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Depuis son retour à Paris, Aristide Teissier s'était éveillé tous les matins avec la ferme volonté de ne jamais revoir Célestine, et chaque soir lui avait apporté une détermination contraire à celle-là ; le quatrième jour, le soir pour lui commença dès le matin. Affamé d'amour par le jeûne qu'il venait de subir, il écrivit à son confident la lettre dont nous avons cité une partie ; puis, quelques heures plus tard, un redoublement de fièvi'e conjugale le jeta lui-même dans la diligence de Provins. Le voyage lui dura un siècle ; mais, en approchant de la campagne oii demeurait monsieur Simart, il lui sembla tout à coup que des ailes poussaient aux chevaux, Gt il hésita quelque temps avant de se décider à descendre de voiture. Do quel front se présenter, en effet; quelle contenance faire et quelles paroles trouver, si, comme cela était probable, Dramond avait rempli son mandat? Son retour, dans ce cas, ne paraîtrait-il pas une lâcheté ou une bravade? Emu de cette alternative, Aristide s'achemina lentement vers la maison ; en y arrivant, le cœur lui manqua tout à fait ; d'un pas furlif, il passa devant la grille dont les lions en terre cuite lui parurent plus rechignes que de coutume ; et en lui-même, il ne put s'empêcher de les comparer aux anges à glaives de feu à qui fut confié autrefois la garde de l'Eden. Descendu de la dignité ofQcielle d'un futur mari, pour qui toutes les portes s'ouvrent à deux battans, au rôle équivoque d'un homme qui a compromis sa position, il fit le tour du jardin en maudis.sant du fond de l'Ame les conseils de son ami, sa propre irrésolution, la race des dogues, le bonhomme Simart lui-même, le monde entier enfin, à l'exception de Célestine, et arriva bientôt au pied du pavillon où la jeune lille avait l'habitude de travailler après le dîner.
— Elle est là, se dit-il ; peut-être pense-f-elle à moi! Pourquoi, bannissant une ridicule émotion, n'essaieraisje pas de la voir et de lui parler?
Saisissant son courage par les cheveux, comme on doit faire, dit-on, avec l'occasion, Teissier livra l'assaut sans plu.s tarder. Lamelle était déserte à cette heure du jour, et l'angle du mur offrait, par ses dégradations, une véritable échelle à voleur; il s'y cramponna sans s'inquiéter des écorchures. Arrêté un instant dans son escalade par l'apparition de Francis, il se persuada bientôt qu'il n'avait pas été aperçu, redoubla d'etïorts, atteignit enfin la fenêtre, et s'y installa le plus solidement possible, les pieds fichés dans un trou du mur, et les mains accrochées au balcon. Il eut soin de tenir derrière un pot de fleurs sa tête, (|ui, sans cette précaution, eût projeté une ombie sur le store transparent, et ne trouvant aucune fente propice qui lui permît de voir ce qui se passait dans le pavillon, ii concentra toute son âme dans ses oreilles.
Célestinc paraissait vouée au silence ainsi qu'au travail, et ne quittait pas des yeux sa broderie ; de son c'^lé, fidèle à sa promesse, madame Regnauld avait pris le volume A'In'Iiann qu'elle semblait lire avec une attention exclusive, mais un observateur eût remarqué ijne riiue tournait bien liMiteniiMit les feuillets du livre, cl (|ue l'aulro lirait son aiguille plus lentement encore. Sur le tabouret où il s'était assis avec l'aisance gracieuse qui lui était habituelle, Francis se trouva peu à peu aussi mal à l'aise qu'un accusé sur la sellette ; promenant ses regards de la jeune fille à In jeune femme, de celle-ci à la fenêtre, ot do lu leneirc à \a jointe de ses bottes, il finit par tomber
LA ROSE JAUNE
dans une de ces méditations où se recueillent, h l'approche d'une action décisive, les esprits les plus déterminés.
— La scène est plus difficile à jouer que je n'avais cru d'atiord, se dit-il; l'autre jour, en prétendant qu'alors qu'on est quatre on n'est que deux, j'ai avancé un paradoxe assez ridicule ; ma loi! l'occasion est belle pour le justifier; car, tant dedans que dehors, nous voici quatre bien comptés. Mais c'est le premier mot qui est embarrassant à Irouvei-.
Depuis quelque temps, madame Regnauld observait à la dérobée le jeune homme à qui elle venait d'accorder son appui. L'indécision qu'elle lut dans sa contenance accrut l'intérêt qu'il lui avait inspiré, car la timidité devient une grâce lorsqu'elle n'est pas une habitude, et sied aux cavaliers délibérés, comme le sourire aux visages sérieux. Toutefois la sympathie de la jeune femme no fut pas exempte de cette ironie vidoutée, dont, par prudence et par coquetterie, elle gaulait tous ses sentimcns; abusant un peu de ses droits de protectrice, elle s'abandonna sans scrupule à l'instinct moqueur qui se réveillait en elle, et, loin do venir au secours de son protégé, elle éprouva un malicieux plaisir à redoubler l'embarras que lui révélait sa physionomie.
— Ne m'avcz-vous pas dit que vous aviez reçu des nouvelles de monsieur Teissier71ui demanda-t-elle tout à coup.
L intention traîtresse de ces paroles, et le demi-sourire dont elles furent accompagnées, au lieu de iléconcerter Francis, lui rendirent tout son aplomb.
— Autant vaut ce premier mot-là qu'un autre, dit-il eu lui-raôrae; il me mène au but par le chemin le plus court, et, en toutes choses, la ligne droite est la meilleure.
— Teissior m'a écrit en effel, mailame, répondit-il ensuile d'un ton sérieux; il m'annonce son retour, et mo charge de vous en faire part.
— Son oncle est donc guéri? reprit la jeune femme.
— Monsieur Marjolier n'a jamais été malade ; son apo- [ilexie n'était qu'un prétende délicat pour motiver un départ que mon ami avait jugé nécessaire il y a quelques jours.
Célestine leva la tète, et ses yeux expressifs se fixèrent sur le jeune homme.
— Si votre ami, dit-elle en appuyant sur ce mot, a trouvé son départ nécessaire, je ne juge pas de même son ri'tour. Vous pouvez le lui écrire.
— No vas-tu pas montrer de la rancune? observa madame Regnauld avec une douceur affectée; puisqu'il revient, c'est qu'il reconnaît ses torls; s'il est repentant, s'il s'avoue coupable d'avoir été mordu, s'il se jette ù tes genoux pour implorer sa grâce, auras-tu la cruauté de ne pas lui pardonner.
— .le l'avais mal jugée, c'est une excellente femme, se dit en ce moment Aristide toujours accroché en dehors do la fcuêlre,
Sladomoiselle Simart resta quelque temps avant de répondre.
— Vous êtes sans doute do l'avis d'IIortense, dit-elle enfin d'une voix presque impcrce[)tible, et sans regarder le jeune homino assis à ses pieds.
Francis se pencha vers elle, et la contemplant avec l'ardente adoration d'un cénobite à qui se riUèlerait une vision divine :
— Ce n'est pas à lui qu'il faut pardonner, c'est à moi, lui dit-il tout bas d'un Ion [Kissioimé; à moi qui vous aime, et que désespère la seule pensée de ce mariage. Cépîstine, ange si cher, le bonheur de ma vie- dépend du mot que vous allez prononcer. Je vous on supplie, ditesmoi (jue vous ne l'épouserez pas. I
La jeune lille ne répondit rien, mais sa main, qu'avait I saisie Francis, paria pour elle; trouvant à son tour hs ! paroles inutiles, l'amant n'exprima sa reconnaissance ' qu'en s« laissant glisser fi genoux. O muet dialogue et i celle ['.j'ilomnnr expressive parurent ^a^ls doute à ma- i
dame Regnauld autant d'infractions au traité. Elle ferma, d'un air do dépit, le volume qui lui avait servi de contenance jusqu'alors.
— 11 est beau de plaider la cause d'un ami, dit-elle avec son ironie lapins incisive; mais vous pourriez y mettre moins de chaleur. D'ailleurs, il est peu poli de causer bas.
— Il parle pour moi ; que va-l-elle répondre ? se dit Aristide qui commençait à trouver sa position gênante.
Célesline s'était levée confuse et rougissante ; elle traversa le pavillon avec la démarche timide d'un enfant qui vient d'êlre grondé, et, s'asseyant près de sa cousine, cacha son visage sur l'épaule de la jeune femme; celle-ci profila de celte attitude pour montrer à son protégé un doigt menaçant. Francis n'avait pas encore changé de position ; il n'eut qu'à faire un demi-tour sur le parquet pour se trouver à genoux devant madame Regnauld, qui, à celle vue, se sentit désarmée, et lui accorda la paix par un sourire.
N'entendant plus rien depuis quelque temps, etnes'expliquant pas ce silence, Teissier essaya d'écarter le store, qui remua sous sa main comme sous le soufllc d'un vent d'orage. Francis seul comprit la cause de celle ondulalion soudaine, et en même temps la nécessité d'amener la scène à un résultat décisif; il prit aussitôt une posture plus conforme à l'emploi que lui avait confié son ami :
— Permettez-moi, dil-il à haute voix, d'accomplir la mission dont je suis chargé : que dois-je répondre à Teissior?
— Monsieur a raison, dit à son tour madame Regnauld avec une sorte de gravité malernelle; il est temps de prendre un parti. Si tu aimes monsieur Teissier, toutes ces disputes sont puériles. Si tu ne l'aimes pas, il faut le dire à ton père, qui cerlainemenl ne contraindra pas ta volonté.
— Je ne l'aime pas, répondit Célestine d'une voix ferme.
Dramond regarda la fenêtre pour voir si elle était bien ouverte ; un frémissement convulsif du store lui apprit que la déclaration du la jcuiio fille étail arrivée à son adresse. Se relournant alors, le bouheur dans les yeux et le sourire sur les lèvres :
— Cependant vous aviez accepté sa main, rcpril-il en insistant d'une voix hypocrite.
— J'élais si jeune et si solle, répondit Célesline avec lo dédain qu'inspire aux cœurs nouvellement initiés à l'amour le souvenir de leur igiiorauto adolescence; ce mariage convenait à mon père; j'étais conlente d'habiter Paris; j'acceptai donc la main de monsieur Teissier, sans comprendre la gravité d'un pareil éngagemeut. Lui-même, j'en suis sftre, n'y altaclia pas plus d'importance. Heureusement l'expérience nous a prouvé à tous deux que Hous n'étions pas nés l'un pour l'aulre. Je ne l'accuse |ias ; j'avouerai, si l'on veut, (pie tous les torts sont do mon côté. Il paraît que j'ai beaucoup de défauts; que je suis capricieuse, déraisonnable, méchante même. Ce n'est pas là tout à fait mon opinion, mais enfin on me répète cela si souvent, qu'il faut bien que je le croie. J'ai donc besoin de trouver beaucoup d'indulgence dans celui qui m'épousera, poursuivit la jeuinî lille d'une voix mal assurée ; monsieur Teissier m'eu a montré bien peu. Je no serais pas heureuse avec lui, j'en suis certaine maintenant. Je suis franche; ou ne m'Otera pas cotte qualilc-li ; il verrait que je ne l'aime pas, el peut-être cela lui feraitil de la peine. Vous voyez donc bien que j'ai raison de no plus vouloir l'épouser.
Francis so mit à marcher dans lo pavillon d'un air agité.
— Mais s'il revient, dit-il enfin, comment le recevre;-
VOHS ?
— Je lui répéterai ce que je viens de vous dire.
— Comment! s'il se trouvait lî> subitement devant voa<. dans une altitude suppliante, vous lui diriez... .
— Je lui dirais : « Je no vous aime pas, el je ue vous
CHARLES DE BERNARD
épouserai jamais, » répomlit Célcslino d'un Ion assez vif; car elle ne savait plus comment aecorJor les regards et les paroles de son interlocuteur.
Francis avait si bien combiné ses mouvemeus, qu'en ce moment il se trouvait contre la fenêtre ; par un geste rapide comme l'éclair, il saisit le cordon du store qui se leva jusqu'au plafond, plus rapidement que ne l'eût fait un rideau de théâtre. Un flot de soleil inonda la chambre et éclaira les acteurs de cette scène, qui, à travers la balustrade du balcon et le maigre feuillage de deux géraniums, aperçurent alors la figure effarée d'Aiistide ïeissier. Madame Regnauld crut voir un voleur, et jeta un cri ; Célestine, qui à l'instant même reconnut son futur, resta Immobile et en apparence pétrifiée; Dramond enfin joua la surprise le plus naturellement du monde, et se peuchant à la fenêtre :
— Eh ! bonjour, mon cher, dit-il d'un air aimable , comment te portes-tu ?
Epuisé do fatigue, les jarrets tremblotans, les doigts entaillés par le fer du balcon, Aristide, à ce coup de théâtre imprévu, sentit une sueur froide qui parcourut successivement tous ses membres. Par un dernier eflort de courage, il voulut sourire ; mais ce fut d'un air si piteux et si lamentable, qu'au même instant les femmes partirent d'un éclat de rire immodéré, et se sauvèrent au fond de la chambre, après avoir vainement essa.yé de se contraindre. Seul, Francis conservait un sang-froid incomparable.
— Que diantre fais-lu là, exposé au soleil comme un espalier? dit-il à son ami en lui tendant la main.
Teissier se haussa pour escalader la fenêtre, mais il se vit repoussé par la fusillade d'éclats de rire qui partaient sans discontinuer du fond du pavillon. L'âme criblée de balles invisibles, anéanti par le ridicule plus encore que par la fatigue de sa position, il éprouva un énei-vement universelqui ne lui permit pas do s'y maintenir davanla?e. Ses mains lâchèrent brusquement le balcon, il roula idutùt qu'il ne descendit, et s'enfuit, à demi-mort de co- Ftc, le long de la ruelle, dont les détours le dérobèrent bientôt aux regards moqueurs qui auraient pu le poursuivre.
— Enfoncé! se dit Francis lorsqu'il eut vu disparaître son ami; puis, la pièce jouée, il laissa retomber le store; en se retournant, il se trouva eu face de madame Regnauld. et n'aperrut plus Célostinc, qui venait de sortir du j.avillon.
— Saviez-vous qu'il était lai lui dit la jeune femme avec un sérieux affecté.
— Je le savais, répondit-il d'un ton non moins grave.
— Vous n'avez aucun remords?
— .l'aime.
— Et vous pensez qu'avec cette ludle parole vous aurez t(jujours raison auprès d'une femme?
— J'en suis sur.
Madame Regnauld rélléchit un instant.
— Votre ami n'avait pas assez d'espiit pour épouser Cé- Jesline, reprit-elle; je ne vous dirai pas ipie vous en avez trop, parce que je \tux ménager votre modestie; mais je vous avoue que la perfection avec Inquelle vous jouez la coméilie me fait éprouver des craintes pour le bonheur futur de ma cousine, à supposer «pie vous deveniez un jour son mari. L'aimez-vous réellement?
— De toute mon âniel s'écria le jeune lionimc avec un accent que n'eût pas imité l'acteur le plus habile.
Madame Regnauld ne put s'empêcher do trouver que la voix de son grand et chauve mari n'avait |ias cette vibralion pénétrante; peut être celle pensùe lut-elle In cause du demi soupir qui lui échappa en dépit d'elle-même.
— Je vous crois, reprit-elle en cachant sous un soinire cet accès de mélancolie; et ni;iinliiiaul je ne vois aucun inconvénient i\ ce ([ue vous parlii'Z à mon oncle.
— Ne conviendrait-il pas d'obtenir d'aboid l'aveu de votre cousine? répondit Francis d'une voi\ modeste; j'ignore si elle ni'aiiue.
îladame Regnauld interrompit le jeune homme par un regard profond, et lui tourna le dos en haussant les épaules.
En dépit de cette pantomime ironique. Dramond, le lendemain, réussit à obtenir de vive voix le consentement que, dans sa féminine sagacité, madame Regnauld trouvait déjà clairement accordé, puis il adressa au pèn; de Célestine une demande en mariage dont celui-ci resta d'abord fort surpris; mais, en-apprenant que Tessier avait exprimé le premier la volonté do retirer sa parole, et que sa fille n'apporterait aucun obstacle à cette substitution de mari, le bonhomme ne fit pas attendre longtemps son consentement.
— C'est elle qui se marie, dit-il, qu'elle choisisse, je iio la contrarierai pas.
Courroucé de l'affront dont sa fille avait été menacée, le vieux négociant écrivit aussitôt à l'ancien prétendu une lettre dans laquelle il lui donnait le congé le plus formel, et sembla partager l'impatience de Francis, qui n'épargnait rien pour abréger les préliminaires du mariage. Tous les arrangemens furent terminés avec une promptitude mer-ii^lleuse. Six semaines environ après la scène du pavillon, l'union des deux amans reçut une double consécration, et monsieur Simart, qui, fidèle à ses antipathies, avajt d'abord exprimé le désir que le mariage fût célébré à l'église française do l'abbé Cliâtel, finit par verser des larmes paternelles après l'exhortation du curé catholique. Quelques jours auparavant, Dramond avait écrit à son ami le billet suivant :
« ^îon cher Aristide, il est dans la vie d'étranges vicissitudes : il y a deux mois, tu m'annonçais ton mariage, aujourd'hui je le fais part du mien ; et, chose bizarre, j'époïKro la femme à laquelle tu as renoncé. J'espère que nous nous aiiplaudirons tous les deux du parti que nous avons pris. Pour me prouver que tu ne me gardes pas rancune, viens à ma noce, et accepte les fonctions dont' tu voulais me charger; tu seras reçu ici en ami par tout le monde. On rompt un mariage, mais rien, je l'espère, ne pourra briser raltachement que nous hous sommes voué depuis si longtemps. »
Teissier déchira cette lettre en cent morceaux qu'il foula aux pieils; il proféra ensuite contre les deux époux les imprécations les plus solennelles, accompagnées d'un horrible serinent de vengeance; mais la mort subite cln son oncle Jlarjolicr, à qui l'histoire inventée par Francis sembla porter malheur, l'interrompit au milieu de ce paroxysme rfe fureur et le força à partir pour la Brelague, où les avides préoccupations de l'héritier firent, pendant quelque temps, diversion aux amers souvenirs et aux projets vindii:alil's de l'amant.
Aucune contrariété ne vint donc troubler le bonheur des mariés; le ciel sembla même leur témoigner une laveur particulière imi détruisant le germe de discorde puérile qui avait déterminé la rupture avec Aristide. .\près un court accès do rage, Soliman s'endormit du sommeil drs chiens de bien; il fut pleuré de sa maîtresse, puis oublié : loi commune à presque tous les défunts.
La luno de miel n'est pas une chimère. A défaut d'amour, l'usage impose aux nouveaux époux un accord auquel se soumellent les humeurs les plus incompatibles, car il n'engage à rien pour l'avenir. En s'aimant d'.diord d'une passion sereine dans son ardeur, Celesline cl Fran cis obéirent aux lois du cœur plus i|u'h celles du savoirvivre. Initiée h un bonheur dont elle n'avait jamais deviné les déliées, la jeune femme éprouvait pour son mari ce fanatisme mêlé ile reconnaissanic qu'inspire unepuissance divine aux êtres qu'elle a créés. DramoutI, à sou tour, s'attachait par une tendresse de plus en plus profonde îi la charmaiilo enfant dont le sort lui éiait confié.
LA ROSE JAUNE
Ainsi lies l'un à l'antre par un amour en fleur, qui, pour s'épanouir dans toute son opulence, avait devant lui le long printemps de leur jeunesse, il semblait impossible qu'un nuage obscurcît un seul jour cette douce destinée; le nuage vint pourtant, et peut-être sa précoce apparition fut-elle un bien : car les orages du matin sont les plus passagers.
Francis avait été emporté vers le mariage par un de ces courans imprévus et rapides qui ne laissent pas à ceux qui y tombent la force de se débattre ou le temps de réflécliir. Arrivé au but, le sang-froid lui revint, et avec lui une appréhension étrange qui s'insinua peu h peu dans son esprit, comme un ver ronge une llmir feuille opri^s feuille. Les défauts de Célesline, qu'il avait tiaités d'enfantillages tant qu'il en avait été témoin, lui jiarurent plus graves maintenant qu'il les cliercbait sans les trouver. Il les crut assoupis, mais non pas corrigés, et s'inquiéta de leur silence. Un fat eût attribué à son propre mérite le changement survenu dans le caractère de sa femme; mais, sans avoir trop' mauvaise opinion de luimême, Dramond n'était pas un fat. L'inégalité d'humeur, la douceur inaltérable qui avaient remplacé l'ancienne irritabilité do Célestine, le charmèrent d'aliord, l'élonnèrent ensuite, et finirent par lui causer une anxiété secrète. Ne croyant qu'à demi à une révolution qu'il n'avait jamais espérée si soudaine, il l'expliqua par toutes les raisons possibles, à l'exception delà véritable que voici : c'est que l'amour est le plus infaillible des réformateurs.
— La lionne dort, mais qui m'assure qu'elle ne se réveillera pas? se disait-il parfois en observant à la dérobée la jeune femme, dont le regard, désormais sans éclairs, sommeillait languissamment dans une prunelle de velours.
Cette crainte du réveil de la lionne devint pour Francis une préoccupation continuelle, et lui dicta peu à peu un plan do conduite systématique. Vif, fougueux, irritable lui-même, il condamna son humeur à un traitement sévère. Homme d'entraînement et parfois d'irréflexion, il se soumit à un impitoyable régime de retenue et de prudence. Il fit jouer toutes les pompes de la raison sur son caractère de feu pour éteindre les moindres étincelh s qui auraient pu par leur contact embraser le salpêtre féminin dont il redoutait l'explosion. Veillant ainsi nu t et jour au maintien do la paix conjugale, il écartait avec une attention minutieuse tous les élémens de discorde. Les plus petites discussions, les contradictions les plus inolTensives étaient redoutées par lui, et devenaient impossibles, tant il mettait de soiu à les prévenir. Grâce à cette politique conciliante, Célestine s'avançait dans le sentier du mariage, sans y trouver ni cailloux, ni épines; mais Ijienlôt, triste compensation! il lui parut aussi que les fleurs y devenaient plus rares. Francis avait défiasse le but. La surveillance continuelle qu'il s'était imposée altérait peu à peu l'abandon de ses manières; en garde contre son propre entraînement, il affectait en toute occasion une maturité de jugement, un calme d'esprit dans les(]uels un cœur naïf devait trouver parfois plus de raison cpie de tendresse. Or, les femmes ne sont guère .satisfaites de se voir aimées raisonnablement; Célestine surlout, dont la fougueuse imagination choisissait toujours les nuages les plus voisins du ciel pour y bâtir ses palais, ne rencontrant pas dans son mari l'exaltation qui lui semblait l'élément naturel do la temh-esse, éprouva [leu à peu le malaise d'un oiseau qui vole dans une almosphère trop lourde pour ses ailes: elle ne put s'empêcher de trouver Francis bien paisible et bien sérieux pour son âge. Jugeant sur l'apparence, selon l'usage des femmes, qui ont toutes beaucoup plus de finesse <iue do pénétration, elle interpréta par uu iléclin de passion ce calme et cette gravité si précoces. Elle se crut ddiic moins aimée: celle pensée, qui l'eilt irritée lorsfpi'dle était jeune fille, la plongea dans un triste abattement : car l'énergie (pi'elle dépensait aulrelbis dans ses moindres mouvemens s'était concentrée dans son coMir. De l'enlaul sans ce.sso révolté, l'amour avait fait une feuiiuo
Un soir, plusieurs mois après leur mariage, les deux époux, <iui avaient fixé leur séjour à Paris, se trouvaient en tète à tête dans uni; loge à Feydeau. Célesline, appuyée contre le dossier de sa chaise avec une langueur pensive, regardait machinalement la scène sans voir les acteurs ni écouter la musique. A côté d'elle, Francis paraissait absorbé par une méditation non moins profonde. Depui.s quelques jours il avait remarqué la tristesse de sa femme, et il en cherchait la cause sans parvenir à la trouver. Ils restèrent ainsi pendant toute la représentation, jien.sifs tous deux, mais gardant leurs pensées, s'adressanl la parole à de longs intervalles, plongés en un mot dans une de ces distractions mutuelles, avant-coureurs ordinaires des mésintelligences conjugales.
Parmi les spectateurs dont la beauté de madame Dramond attirait les regards, un surtout, assis au balcon, et vêtu de noir de la lêt(! aux pieds, observait avec une attention non interrompue tout ce qui se passait dans la loge. C'était Aristide Teissier, revenu de Bretagne depuis quelques jours. A la vue des deux époux, il sentit so réveiller dans son cœur la rancune qu'avait assoupie momentanément la succession de monsieur Marjolior. La tristesse, dont il crut lire les symptômes sur les traits de Célesline, l'air soucieux de Francis, lui causèrent une do ces joies sournoises que ne saurait justifier l'inimitié la plus légitime.
— Ils n'ont pas l'air heureux, se dit-il en souriant à la manière d'Iago.
Teissier passa la nuit à m'icher un acre désir do vengeance, et à méditer un projet qui, eu toute autre occasion, eût révolté son caractère naturellement honnête, mais qu'il accueillit avidement, car l'amour-propre blessé devient un tigre féroce. Le lendemain, roulé du haut en bas dans la cape invisible de l'hypocrisie, il se présenta chez Dramond, qui reçut cordialement son ancien ami.
— Tu no m'en veux donc plus? demanda le jeune mari en souriant d'un air un peu moqueur.
— Quand nous nous couperions la gorge, à quoi cela me mènerait-il? répondit Aristide avec une bonhomie affectée. Tu m'as joué un tour abominable, mais, comme je ne peux pas t'en punir, il laut bien que je te pardonne.
Célestine, qui entra dans le salon un moment après, no montra aucun embarras à la vue de l'homme qu'elle avait dû épouser; il avait fait si peu d'impression sur son cœur qu'elle put l'accueillir avec le sourire bienveillant (jue l'on accorde à une vieille connaissance. Cette; réception calme et amicale redoubla le courroux d'Aristide, mais il n'en témoigna rien, et parut renoncer à ses souvenirs en face de cette femme qui l'avait si complètement oublié. Entre l'indifférence et la résignation, l'accord est facile; dès cette première visite, Teissier se trouva impatronisé chez sou ami qui, h force de prévenances, semblait vouloir réparer ses anciens torts. En peu de ti'm|»s, et par une prise de possession dont la légitimité ne lui fui pas cûiitestée, il devint l'ami de la maison, dans toute la perfidie du mot. Pour pré\eiiir les soupçons de Francis, il lui parlait souvent d'un mariage imaginaire, 'mais dont il paraissait être fort occupé : précaution superllue à l'égard d'un homme sans défiance, el qui n'eût pas suffi pour fermer les yeux à un jaloux: car enfin les maris ne profe.ssi'nl pas toujours l'esprit de corps iju'accorJe aux loups un proverbe : quelquefois ils se mangent entre eux. En attendant la curée dont se repaissait d'avance son esprit vindicatif, Aristide commença patiemmeul le métier de sigisbée, et en obtint successivement les petits emplois; quant aux bénéfices, le Cromwell de boudoir n'avait pas l'air d'y songer. Ce fui lui bientôt qui eut lo département des loges à louer, des billets de concerts à retenir, des romances à copier, des patrons de broderie à «lossiiier, des courses à taire dans les magasins élégans: ministère ingrat qui ennuie un mari, dont un amant positif ne se soucie guère, mais sur lequel jettent avidement leurs pattes les Uatons de la galanterie.
Célesline agréa d'abord ces soins avec un ennui mal «lé-
CHARLES DE BERNARD
guisé; mais une de ces mauvaises pensées dont les femmes no triompiient pas toujours, la pensée d'éprouver par la jalousie l'attachement de son mari, modifia soudainement la réserve glaciale qu'elle avait témoignée jusqu'alors à son ancien adorateur. Teissier remarqua aussitôt ce changement, et en fut la dupe à l'aide d'un peu d'amour et beaucoup de vanité.
— Francis, se dit-il ce soir-là en rentrant chez lui, tu m'as enlevé ma femme; si je t'enlevais la tienne maintenant, qui de nous deux serait le plus attrapé?
La cataracte matrimoniale n'avait pas couvert les yeux de Dramond d'un voile assez épais pour qu'il ne s'aperçut pas à la fm des menées perfides de son soi-disant ami. Une fois sur ses gardes, il observa; et de remarque en remarque, devina bientôt la trahison tramée contre sou honneur. En faisant cette découverte, sa première pensée fut dp raf lire le déloyal à la porte par la fenêtre ; mais une réflexion bizarre le retint, et finit par lui dicter une conduite diamétralement opposée à co mode de justice sommaire.
— Célesfme n'a que dix-huit ans, se dit-il ; elle est belle comme les anges, mais sans doute, hélas! moins infaillible qu'eux; j'ai donc en perspective vingt années périb leuses, vingt 'années d'une de ces luttes de chaque jour dans Icsquelbs succombent tant do maris dignes d'un meilleur sort, autant que je puis l'être. Nous no sommes pas en Turquie pour que je couvre d'un voile le visage de Célesline, et que je la tienne cachée au fond d'un harem. Nous sommes à Paris, ma femme va dans le monde, partout les hommes la remarquent, plusieurs sans doute chercheront à lui plaire; le combat est donc inévitable. Pourquoi, dans ce cas, n'aurait-il pas lieu dès aujourd'hui? Un danger connu est 'a moitié évité; la perfidie de Teissit-r peut m'ètro utile, loin do me nuire. Il ofl're un éciiantillon assez présentable de la race des amoureux, ses antécédens lui donnent dis chances de succès, sa position ici le rend réellement dangereux : eh bien! qu'il fasse la cour à Célesline, je le lui permets. On éprouve la trempe d'une arme pour être sur qu'elle ne se brisera pas dans votre main le jour du combat ; pourquoi ne traiterait-on pas do mémo la vertu d'une femme? Si, coaime je n'en doute pas, la mienne sort victorieuse de l'épri'uve, j'aurai conquis vingt années do repos et de confiance ; et puis je veillerai, tout eu ayant l'uir de fermer les yeux.
Ayant pris cette résolution, dont nous n'essaierons pas de démontrer la sagesse, Francis continua d'accueillir Aristide comme par le passé. Alors, cutie la jeune l'i mine et les deux amis ennemis s'engagea un de ces débals niyv. térieux si fréquens dans la vie intime, sorte do drame masqué dont chaque personnage semble adopter la devise favorite de Louis XL Plus Francis montrait de tran- (]iiillité, plus sa femme aft'ectait de coquetterie; ainsi dupes l'un de l'autre, tous deux trompaient 'fessier, qui, seul, malgré ses tortueuses manœuvres, n'abusait [lersonne. Célesline se lassa la première de celte dissimulation, .1 laquelle son caractère l'avait rendue jiLsi|u'alors (■|raiigère. L'imperturbable sécurité de son mari lui parut b!( ntôt un outrage; elle vil dans la coufianc(! qu'il lui f;piimait avec une sorte d'exagération In pieuve irrécusable d'une indiiïérence dont elle se sentit blessée jus(iu'au fond de i'ilme. Désespérée do ne pouvoir lui inspirer eue de ces furieuses jalousies <]ue les femmes f assiouiu'es acceptent indulgemmcnt comme unu preuve d'amour, ( Ile ploya sous sa coquelteric factice, qui, n'ayant jilus de but, lui parut méprisable, et s'affaissa bientôt dans le morne abattement oii tombent ajuès la lulto les cœurs désenchantés.
A ce symptôme, Francis trembla, car il attribua la tristesse de sa femme aux reinonls qu'éveillent toujours dans une Ame vertueuse les [iremiers mouvcmens d'une passion coupable; Aristide, au contraire, se réjouit en accueillant la même pensée; et, pour agrandir le (erraln qu'il croyait avoir gagné, il employa aussitôt une lactique
dont l'effet est presque infaillible à l'égard des femme^ affligées. Chaque fois qu'il voyait un nuage sur le front de Célesline, une trace do larmes dans ses yeux, il roucoulait d'un ton pénétré la proposition suivante, dont il ne variait que la lorme, sans jamais en altérer la pensée.
— Si quelque chose peut me consoler de vous avoir perdue, c'est la vue du boniieur dont vous jouissez.
Une femme à qui l'on parle vingt fois par jour de son bonheur, finit nécessairement par en douter. Madame Dramond, qui déjà ne croyait plus au sien, éprouvait un affreux serrement de cœur chaque fois que revenait celte félicitatiou hypocrite, dont l'ironie, pour êlrc déguisée, n'en était que plus poignante. A la fin, elle se révolta contre cette torture.
Vin.
— Mon bonheur ! s'écria Célesline avec explosion un soir qu'elle se trouvait seule avec ïeissier. Me parlerczvous donc toujours de mon bonheur?
Arisdde tressaillit comme un chasseur à l'affût qui voit paraître le gibier attendu depuis longtemps.
— Me suis-je trompé? dit-il d'une voix pathétique; n"êtes-vous pas la plus heureuse des femmes?
L'absence de madame Re.ûnauld, qui voyageait en Suisse avec son mari, avait interdit à Célesline ces confidences, soupapes salutaires qui, en se fermant, refoulent la souffrance sur le cœur, souvent trop faible pour la contenir sans se briser. En ce moment le besoin d'épanchemeut devint d'autant plus irrésislible qu'il avait été plus longtemps comprimé. Le chagrin secret de la jeune femme se trahit, quoiqu'elle s'efforçât encore de l'étouffer, et elle répondit à la question d'Aristide par un sanglot.
— Au nom du ciel ! qu'avez-vous? que signifient ces larmes? demanda le fourbe en écartant le mouchoir qu'elle pressait sur sa bouche cl sur ses yeux.
— 11 ne m'aime pas, répondit-elle en s'affaissant avec désespoir sur son fauteuil.
Cette exclamation naïve plut médiocrement à l'ami de la maison; mais, loin de manifester son dépit, il reprit d'une voix doucereuse :
— Chère Célesline, je vous en conjure, ouvréz-moi votre cœur; si vous avez des peines, à qui les confierezvous, si ce n'est à un ami dévoué comme moi; car, n'estce lias, vous croyez que je suis votre ami? Je serais trop malheureux si vous doutiez do mon attachement, parce que j'ai le courage do ne pas vous en Tnonirer toute l'étendue. Ne retenez donc pas vos larmes, mais laissez-moi le triste bonheur dii les essuyer.
Ces insidieuses paroles atteignirent leur but. Célesline ne vit plus dans l'Iiomme assis près d'elle un ancien et pi>rsévérant adorateur; elle n'aperçut qu'un ami prCt à récouler, et peut-être capable dt; la comprendre.
— Mon [Kuivre Arislide, réfioiiùit-elle sans chercher davantage à conl( nir sa douleur, qui déborda comme un vase rempli jusqu'aux bords (ju'on expose à l'action du feu, vous me croyez heureuse, je ne le suis pas. Cela serait bien long h vous raconter. Vous connaissez mon caractère; vous savez que, malgré mes défauts, j'ai un bon cœur, et (ju'en me témoignant de raflectiou on obtient tout de moi; eh bien! lui n'a pas compris cela. Il ne m'aime pas! vous dis-ie. Vous rappelez-vous? quaiid vous deviez m'épuuser, j'c'tais souvent bien méchante; à votre tour, vous vous fâchiez contre moi ; nous nous distmtions sans cesse; mais nos petites dissensions ne me laissaient point d'amertume dans le cœur. Quand je vous avais grondé, je ne vous en voulais plus; je ne pensais jamais à vous, car je ne vous aimais pas; et lui, je l'aime! jo l'aime, Aristi.ie. Je suis bien malheureuse, n'est-ce pas?
l'u ce moment, Teissier trouva que le métier de confident n'était pas sans épines.
