UNE
AVENTURE DE MAGISTRAT
vî^ïw{^ (ul)!^-».
En France, il n'est guère de ville qui n'ait son bois de Boulogne, où chaque soir, durant les beaux jours, la fashion de r«ndroit vient se regarder bâiller. Parfois cependaut quelque incident dramatique anime la somnolente physionomie du Cours (c'est pres(|ue toujours ainsi que se nomme la promenade dans un chef-lieu de sous-préfectare). Plus d'une aventure du genre de celle que je vais vous raconter a vu son premier chapitre entamé sous dos feuillagesqui d'ordinaire semblent dormir, pétrifiés comme ceux qui s'y abritent par la vapeur engourdissante qu'exhale le sol de la province.
Le salon d'été des habitans de Dijon est situé à un quart de lieun de la ville, au bord de la petite rivière de rOuche, qui le sépare du château do laColombière, dont ii formait autrefois le parc, nom qu'il porto encore aujourd'hui. C'est un parallélogramme assez vaste, coupé en tous sens par des chemins dont les principaux divergent régulièrement du contre à la circonférence , semblables aux rayons d'une étoile. Le Cours, belle ailée bordée d'une double rangée d'arbres, unit la promenade au faul)ourg Saint-Pierre, à peu près comme l'avenue de Neuilly lie la porte Maillot à l'Arc de triomplio. Les soirs d'été et surtout les dimanches, celte allée est encombrée de jtromeneurs de tontes les classes, bourgeois et marchands, grisettes et femmes du monde, étudian.s de l'école de droit et militaires de la garnison, que l'attrait d'un frais oinl)rage attire hors do la ville, ainsi qu'im ciiainp de Heurs à butiner fait jaillir de la ruche un essaim d'abeilles bourdonnantes. Lo peuple chemine à pied ; l'aristocratie roule en voilure, mais c'est là son seul privilège : lo parc appartient à tous, petits et grands, par une raison péremptoire. Hijon, et C'est là un dos plus humilians chagrins do cette cité prétentieuse, manque do promenades à l'intérieur, air je no compte pas les maigres plantations de ses remparts. Son bois de Boulogne doit donc lui servir en ml^mc temps do jardin des Tuileries, mais do jardin sans grilles ni factionnaires hoslili's aux vestes ou aux casquettes, comme lo sont les corl)ères du pont Tournant : car lo soleil de la Bourgogne est chaud, son vin aussi, et il y aurait uno impolilique inhumanité à refuser au peuple l'air et l'om-
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brage qu'il no trouve que là, tandis que les riches, ennemis de la cohue, peuvent demander l'un et l'autre à leurs jardins. La nécessité, en ouvrant le parc à tout le monde et on y concentraut à certaines heures adoptées par l'usage une parlie de la population, en a fait un lieu do rendezvous public, où le soir chacun est à peu près silr de rencontrer ce qu'il cherche, et quelquefois ce qu'il ne cherche pas, ainsi qu'il arriva au héros de cette histoire.
En 182..., à la fin d'une belle soirée du mois de juillet, doux dames, escortées d'un jeune homme vt^tu de noir de la tête au pied , sortirent du parc en traversant 1rs rangs presses des promeneurs; uno grande ressemblance dans la figure et clans le maintien annonçait entre elles une parenté dont la difïérence de leur âge expliquait en mfmo temps le degré. C'était évidemment une mère accompagnée de sa fille, uno même femme en deux éditions imprimées à trente ans de distance. Lo goût provincial qui avait présidé à l'ordonnance de leurs toilettes, livré ccllo de la mèvc à l'extrême exagération de la robe montante, et proscrit des vétemens de la demoiselle l'élégance fraîche et fleurie, première coquetterie des jeunes filles, n'enlevait rien en revanche à la dignité un peu magistrale de leur démarche. Les saluts empressés et res;)ectueux qui accueillaient leur passage indiquaient d'ailleurs que c'étaii>nt là des personnes considérables et en possession de cette importance qui, dans les petites villes, s'attache exclusivement à la fortune territoriale notoire et à l'illustration de famille incontestée. Quant au cavalie servant, la manière dont il donnait le bras à la plus ugco des deux IVmmes eOI sufli h un observateur exercé pjur lui faire deviner la nature des rapports qui deT.-»icnt exister entre eux. Ce bras arrondi avec la grAce de j'anso d'un vase étrusque n'appartenait évidemment ni à l'insoucience maritale nia la familiarité filiale; on n'y lisait pas davantage l'enlacement attractif de l'amour, ou la politesse désintéressée d'un étranger qui remplit un simple devoir de société; il avait une phy.«ionomie ."i pari, quelque chose d'attentif, d'obséquieux, de courlisanest^ue, qui joint à la manière dont son propriétaire se penchait on marchant, afin d'écouter plus convenablement .ses compagnes, et à ses soins minutieux pour leur choisir le meilleur chemin, rangeait do prime abord le jfune
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homme dans la classe du gendre futur, l'individu du règuo animal qui sait le mieux donner le bras.
En sortant du parc, le trio s'achemina vers une voiture de forme gothique, aux panneaux ornés d'un double écusson, et stationnant à l'entrée du Cours sous la garde de deux domestiques d'un âge mûr. Lorsque les deux dames, toujours accompagnées de leur cavalier, furent assises et les laquais gravement installés sur leurs sièges respectifs, l'équipage prit le chemin do la ville avec une lenteur calculée sans doute dans une intention de dignité. Après avoir traversé le faubourg Saint-Pierre et suivi la rue Samt-Etienno jusqu'à la place qui la termine, il s'arrêta enfin presque en face de l'église Saint-Micliel, devant une maison assez belle, dont la façade d'un style grave et froid s'harmonisait à merveille avec la physionomie surannée de la voiture. Les deux femmes étant descendues, le jeune homme prit congé d'elles avec des révérences dont une reine eût pu se contenter; mais dès que la porto fut refermée, sa contenance changea subitement; de sérieuse et pour ainsi dire solennelle, elle devint agitée, inquiète, turbulente. Il reprit le chemin du parc, et sa marche eut l'air d'une course. A peine arrivé à la promenade, il se mit à la parcourir précipitamment dans tous les sens se frayant un chemin à coups de coude quand la foule devenait plus épaisse, s'empêtrant les jambes dans les robes des femmes dont il froissait impitoyablement les manches à gigot, marchant indifféremment sur le sable des allées ou sur les pieds des promeneurs, renversant les chaises et fourrant son nez dans chaque groupe.
Tout fait événement dans une petite ville. Cet allure anti-sociale fut promptement remarquée et causa un étosnement d'autant plus vif qu'elle paraissait plus contraire au caractère bien connu du promeneur dévergondé. Sans la préoccupation qui le rendait sourd à tout ce qu'on disait autour de lui, celui-ci eût pu facilement entendre les observations dont il ne tarda pas à devenir l'objet, et les commentaires par lesquels chaque petite coterie assise on demi-cercle le long des allées accueillait son passage :
— Quelle mouche a donc piqué le procureur du roi? — Son mariage serait-il rompu? — Monsieur de la Rochette est devenu fou, parole d'honneur! — Soupronniez-vous cette veine de vif-argent sous ce glacier? demandait un bel esprit en s'écoutant parler. — Notre vente serait-elle découverte? disait d'un ton mystérieux à ses voisins un de ces bons jeunes gens à co'ur d'agneau et à barbe do lion qui s'amusaient alors au petit carbonarisme dans toutes les universités du royaume.
Après plus de deux heures d'inutiles recherches, après avoir parcouru le parc dans tous les sens et en avoir fouillé les moindres recoins, monsieur de la Uochetto reprit le chemin de la ville avec tous les symptômes du découragement. Arrivé sur la place semi-circulaire qui fait face au palais des États, il s'arrêta devant un café et se laissa tomber sur une chaise, le front baigné de sueur. D'une voix aussi lugubre que dut l'être celle de Roméo demandant du poison au vieil apothicaire de Mnntoue, il commanda au garçon qui vint le scr\'ir une glaco panachée, et se mita l'avaler mélancoliquement, en la taillant h quatre faces comme un obélisque, opération aus.>i favorable à la rêverie, en ôté, que le tisonnemcnt en hiver. Tout h coup un mouvement nerveux de la main donna à la cuiller une impulsion horizontale (jui sapa le monument par la bose '!t le renversa sur la soucoupe. Le procureur du roi fit un bond sur sa chaise, puis il resta un instant li^s bras suspendus, la bouche et les yeux béans.
Unjeun(^ homme fort petit venait do s'asseoir à une table voisine; au premier coup d'teil, rien en lui no justiliail l'otonui^ment et l'éraotion dont il était la cause. 11 paraissait svelto et gracieux dans tous les détails de sa persoinip, mince d'épaules et large de, croupe, comme un lin nudalous. Autant (|u'on en pouvait juger h la lu(Hir Ollaiblie des lustres du café, sa figure devait être tort jolie; do grosses boucles de cheveux noirs couvraient ses joues et le collel d'une courte redingote dans laipiclle il
semblait aussi pincé que dans un corset; il était mis de tous points avec la recherche du dandysme le plus scrupuleux. Jamais éperons plus bruyans n'avaient armé bottes plus mignonnes, jamais les avant-scènes de l'Opéra n'avaient exhibé gants jaunes plus frais et plus irréprochables.
Le nouveau venu frappa un léger coup sur une table avec son petit jonc à pomme d'or, et s'assit. Ses yeux, avec une rare promptitude d'intuition, avaient déjà remarqué l'ébahissement dans lequel était plongé son voisin ; un sourire imperceptible passa sur ses lèvres, et, par un mouvement instinctif, il décocha de droite à gauche une de ces œillades que nos pères appelaient assassines et comparaient aux flèches de Cupidon; puis, par réflexion, il fronça sévèrement le sourcil en faisant mine de caresser au-dessus de sa lèvre une moustache qui eût été invisible au microscope. Les deux jeunes gens restèrent quelque temps ainsi, humant respectivement leurs sorbets et s'observant à la dérobée avec une attention mutuelle. Tandis que les yeux du procureur du roi oll'raient une vague ressemblance avec ceux d'une chouette éblouie d'un rayon de soleil, les regards de l'inconnu semblaient inquiets, mécontens, persifleurs oupénétrans; son maintien, pendant ce temps, eût fait honneur tour à tour au fat le plus insolent et à la coquette la plus exercée. Il se déganta d'abord pour montrer une main fort blanche ; ensuite il étala complaisammpnt ses petites bottes, lorsqu'il eut vu qu'elles attiraient l'attention de son voisin, puis les retira sous lui par un mouvement tout féminin, et comme si sa courte redingote eût été un jupon assez long pour les cacher. Bientôt après, il se lassa de cette pose de Vénus pudique, et croisa une jambe sur l'autre d'un air fort cavalier. Enfin, après avoir demandé du feu au garçon d'une voix qui pouvait passer pour un ténor flûte et pour un contralto énergique, il alluma un papolito et se mit à fumer avec une grâce espagnole; tout à coup, par un de ces brusques caprices qui lui semblaient familiers, il se leva, lança au magistrat un regard comparable à la flèche d'un Parthe, et s'éloigna.
Monsieur de la Rochctte se trouva debout aussitôt, comme si un ressort l'eût mis en mouvement. Eu passant devant la table que venait de quitter l'inconnu, il vit à terre un petit portefeuille qu'il ramassa d'un geste avide. C'était un moyen d'entrer en conversation, si, comme cela était probable, il en avait le désir; toutefois, par réflexion, il mit le porteleuille dans sa poche et se contenta de suivre son propriétaire. Quoiqu'il fût à peine dix heures, les rues étaient désertes et les boutiques fermées, car en province on se Retire chez soi do bonne heure. Le jeune étranger marchait rapidement en fouettant l'air de sa cravache et en faisant sonnor ses éperons avec une sorte d'afl'ectalion; mais, en dépit de cette allure cavalière, il se retournait souvent et paraissait chaque fois éprouver un sentiment d'impatieiice ou d'inquiétude en voyant la ténacité avec laquelle il était suivi. De son côté, chemin faisant, le magistrat ruminait une foule d'observations sur l'éli'ange personnai^e, qu'il ne perdait pas ilo vue malgré l'ubscurilé à peine blanchie çà et là par de rares réverbères. De chaque remarque il tirait une conséquence, en digne procm-eur du roi qu'il était, et parfois avec une sagacité digue de Zadig. A la manière dont l'inconnu marchait en glissant et sans raiiiir le jarret, il crut deviner des habitudes anti-viriles; de l'entrechoquemeiit fréquent des éperons, il conclut le mamiue d'habitude d'en port(>r; enlln, quoique lui-même n'allongeât pas ses enjambées, il reconnutque, tandisqu'il taisait deux pas, le petit jeune homme en faisait trois régulièrement, el qu'ils marchaient ainsi en mesure, i[uoi(|uc dans un rliythiaie difl'érent, l'un à deux teni|is, l'autre à trois, comme les doux orchestres du ballet de Don Juan.
— Décidément c'est une femme, el la plus séduisanio que j'aie jamais vue, se dit-il pour conclusion dernière en poussant un soupir; et il marcha plus vile.
Homme ou femme, rincoiiiiu venait d'allcindro l'angle
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de la rue Chapelotte. Il jeta derrière lui un regard craintif, tourna à droite, et disparut dans la direction de ce groupe d'églises que forment Saint-Bénigne, Saint-Jean et Saint- Philibert et qui rappelle à l'esprit un prêtre officiant accompagné du diacre et du sous-diacre. Au bruit des éperons qui retentirent plus précipitammr-nt , l'inflammable magistrat comprit que la corvette qu'il poursuivait faisait force de voiles. De son côté, il se mit à courir; mais arrivé à l'angle de la rue, un choc violent le fit pirouetter jusqu'au milieu du ruisseau.
— Imbécile 1 dit une grosso voix.
— Mille pardons 1 répondit le magistrat en ramassant son chapeau.
— La Rochelle, sur mon âme! reprit la voix; et un second jeune homme qui semblait sortir de dessous terre se montra subitement à la lueur du réverbère.
Le procureur du roi le regarda un instant d'un air indécis.
— Monsieur, dit-il, à qui ai-je l'honneur ?...
— Pujseul... tu ne me reconnais pas? Voilà doux heures que je te cherche par toutes les ruelles de ta cité.
— Jules do PuyseuU... enclianlé... Ne viens-tu pas d'apercevoir un petit jeune homme courant?
— Comme un Basque! Si vous jouez aux barres, tu ne l'atteindras pas. Donne-moi le bras.
Monsieur de la Rochelle regarda de tous côtés, sans apercevoir vestige de son inconnu. Aucun bruit de pas ne se faisait plus entendre, cl par la nuit sombre il comprit que toute pouruile serait vaine.
—Où loges-tu? demauda-t-il, assez peu charmé au fond d'une rencontre qui avait ainsi fauché en herbe ses projets de séduction.
— Chez toi, parbleu! répondit Puyseul; penses-tu que je t'aurais fait l'injure de descendre à l'auberge? Rentrons, je te prie, car j'ai faim et je suis brisé de fatigue.
Un quart d'heure après cette rencontre, les doux amis étaient assis dans le cabinet d'étude du procureur du roi, pièce qui lui servait en même temps de salon. De grands corps de bibliothèque en noyer garnissaient la presque totalité do la boiserie. Une belle bibliothèque vraiment, ayant les pieds in-folio, l'estomac in-quarto, la tèlD inoctavo. Quelques in-douze honteux apparaissaient clairsemés sous les corniches, semblables aux rares cheveux d'un homme chauve. Quant à l'in -dix-huit, la bililiolhcqu ! n} dérogeait pas jusque-là ; c'était, comme dit Grippe- Soleil, toute l'enragée boutique à procès, depuis les liis- <i7î«?es de Gains jusqu'au roporloire do Merlin. Du reste, do livres de science, peu; de liUérature, point. Ce Capliarnaiim exhalait par tous les pores un parfum mélangé do poussière, de cuir cl de vieille colle, fort savoureux pour un bibliophile, mais étranglant pour un profane. Un bureau couvert de dossiers et do paperasses, et accompagné de l'inévitable fauteuil do maroquin vert; une pendule or et marbre figurant une Thémis; deux candélabres de mauvais goût, un canapé et des lauteuils de velours jaune d'Utrecht, complétaient un auioublement vétusté et laué qui encadrait fort convenablement la figure un peu pédantesquo du jeune magistrat, mais au milieu duquel l'élégant Puyseul semblait aussi dépaysé qu'un paon entré par mégardodans la cage d'un oison.
Après s'être fait aporler sa robe do chambre et ses pantoufles, le voyageur s'étendit nonchalanmienl sur le canapé, tandis que le domestique plaçait- devant lui, sur un guéridon, un souper improvisé.
— Tu permets que jo me mctlo à mon aise, dit-il à son ami; celle maudite malle-poste désosserait un éléphant.
— Tu es chc7 toi, répondit le magistrat ; mais tout en
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soupanl, apprends-moi par quel heureux hasard je te vois aujourd'hui mon hôte, après quatre ans de séparalion.
— Voici' le fait en deux mots. Je viens de Paris, je suis à Dijon, je vais je ne sais où; au milieu de cela, je crois que je me marie,
— C'est un trait de sympathie entre nous, car j'en vais faire autant.
— Bravo, mon cher! le mariage I je ne connais que cela. C'est la base de la société, la pierre de l'angle, le port du naufragé, l'asile du sage. Je suis pour le moment le jeune homme le plus conjugal du royaume. D'ailleurs il faut faire une fin.
— Une fin, répéta le procureur du roi en hochant la tête, c'est juste pour ceux qui ont fait un commencement.
Puyseul suspendit l'enlèvement de la seconde aile d'un poulet et regarda fixement son ami.
— Je vais l'amuser a mes dépens, reprit ce dernier, si je t'avoue que je suis arrivé à trente-deux ans avec la presque intégrité de mon cœur.
— Tu m'élonnes en effet, magistrat raphaélique. A ta santé! ou plutôt à Ion dégel!
Monsieur de la Rochelle poursuivit avec le sourire embarrassé d'un homme qui désire faire une confidence pour laquelle il redoute un peu le ridicule :
— Tu te souviens de notre manière de vivre à l'école de droit? Tu t'amusais, je travaillais. Il paraît que nous avons continué de même. Pour moi, que le dirai-je? J'avais mon chemin à faire; dans la magistrature nous sommes un peu sous la surveillance de la congrégation, qui exige que nous donnions l'exemple desbonnc.3 mœurs. Bref, raisonnement, ambition ou passions tardives, j'ai mené jusqu'ici la vie la plus exemplaire. Tu vois ces dossiers sur ce bureau, ces livres sur ces rayons : voilà jusqu'à ce jour mes aventures, mes succès.
— Je comprends; par ambition tu as fauché l'amour, ainsi qu'on arrache une partie des fleurs pour améliorer les fruits: tu as mis un éteignoir sur le volcan pour en fertiliser le cratère. Cromwell 1
— Oui, mais le volcan gronde.
—A la veille de te marier! tu n'as pas le sens commun. Tu me prêchais autrefois, à mon tour aujourd'hui. Quoi! s'il faut te croire, tu as eu le prodigieux privilège de sortir blanc comme l'hermine des marais pontins de la jeunesse, où tant d'autres laissent leur bourse, leur santé, leurs illusions, quelquefois leur honneur, et au moment de recueillir le fruit de cet héroïsme dans une union sans doute avantageuse
— Très-avantageuse...
