. S'adres.sant au jeune homme d'une voix douce et presqr.e timide :
— Aurlez-vous, lui dit-elle, la complaisance do baisser le sloro?
H s'empressa d'obéir. La fenêtre donnait sur unepelitn ruelle qui, de ce cAlé, côtoyait le jardin; en se penchant pour détacher le cordon qui retenait le store, Francis aperçut un homme qui prolilait des inégalités qu'olfrait Ifi mur (lu pavillon pour s'élever jusqu'au niveau de la fenêtre; et, dans cet amateur d'escalade ou d'espionnage, ii reconnut Aristide Tcissicr. Sa pi^mirio idée fut de lui jeter sur la têle un pot de fleurs (pii si- trouvait sous sa main, et de renouveler ainsi, en faveur do son rival, la catastrophe de Pyrrhus, roi il'Epirc; il triompha vertueusement de colle tentation homicide, baissa le store sans
avoir l'air d'avoir rien vu, et ferma la fenêtre; puis, par réflexion, larouvi'it.
— Qu'il écoute si bon lui semble, se dit-il; j'aime les positions franches ; de cette manière, il saura à quoi s'en tenir.
Et Francis vint reprendre sur un tabouret, presque aux pieds de Célestine, la place qu'il avait occupée la veille.