— Il se conduit donc mal avec vous? dcinanda-t-il on Se moidaiil les lèvres.
LA ROSE JAUNE
— Mal 1 que vous dirai-je ? il est bon pour moi, j'ai toulo sa confiance ; ce que je veux, il le veut; mes moindres désirs se trouvent réalisés avant que j'aie pu les exprimer ; avec lui, je n'ai pas le temps de souhaiter; mes caprices mêmes... Oli! mais je n'en ai plus de caprices, on en a quand on est heureuse ! Enfin, depuis mon mariage, jamais la plus petite discussion ne s'est élevée entre nous; en apparence, j'ai donc fort de me plaindre ; mais, je vous le demande, Aristide, sans la passion le cœur peut-il vivre î
— Olil dit Teissier, en levant les yeux au plafond ; le cœur... la passion...
Célesline lui coupa la parole.
— Si vous saviez, reprit-elle, combien, dans le commencement, je trouvai ma vie belle et mon bonheur incomparable. Mon amour pour lui m'avait tellement changée, que vous ne m'auriez pas reconnue; je no me reconnaissais pas moi-mêmi^ ; mon caractère si indomptable s'était assoupli sans ellorls ; moi, qui autrelbis n'obéissais à personne, je cherchais h lire sa volonté dans ses yeux ; rien ne m'irritait; je ne me mettais jamais en colère. Enfin, vous ne me croirez pas, je n'étais plus méchante ! N'est-ce pas qu'il aurait dil m'aimor? Vous l'auriez fait, vous, à sa place.
— Oh I... s'écria l'ami de la maison, qui n'eut pas le temps d'en dire davantage.
— Eh bieni il ne m'aime pas, continua la jeune femme avec un accent de découragement; ma tendresse a quelquefois l'air de l'importuner plutôt que de lui plaire; s'il me voit mettre de la vivacité dans l'expression de mes sentimcns, il paraît plus inquiet qu'heureux; au lieu do nouiTir mon exaltation par la sienne, il y répond par quelque parole bien calme, bien raisonnable, qui me tombe sur le cœur comme un morceau de glace. Chercherait-il à refroidir mon attachement s'il ne sentait dans son cœur l'impuissance d'y répondre? On ne se trouve trop aimé que lorsqu'on n'aime plus soi-même.
— Ainsi, vous croyez qu'il ne vous aime pas? dit Teissier en insistant traîtreusement sur ce point capital.
— J'en suis sûre, répondit Célesline avec véhémence ; en voulez-vous une preuve? Quand vous êtes venu nous voir, je vous ai reçu avec empressement, car j'étais décidée à faire une tentative pour lire dans l'âme do Francis. Vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais dire. A un ami on peut tout avouer. Eh bien I le plaisir que je témoignais en vous voj'ant, mes frais d'amabilité, ma coquetterie enfin, tout cela n'était pas pour vous, c'était pour lui; c'était pour le punir, pour l'inquiéter, pour le rendre jaloux. N'ai-jc pas bien réussi? Vous n'avez pas été dupe do ma conduite, j'en suis convaincue; vous savez bien que je ne vous aime pas, qu'il est impossible que je vous aime; mais peut-il connaître mon cœur comme je le connais moi-même? s'il tenait à mon attachement, ne craindrait-il pas qu'un autre ne le lui ravît? s'il m'aimait, enfin, ne serait-il pas jaloux? l'est-il? répondez-moi. Vous venez ici tous les jours, h toute heure; a-t-il seulement remarqué celte assiduité? a-t-il jamais eu l'air de se rappeler qu'un jour vous av(!z été sur le point de m'épouser, et de comprendre que l'intimilé qu'il autorise |)eut avoir des dangers pour moi? Que lui importe ! Voilà deux heures que vous êtes \h, que je suis seule avec vous, il le sait, mais pensez-vous qu'il y songe? Il est sorti quand vous êtes entré, et il no revient pas. Aristide, il ne m'aime pas, et moi je l'aime tantl
Cette fois, le consolateur n'essaya pas d'essuyer les larmes qui ruisselaient sur les joues de Célesline ; l'aveu cruellement naïf qu'il venait d'eulendre avait renversé d'un soutlle si imprévu son amoureux chAtenu de caries, qu'il resta cpiclque temps immobile et muet, les sourcils froncés et les lèvres frémissantes. Peu à peu cependant il reprit sou saiig-IVoid; l'échec que venait de subir sa vanité donna un nouvel aliiiKMit à sa rancune, et le jeta soudain dans le ténébreux sentier qui passe par la calomnie pour couduiro à la vengeance.
— .le connais Francis depuis longtemps, dit-il fout à coup d'un air pensif; je n'ai jamais remarqué dans son caractère le calme et la froideur que vous lui reprochez; je l'ai toujours trouvé, au contraire, plein d'entraînement et accessible à toutes les émotions. S'il est ^Tai qu'il ne vous aime pas, ce no peut ôlre par indifférence absolue.
— C'est que je ne lui plais plus, dit tristement la jeune femme.
Aristide remua la tête d'un air incrédule.
— Il doit y avoir une autre cause, dit-il ensuite.
— Quelle cause? demanda-t-elle en le regardant fîicment.
Le confident ne répondit pas, et baissa la tête.
— Quelle cause? reprit madame Dramond d'une voix plus pressante.
— J'en ai trop dit, répéta l'hypocrite; d'ailleurs, ce n'est qu'une conjecture; mais comment croire qu'avec un cœur libre on puisse ne pas vous aimer?
— Une autre! une autre! s'écria Célesline en s'élançant de son fauteuil, la fureur dans les yeux.
C'était le réveil de la lionne, si longtemps redouté de Francis.
— Je n'ai pas dit cela, répondit Teissier, en aflcctant de se reprocher son imprudence.
— Vous l'avez dit, ioterrompit avec violence la jalouse. Maintenant vous voulez me tromper, mais je lis dans vos yeux. Il en aime une autre! Ahl le voile est déchiré. Répondez-moi, car j'en suis sûre, vous savez tout; peut-être êles-vous son confident. Une autre! je le tuerai. Non, je suis calme : mais parlez donc, vous voyez bien que je suis calme.
Trop avancé pour reculer, Aristide chercha dans son imagination quelque adultère opportun, dont au profit do sa vengeance il pût noircir Francis; trouvant, maleré lui, la vie du mari sans reproche, il interrogea celle du garçon, et Cdmmo l'emportement de son interlocutrice ne lui accordait aucun délai, il s'arrêta au premier souvenir que celte enquête réveilla dans son esprit.
— Je n'ai que des soupçons, dit-il d'un air compatissant, et dans l'état oîi je vous vois...
— Je n'ai rien; je ne pleure pas, répondit Célesline en s'cssuyant les yeux; mais parlez, voulez-vous me faire mourir?
— La chose à laquelle j'ai fait involontairemi-nt allusion est antérieure à votre mariage, ce qui rend rofienso bien moins grave; je me rappelle que Francis m'en parla le jour même où il arriva chez votre père pour me servir de témoin.
— Eh bien? dit la jeune femme halelante d'émotion.
— Il paraît qu'il avait rencontré au bal masqué, quelque temps auparavant, une personne charmante, s'il faut en croire le portrait qu'il me fit d'elle.
— Au bal masqué?
— A l'Opéra.
— Et cette femme... son nom?
— Je l'ignore; lui-même ne le savait pas alors. Voici tous les reiiseignemens qu'il me donna. Elles étaient deux femmes dans une loge des troisièmes. L'une portait une bague par-dessus son gant; l'autre tenait une rose à la main, une rose jaune.
Célesline se leva par un bond électrique, mais elle vftomba aussitêt sur son fauteuil, où elle resta sans mouvement et presque sans connaissance.
— Un am de Francis étant survenu, démasqua brutalement le domino ?» la rose jaune, et voire mari aperçut alors une liguro si ravissante, qu'il man(iuait d'expressions pour me la di'peindre.
— Il la trouva jolie? demanda la jeune femme d'une voix entrecoupée.
— Jolie! séduisante! adorablel II fallait l'entendre. Enfin, puisque vous me forcez de tout vous ilire, il en devint amoureux. ti>llemenl amoureux, que le lendemain il se battit <n duel avec sou ami pour le punir d'avoir insulté celle femme incomparable.
CHARLl-S DE BERNARD.
— Il la trouva jolie... et il l'aima... tout de suite... et il s'est battu pour clic... balbutia Célestine, le visage inondé de larmes, et les lèvres entr'ouverles par un sourire céleste.
Tout à coup elle saisit les deux mains de Tcissier, et les lui serrant avec une énergie convulsive :
— Si vous me demandiez ma vie je vous la donnerais, lui dit-elle, mais le bonheur que je vous dois ne serait pas assez payé.
Aristide la crut folle, et recula son fauteuil. Au même instant la porte s'ouvrit; Francis, ([ui, du premier coup d'œil, avait remarqué l'émotion des deux interlocuteurs, s'arrêta sur le seuil en pâlissant, car il se crut victime de son épreuve.
Au bruit de la porte, Célesline se leva; mais elle sentit ses genoux se dérober sous elle; rassemblant enfin toutes ses forces, elle s'élança vers son mari, lui jela les bras autour du cou, et le serra comme si elle eût voulu l'étouffer.
— Menteur! hypocrite 1 lui dit-elle en coupant chaque parole par un baiser ; ah I vous jouez la comédie; vous trouvez au-dessous de votre dignité d'ouvrir voire cQ'ur à un enfant comme moi. Voyez cet homme froid et raisonnable qui craint de trop aimer sa femme, et qui va so battre en duel pour un mauvais petit masque!
A la vue de Dramond, Aristide avait saisi son chapeau, selon l'usage des amoureux surpris par un mari. La tournure inallcnduo do l'explication conjugale lui prouva que sa présence et mf-mo ses visites devenaient superflues. Honteux comme le renard de la fable, il se glissa silencieusement jusqu'à la porte, et disparut sans que son départ eCit été remarqué.
— On vous a donc raconté mes folies? demanda Francis, qui, à son tour, avait enveloppé d'un bras caressant les épaules de sa femme.
— Folies! répéta Célestine avec une bouderie pleine do
charme; savez-vous ce qui est folie? c'est votre raison. N'avons-nous pas le temps d'être graves? Mais je siys avertie, et quand vous voudrez encore me tromper, méchant que vous êtes ! je ne vous croirai plus ;car je sais maintenant que vous n'êtes ni froid, ni sérieux, ni sage ; vous avez une mauvaise tête, au contraire, aussi mauvaise que la mienne, entendez-vous? Vous vous battez en duel. Oh! Si j'avais été un homme, je me serais battue aussi ! Mais vous, vous ne le ferez plus, songez que je vous le défends; je vous pardonne cette fois, parce que c'était pour moi. Pour moi, ingrate, qui croyais que tu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas?
— Tu en as douté?
— Si tu savais le mal que cela m'a fait! Je t'en supplie, ne me mets plus à cette épreuve. Pourquoi craindre de me montrer Ion amour? Tu as donc peur do me rendre orgueilleuse?
— Non, mais tu es si peu raisonnable! Que deviendrons-nous si je ne suis pas sage pour deux !
— Ecoute : partageons. Sois plus enfant; je le serai moins. Va, tu peux être tranquille, mon cœur est bien jeune, mais quand je veux, j'ai une bonne vieille tête. — Pour donner plus de poids à sa parole, Célestine toucha du doigt son front blanc et poli comme l'ivoire. — Ainsi, je t'ai plu tout de suite? Et moi qui ne t'avais pas reconnu! tu étais si drôle avec ton vilain nez. Comme Hortenso va s'amuser quand elle apprendra tout cela! Et lu t'es battu pour moi, pauvre ange; mais c'est pour la dernière fois, n'est-ce pas? Si tu étais blessé, j'en mourrais. Et puis tu sauras que je suis jalouse, horriblement jalouse ! je viens de me découvrir ce nouveau défaut-là tout à l'heure. Mais empêche-moi donc de parler. Mets ta main sur ma bouche. Je t'aime tant, qu'à force de te le dire, je deviendrais folle.
Francis la pressa sur son cœur, où elle s'abandonnait avce ivresse, et il lui ferma la bouche en eiïet, mais co ne fut pas avec la main.
FIN DE LA nOSE JAUNE.
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L'ARBRE DE SCIENCE
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Vers la fin du carnaval de 1835, une longue file de voitures, armoriées pour la plupart, assiégeait l'entrée d'un des plus respectables hôtels de la rue de l'Univers'té; les portes de ce logis aristocratique étaient ouvertes et les fenêtres closes, quoique le bon sens eût exigé le contraire, car l'air intérieur diminuant à mesure qu'augmentait le nombre des invités , la réunion tout entière se trouvait menacée d'une suflocalion imminente. Cependant, à l'exception d'une Anglaise asphyxiée dès le vestibule (la délicatesse des tilles d'Albion est proverbiale), les patiens de la mode, hommes et femmes, femmes surtout, supportaient avec un admirable courage cette atmosphère de raout, qui eût fait soulTrir un nègre. Les mieux avises cherchaient à tirer de leur plaisir le parti te plus tolérablo. C'est ainsi que, dans un angle du premier salon, à droite de la porte d'entrée, plusieurs hommes s'étaient abrités contre le flot tantôt envahissant, tantAt stationnaire, des derniers venus; fleuve superbe roulant de l'or et des diamans plus authentiques que ceux du Tage. Ce groupe était composé do quatre personnages de vingt-cinq à quarante ans, dont l'indépendance sociale se manifestait par plusieurs symptômes auxquels un observateur ne se trompe jamais; indiflérensà la magnificence déployée par le maître de la maison, ils semblaient fort résignés à ne pas pénétrer plus avant l'appartement, à la différence des provinciaux, qui ne sont conlens d'une ft'to que lorsqu'ils ont fourré le nez jusqu'au fond des cabinets de toilette; sans .s'occuper de leurs voisins, ils causaient entre eux, ne prévenaient personne, entendaient avec une orgueilleuse distraction les plus beaux noms de France proclamés à leurs oreilles par le valet chargé d'annoncer, et ne tournaient la tôle ni pour un duc ni pour un ambassadeur; seulement, lorsqu'une femme très à la mode venait à faire son entrée, ils daignaient parfois la regarder, mais aussitôt quelque remaniuo satyrn|ue corri^reait la déférence de ce regard, afin qu'on ne piU l'attribuer à un empressement d'écolier ou à uno curiosité de bourgeois.
Trois de ces lions (ils avaient droit à ce litre), so tenaient debout en face du quatrième, qui s'était emparé
LB «lÈCLB. — XV.
d'un fauteuil dans lequel il posait, les jambes croisées l'une sur l'autre, les bras négligemment entrelacés, cl la tête appuyée contre une fenêtre dont les rideaux de damas rouge lui servaient d'encadrement pittoresque. Ce dernier, le plus remarquable des quatre, était un homme d'une quarantaine d'années, qui, au premier coup d'œil, paraissait un peu plus jeune et au second un peu plus vieux, comme cela arrive souvent aux gens du monde; il était grand, fort beau de visage, et si bien pris dans sa taille, qu'en l'étudiant un tailleur eût soupçonné l'existence d'un corset destiné h contenir un embonpoint naissant dans les limites de l'élégance. Mis avec une simplicité recherchée, seul luxe que comporte le costume moderne, il avait à la fois l'air noble, riche et spirituel, trois qualités rarement unies. Dans la rue, le peuple lui pardonnait ses gants jaunes en faveur de sa bonne mine ; dans un salon, les femmes le trouvaient distingué. Tel était enfin le presti?e de son heureuse physionomie, qu'on était tenté d'attribuer au foyer d'une âme supérieure le rayonnement intelligent de son regard, et peut-être à sa vue Diogène eût éteint sa lanterne en pensant qu'il avait rencontré un homme.
En ce moment, ce favori de la nature servait de thème à la conversation. II accueillait les propos railleurs de ses amis avec l'indulgent sourire d'un homme assez sûr do sa dignité pour permettre la moquerie, et persuadé que, pour réprimer toute familiarité déplacée, il n'a qu'à dire, à l'imitation de Louis XV : « Silence, messieurs, voici lo
roil »
Puisque nous sommes sur le chapitre do Choisy, dit
un des interlocuteurs, je vais vous apprendre la chose la plus étonnante, la plus inouïe, la plus oxlraordinaire, la plus incroyable...
— Nous avons tous lu les lettres de madame do Sévigné, interrompit le Uoi-Lion; ainsi donc, au fait.
— Voici le fait, reprit le jeune homme, qui, ^>our sui\Te une métaphore admise alors dans l'idiomo lashionable, n'avait droit, en raison de son âge, qu'au litre de lionceau—ce matin, en passant devant Tortoni, j'ai aperçu... d'horreur cncoro j'en ai l'Anu^ saisie I — j'ai aperçu Rélecca, la jument favorite do notre ami Choisy, Rtbtcea, fille de Raimbow et d'.l/wia, moulée, dcvinei par qui? je vous le donne eu mille.
CHARLES DE BERNARD
— Vous vous êtes trompé, Marcenay, répondit un assez joli garçon qui, par une fantaisie rare aujourd'hui, portait à sa boutonnière le ruban noir de l'ordre do Malte; Choisy a pour principe de ne prêter ses chevaux à personne.
— Montée, reprit le jeune homme, par un bipède à moi inconnu qui doit descendre de Goliath en droite ligne, une espèce de tambour-major, dont les pieds fraternisaient avec les sabots de Rcbecca, tandis que sa tète menaçait les lanternes du boulevard. La latitude à l'avenant de la longitude 1 Si bien qu'en les voyant passer, le peuple refaisait sans s'en douter la fable de La Fontaine, et disait d'une voix unanime : « Pauvre bête! » De fait, si le ciel eût été juste , c'était au cavalier de porter le
cheval. . , ,, ,
— Cela est-il vrai , Choisy ? dit un petit homme blond et mince qui n'avait pas encore parlé ; tu m'as refusé Rélecca pour aller à Chantilly, et, si l'on en croit Marcenay, tu la laisses éreinter par un éléphant.
— Ereinter est le mot juste, s'il n'est pas le mot élégant, répondit en souriant le vicomte de Choisy ; Rélecca est rentrée à l'écurie dans un état si piteux, que de désespoir Pistol s'est allé griser. En ce moment la jument est sur la litière et le jockey ivre-mort.
— Comment appelez-vous le Patagon qui vous a joue un pareil tour? demanda le jeune Marcenay.
— Monsieur de Beaupré. C'est un de mes voisins de campa-^ne dans le Nivernais. Depuis six semaines qu'il est à Paris, voilà le troisii-mo cheval qu'il m'arrange ainsi. Orson boite, et Wallace est couronné des deux
jambes.
— Beauprél reprit le petit homme blond; ce nom mo
rappelle une autre histoire. Lundi dernier, Randeuii, du Bellay, quelques autres et moi, allâmes chasser dans les bois de Choisy. Au bout do quatre heures, nous n'avions pas aperçu l'ombre d'un lièvre ou d'un lapin. Nous nous plaignîmes de cette disette inaccoutumée. —«Il ne faut pas que cela vous étonne, nous dit le garde pour nous consoler; depuis que monsieur le vicomte a donné une permission à un gros monsieur do Beaupré qui chasse presque tous les jours, il n'y a plus moyen de tirer un coup de fusil. Chaque fois qu'il vient, il remplit son cabriolet de gibier, car il tue tout et emporte tout. « — Ce Nemrod ne serait-il point le Goliath dont parle Marcenay?
— Lui-même, répondit le vicomte.
— Et tu lui permets de dépeupler les bois, toi qui, la semaine dernière, as refusé au duc de Boisbriant l'autorisation d'y chasser ; ce dont entre nous il se plaint amèrement.
— Qu'il se plaigne! Quant à monsieur do Beaupré, il est très vrai que je lui ai donné droit de vio et de mort sur mes lapins.
— Et sur tes chevaux aussi, à ce qu'il paraît, observa le chevalier do Malte. Une pareille conduite doit avoir un motif. Si tu avais dos dettes, je penserais que cet homme est un créancier dont tu veux attendrir le cœur.
— Si tu étais ambitieux, ajouta le blond aut formes grêles, je croirais que tu fais la cour à quelque fabricant d'élections.
— Et moi, dit à son tour le plus jeune, je parie que le bourreau do Rcbecca , d'Orson et de Wallace, est tout simplement un mari; auquel cas je donne à Clioisy mon absolution.
— Pas mal, Marcenay, répondit le vicomte. Vous seriez plus près de la vérité que ces messieurs, si par m.alheur monsieur de Beaupré n'était pas veuf depuis quinze ans.
— Assez sur le Beaupré, dit le chevalier do Malte; j'iij un autre grief contre Choisy, et je vous en fais juges. Hier, l'histoire n'est pas vieille, il m'invite à dîner.
— Jusqu'ici le tort est pardonnable, observa Marcenay.
— Oui, parbleu 1 si nous n'avions été que deux, ou bien si nous avions été quatre. Mais savcz-vouscjui j'ai trouvé pour troisième et dernier convive? un séniiiiarislo tout frais émoulu de Saint-Sulpicc, tenant les yeux baissés sur
son assiette, rougissant à chaque propos, et en l'honneur de qui, c'était hier vendredi, nous avons fait maigre comme trois pères de l'Eglise; maigre impitoyablement, depuis le turbot jusqu'aux épinards.
— Tu as trouvé mon dîner mauvais? demanda Choisy.
— C'est le jésuite que j'ai trouvé mauvais. Je ne savais ce qu'il marmottait en se mettant à table, je suis sûr maintenant que c'était son Benedicite.
— Je te ferai observer, d'abord, reprit le vicomte, que de jésuite à chevalier de Malte, il ne devrait y avoir que la main; ensuite, monsieur de Luscourt n'est pas plus séminariste que toi. C'est un jeune homme bien né, qui a reçu, glace à sa mère, une éducation aussi religieuse que la noire l'est peu. Il n'y a pas là de quoi rire à ses dépens. D'ailleurs les plaisanteries voltairiennes sont devenues de bien mauvais goût.
— flla foi I mon cher, dit Marcenay, vous parlez d'une manière si édifiante, que je ne désespère pas de vous voir un de ces jours endosser la robe noire et nous donner le second tome de frère Ange de Joyeuse.
— En attendant le froc, Choisy apprend le boston, interrompit le petit homme maigre ; à la dernière soirée de madame de Candcille, on l'a vu servant de partner, le plus gravement du monde, à une vieille dame inconnue, mais baptisée généralement du nom de comtesse d'Escarbagnas, en raison de la toilette la plus ébouriflante qui ait jamais pu faire les délices de Brives-la-Gaillarde ou do Casteinaudary.
Les quatre amis se mirent à rire, Choisy comme les autres.
— Maintenant, dit-il quand cette hilarité fut calmée, je vais réunir en faisceau tous les traits plus ou moins pi~ quans que vous venez de me lancer. Sachez donc que la comtesse d'Escarbagnas , dont vous parle Bertier, se nomme en réalité la marquise de Gardagne; qu'elle est la mère du vertueux V. de Luscourt, avec qui Villaret a dîné hier chez moi, et qu'enfin ce même Luscourt est lo gendre do monsieur de Beaupré, la bête noire de mes palfreniers et de mes gardes-chasse ; vous êtes trois garçons d'esprit, devinez.
— Quoi? demanda monsieur de Bertier.
Lo vicomte haussa les épaules, et interrogea la figure des deux autres.
— Je devine que lu as organisé un complot de séduction contre toute cette famille antédiluvienne, dit le chevalier de Malte; mais dans quel but? J'avoue que je no comprends pas mieux que Bertier.
— Et vous, Marcenay? demanda le prince de la modo en se tournant vers l'aspirant lion.
A cet appel fait à sa perspicacité, le jeune homme réfléchit un instant.
— N'y a-t-il pas dans cotte famille une quatrième personne dont il n'a pas encore été question? dit-il ensuito avec un sourire intelligent.
— Marcenay, vous ferez votre chemin, répondit Choisy, qui sourit à son tour; vos aînés, que voici, devraient rougir en vous écoutant. Oui, mes cliors, il existe uno quatrième personne, nullement antédiluvienne, jo vous lo jure.
En ce moment, la voix du domestique placé à la porto domina le murniiiro confus do l'assemblée, et deux noms retentirent l'un a[iTès l'iiutrc.
— Mailanie la marquise do Gardagne.
— Mailanu! la comtesse do Luscourt.
Un même mouvement do curiosité fil rolourncr les amis du vicomte ; lui-même se leva, et tous quatre restèrent les yeux Cxés sur la porto du salon.
La première personne qui se présenta fut un gros vieillard à sourire jovial, dont la tête, moitié chauve, moitié
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grise, dépassait de six pouces toutes les autres, comme le front d'Ajaï, dans V Iliade ; usant de la massive puissance dont l'avait doué la nature, il fendait la foule en ligne droite sans éprouver de résistance, car il ertt clé aussi imprudent de lui barrer le chemin que d'affronter un cheval au galop; co bastion ambulant conduisait galamment une vieille dame vêtue d'une robe fcuillc-morle à brandebourgs, et coiffée d'une de ces toques de douairière qui semblent l'œuvre des sorcières de Macbeth, tant il est impossible de leur assigner un nom exact; sous la passe de velours noir , capricieusement recroquevillée et empanachée de maigres plumes rougeâtres, on distinguait des yeux fort vifs, un nez aspirant à la tombé comme celui du père Aubry, des cheveux dont les boucles argentées avaient dédaigné tout menteur rajeunissement, une figure, en un mot, que la beauté n'habitait plus, mais où l'esprit était resté.
Derrière ce couple, un autre s'avançait, non moins remarquable, quoique d'une manière toute différente. Un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure distinguée, mais dont l'expression se trouvait éteinte par un au* placide et presque béat, donnait le bras à l'une des plus charmantes femmes qui fût entrée jusqu'alors dans le salon. Pour la peindre, il serait peut-être permis d'emprunter aux romanciers do l'ancienne école leur palette flatteuse, où le blanc et le rose, le noir d'ébène et le blond doré, le rouge vif et le bleu céleste étaient seuls admis. En parlant de notre héroïne, nous aurions le droit de dire comme ils n'y eussent pas manqué à notre place : ses yeux étaient deux diamans couronnés d'un double arc de jais; ses cheveux, qui encadraient son front par un large et luisant bandeau, semblaient deux ailes de corbeau symétriquement collées à une coupe d'albâtre ; sur ses joues le lis li\Tait à la rose une guerre qui appelait l'intervention du baiser ; fermée, sa bouche était un rubis ; ouverte, elle devenait une perle, et ainsi de suite. Pour abréger, et après avoir remis dans son étui musqué le pinceau do Dorât, nous dirons que la jeune femme sur qui s'était concentrée l'attention des amis de Choisy, était au total une des brunes les plus ravissantes qu'il fût possible d'imaginer : une éblouissante robe de velours cerise faisait ressortir d'une manière théâtrale sa taille aussi imposante que souple; et si les diamans dont elle était couverte eussent été réunis en couronne sur sa tète, personne n'eût critiqué ce caprice, tant il y avait déjà sur son front de jeune et charmante royauté. Ainsi belle et fière, elle marchait avec une grâce si libre et si assurée, quo son timide cavalier semblait lui donner le bras au lieu de la conduire.
— Eh bien 1 dit le vicomte en se tournant vers ses amis, le sourire sur les lèvres.
— Fort jolie, répondit Bertier ; mais mise avec mauvais goût, portant la tète trop haut , occupant trop de place ; je lui trouve un peu de la tournure de son papa le tambour-major.
— Voilà précisément ce qui me plaît en elle, dit à son tour le chevalier de Malte; elle a vingt ans au plus; elle est provinciale, cela se devine à cette mirifique robe rouge, et à ces diamans de taniilie dont la monture date de Lcuis XVI; eh bien! malgré ce double brevet de gaucherie, elle a fait une entrée superbe ; j'ai cru voir la reine de Saba venant saluer le roi Salomon.
— Si elle avait moins de couleurs, je la déclarerais irréprochable, observa Marcenay, qui, on Séide de la mode, était voué pour le moment au culte des femmes pâles.
Le vicomte de Choisy regarda ses trois amis d'un air do supériorité moqueuse.
— Vous avez tous raison, dit-il ensuite; elle se met mal, elle marche mal ; elle a bien d'autres défauts encore qui ne peuvent se découvrir au premier coup d'ivil. C'est une éducation à faire ; mais rassurez-vous, on la fera.
— Et c'est vous qui vous en chargez, répondit Slarcenay ; recevez mes complimens, mon cher : je vous disputerais l'emploi si je n'étais pas occupé moi-même. Surtout,
je vous en prie, pâlissez-la : rien n'est bourgeois comme la ro"e.
— Où en est-tu? demanda le chevalier de Malte ; avant, ou après moisson ?
Choisy laissa échapper entre ses lèvres une sorte de sifflement.
— Je voudrais te voir à pareille œuvre, dit il; après moisson! peste!
Pendant ce temps la trouée victorieusement opérée par le ventre omnipotent de monsieur de Beaupré avait eu pour résultat d'établir au fond du second salon la marquise de Gardagne et sa belle-fille, qui s'assirent l'une près do l'autre ; monsieur de Luscourt prit position derrière le siège de sa femme, à laquelle il semblait attaché par quelque amarre invisible, assiduité généralement attribuée à la jalousie, et provenant eu réalité de la timidité du jeune mûri. De son ci^té, poussé par le besoin de locomotion qui tourmente les personnes obèses, monsieur de Beaupré commcnçaune pérégrination à travers l'appartement, cherchant des figures de connaissance, et ouvrant les groupes les plus serrés, sans s'inquiéter des gilets de velours froissés par lui, ni des souliers vernis qu'ils écrasait au passage. Une des premières personnes qui se rencontrèrent sur son chemin fut le vicomte de Choisy. dont il s'empara aussitôt en le harponnant par un bouton.
— Mon clwT, il faut que je vous remercie, lui dit-il d'une voix de basse-contre qui eût agacé les nerfs à une petite maîtresse ; grâce à vous, j'ai fait une promenade charmante. Sans compliment, Rébecca est une des bêtes les plus agréables quo j'aie montées depuis longtemps. Je doute, par exemple, qu'elle soit aussi contente de moi; je crois que je l'ai un peu fatiguée.
— Elle se délassera, répondit le vicomte avec un sourire forcé.
— En la reconduisant, reprit le vieillard, j'ai trouvé dans votre écurie un cheval que je n'avais pas encore vu ; bêle superbe, ma foi! bai brun, courte queue, tête normande; j'aime ça. Vos anglais, avec leur encolure horizontale, ont l'air de perchoir à lessive. La tête du cheval doit couvrir le cavalier; à l'armée cela a son avantage. Comment s'appelle-t-il le bai brun ?
— Mario, répondit le vicomte en comprimant un soupir.
— Eh bien I si vous le permettez, je ferai demain connaissance avec Mario; à moins pourtant que cela ne vous contrarie.
— Vous savez bien que toute mon écurie est à vos ordres, répondit Choisy, qui ne put s'empêcher de se dire : — Allons, il faut en prendre mon parti. Tous mes pauvres chevaux y passeront l'un après l'autre. En vérité, je mériterais d'être expulsé du jockey-club : cette petite provinciale m'a donc ensorcelé.
— Avez-vous dit bonsoir à ces dames? demanda monsieur de Beaupré.
— Je les cherchais.
— Vous les trouverez à l'autre bout du salon. Tâchez donc de di'gourdir un peu mon gendre ; ce garron-là fait mon désespoir, avec ses vertus chrétiennes et sa physionomie de quaker. Où joue-t-on la bouillofeT
— Dans celle salle à droite.
— J'ai vu hier chez Lepage un fusil I si je gagnais seulement un billet de cinq cents francs à ajouter à ce que je peux y mettre, vos lapins de Choisy vous en diraient demain des nouvelles.
Resté seul, le vicomte commença par défriper le revers de son frac outrageusement déformé par la main du gros gentilhomme, qui, entre autres aimables habitudes, avait celle de prendre au collet ses interlocuteurs. (I traversa ensuite le salon, mais s'arrêta en route, îi la vuode madame de Luscourt, flanquée h droite par sa belle-mère, et à gauche par son mari. .Malgr-' l'air doux et inoflensifdo ce dernier, Choisy le compara mentalement au dragon du jardin des Hespérides; quant k la vieille marquise, depuis longtemps il avait épuisé à son égard le vocabulaire de malédiclious dont une duègne incommode peut elfe l'objet
CHARLES DE BERNARD
L'amoureux de quarante ans était resté immobile, le front pensif, la lèvTe inférieure serrée entre les dents ; en ce moment, la comtesse d'Agost, chez qui se passait la soirée, s'arrêta devant lui, et lui jetant ce sourire confidentiel dont les femmes encore jeunes gratifient volontiers les hommes à la mode :
— Tirez-moi donc de la peine, lui dit-elle ; la vieille duchesse de Rieux vient d'arriver ; si je ne parviens pas à arranger sa partie de boslon, elle m'en voudra mortellement, et je ne vois que monsieur de Martonie qui consente à se dévouer.
— J'aperçois là, près du divan, la marquise de Gardagne, pour qui une pareille partie sera un plaisir, et non un acte de dévouement, répondit prestement le vicomte-
— Et vous serez le quatrième ? demanda madame d'Agost d'un air un peu moqueur; il paraît que chez madame de Candeille vous avez édifié tout le monde.
— Je vous en supplie, soyez généreuse, et permettezmoi de jouir des plaisirs de votre soirée.
— A condition que vous vous trouverez un remplaçant, dit la comtesse.
Choisy jeta autour de lui un regard rapide, avisa le jeune Marcehay qui se caressait la moustache à deux pas de là, lui prit le bras, et l'amena en face de la maîtresse de la maison.
— Remerciez madame la comtesse, lui dit-il alors d'un ton solennel ; elle vient de vous désigner pour faire la partie de madame la duchesse de Rieux.
Machinalement le jeune homme s'inclina; mais lorsqu'il releva la tête, sa physionomie offrait une expression d'ébahissement qui arracha à madame d'Agost un éclat de rire difficilement comprimé.
— Allons, venez, dit-elle au joueur malgré lui ; je vais vous présenter à un de vos partners que vous regarderez, j'espère, comme une compensation de la duchesse douairière.
Sans lui laisser le temps de faire une objection, elle se se dirigea vers madame de Gardagne, à qui Marcenay so vit contraint d'offrir le bras pour passer dans la salle de jeu, ce qu'il fît avec la grâce d'un patient qu'on même pendre, et après avoir jeté à son ami un regard furibond.
La duègne écartée, restait le dragon marital.
Sans perdre de temps, Choisy se dirigea vers le chevalier de Malte, qui errait d'un salon à l'autre, d'un air ennuyé.
— Il faut que te me paies mon dîner d'hier, lui dit-il en l'abordant.
Villaret mit la main à sa poche.
— Pour vingt francs, j'aurais mieux dîné au café de Paris, répondit-il eu riant ; mais nous n'aurons pas de discussions : quel est ton prix ?
— Une demi-heure de conversation avec monsieur do Li'scourt.
— C'est cher. Que diantre veux-tu que je lui dise, à moins de lui parler du concile de Trente ou de la Pragmatique-Sanction.