— Tu chancelles?
— Oui : c'est une tenlation diabolique qui me poursuit depuis linéique temps; je me dis que j'ai manqué ma vie et [)erdu mes belles années, qu'en sacrifiant le présent à l'avenir j'ai fait un marché de dupe ; car laisser sécher sur pied la moisson, est-ce moins fou que de la manger en herbe? Mille pensées dévergondées et révolutionnaires me courent dans la tête du malin au soir, surtout depuis que mon mariage est décidé. Au fait, ne
tenlation continuelle e cliemiu de traverse, de tordre le cou à mes
suis-je pas un mais? enliu, c'est uiu
de prendre
principes, de commettre quelque chose de prohibé, d'illégal, d'extra-judiciaire. Avoue que c'est monstrueux do la part d'un procureur du roi.
— Le fruit difendu, parbleu! mais je te conseille de te plaindre, liommo trois fois heureux qui en os encore à la tentation; moi qui ai secoué l'arbre jusqu'à on casser les branches, je te jure que je t'envie. Allons, chasse tout ces onlanlillages de Chérubin d'amour. Tu as de la lorlunc, une position bien coniniencie; marie-loi do manière à la fixer. L':imbition! mon cher, l'ambilion! jiasso irento ans, il n'y a plus que cela. A la s;\nté de la future!
— C'oït que j'ai uu couuueacemeut d aventure à te
se
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raconter, interrompit monsieur de la Rochette en souriant avec une certaine importance.
— Va pour l'aventure.
— J'accompagnais ce soir au parc ma future et sa mère, madame de Oenancourf.
— Genancourtl... ta future est madeipoisclle de Gonancourtî s'écria Puyseul en posant sou verre sur la table.
— Est-ce que tu la connais?
— Fille d'un président de votre cour roj'alel
— Fille unique, qui plus est, ce qui m gâte rien.
— Et ton mariage est arrôté! dit Jules qui regardait son ami avec une curiosité mûlée d'une sorte d'anxiété secrète.
— A peu près, quoique les rivaux ne m'aient pas manqué.
— C'est un bon parti.
— Tout ce que je pouvais espérer : deux cent mille francs comptant; plus du double assuré; une famille honorable et alliée à ce qu'il y a de mieux dans la province. Monsieur de Genancourt sera infailliblement premier président, et moi j'entre à la cour en considération de mon mariage. La robe rouge, c'est une position; ajoute que mon beau-père a beaucoup d'influence et pas d'ambition personnelle; quand je voudrai, je serai député... et, une ibis député, une présidence de chambre ou une place de procureur général...
— Ton aventure? interrompit Puyseul en renversant par cette brusque interrogafion le pot au lait de Perrette que savourait le procireur du roi. Celui-ci sourit, et l'ambitieux fit place au chercheur do bonnes fortunes.
— Eh bien! mon aventure est une petite femme habillée en homme, que j'ai aperçue ce soir, et dont le regard, en se croisant avec le mien, m'a causé une sensation : — l'o- [ération de la cataracte.
— Et cette femme?
— C'est une étrangère, je suppose; car ici tout le monde se connaît, et je no l'ai j'amais vue. Tu m'as fait perdre sa trace.
— Ahl c'était-elle que tu poursuivais : elle a de bonnes jambes. Et tu n'as aucun indice? une femme déguisée en homme, ce serait assez piquant.
— Si, ma foi! répondit monsieur de la Rochette, frappé d'un souvenir soudain; et il tira de sa poche le petit portefeuille ramassé par lui devant le café. Le premier objet qu'il en sortit fut un passeport.
—Joseph-Alexandre Lancival, étudiant en droit, dix-neuf ans, lut-il à haute voix.
— Alexandre Lancival... Lancival, mais je connais cela, dit Puyseul eu cherchant dans ses souvenirs. Eii! j'y suis, c'est le petit C9usin do ma lionne de Paola; quand je dis Dclit, il est grand comme un tambour major.
— Taille 1 mètre 65 centimètres.
— Ce n'est pas lui.
— Fichtre I s'écria le procureur du roi, qui porta vivement le passeport à son nez; on a altéré un chifl're; il y avait évidemment 85 cenlimètres; le 8 est gratté et surchargé d'un 6; il y a encore une odeur de sandaraque sur la ratui'c.
— Et le reste du signalement? dit Jules d'un ton qui annonçait l'éveil do la curioiité.
— Nez moyen, bouclie moyenne, teint ordinaire; toujours la même histoire; jo no connais rien de stupide comme l'idiome du bureau des passeports.
— Vide le portefeuille, ceci devient intéressant.
— Un passeport lalsifié, rien que cela... ra pourrait bien entrer dans mes atlribulions. (Ju'est ceci? conlinua monsieur do la Rochette en tirant du portefeuille un nndaillon : unporirnit!
C'était en effet un portrait d'homme peint sur ivoire, et qu'un accessoire peu ordinaire dans ces sortes de gages d'amour rendait assez remarquable; les deux yeux de la figure qu'il représentait avaient été fort hnhilement cre-
vés au moyen d'un poinçon, sans que le reste du visage fût endommagé.
— Ton portrait! Dieu me pardonne! dit le procureur du roi après un moment d'examen.
Puyseul prit la miniature, la regarda quelque temps d'un air stupéfait, et partit enfin d'un bruyant éclat do rire.
— Ce sont bien là tes traits, tes moustaches, ton nez. Explique-moi ce que cela signifie? demanda monsieur do la Rochette, qui ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de désappointement.
— C'est le portrait d'un jeune homme à moustaches, et voilà tout. A Paris, nous sommes cinq cents séducteurs do haute volée qui nous ressemblons tous. Comment d'ailleurs reconnaître un portrait sans yeux? ce qui m'a fait rire, c'est cette idée féroce do les avoir crevés. Voilà qui est rassurant pour l'original. Cette jolie invention ne te rappelle-t-elle pas les figurines de cire que poignardaient les ligueurs?
— Je te jure que c'est ton front, ton nez.
— Parbleu ! je voudrais que cela îût vTai, interrompit vivement Jules en regardant du coin de l'œil son ami ; je me sens prêt à devenir amoureux de cftte belle inconnue, rien que sur le contenu de son portefeuille. Ce doit être une bien séduisante tigresse. Voyons, tentes-tu l'aventure, oui ou non?
— Mais... mais..., répondit le procureur du roi, à qui la falsification du passeport et les yeux crevés du portrait semblaient causer une certaine hésitation.
— Décide-toi, reprit Puyseul d'un ton pressant et en souriant avec finesse. Si tu quittes la partie, je la prends.
— NonI non! ce serait une trahison, je suis le premier répondit monsieur de la Rochette, dont l'ardeur fut subitement rallumée par cette menace de concurrence.
— Part à moi tout seul ! comme disent les enfans. Don Juanl Lovelacel
Puyseul s'étendit sur le canapé et rit pendant quelque temps sans faire part à son interlocuteur des pensées qui excitaient cette hilarité.
— Voyons ton plan d'attaque, dit-il tout à coup en se relevant.
Le procureur du roi marchait à grands pas dans le cabinet.
— Un passeport falsifié! article 153 du code pénal, un an à cinq ans do prison. Les femmes ont des fantaisies diaboliques. Mais quels beaux yeux! Diantre! si elle a l'habilude de crever ceux des autres! Mon plan d'attaque? ré| ontlit-il à Puyseul; certainement je suis décidé, mais jo n'en sais pas le premier mot.
— Assieds-toi là et écoute; jo vais te dicter ton thème e.T professa. Tu vois que je suis un ami véritable. Cette belle inconnue est dès à présent dans tes filets.
— Comment cela?
— Une femme qui court les grands chemins déguisée en homme et avec un faux passeport est inlailliblement nerveuse. Les tcmpéramens lymphatiques ont en général horreur des avenlures et professent la religion du foyer domestique. Or, toute femme nerveuse est à la discrétion de celui qui sait faire jouer les paires do nerfs dont son organisme se compose. Ta place met la police à tes ordres. Tu sauras demain matin dans quel h(Mel est descendu le prétnndu Alexandre Lancival. Tu vas le trouver, et, enta (pialilé do procureur du roi, tu lui fais subir un interrogatoire sur faits et articles. A la troisième question, il, ou jilulAt elle penl la tête. Le masque tombe et la femme reste. Alors tu es grand et solennel; lu lui parles de tes devoirs, des siens, du taux passeport, de son ninri. Toutes ces anges qui font l'école buissonnièro ont un mari. Tu lui fais une frayeur atroce.
— Mais je voudrais lui plaire, au contraire.
— Précisément. Rien n'assouplit une femme, rien ne la rend douce et c.'lline commo le fait la peur. C'est elle (jui sera obligée de le courtiser. Quand tu la verras terrifiée, ol par conséquent attendrie h point, chaugemcul
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de rôle; le procureur du roi s'efface et fait place à monsieur Joseph Giraud de la Rochctte, jcuno homme de trente-deux ans, pas mal tourné, un peu gras, mais spirituel et possesseur d'un cœur vierge et volcanique. Do juge implacable tu deviens son protecteur, son ami, tout ce qu'elle te permettra de devenir; et si tu n'es pas un sot, elle te permettra beaucoup. Surtout pas do transition trop brusque. Qu'elle ne se doute pas d'un plan prémédilé, tu serais perdu. Laisse-toi séduire, ne sors pas de là. C'est un rôle assez commode à jouer. Voici ton thème en doux mots. Commencer par : Madame je regrette que mes devoirs de magistrat... ceci en basse-taille... et finir par : Jeune fille aux yeux noirs gazouillé de la plus insinuante voix de ténor que tu pourras trouver dans ton gosier. Tu as bien quelque villa où la conduire, si elle consent à y passer une lune de miel?
— Parbleu ! ma maison do campagne d'Arc-sur-Tillo, répondit le magisirat en se frottant les mains. Comme c'est heureux! j'ai précisément xm congé qui commence après demain. Tu crois donc que je puis réussir.
— Tu as quinte et quatorze. Seulement, un dernier conseil; demain mets tes bottes et pas de cravate blanche. Paola déteste
— Paola!
— Je veux dire qu'en général les femmes, do mCme qu'une certaine Paola, que j'ai connue, ne supportent pas le matin, dans la toilette d'un homme, les souliers et la cravate blanche; cela donne à un soupirant l'air d'un valet de chambre: l'impression d'un premier coup d'œil est fort importante.
— Tra... la la la — la la la — la la la — tin, tonn! chanta, sur l'air largo ad factotum, le magistrat, saisi d'un transport soudain.
—J'ai tiré l'épéo et jeté le fourreau. Demain, après l'audience... et il pirouetta sur le talon, à la Richelieu.
— Demain tu me raconteras tes prouesses ; pour aujourd'hui, bonsoir.
Quelques momens après, les deux amis se séparèrent. Tandis que le procureur du roi, enivré d'avance do son triomphe, sortait la tête haute et le jarret tendu de la chambre où il avait conduit son hôte, celui-ci sourit d'un sourire aussi sournois que le fut celui de Panurgo lorsqu'il jeta dans la mer le mouton devenu proverbial.
Lo lendemain, fatigué de son voyage, Jules de Puyseul s'éveilla fort tard. Un des premiers objets qu'il aperçut en ouvrant les yeux fut un billet triangulaire placé sur.lo marbre do la table de nuit. Avec l'insouciance d'un homme habitué aux correspondances matinales, il l'ouvrit; mais l'écriture bien connue dissipa sur-le-champ l'engourdissement qui suit lo sommeil. Le jeune homme se mit sur son séant et lut rapidement les lignes suivantes :
e Hôtel du Chapeau-Rouge, numéro onze, l'escalier à gaucho au fond de la cour, au premier. Vous frapperez trois coups. Venez sur lo champ; je le veux. — Amour ou vengeance!!»
L'exagération du plein des lettres et les éclaboussurcs d'encre qui mouchetaient lo papier attestaient l'énergie des sentimens (pii avaient dicté ce billet ; la main de l'écrivain avait écrasé la plume sur chaque mot. Un P, suivi d'un trait nespoliquemont horizontal, servait de signature.
— Femme qui paraphe, chatte qui essaie sa grllfe, se dit Puyseul h la vue de ce seing formidable : Amour ou vengeance! merci : l'un a duré assez longtemps et jo n'ai pas envie de m'exposer à l'autre. C'est bien assez qu'elle m'ait crevé les yeux en effigie.
Il froissa lo billet, en lit une boulette qu'il plaça entre le powe et l'index, et la lança à l'autre bout do la cham-
bre, comme fait de sa bille un écolier; puis il sonna de manière à casser le cordon.
— Qui vous a remi? cette lettre? demanda-t-il au domestique.
— Un commissionnaire du Chapeau-Rouge, répondit celui-ci.
— Où est la Pochette?
—En revenant de l'audience, monsieur à changé d'habit, et il vient de sortir. Je pense que monsieur est allé à la campagne, car il a mis une redingote et des bottes, ce qui no lui arrive jamais.
— Déjà trois heures, interrompit Jules en regardant sa montre; servez mon déjeuner tandis que je m'habille.
Après avoir bu quelques tasses de thé et donné à sa toilette 1rs soins les plus minutieux, lo voyageur sortit; mais au lieu d'obéir à Tordre qu'il avait reçu et de se rendre à l'hôtel du Chapeau-Rouge, il demanda lo chemin de la rue Saint-Ètienne : au moment d'y arriver, il se sentit arrêté par une main qui avait saisi la sienne, et on se retournant il aperçut monsieur de la Rochctte. Ainsi que l'avait dit son domestique, le procureur du roi avait étrangement dérogé à la dignité habituelle de son costume. Une redingote bleue et un pantalon de nankin remplaçaient galamment son frac et son pantalon noir, dc3 bottes éperonnées, qu'avait séchées le non usage, craquaient à ses pieds, tandis (ju'un col bariolé, haut et raide, lui sciait les oreilles. Ainsi armé on guerre, le jeune magistrat semblait aussi mal à son aise qu'un conscrit qui pour la première fois endosse l'uniforme. 11 souffrait du cliquetis tapageur doses éperons, et jetait de temps en temps sur ses jambes, privées de l'enveloppe soleunello dont elles avaient l'habitude, le regard humilié du renard qui a perdu sa queue. Des gouttes do sueur humectaient son visage rougi par l'émotion plias que par la chaleur.
— Eh bien I lui demanda Puyseul.
— Eh bien! répéta le procureur du roi, mes limiers ont trouvé la piste : on loge hôtel du Chapeau-Rouge, numéro onze, et j'y allais.
— Par le chemin des écoliers, ce me semble. Monsieur de la Rochetlo ôta son chapeau et s'essuya le
front.
— Je no te cacherai pas, dit-il, que j'éprouve une sensation passablement ridicule, mais que je ne puis vaincre. L'idée de me présenter devant cette petite amazone qui a de si beaux yeux noirs, me serre la gorge comme si j'y avais un nceud coulant. Mon cher Puyseul, je crois que j'ai peur. J'aimerais mieux soutenir devant la cour des pairs une accusation de haute trahison, et me voir obligé d'improviser un plaidoyer, que...
Le procureur du roi n'acheva pas et entra précipitamment dans une allée.
— Qu'est-ce donc? lui demanda Jules surpris de ce mouvement.
— Monsieur de Genancourt, mon futur beau-père, répondit le magistrat (jui se tenait caché derrière son ami, et il lui montra du doigt, à l'angle de la rue, un grand vieillard à cheveux poudrés, portant un habit noir à la française, une culotte de nit^mc couleur, et sur ses souliers de larges boucles brillanles. Le représentant de l'ancienne magistrature parlementaire marchait d'un pas fort noble, en gardant invariablement lo haut du pave, et en s'appuyant sur sa canne à pomme d'or aussi majestueusement qu'un évèque manœuvre sa crosse.
— Ah! c'est là monsieur de Genancourt? dit Puyseul qui au passage avait examiné lo vieillard avec une alteulion extrême... Et pourquoi te caches-tu h sou approche comme un écolier qui fripe sa classe et rencontre son professeur?
Slonsieur de la Roclietto étendit et tourna la jambo comme pour mieux faire voir sou éperon et son pantalon de nankin.
— Tu ne connais pas monsieur de Genancourt, K'pondit-il : s'il me voyait ainsi afiublé, il serait capable de retirer sa piuole. H a sur la tenue d'un magistral des prin-
CHARLES DE BlRNARD.
cipes d'une vérité inflexible. Je n'ai pas envie d'être traité comme l'a été l'an dernier Malardoz, un des avocats généraux, un excellent parti, qui devait épouser mademoiselle Alphonsine.
— Qu'avait-il fait, le robinî demanda Jules avec curiosité?
— Une chose assez saugrenue. Pendant les vacances, il avait laissé croître ses moustaches; à la Saint-Hubert, il arriva ainsi défiguré au rendez-vous de chasse à Genancourt; pour dire la vérité, il avait plutôt l'air d'un traban en maraude que d'un magistrat qui se respecte. A propos de cotte moustache anti-parlementaire, monsieur do Genancourt monta sur ses grands chevaux ; on dit môme qu'i' lâcha le mot d'histrion, et le mariage fut rompu.
— Ah! le papa n'aime pas les moustaches, fit Puyseul en lissant les siennes d'un air pensif. Eh bien! reprit-il tout à coup, les chemins sont libres et l'heure se passe; à quand l'assaut du Chapeau-Rouge?
— Tu as raison ril est temps de battre en brèche..., dit le procureur du roi en se redressant cavalièrement.
— Après tout, c'est moins lugubre que d'avoir à requérir la peine capitale, dit de la Rochette. De l'air d'un homme décidé à vaincre ou à mourir il serra convulsivement la main de son ami, et prit le chemin de l'hôtel oùjl devait trouver l'héroine de son aventure.
Dès que le poursuivant d'amour eût tourné le dos, Puyseul revint sur ses pas et rentra chez lui. Raser ses moustaches, qu'il mit précieusement sous pli, dans je ne sais quelle intention, endosser un habit noir et changer de cravate, fut l'afTairc d'un quart d'heure ; avant qu'un autre quart d'heure se fût écoulé, un des domestiques qui la veille avaient conduit au parc la berline de monsieur de Genancourt, annonçait dans le salon de son maître :
— Monsieur le vicomte de Puyseul.
Les personnes curieuses d'apprendre le motif et les incidens d'une pareille visite en trouveront les détails dans la lettre suivante, écrite par le jeune homme dès qu'il fut rentré chez son hôte. Cette lettre, sur papier satiné et armoirié, était adressée à la marquise de Chàlcau- Ferry, très noble, très spirituelle et très influente dame du faubourg Saint-Germain ; une de ces charmantes femmes de trente ans qui en ont quarante, et parfois ne repoussent pomt par une pruderie trop féroce les conQdenccs d'un cavalier ta la mode comme l'était Puyseul.