— Parle-lui du dernier ouvrage de l'abbé de Lamennais, ou bien profite do l'occasion pour apprendre l'hisloire do ton ordre : il est de première force sur tous les sujets qui ne servent à rien.
— C'est bien, je me dévoue ; je n'ai pas oublié les parties de billard que tu as gagnées au gros Daricul dans l'intérêt do sa femme et do moi. Reste-là ; avant trois minutes j'aurai enlevé le mari.
Le chevalier do Villan't fil le tour du salon avec une insouciance affecloc; un moment après il se trouva comme par hasard à côté de monsieur de LuscourI, et l'aborda d'un airgracifux; le jeune provincial accueillit celle prévenance avec l'empressemontd'un homme cm barrasse de son maintien au milieu d'un momie dont il n'a pas l'habituile. Un domestique chargé d'un plateau étant survenu, Villurcllira par le bras son interlocuteur pour laisser passer les rafrîclii.sse[nens ; puis par une progression insensible, et comme si lui-même eût cédé aux ondulations de la foule,
il le poussa jusque dans l'embrasure d'une fenêtre où il s'établit de manière à ne lui laisser pour perspective que les rideaux ; cette manœuvre achevée, le chevalier chercha son ami du regard, mais il ne l'aperçut plus à la place où il l'avait quitté : depuis un instant, Choisy était assis à côté de la jeune femme, désormais sans gardien.
En voyant le vicomte s'approcher le sourire sur les lèvree, madame de Luscourt éprouva une satisfaction qu'une coquette eût dissimulée, et dans laquelle il entrait peutêtre plus de vanité que de sympathie ; un nuage fixé sur son front depuis quelques instans se dissipa comme par enchantement. Laissant à peine à son adorateur de quarante ans le temps d'achever la phrase qu'il lui adressait :
— Vous n'avez donc pas peur de vous comprottre en saluant une femme qu'on ne voit nulle part ? kii dit-elle ; et tandis qu'elle accentuait ces derniers mots comme si elle eût voulu les souligner, ses beaux yeux en complétèrent le sens par un regard vindicatif qui alla transpercer un groupe féminin assis à quelques pas de là.
Choisy suivit du coin de l'œil cette pantomime à la fois dédaigneuse et courroucée ; il devina que la jeune provinciale venait de subir une de ces petites humiliations auxquelles sont journellement exposés les nouveaux venus dans la haute société parisienne; car, pour le dire en passant, l'urbanité française a l'air d'une antiphrase : à mesure que l'aristocratie est bannie des lois, elle se réfugie dans les mœurs, et s'y retranche dans un esprit d'exclusion plus intraitable à chaque nouvelle défaite politique. A Paris, ce qu'on appelle le monde se compose d'une enfilade de salons qui so font mutuellement antichambre. Passer do l'un à l'autre est une promotion sociale qui est sûre de rencontrer une double opposition : en bas l'envie, en liaut le dédain. Appartenant à la province par son père et par son mari, madame de Luscourt se voyait traitée en étrangère dans la société, dont quelques anciennes relations de sa belle-mère lui avaient ouvert l'accès; l'admiration des hommes, facilement conquise par sa rare beauté, n'avait pas contribué à lui rendre son sexe plus bienveillant. Insignifiante, elle eût été tolérée; remarquable, on la critiquait. En ce moment même le groupe assis près d'elle, et dont chaque membre avait ses raisons particulières pour déclarer la guerre aux jolis visages, lui faisait subir un de ces examens impitoyables qui dépècent une femme comme un botaniste dissèque une fleur, et, après l'avoir dépouillée feuille, à feuille la trouvent, pour conclusion, sans parfum et décolorée.
D'un seul regard, Choisy comprit cet état d'hostilité ; il s'en réjouit, car les gens habiles tirent parti de tout. Au lieu de répondre directement à la question qui lui était adressée, il employa lui-même la forme inlcrrogative.
— Ma prédiction est donc accomplie? demauda-t-il en souriant.
— Quelle prédiction? reprit madame de LuscourI avec un étonnoment peut-êlre affecté.
— Voilà une question humiliante pour moi, car clic mo prouve combien peu d'altentiou vous accordez à mes paroles. No vous ai-je pas dit, à votre arrivée à Paris, qu'il vous fallait renoncer à plaire aux autres femmes?
— Cela est vrai; je ne vous compris pas alors, et mointcnant encore j'hésite à vous croire. Comment admellre que je puisse inspirer des antipathies sans motif, moi qui apporte dans le monde uno bienveillance universelle? Quo peuvent mo reprocher ces dames que je ne connais pas, et qui ont l'air de s'occuper de moi plus que jo ne lo mérilo assurément?
— Bien des crimes dont vous ne vous doutez peut-êiro pas, répondit lo vicomte avec finesse. Comment, par exemple, pourriez-vous plaire à madame de La Chntenèdo, qui passait hier pour avoir les plus beaux yeux du moudej
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— Ai-je médit de ses yeux? Je les admire, au contraire, et je n'en vois pas ici qui puissent leur être comparés.
— Mais cette comparaison, qui nécessairement vous échappe, tout le monde la fait, et voilà ce qui ne vous sera jamais pardonné.
Quelque cnlorlillé que fût ce compliment, madame de Luscourt le trouva trop direct.
— Je crois plutôt, dit-elle, que ce sont mes diamans gothiques et ma pauvre robe do velours qui m'attirent l'attention dont je me vois l'objet. Jo suis donc bien ridicule ?
— Vous mettriez à la mode le ridicule même, répondit monsieur de Ctioisy avec la galanterie imperturbable et un peu fado qu'adoptent les amoureux sur le retour ; mais puisque vous faites un appel à ma franchise, pourquoi, dans des questions aussi graves que celles de la toilette, ne consultez-vous pas votre goût, à l'exclusion de tout autre?
— Que voulez-vous! repartit la jeune femme; ma robo est un cadeau dcm.onsieurde Luscourt, mes diamans m'ont été données par ma belle-mère ; ce sont pour moi des choses sacrées, dussé-je en les portant avoir l'air d'une bourgeoise de la rue Saint-Denis.
A cette confidence, empreinte d'une ironie involontaire, le vicomte inclina la iHe en affectant une vénération que démentait sa physionontie railleuse.
— Je me tais, dit-il, car je comprends que le goût de monsieur de Luscourt soit pour vous une loi. Mais permettez-moi d'insister sur un autre grief que le monde a contre vous, et dont, plus que personne, j'éprouve le besoin de vous parler. Pourquoi donner raison à vos ennemies en n'allant pour ainsi dire nulle part? Avant-hier j'espérais vous voir chez madame de Laurcncin.
— Mon mari était souffrant, interrompit madame de Luscourt d'un ton bref.
— Mais demain, vous viendrez chez madame d'Albenay, n'est-il pas vrai ?
— Demain, ma belle-mère aura la migraine, c'est son jour, répondit la jeune femme avec un sourire forcé.
— Quel ennui! dit le confident d'un air pénétré; lundi, du moins, n'irez-vous pas à l'Opéra? On jouera les Hugttenots, et j'aurai la loge que vous avez désirée.
Madame de Luscourt hésita un instant avant de répondre.
— Je suis désolée de la peine que vous avez prise, ditelle enfin non sans un certain embarras; j'espère que vous me pardonnerez de ne pas en profiler. Pour des raisons de piété dignes de tout mon respect, monsieur do Luscourt refuse d'aller au spectacle, et, quoiqu'il me laisse libre il me paraîtrait peu convenable de me montrer moins rigide pour moi qu'il ne l'est pour lui-même. Je vous jure continua-t-elle en essayant de sourire,que c'est là un sacrifice dont il faut me savoir quelque gré. Pour une pauvre provinciale, l'Opéra est une tentation si puissante !... mais quel mérite aurais-je, si je renonçais à ce plaisir sans regrets ?
— Monsieur de Luscourt me paraît peu disposé à admettre la maxime qui veut que le mari règne et ne gouverne pas, reprit le vicomte d'un ton persiffleur ; son administration vigilante s'étend aux moindres détails; il vous a déjà interdit la valse et les romans, aujourd'hui c'est le théâtre qu'il proscrit, demain ce sera la danse, après-demain l'éciuilation; je suis fort surpris qu'il tolère aussi longtenifis la broderie et le piano ; mais patience I leur tour viendra. D'autres appelleraient cela tyraniiio; j'y vois, moi, un système de gouverneuieul fort logique, et surtout mis en praticjue avec une persi'vérancc merveilleuse. Oui, monsieur do Luscourt a conquis, je no vous dirai point mou an'(^cLion, vous ne me croiriez pas, mais ma considération. C'est un profond politique, sous un aspect débonnaire. S'il avait prétendu vous imposer d'un seul coup toutes ses volontés, peut-être eût-il éprouvé quelque résistance ; prévoyant cela, il a [irocédé par gradations si bien calculées, que l'obéissance passive est dès
àprésent, do votre part, un fait accompli. Ce résultat est d'autant plus admirable, qu'à vous voir tous deux, on croirait au pouvoir d'une reine beaucoup plus qu'au despotisme d'un roi.
Madame de Luscourt écouta cette tirade satirique avec un demi-sourire dans lequel se trahissait une sorte de complicité; mais bientôt elle reprit la gravité d'une femmo qui comprend que sa propre dignité est inséparable do celle de son mari.
— Je ne peux rien voir deridicule dans l'accomplissement d'un devoir, dit-elle d'un air sérieux; d'ailleurs, monsieur de Luscourt me donne des conseils et non des ordres.
— C'est plus poli et plus habile, reprit sans se déconcerter l'amoureux de quarante ans.
La jeune femme ouvrit et ferma son éventail à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience nerveuse; en remarquant ce symptôme orageux, le vicomte imprima sur tous ses traits une expression de tendresse soumise et résignée.
— Pardonnez-moi, dit-il d'une voix veloutée ; en vous parlant de lui, je viens encore de vous désobéir ; mais si vous saviez combien me fait souffrir l'isolement, tranchons le mot, l'esclavage auquel je vous vois condamnée, vous me témoigneriez plus d'indulgence. Songez que votre belle-mère a transformé votre maison en une véritable forteresse dont je dois faire le siège en règle pour avoir le bonheur de vous voir une fois sur dix que je me présente ; faut-il donc renoncer encore à l'espoir de vous rencontrer dans le monde ?
— Il le faut, répondit madame de Luscourt avec un accent de tristesse.
— Expliquez-vous.
— Paris ne plaît ni à ma belle-mère, ni à mon mari; et comme il n'est pas juste que la minorité fasse la loi, nous partons dans deux jours pour la campagne d'une de mes tantes, madame de Selve. La connaissez-vous ?
— Vous partez ! s'écria le vicomte avec la vivacité d'un amoureux de vingt ans ; mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car en ce moment, au-dessus de la tête do la charmante provinciale, apparut la figure cléricale do monsieur de Luscourt, qui s'était enfin dérobé aux insidieuses politesses du chevalier de Malte. Selon l'usage, l'amant voua le mari aux divinités infernales ; puis après avoir soutenu pendant quelque temps une conversation désormais insignifiante, il salua et sortit du salon.
— Si elle quitte Paris, se dit-il alors, la campagne est perdue, et peut-être la partie, car retrouverai-je jamais l'occasion de réparer un pareil échec? A tout prix il lau empêcher ce dé[)art. C'est assez temporiser, il est temps de frapper un coup décisif: d'ailleurs l'attendrissement de sa voix et la douceur de son regard ne me disent-ils pas que l'heure est venue ?
Choisy s'approcha d'un homme entre deux âges qui passait la soirée à voyager d'un salon à l'autre en semant son passage de saints, de sourires, de mots aimables et do poignées de main.
— D'Agost, lui dit-il, j'ai une icttrc à écrire ; où trouverai-je ce qu'il me faut?
— Dans mon cabinet, répondit le maître de la maison, on va t'y conduire; il y a sur mon bureau du petit papier fort galante et qui, plié convenablement, ne tient pas plus do place qu'une feuille de rose ; est-ce là ce que tu veux ?
— Précisément.
Les deux hommes échangèrent un sourire d'intelligence, et monsieur d'Agost reprit le cours de ses ciMiités, tandis que le vicomte, précédé d'un domestique, montait au second étage. Choisy descendit au bout d'une demi-heure, rentra dans les salons, et y trouva les jeunes époux dans l'allilude où il les a\ait laissés; immobile cl sérieux comme un lévite près de l'autel, monsieur de Luscourt avait pris racine derrière la chaise di* sa leninio qui, s^ms faire attention à lui, jouait avec son bouquet d'un air rêveur.
— Décidément il est insupportable, se dil l'amant à ccllo
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vue ; mais il so trompe s'il croit m'empêcher de faire parvenir mon épître à son adresse.
Remettre une lettre à une femme en présence de son mari, lorsqu'elle consent à la recevoir, est une œuvre dans laquelle réussit le plus gauche écolier ; la lui faire accepter en dépit d'elle-même n'offre pas non plus des difficultés insurmonlables. Le vicomte, en ce genre, avait accompli des tours de force auprès desquels le coup de main qu'il méditait n'était qu'un véritable enfantillage: en deux secondes son plan fut fait, et un instant après, il reprit sa place à côté do madame de Luscourt.
— Si l'envie que l'on inspire doit passer pour un succès, votre triomphe est complet, lui dit-il avec un sourire insinuant ; il n'est pas jusqu'à votre bouquet qui n'excite des jaloosies.
A ces mots, le vicomte prit l'objet dont il parlait, le regarda, l'admira, en respira le parfum, en caressa les fleurs l'une après l'autre ; puis tout à coup, avec une dextérité digne d'un prestidigitateur, il l'évenlra du petit doigt, et dans le vide insinua un billet roulé au lieu d'être plié, que recouvrirent aussitôt les pétales d'un camélia. Le tour achevé, il rendit le bouquet à madame de Luscourt, qui le présenta gracieusement à son mari, comme si elle eût voulu punir par cette coquetterie conjugale la familiarité de son adorateur.
— Maxime, dit-elle, c'est à vous que reviennent ces complimens; vous voyez qu'on admire votre bon goût.
Le jeune homme mit le nez sur la touffe de camélias et la flaira d'un air grave, sans discerner, au milieu du parfum végétal, l'imperceptible senteur d'ambre qui trahissait l'existence d'un serpent sous les fleurs. Malgré son assurance, monsieur de Choisy eut peur en voyant son billet à la merci du mari ; il se pencha rapidement vers l'innocente provinciale, et d'une voix basse mais sigulièrement expressive :
— Reprenez votre bouquet, lui dit-il.
Madame de Luscourt l'interrogea d'un regard surpris.
— Ouvrez-le dès que vous serez seule ; vous me comprendrez alors, reprit te vicomte.
Troublée par ces paroles mystérieuses, dont l'accent lui imposa une obéissance involontaire, la jeune femme étendit la main vers son mari ; mais au moment où celui-ci obéissait à son tour à cette muette demande, l'intervention d'un quatrième personnage amena une nouvelle péripétie. Semblable à ces fées malveillantes, qui, dans les Contes Bleus, arrivent toujours lorsqu'elles sont le moins attendues, la vieille marquise de Gardagne se trouva inopinément derrière le fauteuil de sa belle-fille; par un geste, incroyablement vif pour son âge, elle s'empara du bouquet criminel avant que cette dernière eût pu le saisir, et lança au vicomte un regard si perçant, que l'homme du monde resta un instant interdit et presque décontenancé.
— D'où diable sort-elle? dit-il en lui-même ; il est impossible qu'elle m'ait vu ; mais il y a chez ces vieilles femmes un instinct diabolique qui équivaut à un sixième sens.
Recouvrant alors son aplomb ordinaire, il offrit son fauteuil à la marquise avec une politesse empressée. Madame de Gardagne le remercia d'un air glacial, et, au lieu de s'asseoir, s'adressant à sa bru :
— Votre voiture est là, lui dit-elle ; voulez-vous que nous parlions ?
La jeune femme se leva sans répondre, et regarda tour à tour, avec une inquIMe curiosité, la gerbe de fleurs qu'elle n'osait re|ireiiilre et le vicomte qu'elle n'o^sail interroger. Un coup d'ipil expressif de celui-ci éveilla soudainement en elle, par une sorto de choc éle<;lrique, celle merveilleuse présence d'esprit i]ui, dans les dangers de la guerre amoureuse, donne auic femmes une si admirable .supériorité. La nouvelle Agnès posa la main sur le dos de son fauteuil, cl, par une maladresse alleiléo, fil tomber lo boa qu'elle y avait placé. Ravi do rinlelligenco de celle qu'il regardait comme son écolière, monsieur de Choisy ramassa prestement le long collier do martre, cl, pour le
lui offrir, se pencha vers elle plus que cela n'était strictement nécessaire, sans s'inquiéter du mécontentement que trahissait le visage de la vieille marquise.
— Qu'avez-vous donc fait? lui demanda très-vite et tout bas madame de Luscourt.
— J'ai écrit ce que je n'osais dire, répondit-il du môme ton.
— Comment... Une lettre?...
— Dans le bouquet.
Il se redressa aussitôt pour couper court à une explication que rendait dangereuse l'inexpérience de son interlocutrice, et prit officiellement congé de la famille provinciale que venait de compléter l'arrivée de monsieur de Beaupré. Par une capitulation de conscience que comprendront toutes les femmes, madame de Luscourt oublia son adorateur dès qu'il se fut éloigné, et ne songea plus qu'à rentrer on possession de son bouquet ; elle y réussit plus tôt qu'elle ne l'avait espéré, et sans avoir besoin de le demander à so belle-mère, qui le lui remit lorsqu'elles se furent assises l'une à côté de l'autre dans la voiture; mais ce fut en vain que la jeune femme, profitant de l'obscurité, fouilla en tous sens la touffe de fleurs , elle n'y trouva rien, et resta aussi désappointée qu'un avare qui espère découvrir une veine d'or dans une mine vulgaire. En vo3'ant l'inutilité de sa recherche, madame de Luscourt passa en un instant par toutes les angoisses que peut causer la perte d'une lettre confidentielle ; puis elle chercha des raisons pour se rassurer.
— Il a voulu me faire peur, se dit-elle ; et je suis bien folle d'avoir pris au sérieux une pareille plaisanterie. Il n'a rien à m'écrire, et il doit savoir que je ne suis pas femme à lire ce que je refuserais d'écouter.
Ce soir, ou plutôt cette nuit-là, dès qu'elle fut seule dans sa chambre, madame de Gardagne vida les poches de sa robe, gouffres immenses qu'habitaient d'ordinaire quelques dossiers de procédure, et où la douairière eût au besoin logé son carlin. Cette fois, à l'exception de sa bourse et de sa tabatière, meubles inamovibles, elle n'en tira qu'un imperceptible rouleau de papier, fort étonné de se trouver en pareil gîte. D'une main sèche, qui semblait écorcher la soie du vélin, elle ouwit ce billet, et mit ses lunettes pour le lire, humiliation que l'élégant vicomte n'avait sans doute pas prévue. Après avoir déchiffré l'épître amoureuse avec une attention propre à faire croire que cette lecture avait pour elle un intérêt personnel et la rajeunissait de quarante ans, la marquise tomba dans une méditation trop nécessaire à l'intelligence de ce récit pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant
Madame de Gardagne était une de ces femmes dont les manières froides, sérieuses, et parfois même revêches, ont pour cause une triste expérience de la vie et non l'austérité naturelle du caractère. Mariée deux fois, deux fois elle avait vidé jusqu'à la lie un calice où la lune de miel avait à peine versé quelques rayons décevans. Son premier mari, le comte do Luscourt, gentilhomme de la vieille roche, chasseur infatigable, beau buveur, dissipateur royal, légèrement brouillé avec la syntaxe des participes, galant pour toutes les femmes, même pour la sienne, avait terminé par un duel, à plus de cinquante ans, une lie ces existences noblement inutiles qui réduisent lo travail des généalogistes à l'inscription d'un nom et do deux dates. Renchérissant encore sur les défauts do race de sou prédécesseur, monsieur de Gardagne avait mangé sa fortune au jeu, et, fort heureusement pour sa femme, la mort l'avait frappé au moment où le râteau de la roulette commençait à si> promener sur le fonds dotal. Une amère incrédulité à l'égard des félicités terrestres, un mépris des hommes justilié par une double éprouve, tel fut
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le douaire dont la marquise prit possession eu restant veuve pour la seconde fois.
Par compensation, l'arbre du malheur avait porté pour elle dos fruits salutaires. Poussée vers la religion par l'instinct éploré des cœurs soiiffrans, madame de Gardagne avait acquis, dans les rudes chemins qu'elle venait de parcourir, «ne pratique des intérêts matériels qui cciiappo aux femmes heureuses, dont l'existence se déroule sur un chemin plan et fleuri. Doux sentimens presque inconcihables chez un homme, la dévotion et l'intelligence des aOaires, se développèrent simuUanément en elle. Sans perdre de vue le ciel, ce consolateur suprême, elle s'engagea d'un pas assuré dans le dédale ouvert par son double veuvage et par la tutelle do l'unique fds que lui avait laissé son premier mari. Renonçant aux rêves de bonheur personnel, elle avait concentré sur cet enfant tout son amour, toute sa sollicitude, toute son espérance. En quelques années, une do ces administrations féminines que plus d'un économiste pourrait prendre pour modèles ferma les brèches qu'avaient faites dans l'héritage du jeune deLuscourt les prodigalik's paternelles. Le rétablissement de la fortune do son fils parut à la marquise le moindre des devoirs qu'elle eût à remplir envers lui ; un soin [dus élevé que celui des intérêls positifs s'empara de toutes les facultés do son àme. Faire do Maxime un èlre dilfércnt des deux maris que le sort lui avait donnés dans sa colère, devint pour madame dcGardagne une de ces préoccupations absorbantes qu'interrompt à peine le sommeil. Les défauts des hommes dont elle portait le deuil avaient toujours été attribués par elle à l'éducation frivole que recevait, avant la Révolution, la noblesse française. Eh voulant éviter cet écueil, la marquise tomba peu à peu dans les exagérations d'un rigorisme systématique. Elevé jusqu'à l'àgo de vingt ans dans une campagne isolée, au milieu des bois du Nivernais, Maxime vit sa première jeunesse abritée contre la corruption du siècle par l'aile maternelle, renforcée de la noire soutane d'un vieux prêtre austère autant qu'instruit. Lorsque les progrès do l'âgo ne permirent plus d'éluder le modo d'éducation qu'impose aux jeunes gens le despotisme universitaire, madame de Gardagne conduisit son fils à Paris, où elle no le perdit pas do vuo un seul instant pondant la période critique des études transcendantes. Chaque jour, au sortir du collège Henri IV, et plus tard do l'Ecolo do Droit, l'agneau toujours sans tache rentrait docilement au bercail que sa mère lui avait choisi dans une rue solitaire, à l'ombre religieuse des tours de Saint-Sulpico. A vingt-trois ans, époque à laquelle il reçut le diplôme do licencié, Maxime ne connaissait que do nom les cafés et les théâtres ; quant aux sanctuaires plus profanes encore où les étudians apportent d'ordinaire une dévotion si fervente, il n'avait aucun mérite à les éviter, car il les ignorait. La marquise avait donc réussi, peut-être audolîi de ses espérances. En retour d'un dévouement dont la gravité fortiliait la tendresse en la modérant, elle avait obtenu de son élève une reconnaissance profonde, une soumission sans bornes, un respect digne des temiis antiques.
Après avoir heureusement surmonté les écueils do cet archipel parisien où naufragent tant de jeunes existences, la mère de Maxime voulut compléter son onivre en introduisant elle-même le nouveau ïélémaque dans le port salutaire du mariage; d'ailleurs, en contemplant l'innocente vie do son lils, elle éprouvait parfois une secrète compassion, senlinient tout féminin que n'avaient pu éteindre dans son cœur les austérités do la vie dévote. Il lui parut juste autant quo prudent d'abréger une épreuve qui, i)Our être supportée sans murnuu'e, n'en était pas moins pénible et périlleuse. Juscju'alors la jeunesse de Maxime avait été un jardin sans fleurs; elle chercha une chaste rose dont le parfum pût enil)aumer et réjouir celle vertueuse stérilité. Sou choix se lixa sur mademoiselle de Beaupré, qui, aux dons do la fortune et do la naissante, unissait une beauté remarquable, attrait ampud une belle-
mère attache toujours beaucoup de prix, el possédait surtout l'avantage d'avoir été élevée à la campagne. Cette dernière considération séduisit madame de Gardagne, qui nourrissait un préjugé provincial contre les demoiselles de Paris. Maxime montra dans cotte occasion la passive docilité dont il ne s'était jamais départi depuis son enfance; et comme la femme à laquelle il se vit uni était charmante en réalité, l'accomplissement d'un devoir devint pour lui la source d'un plaisir véritable.
Le mariage émancipe les femmes. Elevé en demoiselle, Maxime do Luscourt avait droit à ce bénéfice de la loi, et dans son équité, sa mère avait résolu do ne pas le lui contester, mais l'événement démonlra bientôt l'imprudence d'une pareille concession. Dès les premières semaines, madame de Gardagne fat convaincue que déposer le pouvoir qu'elle avait exercé jusqu'alors, ce serait livrer son fils à l'influence d'une autre volonté fort disposée à recueillir l'héritage gouvernemental. La mère eût abdiqué sans regrets, la belle-mère se rassit plus absolue que jamais sur son trùne de famille. Un homme formé à l'école de l'obéissance passive réussit dilflcilement à établir dans son ménage le système salique : cette vérité banale, admise un peu tard parla marquise, recevait en ce moment un relief nouveau de certaines circonstances particulières et imprévues.
Par un hasard auquel, si ce récit était un roman, on pourrait reprocher l'affectation du contraste, l'éducalion de madame de Luscourt offrait dans presque tous ses détails le conirepied exact de colle qu'avait reçue son mari. Privée de sa mère dès le berceau, la jeune femme avait toujours habité la campagne avec monsieur de Beaupré. Celte intimité continuelle et exclusive eut des conséquences inévitables. Les habitudes cavalières du gros gentilhomme finirent par projeter sur les manières de sa fillo une sorte do reflet viril, qui paraissait à beaucoup de gens une grâce de plus. Jusqu'à son mariage, Flavie de Beaupré avait montré peu de goût pour les talens par où triomphent ordinairement les jeunes filles; elle brodait assez mal, dessinait moins bien, et professait pour le pi|ino une indifférence dont nous sommes loin de lui faire un crime. En revanche, elle montait à cheval avec une hardiesse qui rappelait la fable des Amazones, abatlait un pigeon au vol, et, grâce aux leçons de son père, maniait le fleuret comme eût pu le faire une nouvelle Bradamante ; en un mot, elle excellait dans tous les exercices que madame de Gardagne avait interdits à son fils par un sentiment exagéré de sollicitude nialernelle.
En se trouvant subitement en face l'un de l'autre, lui si timide, elle si pleine d'assurance, les nouveaux époux ressentirent d'abord un embarras mutuel ; ils s'étudièrent pendant quehiuo temps avec une curiosité mêlée d'inquiétuile. Dans les écarts les plus audacieux de son imagination, Maxime avait toujours rêvé pour femme quebiue blonde sœur des anges ; Flavie, de son C(Mé, n'avait guère songé à son mari futur sans lui ceindre aux flancs une épée ; tous deux éprouvaient donc une déception. Maxime s'habitua bientôt à la sienne, et reconnut avec un naif enthousiasme l'empire que devait prendre nécessairement sur son finie virginale une aussi charmante créature; mais madame de Luscourt fut moins promple à modifier ses opinions do jeune fille. Les qualités rares de son mari, son obéissance lilialo, l'élévation de son caractère, la sévérité de SOS pratiques religieuses, lui inspirèrent d'abord il est vrai, un respect involontaire; mais en même temps elle ne put §'em|iêcher de remarquer qu'il montait fort mal à chtfval, et quo la timidité de ses manières dégénérait parfois en gaucherie ; de cette observation on partie double résulta un sentiment plus voisin de l'eslime qne de la tendresse, et auipiel se mêlèrent insonsiblemenl quehiues nuances d'ironie; car l'admiration pèse à ceux (pii réprouvent, et têt ou tard les pousse à la rriliquo. En ► peu de temps, Flavie eonrui un<^ indéfinissable anlifialhio pour les vertus qui lui avaient imposé dans le principe \ une sorte de véuéralion. La rigidité presque monacale do
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monsieur de Luscourt lui parut un blâme implicite de la piété réelle mais moins austère dont elle avait l'habitude. Chaque soir, le jeune mari s'agenouillait dans un coin de la chambre nuptiale et y priait longuement, comme autrefois le fils de Tobie ; priant elle-même avec modération, elle finit par trouver démesurées les oraisons conjugales. Le dimanche enfin, la grand'messe, dont se contentait la jeune femme, ne suffisait pas à la dévotion de Maxime, qui retournait entendre les vêpres ; ce dernier fait si innocent, pour ne pas dire si louable, se transforma peu à peu, dans l'esprit de madame de Luscourt, en un grief d'autant plus sérieux qu'il était moins motivé.
— En vérité, se disait-elle, je ne comprends pas qu'il ne se soit point fait prêtre au lieu de m'épouscr.
Les poètes ont souvent affirmé que les femmes sont des anges visibles, intermédiaires providentiels entre l'homme et la divinité; et, par un acquiescement assez naturel, la plus belle moitié du genre humain a pris au sérieux cette galanterie. En conséquence, une femme pardonne à son amant toute espèce de supériorité, à l'exception de celle qui prétendrait empiéter dans le domaine éthéré dont elle se regarde comme la légitime suzeraine. La dévote la moins tolérante s'accommode mieux en ménage d'un pécheur qu'elle puisse convertir, que d'un saint qui la sermonne elle-même ; car l'amour-propre trouve son compte à donner l'exemple plus qu'à le recevoir. Madame de Luscourt obéit à cette faiblesse du cœur en se révoltant peu à peu contre la suprématie de vertu qu'elle était obligée de reconnaître dans son mari; les r^ffinemens ascétiques de celui-ci, la minutieuse perfection qu'il apportait dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, lui parurent autant de plumes arrachées à ses propres ailes d'ange ; un jour vmt enfin oii elle trouva Maxime un peu trop vertueux, et cette pensée, au lieu de lui inspirer une rivalité généreuse, lui fit éprouver un de ces dépits bizarres qui tôt ou tard réagissent sur la conduite.
Malgré la franchise et la vivacité naturelle de son caractère, la jeune femme s'eft'orça de cacher l'instinct dénigrant qui se développait en elle sous une affectation d'humiUté personnelle et d'admiration pour son mari, dont ce dernier fut naïvement la dupe, mais qui n'abusa pas madame de Gardagne, car, anisi que le dit un vieil opéra-comique : « On ne trompe jamais les j'eux ni le cœur d'une mère. » A la vue du nuage étrange qui commençait à poindre à l'horizon conjugal, la marquise éprouva une inquiétude qu'absorba bientôt un sujet d'alarmes plus positif et plus effrayant.
Il est dans le monde des individus qui, par une fatuité féroce, adoptent, à l'égard des femmes, le rôle que jouent, au préjudice des oiseaux timides, les faucons et leséperviers. Comme nous l'avons dit, le vicomte de Choisy était un de ces hommes de proie, toujours en quête d'une innocence à dépraver ou d'une vertu à mettre en lambeaux. Obéissant malgré lui aux mœurs de notre époque, il épargnait les demoiselles dans la guerre qu'il avait déclarée au beau sexe; mais, selon l'occasion, sa longanimité faisait ses réserves. C'est ainsi que, voisin de campagne de monsieur de Beaupré, il n'avait accordé à Flavie, jusqu'à ce qu'elle se mariât, qu'une attention désintéressée ; mais la jeune fille, métamorphosée en femme, prit soudainement à ses yeux la valeur qu'un lapidaire reconnaît au diamant qui vient d'être taillé. Pour le vicomte, madame de Luscourt devint une conquête d'autant plus désirable qu'elle réunissait toutes les qualités capables de satisfaire l'amour-propre, ce mobile suprême des séducteurs. D'un coup d'œil, le moderne don Juan apprécia les difficultés d'une pareille entreprise, et il jura de les surmonter. Son plan fut arrêté en quelques instans ; une occasion favorable lui manquait seule : le voyage que firent à Paris les nouveaux époux la lui offrit, et sans perdre do temps il se mit à l'œuvre.
A quarante ans, un homme a peu de chances pour plaire s'il s'adresse à la passion, cette large et noble porto du cœur exclusivement ouverte à la jeunesse; mais les
détours multipliés, de la vanité féminine lui olTrent un accès non moins praticable, quoique plus modeste. Le vicomte se soumit spirituellement aux conseils de sa propre expérience. Laissant aux amoureux de vingt ans les orageuses extravagances, il adopta un système de galanterie pénétrante, bien qu'en apparence tempérée, qui, pour aller au but par une marche oblique, n'en gagnait pas moins du terrain, et surtout n'en perdait jamais. Il procéda ainsi par insinuation et non par agression. D'autant plus habile dans ses démarches qu'il ne se trouvait point empêtré par l'orgueil, comme l'est celui qui a déployé son drapeau, il ne recula pas devant un surnumérariat dont se fût indignée une âme plus chaudement éprise que la sienne. En un mot, aspirant au rôle d'amant, il se résigna provisoirement à celui de confident, emploi subalterne en apparence, mais qui mène loin ceux qui savent en exploiter les innombrables ressources.
Peu à peu, malgré la surveillance de sa belle-mère et le puritanisme de son mari, madame de Luscourt avait accédé à une intimité, bornée d'abord à l'échange des sentimens frivoles dont se composent les conversations du monde, mais qui de jour en jour prenait un caractère plus grave, et désertait les jeux futiles de l'esprit pour les sérieux épanchemens du cœur. L'âge presque rassurant de monsieur de Choisy, la souplesse de son esprit, la distinction caressante de ses manières, et plus que tout cela, les études profondes qu'il avait consacrées aux femmes depuis sa jeunesse, lui permirent de s'établir solidement sur une pente glissante où eût trébuché mille fois un champion moins habile. Sous prétexte de faire les honneurs de Paris à la famille provinciale, il s'était impatronisé chez elle, et nous avons vu par quelle suite non interrompue de sacrifices, chevaux estropiés, massacre de gibier, dîners maigres, parties de boston, il avait acheté l'emploi d'ami de la maison.
Appliquant au siège qu'il entreprenait les principes do l'art militaire, le vicomte avait commencé par miner les trois fâcheux bastions dont était flanquée madame de Luscourt : la belle-mère se trouva démantelée presque sans coup férir, grâce à l'esprit de révolte naturel aux belles-filles, et dans lequel l'assaillant avait rencontré un puissant auxiliaire. Le mari tenait encore bon, du moins la jeune femme ne voulait pas avouer qu'il fût endommagé, mais l'habitude qu'elle avait de préconiser à tout propos le mérite de Maxime oftYait un caractère d'affectation toujours étranger aux sentimens profonds et vrais. Quant à monsieur de Beaupré, la précaution prise à sou égard était superflue, car le gros gentilhomme appartenait à la classe des chefs de famille qui, lorsqu'ils ont fliarié leurs filles avec ou sans dot, croient avoir accompli l'universalité des devoirs paternels, et se disent, dans la sérénité de leur cœur : « Maintenant c'est l'affaire de mon gendre. »
A l'époque où commence ce récit, monsieur de Ckoisy avait si parfaitement dirigé ses manœuvres préliminaires, que l'aveu retenu à ses lèvres par une réserve toute politiopie était devenu inutile. A défaut de paroles, ses regards avaient uu langage si peu dissimulé, sa conduite recevait de la tolérance de celle qui en était le but une légitimation si incontestable, qu'en s'abstenant de prononcer le mot d'amour, il semblait renoncer à un droit et non se soumettre à une défense. Appréciant avec un merveilleux sang-froid le terrain déjà conquis, il éprouvait un secret plaisir à n'avancer que pas à pas, comme un voyageur ralentit sa marche, pour jouir des moindres points de vue d'un beau paysage. L'annonce imprévue du départ de madame de Luscourt modifia subitement ce système de temiiorisation galante; le vicomte comprit la nécessité d'une démarche qui parât le coup dont il était menacé; et le résultat de sa décision fut la lettre qui, au moment cil nous sommes arrivés, plongeait la mère de Maxime dans uu ablmo du rélle.\ious ot d'iuquiétudos.