« Cher ange, voici le premier bulletin de ma campagne; j'ai hâte de vous l'envoyer, non qu'il ait une grande importance, mais pour avoir le bonheur do vous écrire plus tôt. Sept jours de séparation! sept jours I le temps de créer un monde! Je retombe déjà dans ce péché do rrgret et de tendresse que vous m'avez défendu; c'est qu'il est si doux, quoique bien triste! Pardon, j'obéiiai à la loi que vous avez imposée à mon amour; je vous parlerai do mes affaires et non de mes impressions. Je le sais, vous êtes plus curieuse d'événcmens nouveaux pour vous que de scntimens dont vous ne doutez pas. Je poursuis donc en style de dépêche diplomatique. Arrivé à Dijon hier au .soir, je viens de voir ce matin 1rs Genancourt, père, mère et fille. Votre lettre a été un firman miraculeux qui m'a ouvert toutos les portes, gagné tous les sourires et valu les honneurs d'un fauteuil plus grand. Dieu me part'onne! que celui do votre tante de Klircmont. Gr;1ce .") votre aimable patronage, mon introduction dans la famille de la future est donc aussi convenable que régulière.
« Monsieur do Genancourt est un beau vieillard, droit, grave, sec, poudré, président de la tète au pied, et, à coup sftr, du bois dont fin fait les centenaires : voilà pour le physique. Au moral, il ne .se trouve guère arriéré (|ue d'une cinquantaine d'années; il n'est ni royaliste, ni libéral, ni doctrinaire; il est parlementaire, si vous le trouvez bon. C'est là son dada, que j'ai enfourché tout d'abord, comme vous pouvez croire, dès que j'en ai vu poindre les orrilles. Nous avons donc, do compagnie, honni Meaupou et blùmo Louis XV, tout en convenant qu'il y avait bien
quelques mauvaises têtes parmi les jeues conseillers des enquêtes. Les cours royales ont été trouvées, par nous, ignorantes et plébéiennes; quant à cette importation anglaise qui se nomme le jury, pétaudière ! a dit monsieur de Genancourt en ouvrant majestueusement sa tabatière; pétaudière ! ai-je répété d'un ton plus dédaigneux encore en prenant une prise, au risque dëternuer. Ajoutez que, pour cette première visite et d'après des renseignemens pris ici, j'ai coupé mes moustaches, endossé un habit d'enterrement, relevé les agrémf ns de ma figure par une cravate blanche, en un mot fait une toilette de procureur, que j'ai encore en ce moment, et qui pourrait soutenir l'inspection de la douairière la plus formaliste, et jugez vous-même si j'ai rien négligé pour faire la conquête du digne président. Quant à votre cousine, je l'ai trouvée moins comtesse d'Escarbagnas que je ne m'y attendais d'après vos moqueuses instructions. C'est une très honorable figure de belle-mère; quelque chose de maigre et de long, englouti dans un peignoir feuille morte, surmonté d'un visage busqué et quelque peu bourgeonné, avec un faux tour de cheveux; une belle-mère enfin comme toutes les belles-mères ! Au bout d'une demi-hem'e, et à propos de la parenté qui existe entre vous, cette respectable cousine m'a appris que quoique monsieur de Genancourt fût de robe, elle-même était d'épée; que sa famille, sa maison, veux-je dire, écartelait de Charny, et portait de Granson en abîme! la petite cloche de Granson en abîme ! ! 1 Je me suis incliné comme devant la clochette de l'élévation; je me serais signé; mais étant d'épée moi-même, po.sséflaht sur je ne sais quel quartier de mon écusson une demi-douzaine de petits volatiles, grives ou moineaux, qu'en famille nous faisons passer pour les alérions de Montmorency, j'ai bientôt relevé la tête d'un air de premier baron chrétien, et parlé blason à faire frémir Chérin ou d'Hozior. Au moyen de quoi madame la présidente m'a trouvé, j'en suis sûr, aussi instruit qu'aimable, de tous points bien élevé et parfait gentilhomme. Mademoiselle Alphonsine, enfin, a surpassé mes espérances. Choisie par vous, je devais m'atlendre à une laideur capable de désarmer la jalousie que vous avez l'amabilité de me témoigner. La laideur existe assurément; mais si elle est de nature à désenchanter un amant, elle n'a rien de trop humiliant pour un mari; c'est une laideur de bonne compagnie, qui sent la race et compose une physionomie de maîtresse de maison, assez bonne à voir en face de soi à table ou dans une calèche. Mademoiselle de Genancourt ressemble beaucoup à sa mère ce sont deux figures dans le genre de celle de lord Wellington: moitié aigle, moitié mouton. L'oiseau de proie commence à prévaloir dans le profil, chaque année plus aigu, de la présidente; l'agneau domine encore dans les traits de mademoiselle Alphonsine. Pour conclure, ce que j'ai vu ici ne me plaît pas, mais me convient, et ma raison a dt\jà dit oui; quant à mon cœur, il dit et dira toujours non à tout ce qui n'est pas vous. En obéi.ssant à vos conseils si pleins d'intérêt, en me résignant à un esclavage qui améliore ma position ot fixe mon avenir, j'accomplis le plus douloureux des sacrifices. Une seule chose peut me consoler à demi, c'est le droit que vous me reconnaissez d'ôlro toujours à vous, à vous seule, mon ange bien-aimée.
» Jo vous ai print l'impression qu'a faite sur moi la famille Genancourt ; quant à colle que j'ai dû produire moimême, fatuité à iKU't, je crois n'avoir pas déplu. Vous m'aviez donné le succès, j'ai voulu me montrer digne do votre bonté. J'ai élé diplomate, insinuant, et parfois prestigieux; ne riez pas ; j'ai endossé la robe rouge pour le président et chaus.sé lo talon rougo pour la pré>idente; jo suis sûr d'être aussi bien que possible dans leur esprit. Reste mademoiselle Alphonsine, la conquêio la plus importante à faire, et sans laquelle les autres ne sont rien. Douter do mes succès futurs auprès d'elle serait une injure pour vous, ma Clémence; je vous dois un bonheur trop glorieux pour que la modestie ou la crainte me soit permise. Quelle conquête pourrait elTrayer celui à qui
uxn; AVEXTunE de magistrat.
vous avez dit : « Je voudrais, être reine do Franco pour vous choisir ! »
» Eu deux mots, ma première journée me satisfait. Je suis invité à dîner pour demain, et ensuite je dois accompagner ces dames à je ne sais plus quelle promenade. Maintenant voici le revers de la médaille et lo chapitre des difficultés. Mademoiselle de Genancourt, en sa qualité d'hérilière, ne manque pas de soupirans, comme vous pouvez penser; or, le mieux en pied de tous, le plus dangereux, et dont on ne vous avait pas parlé, se trouve Ctre un mien ami, magistrat en son métier, honnfite garçon d'ailleurs, et chez qui je suis précisément tombé à l'étourdie, comme se jette un moucheron sans cervelle dans la volute du formica-leo. Heureusement je vois son jeu, et lui ne se doute pas du mien ; mais il est bien avancé, et le supplanter me semble une entreprise fort hasardeuse. De plus, comme un malheur n'arrive jamais seul, une seconde épée de Damoclès se trouve en ce moment suspendue sur ma tête; je devrais dire une aiguille, car il s'agit d'une catastrophe féminine. Vous ne me plaindrez pas; les femmes sont sans pitié pour ces infortunes-là ; et cependant ma position est critique et ma frayeur trèsgrandc; vous allez juger si je m'alarme à tort. Vous rappelezvous, chère Clémence, une jeune héroïne corse à qui j'eus autrefois le malheur d'inspirer une de ces passions fabuleuses qu'on ne rencontre guère (juc dans les romans? La jolie bijoutière du boulevard Montmartre, Paola, ou, si vous aimez mieux, madame Limouroux et compagnie, comme vous vous plaisiez à la nommer dans votre méchanceté aristocralique? Cette belle insulaire vous a causé assez d'émotions h vous-même pour s'être gravée dans votre souvenir, et je vois d'ici la jolie petite moue dédaigneuse et peureuse, qui, à son nom , se dessine sur vos lèvres. Il est impossible que vous ayez oublié la persécution dont elle nous a rendus l'objet en apprenant que j'étais dans vos chaînes, ses yeux flamboyans derrière l'œilde-bœuf do votre loge à l'Opéra, la vitre do votre coupé brisée par elle d'un coup de cravache en plein bois do Boulogne. Eh bien ! cette furieuse amazone, cette tigresse, ce démon, est ici ! Sans doute, grâce à l'espionnage qu'elle a organisé autour do mes mointires actions, elle a appris mes projets de mariage, et voici qu'elle me poursuit, tragiquement vêtue en homme, avec mon portrait métamorphosé en Bélisaire dans une poche, et dans l'autre, je suppose, quelque gentil polit poignard dont elle se dispose à m'égorgiller tout doucettement au pied do l'autel et entre les bras de mademoiselle de Genancourt. Et vous croyez qu'il n'y a pas de quoi mourir do peur, et que je ne suis pas suffisamment puni du péché de dérogeance que vous m'avez si dédaigneusement reprorhé? En vérité, les femmes ont deux petits défauts que je ne saurais leur pardonner : elles no veulent jamais ni commencer ni finir; après leur vertu, c'est leur tendresse qu'elles nous imposent. Egoïsme des deux côtés! seulement lo dernier est le pire; car, enfin, mieux vaut une cruauté qui vous laisse à la porte qu'un attachement jqui vous met on prison.
» Pardonnez-moi cette boutade, cher ange; elle no saurait vous atteindre, vous qui, en ce moment même, faites si généreusement exception à l'exigeant égoisme que jo reproche à votre sexe; vous qui, avant moi-même, avez compris les nécessités que m'impose l'intérêt de mon avenir. Mais madame Limouroux I car elle peut être sùro que désormais jo l'appellerai madame Limouroux, se peut-il rien do plus corse que son procédé? Déj,'i, du temps de mes erreurs, dix foiselhi a failli, par ses imprudences, me faire battre avec son estimable époux, qui est bioMi l'industriel lo plus enragé de jalousie que je connaisse. Tendant six mois, j'ai eu pour cdiicluMuar routimid la perspective d'un duel avec monsieurl.imourout.K 1,'ne rencontre a eu lieu au bois de Roulogne entre monsieur le vicomte de Puyseul et monsieur Limouroux, m-gociant en bijouterie'»; chaque nuit cet atroce paragraphe se dessinait eu lettres do feu devant mou lit. Uu duel avec un gros
petit homme répondant au nom de Limouroux, et dont les témoins serainnt sans doute appelés Patouillard et Rigoneau ! concevez-vous, ma gentille marquise, l'horreur d'une pareille catastrophe? Vainqueur ou vaincu, j'en serais mort, je vous jure, et c'est l'appréhension d'un ridicule si odieux qui m'a guéri de ma passion corse : mais faites comprendre cela à une femme! je connais le caractère emporté et les furies nerveuses de la bijoutière; puisqu'elle est à Dijon, elle a un projet, et, pour l'accomplir, elle ne reculera devant aucune folie. La voyez-vous tombant chez monsieur de Genancourt le jour du contrat, et me voyez-vous, moi, jouant le rôle de Pourceaugnac entre sa femme do Saint-Quentin et sa femme de Pézénas? Je vous dis, Clémence, qu'à cette pensée les cheveux se dressent sur ma têle. Oui, j'aimerais mieux me trouver face à face avec un lion... »
C'était dans le cabinet du procureur du roi que Puyseul traçait sa dolente épîlre. Au moment oii il écrivait le mot de lio)i, la porte s'ouvrit et, dans la glace placée au-dessus du bureau, il aperçut un homme gros et court, qui entrait en saluant fort respectueusement le dos de l'écrivain. Poudreux, échauflé et haletant comme un courrier de cabinet qui vient de faire cent lieues tout d'une traite, ce personnage arriva de courbette en courbette jusqu'au milieu de la chambre, où il s'arrêta. En se redressant il montra une figure aussi rondo mais plus enflammée que la lune, et sur laquelle se peignit à l'instant l'agitation la plus extraordinaire.
—Mon épouse ! hurla-t-il avec un organe de musico, en bondissant vers Puyseul.
— Monsieur Limouroux I s'éeria le jeune homme d'un ton beaucoup moins tragique.
— Ma Paola!.. misérable... suborneur... rends-moi ma Paola!... reprit d'une voix étranglée le mari dont les joues s'empourpraient à chaque parole, tandis que ses yeu.x semblaient vouloir sortir de leurs orbites.
— Du calme, mon cher monsieur Limouroux, ou gare l'apoplexie !
A cette apostrophe, prononcée par Jules avec un incomparable sang-froid, le nouveau venu s'arrêta raidc. Sa bouche se referma silencieusement, et il chercha un siège des yeux. Puyseul lui avança un fauteuil et le ût asseoir sans éprouver aucune résistance.
— Marangeot, dit-il après avoir sonné, apportez <à monsieur un verre d'eau sucrée et delà fleur d'oranger. Préférez-vous autre chose, mon cher monsieur Limouroux? No vous gênez nullement; vous êtes ici chez vous.
— Un verre de bière, si c'est possible, murmura le bijoutier en essayant d'ôter sa cravate, et avec la douceur résignée d'un mouton entre les mains du boucher. Le terrible mot apoplexie l'avait foudroyé.
Le vicomte était un jeune homme fort bien élevé et sachant les égards dus aux maris. Il dénoua de sa propre main le foulard tortillé autour du cou de celui-ci, remplit ensuite un verre (ju'il lui présenta, puis, tandis que monsieur Limouroux buvait, il reprit d'un ton gracieux :
— C'est de la bière de Strasbourg, elle vaut mieux qiin celle du café des Panoramas. Je vois avec plaisir que vous la trouvez bonne. Maintenant que vous voilà plus calme, parlons raison. D'après ce que vous venez de me dire et l'état où je vous vois, je devine ce qui vous est arrivé. Madame Limouroux a sans doute quitté le ilomicilo conjugal pour venir à Dijon, et, en me voyant ici, les injustes .soupçons que la maheillance vous avait fait concevoir l'an dernier vous sont revenus. Je dois, avant tout, détruire dans leur naissance des doutes injurieux pour une femme digne de respect. Je vous donne n:a parole d'honneur que depuis mou départ do Paris je u'oi pas aperçu
CHARLES DE BERNARD
madame Limouroux, et que jo n'étais pas prévenu de la démarche qu'elle vient de faire.
—Votre parole d'honneur ? répéta le mari en soupirant comme soufQe un marsouin, et en posant son verre sur un guéridon.
— J'espère que cette loyale explication vous suffît, reprit Puyseul; non-seulement je ne suis pour rien dans le malheur que vous paraissez subir en ce moment, mais si je savais quelque moyen de vous prouver la part qu^ je prends à votre chagrin et de vous rendre service, je vous jure que je le saisirais avec empressement.
— C'est trop de bontés, répondit monsieur Limouroux, presque convaincu par l'air candide de son interlocuteur. '
— Songez que jo vais bientôt me marier, reprit Jules avec un accent sympathique; entre confrères ne doit-on pas se soutenir?
— Comment! monsieur le vicomte se marie ! dit le bijoutier de qui les oreilles industrielles se dressèrent subitement; et sans doute monsieur aura besoin de quelque parure pour la corbeille de madame la vicomtesse; j'ai l'honneur de me recommander à vous, monsieur; j'ose prétendre que Frauchet ne fabrique rien de mieux que ce que peut offrir mon établissement; des perles de la plus belle eau des diamans premier choix. J'ai fait venir un artiste de Bohême. On ne taille qu'en 'Johéme, monsieur Une femme que j'adorais, me traiter ainsi!
Oh 1 Paola 1 Paola 1 cria tout à coup le négociant infortuné en s'affaissant sur son siège.
Puyseul fit plusieurs tours dans son cabinet d'un air de réflexion profonde.
— Allons, soyez homme, dit-il enfin, en s'arrêtant devant le fauteuil où se lamentait le mari. Je veux vous servir, mais à une condition : il faut d'abord me promettre de bannir à jamais de votre esprit cette absurde jalousie qui vous égare et qui a déjà porté le trouble dans votre ménage. Je gagerais que la... comment dirai-je... la petite étourderie de madame Limouroux a pour toute cause quelque futile discussion et non aucun fait dont voire honneur doive prendre ombrage. Voyons, la main sur la conscience, avant son départ n'avez-vous pas eu avec elle quelque petite altercation? la moindre chose, une bagatelle, un enfantillage? Les femmes sont si susceptibles!
— Mais, monsieur, je fais tout ce qu'elle veut... c'est au point que je rougis souvent de mon peu de caractère... à moins que ce ne soit cette partie do Montmorency avec son cousin Lancival, où je n'ai pas voulu la laisser aller.
— Voilà ce que c'est ; il n'en faut pas plus. Madame Limouroux se sera dit : « Ah ! mon mari ne veut pas que j'aille à Montmorency, eh bien ! j'irai à Dijon. » Coup d'Iitat féminin, pas autre chose.
— Avec cela qu'elle a une tante qui habite Lyon.
— Et pour aller de Paris à Lyon, la route la plus agréable est la Bourgogne. Vous le voyez, tout s'explique. Madame Limouroux allait chez sa tante.
— Au fait, j'imaginais peut-être un monstre à propos de rien; et puis j'aurai été trop sévère, trop ridicule; elle est si sensible 1
Monsieur Limouroux leva au plafond de petits yeux ronds comme ceux d'une carpe, et se versa un troisième verre de bière, pour achever de chasser l'oppression que dissipaient insensiblement les paroles de son interlocuteur. Puyseul fil un tour dans la chambre, afin de dissimuler un sourire qu'il ne pouvait plus réprimer.
— Maintenant, reprit-il en s'arrêtant do nouveau, si l'on vous donnait un moyen de retrouver madame Limouroux, quelle serait votre conduite à son égard?
— lOli ! monsieur, je l'aime 1 répondit le bijoutier avec une componclion (|ui rendait superflue toute autre assurance de mansuétude maritale.
— Mais que veniez vous faire chez le procureur du roi éd Dijon? reprit Jules, aussi politique qu'un diplomate
qui ne veut laisser aucun point obscur dans une négociation.
— C'est Lancival qui m'a appris que sa cousine lui avait escamoté son passe-port ; cela m'a mis sur la trace. J'ai tout lieu de croire qu'elle est à Dijon, mais je ne sais où elle est logée. Il faut bien m'adresser à la justice, afin d'obtenir des renseignemens et un mandat pour ramener mon épouse au domicile conjugal.
— Mauvais moyen, mon cher monsieur; croyez-moi, la jusiice n'a rien à voir dans tout ceci. Donnez- moi votre parole d'honneur de n'avoir aucun mauvais procédé à l'égard de madame Limouroux, de faire votre paix avec elle, de l'emmener à Paris, et je vais vous dire où ello est.
Le bijoutier s'élança du fauteuil avec la promptitude do ces diablotins à ressort, qui, du fond d'une tabatière, sautent au nez du priseur ébahi.
— Commeut savez-vous où elle est î cria-til d'une voix rauquo.
La strangulation recommençait ; Puyseul vida la bouteille dans le verre qu'il offrit à l'époux passionné.
— N'allez-vous pas encore faire l'Othello? dit-il en riant; si j'étais, comme vous supposez, amoureux de madame Limouroux, pensez-vous que je vous donnerais le moyen de la rejoindre?
— En cflVt, répondit le négociant frappé par la justesse de ce raisonnement : où est-elle ? dites-le moi. Je vous jure par tout ce qu'il y a do plus sacré de ne pas lui dire une seule parole plus haut que l'autre : qu'elle revienne à Paris avec moi, et tout sera oublié.
Puyseul prit le chapeau do son interlocuteur et le lui présenta :
— Hôtel du Chapeau-Rouge, dit-il, n» 11, l'escalier h gauche, au fond de la cour, au premier ; vous frapperez trois coups.