L'ARBRE DE SCIENCE
Madame de Gardagne étudia longtemps le billet du vicomte avec une attention minutieuse; la lecture achevée, elle fit un geste pour jeter le papier au feu, mais elle se retint, et l'enferma précieusement, tout comme une femme de vingt ans eût pu faire.
— C'est le premier, se dit-elle alors, et maintenant il n'est plus à craindre; mais réussirai-je aussi bien à intercepter le second? et si j'y parviens encore, ma surveillance ne doit-elle pas se trouver en défaut tôt ou tard ? Cet homme est d'une persévérance impitoyable. Un échec comme celui-ci n'est pas capable de l'arrêter, car j'ai remarqué que les obstacles l'irritent, loin de le décourager. Que taire , mon Dieu! et comment détourner le malheur qui menace l'existence de mon fils? Il est homme, malgré sa piété, et s'il avait le moindre soupçon, j'en suis sûre, il provoquerait ce séducteur sans âme : un duel alors, un duel peutêtre semblable à celui dans lequel périt son père. Je ne survivrais pas à cette seconde épreuve : on ne porte pas le deuil d'un fils comme celui d'un mari; mais on meurt après lui, je le sens. Tous ces suborneurs sont des spadassins ; monsieur de Beaupré m'a vanté l'adresse de ce Choisy, et mon pauvre Maxime n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes. Ah I qu'il ne sache rien I une pareille lutte n'est pas faite pour son âme noble et innocente. C'est à moi, qui l'ai élevé, de combattre pour lui. Jusqu'à présent Flavie n'a été que coquette, il est temps encore d'arrêter le mal avant qu'il ait passé de son esprit, dans son cœur; mais il n'y a plus un seul instant à perdre; dans quelques jours, peut-être, il serait trop tard.
Rallumer dans l'âme de sa belle-fille, à défaut d'amour conjugal, le sentiment du devoir de jour en jour plus près de s'éteindre; éconduire le vicomte sans attirer par un éclat les reptiles venimeux de la médisance; appesantir sur les yeux de son flis le voile d'ignorance qui les avait couverts jusqu'alors, et dont la moindre déchirure eût pu faire éclore une catastrophe, tel fut le triple but 'que se proposa la marquise. Elle chercha autour d'elle des appuis qui l'aidassent à l'atteindre, et sa pensée s'arrêta d'abord sur monsieurde Beaupré, son auxiliaire naturel, puisqu'il s'agissait d'un intérêt de famille.
— Entre nous, que pensez-vous de monsieur de Choisy'J demanda-telle sans préambule au vieux gentilhomme en le prenant à part, après le déjeuner.
— Choisy? Un charmant garçon, répondit le campagnard; un peu fat, mais bon vivant. On lui reproche de faire le grand seigneur : pour moi, je n'ai qu'à me louer de lui, car il a les plus beaux chevaux de Paris, et il les met à ma disposition avec une obligeance parfaite.
— Son caractère vous iijspire-t-il de l'estime?
— Parbleu 1 je l'estime infiniment. Un homme qui prête ses chevaux ! Je voudrais que vous vissiez sonccurie; c'est un vrai boudoir : dos mangeoires do marbre, des stalles brillantes comme l'acajou do cotte table; ses chevaux sont un peu petits, mais c'est peut-être moi qui suis un peu grand pour eux.
— Je vous demande votre opinion sur son caractère et non sur ses chevaux, interrompit madame de Gardagne.
— Charmant garçon, vous dis-jo; il doit m'envoyer ce matin Mario, un bai brun, courte queue, que je n'ai pas encore monté. Je suis même étonné qu'il ne soit pas déjà venu.
La marquise no put retenir un signe d'impatience.
— No pourriez-vous me répondre sérieusement ainsi que je vous parle? dit-elle ensuite; la question que je vous adresse m'est dictée par un sentiment d'inquiétude .luquel vous devriez, ce me semble, vous associer. Il est impossible que vous n'ayez jamais soupçonné lo but des assiduités do monsieurde Choisy.
LE SIÈCLE. — XV
— Ses assiduités 1 II vient à peine ici, répondit le pèro de Flavie.
La douairière sourit avec ironie.
— Quand il vous a envoyé promener ses chevaux ou 'tuer ses lapins, dit-elle, il est bien sûr de ne pas vous reacontrer; mais je vous dis, moi, qu'il vient ici souvent, trop souvent, et que ses visites ont déjà excité dans lo monde plus d'un commentaire. Flavie est trop jeune et trop belle pour que les attentions d'un homme tel que monsieur de Choisy no finissent point par être mal interprétées; hier au soir encore, chez madame d'Agost, elles ont donné lieu à certaines remarques peu bienveillantes.
— Propos de bégueules , interrompit le gros gentilhomme ; on en veut à Choisy parce qu'il a des succès dans le monde.
— Qu'il en ait tant qu'il voudra, mais partout ailleurs que dans notre maison, répondit sévèrement la marquise. En un mot, la conduite de monsieur de Choisy me paraît de nature, je ne dirai pas àcomprometlre Flavie, niais à rembarrass(;'r, et cela suffit pour que je désire éviter à nos enfans tout désagrément à ce sujet. Nous partons aprèsdemain pour la campagne de madame de Selve; il est inutile de rien faire jus(iue-là, mais à nolro retour à Paris, j'espère que vous ferez comprendre poliment au vicomte que ses visites nous seraient plus agréables si elles devenaient un peu moins fréquentes.
— Voilà qui se trouve bien, répondit monsieur de Beaupré; moi qui ai invité hier Choisy avenir passer quinze jours avec nous chez ma belle-sœur.
— Vous l'avez invité I s'écria madame de Gardagne; jo vous reconnais ! Dans ce cas, nous ne partons plus.
— Allons ! ma chère marquise, reprit monsieur de Beaupré d'un air de bonhomie, ne montez pas ainsi sur vos grands chevaux. Pourquoi en vouloir à ce pauvTe Choisy plusqu'àtouslesautres hommes qui trouvent Flavicde leur goût 7 Jo vous jure qu'il est à mille lieues des intentions que vous lui supposez; il a bien autre chose entête vraiment! Je puis parler décela pertinemment, car il m'a fait ses confidences; d'abord, il se marie ; sans parler d'une petite danseuse de l'Opéra, fort jolie, ma foi !... maischutl je sais que vous n'enlendtfz pas ces sortes de plaisanteries. Comment voulez-vous qu'il s'occupe de Flavie, lui qui l'a vue pas plus grande que cela; il est aimable près d'elle, comme il l'est près de toutes les femmes; et entre nous, sur eo chapitre-là, votre fils ne ferait pas mal de le prendre pour modèlc;car le pauvre garçon n'est pas de première force en fait d'amabilité. Quel soldat du pape vous en avez fait! Flavie me disait hier...
— Elle vous disait...
— Rien... des enfantillages; mais après tout, quand même elle trouverait Choisy un peu plus amusant que mon vertueux gendre, on ne pourrait guère lui faire de cela un grand crime; au reste, je réponds d'elle comme de moi? ainsi donc, quelques sots propos ne me feront pas fermer ma perle à un ami que je connais depuis vingt ans.
— Et qui a les plus beaux chevaux do Paris, dit la marquise d'un ton ironique.
— En voici un échantillon, répondit monsieur de Beaupré en s'approcbant subilemenl d'une fenêtre, et il contempla d'un O'il njoui un cheval do race qui venait d'entrer dans la cour, conduit par un donioslique à la livrée du comte de Choisy. Sans perdre de temps, le vieil écuyer prit sou chapeau, ses gants et sa cravache, qu'il avait posés par précaution sur une chaise.
— Vous permettez, dit-il alors; j'ai pour principe de ne pas faire attendre les chevaux. Si vous voulez m'en croire, ma chère marquise, vous ne vous mellrez pas martel en têle pour des chimères. A notre âge, voyez-vous, il faut songer à soi, et laisser les jeunes gens se tirer d'aflaire comme ils l'entendent ; j'ai remis mes pleins pouvoirs à Maxime; ainsi qu'il s'arrange. On dit «qu'il ne faut pas insinuer le doigt entre l'arbre et l'écorce,» et j'ai juré de no jamais intervenir entre mon gendre et ma fille.
— Egoïste, se dit madame de Gai'dague lorsqu'il fut sor-
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ti ; pourvu qu'il satisfasse ses goûts do chasseur et de palefrenior, que lui importe le reste?
En voyant qu'il ne fallait attendre aucun appui de la part de monsieur de Beaupré, la marquise resta pendant quelque temps pensive et irrésolue; à la fin elle prit son parti et entra dans un petit salon où elle espérait trouver sa bellefille : madame do Luscourt y était en effet et parcourait, d'un air distrait, la Gazette de France. A la vue de sa bellemère, la jeune femme se leva pour lui céder la bergère où elle était assise à l'angle de !a cheminée; madame de Gardagne acceptait d'ordinaire cette place d'honneur avec la dignité qu'apporte une douairière de haut lignage dans le maintien de ses préséances; mais cette fois, elle la refusa.
— Restez, mon enfant, dit-elle gi-acieusement en prenant un fauteuil. Mais comment faites-vous pour garder la chambre par un temps si magnifique? Je vous croyais sortie avec Maxime; je suis sûre que les boulevards sont couverts d'équipages.
— N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? répondit Flavie d'un ton froid ; Maxime est sans doute allé h vêpres, et moi je passe ma journée à l'anglaise. Seulement, au lieu do Bible Je lis la Gazette; c'est encore bien mondain, je le sais; aussi, quand vous avez ouvert la porte, je m'apprêtais à cacher ce journal, car je craignais que ce ne fût mon mari qui entrât.
— Vous faites ce pauvre Maxime plus méchant qu'il ne l'est réellement; je ne crois pas qu'il vous interdise la lecture.
— Je vous demande pardon, repartit sèchement la jeune femme; hier j'avais fait prendre Lélia dans un cabinet de lecture : ce malin Maxime l'a trouvée sur la table de ma chambre, et l'a renvoyée.
— C'est agir en monarque absolu, dit la marquise en essayant de sourire ; mais, h votre place, je verrais dans ce petit coup d'Etat une marque d'attachement plutôt qu'un acte de despotisme. Après tout, ma chère Flavie, il y a d'autres livres que Lélia. En clierchant à introduire un choix, môme sévère, dans vos lectures, Maxime vous donne une preuve de respect. Est-ce que vous ne comprenez pas cela?
— Oh ! je comprends tout, j'apprécie fout, je me soumets à tout, répondit Flavie; pour peu qu'on l'exige, je reviendrai à la Bibliothèque-Bleue, et je ferai mes délices des Contes à ma file.
— Je voulais vous consulter au sujet de notre départ, reprit la marquise en mettant dans son accent autant de douceur que celui de sa bru trahissait de mauvaise humeur.
— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire d'avoir mon avis sur une chose décidée, répondit madame de Luscourt d'un ton glacial.
— Cela veut dire que ce voyage n'est pas de votre goût?
— Comment donc ! je m'en fais une fête au contraire. La campagne au mois de mars, c'est délicieux I II est vrai que les arbres n'ont pas de feuilles; mais en revanche, il y a de la neige. On jouit des plaisirs champêtres au coin du feu. Je ne conçois pas que tout le monde ne sente pas ce bonheur-h'i, et que certaines gens s'obstinent à passer à Paris la fin du carnaval.
Depuis qu'elle connaissait l'invitalion adresséo au vicomte par monsieur do Beaupré, madame de Gardagne avait pris elle-même en souverain déplaisir le voyage projeté. Malgré sa dévotion, elle ne crut pas trop charger sa conscience en cachant le motif <]ui l'avait fait changer d'avis, et en attribuant à son fils le mérite d'une décision qu'elle croyait devoir être agréable à la jeune femme :
— Vwilà un amour de la campagne qui vous prend un peu ?i confrr-ltmps, reprit-elle en souriaiil ; comment vous arrange] oz-vous avec Maxime, qui d('sire rester h Paris, et croit en cela ne pas trop vous contrarier?
— Mon devoir n'est-il [las d'obéir? répondit Flavie, qui sourit à son tour, car sa mauvaise humeur fut dissipée oudaincmcnl par celte conclusion inattendue.
Après avoir ramené la sérénité sur le visage de la jeune femme, préambule qu'un habile diplomate ne doit jamais négliger, la marquise se trouvai un peu plus embarrassée qu'au commencement de la conversation ; mais son hésitation fut courte, car les gens d'esprit se décident promptement, sauf à se repentir. Jusqu'alors, en causant avec sa belle-fille, elle avait soigneusement évité toutes les discussions dont le vicomte eût pu devenir le sujet, sachant bien que parler d'un homme, même pour en médire, c'est lui donner de l'importance, et que la contradiction irrite les sentimeus mauvais, loin de les déraciner. Mais, en ce moment, la mère de Maxime comprit la nécessité do sortir de sa réserve systématique et d'éprouver le cœur qu'effleurait le dard d'un serpent, avant qu'une morsuro sans remède eût livré passage au poison.
— C'est donc une chose arrangée, reprit-elle; nous restons à Paris. Dans le cours de l'été, nous retrouverons l'occasion de rendre visite à votre tante. C'eût été réellement dommage de ne pas être ici pour le mariage de mademoiselle de Chenéceaux.
— Ce sera superbe, à ce qu'il parait, répondit Flavie avec vivacité ; on ne parlait que de cela chez madame d'Agost.
— Le printemps est décidément la saison des mariages, repartit madame de Gardagne d'un air indifférent; hier, on m'en a appris une demi-douzaine, que j'ai tous oubliés, à l'exception de celui de notre ami, monsieur de Choisy. En avez-vous entendu parler?
La jeune femme répondit à cette interrogation par un regard déliant, et sur ses lèvres une contraction nerveuse remplaça le sourire.
— Monsieur de Choisy se marie? dit-ello ensuite d'une Yoix qu'elle s'efforçait d'affermir. Qui épouse-t-il ?
— Je l'ignore, répondit la douairière sans avoir l'air de remarquer l'émotion de sa bru? mais la chose est sûre. Monsieur de Choisy en a déjà fait part à votre père.
— Ah ! oui, repartit Flavie en souriant de nouveau, mais cette fois avec une certaine ironie ; son mariage avec mademoiselle de Villemars 1 c'est une vieille histoire.
— Vieille ou jeune, dit la marquise, elle paraît certaine, et tout le monde approuve monsieur de Choisy do quitter enfin le roman pour l'histoire.
— Il fait donc des romans? demanda madame de Luscourt d'un air dont la naïveté laissait percer un secret pcrsifflage.
— J'oubliais que vous aimez ces sortes d'ouvrages ; sans cela, je ne me serais pas servi de ce mot pour caractériser une chose fort peu romanesque. Les dames ou demoiselles de l'Opéra passent en général pour préférer le positif à l'idéal.
— Ainsi monsieur de Choisy est convaincu d'éprouver une passion pour une actrice ! dit la jeune provinciale, dont le dépit se trahit par une rougeur de plus en plus prononcée.
— Chanteuse ou danseuse, je ne sais lequel ; c'est votre père qui raconte ces belles histoires. Mais le' mot dont vous vous servez tombe encore dans l'exagération. Lorsqu'on a autant vécu que l'a fait monsieur de Choisy, on n'éprouve plus de passions.
— Il est des hommes qui n'ont jamais vécu ei qni n'en sont pas plus passionnés pour cela, répondit Flavie d'un ton bref.
La marquise reçut sans sourciller ce trait lancé par ricochet contre son fils.
— Vous avouerez du moins, dit-elle, qu'avec un cccur pur et jeune il y a plus de ressources qu'avec une âme vieillie [irématurémenl. Ce qui n'empêche pas que monsieur <le Choisy, un peu mûr désormais pour le métier do séducteur, ne puisse devenir, on s'ameiidant, un très-bon mari. A (luarante-rinq ans, il est temps de faire une fin, comme disent sans façon ces messieurs.
— Vouhv-vons dire trente-cinq ans? observa madame do Luscourt, contenant avec peine sa mauvaise humeur.
L'ARBRE DE SCIENCE
— QuaraHte-cinq, mon enfant, si môme il n'a pas plus. Songez que monsieur de Choisy emploie, pour sa conservation, autant d'art que la coquette la plus raffinée. Madame d'Agost me disait encore l'autre jour qu'il met un corset. Vous en êtes-vous ap'^rçuo?
— Il est des hommes d'uue tournure si' gaucho, qu'ils feraient bien de suivre cet exemple.
Madame de Gardagne laissa passer ce second javelot à l'adresse de Maxime, et reprit avec un sang-froid imperturbable :
— Malheureusement, on ne réparc pas des ans l'irréparable outrage. Le vicomte a beau faire, il vieillit. Hier, je le regardais atteutivemont ; j'ai été frappée de sigm-s de maturité que je n'avais pas encore remarqués en lui. Décidément il a des cheveux gris.
Flavie se leva par un mouvement d'impatience.
— Qui n'a pas de cheveux gris, dit-elle en portant la main a, sa chevelure noire et brillante comme le plumage du corbeau. Monsieur de Choisy est fort spirituel, fort dis-
' tingué, fort aimable, et .si j'étais un homme, je no choisirais pas un autre modèle.
Puis changeant brusquement de conversation :
— Puisque nous n'allons plus à Selve, continua-t-elle, il est convenable, je pense, de prévenir ma tante, qui nous attend. Si vous le permettez, je vais lui écrire.
Sans attendre que sa belle-mère lui eût répondu, ma- - dame de Luscourt sortit du salou, dont elle ferma la porte avec une vivacité puérile.
Une femme défend ses fantaisies bien plus que ses sentimens, en cela soumise à l'opinion sociale, qui proscrit la passion, mais tolère le caprice. Initiée par le souvenir aux mystères subtils de l'organisation féminine, la marquise éprouva une satisfaction inespérée en remarquant le dépit assez franchement manifesté par sa belle-tille.
— Si elle l'aimait, pensa-t-elle, quand on parle do lui, elle garderait le silence ; si elle avait quelque chose à se reprocher, ses manières seraient plus aimables et son langage moins provoquant. Elle est maussade, donc elle est vertueuse.
Au moment où la vieille dame formulait mentalement cette sentence, qu'une dévote seule pouvait admettre sans montrer de l'impolitesse à l'égard de la vertu, la porto du salon s'ouvrit, et uq domestique annonça le vicomte de Choisy.
L'homme à la mode s'avança d'un air gracieusement empressé, sans laisser percer sur sa physionomie In désappointement que lui causait la perspective d'un tôtc-à-ttHe qu'il avait espéré tout différent. Do son côté, à la vue de l'être qu'elle regardait comme un loup ravisseur, la marquise prit une de ces déterminations énergiques devant lesquelles recule la prudence habituelle, mais que dicte parfois l'inspiration ou la nécessité du moment.
— Il n'y a rien à attendre de monsieur de Beaupré, se dit-elle tandis qu'elle accueillait par un sourire ambigu les complimens du vicomte. Il vendrait sa fille pour un cheval, et son âme pour un chevreuil. Parler raison à Flavie, ce serait le meilleur moyen do la pousser h quelque imprudence. Mon fils enfin no doit rien savoir, car, avec l'éducation qu'il a reçue, et pout-ôtre y ai-jo mis de l'exagération, son intervention no pourrait (^tre que maladroite ou dangereuse. Il n'y a donc que cet homme à qui je puisse m'adresser; et pourquoi ne le ferais-je pas?
La question ainsi posée fut à l'instant même résolue par la mère de Maxime.
— Monsieur do Choisy, dit-elle en coupant court aux cajoleries hypocrites de sou interlocuteur, je suis bien aise dû trouver l'occasion do vous parler à cœur ouvert. Je désirais avoir votre avis sur une chose qu'eu ma qualité do provinciale, de dévote, de fummo à prej^j^cs, jo craïus
déjuger trop sévèrement. L'opinion d'un homme tel que vous, dont le défaut n'est pas, je crois, le rigorisme, mo tianquilliserait beaucoup, si elle se trouvait d'accord avec la mienne.
— Peste soit de la vieille folle 1 se dit le vicomte ; me prend-elle pour un casuiste? Que dianlro veut-elle que je fasse de sa confession ? — Je vous écoule, madame, dit-il ensuite d'un ton respectueux ; mais, en vérité, je crains bien qu'en me consultant, vou.s no fassiez trop d'honneur à mes faibles lumières.
— Que pensericz-vous, reprit gravement la marquise, d'un homme qui, après s'âtre introduit dans une famille sous les dehors de l'amitié, abuserait de la confiance qu'il inspire, et payerait l'hospitalité qu'on lui accorde par une trahison d'autant plus indigne qu'elle est plus froidement combinée?
— Touché 1 pensa Choisy, dont la contenance toutefois ne laissa voir aucun embarras. — Madame, répondit-il, le fait dont vous parlez se renouvelle si fréquemment dans le monde, que, pour avoir le droit de le juger, il faut être soi-même irréprochable. Or, malheureusement, telle n'est pas ma position ; ainsi que vous me l'avez fait comprendre vous-même, le rigorisme me siérait mal. Permettezmoi donc de me récuser. J'ai assez de mon propre examen de conscience sans prétendre encore apprécier les péchés des autres.
— Je ne vous ai pas dit de sortir do votre examen de conscience, reprit madame de Gardagne avec un sangfroid imperturbable ; je souhaite que nous le fassions ensemble, au contraire. Supposons un instant que l'homme dont je parle, ce soit vou«.
— Moi, madame !
— Vous-même, monsieur; ne niez pas, ce serait me donner inutilement mauvaise opinion de votre esprit, et c'est assez, c'est trop déjà, do m'avoir autorisée à mettre en doute la délicatesse de votre cœur. Je vais aller au fait par le chemin lo plus direct. Depuis six mois vous cherchez à plaire à madame de Luscourt.
— Pouvez- vous croire...
— Écoutez ; je suis une vieille femme fort étrangère aux intrigues du monde ; vous êtes, vous, un homme excessivement habile et d'une adresse consommée ; entre nous, l'avantage est donc de votre côté : toutefois ne vous fiez pas trop à cette supériorité. Sur certains chapitres, les femmes ne vieillissent pas et manquent rarement d'intelligence. Je vous le répète, depuis six mois votre conduite a un but dont vous no vous êtes pas écarté un seul jour. Vous ai-je devine î Oserez-vous mo dire que je rae trompe ?
Devant cotte interrogation précise à laquelle un regard fixe et perçant donnait une véritable autorité, le vicomte comprit que toute dénégation serait gauche et inutile ; son amour-propre d'ailleurs no lui permit pas d'adopter, en face d'une petite et maigre douairière, le rôle il'un écolier qui se retranche dans le mensonge pour échapper à la férule de son pédagogue.
— Pui.squo vous l'exigez, madame, dit-il d'une voit assurée ; quelque étrange que puisse paraître un pareil propos, je vous avouerai quo j'aime madame do Luscourt.
— Elle no peut vous entendre ; votre accent passionné est donc superflu, reprit la marquise ; maintenant permettez-moi d'interroger de nouveau votre franchise : oscrioz-vous me répéter, la main sur la conscience, quo vous aimez réellement ma belle-fille?
— Il mo si'inlil<>, madame, que la confession est asse^ extraordinaire pour qu'on puisse y croire.
— J'admettrai donc que vous êtes de bonne foi, ce quo, entre nous, j'étais peu disposéo k reconnaître : dans co CkIs, je dois vous apprendre i» lire dans volro cœur mieux ([ue vous ne l'avez l'ail jusqu'à ce jour. Oublioi un momenl iiue je suis la belle-mère do madame de Luscourt, et causons de celle nlfaire couime si nous n'y avions iulerOt ^\ l'uu tii l'uulro, Jo couiprcuàrai^ Ui)4 pa$;iiun qui
ira
CHARLES DE BERNARD
aurait pour excuse l'extrême jeunesse, l'inexpérience ou le manque do discernement ; mais à votre âge, monsieur de Choisy, avec votre usage du monde et votre esprit supérieur, comment croire que vous puissiez être dupe à ce point de vos propres sentimens ? Vous n'aimez pas, c'est moi qui vous le dis; dans tout ceci, c'est votre vanité qui se trouve en jeu et non votre cœur. Si je dois en croire certains bruits assez accrédités, vous avez plus d'une raison pour être blasé sur les succès parisiens; dans cet état do choses, madame de Luscourl, très jeune et très belle, faisant son entrée dans le monde au sortir de son village, vous à paru digne de figurer dans une sorte d'intermède provincial qui rompît la monotonie de vos triomphes ordinaires.
— Ah 1 madame la marquise, s'écria le séducteur de quarante ans, quel rôle odieux vous m'attribuez là?
— Je le trouve odieux en effet, répondit froidement madame de Gardagne, et mon désir le plus vif est de vous faire partager mon opinion. Résumons-nous. Vous voyez que j'ai deviné vos projets ; je n'ai pas besoin, je pense, do vous expliquer les miens. Vous trouverez toujours en moi un adversaire vigilant et infatigable. En ce moment je ne suis pas une femme pieuse qui, par un amour désintéressé pour la vertu, prend le parti de la morale outragée ; je suis une mère veillant sur l'honneur de son enfant, c'est-à-dire sur une chose mille fois plus précieuse que sa propre vie. Voilà donc la question nettement posée. En ce moment je vous regarde comme un ennemi, et je vous préviens que je suis sur mes gardes. Maintenant, soyez franc à votre tour ; qu'espércz-vous ?
— Je respecte trop madame de Luscourt pour avoir jamais espéré, dit le vicomte d'un ton moins dégagé que d'habitude.
" — Voilà une bonne parole, et j'en prends acte, interrompit vivement la mère de Maxime. Ainsi vous reconnaissez que de votre part l'espérance serait un outrage. Mais alors que prétendez-vous donc? car je ne vous crois pas homme à pratiquer la tendresse désintéressée des chevaliers d'autrefois.
Au lieu dé répondre, monsieur de Choisy sourit avec une affectation qui ne dissimulait qu'à demi son embarras.
— Voyez combien votre cause est mauvaise, reprit madame de Gardagne en serrant de plus en plus le nœud coulant de sa dialectique ; vous no pouvez pas dire un mot qui ne se tourne aussitôt contre vous. Toutefois je vous sais gré de l'opinion que vous avez de ma belle-fille. A son égard je ne vous aurais jamais pardonné une pensée injurieuse. Madame de Luscourt est une femme d'esprit, d'âme et d'honneur ; pleine de jugement malgré sa grande jeunesse, et dont la raison exquise saura toujours suppléer l'expérience qui peut lui manquer pncore. Je n'ai jamais douté d'elle, n'attribuez donc pas à des craintes dont elle aurait le droit d'être offensée une démarche que me dicte un sentiment de convenance. Vous le savez donc mieux que moi, les jugemensdu monde sont parfois si inconsidérés qu'on no saurait apporter trop de prudence pour les prévenir ; ce n'est pas assez que la réalité soit irréprochable, il faut encore mettre les apparences à l'abri de toute critique; en un mot, si je ne craignais d'être accusée de pédantismo, je vous répéterais que la femme do César no doit pas même être soupçonnée.
— Bon! nous voici maintenant dans l'histoire ancienne, pensa le vicomte; à quoi bon argumenter contre cette vertueuse matrone qui prend son imbécile de fils pour un César ?
La marquise fit une pause, comme pour donner h son interlocuteur le temps de répondre; voyant qu'il gardait le silence, elle reprit, d'un Ion plus doux, et avec un sourire dont l'ilgc n'avait pas entièrement détruit le charme :
— Voilà un sermon bien long, n'est-il pas vrai? et je comprends qu'il vous ennuie : vous avez si peu l'habitude d'en entendre de pareils! Avouez qu'en ce moment jo suis la personne que vous Laissez le plus uu monde.
Je ne voudrais pas vous laisser cette impression-là, car, en dépit de la vieillesse, j'ai encore ma coquetterie, et je tiens à ce que vous ne me détestiez pas trop. Voyons, mon cher monsieur de Choisy, est-il donc impossible que nous restions amis? Si j'ai cru pouvoir nier la réalité de votre passion, en revanche je n'ai jamais mis en doute votre honneur. Un mot de vous suffirait pour me rassurer et mettre fin à ce débat pénible : ce mot, je vous le demande avec instance. Manque-t-il donc à Paris de femmes qui seraient fières d'inspirer les attentions que vous prodiguez dans un but stérile? Voyez à quels raisonnemens égoïstes et mondains vous me forcez d'avoir recours : c'est un péché que Dieu me pardonnera, je l'espère, à cause du motif qui me fait agir. Allons, montrezmoi qu'en vous croyant une âme accessible aux sentimens nobles, je ne me suis pas trompée. L'estime d'une femme de mon âge n'est pas, je le sais, un bien assez précieux pour payer la généreuse conduite que j'attends de vous; mais songez que vous n'avez pas d'espoir, vous l'avez dit vous-même; alors pourquoi préféreriez- vous l'humiliation d'un échec au mérite d'un sacrifice ?
Pendant cette péroraison, prononcée par la marquise avec une sorte d'attendrissement, Choisy avait mis en' fort mauvais état un des boutons de son gilet.
Il est écrit que les vieilles femmes seront toujours fatales aux victorieux, se dit-il avec une fureur concentrée. Chaque propos de cette vénérable sexagénaire me tombe perpendiculairement sur le chef comme la tuile qui trancha les jours de PjTrhus. Il est clair que je suis outrageusement battu, ijne retraite honorable, voilà tout co que je peux espérer de mieux.
— Madame, dit-il alors d'une voix artificiellement émue, ce n'est pas en vain que vous aurez lait un appel à mon honneur. Vous m'avez jugé d'une manière bien sévère en attribuant ma conduite à un froid calcul et non à l'entraînement delà passion; mais, comme mes torts n'en sont pas moins réels, je n'ai pas le droit de me plaindre. Avouer ma faute, c'est vous dire que je suis prêt à la réparer. Si j'ai manqué de raison en me défendant mal contre un sentiment plus sérieux que vous ne voulez le croire, j'aurai du moins le courage de me vaincre, et d'empêcher qu'il vous inquiète plus longtemps. Parlez, madame; quoi que vous exigiez de moi, je jure de vous obéir.
— Très bien, monsieur de Choisy, répondit la marquise, en accentuant avec énergie ses paroles; voilà parler en galant homme. Je suis heureuse de voir que je vous avais bien jugé.
— Que me proscrivez-vous? demanda le vicomte, qui affectait de cacher sous un sourire de résignation sa déconvenue réelle. Est-ce à l'exil que vous me condamnez? fixez-m'en le lieu, et je m'y rendrai ; j'irai où il vous plaira de m'envoyer, en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Exigez-vous que je tombe malade pour avoir le prétexte d'aller mourir d'ennui à Hyères?
— Je no doute pas de votre talent pour jouer toute espèce de rôle, répondit madame de Gardagne en riant; mais, en vérité, vous avez trop bonne mine pour pouvoir faire illusion à celui de poitrinaire. D'ailleurs je ne veux apporter aucun dérangement dans vos affaires ni dans vos projets : j'ai votre parole, h laquelle je crois, et qui me suffit. Je ne vous impose donc rien; je ne vous demande pas même de nous voir moins souvent : un changement trop brusque dans vos rapports avec nous pourrait être remarqué et avoir des inconvéniens. Il est uno prudence de conduite, un temi érament discret dans la manière d'être, (]ue vous trouverez facilement si vous y mettez de la bonne volonté, sans que j'aie besoin de vous prescrire rien de particulier. Soyez-en si)r, mon cher monsieur de Choisy, ce qui vous semble aujourd'hui pénible à accomplir sera pour vous, un jour, un sujet de satisfaction pure et sans mélange : vous me remercierez alors. En attendant, je vous permets do me garder un peu rancune ; car, enfin, je ne dois pas prétendre opérer toIto conversion tout d'un coup.
L'ARBRE DE SCIENCE
L'homme de quarante ans se leva.
— Madame la marquise, dit-il d'un air de vénération, si jamais je me marie, c'est vous que je supplierai de me choisir une femme.
— Vous trouvez que j'ai la main heureuse? répondit la belle-mère de Flavie, avec la malice qu'inspire souvent le succès,
— Oh 1 madame ! ai-je mérité cette raillerie?
— J'ai tort à mon tour. Vous vous conduisez si bien que je serais cruelle de vous blesser, môme par un mot; mais vous devez me pardonner ma gaîté , car c'est à vous que je la dois. Ainsi, indulgence mutuelle, et quittonsnous amis.
Monsieur de Choisy se courba pour prendre la main qui lui était présentée, et il la pressa sur ses lèvres avec une galanterie respectueuse à laquelle, malgré la double glace de l'âge et do la dévotion, la douairière ne resta pas insensible.
— Au revoir, dit-elle d'une voix douce et pour ainsi dire rajeunie. Allez en paix, et ne péchez plus.
Après s'ôtro incliné une dernière fois en mettant dans son salut une grâce digne des hommes do l'ancienne cour, le vicomte sortit du salon ; au moment où il en ou- VTait la porte, il aperçut au milieu de la salle à manger madame de Luscourt, immobile, mais depuis peu de temps sans doute, car sa robe offrait encore l'ondulation qu'imprime un mouvement rapide. A cette vue, le nouveau converti referma la porte et s'avança rapidement vers la jeune femme, qui se tenait debout devant lui, les joues couvertes d'un coloris éclatant. Par un geste dont la vivacité ne permettait aucune résistance, il lui prit la main, l'omTil, et y glissa un billet. En homme expérimenté, Choisy professait fort peu d'estime pour le système épistolaire, si cher aux apprentis séducteurs ; mais il savait qu'une fois entré dans cette voie, il est imprudent de s'y arrêter, car en amour les lettres réussissent par la quantité un peu plus que par la qualité.
Madame de Luscourt resta un instant interdite, puis la rougeur de ses joues prit une teinte plus ardente; et sans dire un mot, mais avec une pantomime qui exprimait énergiquement le dépit de la colère, elle jela le papier sur le parquet. Le vicomte ne fit pas môme le simulacre de se baisser; contraint à la retraite par l'entrée subito d'un domestique, il s'éloigna avec une aisance incomparable, se retourna lorsqu'il eut ouvert la porte, et disparut enfin, le sourire sur les lèvres, après avoir remarqué que la comtesse venait de poser le pied sur la lettre.
L'homme de quarante ans sorti, Flavie renvoya le domestique, ramassa le billet, et entra dans le salon avec un emportement irrésistible.
— Qu'avez-vous donc ? lui demanda aussitôt madame de Gardagne; vous m'éblouisscz avec vos belles couleurs et vos yeux étincelans.
— Je viens vous avouer une faute que vous me pardonnerez, je l'espère, répondit la jeune femme d'une voix rapide, entrecoupée. J'étais là, continua-t-elle en montrant la porte, et j'ai tout entendu.