Monsieur Limouroux ouvrit à la fois, dans toute leur dimension, les yeux et la bouche; mais il ne put rien articuler, son ébahissement lui coupait la parole.
— Ne soyez pas étonné de me voir si bien informé, reprit le jeune homme pour prévenir toute observation ; nons sommes ici dans le sanctuaire de la Justice, et elle sait tout. Bon voyage, mon cher monsieur 1 et surtout de la douceur avec votre femme, je vous le recommande. Eh ! j'y songe, si vous avez quelque jolie parure en perles qui puisse convenir à madame de Puyseul, gardez-lamoi.
— Comblé, monsieur le vicomte, je n'oublierai jamais... Cette pauvre Paola, va-t-elle être émue 1 Perles premier choix I balbutia le bijoutier en serrant convulsivement la main que lui tendait Puyseul.
Quand il fut sorti, le jeune homme se mit à la fenêtre.
— Vraie tournure de mari, dit-il en suivant de l'œil monsieur Limouroux, qui se dirigeait vers l'hôtel du Chapeau-rouge do toute la vitesse de ses petites jambes; puis, une pensée soudaine traversant la tête de Jules, il se laissa tomber en riant sur un fauteuil.
— Et cet ingénu do la Rochette, qui en ce moment plaide sa première cause d'amour! Parbleu! lui qui cherche les aventures, il va en avoir une au grand complet ; il n'avait pas compte sur le mari.
En quittant son déloyal ami, monsieur do la Rochelle, malgré l'assurance cavalière de si's di'rnièrcs paroles, no s'était pas rendu par le chemin le plus direct à l'hôtel du Cliapeau-Rouge. Ceux qui ont conservé quelques souvenirs des éniolions peureuses d'un premier rendez-vous, émotions dont ou rougit en les épiouvani, mais qu'on regrello dès qu'on s'y esk aguerri ; ccux-L'i CQmprendront la pusillauiinito du jeune magistrat, sa décontenance d'ocolicr
UNE AVENTURE DE MAGISTRAT
en passant à plusieurs reprises devant le logis qu'habitait la dame de ses pensées, et qu'il flairait sans oser y entrer, enfin la strangulation involontaire, cravate de novice que nous avons tous portée au moins une fois, cl qui menaçait de barrer le passage à son éloquence quand serait venu l'instant du péril. Aprôs avoir promené son amoureuse poltronnerie du palais des États à la porte Saint- Guillaume, scandalisé les vieilles femmes agenouillées devant la croix de mission voisine de celte porte, troublé un ou deux couples profanes sous les solitaires ombrages de l'Arquebuse, et visité macliinalement les tombeaux de Saint-Benigne, le procureur du roi tira sa montre pour la vingtième fois.
— Sept heures moins un quart, se dil-il 1 je n'ai pas dîné, et Puyseul m'attend sans doute. Parbleu, qu'il attende 1 La faim est plus tolérable que celle slupide émotion qui depuis quatre heures me fait tourner comme un écureuil dans sa cage. Le dîner de table d'hôte doit être fini; voici le soir : le moment est favorable, l'approche de la nuit dispose l'âme aux impressions tendres, et je n'ai plus h craindre qu'un appétit intempestif ne cause à cette belle des distractions préjudiciables à mon amour. Pour moi, fort heureusement je suis à jeun, car, je le sens en ce moment, un œuf à la eoque m'éloufferail. Sept heures moins dix ; à sept heures, au Chapeau-Rouge, ou je suis déshonoré à mes propres yeux.
Celte belle résolution eut son effet. Au moment où sonnaient sept heures à l'horloge de la cathédrale, monsieur de la Rochettc pénétra dans l'auberge, non pas avec la démarche imposante et solennelle d'un magistrat habitué à inspirer le respect et quelquefois la crainte, mais de l'air furlif et ombrageux d'un renard qui s'insinue dans un poulailler. Instruit par les rapports do la police du nid où se cachait la jolie colombe voyageuse, il traversa la cour sans parler à personne, monta l'escalier à gauche et se trouva bientôt devant une petite porte sur laquelle il lut le chiffre 11 ; là il s'arrêta un moment pour reprendre haleine et courage ; il ôla son chapeau, essuya la sueur de son front, 01 un peigne de ses doigts afin d'ébouriffer dans tout leur luxe ses boucles blondes éclaircies par les travaux du parquet, puis il cira ses bottes avec son foulard, et resserra les cordons de son gilet pour lui faire dessiner une cambrure plus gracieuse autour d'une taille, hélas I un peu replète pour un don Juan ; celle toilette achevée, il essaya d'éclairer la position de l'ennemi en mettant l'œil à la serrure, mais la clef qui la fermait intérieuromenl l'empêcha de rien voir; il prêta l'oreille sans ôlre plus heureux, etn'entendit que le battement précipité de son cœur.
— Le sort en est jeté, se dit-il enfin, le Rubicon est franchi 1
Avec la subite audace d'un poltron qui, d'avenlure, se sent du cœur et veut en profiler, il frappa aussi bruyamment que si son doigt eût été le marteau d'une porte cochère ; hasard ou habitude, ce doigt frappa trois coups, et l'on eût dit la menace d'un créancier disposé à assommer son débiteur, plutôt que le signal d'un ainanl ronijiu aux allures discrètes de son état.
Un petit bruit se fil entendre soudain, semblable aux bonds légers d'un chevreuil qui va s'élancer d'un taillis ; la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, et sur le seuil apparut vivo et presle une des plus jolies visions que puisse désirer un chercheur d'aventures. Le paradis de Mahomet ne peut avoir pour huissiers des houris plus gracieuses et plus séduisantes que ne l'était en ce niomenl la romanesque bijoutière surprise dans le négligé d'une femme qui attend toute autre visite qu'une visite judiciaire. Paola portait son costume de la veille, h l'exception de la redingote, qu'elle avait remplacée par une robe do chambre féminine ; rien ne saurait exprimer la coquetterie provocante de ce peignoir rose leiuhe, flollant n chaipio pas sans aucun ruban qui le retînt, et laissant voir alors le pantalon le plus blanc, le gilet îi (letiles Heurs le plus mignonnemenl pincé, la chemisette la |)lus fine cl la
mieux plissée, que femme ail jamais revêtus pour un bal travesti. Une feuille de lis prisonnière dans le calice d'une rose donnerait seule une idée du frais mélange de couleur résultant de ce costume, dont l'hermaphrooisie piquante el^l fait rêver à un peintre la statue de Polyclèle, tandis qu'un poêle eût cru voir un Chérubin ayant volé h sa marraine une robe au lieu d'un ruban. Comme pour compléter le contraste, la jeune femme, dans son empressement d'ouvrir, avait gardé à la main un mouchoir brodé, d'où pendait une aigeille qui était à l'œuvre au moment même où le jeune magistral avait frappé; tandis que l'œil, en pénétrant dans la chambre, pouvait apercevoir sur une chaise un chapeau d'homme, sur une table une canne, et cnlin sur la clieminée, pour suprême insigne de virilité, un petit poignard loul charmant dans son fourreau doré et avec son manche de nacre.
En apercevant, à la place d(( Puyseul qu'elle atlendait, la physionomie écarquillée de son poursuivant do la veille, niadame Limouroux frappa du pied ; puis elle se jeta en arrière et essaya de refermer la porte; mais avec l'audacieuse intelligence que le danger inspire parfois aux esprits les plus obtus et les plus timides, le procureur du roi rendit celte manœuvre inutile en s'élanrant dans la chambre, et ce (ut lui qui en referma la porte, dont il tourna la clef par une impcrlimence peut-être machinale..
— Madame, dit-il alors d'une voix un peu tremblante malgré ses efforts pour l'affermir, je regrette que mes devoirs de magistral...
Ici l'haleine lui manqua en même temps que l'inspiration. Pour terminer l'exorde dont son ami lui avait soufflé le début, aucun mot ne lui vint ; une a'illade ingénument passionnée et qui équivalait à un agenouillement servit de clôture à la période.
Refoulée par la brusque invasion de cet assaillant inattendu, et emportée par l'ébuUition soudaine de .son sang corse, Paola n'avait fait qu'un bond à l'cxlrémité de la chambre pour y saisir d'une main sa petite canne, de l'autre son petit poignard. Ainsi armée, elle se retourna plus farouche que Diane, et prête à punir un nouvel Actéon ; mais en voyant monsieur de la Rochelle immobile devant la porte, interdit de son succès, tourmentant son chapeau par contenance et roulant les yeux le plus niaisement extatiques qu'ait jamais appelés h son aide la muetle timidité d'un débutant, elle comprit que contre un pareil adversaire la plus inoffensive de ses deux armes était encore superflue, et qu'il devenait inutile de se poser en Rébecca, le magistral énamouré n'étant en aucune sorte parent du templier Brian de Bois-Guilhert. La hère bijoutière se désarma donc par un geste où perçait une ironie un peu dédaigneuse, et nouant les ruhans de son pf.'ignoir, elle prit une de ces attitudes bourgeoisement royales dont elle avait contracté l'habitude en trônant dans son comptoir.
— Oue me voulez-vous, monsieur? demanda-t-ello d'un ton bref. Que signilie cette manière inouïe d'entrer chez nioi"( Pour qui me prenez-vous"? Je no vous connais [las, ni no veux vous connaître ; cl, d'abord, qui êlcsvous V
— Le procureur du roi de cette ville, répondit monsieur de la Uochette en cherchant ses noies les plus graves cl de l'air le plu:> austère qu'il put imposera sa figure; mais il était trop tard, l'oreille de l'amoureux inexpériBicntèavait percé la peau du magistrat menaçant.
— Kl qu'ai-je à démêler avec la justice, reprit madame Limouroux avec le sourire le plus persifleur; je n'ai de lirocès avec personne ; suis-jo donc accusé de quelque crime ?
— Puyseul n'avait pas le sens commun avec son système d'intimidation, se dit le jeune magistrat ; elle n'a pas peur b' moins du monde, et do nous deux c'csl moi qui dois avoir l'air d'être sur la sellette. Changt^ons do batterie. Madame, repril-il en passant subitement du grave au doux en deiul des inslruolions do son i-onseiller. ie
CHARLES DE BERNAnO.
vous en conjure, ne concevez aucune inquiétude au sujet de ma visite, et surtout ne l'attribuez pas à une indiscrétion impertinente. Malgré la sévérité iiabituelle de ses devoirs, un magistrat est homme, et, en vous voyant, le plus austère ne se sentirait-il pas désarmé ? Paola fit un pas vers la porte.
— Peste 1 pensa le procureur du roi, qui à ce geste comjirit qu'on l'allait éconduire ; quelle verlu farouche ! terreur, galanterie, rien n'y fait. Essayons un dernier moyen.
Il tira de sa poche le portefeuille qu'il avait trouvé la veille.
— Mon portefeuille I s'écria la jeune femme, et sans laissera l'amoureux magistrat le temps d'arrondir le bras, elle le lui arracha avec la prestesse d'une chatte qui saute sur une souris, et le mit dans la poche de son peignoir sans dire merci; puis elle fit un second pas vers la porte. En se voyant enlever un ob;et dont il espérait un effet décisif, et qu'il prétendait ne restituer que sous conditions et moyennant rançon, monsieur de la Uochette resta un instant immobile et déconcerté , mais l'imminence du danger lui souffla subitement une audace et une éloquence inouïes.
— Vous m'avez deviné, madame, s'écria-t-il avec l'accent le plus pathétique; hier au soir déjà vous avez lu dans mes yeux, et en ce moment même mon éraolion achève de vous découvrir mon secret. Et comment résister à tant de charmes? Comment rester aveugle à cet assemblage de grâces idéales qui... en pénétrant jusqu'au fond de mon cœur... me fait éprouver un sentiment qui... que... et ces yeux enchanteurs dont l'éclat... et cette tournure ravissante... je suis si troublé... Je vous jure, madame, que...
Ici le magistrat sentit qu'il restait court ; il fut sur le point de tirer sa tabatière et d'y prendre une prise, ainsi qu'il faisait à l'audience quand pareil accident lui arrivait, mais l'instinct fut plus fort que l'habitude, et il se jeta assez heureusement à genoux : cela faisait une parenthèse plus poétique et atteignait le même résultat, car l'homme qui connaît l'art de se mettre à genoux a une minute au moins devant lui pour rattraper le fil de ses idées , la grâce de sa pantomime effarant pendant ce temps le ridicule de son silence.
Paola laissa son adorateur agenouillé devant elle sans lui venir en aide le moins du monde, ni par son attendrissement, ni par sa colère. Son attention semblait captivée par la figure suppliante de l'amoureux procureur du roi, et un instant il put penser que la jeune femme était fascinée par ses regards ; mais tout à coup elle tua cette illusion par le plus désolant éclat de rire qui ait jamais déchiré les oreilles et le cojur d'un amant.
— Mon Dieu, dit-elle, que vous avez là une drôle do cravate 1
Monsieur de la Roehetle se leva d'un bond comme s'il oftt reçu un coup de fouet; dans une glace placée en face de lui, il aperçut sa figure rougissante qui, au-dessus de son malheureux col bariolé, avait l'air d'un pivoine trempant dans un vase do porcelaine chinoise ; il se trouva alors une physionomie si grotesque, en même temps une tournure si empôtrco dans sa redingote bleu clair, qu'il acheva de perdre contenance et se dirigea précipitamment vers la porte, sans attendre cett(? fois le congé di^ la bello inhumaine qui lui ri;iit au nez. .\u moment de mettre la niaiu sur la clef, trois coups fra[ipés du dehors l'arrêtèrent brusquement.
— Enlin c'est lui 1 s'écria la jeuno femme en s'élançant pour ouvrir.
— Lui ? répéta lo magistrat fort déconcerté par cotlo complication inattendue.
— Ouvre-moi donc, Paola, dit une voix claire. Madame Limouroux saisit avec une énergie exlraordi-
n.TJre le bras du jeune homme, qui naïvenient allait tourner la clef; d'un geste elle lui imposa silence, et do cette voiï si basse et pourtant si distincte qu'ont les femmes en
pareil cas, elle prononça à son oreille ces deux mots diaboliques !
— Mon mari I
Pour la première fois, monsieur de la Rochelle entendait siffler à son oreille cette balle au bruit de laquelle leagens à tempérament nerveux ne s'habituent jamais; sa chair frissonna comme celle de Job au souffle de l'esprit nocturne, et poussé par une sorte de courant électrique, il s'éloigna à reculons et sur la pointe du pied de cette porte où il eût désiré Satan plutôt que l'époux légitime de la belle tentatrice qu'il avait sous les yeux.
— Paola, je vous entends, voulez-vous bien m'ou\Tir? répéta le mari qui, joignant le geste à la parole, donna à la porto une secousse violente.
Tandis que le procureur du roi, cherchant vainement une issue, sautillait silencieusement de la porte à la fenêtre, et du lit à la cheminée, comme une Taglioni de carrefour qui exécute la danse des œufs, madame Limouroux jeta autour d'elle le regard rapide d'une femme aguerrie à pareil danger. La chambre était petite, la cheminée impraticable, le lit touchait en plein le parquet, la fenêtre donnait sur une cour oii se trouvaient en ce moment une demi-douzaine de voyageurs; ainsi de ces différons côtés nulle chance do salut. Aucun cabinet d'ailleurs, à l'exception d'une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur et servant au besoin de communication avec une chambre voisine. La bijoutière ouvrit cette armoire et, y poussant monsieur de la Rochelle :
— Là! dit-elle.
— Là ! répondit-il justement effrayé de l'étui où il lui fallait entrer.
— Paola, je vous ordonne d'ouvrir! cria en ce m.oment l'épctux exaspéré, et un coup de pied menaça la porte d'un enfoncement prochain.
Le procureur du roi n'hésita plus et sauta dans l'armoire, qui se ferma aussitôt : eu se trouvant subitement privé d'air et de lumière, la poitrine comprimée par une porte qui lui parut lourde et sinistre comme le couvercle d'une bière, monsieur de la Rochette éprouva la plus horrible sensation qui eût jamais tourmenté sa vie jusque-là si placide et si pacifique. Le mouvement de sa montre, les palpitations de son cœur, les pulsations de ses artères, sa respiration même, devenus plus sonores dans l'espèce de boîte où il était enfermé, bruiront à ses oreilles comme autant d'ennemis prêts à la trahir. De plus, pour terreur dernière, deux articles du code pénal, qu'il savait par cœur, le saisirent en même temps à la gorge, l'un : « Le meurtre commis par l'époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans lo domicile conjugal, est excusable, » l'autre : « Lo complice de la femme adultère sera puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans. »
' — Si cet homme me trouve, il a le droit do me tuer, se dit le procureur du roi en retournant contre lui-même l'argumenlatiou têtue dont il avait contracté l'habitude dans l'exercice' de ses fonctions. Dans l'espèce, nous ne sommes pas, il est vrai, au domicile conjugal, mais c'est là une question accessoire, le principal est le flagrant délit, i|ui est incontestable. Qu'importe que je sois plus innocent que l'enfant qu'on va baptiser, les apparences mo condamnent. Caché par l'épouse dans une armoire à l'arrivée (le l'époux! il y a flagrant délit évident; j'ai fait juger dix fois en ce sens. Le mieux qui puisse m'arriver, c'est d'avoir la vie sauve et d'être condamné à deux ans d'empiisonnement ; car, en ma qualité de magistrat, ils me donneront le maximum.... j'y coucluerais en pan-il cas... Dans(]uel horrible guet-apens suis-je tombé... Mais il no frappe plus... serait-il parti... Je n'entends plus rien dans la chamlire... Celle petite tigresso m'abandonnerait-ello ainsi... Est-ce ([u'ou va me laisser dans ce buffet mourir de faim ou de suffocation?... Je sens que l'air se raréfie... C'est intolérable , car j'étouffe... Mourir pour mourir...
No supportant plus sa position, et un peu rassuré par
UNE AV'ENTURE DE MAGISTRAT
ce silence absolu qui régnait dans la chambre, le cherchour d'aventures appuya son dos au fond de l'armoire, ses mains et ses genoux contre la porte, qu'il poussa de toute la vigueur que lui avait départie la nature : la porte résista, mais le fond cédant subitement, il tomba à la renverse et se trouva couché sur le dos dans la chambre du voisin,, sans savoir comment la chose était arrivée. Un petit cri de frayeur accueillit cette entrée pittoresque : en Se relevant, monsieur de la Rochelle aperçut la jeune bijoutière enveloppée d'un manteau écossais, la tête couverte d'un feutre gris, et debout devant une porte qu'elle essayait d'ouvrir.
— Que voulez-vous encore? dit la .jeune femme qui reconnut dans l'obscurité naissante la figure de son malencontreux soupirant. Ne pouviez-vous rester où je vous avais mis ?
Le magistrat ne répondit rien à cette observation dérisoire.
— Où sommes-nous ? dit-il à son tour ; par où avezvous passé ? Et lui est-il parti î
— J'ai trouvé une autre porte dans l'alcôve, et je crois qu'il est allé cherché un serrurier... Mais il n'y a pas de temps à perdre. Tenez, vous êtes plus fort que moi, faites sauter celte serrure... j'y laisserais mes ongles sans venir à bout de l'ouvrir... Allons... vile 1...