La marquise accueillit cette complicationimprévue sans ' témoigner aucun embarras.
— Et vous avez sans doute entendu des choses peu faites pour vous plaire, répondit-elle; cela vous empochera d'écouter aux portes une aulre fois.
— J'ai appris que j'avais en vous la meilleure et la plus indulgente (les mères, reprit madame do Luscourt, entraînée par l'émotion du moment.
— Qu'il ne soit plus question de cela, mon enfant, interrompit madame de Gardagne avec le tendre accent d'une mère véritable. Grâce à Dieu ! nous ne nous sommes écartées ni l'une ni l'autre de notre devoir; et j'espère que LUI maintenant remplira le sien, car je le crois de bonne foi.
— Voici une preuve do cette bonne foi, s'écria Flavie d'une voix vibrante; et par un geste plein do noblesse et
de résolution, elle effrit à sa belle-mère la lettre du vicomte.
La vieille marquise s'élança de son fauteuil, et ses yeux allumés soudainement exprimèrent presque au même instant la colère et la joie.
— Ainsi donc il me trompait, dit-elle avec énergie ; c'est notre bon ange qui lui a inspiré celte indigne conduite, car maintenant il est impossible que vous ne le jugiez pas, que vous ne le méprisiez pas.
— Je le hais, répondit la comtesse de plus en plus exaltée; j'ai pu être irrénécliie, légère, coquette même, mais je ne lui ai jamais donné le droit de m'outrager ainsi; car c'est par violence qu'il m'a forcée de prendre cette lettre : c'est la première qu'il m'écrit, je vous le jure, et vous voyez que je ne l'ai pas lue.
— C'est la seconde, reprit gravement madame de Gardagne, qui tira de sa poche le billet de la veille; et je dois avouer que j'ai été moins discrète que vous.
En trouvant sa belle-mère si men'eilleusement instruite, Flavie ne put s'empêcher de baisser les yeux, et elle remercia le ciel qui lui avait cnvo3'é si à propos un redoublement de vertu.
La marquise prit entre le pouce et l'index les deuxépî très criminelles, et fit un mouvement pour les jeter au feu.
— Si vous les brûlez, ne croira-t-il pas que je lésai lues et que je les garde ? s'écria la jeune femme en lui saisissant le bras.
— Vous avez raison; mais vous ne pouvez les lui rendre vous-même; c'est moi que ce soin regarde.
A ces mots, madame de Gardagne mit les deux lettres dans sa poche; puis elle fit asseoir sa belle-fille à ses côtés, lui prit les mains, et lui prodigua les paroles les plus douces, les conseils les plus affectueux; elle parla longtemps ainsi avec l'éloquence pénétrante que les femmes trouvent toujours pour exprimer les sentimens du cœur; et, succès vainement clicrclié jusqu'alors, elle obtint on retour de son épanchement maternel une réponse qui lui réjouit le cœur, tant elle était inattendue et raisonnable.
— Ma mère, partons pour Luscourt, lui dit Flavie en cédante son entraînement. Paris me déplaît; la vie qu'on y mène est pleine de dissipations et de perfidies. J'ai besoin de repos et de solitude ; il me semble que je serais si bien là-bas, loin de ce tourbillon qui porte à la tête un vertige dangereux; près de mon père, de vous, si bonne pour moi, de Maxime qui m'aime si réellement ! Partons, je vous le demande comme une grûce.
— Oui, ma fille, nous partirons, puisque vous l'exigez, répondit la marquise trop habile pour ne pas accueillir avec empressement cette proposition, que la prudence seule avait retenue jusqu'alors sur ses lèvres.
Ce jouT-là, par infraction à ses habitudes régulières, Maxime de Luscourt se fit attendre à l'heure du dîner; il arriva enfin , le corps à jeun, mais l'ûme nourrie d'un fort beau sermon que venait de prêcher à Notre-Dame l'abbé Lacordaire. Selon l'usage des esprits exclusifs, qui imposent volontiers aux autres leurs propres émotions, le pieux jeune homme n'imagina rien de plus à propos que de faire profiler sa famille de la leçon dont il avait été charmé. Sa serviette à peine déployée, il se mil d'une ardeur impitoyable à baltre en brèche l'école philosophique du dix-huitième siècle ; comme le sermon avait eu trois points et que le dîner n'avait pas trois services, le dessert était arrivé à sa fin avant que Maxime eût fini de pulvériser Voltaire et Rousseau, ces deux éternelles cibles des prédicateurs modernes. Monsieur de Beaupré écoulait l'homélie de son gendre avec la facile résignation de l'homme qui uian;jo ; Flavie, le front immobile et baissé.
CHARLES DE BERNARB.
était fort attentive, à moins qu'elle ne fût fort distraite; madame de Gardagnc enfin, pour la première fois peutêtre, observait son fils d'un regard plus scrutateur que complaisant. Insensiblement subjuguée par les idées mondaines qu'avaient fait éclore parmi les austérités de son esprit les événemens accomplis depuis deux jours, la marquise sentit"" tomber de. ses yeux les écailles qu'y avaient collées jusqu'alors la dévotion et la maternité. Malgi'é sa tendresse, elle ne put s'empêcher de remarquer que Maxime, avec sa grande redingote noire, sa cravate blanche, SOS cheveux longs et plats qui semblaient attendre la tonsure, avait une physionomie scolastique, plus convenaiile à un religieux qu'à un homme du monde, et sur laquelle la suprême élégance de monsieur de Choisy projetait par comparaison une sorte de ridicule. Passant des manières aux paroles, et en dépit de sa piété personnelle, il lui parut aussi que son fils se montrait excellent théologien, beaucoup plus que ne l'exigeait la circonstance.
— Il n'en finira pas avec Voltaire, se dit-elle sans pouvoir résister à sa mauvaise humeur. Je ne lui ai jamais vu cetie fureur d'argumentation. A qui en veut-il? Personne ici ne songe à le contredire. Il serait si nécessaire pourtant qu'il fût aimable pour Flavie, et il ne volt pas qu'il l'ennuie à mourir. Car je suis forcée d'en convenir, il est réellement ennuyeux. Sa voix, si agréable quand il parle doucement, le devient moins à mesure qu'il s'échauffe, et ses gestes, qu'il prodigue, manquent d'aisance et de grâce. On a raison de le dire, les mères sont aveugles; je n'avais jamais remarqué aussi bien qu'en ce moment tout ce qui manque encore à mon pauvre Maxime. Son esprit est élevé, son cœur excellent, son caractère plein de loyauté; ses principes religieux sont, grâce au ciel, inébranlables; en un mot, le fond chez lui est tout ce qu'on peut désirer de noble et d'honnête; mais la forme la forme est quelque chose après tout, elle est
même beaucoup aux yeux des gens frivoles, et la frivolité n'est-ello pas l'essence de nous autres femmes? Si, pour parer ses excellentes qualités, îlaxime possédait le quart des agrémens mondains dont monsieur de Choisy fait un si déplorable usage, il serait un cavalier accompli, et Flavie l'adorerait. Allons! le voila qui revient au Contrat .«ocja?/ Décidément il a juré d'être insupportable I
Madame de Gnrdagne se leva pnr un mouvement d'impatience, et mit ainsi fia à l'interminable sermon de son fils. Rentrée dans son appartement, elle passa la soirée et presque la nuit dans une méditation dont les impulsions contraires ébranlèrent des idées implantées dans son esprit par la misanthropie, et qui depuis vingt années y avaient poussé des racines indosirucables en apparence. Peu à peu l'humanité primitive du caractère perça la couche artificielle dont l'avaient couverte les pratiques d'une vie rigide jusqu'à l'intolérance, et, sous la dévote, la femme reparut. La marquise reconnut alors que si la vertu est toujours nécessaire, elle est dans certains cas insuffisante, et que l'éducation de Maxime, exclusivement consacrée à l'apprentissage du bien, se trouvait incomplète dans une société oîi le mal existe à l'état de puissance, sinon souveraine, au moins militante. Elle comprit que la piété jointe à l'ignorance peut devenir une perfection dans la solitude, mais que dans le monde, l'union de ces deux choses entraîne après elle mille (langers;car b^mondo est un combat oîi les méchans ont le choix des armes; et, bien que celto loi soit injuste, il faut s'y soumettre ou renoncer à la lutto. Le droit le meilleur est assuré de sa défaite s'il tend la gorge nue an ter de l'iniiiuité. Pour combattre les esprits maudils, les anges, si l'on en croit Raphaël et Milton, ne prirent-ils pas, à l'exemple de leurs adversaires, la lance et l'épée? Ainsi la religion même, du moment qu'elle met le pied dans l'arène terrestre, doit accepter pour arme la science, sauf h briser ce glaive d'un jour lorsqu'elle déploie ses ailes immortelles pour remonter au ciel d'où elle est descendue.
La marquise ne recula pas devant la conséquence des idées nouvelles quo luiimposait on ce moment reipérience.
— J'ai eu tort, se dit-elle, de trop écouter mes sentimens personnels ; je me suis conduite comme le ferait une mère qui enverrait son fils dans un bois plein de voleurs, en lui défendant de prendre un fusil de crainte qu'il ne se blessât. Pour un mari, Paris est un véritable coupogorge; et, tel que je l'ai élevé, mon pauvre Maxime se trouve sans défense contre les larrons d'honneur qui s'y rencontrent à chaque pas. Qu'a-t-il à leur opposer ? Son innocence ! Avec cela, je l'espère, on fait son salut dans l'autre monde, mais dans celui-ci l'on succombe; et moi je veux qu'il triomphe partout; je veux qu'il arrive au royaume céleste par un chemin moins douloureux que ne l'a été le mien ; je veux qu'il soit heureux enfin. Le bonheur, il ne peut le trouver en dehors de l'amour de Flavie, et cet amour qu'il n'a pas su obtenir jusqu'à présent, il le lui faut à tout prix, dût-il, pour plaire, contracter quelques-uns des défauts qui font le succès des jeunes gens à la mode. Il faut qu'il devienne, comme eux, aimable, élégant, séduisant, dût-il... Je ne veux pas songer aux conséquences : je redoublerai d'austérités pour moi-même, je prierai nuit et jour; s'il le faut, je ferai pénitence pour lui ; et Dieu nous pardonnera, car enfin, je suis mère I et quel péché ne commettrait pas une mère pour assurer le bonheur de son enfant?
Le lendemain, madame de Gardagne fit appeler Maxime, qui se hâta de se rendre à cette invitation.
— J'ai tenu hier un conseil d'Etat avec ta femme, lui dit-elle ; nous avons décidé qu'au lieu d'aller chez madame de Selve, nous retournerions directement chez nous. Les derniers bals ont un peu fatigué Flavie, moimême je sens que la vie de Paris ne convient guère à ma santé ; ainsi donc nous partirons ces jours-ci, peut-être demain.
— Je rote pour que ce soit aujourd'hui, répondit Maxime d'un ton joyeux; il me tarde d'être à Luscourt, et d'y reprendre notre vie simple et tranquille. Le tourbillon du monde parisien convient si peu à mes gotMs et à mes habitudes, que chaque jour j'éprouve un désir plus vif d'en sortir.
— Il faut pourtant te résigner à y rester encore quelque temps.
— Comment cela ! est-ce que je ne pars pas avec voust
— Tu oublies notre procès.
— Il ne doit être appelé en cour de cassation que dans six semaines, deux mois peut-être.
— Oui, mais d'ici là ne faut-il pas conférer avec ton avocat, voir tes juges, enfin te tenir au courant de mille incidens qui peuvent survenir d'un moment à l'autre? Les affaires avant tout, Maxime ; songe que tu es un homme maintenant, et que tu es responsable de la bonne administration de notre fortune. Ainsi donc, que cela te contrarie ou non, il est nécessaire quo tu demeures à Paris jusqu'à l'arrêt do la cour de cassation.
— Puis(|ue vous le voulez, je resterai, répondit le fils obéissant; mais je vous le jure, c'est pour moi un véritable sacrifice. Quo vais-je faire ici, lorsque vous serez partics, toutes deux?
• — N'as-lu pas mille manières d'employer tes journées et de mettre le temps à profit?
— Sans doute. L'élude^d'abord ; je vous promets que la bibliothèque royale recevra plus souvent ma visite que no le feront les salons du beau monde.
— L'étude I Ecoute, Maxime, dit madame de Gardagno d'un air réfléchi, tu es bien savant déjà, cl je crains parfois que tu ne le deviennes trop. Tu vas me trouver un peu frivole pour mon âge, tu vas croire que je n'ai pas su éviter l'influence de la société brillante dans laquelle nous avons vécu cet hiver, mais n'importe, il faut que je te fasse part d'un plan d'études, probablement un peu dilféront du ti(>n, et auquel j'avais pensé que tu ferais bien do l'appliquer pendant notre absence.
— Parlez, ma mère, répondit de Luscourt en riant. N'êtos-vous pas mon guide et mon oracle 7 Quo voulezvous quo j'apprenne, l'hébreu ou le sanscrit T
L'ARBRE DE SCIENCE
*^Tout ce qu'il y a do plus français, au contraire. Je désirerais te voir perfectionner quelques parties de ton éducation trop négligées peut-être jusqu'à ce jour, et, je dois en convenir, négligées par ma faute. L'équitation, par exemple, la musique, l'escrime, même la danse...
— L'escrime I la danse 1 s'écria Maxime d'un air ébahi.
— Tu comprends bien qu'il ne s'agit ni de te battre, ni de figurer dans un bal. liais tous ces exercices, très innocens en eux-mêmes, fortifient la santé, développent le corps, et contribuent à donner au maintien une liberté, une bonne grâce qu'il ne faut jamais dédaigner.
— Vous me trouvez donc bien une mauvaise tournure? dit le jeune homme, qui se mordit les lèvres malgré sa vertu.
— Entre une mauvaise tournure et des manières accomplies, il y a bien des nuances, mon enfant, et je t'avouerai, excuse ma petite vanité maternelle, que je serais heureuse de te voir tirer de tes avantages personnels le meilleur parti possible.
— Que les autres me jugent gauche et rustique, je vous jure que cela m'est fort égal ; mais vous, ma mère, vous savez bien que vos moindres désirs sont des lois pour moi. Ainsi donc, pour peu que cela puisse vous plaire, je ferai des armes, je danserai, je valserai au besoin.
— C'est comme pour ta toilette, reprit la marquise satisfaite d'avoir gagné ce premier point ; je ne sais en vérité où tu es allé chercher un tailleur; on dirait que pour faire tes habits, il ait pris ses mesures sur monsieur de Beaupré.
— Mon Dieu I ma mère, je ne vous ai jamais vu cette coquetterie pour ce qui me regarde. Depuis quand vous occupez-vous de la coupe de mes habits ? répondit Maxime qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'ceil sur sa redingote, dans laquelle il se trouvait en effet un peu plus à son aise que ne l'eût voulu l'élégance.
— Pour qui aurais-je do la coquetterie, si ce n'est pour toi, qui réellement n'en a pas assez ?
— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire que je devienne un fat, s'écria le jeune mari avec une sorte de pruderie.
— Il n'est pas question de devenir un fat, mais d'acquérir certaines qualités, superficielles si tu veux, et pourtant nécessaires dans ta position. Tes principes sont trop solidement arrêtés pour que le vernis de la mode les puisse altérer en rien. Après tout, la vertu n'exclut pas l'élégance, et l'on peut mener une conduite irréprochable en portant des habits bien faits. Autrefois, lorsqu'un jeune homme faisait son entrée dans lo monde, il prenait volontiers pour modèle quelque cavalier réputé pour l'excellence de ses manières, et acquérait ainsi par une imitation intelligente les dehors brillans et gracieux que la société aie droit d'exiger do ceux qui la frétiuentHut. Pourquoi ne suivrais-tu pas cet exemple? Parmi les hommes de ta connaissance, il en est trois ou quatre capables de te donner, à cet égard, de très bonnes lerons ; monsieur de Cboisy, par exsniple. Il est bien ( nteiulu que je ne parle ici que de ses manières, et non de son caractère, que j'apprécie un peu moins.
— Je vous assure que Choisy est mal jugé, répondit Maxime avec bonhomie. Pour moi, je l'ai toujours trouvé plein d'honnêteté et de délicatesse. Il connaît mes principes, et, s'il ne les partage pas entièrement, du moins il les respecte. Vendredi, par exemple, je dînais chez lui ; eh bien I il n'y avait pas un seul plat de gras. C'est une bien petite chose, j'en conviens, mais enfin, do la part d'un homme peu religieux, c'est une attention, une marque de déférence dont je lui ai su beaucoup de gré.
En entendant cet éloge du vautour prononcé par la colombe, la marquise éprouva une violente tentation de dessiller les yeux de son (ils, mais la prudence la retint.
— C'est précisément, dit-elle, ce bon goill, cette science des choses convenables, ce savoir-vivre enihi, (]ueje voudrais te voir actiuérir; et dans ce sens la connaissance de monsieur do Choisy no peut que t'Olre utile. Jo désire en
général que pendant noire absence tu voies les hommes de ton Age, plus que tu ne l'as fait jusqu'à présent. Sans l'entraîner à l'oubli d'aucun devoir, cette fréquentatien modifiera, jo l'espère, une certaine rigidité de manières que tu pousses quelquefois jusqu'à l'exagération. Songe que je veux que tu nous surprennes à ton retour à Luscourt, et sois sûr que Flavie ne verra pas non plus de trop mauvais oil cette métamorphose.
— Je dois conclure de ceci que vous me trouvez foutes deux excessivement peu aimable, répondit Maxime qui no put comprimer un secret dépit. Au reste, comme je ne demande qu'à vous plaire, je n'épargnerai rien pour me corriger. Après tout, conquérir le mérite auquel tant de jeunes gens doivent leurs succès dans le monde, ne me paraît pas une chose beaucoup plus difficile que d'apprendre lo grec ou l'algèbre.
La marquise remarqua le mécontentement de son fils avec un mélange de joie et d'inquiétude.
— Il est piqué au vif, se dit-elle, et déjà il ne demande plus qu'à voler de ses propres ailes. Mon Dieu! quel'édncation la plus sage se trouve faible aussitôt que s'éveille la vanité. Maintenant, pourvu qu'il n'aille pas trop loin!
Le lendemain, madame de Gardagne et sa belle-fille, accompagnées de monsieur de Beaupré, quittèrent Paris; car la marquise avait pour habitude de ne jamais différer l'accomplissement d'une résolution, et, en cette circonstance, il lui parut prudent de ne pas laisser refroidir la fièvre de vertu de la jeune femme. Quelques heures après, Maxime se présenta chez monsieur de Choisy.
— Vous voyez un homme veuf et orphelin, lui dit-il d'un ton plus dégagé que de coutume, caries conseils de sa mère avaient ouvert à ses idées un nouvel horizon.
En apprenant le départ précipité des deux femmes, lo vicomte éprouva une surprise qui, pendant un instant, lui coupa la parole.
— Ahl vieux tartufe en jupon, se dit-il ensuite, voilà comme tu exécutes les traités. Ton homélie d'avant-hier n'était donc qu'un piégej Heureusement je suis un trop vieux renard pour m'y être laissé prendre. A trompeur, trompeur et demi! Flavie n'a sans doute pas osé résis'er aux ordres de sa duègne, mais du moins elle emporte un talisman qui ne lui permettra pas de m'oublier, et qu'elle contemplera, j'en suis sûr, plus d'une fois. Décidément jo n'ai fait aucune faute ; en toute autre circonstance, écrire eût été un trait d'écolier; mais le cas de séparation échéant, mes deux épîtres deviennent fort utiles. Pendant l'ahsence, on oublie les paroles, tandis qu'on relit les lettres. Où aura-t-elle caché les miennes? Près de son cœur sans doute ; c'est là le portefeuille ordinaire des correspondances secrètes.
— Voilà des papiers relatifs à l'affaire des bois de La Chesnaie, que ma mère iii'a chargé de vous remettre, reprit de Luscourt en tirant de sa poche un paquet soigneusement cacheté, aux armes de la marquise de Gardagne.
Le vicomte déchira l'enveloppe avec négligence. Au milieu d'une demi-douzaine de contrais et de pièces do procédure, il aperçut un second paquet beaucoup plus petit, sur lequel une main un peu tremblante avait écrit les mots suivans : « Lettres lui-s par madame de Gardagne seule, et renvoyées par elle à monsieur le vicomte do Choisy, qui comprendra sans doute l'inutilité d'une correspondance dont l'unique résultat serait de divertir une vieille femme. »
L'amoureux de quarante ans lut deux fois celle suscriplion d'un air ébahi.
— Permettez que j'aille mellro ces papiers dans mon bureau, dit-il à Maxime en essayant de reprendre son saiiiî-t'roid, et il entra dans sa chambre à coucher. Avec une sorte de Irenésie. il brisa le cachet de celle enveloppe railleuse, qui. en s'ouvrant. lui laiss;\ dans la main les deux lettres écrites par lui-même à madame de I.ust'ourl. Â celle vue, lo vicouilo resta pélrilié. Au milieu do sa slu-
CHARLES DE BERNARD
péfaction, ses yeux s'étant portés machinalement sur une glace, sa propre figure lui apparut si lamentablement consternée, qu'après un Instant de contemplation, il partit d'un éclat de rire immodéré.
— Délicieux, sur mon âme 1 se dit-il alors. J'écris à la femme, c'est la belle-mère qui lit mes lettres, et c'est le mari qui me les rapporte, sans se douter, le vertueux qu'il est, de la singulière mission dont on l'a chargé. Cette vieille marquise est réellement une femme d'esprit I Mais comment mes pauvres billets ont-ils pu tomber entre ses mains? Il faut donc que cette petite provinciale les lui ait remis. Je ne l'aurais jamais crue capable d'un trait pareil. Si ce n'est pas niaiserie, c'est nouxeur, car enfin on ne se conduit pas ainsi. Livrer un écrit aussi confidentiel, c'est trahir le secret de la confession! Elle m'avait donné si bonne opinion d'elle, l'autre jour, par la prestesse avec laquelle son pied s'était posé sur ma lettre! C'est l'approche de Pâques qui m'attire cet échec, et je mérite ce qui m'arrive; ne savais-je pas par expérience qu'en carême un amant est toujours battu? Ainsi donc me voilà eu pleine déroute, repoussé, démasqué, et, qui plus est, bafoué pai' une vieille femme. Je suis sûr qu'elle rit en ce moment de la sotte figure que je viens de faire, et qu'elle a sans doute devinée, car elle a la malice d'un démon. Mais patience 1 je ne suis pas homme à amener si vite mon pavillon, et j'ai gagné plus d'une bataille aussi désespérée que celle-ci.
Choisy avait recouvré son aplomb ordinaire quand il rentra au salon. Après quelques instans de conversation, Maxime lui fit part de la nécessité où il se trouvait de rester à Paris pendant un ou deux mois. Cette ouverture sema dans l'esprit du vicomte une de ces idées machiavéliques dont le germe, accueilli par une imagination ardente au mal, se développe avec la rapidité de croissance qu'un proverbe vulgaire attribue aux herbes malfaisantes.
— Cette vieille belle-mère est mon mauvais génie, se dit, après le départ de Luscourt, l'imitateur de Lovelace; elle voit tout, devine tout, et possède l'ouïe de la fée Fine- Oreille, qui entendait pousser les plaintes. Tant que Fiavie se trouvera sous sa surveillance diabolique, tous mes frais de séduction seront perdus comme ils l'ont été jusqu'à ce jour. 11 faut en finir avec cette reine douairière, qui, d'ailleurs, prolonge de la manière la plus illégale l'exercice de son autorité. La petite femme est fort disposée à une révolte dont elle est sûre de recueillir les bénéfices ; il s'agit donc uniquement d'y faire participer le mari, et jamais l'occasion n'a été plus favorable. L'obéissance passive de ce Luscourt résulte de l'éducation qu'il a reçue ; modifions les principes, la conduite se modifiera à son tour. Deux ou trois mois qu'il va passer ici, loin du giron maternel, doivent sufllre, et au-delà, pour l'atfriander au lait enivrant de la liberté. Le joug de sa mère brisé, l'honnCte jeune homme se range immédiatement sous celui de sa femme : c'est là le sort de toutes les révolutions. Flavie, ([ui aime Paris, voudra venir l'habiter, tandis que la douairière restera conlinéc dans son château, comme il convient aux puissances détrônées. Alors se ranime mon étoile, en ce moment éclijjsée. Le jour où je me trouverai en tinrs avec cet intéressant ménage, n'ayant plus pour adversaires que la vertu de la femme et l'esprit du mari, ce jour-là je serai bien près de la victoire. L'cmanripation du vertueux de Luscourt, tel est donc le but qu'il l'aut atteindre avant tout.
Le lendemain, après avoir combiné les moindres détails de son projet, afin de rendre plus efficace l'espèce de propagande révolutionnaire dont il voulait faire usage, le vicomte demanda son cabriolet, cl se fit conduire chez Maxime.
— Mon cher, lui dit-il, depuis hier j'ai faituncréflexion assez sage que je viens vous soumettre. Maintenant que ces dames sont parties, pourquoi conserveriez-vous un appartement, (]ui vous coûte fort cher, et où vous vous ennuierez incessamment; car rien n'est triste comme les
lieux qu'ont habité les personnes que nous aimons. Vous savez que je suis logé fort à l'aise ; venez dresser votre tente chez moi, sans façon. Loin de me gêner, vous me ferez plaisir, et vous trouverez à cet arrangement l'avantage de ce pas être seul, ce qui serait plus désagréable pour vous que pour tout autre, puisque vous avez toujours vécu en famille. Vous verrez là, tous les jours, Villaret, Marcenay, et d'autres aimables garçons qui n'engendrent pas la tristesse. C'est une société un peu mondaine, j'en conviens, mais, avec la meilleure volonté du monde, je ne peux vous en offrir une autre. D'ailleurs, votre conscience doit être tranquille : chez moi, vous serez chez vous, et toutes vos habitudes seront scrupuleusement respectées. Est-ce une chose arrangée?
— Il semble que ma mère lui ait donné le mot, pensa Maxime ; et je ne serais pas étonné que ce fût une chose concertée entre eux. Dans tous les cas, pourquoi refuserais-je ?
Le provincial accepta donc la proposition de son déloyal ami, chez lequel il s'établit le soir même. Il arrive souvent qu'un loup s'introduit dans une bergerie ; cette fois l'agneau acceptait l'hospitalité du loup. Par une coïncidence bizarre, la vieille marquise et le vicomte, ces deux irréconciliables euRemis, avaient choisi le même chemin, quoique le but de l'un fût diamétralement opposé à celui de l'autre. Maxime obéit presque sans résistance à la double impulsion qui lui était donnée ; car les dernières paroles de madame de Gardagne avaient produit sur son esprit un effet que l'absence accrut, loin de l'affaiblir. Blessé dans sa vanité, ce mal universel, contre lequel la piété ne sert pas toujours de préservatif, le jeune homme trop bien élevé se dit que, puisque sa mère ellemême lui trouvait des imperfections, il était probable que ces imperfections étaient des défauts véritables^ et il éprouva une mortification mêlée d'une sorte d e crainte en pensant que Flavie était peut-être non moins clairvoyante que la marquise.
— Je suis réellement fort mal habillé, se dit-il un soir que, se trouvant avec les élégans amis du vicomte, il se contempla dans une glace plus attentivement qu'il ne l'avait fait pendant toute sa vie.
Le lendemain, à déjeuner, ildità Choisy d'un air d'indifférence :
— Donnez-moi, je vous prie, l'adresse de votre tailleur; j'ai quelques emplettes à faire, et je suis peu content du mien.
— Je vous mènerai moi-même chez Blin, répondit l'homme à la mode qui ne put retenir un sourire en se disant tout bas : Le premier pas est fait.
— Puisque vous avez cette complaisance, reprit de Luscourt, serez-vous en même temps assez bon pour m'indiquer un manège où je puisse prendre quelques leçons d'équitation qui me sont fort nécessaires? Hier, sur fe boulevard, j'avais honte d'être à cheval à côté de vous.
— Alors, nous passerons par la rue Cadet.
— Grisicr n'est-il pas le meilleur maître d'armes do Paris? demanda Maxime qu('li|ucs instans après.
A celte question plus inattendue que les autres, Choisy resta un moment sans répondre.
— J'aime mieux cela, pensa-t-il enfin ; il est bon qu'il sache manier l'épéc : de la sorte je n'aurai pas l'air d'un de ces prutlens séducteurs (;ui, avant d'aimer une femme, consultent la faiblesse ou la lâcheté du mari.
L'émancipation dont la marquise et le vicomte espéraient des résultats si contraires, était de fait commencée. Poussé dans cette voie nouvelle par l'amour-propre, Maxime y fut retenu par un attrait qu'il avait pendant bien longtemps jugé frivole et méprisable. Insensiblement il éprouva une satisfaction involontaire en remarquant le changement avantageux qu'apportaient dans ses manières une mise recherchée <H l'étude do modèles élégans; il finit par regarder avec une certaine complaisance les avantages personnels auxquels son rigorisme
L'ARBRE DE SCIENT.E
n'avait accordé jusqu'alors qu'une attention distraite et parfois dédaigneuse. La culture du corps, il est vrai, no nuisit en rien d'abord à celle de l'esprit ; et la décoration un peu païenne de la forme n'altéra pas l'innocence de l'âme. En dépit des ses gants jaunes et de ses éperons désormais inamovibles, Maxime allait à la messe le dimanche, faisait maigre le vendredi, et disait chaque jour ses prières ; mais à côté de l'observance de ces devoirs auxquels il était accoutumé, s'introduisit peu à peu un insidieux relâchement dans les habitudes moins strictement prescrites par la loi divine. Sa prédilection pour les méditations pieuses et pour les discussions théologiques s'affaiblit faute d'aliment, et la conversation spirituelle, sarcastique, intempérante, des amis de son hôte, le jeta dans un ordre d'idées de plus en plus étrangères aux choses de la religion. Un soir, Maxime se trouva dans une loge h l'Opéra, sans trop savoir sur quel démon il devait rejeter l'inspiration de ce péché, véniel pour tout autre, mais grave à ses yeux, car c'était le premier de ce genre qu'il commettait.
— Que trouvez-vous de plus extraordinaire à l'Opéra? ^ demanda le vicomte.
— C'est de m'y voir, répondit Luscourt en parodiant avec contrition le mot du doge do Venise.
Quelques jours plus tard, dans un bal donne par Villaret, et où il était allé en toute innocence, il fut présenté par le maître de la maison à une fort jolie femme qui lui demanda s'il valsait. — Non, répondit la Piété ; oui, dit de son côté lA'mour-propre; mais celte dernière réponse fut la seule qui parvint aux oreilles de l'interrogatrice. Maxime valsa donc avec elle, fort mal, selon l'Usage des hommes vertueux. Si la valseuse eut lieu d'être mécontente, en revanche il fut tellement ravi de son nouveau péché, que sa conscience ne s'en alarma que le lendemain. Alors il pensa à sa femme si jeune, si charmante, et il lui écrivit la lettre la plus tendre qu'elle eût jamais reçue de lui. Pendant toute la journée, il ne rfiva qu'aux beaux yeux noirs de Flavie, et au bonheur qu'il éprouverait à les revoir. Mais le lendemain, en dépit do lui-m6mo, il se rappela les languissans yeux bleus de sa valseuse et finit par se souvenir, quelque nouveau démon aidant, qu'elle lui avait permis d'aller la voir. Si cette visite eut lieu, si elle fut réitérée, si elle devint de quelque uUlilé pour la complète émancipation du sage do vingt-cinq ans, voilà ce que nous ignorons absolument et ce qu'il nous est impossible de dire.
Depuis trois mois, Maxime demei.Kait chez le vicomte, avec lequel il vivait dans une familiarité de plus en plus intime et confidentielle; la cour de cassation avait rendu un arrôt favorable, il y avait déjà trois semaines, sans qu'il ellt l'air de songer à son départ; dans la correspondance qu'il entretenait fort exactement avec sa femme et sa mère, il trouvait insensiblement de nouveaux prétextes pour prolonger son séjour à Paris. Un jour madame do Gardagne reçut une lettre qu'elle porta aussitôt à son nez avant de l'ouvrir.
— Du papier ambré I s'écria-t-elle avec anxiété; mon Dieu! l'enfant prodigue n'en eût pas lait d'autresl
Le soir mAme, une épître do la marquise enjoignit à Maxime do revenir dans sa terre, où des afïaires in^érieuses réclamaient, disait-elle, sa préseuco.
Par une belle matinée du mois de juillet, une chaise do poste entra, au grand trot drs chevaux, dans la cour du château que traversaient par hasard en ce moment madame do Gardagne et sa belle-fille. A la vue du vicomte do Choisy, qui descendit le premier de la voilure, lesdeux femmes restèrent immobiles; mais leurélonnementchan. gea d'objet dès qu'elles eurent aperçu li^ second voyageur, qu'elles ne recoiniurcnt pas d'abord. Celait Maxime ce-
LB SIÈCLE. — XV
pendant, mais Maxime changé aa point d'être en eflet méconnaissable. Une courte redingote de voyage faisait valoir sa tournure élancée ; sa cravate noire était mise avec un goilt irréprochable; ses cheveux blonds, bouclés selon le type à la mode, encadraient gracieusement le haut de ses joues; de fines moustaches se dessinaient sur sa lèvre supérieure en relevant l'expression de sa physionomie; ses yeux enfin, jadis si endormis, brillaient à l'égal de ceux de l'aigle et comme eux semblaient prêts à braver le soleil. L'élégant jeune homme sauta lestement à terre, eut l'air d'hésiter un instant et se jeta dans les bras de sa mère qu'il embrassa tendrement. Quand vint le tour de Flavie, il la pressa sur sa poitrine avec une expression si vive, qu'au sortir de cette étreinte inaccoutumée, la jeune femme recula d'un pas, les yeux baissés et les joues couvertes d'une rougeur soudaine.
Madame de Gardagne avait oublié la présence du vicomte; elle ne voyait plus que son fils, qu'elle contemplait avidement de la tête aux pieds, et devant qui elle restait plongée dans une extase mêlée d'un certain effroi. A la fin, la vanité de la mèro l'emporta sur les scrupules de la dévote.
— Mauvais sujet, dit-elle en accentuant ce mot avec une involontaire complaisance, quelle excuse allez-vous nous donner pour justifier votre absence?
— Ma mère, répondit de I uscourt en souriant, n'est-ce pas vous qui m'aviez exilé? j'attendais qu'il vous plût de me rappeler?
— Et tu attendais patiemment, à ce qu'il me semble, dit la douairière à l'oreille de son fils qui venait do lui ofifrir le bras pour entrer au chnleau.
— Allez-vous me gronder parce que je vous ai obéi? reprit Maxime d'un ton assez léger.
— Je crains que tu n'aies outrepassé mes instructions.
— En ce cas, je compte sur votre indulgence, car l'excès de la soumission no peut pas, je croiS; être considéré comme un crime.
Pendant le reste de la journée, Maxime déploya une liberté d'esprit, une aisance de manières dont sa famille fut étrangement surprise; il raconta les nouvelles de Paris, parla politique, littérature, courses de chevaux, modes même, avec un aplomb dont eût pu s'enorgueillir un habitué du boulevard de Gand. Sa mère, en l'ccoutanl, devenait de plus en plus pensive; peut-être songeait-elle aux dévotions expiatoires que semblait lui prescrire d'avance l'essor mondain [iris par son élève au-delà de toute prévision; Flavie regardait son mari à la dérobée, et prêtait à ses paroles une attention qu'elle lui avait rarement accordée jusqu'alors; à chaque mot piquant de son gendre, monsieur de Beaupré riait d'un air épanoui, et se frottait les mains; le vicomte enfin contemplait avec un sourire sournois les difTérens acteurs de cette scène, qu'il espérait faire agir bientôt comme de dociles marionnettes, au gré de sfjs projets immuables.