— Une effraction ! s'écria le procureur du roi qui ouvrit de grands yeux ; cj^eux effractions 1 reprit-il plus bas en regardant l'armoire enfoncée.
— Dépêchez-vous donc, prenez un de ces chenets...
— Mais, madame, on ne brise pas ainsi les portos... et d'abord chez qui sommes-nous ?
— Chez le petit Anglais, répondit Paola avec une pétulance extrême; la porte s'ouvre sur un corridor qui donne sur la seconde cour, il n'y a qu'un tout petit étage de ce côté ; rien de plus facile que de sauter à terre...
— El ces habits que vous avez là sonl-ils à vous! reprit le magistrat, qui, conservant malgré son émotion, une certaiee lucidité d'esprit, remarqua que le chapeau de l'héroïne lui tombait sur les yeux, tandis que le manteau de tartan balayait le parquet.
— Seigneur Dieu I que vous êtes insupportable et que vous m'impatientez! C'est le manteau du petit milord que je lui prends pour n'être pas reconnue.
— Un vol 1 1 fit monsieur de la Rochelle en reculant de deux pas, un vol ! dans une auberge où vous logez ; article 386, paragraphe 4...
— Oh I l'ennuyeux bavard ! s'écria la jeune Corse qui piétinait d'impatience. VEnglish sera trop heureux que je lui aie emprunté son manteau. Tenez, un chenet ferait trop de bruit, prenez mon poignard et dévissez la serrure.
A la vue do la lame que lui présentait l'intrépide bijoutière, le procureur du roi se laissa tomber sur une chaise.
— Arme cachée... main armée; article 381, paragraphe 3, et 385, paragraphe idem... Maintenant, je m'attends à tout... N'avez-vous tué personne?
Cette complication de délits imprévus dont il se trouvait l'iimocenl complice et qui fondaient sur lui en grossissant, ainsi qu'une avalanche, anéantit le magistrat, qui, à chaciue nouvel incident, se cognait la tête à un article du code pénal plus rigoureux que le premier. Il resta immobile sur la chaise, les bras pendans, l'oreille basse, et sourd aux paroles de sa compagne. En ce moment, il n'était plus question pour lui de galanterie, et son goùl pour les aventures était passé. Une rumeur soudaine en dehors de la chambre voisine dissipa .sa slupeur.
— Voici mon mari, dit madame Liniouroux d'une voix un peu tremblante ; voulez-vous qu'il m'assassine?
Le magislat se leva cl se tordit les mains.
— Là l'adultère I ici le vol ! et je suis innocent ; vous êtes témoin, madame, que je suis innocent 1
— Oh! très innocent! ré[)ondit Paola on •curianl dédaigneusement malgré le danger; mais si mon mari vous trouve, il vous tuera.
Un bruit do voix et do pas dans l'aulro chambre an-
LK SIECLE. — XV
nonça que l'entrée en avait été forcée, et que le siège de la seconde enceinte allait commencer.
— De tous côtés je suis un homme perdu! s'écria monsieur de la Rochelle. Et saisissant un chenet, en deux coups il fit sauter la serrure.
— Madame, au nom du ciell reprit-il, laissez ce chapeau et ce manteau ; il s'agit pour vous de la réclusion, et pour moi des galères !
Sans l'écouter, la jeune femme s'élança hors de la chambre, ouvrit la fenêtre du corridor et sauta dans la cour. Au même instant, la porte de l'armoire fut crochetée, et monsieur Limouroux se précipita par l'ouverture, eu bondissant comme un lion affamé.
— Un homme ! cria-t-il dans le diapason le plus aigu de .sa voix de conlrallino.
Monsieur de la Rochelle n'en écoula pas davantage, et prit en courant la roule que lui avait montrée la bijoutière, poursuivi dans sa fuite par le mari. La cour dans laquelle avait sauté Paola, et dont le sol n'était distant de la fenêtre que d'une toise environ, était entourée de hangars où l'on enfermait les voitures ; ce lieu était assez désort d'ordinaire, mais, en ce moment, un gendarme s'y trouvait par hasard, assis sur le timon d'une calèche, et conversant amicalement avec un chien barbet, en attendant l'arrivée de la diligence. L'action d'un homme sautant par la fenêtre parut louche au dépositaire de la force publique, et il courut sur Paola fort empêtrée dans le grand tartan de l'Anglais.
— Minute I dit-il en la saisissant au collet.
La jeune femme défit l'agrafe du manleau , glissa^ comme une anguille entre les mains qui voulaient la retenir, et, tournant autour d'une voiture, ouvrit une porte derrière laquelle se trouvait une rue peu fréquentée, où elle s'élança. Le manteau vide à la main, et aussi déconcerté que le fut en pareil cas l'agaçante Puliphar, le gendarme se livrait à une série d'invectives contre les voleurs qui ne veulent pas se laisser arrêter, lorsqu'un second personnage tomba devant lui du haut de la fenêtre, suivi presque aussitôt d'un troisième.
— Mais c'est donc une grêle que ces biigands-là I s'écria le militaire stupéfait : d'une main il jeta le manteau aux jambes d'un des nouveaux venus, et il sauta sur l'autre en criant de toute la force de ses poumons : A la garde I
Le coup de Jarnac échut à monsieur l.imouroux, qui, se prenant les pied.i dans les plis du tartan, mesura la terre de toute sa hauteur. Eu reconnaissant le chapeau à cornes et les aiguillettes de l'eslafierqui l'appréhendait au corps, le procureur du roi fut illuminé par une inspiration soudaine.
— Jeannisson ! dit-il d'une voix sévère.
— Mon procureur du roi ! s'écria le soldat de plus en plus ébahi en reconnaissant un do ses supérieurs.
— Ne le lâchez pas! cria de son côté monsieur Limouroux, qui venait au secours de la force publique.
Le magistrat se redressa majestueusement.
— Au nom du roi I emparez-vous de cet homme, dit-il d'un ton solennel et en désignant du doiijt le mari. Avec rinqiassibillté d'un automate, le gendarme transposa sa main de l'épaule de monsieur de la Rochelle à la gorge de monsieur Limouroux, qui, à cet acle inouï, resta muet et pétrifié.
— Vous en répondez, Jeannisson, reprit le procureur du roi, je cours après son complice ; et laissant le mari entre les main; du gendarme, il s'esquiva par la petite porte qu'avait ouverte Paola.
Tandis que cet orage grondait au Chapeau Rouge, Puyseul avait paisibleoieut achevé sa lellrc à la marquue ide
CHARLES DE BERNARD
Cliâteauferry ; il dîna sans que l'absence de sou hôte nuisît en rien à son appétit, et s'installa ensuite à une fenêtre donnant sur la rue ; tout en fumant un cigare, il conversait ainsi avec lui-même :
— Grâce à l'adorateur et au mari que je viens de lui expéJicr, j'espère que madame Limouroux et compagnie aura dorénavant assez d'occupation, et qu'elle me fera le plaisir de me laisser tranquille. Mais je serais bien curieux de savoir auquel des deux champions restera en dénnitive celte belle Hélène, et qui l'emportera du Ménélas industriel ou du Paris en robe noire... Sur mon âme, c'est Paris ! reprit tout à coup le vicomte, qui aperçut dans la rue monsieur do la Rocbette, marcliant fort vite, rasant les maisons et donnant le bras à un petit jeune homme dont la jolie figure sembla produire sur le fumeur une impression peu agréable.
— Sont-ils endialilés, ces robins ! se dit Jules qui ferma brusi|uement la fenêtre; comment, ils enlèvent la femme à la barbe du mari 1 ma foi ! je m'avoue vaincu. Do mon temps, quand l'époux arrivait, je lui cédais la place... et je lui ùtais toujours mon chapeau le premier...
Une conversation fort animée dans l'appartement voisin Interrompit ce soliloiiue; un moment après, la porto s'ouvrit, et le maîtiedu logis se précipita dans la chambre d'un air efl'aré.
— 11 paraît que l'affaire a été chaude, dit Puyseul en remarquant la rougeur de son hôte et les gouttes de sueur ijui lui humectaient le front.
— Chaude 1 répéta monsieur de La Rochette d'une voix altérée ; s'il fallait recommencer, j'aimerais mieux être plongé tout vif dans une chaudière à vapeur.
— Ou'est-U donc arrivé ?
— Le diable en personne sous la forme du maril et cela au moment où j'étais à genoux et où je gagnais du terrain... Alors elle ma enfermé dans une armoire... ensuite on a enfoncé les portes, nous avons tous saule par la fenêtre, et nous voici...
— Quelle histoire m.e fais-tu là?
— Je te dis qu'elle est là, dans ma chambre; j'espère que personne ne nous aura suivis... Je veux mourir si je sais qu'en faire et où donner de la tête... Une fenune enlevée à son mari, et enlevée par moi, procureur du roi ! Mon bon Puyseul, tu as l'habitude de ces choses-là; si tu ne me tires pas d'embarras, je suis un homme perdu.
— Je n'enlève jamais, répondit le vicomte. Mais explique-toi plus clairement, car je ne comprends rien du tout à ton récit.
Le procureur du roi se promenait à grands pas ; il s'arrêta devant son hôte, et dit brusquement eu levant un doigt à la lin de chaque période :
— H y a, qu'en ce moment je suis en passe d'être décrété d'accusation : 1° comme complice d'adultère surpris en flagrant délit par le mari, car un homme qui se cache dans une armoire, innocent ou non, se constitue par ce fait seul en état de flagrant délit ; ci deux ans d'empri- .sonnement, article 338; 2° comme complice du vol d'un manteau, vol conmiis la nuit, dans une hôtellerie, par plusieurs personnes, à main armée, avec effraction et escalade... toutes les herbes de la Saint-Jean, rien n'y r.iaji(|U(!, ci la réclusion, au minimum; 3° comm(r coupable d'arrestation illégale, articles 3'd et 3'(3. Kn faisant un bloc du toul, il y a là pour dix ans de travaux forcés, et si j'étais chargé de poursuivre une pareille all'aire, j'obtiendrais mieux que cela; je concluerais peut-être à la per(iétuitô.
La porte s'ouvrit, et le domestique montra discrètement sa figure.
— Qu'est-ce encore ? demanda le magistrat.
— Le gendarme Jeannisson est là, dans l'antichambre, avec le voleur que monsieur a fait arrêter; il vient demander à monsieur ce ciu'il doit en faire.
— Qu'il lui torde lo cou 1 s'écrin monsieur de la Rochette exaspéré par ce nouvel incident.
— Marengcot, dit le vicomte, faites-les attendre un instant.
— Eh bien I que vas-tu faire 1 reprit-il quand le domestique fut sorti.
— Le parti le plus sage serait de m'aller jeter dans l'Ouche. Que veux-tu que je fasse ? Chaque pas m'enfonce plus profondément dans l'abîme. Demain matin je serai la fable de toute ma compagnie, et c'est le moindre malheur qui puisse m'arriver.
Tandis que le procureur du roi se lamentait sans rien résoudre. Puyseul, enfoncé dans un fauteuil, faisait en lui-même le raisonnement suivant : Il s'agit de manger les marrons que vient de tirer du feu cet honnête Raton. Le(iuel vaut le mieux de restituer madame Limouroux à son mari, ou d'en enchevêtrer le vertueux magistrat? Dans le premier cas je suis débarrassé d'elle, dans le second elle me débarrasse d'un rival : évidemment, ceci est le plus sûr.
— Un rien t'effraye, mon cher la Rochette, dit-il alors en se tournant vers son ami ; heureusement je suis là pour réparer les sottises. Me donnes-tu carte blanche?
— Ah! mon ami, si tu me tires de ce guêpier, tu me sauves la vie.
— Je me charge de tout. Je prétends non-seulement que cette aventure n'ait aucune suite désagréable pour toi, mais encore que tu en cueilles les fruils. Commençons par le mari. Mets-toi à ce bureau, et écris-moi un ordre à ton gendarme pour qu'il ait à relâcher son prisonnier.
Le procureur du roi obéit sans faire d'observation. Muni du papier, Puyseul sortit ; en approchant de l'antichambre, il entendit les gloussemens suraigus du bijoulier, qui était en discussion fort animée avec son gardien.
— Oui, criait monsieur Limouroux, j'ai dit jésuite et je ne m'en dédis pas... jésuite, entendez-vous. Vous êtes fous des satellites du despotisme... Mais j'en écrirai au ConstilHtionnel... Plongez-moi dans les cachots... Je suis Français, moi... Vive la charte I
— Vous êtes libre, mon cher monsieur Limouroux; ceci n'est qu'un malentendu, dit Jules en entrant; et il remit le billet au gendarme. Celui-ci, après l'avoir lu, porta la main à son chapeau, et se tourna vers le bijoutier :
— Vous pouvez vous flatter, lui dit-il, d'être un fier braillard, et si je n'avais pas été en fonction, je vous en aurais fiit avaler du jésuite 1 Et, frappant la poignée de sou sabre, il sortit d'un pas majestueux.
— Ah! monsieur de Puyseul, s'écria le mari, vous voyez le plus malheureux des époux!... Enfuie encore une fois !... et il y avait un homme dans la cliambre!
— Allez vous coucher, lépondit le vicomte, le sommeil est l'oubli de tous les maux ; mais no quittez pas Dijon, demain j'aurai peut-être quelque chose d'heureux à vous apprendre.
— Que Dieu vous récompense ! s'écria monsieur Limouroux en se retirant; je ne me pai donnerai jamais d'avoir soupçonné un homme tel que vous.
— Nous voilà débarrassés du mari, dit Puyseul lorsqu'il eut rejoint son hôte. Maintenant, tiens-tu toujours à faire faire à ta belle héroïne lo voyage sentimental d'Arc-sur-TIlle?
En apprenant que l't'poux qu'il avait fait arrêter arbitrairement élait parti, le procureur du roi se sentit soulagé d'un poids-«norme; peu h peu l'idée du péril passé produisit en lui l'effet habituel qu'exprime le proverbe italien :
Passato in peregllo, gabato il saut«.
— Au fait, elle est bien jolie ! répondit-il, et toutM ces ratcKsIrophes ont singulièrement avancé mes affaires; car eiilni elle est là, dans ma chambre... Est-ce (]ue tu crois qu'elle viendrait?
— Non, si tu te charges de la négociation ; tu es trop
UNE AVENTURE DE MAGISTRAT
ému pour réussir ; mais moi qui suis de sang-froid et désintéressé dans tout ceci, je parie la décider à pai'tir deniain avec toi.
— ie parie dix louis que non, et je souliaito perdre, dit le magistrat presque guéri de ses terreurs et alléché de nouveau par le fruit tentateur que lui présentait son ami.
— Dix louis, soit, et tu as perdu, répomiit Puyseul; attends-moi ici, je vais te donner une idée de mes talens diplomatiques.
Le procureur du roi remit au vicomte la clef de la chambre où il avait enfermé madame Limoiiroux, et s'étendit dans un fauteuil en attendant impatiemment le résultat de la démarche de son conseiller. En voyant mirercelui qu'elle poursuivait depuis une semaine, la jeune Corse s'élança vers lui avec un empressement qui pouvait également passer pour l'elVet de l'amour ou pour celui d'un désir de vengeance; mais Puyseul, en homme habitué à dominer les é-vénemens les plus critiques, ne lui laissa pas le temps d'articuler un seul mot.
— Ma chère Paola, dit-il en lui prenant la main malgré elle, je ne sais trop si nous sommes amis ou ennemis, mais vous m'aimerez ou vous me tuerez une autre fois. Pour le moment, voici ce dont il s'agit : votre mari est là, et il n'est qu'un seul moyen d'empêcher le procureur du roi, chez qui vous êtes, de vous remettre entre ses mains. Sous ce costume cavalier^ qui du reste vous rend encore plus charmante, si c'est possible, vous avez blessé à mort le cœur du sévère magistrat. Vous avez beaucoup d'esprit et vous devez me comprendre. L'essentiel pour vous est de gagner quelques jours, aQn do laisser tomber la première furie de monsieur Limouroux. Un peu de coquetterie, la justice est à vos pieds sans que cela vous engage à rien, et vous êtes sauvée. Est-ce convenu?
— Mais vous, ingrat... indigne...
— Quant aux griefs que vous croyez avoir contre moi, je n'ai pas le temps <le les discuter en ce moment; si vous tenez à entendre ma justification autant que je tiens moimême à vous l'offrir, plus tard je pourrai vous prouver l'injustice de vos reproches. Cette porte, continua-t-il en baissant la voix, s'ouvre dans la chambre que j'occupe, et il n'y a de verrou que do votre côté; mais avant tout il faut prendre un parti : accepter la protection de votre nouvelle conquête, protection fort inofTensive, je vous jure, ou vous préparer à un tête-à-tête conjugal qui, vu les circonstances, ne serait peut-être pas sans désagrément.
Puyseul parla si bien que la jeune femme consentit à tout ce qu'il voulut, et dans la situation critique où elle s'était placée, c'était peut-être le parti le plus prudent qu'elle piU prendre.
— Tu peux demander pour demain une chaise do poste, mais d'abord compte-moi mes dix louis, dit le vicomte à monsieur de la Rochette; à la place j'irais en Suisse. Arc-sur-Tille est trop près de Dijon.
— Comme tu connais les femmes ! Tu fais d'elles ce que tu veux ! répondit le magistrat émerveillé ; il me faudra passer par bien des armoires avant d'atteindre à ta hauteur. Quoi ! elle a consenti...
— A tout... Bonne nuit, homme heureux I...
Après avoir congédié son hôte, Puyseul se mit ?i la fenêtre. A la lueur d'un réverbère, il aperçut un individu qui se promenait devant la maison d'un nir fort agile, et il reconnut monsieur Limouroux. Un moment après il ferma la croisée, et entendit les pas non moins precipili's de monsieur do la Rochette qui, ayant cédé son appartement h l'héroïne do l'aventure, avait fait dresser dans .son cabinet de travail un lit qui paraissait devoir rester inoccupé. La même insomnie éperonnait le mari désespéré et l'amoureux plein d'espérance ; semblables h deux chevaux de manège, ils piétinaient eu long et en large, chacun à son poste, avec une émulation dont le vicomte no put s'em[iêcher de rire :
— Parbleu ! se dit-il, voilà une petite bourgeoise qui peut so vanter d'être gardée comme une reine : sentinelle
devant la porte, sentinelle dans l'antichambre. Bonne faction, mes maîtres, le garde du corps vous salue !
A ces mots, le jeune homme tourna le bouton de la porte dont il avait parlé à Paola; de l'autre côté le verrou avait été tiré.
Le lendemain, vers les trois heures de l'après-midi, deux voitures se rencontrèrent h une lieue do la ville sur la route d'Auxonne. Dans la première, qui revenait à Dijon, Puyseul, assis en face de madame et de mademoiselle do Genancourt, déployait toutes les ressources de son amabilité pour plaire à ses compagnes, qui paraissaient écouter avec une faveur marquée les insinuans propos de l'habile jeune homme. L'autre voiture allait fort vite, et ses stores baissés lui donnaient une apparence aventureuse. Au momimt où elle croisa la lento et léodale berline, un de ces stores mystérieux se leva, et madame Limouroux passa par la portière sa jolie tête, malgré les efforts du procureur du roi qui, eu reconnaissant la livrée de Genancourt, s'était blotti au fond de la chaise de poste. Puyseul répondit par un sourire gracieux au regard foudroyant que lui lança au passage la belle Corse.
— Qui donc saluez-vous? demanda madame do Genancourt.
— Un de mes amis qui est avec cette jeune dame, monsieur de la Rochette, répondit Jules d'un air indifférent.
— Monsieur de la Rochette I s'écrièrent à la fois les deux lemmes.
— Et quelle est cette dame? reprit la présidente en fronçant imperceptiblement le sourcil.
— Oh! c'est une aventure fort romanesque, une espèce de pèlerinage à Gretna-Green, répondit le jeune homme, qui, du coin de l'œil, montra mademoiselle Alphoiisine à sa mère, pour faire comprendre à celle-ci qu'il était impossible d'en dire davantage devant une jeune personne. Les trente-deux ans de vertu du procureur du roi furent anéantis par ce regard. Au même iuslant, comme si le ciel eût voulu consommer d'un seul coup la ruine du magistrat, un cavalier, venant de Dijon et éperonnant avec furie un bidet de poste, vint se jeter sur la berline au risque d'écraser sa maigre monture contre les robustes chevaux de l'attelage.
— Avez-vous vu ma femme ? demanda d'une voix étouffée cet écuyer désordonné; une voiture verte ! Elle se sauve avec l'homme d'hier:.. Mon cher monsieur de Puyseul, suis-je assez malheureux 1
— C'est le mari, dit Jules à l'oreille de madame de G&nancourt.
— Une femme mariée 1 s'écria l'austère présidente, et, se penchante la portière, elle montra du doigt à monsieur Limouroux la voiture soi-disant adultère, en réalité si innocente, qui fuyait dans le lointain.
Puyseul regarda d'un œil scrutateur mademoiselle de Genancourt. Un étonnement sans émotion et presque sans dépit avait seul animé un instant la ligure calme cl inexpressivo de la jeune fille.
— Pauvre la Rochette ! pensa le vicomte, n'avoir pas même su se taire aimer de celle petite provinciale 1
En quittant la berline, monsieur Limouroux pressa la course de son cheval avec une fureur nouvelle. A chaque pas il gagnait du teiiMin sur la chaise do poste, donl les voyageurs no se croyaient pas l'objet d'une poursuilo aussi chaude. 11 l'atteignit h la fin, et se ruant à fond dt< train sur le postillon, il lui appuya sur lo nez, tout en galopant, le canon d'un pistolet gigantesque. A ce geslo menaçant, lo conducteur se renversa sur la croupo d<» porteur, et arrêta raide.
— Si lu bouges, tu es mort! \w dit lo bijoutier d'une voix tragique. Une seconde après, il avait arraché un dos stores et braqué le pistolet sur la porlièro.
A la vue de l'arme cl do la figure do son mari, Paola so jota au fond do la voiture on laissant son prétondu complice pleinement exposé au feu. Le procureur du roi.
CHARLES DE BERNARD
quoique fort ému de cette attaque inattendue, saisit le pistolet.
— Voulez-vous m'assassiner? dit-il en employant toute sa force pour désarmer l'époux furieux. Tandis qu'il tirait l'arme par le canon, monsieur Limouroux la retenait par la crosse ; dans cette lutte, le coup partit, et la balle labourant la joue du magistrat lui enleva, du coin de la bouche à l'oreille, une aiguillette semblable à celles qu'un découpeur habile prélève sur l'estomac d'un canard. ÉtoutTé par la fumée qui emplit soudain la chaise de poste, couvert de sang et persuadé qu'il avait au moins une couple de balles logées dans la tête, le procureur du roi se laissa glisser à demi mort entre les coussins, où i s'évanouit. Au bruit du coup, Paola réussit à ouvrir la portière, et se ieta sur la route en essayant de fuir ; mais monsieur Limouroux, qui en ce moment lui parut aussi terrible que le spectre au cheval pâle dont parle l'Apocalypse, lui barra le passage. Une seule idée frappa la jeune femme, ce fut qu'il y avait encore un pistolet chargé, et que celui-ci pouvait bien lui être destiné. Avec l'agilité d'un écureuil qui grimpe à un arbre, elle s'élança à l'assaut de son mari, s'accrocha à ses habits, mit le pied sur sa botte, et en une seconde se trouva en croupe, les bras étroitement enlacés autour de lui.
— 0 mon petit bijou ! dit-elle en le serrant do manière à lui rendre impossible tout geste sanguinaire ; enfin tu viens h mon secours; chéri adoré, tu délivres ta Paola qu'on voulait t'en lever !
— Eh quoi 1 on t'enlevait, répondit le bijoutier en tournant la tête.
Un baiser passionné lui ferma la bouche, et une étreinte qui lui fit un moment perdre la respiration, attesta l'inaltérable amour dont il était l'objet. Tandis que la chaise de poste où gisait monsieur de la Rochettc continuait lentement sa route vers Auxonne, monsieur Limouroux reprit le chemin do Dijon, emmenant triomphalement sa femme en croupe, et presque aussi convaincu de la vertu de la jolie Corse que de son propre héroïsme.
Un mois après, à Auxonne, dans une petite chambre où il vivait d'une manière fort retirée, le procureur du roi balafré déjeunait tête à tête avec Puyseul. Celui-ci, en apprenant la catastrophe arrivée à son ami, était accouru au-;sitntde Dijon, l'avait installé dans ce logis, et lui avait prodigué les soins les plus attentifs pendant une maladie causée par une succession inaccoutumée de sensations violentes, plutôt que par une blessure sans gravité. Tous les deux jours, le vicomte était venu voir monsieur de la Rochette ; mais sous le prétexte de la fièvre qu'aurait accrus la moindre émotion, il avait toujours éludé les questions du blessé au sujet des suites de son aventure, et écarté par une consigne intlexiblc les visites ou les lettres capables, disait-il, de retarder la convalescence de son ami. Ce jour-là, monsieur de la Rochette, entièrement rétabli, s'insurgea contre le despotisme de son gardi'-malade.
— Je n'y tiens plus, dit-il, je veux savoir ce qu'on dit do moi, ce que pense ma compagnie, quelle couleur a dans le public cette fatale aventure, et entin comment la famille Genancourt a pris la chose. J'aurai bien de la peine h faire ma paix. Le président est si rigide, cl ces dames sont si collet-montés... Et puis les nominations à la cour royale doivent être laites, et je devrais avoir reçu l'avis de la mienne... Décidément, c'est assez me cacher : je veux aller à Dijon.
Puyseul prit la main du magistrat et la lui serra silencieusement.
— Mon bon ami, dit-il ensuite, je n'ai pas voulu jusqu'il ce jour répondre à les questions de peur d'aggraver ton mal ; mais maintenant le voil.'i gui'ri, et il vaut mieux que ce soit moi (]ui te mette au l'ail : les nominations à a cour sont arrivées en ciïot...
— .4h 1 dit le procureur du roi rendu soudainement soucieux par l'air triste qu'affectait son ami; et... je ne suis pas conseiller?
— Tu n'es pas conseiller, répondit Puyseul d'une voix compatissante.
— Ah ! ... Et qui est nommé à ma place T reprit monsieur de la Rochelle en essayant de sourire.
— Un de tes amis qui, en acceptant un emploi quo dans les circonstances actuelles tu n'aurais pas obtenu, n'a pas cru trahir les devoirs de l'amitié... C'est... moi qui suis nommé, continua Jules, qui ne put s'empêcher d'hésiter un instant.
Le procureur du roi relira sa main.
— Ah!... tu es conseiller à la cour de Dijon... reçois mon compliment, c'est un joli début... Et moi, qui suis sur la brèche depuis dix ans, on me laisse pourrir en instance. Tu casseras les arrêts que je ferai rendre : c'est fort drôle... excessivement drôle, répéla-t-il avec un rire forcé.
Le vicomte le regarda un instant d'un air ému.
— Non, mon ami, dit-il, je ne casserai pas les arrêts que tu feras rendre. Le malheureux éclat de ton aventure a décidé le premier président et le procureur général à une mesure pénible pour nous tous, mais dont l'effet ne sera, j'espère, quo temporaire. On a demandé ton changement.
— Mon changement ! dit le magistrat en se levant.
— Tu es procureur du roi en Corse.
— En Coise ! en Corse I en Corse ! cria monsieur de la Rochette sur trois Ions différens, du grave à l'aigu... Mais c'est une atrocité, et monsieur de Genancourt, mon beau-père, me laisse égorger ainsi?
— Monsieur de Genancourt ne sera pas Ion beau-père, dit Jules.
Le procureur du roi se rassit, et ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il eut la force de dire :
— Je ne comprends pas.
— Tu penses bien, reprit doucement Puyseul, qu'après le scandale de la déplorable aventure, monsieur de Genancourt ne pouvait plus l'accorder la main de sa fllle ; et ton mariage se trouvant forcément rompu, tu ne saurais trouver mauvais qu'un do tes amis, qui, s'il eût été en concurrence avec toi, se fût loyalement retiré, ait aspiré à devenir l'époux de mademoiselle Alphonsine.
— Toi ! s'écria le magistrat ; tu me prends ma femme et ma place !
— Mon Dieu ! je ne prends rien du tout : c'est madame de Châtcauferry qui a arrangé cela. En voyant que je ne le faisais aucun tort, je me suis seulement laissé nommer et marier. Voilà tout, mon cher la Rochelle, et pour cela nous n'en serons pas moins bons amis.
— Amis ! cria le procureur du roi avec l'éclatanto ironie que met Hamlot à prononcer le mot friench ! La seule chose que je regrette, vois-tu bien, c'est que tu no viennes pas d'assassiner quelqu'un, alin que j'aie lo plaisir d'instruire ta procédure. Quoi 1 pour une simple tentative de bonne fortune, non suivie d'exécution, je suis honni comme si j'étais un nouveau Sardanapale; on m'exile en Corse; je perds mon avancement et peut-être ma carrière tout entière ; je manque un mariage superbe, sans parler de cette épouvantabli^ balafre qui me défigure pour la vie ; lu es la cause première de tout cela, car j'y vois clair maintenant, et tu as le front do m'appeler ton ami I
— Oui, j'en conviens, pour une fois que lu as voulu te déseiirol)iner, tu as joué de malheur. .Mais il te reste une consolation, et celle-lii suflil aux grandes Ames.
— O'iello consolation'/ demanda monsieur de la Rochelle avec l'amerlumo d'un lioiiune qui n'espère plus rien en ce monde.
— Ton innocence I dit Puyseul en souriant.
FIN DE UNE ^VCMIIUE 1>B UAGISTRAT.
LE PIED D'ARGILE
Le Parisien ne se prom&ne guère que pour voir et pour être vu ; les lieux oii l'on peut marcher sans se coudoyer se trouvent donc frappés d'un dédain presque universel, car la foule, race moutonnière, suit la foule, et la mode remplit à son égard le rôle du chien du berger qui harcèle le troupeau pour lui faire serrer lee rangs. Parmi les promenades délaissées pour des rivales d'un moindre mérite, il est juste de mettre en premier ordre le jardin des Plantes. Mélancoliquement épanoui sur la rive gauche de la Seine, entre la halle aux vins, l'hôpital de la Pitié et la prison de la garde nationale, c'est vainement qu'il ouvre sa grille chaque matin aux rares passans du pont d'Austerlitz, vainement qu'il dispose dans l'ordre le plus scientifique les merveilles de son horticulture, vainement qu'il apporte une coquetterie raffinée à la toilette de ses lions et de ses panthères. A part les provinciaux curieux de voir la girafe, et quelques familles britanniques pour qui une excursion sur le continent consiste dans une vérification plus minutieuse qu'intelligente des articles contenus dans le Guide du Voyageur, les habitués de ce royal établissement y paraissent aussi clairsemés que l'étaient sur le gouffre des mers les naufragés dont parle Virgile. Des vieillards ou des convalescens avides de soleil et changeant de banc dès que l'ombre les atteint, des pensions d'aveugles-nés ou de sourds-muets, tristes essaims pour qui la vie n'a pas de fleurs, des bonnes d'enfans voyageant un gAteau à la main du palais des singes à la fosse des ours, quelques ouvriers désœuvrés venant à la ménagerie comme à un spectacle gratis, et qui, au besoin, prendraient place dans ses cages, à condition d'y t^tre nourris sans travailler, tels sont les hôtes accoutumés do ce beau séjour, près duquel la place Royale semble bruyante et le Luxembourg animé.
Si l'abandon auquel se voit livré le jardin des Plantes en écarte le peuple des promeneurs, il est cependant parmi eux une classe sur qui le sentiment vulgaire reste sans influence ; car, pour elle, loin d'être un sujet d'éloignement, la solitude est un attrait, et ses ohiMiiins préférés sont ceux où la foule no passe pas. A cette classe éminemment intéressante et qu'il est superflu de désigner
LE SIECLE. — XT.
plus amplement, appartenaient sans aucun doute un homme d'environ vingt-cinq ans et une femme plus jeune encore qui, par une fraîche matinée d'avril, en 1828, se dirigeaient vers le Belvédère à travers les sinueux sentiers de la vallée Suisse. Jamais peut-être les daims et les gazelles, qui dans leur enclos broutaient l'herbe prinlannière, n'avaient vu passer un couple mieux assorti. La manière dont le cavalier serrait sous son bras celui de sa compagne, et l'abandon qui répondait à cette muette pression, annonçaient hautement l'harmonie d'une mutuelle tendresse. Dans le souple accord de leur démarche, dans leurs gestes les plus fugitifs, se trahissait le parfum de l'amour, cette rose qui fleurit dans le coeur ; on eût dit de deux nouveaux époux venant savourer loin du monde l'heure la plus douce de la lune de miol, si une remarque inévitable n'eût pas donné un prompt démenti à cette conjecture : la jeune femme était en deuil, et rien dans les vètemens de l'homme qui l'accompagnait n'annonçait l'uniformité qu'en pareil cas la loi conjugale impose au costume. Si donc le sentiment intime qui liait ces deux êtres l'un à l'autre semblait incontestable, la légitimité en devait paraître équivoque ; mais telle était la modestie qui brillait sur les traits de l'inconnue et tel le respect empreint dans le maintien de son ami, qu'avant de porter sur eux un jugement défavorable, l'austérité même ou la pruderie eussent hésité.
Les deux amans marchaient avec lenteur, se trompant parfois de sentiers, et peut-être volontairement, car ti'au- Ires que les écoliers préfèrent le chemin le plus long ; lui, chargé d'une ombrelle que rendait inutile la discrétion du soleil, et dont il se servait pour agacer au passage les rennes ou les moutons groupés curieusement derrière les treillis; elle, suspendue au bras qui la soutenait, et cachant sous une feinte lassitude la légèreté de l'oiseau dont les ailes viennent de se fermer. Malgré les préoccupations de ce senlinuMit exclusif si justement nommé par madame do Stad égoisine à deux, une sorte d'inquiétude se peignait sur la physionomie de la jeune dame lorsque les détours des allées lui laissaient apercevoir quelques promeneurs. Les femmes qui, par leur toilette, paraissaient appartenir aux classes élevées de la société, lui causaient surloul une appréhension visible ; pour les éviter, elle aurait à chaque instant changé de cheniia ou
CHARLES DE BERNARD
battu en retraite, si son compagnon ne lui eût démontré la puérilité d'une semblable conduite.
— En vérité, Adrienne, lui dit-il après une alarme plus vive que les autres, vous me ferez tourner la tète avec vos frayeurs chimériques ! Pensez-vous qu'aucune de vos connaissances de la rue Taranne vienne vous espionner au jardin des Plantes? Mais songez donc qu'ici nous sommes aussi loin do Paris que si nous nous trouvions au fond des forôls de l'Amérique. D'ailleurs, que pouvez-vous donc craindre ? n'êtcs-vous pas maîtresse de vos actions? est-il une seule personne qui ait le droit de les contrôler?
— Pas une seule personne, mais le monde entier, répondit la jeune femme. A votre tour, ignorez-vous qu'une veuve de vingt-trois ans retombe en minorité et devient la pupille de tous, ennemis ou amis ? Dans la société do mailame de Chantevilliers seulement, je possède une demi-douzaine de tutrices officieuses qui, sous prétexte de s'intéresser à moi et de guider mon inexpérience, me feront mourir d'ennui à force de conseils et de leçons. Si l'une de ces bonnes âmes m'apercevait en ce moment, seule avec vous, que penserait-elle, mon Dieu 1 et surtout que dirait-elle?
— Eh ! quelle importance peuvent avoir les propos de quelques prudes?
— Permis à vous de les braver, Adolphe; mais moi, je dois m'y soumettre, car ces propos font loi dans les salons. Allons, soyez de bonne foi, et avouez qu'en me décidant à sortir ce matin, vous m'avez fait faire une folie, une véritable escapade d'écolier, dont je me repens déjà en attendant que j'en sois punie.
— Mais enfin où est le mal ? dit Adolphe ; ne dois-je pas vous épouser dès que votre deuil sera fini?
— Quand nous serons mariés tout sera en règle, reprit-elle, et je sortirai seule avec vous tant que vous voudrez; mais peut-être alors ne chercherez-vous plus la solitude comme aujourd'hui ?
A cette insinuation où perçait une douce coquetterie, le jeune homme pressa sur son cœur une main qui s'y abandonna sans résistance.
— Oh ! seul avec vous dans un désert I s'écria-t-il avec l'emphase naturelle aux amoureux.
Ils ralentirent le pas et marchèrent quelque temps recueillis dans leur bonheur, ne se parlant plus que par l'expressive étreinte de leurs bras enlacés. En ce moment, si un puits s'était rencontré devant eux, ils y seraient tombés, selon toute apparence, comme fit l'astrologue de la fable. Heureusement leur distraction n'enfanta pas un dénoùmcnt si fatal, mais elle les mena aveuglément sur un vieux monsieur fort distrait do son côté, et qui se tenait immobile devant une nombreuse famille de pintades et de canards pour qui sa main cmiettait paternellement un gâteau de Nanterrc. Cet ami de la nature, soigné jusqu'à la recherche dans sa toilette, portait pardessus un vêlement noir une longue redingote couleur de chocolat, qui laissait apercevoir à l'une des boutonnières le ruban de la Légion d'honneur ; en se sentant heurté par le couple rêveur, il se retourna vivement, et lui montra une figure aussi sèche que jaune, dont le galbe poiulu rappelait h l'esprit le museau d'un chacal ou le trait caractéristique de la physionomie do Robespierre. Ses yeux enfoncés sous des sourcils grisonnans dardèrent un rayon scrutateur qui, après avoir |)énétré sans discrétion sous lo chapeau de la jeune femme, se fixa sur lo visage de l'amant avec une expression de surprise ironique. En reconnaissant les traits de l'homme (ju'il avait poussé par niégarde, Adolphe se sentit rougir en dépit de lui-même ; il porla la main h son chapeau, et prononça quelques paroles d'excuse. Sans avoir l'air de l'écouler, le. vieillard lui rendit son salut, regarda do nouveau Adrienne avec une attention plus vive que respectueuse, et s'éloigna lentement a[)rès avoir lancé sur lo couple interdit un dernier coup d'njil dont la raillerie semblait Içmpérée par une bonhomie indulgente.
— Quel est ce monsieur, et pourquoi rougissez-vousî dit Adrienne en interrogeant les yeux de son amant.
— Allez-vous encore vous alarmer ? répondit celui-ci avec une sorte de dépit. J'ai rougi fort ridiculement et sans savoir pourquoi ; c'est vous qui, avec vos frayeurs continuelles, me faites perdre contenance à mon tour.