Après dhicr, une jiluie soudaine rendit la promenade imprntirnble; le gros gentilhomme, à qui le repos absolu élait insupportable, proposa une partie de billard au vicomle.
— Nous pourrions jouer la poule, dit-il, si monsieur mon gendre n'était pas lui-même une poule mouillée qui ne sait pas dislinguer un bl0(]ué d'un doublé.
Maxime répondit à ce dédaigneux calembour par un sourire.
— Si vous voulez jouer la partie ordinaire et non la poule, répondit-il, je ferai la chouette à vous et à Thoisy.
Le combat s'engagea sans plus tarder, et le jeune mari gagna deux parties do suite avec une habileté dont son beau-père fut émerveillé.
— Maxime, s'écria ce dernier en s'avonant vaincu, jo vois que vous n'avez pas perdu votre temps h Paris, et jo commence à vous rendre mon estime : si vous saviez manier un fleuret aussi liien qu"uiu> queue de billard, je no mettrais pas de restriolions dans mes complimens.
— Essajons, répondit froidement do Luscourt.
CHARLES DE BERNARD
Le beau -père et le gendre passèrent dans le vestibule, et prirent chacun un masque, un gant et un fleuret. Cette fois, le jeune homme fut vaincu par le vieil athlète, qui, malgré son obésité, eût au besoin ferraillé avec Saint- George, mais vaincu d'une manière si honorable qu'à la fin de la lutte monsieur de Beaupré ôta vivement son masque, et s'avançant vers son adversaire :
— Après un assaut on s'embrasse, lui dit-il en joignant l'action à la parole. Corbleu ! mon garçon, comme vous y allez, pour trois mois de leçons! Vous avez bien quelques petits défauts, vos parades sont encore molles et indécises, vous manquez de vitesse dans tes dégagemens et les coups droits ; mais nous rectifierons cela. C'est mon estime tout entière que je vous rends, entendez-vous ; car je suppose que dans les études nouvelles auxquelles vous paraissez vous être livré, vous n'avez pas tout à fait négligé l'équilation. C'est là une chose essentielle, pour vous surtout, qui, sans compliment, montez à cheval comme une paire de pincettes.
— J'espère que demain vous ne serez pas trop mécontent de moi, répondit Luscourt avec une modeste assurance.
— Ne trouves-tu pas que ton mari est devenu charmant? demanda monsieur de Beaupré à Flavie, qui contemplait avec un intérêt de plus en plus vif l'agréable figure de Maxime, chaudement colorée par le double exercice qu'il venaft de prendre.
Depuis son arrivée, monsieur de Choisy s'était condui à l'égard de la marquise et de la comtesse avec l'aisance imperturbable d'un homme du monde qui prescrit aux autres l'oubli qu'il s'impose à lui-même. Le soir, il se dépai'lit de cette réserve diplomatique, et ses yeux, en cherchant ceux de Flavie, reprirent le langage expressif dont ils semblaient avoir conquis le droit (rois mois auparavant. La jeune femme mit à éviter ce regard autant d'obstination que le vicomte en mettait lui-même à y persister. De ce désaccord résulta une scène muette et significative que Maxime remarqua bientôt, et qu'il observa pendant le reste de la soirée sans avoir l'air d'y accorder la moindre attention, ni faire une seule remarque à ce sujet. Mais le lendemain, la même pantomime s'élant renouvelée, le Jeune mari prit à l'écart l'amoureux de quarante ans.
— Mon cher ami, lui dit-il avec un sourire sérieux, depuis trois mou j'ai reçu de vous tant d'excellentes leçons que je ne sais en vérité comment m'acquitler. Ma reconnaissance me pèse, et je voudrais trouver un moyen de vous la témoigner.
— Vous vous moquez de moi, répondit Choisy; que me devez-vous ?
— Beaucoup de choses dont vous ne vous doutez peutêtre pas, reprit Maxime ; entre autres le don de la vue.
— Bah ! je no me savais pas oculiste, dit le vicomte en riant.
— Vous l'êtes cependant ; car, grâce à vos bons enseignemens, j'ai vu hier au soir, et ce matin encore, que vous regardiez ma femme un peu plus que ne l'autorise l'usage de la bonne compagnie.
— Serpent que j'ai réchaulTé dans mon seinl se dit Choisy stupéfait d'un pareil résullat.
— Ecoutez, mon cher, continua Luscourt avec son sangfroid ; jo reconnais que j'ai contracté une délie envers vous, mais je vous préviens que le mode de paiement que vous paraissez désirer no me convient nullement. Ma femme m'a appris depuis hier certaines choses sur lesquelles il est iaulilo do revenir et quo jo ne vous répéte-
rai pas. Je souhaite que nous restions amis, mais pour cela il faut que vous ayez la bonté de diriger dans un autre sens l'artillerie de vos séductions.
Honteux et confus comme le renard de la fable, le vicomte fit une réponse assez embarrassée dont le jeune mari parut se contenter; en le quittant, il tomba presque immédiatement entre les mains de la marquise, qui venait d'avoir une longue conversation avec sa belle-fille, et semblait rajeunie de vingt ans.
— Monsieur de Choisy, dit-elle en barrant le passage au séducteur désappointé qui faisait mine de la saluer sans s'arrêter, j'ai quelques commissions pour Paris, aurez-vous la complaisance de vous en charger?
A ce congé positif, l'homme de quarante ans sourit d'un air contraint.
— Ces commissions sont sans doute très pressantes? demanda-t-il d'un ton sec.
— Un peu ; et je serai très reconnaissante si vous en acceptez l'ennui; j'ai déjà des remercîmens à vous faire...
— Des remercîmens, madame ?
— Cela vous étonne, et c'est pourtant la vérité, reprit madame de Gardagne arec une affectation de bonhomi^ vous vous étiez vanté dans le monde, m'a-t-on dit, oa faire l'éducation de madame de Luscourt. Le propos était léger, l'action eût été grave. Vous avez reconnu sans doute l'inconvenance de l'un et de l'autre, et, pour la réparer, vous avez bien voulu donner des leçons à mon fils. J'espère que vous êtes content de ses progrès; quant à nous, notre opinion est unanime comme notre gratitude; l'avis do monsieur de Beaupré, le mien, celui de madame de Luscourt surtout, et c'est le plus important, c'est que vous avez droit droit d'être fier d'un pareil élève.
Le vicomte de Choisy était un homme réellement spirituel et trop habitué à la victoire pour ne pas savoir accepter une défaite.
— Vos commissions seront faites après-demain, madame, répondit-il d'un air calme, puisque je compte partir ce soir pour Paris. Quant à vos remercîmens, sincères ou non, je les accepte, car jo les mérite peut-être plus que vous n'avei l'air de le croire.
— Expliquez-moj votre pensée, elle doit être curieuse, repartit la douairière en aspirant lentement une prise de tabac.
Le vicomte hésita un instant.
— Je suis sûr que vous me comprendrez foi't bien, ditil ensuite. Le bonheur de plaire à madame de Luscourt est une prétention à laquelle j'ai dû renoncer depuis longtemps, mais je n'ai pas voulu qu'aucun autre pût nourrir un espoir dont je reconnaissais la folie. L'expérience que votre fils a acquise avec moi vous garantit qu'il saura désormais prendre près do sa femme une altiludo intelligente et protectrice, ca|)able d'imposer aux adoralours mal avisés comme j'ai pu l'être un jour.
— Si non è vero, c ben trovato, du la mari|uise avec un malicieux sourire; vous vous tirez fort bien d'un mauvais pas. El pour mettre tout de suite du baume sur votre blessure, je vais rendre hommage à votre esprit. Jo vous l'avouciai donc, depuis hier je suis en partie convertie à vos doctrines, et jo reconnais que l'expérience de la vie n'est pas inutile à un mari. N'est-ce pas là votre avis?
— Mon avis, madame, répondit le vicomte, le voici, et vous l'allez trouver bien peu orthodoxe : Lorsque Eve eut goilté du fruit do l'arbre de science, ce qu'Adam eut do mieux à faire, humainement parlant, co fut d'y mordra à sou tour.
FIN DB L'n.tDniS DE SClEJtCI!»
LE VIEILLARD AMOUREUX
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Trois heures après minuit venaient do sonner à l'horloge du collège Bourhon, Presque aussitôt, au second élage d'une maison de la rue Joubert, cet avertissement noclurne lut répété par une pendule en rocaille posée sur la cheminée d'une chambre à coucher dont la décoration somptueusement coquette rappelait le style du siècle do Louis XV. En ce moment, un observateur doué de la béquille d'Asmodée eût vu s'ouvrir brusquement les rideaux soyeux d'un lit à baldaquin doré : un homme d'un âge très mûr s'élança sur le lapis par uile sorte de hond juvénile , chaussa des pantoufles de velours noir, endossa une robe de chambre à ramages , et , après avoir allumé deux bougies, conimonra une promenade circulaire semblable au tournoiement d'un lion en cage. Après (luelqucs minutes de pérégrination saccadée et monolouc , le dormeur éveillé ôta sa rohe do chambre , afin de s'habiller complètement; ce fut avec une vivacité étrangère aux habitudes do la vieillesse qu'il accomplit cette opération, en l'accompagnant du monologue suivant :
Ce doute est intolérable ! i") tout [)rix il faut en sortir. 'Veiller dans mon lit ou au milieu de la rue , cela ne revient-il pas au même? Dans la rue, du moins, j'aurai de l'air... Une chose certaitK;, c'(>st que , depuis l'Opéra, il nous a suivis jusque chez elle. Mais conunent a-t-il pu arriver aussitôt que nous?... à moins (]u'il n'ait monté derrière la voilure... le drôle en est capable... Il faudra que je lave la tète à Baplisli', (|ui, après minuit, piend riiabilude de s'asseoir à côtt^ du cocher, au lieu de resl(-r à son poste... Si je n'avais pas été obligé de reconduiie cotte vieille folle qui lui sert de chaperon, je saurais à quoi m'en tenir.. J'aurais dû y retourner... Y retourner I pour m'exposer aux sots propos de mes domestiques!... Kh 1 parbleu ! que m'importe ! je voudrai^ bien voir qu'ils se permissent le moindre motl... Cette femme-là me fera mourir avant l'ûgo !... Kst-elle d'accord avec lui ?... Si je le croyais... oh 1... Pendant toute la représentation, il n'a pas cessé de tenir les yeux lixés sur elle... il est impossible qu'elle no l'ait pas remaniué.., L'autre jour, au concert de Valentino, c'a déjà été le même manège... Il est temps de mettre ordre aux iuipertiueuccs do ce petit
LE SIECLE. — XV
monsieur. Co n'est pas là ce qui m'inquiète ; mais elle ! Ermance!
En prononçant ce dernier mot d'une voix émue , lo vieillard, qui avait achevé de s'habiller, ouvrit une des fenêtres. La froide haleine d'une nuit d'hiver le frappa soudain au visage ; il battit en retraite et recourut à une boîte de pastilles pectorales pour. calmer l'accès de toux qui venait de le saisir. Toutelois , sans se laisser cfTrayer par cette atmosphère glaciale , il endossa par-dessus ses vêtemcns un manteau garni de fourrures. Sur le point do sortir, une nouvelle réflexion l'arrêta.
— Le rhume n'est rien , se dit-il , quoi(iuc bien certainement je coure au-devant d'une fluxion de poitrine; mais voici qui est plus sérieux : h pareille heure , celte rue do la Ville-l'Evèque est un véritable coupe-gorge : y aller sans armes serait un trait de folie.
L'amoureux sur le retour ouvrit une boîte de palissandre posée sur une étagère , et y prit deux pistolets dont il visita les capsules ; il les mit ensuite dans ses poches, mais les en retira presque aussitôt.
— Cela n'a pas le s.-ns commun , reprit-il ; même avec ces armes, que pourrais-jo faire contre plusieurs assajllans? ce serait le meilleur moyen de métamorphoser le vol en meurtre ; le beau dénoûmeut , .si on lisait aprèsdemain dans la Gazette dex Tribunaux : « La nuit dernière, monsieur Lareyuic a été assassiné sous les fenêtres do madame Dupaslel 1 »
Après avoir remis les pistolets dans la boîte, il rénéchit un instant , et prit sur la cheminée une bourse qu'il allégea d'une di/aino de pièces d'or.
— Quarante-cinq francs, dit-il en comptant les écus qu'il y laissait* En ras de voleurs, ce sera une rançon tn'^ suflisante; ces niessieui-s ne rencontrent pas toutes les iiKils une .semblable aubaine . Les pistolets étaient une fanfaronnade ; ce passe-port-ci vaut mieux de toutes manières ! Etre dévalisé est, dans ma position, le plus pelil de tous les malheurs, mais Mtc tué I... Ma vie m'appartient-elle pour que je l'.^xpose t.. Mainleuanl il s'agit de sortir sans que Baptiste m'entende... D'ailleurs, s'il se permet le moindre propos, je le chasse.
Tout en ruminant ce coup d'Etat, monsieur Lareynie ouvrit et reternia les [lorlt s de son apparlenienl avec la précaution d'un écolier qui craiul d'Olre surpris en lai-
CHARLES DE BERNARD
sant l'école buissonnière ; il descendit l'escalier à pas de . loup, passa comme un fantôme devant la loge du portier, et, par une pudeur d'homme hahituellement rangé, déguisa sa voix pour demander le cordon. Une fois dehors, il reprit tout son aplomb, et traversa d'un air assuré le quartier suspect qui avoisine la Madeleine. Résigné aux voleurs , il n'en rencontra point, et arriva bientôt sain et sauf devant la maison où dormait celle dont la pensée le tenait si cruellement éveillé. Son attention se porta aussitôt sur une des fenêtres du premier étage dont les volets laissaient entrevoir la faible clarté que produit une veilleuse. Sous la porte cochère où il s'était abrité, le vieillard passa deux lieures entières, les yeux fixés sur cette lueur mystérieuse, la seule qui rayonnât au milieu de l'obscurité.Peu à peu le jour naissant éclaira la taçade des maisons d'un reflet terne et blafard. Dans le ciel, les étoiles s'éteignirent , tandis que dans la rue les réverbères suivaient ponctuellement cet exemple. Enfin le coq chanta; à ce bruit, monsieur Lareynie fut saisi d'un remords que nous n'oserions comparer à celui de saint Pierre.
— Je l'ai calomniée, se dit-il en relevant le collet de son manteau, précaution justifiée par l'âpreté de la bise matinale. Mes soupçons , gi-àce au ciel, étaient aussi insensés qu'injurieux. Voici le jour. Si ce fat avait réussi à s'introduire chez elle, il n'attendrait pas plus tard pour en sortir. Décidément j'étais fou .. Pourtant, c'est bien lui que j'ai vu, cette nuit, à cette place même où je suis maintenant. Eh blea ! qu'est-ce que ça prouve ? qu'il est amoureux d'elle, ou du moins qu'il cherche à le lui faire croire ; mais de ce qu'il a l'impertinence de la suivre, il serait absurde de conclure qu'elle lui ait accordé le moindre encouragement. Je parierais qu'elle n'a même pas fait attention à lui. Nous autres hommes passionnés, nous sommes trop prompts dans nos jugemens ; les femmes valent certainement mieux que nous. Pauvre chère Ermancel elle dort, j'cn^suis sûr, du sommeil des anges I elle ne se doute guère 'que j'ai passé la nuit sous ses fenêtres ; il vaut autant quelle l'ignore ; ces folies- là ne sont plus de mon âge... Je suis à demi mort de froid; c'est à peine si j'aurai la force de rentrer chez moi... Bahl à la Bérésina c'était bien autre chose... oui, mais à la Bérésina j'avais vingt-trois ans de moins.
La prudence mit fin au monologue et à la faction de l'amoureux vieillard. Déjà les ouvriers sériaient de leurs gîtes pour se rendre à leurs travaux ; les boutiques s'ou- VTaient l'une après l'autre, enfin de toutes paris s'opérait le réveil de Paris , si pitloresqucmeHt décrit par Désaugiers. A son tour la porte de la maison qu'habitait madame Dupaslel tourna sur ses gonds ; un petit être à jambes torses parut sur le seuil, armé d'un long balai. A sa vue, monsieur Lareynie s'enveloppa jusqu'aux yeux dans son manteau et battit en retraite, le cœur libre des soucis qui l'avaient torturé depuis la veille ; car le règne des intrigues clandestines expire quand commence celui du concierge ; et un amant favorisé sort rarement par une porte ouverte aux deux baltans.
Convaincu de l'injustico de ses soupçons et de l'innocence de la femme qu'il aimait, l'ancien soldat do la grande armée se retira lentement sans songer à raidir le jarret et à efl'acer les épaules ainsi qu'il avait l'habitudo de le faire quand il se croyait regardé; en rentrant il se mit au lit, puis au bain, puis à table, et se confia enfin aux mains reslauratrices de son valet de chambre. Selon l'usage dos vieillards à [(rétentions juvéniles , monsieur Lareynie se faisait habiller à buis clos ; après une séance aussi longue que mystérieuse , il congédia le doinesli(|ue et contempla dans une glace sa figure, scrupuleusement rasée, à l'exception de deux favoris d'un noir d'ébèno auxquels se mariaient une chevelure abondante et bouclée.
— Cette nuit maudite m'a vieilli de dix ans, se dit-il en frottant du bout du doigt , comme pour les faire disparaître , les rides de son front qu'il n'avait jamais vues si
nombreuses ni si profondes qu'en ce moment; je crois aussi que ces cheveux entièrement noirs me rendent le teint plus blême et la physionomie plus dure que ne le ferait une coiffure d'une nuance moins prononcée. Je suis sûr que le châtain nvirait mieux; mais il est trop tard pour changer. Elle a le coup d'œil si perçant; que penserait-elle? J'avais de si magnifiques cheveux! j'avais... Pourquoi tout ne vieillit-il pas en même temps? pourquoi ne puis-je pas dire aussi : « J'avais un cœurl »
Le vieillard étouffa un soupir, mit ensuite son chapeau avec précaution , et sonna pour demander son cabriolet ; car, au mois de février, le tilbury était hors de saison, et, pour sortir le matin, toute autre voiture lui etlt paru surannée. Une demi-heure après, il entrait dans le salon de madame Dupastel , tenant à la main un superbe bouquet que lui avait remis au passage la marchande de fleurs du boulevard de la Madeleine.
La femme qui avait Inspiré à monsieur Lareynie une passion victorieuse de la raison et de l'âge était une belle personne de vingt-cinq ans, dont l'œil pénétrant, le maintien assuré, le sourire habituellement moqueur, promettaient plus d'esprit, de malice et de coquellerie qu'il n'e n faut pour désespérer dix fois par jour un cœur sérieusement amoureux. En ce moment, habillée comme pour sortir, elle écrivait sur un pupitre, à l'angle de la cheminée. Au bruit de la porte , elle tourna la tête , et accueillit par un regard aigre-doux le salut de son mûr adorateur.
— Ah I c'est vous, colonel! dit-elle en jouant la surprise ; je ne m'attendais pas à vous voir ce matin... Voilà un bouquet délicieux; mais, je vous en prie, mettez-le dans la salle à manger... j'ai mal à la tète et je crains la migraine.
Monsieur Lareynie exécuta cet ordre avec la résignation d'un homme formé à l'obéissance, et vint ensuite se poser le dos contre la cheminée.
— Vous ne m'attendiez pas ! dit-il alors ; me serait-il donc possible de rester un jour sans vous voir?
— Il paraît que vous avez recouvTé la galanterie à laquelle vous m'avez habituée, répondit madame Dupastel; c'est bien ; j'aime mieux cela que votre maussaderie d'hier au soir.
— Voilà un mot bien dur, reprit le vieillard en se dandinant avec un laisser-aller cavalier ;d'aulres moins sévères que vous diraient préoccupation , tristesse, mélancolie!
— Disons caprice, ce sera le mot juste, repartit la jeune femme en riant ; et de quel droit, je vous piie, empiétez-vous ainsi sur mon domaine? Qu'aviez-vous donc? Ma tante m'a dit qu'en la reconduisant vous ne lui aviez pas adressé une seule fois la parole.
— Je pensais à vous, dit le vieux colonel d'une voii tendre.
— A moi ou à lui ?
— A lui I qui lui? ce petit fat de Randeuil !
— Ah ! il s'appelle Randeuil , observa madame Dupastel ; ce nom n'est pas mal.
— El vous trouvez sans doute qu'il ressemble à son nom? demanda le vieillard avec une ironie forcée.
— Je le trouve mieux; n'est-ce pas aussi votre avis?
A celte question, articulée d'un ton calme mais incisif, monsieur Lareynie s'eu mordit les lèvres eu regardant lo tapis.
— Ermanco, répondit-il après un court silence , vou*. savez combien je vous aime ; quoi plaisir pouvcz-vous prendre à me torturer le cœur?
— Moi ! j'en serais désolée.
— Eh bien 1 alors, soyez plus indulgente pour une fai-
LE VIEILLARD AMOUREUX
blesse dont vous êtes la cause. L'amour vérilable n'est jamais exempt de jalousie.
— Voilà ce que je ne veux pas admettre. Je n'autorise pas l'amour, mais surfout je proscris expressément la jalousie ; j'ai eu ce défaut assez pour le prendre en horreur ; ainsi, puisque vous aspirez à me plaire, songez avant tout à vous en corriger.
— J'essayerai, dit le colonel d'un ton soumis. Vous écrivez à votre cousine? demanda-t-il un instant après en se penchant vers elle.
— Peut-êlte à mon cousin, répondit Ermance qui, par une sorte de taquinerie enfantine, cacha la lettre dans le pupitre.
— Ou à ce séduisant Adonis, reprit monsieur Lareynie avec une fureur concentrée.
— Ce serait contre toutes les règles, dit la jeune femme d'un air railleur ; en conscience , c'est à lui de coramenwr.
En ce moment la porte du salon s'étant ouverte discrètement, la femme de chambre de madame Dupastel entra et remit une lettre à sa maîtresse : celle-ci brisa le cachet avec insouciance ; mais , après avoir lu quelques mots , ses yeux se portèrent rapidement sur la signature, et aussitôt un mélange de surprise et de curiosité se peignit sur ses traits.
— Cette personne est-elle là î demanda-t-elle lorsqu'elle eut achevé de lire.
— Ou attend dans la.rue, répondit la soubrette d'un air mystérieux ; c'est un commissionnaire qui a apporté le lettre.
Ermance baissa la tête et garda le silence.
— Madame, on demande une réponse, reprit la femme de chambre.
Madame Dupastel regarda encore une fois le billet , et dit enfin d'un ton bref :
— Cette personne peut venir. Tenez , reprit-elle après la sortie de Victorine, lisez ce qu'on m'écrit.
Elle tendit la lettre au colonel, qui, s'en emparant d'une main avide, lut à demi-voix les lignes suivantes :
V Madame,
» N'accusez , je vous en supplie, ni de présomption ni » d'audace la démarche que j'ose tenter, et daignez m'ac- » corder un entretien d'où dépend le bonheur do ma vie. » La position dans laquelle je me trouve est si impérieuse » et si fatale, que le moindre retard aurait des consé- » quences que vous vous reprocheriez peut-être un jour. » Je sais que vous êtes chez vous, pormellcz-moi de vous » y voir cinq minutes seulement. Mon nom , inconnu de » vous, ne me donne aucun droit à voire bienveillance; » mais il s'agit d'une bonne action , et votre cœur est B trop généreux pour vouloir s'y soustraire parce que » c'est un étranger qui vous implore. Un mot, de grâce. » J'espère et j'attends.
» niPPOLYTE RANDECIL. »
— Randeuil ! s'écria le vieillard avec un emportement subit ; c'est ce fat qui ose vous écrire ?
— Vous le trouvez bien insolent, n'est-il pas vrai? demanda madame Dupastel avec un sérieux affecté.
— Et vous l'alloz recevoir ?
— Je n'ai aucune raison pour lui fermer ma porte.
— Un homme que vous ne connaissez pas!
— Vous le connaissez , vous, si le procédé vous paraît irrégulicr, vous pourrez me le présenter.
— 11 est impossible ijuc vous parliez sérieusement, Ermance. Vous, d'ordinaire si accomplie en raison et esprit de conduite, admellre chez vous un homme qui, depuis quekiue teniiis , met une pareille alVeclalion à vous suivre 1 mais c'est l'autoriser à vous compromettre I
— Me croyez-vous une femme qu'on puisse compromettre? répondit madame Dupastel d'un Ion grave.
— Les anges eux-mOnies peuvent être accusés ; il est do
LE SIECLE. — XV
mon devoir d'ami de prévenir une démarche dont vous ne voulez pas voir l'inconséquence ; c'est moi qui vais recevoir ce monsieur.
Le vieillard fit un pas pour sortir ; Ermance se leva, et lui jetant un regard impérieux :
— Je n'accepte un service que lorsque je l'ai demandé, lui dit-elle.
— Mais c'est un tête à tête qu'il veut, s'écria le colonel en s'arrêtant malgré lui.
— Vous vous trompez, c'est un entretien qu'il sollicite ; au reste il dépend de vous d'en faire un tête à tète.
A cette espèce de congé , monsieur Lareynie revint près de la cheminée, et se laissa tomber brusquement sur un fauteuil.
IÇT— Comme il vous plaira, madame, dit-il d'une. voix sourde ; après tout , qu'importe un caprice de plus ou de moins.
Avant que madame Dupastel eût répondu, la porte du salon s'ouvrit de nouveau. Un jeune homme de bonne mine, de tournure élégante, et dont la physionomie semblait animée d'une émotion extraordinaire, entra d'un air empressé, qu'on eût pu comparera la fougue d'un soldat qui monte à l'assaut. Il s'avanra rapidement vers la maîtresse da logis , mais s'arrêta soudain à la vue du tiers inattendu dont les yeux, élincelant sous leurs sourcils postiches, le couchaient en joue et annonçaient que la forteresse ne serait pas emportée sans résistance. La jeune femme s'était assise, et restait immobile sans encourager par un seul geste l'embarras visible du visiteur. A la fin celui-ci rc. rit son sang-froid.
— Madame, dit-il en s'inclinant avec une grâce respectueuse, lorsque j ai pris la liberté de solliciter de vous un moment d'entretien, j'avais l'espérance de vous trouver seal ; permettez-moi de ne pas y renoncer.
— Monsieur est un ancien ami de ma famille , répondit Ermance d'un air grave assez dépaysé sur son jeune visage ; vous ne sauriez avoir à me dire rien qu'il ne puisse entendre.
Le colonel remercia la jeune femme par un regard plein de reconnaissance, et s'enfonça carrément dans son fauteuil.
— Ce que je dois vous dire, madame, ne peut être entendu que de vous seule, reprit Hippolyte Randeuil d'une voix douce mais ferme; permettez-moi donc de vous parler un instant sans témoin.
— Après ce que madame vient de vous répondre, une pareille instance est déplacée, observa le colonel d'un ton brusque.
Le jeune homme se tourna du côté de l'interrupteur.
— Je parlais à madame et non à vous, lui dit-il fort poliment.
Puis regardant de nouveau la jmine femme:
— Je vous en conjure , reprit-il, ne me refusez pas co . que je vous demanilc.
— Madame vous a déjà dit.... s'éeria le vieillard ; mais cette fois il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Madame Dupastel était de ces femmes qui , pour renoncer h leur volonté, n'ont besoin que de la voir partagée par un autre, et à qui le despotisme sous la forme de conseil est parliculièiement insupportalile.
— Permettez, colonel , dit-elle on se levant. Elle se dirigea sans hésiter vers la porte de la salle à manger, l'ouvrit, cl, se retournant alors, fit signe à Randeuil de la suivre, tandis que d'un regard despotique elle clouait lo vieillard énamouré sur lo fauteuil d'où il s'était levé à demi.
— Maintenant, dit-elle au jeune homme, qui s'était précipité sur ses pas, je vous écoute, monsieur; qu'avoz-vous h me dire ?
Ramteuil voulut refermer la porte.
— Ceci est inutile, dit-elle avec un mélange d'ironie et de gravité.
— C'est qu'il peut entendre , répondit-il en regardant à la dérobée monsieur Lareynie, qui, sur le siège oii l'at-
CHARLES DE BERNARD
tachait une amoureuse faiblesse, semblait endurer les tortures du martyre de saint Laurent.
— D'abord , il est un peu sourd , reprit Ermanee en riant cette fois sans arrière-pensée, et puis vous savez peut-être parler bas?
Après s'èfre assuré que depuis le salon le vieu:c colonel ne pouvait plus le voir ni l'entendre, Hippolyte Uandeuil obéit à l'invitation que venait de lui adresser madame Dupastcl, et, prenant In parole d'une voix dont l'accent conlenu semblait aiguiser encore l'expression pénétrante:
— Madame, dit-il, le sujet dont je. veux vous entretenir est d'une nature si délicate que, pour m'cxprimer convenablement, j'aurais besoin de rcflécbir avant de parler. Malheureusement, le temps et le sang-(roid me manquent à la fois. Chaque minulc qui s'écoule peut amener des conséquences irréparables ; daignez donc excuser la brusquerie que je suis obligé de mettre dans une pareille confidence , et le désordre qu'une émotion profonde communiquera sans doute à mon langage.
A cet exorde empreint d'une véhémence qu'une femme devait facilement attribuer à la chaleur d'une passion près de se révéler, Ermanee répondit d'un air qui n'avait rien de décourageant :
— Si les minutes sont précieuses pour vous, 'je n'ai pas moi-même beaucoup do temps à pcidre. Je vous dispense donc de toute espèce de préambule. Expliquez-vous en deux mots.
— En deux mots, madame , s'écria le jeune homme : j'aime!
Malgré le goût du commandement qu'avait développé en elle l'aveugle soumission de son adorateur suranné, madame Dupastel fut embarrassée d'une obéissance si prompte et si complète. En entendant l'aveu qu'elle-même venait de provoquer, elle baissa la tête involontairement comme fait un soldat mal aguerri que vient d'effleurer une balle ; mais bientôt, domptant cotte faiblesse, elle releva les yeux, et fixa sur son interlocuteur un de ces regards veloutés (jui exercent sur les cœurs sans déliancc la puissance attractive de l'aimant.
— Votre explication est bien vague, mais c'est ma faute, dit-elle doucement ; peut-être aurais-je dû vous permettre trois mots au lieu de deux.
Trop préoccupé do ses propres sentimenspourse montrer oliscrvateur clairvoyant, Randeuil ne comprit pas l'intention traîtresse de ces paroles, et répondit naïvement :
— Je vous obéirai en trois mots comme en deux ; j'aime Abeille.
— Abeille , répéta la jeune femme qui tressaillit comme si elle eût sinfi sur sa joue le dard de l'iusecle dont le nom venait d'être deux fois prononcé. Qui appelez-vous Abeille?
— Mademoiselle Lnreynie, répondit Hippolyte; safdio, ajouta-t-il en désignant du regard la porte du salon où retentissait sur le tapis le piétinement impatient du vieillard amoureux. Maintenant, voyez s'il m'était possible de parler en sa présence , et si je n'avais pas raison d'insister pour obtenir de vous un moment d'entretien sans témoin.
En entendant cette explication claire et précise, madame Dupastel éprouva la sensation désagréable que cause à un enfant la chute fortuite du cliAleau do cartes sur lequel il se préparaît à souffler. Coiiuette sans reproche et sans peur, la jeune femme ne dédaignait point les ex[iériences propres h faire éclater en même temps la puissance de sa beauté et l'infiillibilité de sa vertu. Ce n'était donc pas sans une secrète complaisance qu'elle avait remarqué depuis quelques joius les efforts tentés pour se
rapprocher d'elle par l'élégant cavalier dont les manœuvres avaient causé au sigisbé sexagénaire une si cruelle insomnie. Elle attendait un aveu , prête à punir la présomption de son auteur ; mais en voyant la déclaration pour laquelle se préparait son ironie métamorphosée inopinément en une révélation dont la prude la plus austère eût dû reconnaître le caractère inoflonsif , elle se sentit blessée plus qu'elle ne ne l'eût été peut-être si son interlocuteur lui eût donné quelque sujet légitime de l'être. Décidée à rejeter du plus haut de son indifférence le rôle de femme aimée , elle conçut soudainement une anlipathic plus vive encore pour l'emploi de confidente. Toutefois, l'amour-propre imposa silence au dépit, et dicta cette réponse où perçait une sorte d'incrédulité :
— Mademoiselle Lareynie , dites-vous? Je ne rois \\ rien qui puisse déplaire à son père. Il n'est pas défendu d'aimer les enfans.
— l.'est un enfant de vingt-deux ans, madame, répondit Randeuil.
— Vingt-deux ans, répéta madame Dupastel, êtes-vous sûr de cela? Le colonel en parle toujours comme d'une petite pensionnaire.
— Comment voulez-vous que monsieur Lareynie, avec ses cheveux postiches, ses sourcils peints et ses prétentions à l'adolescence , avoue, surtout devant vous, madame, une fille qui serait mieux placée à la tête de sa maison que dans un pensionnat; pour accomplir sa métamorphose en jeune premier, n'est-il pas obligé de traiter Abeille comme un enfant ! Oh 1 je suis sûr qu'il la remettrait volontiers au berceau.
— Achevez votre roman , dit la jeune femme d'un air railleur. Je suis persuadée d'avance qu'indépendamment de l'intérêt qui s'attache toujours aux victimes du despotisme paternel, l'héroïne est un prodige d'esprit, de grâce et de beauté.
— Vous en jugerez bientôt, j'espère , ear c'est pour elle que je viens solliciter votre bienveillante protection.
— Slais expliquez-vous donc; ne voyez-vous pas que vous me faites mourir d'impatience avec vos phrases qui ne m'apprennent rien?
Randeuil interrogea du regard la porte du salon qui lui avait paru mouvoir ; voyant que rien ne bougeait, il reprit en baissant encore la voix :
— Ainsi que je vous l'ai dit, madame, monsieur Lareynie, pour se débarrasser d'une fille déjà majeure, et dont les succès pourraient contrarier ses prétentions personnelles, n'a rien imaginé de mieux que de la laisser dans une pension, à un iige où l'éducation des jeunes tilles est depuis longt(~mps terminée. Dans cette pension, située à Chaillot, se trouvait l'an dernier une de mes sœurs; c'est ce liasard qui m'a rapproché do mademoiselle Lareynie: lavoir et l'aimer fiyi'ut [lour moi une même chose. Sa beauté, l'ùme que je lisais dans ses yeux, l'esclavage auquel je la voyais condamnée , enfin une sorte de prédestination irrésistible, firent naître dans mon cœur un sentiment ardent et sérieux , dont malgré moi un incident aventureux semble en ce moment altérer la pureté. Mais d'abord je n'eus rien à me reprocher. Profondement épris, je me conduisis avec la loyauté d'un homme qui respecto son amour. Le jour même où les regards d'Abeille m'eurent a()pris qu'elle m'avait compris et pardonné, j'adressai à son père une demande en mariage dont le succès ne mo semblait pas douteux. C(> n'est pas une vaine présomption qui mo fait parler ainsi , madame ; même en jugeant d'api es les froids calculs du monde , j'étais un parti convenable. Ma fortune , ma posi'.ion , et j'ose le dire , mon caractère, méritaient quelque atlention. Un homme raisonnable eût accueilli ou du moins discuté ma demande, monsieur Lareynie la rejeta sans examen , sans ménagement; h peine me fus-je ex|iliquéque je me vis éoonduit do la manière la plus péremptoire. Au reste, un aulro n'eût pas été mieux traité que moi , et j'aurais eu tort do voir dans cet échec une humiliation pcrsoiinelli'. Monsieur Lareynie, qui trouve que la paternité vieillit, a pour
LE VIEILLARD AMOUREUX
le titre d'aïeul l'horreur la plus profonde ; à ses yeux un gendre est donc un ennemi. Les scnliinens qu'il vous a voués, madame, s'il faut en croire les bruits de salon, sont trop naturels et trop justifiés pour que personne puisse s'en étonner ; mais entre un second mariage, dont monsieur Lareynie nourrit sans doute l'espoir, et l'établissement de sa lllle, existe-t-il une incompatibilité absolue? Parce qu'un avenir heureux s'ouvre devant lui, a-t-il le droit de détruire celui do son enfant en la conilamnant à un célibat éternel ? Je no le crois pas, madame, et j'ose espérer que vous êtes de mon avis.
— Soyez en sûr, interrompit Ermance avec vivacité ; empêcher une jeune tille de se marier 1 c'est plus qu'une folie, c'est un crime, liais continuez.
— Le refus que je venais d'essuyer m'irrita sans me décourager. Je médis que contre l'injustice tout devenait légitime. Dès lors je me trouvai poussé vers ces voies romanesques dans lesquelles il est si facile d'entraîner l'inexpérience d'une jeune fille. Abeille m'aimait ; je n'épargnai rien pour exalter ce sentiment devenu ma seule espérance. Lettres , démarches hasardeuses , en un mot toutes les folies dont m'avait préservé jusqu'alors la gravité do mon amour, furent employées par moi sans remords. Insensiblement Abeille partagea l'esprit de révolte que m'inspirait l'égoïsme de son père ; je lui fis comprendre que sou âge lui olfrait un moyen hardi mais inl'ailliblo de la soustraire à un despotisme que la loi n'autorisait plus. Enliu , que vous dirai-je, madame , je la déterminai à une action extrême, désespérée...
— Vous l'avez enlevée ! s'écria madame Dupastel , impatiente d'arriver au dénoûment.
A l'explosion involontaire de ces paroles , monsieur Lareynie, ne se modérant plus, se précipita dans la salle à manger.
— Vous m'appelez, madame, s'écria-t-il à son tour d'une voix éclatante, et en se plaçant impétueusement entre les deux interlocuteurs.
Cette intervention intempestive rendit à la jeune femme son sang-froid habituel.
— Vous vous êtes trompé , colonel, répondit-elle d'une voix calme ; au risque d'abuser de votre eomplai.xii)co , je vous prie de vouloir bien rentrer pour uu moment au salon...
— Madame...
— Je vous en prie , répéta-t-cllc , avec un regard qui disait « Je le veux. »
— H me semble...
— Il me semble que vous devez m'obcir.
— Sans doute, mais pourtant...
— Là ou là, dit impérieusement madame Dupastel, en montrant successivement la porte du salon et celle de l'antichambre.
Monsieur Lareynie leva les yeux au plafond, et ses bras se raidirent le long de son corps par une crispation à laquelle prirent part ses mains convulsivement fermées. Il s'éloigna ensuite lentement, à la manière des lions blessés, et rentra dans le salou dont Lrmauce ferma la porte aussitôt.
— J'ai deviné, n'est-ce pas? dit-elle alors en se rapprochant vivement de Randeuil.
— Oui, madame, répondit Ilippolyte d'un air contrit, mais, do grâce , ne me condamnez pas sans m'entcndro.
— Un enlèvement I quelle terrible histoire ! et au lieu de commencer par là , vous perilez le temps en paroles inutiles. Mais voyons, achevez, au nom du ciel I
— Vous seule auriez pu prévenir un pareil dénoûment en exerçant en noire faveur cette puissance îi laquelle monsieur Lareynie no sait rien refuser. Mais connnent obtenir votre appui? à quel titre solliciter votre bienveillance? Inconnu do vous, je n'avais pas même le droit de me prési'uter à votre porto ; mes tenialivcs pour attirer votre attentionné pouvaient qu'être stériles ou mal iiilerprétées. J'essayai cepeudaut, mais saus succès. \ ous u'6-
liez jamais seule, et la personne qui vous accompagnait était celle-là même qu'il m'importait d'éviter. Aussi, désirant sans cesse de me rapprocher de vous , mais n'osant Jamais, ou manciuaut d'occasion, j'ai laissé perdre un temps précieux. Hier au soir encore , à l'Opéra , s'il m'avait été possible de vous parler, quelques mots de voire bouche eussent sufli pour prévenir l'événement de ce nialiu.
— C'est donc ce malin seulement... et vous voilà I Mais elle, alors, qu'est-ellc devenue?
— Depuis plusieurs jours tout était préparé pour notre départ. Ce matin. Abeille est parvenue à sortir du pensionnat; je l'attendais; une voiture était prête, et un moment après nous fuyions ensemble sur le chemin de Bruxelles. Elle pleurait, la pauvre enfant I et moi, à la vue do ses larmes, j'ai senti se dissiper peu à peu l'élourdissement fiévreux dans lequel je vivais depuis quelque temps. L'illusion a l'ait place à la réalité, et pour la première fois les consé()uenccs do ma démarche se sont présentées à moi sous leur véritable aspect. Un enlèvement, des sommations respectueuses, la désapprobation d'un père , sa malédiction peut-être , quels tristes préliminaires de mariage I... Jenesaisquelle voix secrète m'a dit alors qu'une union formée sous de tels auspices ne pourrait être heureuse. Mon père m'avait habitue au respect et à l'obéissance ; monsieur Lareynie n'avail-il pas aussi le droit d'exiger de sa fille ces deux senlimcns? et dans ce cas qu'étais-je donc moi-même? un lâche séducteur oa tout au moins un extravagant amoureux de roman. L'un de ces rôles m'eût fait pitié et l'autre horreur. Convaincu de mon tort avant qu'il fût irréparable, je n'avais qu'un parti à prendre ; je l'ai pris. Au lieu de poursuivre ma route , je suis revenu à Paris ; mais que faire maintenant? Si je ramène Abeille à sa pension, voudrat-on l'y recevoir? à quel litre d'ailleurs m'y présenter avec elle? La conduire autre part, chez moi "surtout, ne serait-ce pas m'exposer à la compromettre , à la perdre peut-être? Dans cette extrémité , j'ai pensé à vous, madame, à vous dont l'image m'a si souvent apparu propice, indulgente et secourable.A qui lourrais-jeconfiercelleque j'espère épouser, si ce n'est à vous qui avant peu sans doute aurez sur elle une autorité Ugilime ? Votre intervention seule peut réparer ma faute, prévenir tout malheur et réduire au silence les calomnies que je redoute. Dites-moi, je vous en supplie , qu'en plaçant en vous mon seul espoir, je n'ai pas trop présumé de votre bonté ; dites-moi que, dès cet instant, vous devenez la protectrice d'At»eille; ne le devez-vous pas, pmisque bientôt, etc'esllà mon plus vif désir, vous serez sa mère ?
A part ce dernier mot qui, signifiant belle-mère en réalité, manqua son effet, madame Dupastel tut touchée d'une conle^'Sion dont l'imprudeneo même semblait rendre hommage à la générosité do son cœur. En ce moment, le rôle de protectrice désintéressée lui parut plus neuf à remplir que celui de coquette triomphante; elle l'accepta donc sans hésitation ni arrière-pensée , mais ne chercha pas à déguiser un sentiment de motiuerio qu'adoucissait la bienveillance do son regard.
— Vous m'avez bien jugée, monsieur, répondit-elle, et je ne trahirai pas voire confiance: ainsi disposez de moi, quoique je sois fort inexpérimentée en matière d'cnlèvomenl et que mon Age ne me permette pas encore de savoir comment on doit agir à légard d'une fille de vingt-deux ans ; mais j'espère suppléer h mon ignorance par ma bonne volonté. Avant tout il laut que mademoiselle I areynie rentre dans sa pension ; où est-elle en ce moment î
— A deux pas d'ici, à l'angle do l'hôtel Grillon vers l'entrée des Champs-Elysées.
— Au milieu de la rue! vous aviez donc perdu la tête? — A peu près, madame. Après avoir congédié ma chaise
de poste, je n'ai rien imagine de mieux que de prendre une voiture de place : jo voulais d'abord amener Abeille ici ; mais jo u'ai pa:> ose risquer uuo poreillo Uctuarche avant
CHARLES DE BERNARD
de vous avoir prévenue, et je m'applaudis maintenant de ma prudence.
— Je le crois bien ; le colonel n'entend pas raillerie, et la scène aurait pu tourner au tragique. Vous dites une voiture de place à l'angle de la place Louis XV.
— Une ignoble citadine, hélas I peinte en brun, numéro
— Fort bien, dit Ermance d'un ton résolu ; le reste me regarde ; avant une heure la colombe fugitive sera en sûreté dans sa cage ; ensuite je vous gronderai comme vous le méritez, et nous tiendrons conseil sur ce qu'il conviendra de faire.
— Vous croyez que madame Dinois , la maîtresse de pension, ne fera aucune difficulté...
La jeune femme haussa légèrement les épaules.
— Je ne vous promets pas, dit elle, qu'on tuera le veau gras pour célébrer le retour de l'enfant prodigue; mais vous pouvez être sûr que celte vigilante madame Dinois ne s'avisera pas de fermer la porte qu'elle a si bien laissée euverte ce matin. L'intérêt de sa maison nous répond de sa dociliié et de son silence. Il n'y a pas un moment à perdre ; cette pauvre jeune fille doit souffrir le martyre dans ce fiacre oi^i vous l'avez .si judicieusement emprisonnée. Je cours la délivrer et mettre fin à cette sotte aventure. Pendant ce temps, restez ici et faites la cour à monsieur Lareynie ; songez que votre mariage dépend de lui; si vous vous conduisez raisonnablement dorénavant , je vous promets de no pas lui dire que vous le trouvez égoïste , despote , père dénaturé , et , ce qu'il vous pardonnerait moins que tout le reste , ci- devant jeune homme !
A ces mots elle se rapprocha de la porte du salon, et l'ouvrit si brusquement que monsieur Lareynie, qui en ce moment s'abandonnait à une curiosité sans vergogne, privilège de laquais à l'usage des jaloux, eut h peine le temps de lâcher la portière qu'il avait soulevée pour coller son oreille contre la serrure. Sans jeter les yeux sur le vieillard qui avait rousri comme un enfant à l'idée de se voir pris en flagrant délit, madame Dupastel traversa le salon, entra dans sa chambre à coucher, mit un chapeau et une pelisse, se regarda une demi-minute dans la glace, se trouva jolie , n'en fut que mieux disposée à accomplir la bonne action qu'elle méditait , et sortit par une porte de service, laissant ainsi les deux hommes maîtres du logis.
Randeuil était resté dans la salle à manger, où il attendait le retour de sa jeune protectrice ; de son cAté, remis de l'émotion qu'il venait d'éprouver, le colonel avait repris sa place devant la cheminée du salon; les sourcils froncés, le menton dans la cravate, les bras entrelacés sur la poitrine, il sifflait entre les dents un terrible pas de charge de la garde impériale, au bruit duquel il avait passé plus d'une fois sur le corps des Autrichiens et des Russes. Ils demeurèrent quehjue temps ainsi, s'entre-regardant parfois à la dérobée, et semblables à deux armées en présence qui s'observent mutuellement sans que ni l'une ni l'autre se décide h entamer le combat; à la fin, après avoir interrogé h plusieurs reprises la pendule, monsieiir Lareynie , emporté par l'impatience et la mauvaise humeur, tira le cordon de la sonnette avec la violence désespérée qui accompagne d'ordinaire les coups d'Ktat. A ce bruit, la lemme de chambre accourut et laissa voir sur sa figure l'ctonnemcnt que lui causait un pareil acte d'autorité.
^ Il pourrait bien attendre qu'il fût marié pour casser nos sonnettes, se dit-rlle en regardant sournoiscuient le vieillard, car au défaut de la jalousie il joignait celui do l'avarice, tort que l'antichambre ne pardonne pas.
— îladame , à ce qu'il paraît , est fort occupée dans sa chambre, dit-il d'un air sec.
— Madame est sortie depuis plus d'une demi-heure, répondit la soubrette sur le même ton.
— Sortie ! s'écria le colonel.
— Sortie I répéta comme un écho Hippolyte Randeuil.
— Sortie, reprit-elle en les regardant tour à tour ; estce que ces messieurs ne le savaient pas?
— C'est bien... puisque votre maîtresse est sortie... sortez, cria monsieur Lareynie d'une voix que la colère fit sauter soudainement d'un registre à l'autre.
— Qu'a-t-il donc , ce vieux singe vert, pour piailler do la sorte? marmotta la femme de chambre, qui, en obéissant malgré elle, ne put s'empêcher de jeter sur Hippolyte un coup d'ceil rendu plus bienveillant encore par la comparaison. Au moins si c'était ce joli garçon qui épousât madame, dit-elle tout bas en refermant la porte.
Resté seul avec son rival imaginaire , monsieur Lareynie le toisa un instant d'un regard sombre et dédaigneux.
— Monsieur, lui dit-il ensuite avec un calme afTecfé, jusqu'à présent les égards dus à une femme m'ont imposé le silence ; nous voici seuls enfin , et nous pouvons nous expliquer librement. Ma déclaration sera très explicite, et j'attends de vous une franchise égale à la mienne. Les sentimens que j'ai voués ?i madame Dupastel ne peuvent être ignorés de vous, puisque le bruit du mariage auquel j'aspire s'est déjà répandu dans le monde où nous vivons tons trois. En un mot, vous savez que j'ai le désir et l'espoir d'épouser bientôt madame Dupastel. Vous le savez, n'est-ce pas? répondez-moi sans phrases, je vous prie, par oui ou par non.
— J'ai entendu parler en effet de ce projet de mariage, répondit Randeuil avec la réserve d'un homme qui se sent entraîné sans savoir où l'on veut le conduire.
— Il y a plus qu'un projet , monsieur, il y a une promesse formelle ; il y a un engagement sacré qui me donne un droit légitime dont j'userai envers vous comme je le ferais envers tout autre. Dès à présent, monsieur, je me regarde ici comme chez moi ; je me permettrai donc de vous demander compte de votre visite comme si nous étions en réalité dans ma maison.
— Monsieur, dit le jeune homme d'un ton conciliant, un autre à ma place discuterait peut-être le droit dont vous vous prévalez, et qui à bien des yeux pourrait no point paraître incontestable ; pour moi je ne refuse point de le reconnaître et d'agir en conséquence. Je vous déclare donc sur mon honneur que ma présence ici n'a rien dont votre attachement pour madame Dupastel puisse s'alarmer.
— Alors, reprit le colonel , aucune raison ne doit vous empêcher de m'en expliquer le motif, et c'est là co que j'attends de vous.
Cette injonction impérieusement articulée exigeait uno réponse imméiliate et précise. Hippolyte essaya pourtant do l'éluder en sortant par une manœuvre habile du terrain dangereux où il se sentait serré de trop près.
— Je n'ai en eflVt aucune raison pour no pas vous satisfaire, répondit-il; mais le sens que vous paraissez attacher à une visite fort innocente , rend , je crois , indispensable l'intervention de madame Dupastel. Du moment que son nom se trouve mêlé à cette discussion , la continuer hors de sa présence serait un procédé injurieux, et sans doute aussi loin de votre pensée que do la mienne. Permettez donc que ce soit elle-même qui se charge do l'explicalion d'une démarche mal interprétée par vous, je lo répèle. Mais, en attendant, il me sera facile do vous donner une preuve irrécusable de la pureté des intentions qui m'ont conduit ici. Il y a quelque temps, monsieur, j'eus l'honneur de vous adress(>r une demande dont lo succès eût comblé mes vnnix les plus ardens ; l'accueil oéfavorable que j'ai reçu a brisé mon cnenr sans y éteindre entièrement l'espérance. Depuis cette époque mes sentimens no sont pas changés ; mais si les vôtres pou-
LE VIEILLARD AMOUREUX
valent l'être, vous me verriez à vos pieds le plus heureux des hommes. Que puis-je vous dire do plus, monsieur? solliciter do nouveau, et avec les prières les plus instantes, la main de mademoiselle Lareynie, n'est-ce pas vous prouver sans réplique que vous n'avez rien à redouter de moi; que mon cœur, tout plein de l'image de votre fille, ne peut nourrir un sentiment dont vous deviez prendre ombrage.
Le vieillard fit entendre un ricanement aussitôt étouffé par la colère.
— C'est là que je vous attendais! s'écria-t-il ; j'étais sûr de voir arriver à la fin de votre période le nom de ma fille, qui n'a rien à faire dans cette discussion. Pensezvous que je sois dupe de toutes ces protestations sentimentales, de toutes ces phrases qu'on trouve tout écrites dans les romans? En vérité ! vous feriez à mademoiselle Lareynie l'honneur de l'épouser?
— Les termes dont je me suis servi...
— Oh ! je vous en crois sur parole. Ma fille est jolie, ma fille sera riche, ma fille est bien élevée, car, j'ose le dire, je n'ai rien négligé pour son éducation ; je comprends donc qu'un pareil mariage vous paraisse assez convenable ; il reste à savoir s'il me convient, à moi ; or, je croyais ne vous avoir laissé aucun doute à ce sujet, et vous devriez comprendre à votre tour que mes récentes observations n'ont pas dû me disposer à changer d'avis.
— Mais si vos observations vous ont trompé ! Monsieur Lareynie releva de chaque côté de son maigre
visage les pointes d'un col sous lesquelles disparurent un instant les coins de sa bouche dilatée par un dédaigneux sourire.
— J'ai la prétention de me tromper rarement, dit-il ensuite. D'ailleurs, il n'est pas besoin d'une intelligence supérieure pour deviner vos projets, car ils sont transparens jusqu'à la naïveté. D'une part, vous deviendrez volontiers mon gendre parce que ma lille est un assez bon parti ; de l'autre, vous désireriez fort de plaire à madame Dupastel, car la conjuète d'une femme aussi distinguée vous ferait honneur dans le monde : c'est un double jeu assez à la mode aujourd'hui, et dans lequel l'intérêt et la vanité marchent de front sans se nuire l'un à l'autre. Quant au cœur, s'il est permis de prononcer ce mot . . .
— Mais, monsieur, s'écria Randeuil avec chaleur, un pareil calcul, s'il était possible, serait la chose la plus méprisable.
— C'est mon avis, monsieur, répondit le vieillard en regardant fixement l'interrupteur : oui, un pareil calcul est la chose l \ plus méprisable, mais en mémo temps la plus ordinaire. Tous les jours on épouse une femme et l'on en aime une autre, et tel est votre dessein ; du moins vous m'avez donné le droit de le croire. Mais vous n'espérez pas, je pense , que je vous servirai de second , que je prêterai les mains à une œuvre de cette nature. Moi vous donner ma fillel Ma fille! répéta monsieur Lareynie en élevant le ton et s'échauffanl de plus en plus au bruit de ses paroles. Vous confier lo sort , l'avenir, le bonheur, la vie de mon enfant, de mon unique enfant ! Vous introduire moi-môme dans ma maison, dans ma famille, après ce qui s'est passé hier encore, après ce que j'ai vu, après ce que je sais; lorsi|ue cent personnes aussi bien que moi ont pu, ont dû remarquer l'affectation (juc vous mettez à poursuivre en tous lieux, dans les salons, au théâtre, à la promenade, la femme que je veux épouser. Mais vous me prenez pour un fou, monsieur ! mais vous me prenez pour un aveugle, monsieur ! Mais vous croyez donc que je n'ai ni sang dans les veines ni sentiment dans l'âniel Mais vous m'insultez! s'écria enfin le vieux colonel en faisant tonner sa voix comme s'il eût commandé lo pas de charge à son ancien régiment.
— Vieillard stupide et endiablé, se dit Ilippolylo en renehérisscint sur la politesse d'ilernani; sans mon amour pour Abeille, quel plaisir j'éprouverais à te donner raison et à justifier ta jalousie 1
— Concluons , reprit monsieur Laroynio d'un Ion qui,
LE SIECLE. — • XV
par sa gravité calme mais sardonique, contrastait avec l'emportement auquel il venait de s'abandonner. Notre discussion repose sur deux points dont chacun appelleune solution prompte et décisive. Quant au premier, qui regarde ma fille, pour la seconde et dernière fois je vous refuse sa main, et je vous déclare que que je n'aurai jamais l'honneur d'être votre beau-père. Mes paroles sont-elles claires et me lais-je suffisamment comprendre?
Au lieu de répondre, Randeuil inclina la tôle en serrant les dents ; et tel fut son dépit qu'il éprouva un remords poignant de sa belle conduite du matin.
— Oh I que ne suis-je encore sur la route de Belgique, pensa-t-il, le vieux grognard serait bien obligé de changer de gamme.
Le colonel se redressa , comme si , pour donner plus d'autorité à ses paroles , il eût voulu développer dans toute sa majesté sa taille maigr ■ qu'il croyait élancée.
— Passons au second point, dit-il ; c'est le seul qui ail de la réalité ; car, après mon précédent refus, votre persévérance matrimoniale ne saurait être qu'une plaisante rie que vous me permettrez de trouver d'un goût peu choisi. Veuillez m'écouter attentivement. En désirant d'épouser madame Dupastel , je ne me suis dissimulé aucun des ennuis que peut m'attircr celte union. Dans la société, la posilion d'un mari de mon âge est une lutte de tous les les inslans;je m'attends à cette lutte, décidé à triompher ou à mourir. Oui, monsieur, à mourir, répéta gravement le vieillard en éteignant sous le poids d'un regard rajeuni par la passion le sourire qui venait d'effleurer les lèvres d'Ilippolyte. Mon langage peut vous paraître étrange, mais, qu'il blesse ou non l'usage, je vous le jure, je saurai y faire honneur ! Lorsque madame Dupastel portera mon nom, plus d'un homme essayera sans doute de jouer près d'elle le rôle que vous avez entrepris vous-m-^me ; chacun de ces hommes deviendra aussitôt pour moi un ennemi mortel et sera traité comme tel , c'est-à-dire que je le tuerai ou qu'il aura ma vie avant d'avoir mon honneur.
Malgré sa mauvaise humeur, Randeuil ne put s'empêcher d'admirer l'expression énergique qui vint pour un instant ranimer les traits flétris de son interlocuteur. Sous le vieillard ridiculisé par l'amour perçait en ce moment le fier vétéran de la grande armée.
— Tout me dit que le combat commencera même avant mon mariage , continua monsieur Lareynie avec une résignation qui eût fait honneur à un Turc fataliste. C'est vous, monsipur, qui le premier m'avez jeté le gant; autant vous qu'un autre. J'accepte donc votre défi ; je me déclare ofi'ensô par la conduite que vous affectez depuis quelque temps", et je vous en demande raison, à moins que, sur voire honneur, vous no me juriez d'en changer à l'instant et pour toujours.
A cotte provocation imprévue , l'amant d'Abeille resta la bouche et les yeux béans.
— Eh quoi ! monsieur, c'est un duel que vous me proposez? dit-il enlin sans chercher à dissimuler sa sur- [irise.
— Oui, monsieur, c'est un duel que je vous propose, répondit le vieillard d'un air froid.
— Et vous pensez que je consentirai à me battre avec vous ?
— Je n'ai aucune raison pour douter de votre courage.
— Mais vous doutez du moins du respect que doit ni'ii;spirer votre ilgo?
— Jlon âge ne regarde que moi, repartit monsieur Lareynie d'un ton sec, cl, puis(iu'il me plaît de l'oublier, il y a de l'impertinence à s'en souvenir.
— Mais, monsieur, si vous ne vous voyez pas. je vous vois, moi, dit Randeuil à qui se communiquait, en dépi do ses efforts, l'irritation de son adversaire. Jamais je ne me soumettrai au ridicule que me donnerait un duel avec un homme qui, s'il refuse de devenir mou beau-père, pourrait du moins être mon grand-père.
— Vous vous soumettrez alors à être soufDeté on plein
CHARLES DE BERNARD
foyer d'Opéra ? s'écria le colonel, blessé au plus vif de son amour-propre.
Hippolyle pirouetta sur le talon en haussant les épaules, et s'assit brusquement sur un fauteuil à l'extrémité du salon.
— Quelles sont vos armes ? demanda monsieur Lareynie après un instant de silence.
— Des béquilles ! s'écria Randeuil , exaspéré de cette persécution.
— Prenez garde que je ne vous en fasse porter, reprit le vétéran avec l'aplomb menaçant d'un homme sûr de son coup. Je me suis foulé le bras droit à la chasse, il y a quelque temps , continua-t-il en colorant d'un vernis poétique une atteinte de rhumatisme dont aucune considération humaine ne l'eût fait convenir ; j'aurais quelque peine à me servir de l'épée ; ainsi , à moins que vous n'ayez des objections à faire contre le pistolet...
— Mais, monsieur, vous ne voulez donc pas comprendre que je refuse de me battre avec vous, répondit le jeune homme en se levant avec impatience ; que puis-je vous dire pour dissiper vos soupçons et obtenir la paix? Vous me parliez tout à l'heure d'un engagement à prendre, d'un serment à prononcer ; parlez, je suis prêt à faire tout ce que vous désirerez.
— Il faut me jurer que vous n'aimez pas madame Dupastel, répondit le jaloux en dardant sur son interlocuteur un regard perçant.
— Je vous jure que je ne l'aime pas , ni ne l'ai jamais aimée, ni ne l'aimerai jamais. Que vous faut-il de plus?
— Que vous ne cherchiez plus à la revoir, à lui parler, en un mot à vous rapprocher d'elle.
— Puisque je vous donne ma parole d'honneur que je ne l'aime pas, dit Randeuil, en éludant celte fois une réponse directe.
Malgré sa jalousie, le vieillard se sentit à demi convaincu par ce serment réitéré sans hésitation.
— Une parole d'honneur est une chose grave, dit-il, et, à moins de preuves évidentes , je ne puis refuser de croire à la vôtre ; j'aime mieux admettre que je me suis trompé. Je prends donc acte do votre promesse en rétractant ce que mes paroles ont pu avoir de provoquant. Votre conduite ultérieure réglera la mienne.
— Ah I monsieur, quel sens dois-jo donner à cette phrase? s'écria le jeune homme avec chaleur. Puis-je l'interpréter en ma faveur? Me permettez-vous d'espérer qu'à force d'instances, de soumission, je parviendrai enfin à obtenir...
— La main de ma fille? dit monsieur Lareynie en lui coupant la parole; quant à cela, mon cher monsieur, je dois vous avouer que , si vous êtes un peu opiniâtre dans vos proji^ls, je ne le suis pas moins dans mes décisions. Je vous ai déjà dit non deux fois, évitez-moi le désagrément de le répéter une troisième. D'ailleurs, après ce qui vient de se passer, vous devez com|)rcndre que moins que jamais vous pouvez être mon gendre.
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit ; madame Dupastel , soigneusement enveloppée dans sa pelisse , et les joues colorées par le froid, entra d'un pas léger ; elle s'approclia aussitôt de la cheminée avec une grâce fiileuse, séparant ainsi les deux hommes empressés de lui faire place ; puis , par uw. suite de mouvemcns d'une rapidité extrême et d'une finesse indicible, elle contempla dans la glace SOS cheveux blonds un peu déliouclos pur le grand air, les roula machinalement dans ses doigts, sourit d'un air amical h monsieur Lareynie, à qui elle remit le chapeau qu'elle venait d'ôter, et à l'abri de la passe do velours qu'elle tint un instant à la hauteur de son visage, jeta sur Ilippolyte un regard vif comme un éclair, qui disait h^ plus expressivementdu monde: « Tout va bien. »
Un moment après , le sigisbé, (jui se trouvait en plein exercice de ses fonctions, fut chargé de la pelisse comme il venait de l'être du chapeau ; il les porta tous deux sur un divan placé en face des fenêtres , et les y (lé[iosa avec le soin respectueux d'un dévot qui touche une reli-
que. Pendant ce temps , Ermance, saisissant l'occasion qu'elle avait fait naître, se pehcha pour tirer le cordon do la sonnette, et dit à Randeuil, tout bas et fort vite :
— Demain, ici, à deux heures; et maintenant partez.
Par un instinct naturel à la jalousie , le vieillard se retourna brusquement , quoiqu'il n'eût rien entendu. Madame Dupastel était déjà assise sur la causeuse, à l'angle de la cheminée, et tisonnait le feu que venait arranger la femme de chambre. Hippolyte, debout , le chapeau à la main , gardait le maintien de l'homme qui se dispose à prendre congé. Malgré le calme aflecté de ces deux altitudes, monsieur Lareynie éprouva une de ces vagues inquiétudes qui ne cherchent qu'un prétexte pour se changer en tourment véritable.
— Vous êtes sortie à pied , madame 7 demanda-t-il en regardant d'un air défiant quelques imperceptibles éclaboussures qui mouchetaient le bas de la robe de la jeune femme.
— Oh I j'ai fait une véritable campagne , répondit-elle en riant ; je suis sûre que vos vieux grenadiers n'allaient pas d'un meilleur pas ; et puis j'ai gagné une chose à sortir à pied, c'est de voir les affiches de théâtre et d'apprendre qu'on joue Otello en place de la Norma qu'annonçait mon journal. Cela a changé tout à fait mes projets pour ce soir. Bellini est bien à la mode , mais je suis fidèle à mon culte pour le maître ; il faut absolument que je décide ma tante à venir aux Italiens : nous accompagnerezvous?
La conversation , adroitement placée sur le terrain des banalités, continua de la sorte pendant quelques minutes, au bout desquelles Randeuil, obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, prit respectueusement congé de la maîtresse de la maison , et sortit après avoir échangé avec celui qui refusait d'être son beau-père un froid salut où perçait la rancune.
— Maintenant que nous sommes seuls enfin, dit aussitôt monsieur Lareynie d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, daignerez-vous m'apprendre, madame, ce que ce jeune homme est venu faire ici ?
— Ne vous l'a-t-il pas dit? demanda madame Dupastel en jouant un étonnement moqiieur. De quoi donc avezvous parlé pendant plus de deux heures que vous avez passées en tête à tête.
— Madame, reprit le jaloux qui fronça tes sourcils, entre hommes certaines explications n'ont jamais lieu dans un salon.
— Colonel, vous savez que je suis très peu brave ; si vous tirez votre grand sabre de la garde impériale, je vous préviens que je me sauve.
La jeune femme se leva , traversa le salon en vocalisant une roulade , et ouvrit le piano.
— Ainsi vous me refusez un mot qui me rendrait le repos, un seul mot, dit le vieillard, qui avait suivi ce mouvement comme s'il eût été mené en laisse, et dont la vois était devenue soudainement suppliante.
Ermance regarda l'antique visage qui se penchait vers elle, avec un mélange de bonté et d'ironie, do commisération et d'impatience.
— Eh bien 1 oui; nous causerons de tout cela , dit-cllo enfin d'une voix dont l'inflexion était presque caressante, et comme si elle eût parlé à un enfant. Vous saurez tout; mais il faut d'abord redevenir aimable, confiant, obéissant, et, par-dessus toutes choses , n'être pas jaloux , et même me demander pardon de l'avoir été.
En disant cela, madame Dupastel s'était assise sur le tabouret, devant lo piano. Vaincu par un regard plein de coquetterie qui ne fuyait pas le sien, et par la douce voix qui vibrait à ses oreilles, le colonel se mit à genoux sans calculer le danger qu'il courait d'y rosier, en raison du manque d'élasticité d'un jarret plus que sexagénaire.
— C'est bien, je vous pardonno, dit avec onipressemont la jeune femme en retirant la main que son vieil ailorateur essayait de porter à S(\s lèvres.
Pour mettre lin à une sicue qui loui'nait tondrcmeat au
LE VIEILLARD AMOUREUX
ridicule, elle so leva, sans s'inquiéter de la position un peu critique où elle laissait le vieillard.
— Il est près de cinq heures , dit-elle en regardant la pendule ; il faut que je m'habille , car jo dîne chez ma tante. Si vous vouliez être un homme charmant, vous viendriez nous promlre chez elle pour aller aux Italiens.
— A sept heures et demie je serai à sa porto, répondit le colonel qui avait réussi à se remettre sur pied.
— A ce soir donc, dit Ermance ; jusque-là je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde , et jo rentre dans mes petits appartemcns.
Souriant alors avec une grâce enfantine , elle fit au vieillard une solennelle révérence digne de l'ancienne cour, se glissa lestement sous le rideau de tapisserie qui masquait la porte de la chambre à coucher, et disparut aussitôt.
Monsieur Lareynio resta un instant au milieu du salon, immobile comme si ses pieds so fussent incrustés dans le tapis. A la fin, par une sorte d'élan frénétique , il se précipita vers lo divan, saisit d'une main agitée le chapeau ainsi que la polisse qu'il y avait placés, et déposant alternativement sur le velours de l'un et la soie de l'autre une demi-douzaine de baisers :
— Adorable ! adorable 1 s'écria-t-il d'une vôiï altérée par l'émotion autant que par l'âge , et après un dernier regard jeté sur le rideau du sanctuaire où s'était retirée sa divinité, il so décida enfin à sortir de l'appartement en répétant encore tout haut : — Adorable I
Le lendemain, à deux heures, Hippolyte Randeuil se présenta chez madame Dupastel, qu'il trouva seule, un livre à la main, et négligemment assise à l'angle de la cheminée ; après s'être incliné devant elle, il ne put s'empêcher de ji'ter autour du salon un regard dans lq»]uel perçait une inquiétude qui n'échappa point à l'œil perçant de la jeune femme.
— Rassurez-vous, dit-elle avec un demi-sourire, il n'est pas là.
— Vous m'avez deviné, madame, répondit Hippolyte en s'asseyant sur le fauteuil que lui désignait un geste gi'acieux ; jo no vous cacherai pas que uioiisieur Larcynie me fait maintenant une peur horrible ; je tremblais de le rencontrer encore ici.
— Croyez-vous donc que je lui permette do venir tous les jours? Le vendredi, par exemple, etc'csl aujourd'hui, je me mets en retraite et ne reçois personne ; jo n'ai fiiit une exception en votre faveur qu'on raison do la gravité des circonstances : d'ailleurs, nous serons plus silrs de n'être pas déranges. Voyons ; il faut quo je vous rende compte de ma mission. D'abord, jo dois vous dire que la dame, ou plutôt la demoiselle de vos pensées, est une fort belle personne ; des yeux superbes, dos traits réguliers, uno coupe de figure irréprochable; peu de vivacité pcutêtro dans la physionomie, mais l'ensemble fort bien, extrêmement bien. Jo reconnais quo vous êtes un homme de goût, et je comprerids quo pour de si beaux yeux on puisse faire des folies. Je ne vous parlerai pas de la frayeur do mademoiselle Abeillo ; elle vous attendait et, eu me voyant arriver à votre place, jo suissilre qu'elle m'a trouvé aussi laide quo je la trouvais jolie moi-même. Enfin, je suis parvenue à la rassurer et à lui faire comprendre que, son voyage sentimental étant achevé, il lui fallait au plus vite rentrer à sa pension. Pour abréger, jo l'ai conduite à Chaillot, où tout s'est passé comme jo l'avais provu. Madame Dinois sera trop heureuse de so taire ; de co côté, l'affaire est donc terminée ; voyons maintenant ce que vous avez fait du vôtre. Hier, jo n'ai pas oso interroger nioiisieur Lareynie ; mais vous, dites-moi , où en ôtes-rous avec lui t en avoz-vous obtenu quelque chose ?