— Mais cet homme...
— C'est de tous ceux que nous pouvions rencontrer celui que nous devons craindre le moins. Il aura remarqué ma sotte émotion, et je suis sûr qu'il s'en divertit intérieurement ; car, malgré le passe-temps débonnaire au milieu duquel nous l'avons surpris, il est plus fin et plus malicieux à lui seul que tous les singes que nous regardions tout à l'heure. C'est un vieil ami de ma famille, et qui, dans plusieurs circonstances, ces jours derniers encore, m'a donné des preuves réelles d'intérêt; en un mot, c'est ce chef de division du ministère de l'intérieur dont je vous ai parlé plus d'une fois, monsieur Sabathier.
— Celui qui vous a fait avoir voire place ?
— Lui-même, et c'est d'autant mieux de sa part, qu'il n'ignore pas que mes opinions ne sont pas de la couleur des siennes, si toutefois il a une opinion, car un homme en place depuis trente ans et qui se trouve le bras droit de monsieur de Martignac après avoir été en faveur sous monsieur de Villèle...
— Cet homme-là doit avoir une demi-douzaine d'opinions plutôt qu'une, interrompit Adrienne en riant ; perdez donc la mauvaise habitude de médire de tout le monde. D'ailleurs, monsieur Sabathier est votre protecteur, et il vous faut le respecter. Pour moi, je sens que je l'aime beaucoup, malgré sa vieille figure et son regard moqueur; car enfin, cette place que vous lui devez, c'est plus de trois mille francs par an, qui feront merveille dans notre petit budget. Songez, Adolphe, que sans cela nous nous trouverions bien près d'être pauvres. Entre nous deux, nous n'avions guère que l'indispensable ces trois mille francs seront notre luxe.
— Est-on pauvre quand on s'aime? demanda le sentimental Adolphe.
— L'amour et une chaumière, n'est-ce pas? reprit la jeune veuve avec un sourire tendrement railleur; il vous sied bien de parler ainsi, prodigue et dissipateur que vous êtesl car je sais vos folies : vous vous ruinez dans ce cher petit appartement de la rue Gaillon où dans trois mois nous serons ensemble. Des tentures partout, des meubles à incrustations pour ma chambre, des bronzes dans votre cabinet, des porcelaines du Japon, des tableaux; que saisje encore ? Voilà ce que vous appelez une chaumière I II est bien temps, je crois, que je prenne les rênes du gouvernement, et même j'ai fort envie de no pas attendre pour cela le grand jour du mariage.
— Netes-vous pas ma reine dès aujourd'hui. Qu'ordonnez-vous?
— Avant tout, une mesure financière qui va vous faire froncer le sourcil, mais ça m'est égal : vous voudrez bien ne payer aucun mémoire sans me l'avoir communiqué : je vous connais, vous vous laisseriez égorger sans mot dire ; mais moi, je mettrai ordre à cela.
— Vous voulez donc m'ôter le plaisir de vous surprendre ?
— Surprenez-moi tout de suito en vous montrant raisonnable. Et puisque je suis en train de gronder, écoutez-moi ; on vous a vu dans la rue Vivienne et au Palais- Royal courant les boutiques do bijoutiers. Songez qu'à l'exception de l'anneau de mariage, je no veux pas uno bague, pas un bracelet, pas une boucle d'oreille. J'ai quelques diamans; <iuand nous serons millionnaires, vous m'en donnerez d'autres : jusque-là, rien. Rappelez vous qu'en me désobéissant vous me mécontenteriez sérieusement. Je suis encore assez jeune pour n'avoir besoin que de fleurs.
— Adrienne, je n'avais jamais souhaité la fortune avonl de vous connaître, dit lo jeune homme d'un air mclancoliaue.
LE PIED D'ARGILE
— Bon, reprit-elle ; vous r6viez chaumière tout à l'heure, et voici maintenant que vous soupirez après un palais!
— Mais n'est-il pas cruel de ne rien posséder qui soit digne de vous?
— Je croyais que vous aviez un cœur, répondit-elle en le regardant avec amour.
En s'entrelenant ainsi de mille choses futiles, qui ont un immense intérêt pour les cœurs réellement épris, ils étaient enfin arrivés au Belvédère. La bise y soufflait avec l'âpreté qui signale les jours de l'équinoxo, et rendait le pavillon inhabitable. Adricnne , frissonnant sous son châle, reprit presque aussitôt le bras de son futur mari, et l'entraînant avec une vivacité qui rappelait les jeux de renfaHco :
— J'ai froid, dit-elle, courons.
Ils s'élancèrent dans le sentier bordé do lilas qui, semblable à l'escalier de Chambord, descend du pavillon en formant une double hélice. Entraînés peu à peu par une impulsion que l'inclinaison du terrain rendait à chaque instant plus rapide, ils tournoyèrent du haut en bas de cette spirale, accompagnant d'un rire joyeux leur course désordonnée, et, sans pouvoir s'arrêter, firent tout à coup irruption au milieu d'une société fort sérieuse qui s'apprêtait à gravir le monticule. Ce groupe, composé de plusieurs femmes dont la toilette et le maintien avaient un air de province, était escorté par deux innocens de treize à quatorze ans, grands comme des hommes, mais portant encore des vestes rondes ; dames et jouvenceaux semblaient reconnaître pour directrice une personne qui contrastait de tous points avec ses compagnes. C'était une femme de trente-huit ans au plus, d'une beauté régulière mais froide , grande, et le paraissant davantage par la manière dont elle portait la tête ; sa redingote de satin noir, garnie de chinchilla, faisait ressortir une tournure qui, dans sa noblesse, n'était pas exempte de raideur ; et son chapeau de velours épingle, dont les plumes ondoyaient au gré de la brise, était aussi fièrement posé que pouvait l'être le casque de Minerve sur le front de la déesse. Cette femme, dont l'œil ferme et hautain annonçait plus d'estime de soi-même que de sympathie pour les autres, paraissait née pour porter les paniers et les robes à queue d'autrefois. A la regarder si attentive à la dignité de son maintien, si compassée dans ses gestes les moins réfléchis en apparence, on croyait voir d'abord une reine de tragédie ou une grande-prêtresse d'opéra, conservant à la ville, la solennité théâtrale; mais l'imiiression rigide habituellement empreinte sur ses traits, faisait évanouir aussitôt une supposition dont la liberté paraissait une insulte à mesure qu'on étudiait cette sévère physionomie.
En se trouvant inopinément en face et presque dans les bras de cette femme imposante, la jeune veuve s'arrêta sur place avec la soudaineté nerveuse qui semble être l'attribut exclusif du coursier arabe; elle rougit jusqu'aux yeux, quitta le bras d'Adolphe, et faisant un violent effort pour sourire :
— Quel hasard, madame! dit-elle d'une voix mal assurée.
Pour éviter le choc dont elle était menacée , l'étrangère avait reculé de deux pas en portant les mains en avant. Au lieu de répondre, elle fixa sur Adrienno un regard glacial, qui, sans changer d'expression, se porta ensuite sur le jeune homme dont les traits lui étaient inconnus. Fronçant alors les lèvres et les sourcils comme à la vue d'un objet hideux, elle détourna la tête avec allectation, et continua son chemin; pantomime et mouvement ponctuellement imités par le groupe qui paraissait lui servir d^cour.
En voyant s'éloigner celle brigade féminine, Adolphe remit son chapeau.
.— Vous aviez cru reconnaître une de ces pccqucs provinciales? demanda-t-il en se penchant vers sa compagne. Mais qu'avez-vousî comme vous êtes 6muo et tremblante I
— Venez, Adolphe, venez, les voilà qui se retournent, répondit la jeune veuve, qui se mit à marcher précipitamment, comme pour se dérober à 4a vue du groupe dont les chuchc'leries Ironiques arrivaient jusqu'à elle. Oh ! quel regard elle m'a jeté I avez-vous vu, Adolphe ? Quel regard !
— Cette femme vous connaît donc? s'écria l'amant avec impétuosité. Et quand vous lui parlez elle se permet de ne pas répoudre ! elle ne vous rend pas votre salut l mordieu 1 et il n'y a pas un homme avec elle à qui jo puisse demander raison de cette impertinence I
11 se retourna et brandit l'ombrelle qu'il tenait à la main, comme si c'eût été une canne ou une épée; mais, n'apercevant, au milieu d'une demi-douzaine de chapeaux empanachés, que les deux grands enfans en veste ronde sur qui pût tomber sa colère, il haussa les épaules.
— Comment se nomme cette créature ? dit-il d'un air méprisant ; je l'ai vue quelque part, à l'Opéra, je crois, dans les chœurs, ou parmi les comparses de Franconi,
Cette raillerie ne guérit pas la blessure d'Adrienne, qui continua de marcher en baissant la tête, muette et rêveuse.
— Mais qu'avez-vous, mon ange ? reprit son amant en changeant d'intonation ; vous ne me dites jien. Que vous ai-je fait? Suis-je donc coupable de la sottise de cette femme? Parlez-moi, je vous en supplie !
— Non, je ne vous en veux pas, répondit-elle en lui serrant la main ; mais vous m'avez rendue bien malheureuse.
— Malheureuse I... moi ?
• — Oui, vous. Combien j'avais raison ce matin en refaisant de sortir ! Mais le moyen de résister lorsque vous vous êtes mis une folie en tête ! Un pressentiment me disait que cette promenade me porterait malheur, et tout ce que jo craignais est arrivé. Grâce à cette rencontre, je vais devenir la fable d'une société moqueuse, intolérante, impitoyable. Une démarche bien innocente, cependant, va se métamorphoser on crime. J'aperçois d'ici les sourires et les regards de toutes ces dames; vous venez d'en avoir un échantillon ; qu'en dites-vous?
— Quoi 1 parce qu'une femme vieille et laide se troure être insolente par-dessus le marché , vous voyez déjà l'univers entier armé contre vous?
— D'abord elle n'est pas vieille, puisqu'elle n'a pas quarante ans, et sa beauté est incontestable. Vous voulej flatter mon dépit, mais vous avez tort, car le dépit même ne saurait me rendre aveugle ; et puis, fût-elle atîreuse et bisaïeule, son autorité dans le monde n'en subsisterait pas moins.
— Qui est-elle donc? Vous ne parleriez pas autrement de madame la dauphine.
— C'est la comtesse de Chantevilliers, dit Adrienne.
— Je ne suis guère plus avancé, et il faut que vous me disiez maintenant ce que c'est que la comtesse de Chantevilliers?
— Voilà une question qui sent le faubourg Saint-Jacques et l'école de droit, reprit la jolie veuve ; si vous vouiez davantage dans notre monde, je n'aurais pas besoin de vous expliquer la valeur de ce nom que vous pronon* cez d'un ton si léger. La cointess'b de Chantevilliers, mon pauvre Adolphe, c'est la femme sans reproche et sans peur, c'est l'ange qui n'a jamais failli et qui plane majestueusement au-dessus dos faiblesses humaines ; c'est la reine des salons qu'elle veut bien honorer de sa présence; c'est l'arbitre du goût, le juge des réputations et des talens, la dispensatrice des éloges et du blâme. Elle est riclio, elle est belle, elle est jeune pour son âge, elle est parfaite, elle est infaillible, elle est souveraine; eu uq mot, elle est la vertu à la mode.
— Peut-être parce que la moile est à la vertu.
— Ses ennemis, car, qui n'en a pas? la trouvent, il est vrai, un peu médisante, un peu dédaigneuse, un peu égoïste; ou lui repioche une sévérité pour autrui qui n'est égalée que par sa complaisance pour elK>-même. Si
CHARLES DE BERNARD
elle pouvait se mettre à ses genoux, elle le ferait, dit-on, tant elle est pénétrée de son mérite. Mais ces légères imperfections sont légitimes en quelque sorte : elle est si au-dessus des autres qu'elle a bien le droit de leur faire sentir sa supériorité ; et, il faut être juste, elle ne risque pas de perdre ce droit faute d'exercice. Cela va sans dire qu'elle méprise tous les hommes, mais nous n'avons guère plus à nous louer de son indulgence. Vous avez vu jouer la Vestale ? Eh bien ! qu'une femme commette une imprudence, une faute, c'est madame de Chantevilliers qui remplit à son égard le rôle du grand-prêtre en lui jetant sur la tête un voile noir : pour cela il lui suffit d'une phrase, d'un mot ; après quoi tout est dit, et la pauvre femme, coupable peut-être d'étourdcrie seulement, se trouve enterrée toute vive comme Julia. Je suis sûre qu'en ce moment elle médite mes funérailles, continua la jeune femme avec un sourire forcé ; notre tête à tête aura fait naître dans son esprit les idées les plus absurdes; maisje n'attendrai pas le coup mortel ; j'irai chez elle demain sans plus tarder, et quand je lui aurai expliqué qu'il s'agit de mon mari, car je vous regarde déjà comme mon mari...
— Quoi ! vous iriez chez cette femme, après l'impertineece qu'elle vient de se permettre 1 s'écria le jeune homme avec un emportement involontaire. Vous n'en ferez rien, Adrienne ; puisqu'à vos yeux j'ai déjà le caractère d'un mari, permettez-moi d'en invoquer l'autorité. Et quel besoin avez-vous de l'estime ou plutôt de la faveur de madame la comtesse de Chantevilliers? Dans trois mois ne vous appellerez-vous pas madame Dauriac t Et alors quel tort peuvent vous faire les propos d'une prude, d'une bégueule? car votre ange sans tache n'est pas autre chose... Vous me promettez de ne pas aller chez elle, n'est il pas vrai?
— Je ne vous promets pas cela, répondit Adrienne ; vous me permettrez de tenir à ma réputation, et de ne pas m'exposer à des désagrémens qu'une explication toute simple peut si facilement prévenir. Cette femme est reioutable, vous dis-je ; quel profit trouverais-je à m'en faire une ennemie î
— Mais elle vous a insultée !
— Parce que les apparences l'ont trompée ; raison de plus pour la tirer de son erreur. D'ailleurs, ne nous prêche-t-on pas le pardon des injures? Et puis, elle m'a envoyé l'autre jour une invitation de bal, et quoique mon deuil m'empêche d'en profiter, je lui dois une visite.
Celte discussion se prolongea sans qu'aucun des deux amans voulût renoncer à son opinion ; avant qu'elle fût terminée, ils étaient rentrés dans l"ap[).irt('mf'nt qu'occupait encore dans la rue Taranne madiime de Versan (ainsi se nommait la jeune femme). Adolphe Dauriac y passa une partie de l'après-midi, selon son habitude ; au moment où il allait enfin se retirer, un domestique étranger fut introduit jusque dans le salon par la femme de chambre.
— Qu'est-ce donc? dit Adrienne, qui éprouva une émotion involontaire en reconnaissant la livrée de madame do Chantevilliers.
— Madame... c'est une lettre, balbutia le laquais assez embarrassé do son rôle, une lettre que j'avais apportée il y a quelques jours... une invitation de bal. .r II paraîtrait qu'il y a eu erreur, car madame la comtesse... la redemande... Et si madame voulait me la remettre...
Adrienne se leva, prit une lettre parmi les papiers Épars sur son puiptre, et la donna sans mot dire au domestique.
— Eh bien I voulez-vous encore aller chez elle? s'écria Dauriac dès qu'ils furent seuls.
Il se leva par un bond de fureur, fit plusieurs tours dans le salon à pas précipités, et s'arrêtant brusquement devant Adrienne debout et immobile :
—Cette femme a un mari? lui demanda-t-il d'une voix rauquo.
— Sans doute, répondit madame de Versan d'un air disirait.
— Quel âge a-t-il?
— Soixante ans, je crois.
— J'en étais sûr. Un vieillard 1 Ce matin des enfans; tout à l'heure un laquais; mais celte femme doit avoir d'autres hommes que ceux-là autour d'elle! Elle a certainement un frère, un amant, un ami, quelqu'un enfin qui accepte la solidarité de son insolence, et à qui je puisse couper la figure, puisqu'elle, cette odieuse créature, se trouve sous la protection de sa coiffe et de ses jupes 1
Emporté par la colère, Adolphe leva la main el fouetta l'air par un simulacre de soufflet qui faillit mettre en pièces la pendule de la cheminée.
La chaleur avec laquelle son amant ressentait l'insulte qu'elle venait de subir plut à madame de Versan, et calma son dépit mieux que ne l'eussent fait les consolations ou le raisonnement.
— Allons, ne vous emportez pas, dit-elle en le forçant à s'asseoir. Le mal est fait, et il n'est pas de ceux qu'on répare l'épée à la main. Noire mariage, voilà la meilleure réponse aux calomnies qui vont sans doute m'assaillir; car je ne dois pas me faire illusion : après un pareil début elle ne s'en tiendra pas là. Mais que lui ai-je fait? C'est en vain que je me cherche un tort envers elle.
— Votre tort, Adrienne ; regardez- vous dans cette glace, vous le verrez.
— Un compliment n'est pas une raison. D'ailleurs, elle est certainement mieux que moi, et ne l'ignore pas. Non, sa conduite en celle circonstance ne vient pas d'un grief particulier ; elle n'est que l'application de ses principes. Ces femmes qui font profession de vertu n'ont ni générosité ni pitié. Agir ainsi sur un soupçon 1 en croire une apparence trompeuse plutôt que le témoignage de toute ma vie! me condamner sans m'interroger, sans m'entendrel me traiter avec celle brutalité, el cela gratuitement, car elle sait bien que je suis en deuil et que je ne serais pas allée à son bal! m'insuller pour le seul plaisir de l'insulte! me chasser de chez elle, Adolphe, me chasser!
Madame de Versan, qui s'était d'abord penchée vers son amant, détourna subitement la tête pour lui cacher les larmes dont l'indignation venait d'humecter ses paupières; mais Adolphe les aperçut malgré ce mouvement, et, à celle vue, sa fureur ne connut plus de bornes.
— Elle vous a fait pleurer, Adrienne! s'écria-t-il ; je vous le jure, à son tour elle pleurera. C'est à moi de vous venger, et vous serez vengée. Vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle était mariée, et que son mari était un vieillard. Mais que fait-il? Quelle est sa position dans le monde?
— Que fait sa position?
— Répondez-moi, je vous en prie! Habitent-ils Paris? Chantevilliers ! Ce nom ne m'est pas inconnu, mais je no puis dire où je l'ai vu.
— Dans les journaux, probablement; monsieur de Chantevilliers est député.
— Dé[mté I l)ieul 11 n'est pas de la gauche, car ceux-là je les connais tous.
— Il est du centre, dit la jeune femme en essayant de sourire; tout ce qu'il y a de plus centre, et cela depuis huit ans, je crois. Il a vu passer monsieur Decaze et monsieur db Villèle; il verra passer peul-êire monsieur do Marlignac; peu lui importe. C'est au ministère iiu'il est attaché, el non aux minisires. Enfin, c'est un député modèle, el qui, de sa vie, n'a louché à une boule noiro.
— De quel département est-il?
— De Bordeaux, où il est président à la cour royale. Mais il habile pre.vjue toujours Paris, et y tient maison ouverte, car il est fort riche.