— J'ai obtenu, madame, que provisoirement il ne me coupât point la gorge en votre honneur, ce dont il paraissait avoir une ardente envie. Quant à mon mariage, moins quo jamais il veut en entendre parler, et vous voyez devant vous un homme refusé pour la seconde, je me trompe, pour la troisième fois.
— Vous couper la gorge I s'écria madame Dupastel ; je le reconnais bien là. Ne s'est il pas mis en tête les idées les plus extraordinaires à voire sujet? Sans doute vous n'avez rien épargné pour le détromper?
— Assurément, madame ; mais comment faire entendre raison à la jalousie ?
— Vous lui avez bien dit, j'espère, continua-t-elle avec une insistance railleuse, que vous ne pensiez pas à moi; que jamais vous n'aviez eu la moindre idée de m'aimer ou de me plaire?
Uandeuil se soumit à ce persiQage par un sourire plein de finesse.
— Hélas 1 j'ai eu l'indignité de lui dire tout cela, répondit-il ; et je crois maintenant que c'est ce blasphème qui m'a porté malheur. Cette nuit (car j'espère que vous m'estimez assez pour penser que je n'ai pas fermé l'reil), cette nuit donc, en me rappelant ce qui s'est passé hier, j'ai reconnu que je m'étais conduit comme un enfant.
— Comment cela ?
— Oui, si ma position se trouve empirée aujourd'hui, je ne dois accuser que mol qui, au lieu de serrer mon jsu, l'ai niaisement abattu devant monsieur Lareynie. Je lis dans vos yeux que vous me comprenez...
— Peut-être, dit en riant madame Dupastel, mais parlez comme s'il n'en était rien.
— Vous savez comme moi, madame, dit Hippolyte, qu'on ne gouverne les hommes que par leurs passions ; or Lareynie n'en a qu'une seule, l'attachement que vous lui avez inspiré. Devant celte afîection absorbante et suprême, tous les autres scntimens se sont successivement éteints en lui, et le reste du monde, sa fille comprise, lui est parfaitement inditlerent. Cela démontré, que devais-jo faire pour réussir ? m'adresser à ce sentiment irritable, toucher cette corde vibrante, en un mot diriger mon attaque vers le seul point vulnérable. Lui-même, par sa chimérique jalousie, me montrait le défaut de la cuirasse; je n'avais qu'à y frapper. Redouté de monsieur Lareynie comme un rival naissant, tôt ou lard il eût été le premier à m'offrir sa fille afin de se débarasscr de moi.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr, madame ; il doit être imposs'hle de vous aimer modérément, et certes entre la crainte de vous perdre et le désagrément de m'avoir pour gendre, je ne Ofois pas qu'un seul liomme au monde puisse hésiter ; la jalousfe de monsieur Lareynie s'offrait donc à moi com.me une véritable planche de salut. Mais, au lieu lie la saisir et de m'y cramponner, je l'ai repoussée sottement avec une obstination slupide dont je ne me rends plus compte aujourd'hui : en vérité il est des jours où l'inlelligonce descend au-dessous de l'instinct. Qu'est-il arrivé? C'est que, no me craignant plus, monsieur Lareynie ne s'est cru obligé à aucun ménagement, et c'est ainsi que je mo suis fait éconduire par ma faute...
— Irréparable, dit Ermance avec un sérieux afTecté.
Randeuil hésita un instant ; mais, apercevant un imperceptible sourire qui jouait sur les lèvres de la jeune femme, comme un souille léger fait frissonner les feuilles d'une églantine. il reprit avec une douceur insinuante:
— Irréparable ! madame. Ce mot a-l-il un sens, prononcé par celle qui pourrait encore si facilement tout réparer?
— Ah I mon Dieu ! de quoi me menace cette phrase entortillée? dit la jeune femme on jouint la frayeur; hier vous m'avez fait courir jusiiu'à Chaillot pour le service de votre amour; où prétendez-vous m'envoyer aujourd'huiî je vous déclare, d'abord, que jo ne quitte pas le coin de mon feu ; j'aime mieux donner ma démission de l'emploi do uroteclrice.
CHARLES DE EtRNARD.
— Je ne l'accepte pas, madame, cette démission, reprit Hippolyte : que deviendrai-je si vous m'abandonnez? De grâce, ne me refusez pas la continuation de votre bienveillance ; ce que je vous demande vous coûterait si peu!
— Mais, enûn, de quoi s'agit-il?
— De me permettre de rattacher le fil qu'hier j'ai si follement brisé ; de m'autoriser à justifier désormais par ma conduite apparente la jalousie dont monsieur Lareynie m'a si gratuitement honoré.
— Fort bien, interrompit madame Dupastel en partant d'un éclat de rire. Voilà une belle idée, et qui, de voire part, ne me surprend pas ; je suis étonnée que vous n'écriviez pas pour le théâtre, car vous avez un goût décidé pour les imbroglios dramatiques; hier un enlèvement, aujourd'hui une mystification. Et quel rôle m'y donnerezvous ? j'espère bien que vous ne comptez pas faire de moi un personnage muet.
— Je ne changerai rien au rôle dont vous avez l'habitude, repartit Randeuil en se prêtant de bonne grâce à la gaî'.é de son interlocutrice.
— En vérité ; je suis donc comédienne sans le savoir I Mais ce rôle, enfin, quel est-il?
— Celui d'une femme qui plaît à tous ceux qui la voient, et qui, par conséquent, ne saurait empêcher personne de devenir amoureux d'elle.
Madame Dupastel s'accouda sur le dossier de la causeuse, et emprisonnant d'une main mignonne la fossette de son menton, fixa sur l'amant d'Abeille deux yeux noirs dont un teint de blonde faisait encore ressortir l'éclat. .
— J'aime mieux rire que me fâcher, dit-elle après un instant de cette fascination où il entrait peut-être autant de coquetterie que de sévérité ; et puis je vous avouerai naïvement que les choses extravagantes ne m'ont jamais trop déplu. Enfin, il s'agit d'un mariage : aux yeux d'une femme, c'est une considération sans réplique ; voulant la fin, il faut bien accepter les moyens lorsqu'on ne peut les choisir.
— Cela est incontestable, répondit Randeuil avec la vivacité qu'inspire le succès ; ainsi vous consentez...
— A ce que vous m'aimiez pour rire ! et pourquoi pas? une autre femme trouverait peut-être la proposition assez impertinente ; pour moi, en fait de passion, je préfc«e la parodie au drame ; ainsi donc, si cela peut vous être utile, mourez d'amour pour moi ; je vous le permets.
— Ohl vous êtes un ange! s'écria le jeune homme, qui se pencha vers elle avec un entraînement involontaire.
— Vous n'avez pas mal dit cela, interrompit Ermance en l'éloignant du geste ; mais nous ne sommes pas en scènf; ainsi parlons sérieusement. Les plus courtes foli»s sont, dit-on, les meilleures ; vous me permettez donc de fixer un terme à celle que vous allez feindre ; si vous êtes habile, ce que je crois, une semaine doit vous suffire.
— Eh, madame! que puis-je faire pendant un temps si court? ne soyez pas généreuse à demi ; il me semble qu'un mois...
— Un mois! y songez-vous? dit-elle en riant; vous voulez donc la mort de ce pauvre colonel. Je me ferais conscience de le tourmenter au delii de ce qui est strictement nécessaire. Je vous accorde quinze jours, pas un déplus.
— C'est bien peu ! mais je suis trop heureux en ce moment pour ne pas me soumettre à vos volontés.
— A condition que je fasse les vôtres, n'est-ce pas?
— Vous savez qu'un bienfait engage celui qui l'accorde comme celui qui le reçoit. Aussi ma reconnaissance...
— Vous me remercierez au dénoûment. Voilà donc une chose convenu ; pendant quinze jours carie blanche pour inquiéter le colonel, à l'exception toutefois des enlèvemens, pour lesquels je ne partage pas la voc^ition de mademoiselle sa fille ; passé ce temps, si vous n'avez pas réussi, vous voudrez bien me permettre de me retirer de la partie.
Hippolyte cacha sous une démonstration de gratitude le dépit que lui causa lo trait décoché couire Abeille.
— La coquette ! se dit-il irrespectueusement ; ce n'est point par bonté qu'elle me rend service, c'est pour avoir le plaisir de désoler ce vieux Céladon, qu'elle déteste au fond de l'âme, j'en suis sûr. Elle a dansses yeux, qui sont fort beaux d'ailleurs, quelque chose de moqueur, ou plutôt de méchant, surtout lorsqu'elle parle d'Abeille. Il y a déjà de la belle-mère dans ce regard-là. Bah ! que m'importe, pourvu qu'elle aide à mon mariage.
Madame Dupastel regardait à la dérobée le jeune homme muet depuis un instant. Par une sorte d'intuition, privilège des intelligences d'élite, elle devina en partie la réflexion ironique dont elle était l'objet ; cette découverte attira sur sa physionomie un sourire dont la mélancolie possédait la séduction qui s'attache toujours aux attraits inaccoutumés,
— Voulez-vous être franc ? dit-elle d'une voix pénétrante ; tout à l'heure vous m'appeliez ange, mais maintenant vous êtes déjà disposé à me donner un tout autre nom, et cela pour un mot qui m'est échappé par étourderie ; car je n'avais aucune intention de vous blesser ni d'oft'enser votre idole. Je suis sûre encore qu'en me parlant de ma bonté vous me trouvez méchante au fond du cœur, et que vous attribuez à un caprice, qui serait presque une cruauté, ma conduite à l'égard de monsieur Lareynie. Ne m'interrompez pas, continua-t-elle avec un accent sérieux qui n'altérait en rien l'expression aimable de son visage. Vous êtes jeune, et je vous connais depuis un jour seulement ; pour que j'aie consenti au bizarre traité que nous venons de conclure, il faut donc qu'au premier aspect vou.s m'ayez inspiré de l'estime, et c'est la vérité. Votre démarche d'hier, ce retour à la raison après un début si blâmable, m'ont paru l'indice d'un cœur bon et loyal; je crois encore ne m'êlre pas trompée. A mon tour, maintenant, je ne voudrais pas vous laisser sur mon compte une opinion défavorable. Si nous entrons dans la même famille, je deviendrai votre belle-mère; mais, je l'avoue, il me serait pénible de ne devoir, vos égards qu'à ce titre ; après avoir eu votre confession, je ne sais quelle envie me prend de vous faire aussi la mienne : si vous aviez seulement une cinquantaine d'années!...
— Je vous jure, madame, dit Hippolyte, que depuis hier il m'est poussé des cheveux blancs.
— Je ne les vois pas, mais je veux y croire, reprit madame Dupastel en riant ; ainsi voilà mon scrupule levé. Écoutez-moi donc, et d'abord laissez-mei me flatter un peu. En me voyant sur le point d'épouser monsieur Lareynie, vous avez, j'ose le penser, éprouvé quelque surprise ; vous vous êtes dit peut-être que, puisque j'étais décidée à me remarier, j'aurais pu prétendre à une alliance mieux assortie sous certains rapports.
— Je conviens, madame, que le bonheur promis à monsieur Lareynie m'a jusqu'à présent paru inexplicable.
— Je vais vous l'expliquer : vous me connaissez à peine; vous pourriez dons supposer qu'en consentant à ce mariage j'ai cédé à la considération qui détermine quelquefois les femmes, jeunes encore, à épouser un homme âgé. Il n'en est rien. Ma fortune est presque égale à celle do monsieur Lareynie, et même l'avantage est de mon côté, car moi je n'ai pas do fille à marier. Ce n'est donc pas l'intérêt que j'ai consulté, c'est la raison. Quoiqu'il soit mal de blâmer ceux qui ne sont plus, j'oserai vous dire que je n'ai pas été heureuse avec mon premier mari. Monsieur Dupastel élait très jeune, aussi jeune que moi. Une l'emme ne trouve pas d'abord que ce soit là un défaut; c'en est un pourtant, j'en ai fait la triste expérience. Dans le monde, on me croit un peu coquette, je no le suis que bien superficiellement, et peut-être par prudence. La pente naturelle de mon caractère me porte au contraire aux sentimcns vrais et simples: j'ai besoin d'alTeclion, el, (lucitiuo en apparence frivole, j'ai toujours rêvé le bonheur au sein d'une vie calme et tranquille. Monsieur Dupastel no partagea pas mes goùls et m'imposa les siens. Son âge, car je n'accuse que son âge, l'entraînait dans le
LE VIEILLARD AMOUREUX
monde, dont le tourbillon, les plaisirs, les triomphes étaient pour lui un besoin : ce que j'ai souffert pondant 1ns trois ans qu'a duré celte existence vide et dissipée, mes inquiétudes, ma jalousie, pourquoi n'en convicndrais-je pas? les larmes que j'ai versées souvent au sortir d'un bal ou d'une fête, il est inutile de vous en parler. Ma prétendue coquetterie date de ce temps-là ; ne faut-il pas qu'une femme sourie pour ne point laisser voir qu'elle a pleuré? Je fus donc coquette par orgueil, mais sans trouver dans cette affectation autre chose qu'une distraction éphémère, qui me rendait plus douloureuses peut-i'tre mes heures de solitude. Devenue libre, je jurai d'abord de le rester toujours ; serment do veuve, hélas ! et le monde a raison de ne.pas trop croire à ces vœux-là. Je reconnus bientôt les inconvéniens d'une position qui, me laissant dans la société sans protecteur, m'exposait sans cesse à de soltes et ridicules persécutions. Une veuve qui n'est ni trop vieille ni trop laide devient aussitôt le point de mire du désœuvrement et de la fatuité ; ce rôle ne me convenait pas ; ma famille d'ailleurs me pressait de me remarier. Ce fut alors que monsieur Larcynic, fort assidu chez ma tante depuis quelque temps, m'exprima un désir qui me fît sourire d'abord, puis réfléchir sérieusement. Une considération qui eût arrêté une autre femme fut précisément ce qui me décida en sa faveur. La triste épreuve que j'avais faite m'avait déterminée à exigi.T, dans une union nouvelle, des assurances de paix plutôt que les promesses d'un bonheur qui n'est le plus souvent qu'une illusion. L'âge de monsieur Lareynie m'offre à cet égard toutes Ifs gai'anties que je puis désirer. Mon affection lui suffirait J'en suis certaine, continua-t-elle avec un sourire ; son caractère un peu ombrageux ne m'effraye même pas trop; après tout, j'aime mieux inspirer de la jalouMe que d'en éprouver. D'ailleurs, à part quelques faiblesses auxquelles je dois de l'indulgence, puisque j'en suis la cause, le colonel est un homme plein de qualités réelles et solides. Son honneur et sa loyauté sont au-dessus de tout éloge; il a de l'esprit, de l'instruction, beaucoup d'usage, il est même aimable; surtout il m'est très attaché ; et, je ne vous le cacherai pas, .j'ai été trop peu gâtée jusqu'à présent à cet égard pour rester tout à fait indifférente à cette vivo affection que je lui inspire. Knfln, après le défaut de me juger sans doute trop favoral)lement, je no lui connais qu'un tort, et depuis hier seulement, c'est son indifférence apparente pour sa fille ; mais ceci me regarde, et je me ciiarge de le ramener à des sentimens plus justes. Voilà ma confession, monsieur; et maintenant si, en vous parlant, il m'échappe encore quelque pauvre petite malice, rendez-moi la pareille, je vous en donne la permission ; mais ne froncez plus le sourcil en vous disant tout bas: « Quelle méchante femme ! »
— Quelle femme aimable et bonne! voilà ce qne je dirai tout haut et sans cesse, s'écria Randeuil avec feu. Puisque votre regard pénètre si bien au fond du cœur, vous devez lire dans le mien le repentir d'avoir pu douter un seul instant de votre générosité. Me pardonnezvous ?
Lorsqu'on parle avec conviction, il s'établit entre la parole et le geste une harmonie involontaire. A la fin de sa phrase, le jeune homme s'était levé, et, au lieu de se rasseoir, il plia les genoux ; en ce moment même le bruit d'une sonnette se fit entendre.
— Eh! mon Dieu! le voici, dit Ermance avec une émotion inattendue.
— Ètes-vous sîlrc de cela? demanda Randeuil,
— Trop sûre ; no connais-je pas sa manière de sonner? il no devait pas venir aujourd'hui, que va t-il dire en vous voyant?
— C'est le cas do commencer la scène.
— Non, non I je no veux pas ! y pensez-vous? mais asseyez-vous donc, le voilà déjà dans la salle à manger.
Voyant qu'llippolyle ne changeait pas d'attitude, ollo se lova ; mais au lieu de la laisser s'éloigner, il lui prit la main.
— L'occasion est trop belle, dif-il. El, sans égard pour la défense de la jeune femme, il se laissa tomber à genoux devant elle, au moment même où s'ouvrait la porte du salon. Feignant alors la gaucherie d'un amant surpris, il tourna la tête de ce côté et se releva sans se presser, de manière à no laisser aucun doute au regard lo moins clairvoyant.
A la vue d'un homme aux pieds de madame Dupastcl, le vieux colonel fit entendre un rugissement étouffé et se précipita en avant ; mais ses forces ne le soutinrent que jusqu'au milieu du salon; là, elles le trahirent; un éblouissement le fit tourner sur lui-même ; ses genoux fléchirent, et il serait tombé sans la table qui se trouvait à cette place. Kn le voyant chanceler, Ermance courut à lui et le soutint dans ses bras, tandis que, poussé par un mi''me instinct d'humanité, Handeuil apportait un fauteuil dans lequel le vieillard se laissa tomber, pâle et muet.
— Il se trouve mal, dit la jeune femme avec effroi et regardant Ilippolyte : allez dans ma chambre ; ne sonnez pas... sur la toilette... un flacon de vinaigre...
Randeuil s'empressa d'obéir ; mais, au moment où il soulevait la portière, le colonel se dressa subitement, comme si lo geste de son rival imaginaire eût fait jouer en lui-même un ressort.
— Dans votre chambre! s'écria le vieillard en fixant sur Ermance un œil égaré ; il entre dans vo:rc chambre I
D'un signe madame Dupastel arrêta Hippolyte, tandis que sa main, posée sur lo brasde son adorateur désespéré, le contraignait doucement à se rasseoir. Ayant à cœur de se rendre utile, mais ne sachant plus que faire pour cela, Randeuil ramassa le chapeau et la canne du colonel et les posa doucement sur la table. Cette attention, loin d'inspirer do la reconnaissance à monsieur Lareynie, fit luire dans ses yeux une étincelle de colère.
— C'est mon gant qu'il vous faudra relever, dit-il d'unn voix rauque ; et joignant le geste à la parole, il jeta à la face du jeune homme un de ses gants, qui, semblable au trait débile lan.'é par Priam, tomba sur le tapis avant d'arriver à sa destination.
Ilippolyte se baissa de nouveau, ramassa le projectile inofiénsifet le plaça dans le chapeau du vieillard qu'exaspéra cette action accomplie de l'air le plus calme : une seconde fois il essaya de se lever; mais, sans lui en laissir le temps, Ermance se pencha rapidement vers son confident.
— Vous le tuerez si vous continuez de la sorte, lui ditelle à demi voix; jamais je ne l'ai vu dans un état pareil : au nom du ciel, allez-vous-en ; pour une première fois il me semble qu'en voilà bien assez.
Randeuil hésita ; mais réfléchissant qu'aller trop loin est le,plus sûr moyen de compromettre un succès, il salua gracieusement sa protectrice et sortit du salon.
Après son départ, madame Dupastel demeura aussi embarrassée que si la scène qui venait d'avoir lieu n'eût pas été une comédie; elle ferma le piano, bouleversa quelques volumes sur la table, comme pour les mettre en ordre, arrangea le feu qui brûlait fort bien, et lorsque ces petits cxpédiens furent épuisés, s'assit sur la causeuse.
— Comment vous trouvez-vous maintenant, colonel? dit-elle alors d'une voix douce, en hasardant un regard sur monsieur Lareynie, qui, pendant ce temps, avait garde lo silence lo plus absolu et l'altitutie la plus sombre.
Le vieillard leva les yeux, et la contempla un instant d'un air plus triste que courroucé.
— Lorstju'on a donné un coup de poignard à uli homme, dit-ild'une voix faible, lui demande-t-on ensuite « Comment allez-vous? »
L'accent morne avec lequel ces paroles furent prononcées produisit plus d'effet quo n'en eussent obtenu les
CHARLES DE BERNARD
reproches et la colère. La souffrance empreinte sur les traits de monsieur Lareynie, qui en quelques minutes semblait avoir vieilli de plusieurs années, tant sa physionomie se trouvait décomposée, le timbre de sa voix altérée et tremblante comme celle d'un malade, tirent naître soudainement dans le cœur de la jeune femme une compassion voisine du repentir, et dont elle n'avait pas prévu la réaction en acceptant une part dans le complot d'Hippolyte Randeuil.
— Pauvre homme 1 se dit-elle ; il m'aime plus encore que je ne croyais. Vous souffrez donc beaucoup? re.pritcUe tout haut en donnant à sa voix une inflexion affectueuse.
Monsieur Lareynie se leva par un mouvement empreint d'une solennité funéraire, et comme aurait pu faire un condamné se mettant debout pour subir son arrêt.
— C'est là que je souffre, dit-il en appuyant sur son cœur la main qu'il avait dégantée. Ermance ! vous que j'aimais , vous qui possédiez toutes mes affections, toute mon estime, toute mon adoration , me tromper ainsi! me trahir I... ah I je le sens , c'est la mort que vous m'avez donnée. A mon âge un pareil coup ne blesse pas ; il tue.
C'était la première fois que le colonel pariait de son êge ; en écoutant cette nouveauté qui lui fit entrevoir toute la profondeur de la plaie ouverte dans l'âme de son futur mari, madame Dupastol ressentit une impression analogue à celle que cause l'aspect d'un malade dont les traits révèlent une souffrance sans remède.
— Pour parler ainsi, se dit-elle, il faut qu'il se sente mourir en effet.
Parmi les hommes expirant de tendresse, s'il en est un qu'il faille croire sur parole, c'est sans doute celui qui trouve dans le déclin des ans un auxiliaire aux ravages de la passion, car l'amour malheureux coule sur les organisations jeunes comme l'huile sur un marbre poli, mais il rencontre dans une nature caduque mille crevasses par où pénètre au fond du cœur son poison corrosif. En admettant mentalement cette vérité, Ermance éprouva subitement une terreur mêlée de remords qui lui fit oublier la promesse faite à Randeuil. Elle ne vit plus alors que le vieillard qui se tenait devant elle, la main posée sur le cœur comme s'il eût voulu en étancher la blessure ; elle lui trouva le teint si blême, les orbites des yeux si caves, le front si plein de rides, l'attilude si débile, qu'elle craignit un instant de le voir tomber inanimé sur le tapis. Pour prévenir une semblable catastrophe, elle lui fit une place sur la causeuse, faveur qu'il n'avait jamais obtenue jusqu'alors, et, l'engageant à s'asseoir par un sourire où porfjaient à la fois l'inquiétude et la pitié :
— Allons, colonel, lui dit-elle, devenez raisonnable, et causons tranquillement. Vous saurez d'abord que vos ' soupçons et votre jalousie n'ont pas le sens commun, et que vous êtes tout à fait dans votre tort, comme cela vous arrive toujours.
— Dans mon tort 1 s'écria-t-il.
. — Laissez-moi m'expliquer. Vous venez de prendre au sérieux, je pourrais dire au tragique, une comédie à laquelle je me repcns d'avoir parlitipé ; mais, en y acceptant un rôle, je no prévoyais pas l'cfl'et qu'elle devait pro- «luire sur vous. La scène que vous avez aperçue en entrant était convenue d'avance enire monsieur Randeuil et moi. Il aime votre fille, comme vous savez, il désire l'épouser, et je no vous cache pas qu'il m'a gagné à ses intérêts. Votre refus réitéré laissait peu d'espoir à ce pauvre jeune homme ; pour vous faire revenir sur votre décision, nous n'avons rien trouvé de mieux que d'inquiéter votre attachement pour moi. C'est une pauvre et sotte idée que nous avons eue là, j'en conviens; et pour ma part je vous demande pardon de la peine que vous avez pu éprouver. Il ne faut pas jouer avec les sentimens sérieux, en toutes clioses le droit chemin est le meilleur : heureusement le mal n'est pas irréparable. Dans cislte circonstance, tout le monde a eu tort, vous le premier, colonel. Entre nous, votre opposition au mariage do votre Dllo est un acte dé-
raisonnable; l'opinion, toujours sévère à l'égard des bellesmères, finirait par me l'attribuer; et je n'entends pas porter la peine de vos péchés. Si vous voulez que je vous pardonne les souprons absurdes que vous avez osé concevoir, avant toute explication, vous allez me promettre d'accorder, dès demain, la main de votre fille à monsieur Randeuil, qui la mérite; c'est un homme plein d'honneur, de délicatesse ; les deux noces se feront ensemble. Vous serez généreux sur l'article de la dot, car je ne veux pas que les intérêts de votre fille soient blessés par votre mariage; de la sorte tout ira pour le mieux; vos enfansvous béniront, et moi je vous trouverai bien aimable. Allons, Adolphe, donnez-moi votre main et dites oui.
Le mot Adolphe était un talisman que madame Dupastel réservait pour les cas extrêmes, et auquel monsieur Lareynie ne savait rien refuser ; car, ainsi que tous les vieillards à passions jeunes, il conservait un attachement fanatique pour son nom de baptême. Cette fois l'expression cabalistique manqua son effet, tant la jalousie, cette noire magicienne, avait entouré d'un cercle brûlant le cœur et l'esprit du colonel.
— Oh 1 madame! s'écriat-il en souriant avec amertume, épargnez-vous une justification que je ne demande pas. Je n'ai jamais douté des ressources de votre imagination, mais pensez-vous que le roman le mieux improvisé puisse me faire douter de ce que j'ai vu ? la jalousie n'est pas aveugle comme on prétend, madame ; elle voit fort clair au contraire. N'essayez donc pas de me tromper ; je ne suis plus un enfant pour croire aux fables que l'on me raconte.
— Je sais fort bien que vous n'êtes plus un enfant, répondit Ermance piquée de cette incrédulité; mais on peut manquer de raison à tout âge, et c'est ce que vous faites : quand je veux bien vous donner une explication à laquelle rien ne m'oblige, il me semble que vous devriez être convaincu sur-le-champ.
— Oui, je suis convaincu, dit monsieur Lareynie d'un ton tragique, mais c'est de votre perfidie, de votre déloyauté, de votre trahison !
— Ah I colonel, trêve de galanterie, reprit la jeune femme ijue guérissait do sa compassion l'énergique gesticulation du vieillard, dont la voix avait recouvré toute la vigueur de son timbre; vos paroles sont sans doute fort aimables, mais elles gagneraient à un débit moins éclatant. Vos habitudes belliqueuses vous emportent ; rappelez-vous que vous êtes dans un salon et non sur un champ de bataille.
— PIiHau ciel que je fusse sur un champ de bataille! répondit le vieux soldat en fronçant ses noirs sourcils.
— Avec moi pour adversaire? dit Ermance; en vérité vous n'auriez pas grand mérite à vaincre, car dès à présent je me sens hors de combat.
Elle s(^ leva en affectant l'air froid d'une femme qui trouve une visite trop longue. Sans essayer de résister à cette muette iryjonction, monsieur Lareynie prit son chapeau et sa canne.
— Adieu, madame, dit-il en accompagnant ces paroles d'un funèbre regard.
— Au revoir, colonel, répondit Ermance avec un imperceptible sourire ; vous reviendrez quand vous serez sage; en attendant, ayez bien soin de vous. Vous avez dit vousmême qu'à votre âge les émotions pouvaient être fatales.
— A mon âge, madame, s'écria le vieillard furieux, on peut encore turr un fat et se venger d'une coquette.
Et, sans attendre la réponse, il sortit du salon.
VU
Le lendemain, Hippolyte Randeuil fUmaii Iranquillement un cigare, au coin de son feu, en rêvant beaucoup à Abeille et un peu à madame Dupastel, lorsque son do-
LE VIEILLARD AMOUREUX
mcstique entra dans la chambre et annonça « Monsieur le général Thorignon. »
Le jeune homme se leva par égard pour le titre dont se trouvait accompagné ce nom inconnu ; il vit entrer presque au même instant un beau vieillard, dont la stature vigoureuse était rehaussée par une tournure martiale. Sa redingote bleue boulonnée jusqu'au menton laissait apercevoir, à l'une des boutonnières, un ruban de plusieurs couleurs, et son front couvert de cheveux blancs avait pour ornement une des plus belles balafres que puisse envier un militaire.
— Monsieur, dit le général Thorignon après s'être assis sur le fauteuil qu'Hippolyte s'était empressé de lui offrir, je viens vous trouver de la part d'un de mes amis, le colonel Lareynie ; vous devinez sans doute l'objet de ma visite.
En entendant cet exorde, Randeuil jeta son cigare dans le feu.
— Général, répondit-il ensuite, ce que je crois deviner est si peu ordinaire, que je ne saurais y ajouter foi sans avoir au préalable pour motif de conviction l'autorité de votre parole.
— Je m'expliquerai donc catégoriquement, reprit le vieux guerrier : une altercation a eu lieu entre vous et le colonel ; il désire que les choses suivent leur cours naturel, et vous prie en conséquence de fixer le jour et l'heure d'une rencontre.
— Monsieur, vous êtes l'ami de monsieur Lareynie; eh bien ! malgré cela, je ne choisirai pas d'autre arbitre (jue vous. Jugez entre nous deux, je vous prie; en conscience, pensez-vous qu'il me soit possible d'accepter le cartel que vous m'apportez?
— Et pourquoi cela serait-il impossible? demanda tranquillement le plénipotentiaire.
— Général, pour mille raisons que vous apprécierez facilement : et d'abord l'âge de monsieur Lareynie.
— L'âge du colonel est le mien, et même je suis son aîné; or, si vous m'aviez offensé, il faudrait bien, que j'aie des cheveux blancs ou non, vous résigner à vous battre avec moi. Cette raison me paraît don c inadmissible; passons, je vous prie, à une autre.
— Ses infirmités, dit llippolyte.
— Un peu de rhumatisme dans le bras droit, qu'il met sur le compte d'une foulure , voilà tout ; eh 1 qui n'a pas de rhumatisme? Ceci ne peut entrer en considération que pour le choix des armes, et puisque nous sommes sur ce chapitre, autant le couler à fond tout de suite. Lorsque vous aurez pris un témoin, je m'entendrai avec lui, et je vous préviens que je proposerai le pistolet. De tout autre manière le colonel aurait un désa\antage dont, j'en suis certain, vous ne voudriez pas proliter; tandis que le pistolet égalise tout pourvu qu'on puisse lever la main à la hauteur de l'œil ; ce matin, j'ai fait faire moi-même co mouvement au colonel, afin de m'assurer de sa valiiiilé ; n'ayez donc aucun scrupule à cet égard ; je vous réponds que tout ira bien.
— Mais je respecte, je vénère monsieur Lareynie, dit llippolyte en invoquant le souvenir d'Abeille.
~ boit, monsieur, mais qu'est-ce que cela fait? Un duel est une preuve de respect; car on ne se bat pas avec ceux qu'on méprise.
— Général, reprit le jeune homme acculé dans son dernier retranchement, il est impossible que vous ne compreniez pas marépugnance extrême pour un pareil combat. Le sujet de cette discussion est en lui-même une véritable Iblie ; un arrangement est-il donc impraticable?
— Monsieur, répondit le vétéran en se levant, s'il y avait quelque moyen de terminer cette affaire ù l'amiable, soyez si'ir que je l'aurais déjà saisi avec empressement ; mais ma mission est formelle et m'interdit toute espèce d'accommodement. Accordez-moi donc une réponse positive : voulez-vous vous battre, oui ou non ?
— Non, dit llippolyte.
Le général Thorignon se pinça les lèvres eu inclinant
la tête, mais sa physionomie reprit aussitôt son impassibilité habituelle.
— Ni le colonel Lareynie, ni moi, n'avions prévu un refus aussi absolu, reprit-il; j'ai donc besoin de nouvelles instructions ; dès que je les aurai prises, je viendrai vous revoir.
L'idée de recevoir dans la journée une seconde risite de ce messager de guerre sourit fort peu à Randeuil, qui, faute de mieux, tenta d'obtenir un délai.
— Je vous demande vingt-quatre heures pour réfléchir, répondit-il ; au bout de ce temps c'est moi qui aurai l'honneur de me présenter chez vous, car je ne dois point vous laisser prendre la peine de revenir ici.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit le général en mettant sa Girte sur la cheminée ; voici men adresse. Je vous attends demain à deux heures précises.
Dès que l'ami de monsieur Lareynie fut sorti, Randeuil s'tmbilla rapidement, envoya chercher un cabriolet, et se lit conduire chez madame Dupastel.
— Encore vous 1 dit la jeune veuve en le voyant ; prétendez-vous prendre mon salon d'assaut tous les jours?
— Madame, répondit llippolyte, les circonstances sont graves ; si vous n'y mettez ordre, je me vois condamné à tuer monsieur Lareynie ou à me laisser tuer par lui : alternative fort dure. Je n'ai obtenu pour tout délai que vingt-quatre heures.
— C'est donc cette catastrophe qu'il prophétisait hier en sortant d'ici; et vous n'avez pas la moindre envie de vous battre?
— Jlettez-vous à ma place. Il me paraîtrait fort désagréable d'être tué, surtout par un homme de cet âge ; et, si c'est moi qui le tue, comment me présenter ensuite devant Abeille.
— Ce serait le Cid en face de Chimène, observa, madame Dupastel avec un sourire qxi annonçait qu'elle no prenait pas fort au sérieux cet incident.
— Je vous en supplie, ma belle protectrice, venez à mon aide, sinon je ne réussirai jamais à me tirer de ce mauvais pas. Figurez-vous que ce terrible colonel vient de me dépêcher tout à l'heure un de ses camarades de la grande armée, aussi féroce que lui, et que tous deux semblent très altérés de mon sang.
— Fort bien, dit Ermance ; avcz-rous autre chose à me dire?
—Il me semble que c'est déjà bien assez tragique comme cela.
~ En ce cas, faites-moi le plaisir de vous en aller tout de suite. Trois visites en trois jours I cela n'est plus tolérable. Je suis sfire que mes doiucstiques ont déjà fait leurs commentaires. Rentrez chez vous, res,ez-y bien tranquillement, et ne revenez pas ici avant d'avoir rcru un mot de ma part.
— Vous ne me laisserez pas tuer, n'est-ce pas? demanda Randeuil en affectant une frayeur puérile,
— Non, car ce serait dommage, répondit Ermance, qui ne put s'empêcher de contempler un instant avec une secrète complaisance les traits mâles et la physionomie expressive de sou [irolégé.
Après avoir congédié llippolyte, la jeune femme, sans perdre de temps, écrivit un billet fort laconique qu'un domestique porta aussitôt chez monsieur Lareynie. Lue heure après, le vieilard, cilé à cowiparoir devant un tribunal dont aucun amoureux n'eût déchno la juridiction, entra dans le salon de madame Dupastel, avec la physionomie concentrée de l'homme qui. prévoyant uu couilwt décisif, se prépare à vaincre ou ù mourir.