— De Bordeaux, répéta Dauriac; j'en sais assez. Et mainlenadt le reste me regarde. Il y a ici quelqu'un qui me donnera tous les renseignemens dont j'ai besoin. Dès demain, dès ce soir, je saurai si celle femme sixim revrochc
LE PIED D'ARGILE
et sans peur est aussi invulnérable que vous voulez bien lo dire. En fait d'anges, Adrienne, je ne crois qu'à vous. En y regardant de près, je finirai peut-être par découvrir une tache dans ce prétondu diamant, et alors... alors, je lui ferai connaître le prix de vos larmes.
— Et quel est ce magicien à qui vous allez recourir î demanda madame de Versan.
— Un de mes amis, un homme de talent, de caractère et de cœur, que vous connaissez sans doute de réputation : Groscassand (de la Gironde).
— Groscassand (de la Gironde] ! qu'est-ce que c'est que ça? dit Adrienne en riant.
Légèrement piqué de l'effet qu'avait produit le nom do son ami, Adolphe prit un air sérieux.
— Je ne vous dirai pas, comme vous l'avez fait ce matin, répondit-il, voilà une question qui sent l'école de droit ; mais j'aurais peut-être le droit de vous dire : voilà une question qui sent la frivolité des femmes. Groscassand, député du département de la Gironde, est un des nouveaux membres de la chambre qui ont le plus d'avenir. Il est destiné peut-êlre à recueillir l'héritage de Foy et de Manuel, car il n'est pas du centre, lui! il est do la gauche, de la gauche pure; il est...
— Vous savez que je vous ai défendu de me parler- politique, dit la jeune veuve; et puis il est cinq heures.
A ces paroles équivalentes à un congé, Dauriac se leva, et sortit enfin après avoir épuisé les interminables adieux que se font les amans lorsque, séparation cruelle, ils ne doivent se revoir 'que lo lendemain.
Sans perdre de vue un seul instant le projet vindicatif qu'il n'avait qu'ébauché, le futur mari de madame de Versan dîna à la hAte au café Desmares, et se rendit ensuite à la rue Courly. Ce lieu, dont le nom frappe probablement pour la première fois les yeux de la plupart de nos lecteurs, n'est en réalité qu'une ruelle de fort mesquine apparence, dont beaucoup d'étudians dédaigneraient le séjour, mais où se logent, sans crainte de déroger, un grand nombre de députés de province. Le voisinage du palais Bourbon, et peut-être aussi les modiques loyers de ses hôtels garnis, lui attirent celte préférence parlementaire. C'est là que monsieur Groscassand (de Id Gironde) avait élu domicile pour la session ouverte depuis plus çje deux mois. Indépendamment d'un cabinet sans cheminée, qui avait la prétention d'être une chambre à coucher, l'appartement de l'honorable député se composait d'une grande pièce servant à la fois de salon do réception, de cabinet de travail et de salle à manger. Un tapis montrant la corde couvrait le carreau jusque devant les pieds des fauteuils et du canapé en vieux velours d'Utrccht qui en g-arnissaient à peu près le pourtour; une table ronde au milieu de la chambre, sur la cheminée une pendule représentant Vénus accroupie, sdjet quelque peu anacréontique pour le logis d'un mandataire de la nation, les bustes en plâtre de Voltaire et de Rousseau, qui, du haut do deux socles opposés l'un à l'autre, se souriaient d'un air sournois, telles étaient les pièces principales qui complétaient l'ameublement. Au moment où Adolphe entra dans ce salon à toutes lins, plusieurs pi'rsonnes s'y trouvaient, attendant le retour du député que retenait à la chambre une séance prolangée au delà de l'heure accoutumée. Habitué aux mieurs do la maison, le jeune homme s'approcha de la cheminée sans accorder une grande attention à ses voisins, dont les ligures lui étaient inconnues; il ralluma le feu près de s'éteindre, s'assit à la meilleure place à côté do la lampe, s'empara du €oiifliiuli(i)iiicl qu'il trouva sur la table, et le lut sans y coniprendie un mot, car lo visage dédaigneux de la comtesse de Chantevilliers s'interposait obstiuémcut outre
LE SIECLE •— XV
le journal et lui. Sa rêverie dura longtemps, favorisée par le religieux silence que chacun paraissait se faire une loi d'observer; mais, à la fin, un bruit de voix et de pas, qui relentit au dehors, y mit un terme ainsi qu'à l'attente générale. A l'exception d'Adolphe, tout le monde se leva même avant que la port(î remuât; elle s'ouvrit enfin, et le maître du logis fit son entrée dans le salon, suivi de deux jeunes gens de l'école do droit qui remplissaient auprès de lui le rôle d'écuyers.
Monsieur Groscassand (de la Gironde) était un grand et gros homme de quarante-cinq ans, qui, au premier coup d'œil, semblait né pour les luttes de l'arène et non pour celles de la tribune. La carrure de ses épaules, le large développement de tous ses membres, promettaient une vigueur herculéenne, et attiraient l'attention plus que ne le faisait d'abord sa physionomie, dont le type vulgaire laissait pourtant soupçonner, après quelque examen, une organisation intelligente et une capacité réelle. Ses yeux pefits, mais pleins de feu, pélillaient sous des sourcils courts et larges (l'une extrême mobilité ; sa figure, osseuse et chaude de carnation, était surmontée d'une chevelure brune et crépue à laquelle la maturité de l'âge avait enlevé sur le sommet de la tête une couronne aussi nettement découpée que la tonsure d'un moine. Enfin, pour compléter la description de la personne par celle du costume, le membre du côté gauche portait un vêtement complètement noir, habitude contractée dans la pratique du palais, car, et nous ne devons pas négliger de le dire, monsieur Groscassand (de la Gironde) était avocat.
Le député d ■ Bordeaux traversa son salon d'un air magistral, en saluant de la main, mais sans se découvrir, les personnes qui s'y trouvaient réunies ; il entra tout d'un trait dans la chambre à coucher, d'où il sortit presque aussitôt, tête nue, après avoir changé son habit contre une robe de chambre à carreaux écossais. Ainsi rendu au laisser-aller de la vie privée, il vint se poser devant la cheminée, contre laquelle il s'appuya en croisant les mains derrière le dos ; s'adressant alors à ses hôtes qui s'étaient rangés en demi-cercle devant lui :
— Eh bien I messieurs, dit-il d'une voix richement timbrée et qui annonçait le tribun, la séance a été chaude. J'ai vu l'instant où l'amendement de Jaras passait. Cent quatre-vingt-deux voix pour, cent quatre-vingt-douze contre ; dix voix de majorité, pas une de plus. Si nous en gagnions cinq seulement, le projet Portails serait à bas; \m\\i'i déplorable 1 pour me servir du mot que nous avions mis à la mode dans l'adresse. Pour ma part, je ne le cache pas, j'aimais mieux la loi de Peyronnet, la loi de justice et d'amour ; elle avait du moins le mente de la franchise.
— Ah 1 bonsoir, Dauriac, sortez-vous de la chambre? Je vous avais dit hier que je parlerais aujourd'hui, mais j'ai cédé la parole à Casimir Péiier ; ce sera pour demain.
— Que désirez-vous, monsieur ? continua le député en adressant la parole à un jeune liomme tout habillé de noir, qui se tenait à sa droite, le cou tendu et la bouche béante.
— Monsieur, répondit celui-ci après avoir tiré de sa poche une lettre presque aussi large qu'une dé(HVhe ministérielle, c'est de la part de mon père, monsieur Chaumenu, propriétaire à bordeaux, un des électeurs qui ont eu l'honneur de vous nommer député.
— llum 1 lit monsieur Groscassand qui fronça ses larges sourcils et décacheta la lettre avec une lenteur annouçanl une partàite indilTérence pour ce qu'elle pouvait conlcnir. llum I re()éta-t-il après l'avoir parcourue du haut en bas d'un seul coup d'œil, une place ! Monsieur votre père vous adresse à moi pour que je vous fasse avoir une place, et il me rappelle à ce sujet que j'ai eu sa voix aux dernières élections. C'est une iiiarqu- d'estime qu'il m'a donnée, et c'est un insigne honneur qu'il m'a fait., et je vous prie de lui écrire que je ne l'oublie pas, mais quant à une place, monsieur, je n'en ai point à donner, ri ces messieurs le savent bien. Ce n'est pas sur les bancs du côté gauche qu'il faut chercher les distributeurs de grâces
CHARLES t)B BERNARD.
et de faveurs. Si nous renrersons le ministère, peut-être aurai-jc plus de crédit; et soyez sûr qu'alors le fils démon honorable concitoyen, monsieur Boismenu...
— Chaumenu, dit le jeune Gascon.
— Le fils, dis-je, de l'honorable monsieur ChaHmenu peut être sûr d'être le premier pour qui je me ferai solliciteur.
Une inclination de tête accompagnée d'un geste expressif avertit monsieur Chaumenu fils que son audience était finie ; le Bordelais salua profondément le représentant de sa ville natale, et sortit d'un air très mélancolique.
— Et vous, messieurs, avez-vous aussi des places à me demander? dit alors monsieur Groscassand (de la Gironde), en parcourant d'un regard assez railleur le cercle formé autour de lui.
— Quant à moi, monsieur, je ne vous importunerai pas longtemps, répondit un petit homme portant perruque. Je suis de Blaye, monsieur, et en celte qualité dépositaire d'une pétition des médecins de cette villo-contre les remèdes et médicamens débités par les sœurs-de charité.
— Fort bien, je mo charge de cela, dit le député en prenant le papier qu'il jeta sur son bureau; mais ne pourriez-vous pas nous avoir aussi quelques pétitions contre les jésuites? Il est question d'une charge à fond contre les révérends pères, et une masse de pétitions bien étoffées ferait bon effet.
— Certainement, monsieur, cela est facile, répondit le petithomme, et je vais m'en occuper sur-le-champ.
— Monsieur, dit un troisième personnage en déployant un grand cahier, c'est la souscription aux lettres politiques, religieuses et historiques de monsieur Cauchois- Lemaire;deux volumes in-octavo, prix quinze francs; très beau papier. Tous ces messieurs de la Chambre ont souscrit, les nôtres bien entendu; monsieur Lafayette, monsieur Benjamin Constant, monsieur Casimir Périer, monsieur...
— Allez-vous nous réciter les litanies du côté gauche ? interrompit monsieur Groscassand avec impatience et en arrachant des mains du commis le cahier de souscription, où il écrivit son nom ; il n'est pas de jour où l'on ne vienne me mettre ainsi le pistolet sur la gorge.
— Deux forts volumes, monsieur, dit le commis; belle édition, Cauchnis-Lemaire.
— C'est bon, c'est bon; c'est quinze francs jetés à l'eau; mais'mes cliens de Bordeaux les repêcheront.
En ce moment un domestique de l'hôtel ouvrit la porte et vint placer près de la cheminée une petite table où se trouvait un dîner tout servi, comme cela se pratique au théâtre dans les pièces où l'on mange; seulement les mets étaient réellement de chair et d'os, et non de carton. A la vue de son repas, lo député bordelais éprouva une double satisfaction, car il avait faim et ses hôtes l'ennuyaient.
— Mille pardons, messieurs, de la manière sans façon dont je vous ïi çois, dit-il en se mettant à table ; mais un dé[nité de l'oiiposilion n'est pas tenu d'être fort sur l'étiquette; d'ailleurs, je suis vilain, comme dit Béranger: mon grand-père était lahourenr et je m'en glorifie ! Je ne dîne pas chez les ministres, moi, et mon repas est trop modeste pour que je vous offre de le partager. Excusezmoi si je ne vous retiens pas; il faut que je me mette au travail aussitôt après mon dîner, car je parlerai demain, et la matière est grave; il s'agit de savoir si nous aurons oui ou non la libirté de la [iresse. Vous comprenez que l'inlérôt général absorbe mou temps aujourd'hui : au revoir donc, messirurs. Daurinc, ne vous en allez pas, vous savez que nous devons travailler ensemble.
Les fAchcux [)arlis, monsieur Groscassand (de la Gironde) poussa un .sou[iir de soulagement et avala rapidement le [)otage.
— Eh bien! ()«irf «01! i* demanda-t-il en se versant à boire; j'avais quelque chose à vous dire; ah ! m'y voici. Vous vous rappelez que l'an dernier, après le retrait do
la loi sur la pfesse, les étndians des écoles allèrent en
corps chez plusieurs députés, Sébastiani, Boyer-CoUard, Benjamin-Constant, etc. Je ne suis point partisan de ces démonstrations processionnelles; c'est une imitation de l'Angleterre, et vous savez que je suis Girondin; mais cependant si nous culbutons la loi Portails et que ces visites se renouvellent, il ne serait peut-être pas mal qu'on vînt chez moi. Vous comprenez que ce n'est pas une sotte vanité qui me fait penser à cela, mais enfin je suis à la brèche depuis le commencement de la session; demain encore je compte donner un rude coup de collier : on doit me soutenir. Voilà Foy et Manuel qui sont morts, il faut des noms nouveaux pour les remplacer, et, entre nous, quand je regarde autour de moi, je ne vois pas de concitrrens fort redoutables. Vous avez beaucoup d'amis dans les écoles, vous pourriez donc préparer cela de telle manière qu'à la première occasion la chose allât d'ellemême.
— Comptez sur moi, répondit Adolphe; mais je vous en prie, trêve à la politique pour ce soir; j'ai des renseignemens à vous demander pour une chose qui m'intéresse vivement.
— Parlez; je vous écoute.
— Qu'est au juste la famille de Chantevilliers ?
— Chantevilliers? dit le déput''; voici son signalement en deux mots : ventru passé, présent et futur ; il est mon compatriote comme vous savez sans doute, et je le connais depuis lonc;temps ; que Dieu \\ù pardonne les procès qu'il m'a fait perdre! Il est président de chambre là-bas, mais il ne bouge pas de Paris, et notre barreau s'applaudit fort d'en être débarrassé, car c'est un âne bâté; bon homme au fond.
— Et sa femme? dit Adotphe.
— Sa femme, répéta monsieur Groscassand en tenant sa fourchette et son couteau suspendus sur son assiette. Oh 1 sa femme, c'est autre chose ; c'est une gaillarde, celle-là?
— Une gaillarde ! s'écria Dauriac. On m'a parlé d'elle, au contraire, comme d'une femme supérieure, comme d'une vertu h vingt-quatre carats.
— C'est à peu près cela que j'ai voulu dire, quoique, je me vois obligé d'en convenir, l'expression dont je me suis servi n'ait rien de parlementaire. Mais à quel propos me demandez-vous des renscignemens sur madame de Chantevilliers? Etes-vous amoureux d'elle, par hasard?
— Supposez que je sois amoureux d'elle, dit Adolphe en se tenant sur la réserve.
— Dans ce cas, je vous dirai ce qu'on chante dans la Dame Blanche : Prenez garde ! d'aussi habiles, d'aussi forts que vous ont brûlé, leurs ailes à ce flambeau.
— Vous, peut-être? dit le jeune homme à qui n'avait pas échappé le sourire mystérieux de son inti rlocuteur.
— Peut-être, reprit Groscassand d'un ton sérieux.
— Eh bien ! alors, au risque d'être indiscret, je dois vous supplier de vous expli([ucr.
— Mon cher ami, vous me laissez trop lire dans votre jeu, repartit l'avocat député; vous êtes amoureux de madame de Chantevilliers. On vous aura dit qifo je l'avais aimée autrefois, et vous voudriez exploiter mes souvenirs à votre profit; le coup est lien conçu, mais mal exécuté.
— Ainsi vous l'avez aimée 1 dit Ailolphc.
— Pourquoi vous ferais-je un mystère de ce qui a été connu de tout Bordeaux? Il y a douze ans de cela, car c'était en 1816, elle avait alors vingt-cinq ans an plus et elle él;iit belle 1 il n'y a pas à la cour des Tuileries une femme plu- compb'tement belle qu'elle ne l'élait alors. Elle avait déjà son port de reine, avec plus de souplesse et de légèreté; depuis ell(> a pris de l'enition point; du reste, ce n'est pas à moi d'y trouver à redire, car je n'ai pas trop maigri de mon côté, quoiqu'on prétende que l'amour malheureux soit un dessicatif souverain.
— \olre amour a donc clé malheureux? demanda Dauriac qui écoutait avec un intérêt extrême.
LE PIED D'ARGILE
— Tout cp qu'il y a do plus inforluiip. Vous romprenez qu'au bout d» douze ans la blessure est cicatrisée ; mais alors je fus pendant quinze mois assez désespéré pour être tenté dix fois par jour do m'aller jeter dans la Gironde; je n'en ai rien fait, ce dont je m'applaudis fort aujourd'hui.
— Elle en préférait dore un autre?
— Un autre? dit monsieur Groscassand d'une voix où perçait l'orgueil; personne au monde, mon cher : plusieurs avant moi avaient tenté de lui plaire, plusieurs l'ont essayé après moi; mais il n'en est pas un seul qui puisse se vanter d'avoir obtenu d'elle seulement cela. En disant ces mots, le Bordelais fit claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
— Mais c'est donc réellement une femme vertueuse, imprenable? dit Adolphe, assez désappointé en voyant lo peu de succès de son enqurte.
— Vertueuse, oui ; imprenable, vous me permettrez de le croire puisque j'ai échoué.
— Ainsi pas un amant, pas une intrigue, pas un moment d'oubli dans toute sa vie ?
— Cœur sans faiblesse, réputation sans tache, dit le député, qui ajouta d'un airsardonique : Vous voyez, mon cher, que la partie est digne de vous.
— Ces choses-là sont laites pour moi, se dit le vengeur d'Adrienne avec dépit; dans son auréole de perfection et de vertu, cette femme n'est pas une femme, c'est un être de raison, et alors où la frapper?
Le souvenir de ses anciennes amours n'avait porté nulle atteinte à l'appétit de monsieur Groscassand, qui, ayant achevé son dîner, se leva de table.
— Eh bien! qu'avez-vous résolu? demanda-t-il à son hôte en changeant subitement do conversation; continuez-vous votre stage et débutez-vous au barreau î ou vous décidez-vous à tenter fortune dans le commerce? parlerai-je à Laffitte ou à Périer?
— Je vous remercie, répondit Adolphe d'un air distrait; j'ai une place.
— Une place I et quelle place? demanda le député libéral.
— Un emploi au ministère de l'intérieur.
— Une place du gouvernement ! s'écria monsieur Groscassand (de la Gironde) en faisant tonner sa voix de liassetaille; une place du gouvernement! vous, Dauriacl vous, que j'estime et que je nomme mon ami! c'est impossible; vous vous moquez de moi.
— Nullement, je vous assure, répondit Adolphe assez surpris de cette sortie imprévue; vous savez bien que j'ai peu de fortune.
— Travaillez, dit le collègue de Benjamin Constant.
— C'est précisément pour travailler que j'ai sollicité un emploi.
— Un emploi du gouvernement! c'est une plaisanterie! quand je vous dis : travaillez 1 j'entends parler d'un travail notile, et non d'un labeur servile. Vous Aies avocat; que ne plaidez-vous? le barreau est un état indépendant, honorable, et quand on réussit, on est assuré d'un résultat très positif; moi, par exemple, mon cabinet à Bordeaux me rapporte de vingt-cinq à trente mille francs : que serait-ce à Paris?
— Mais considérez que votre position est faite et que la mienne esta fiire. Vous avez du talent, en aurai-je, moi? Enfin, vous êtes à Bordeaux et je suis à Paris. Avez-vous calculé ce qu'est la concurrence dans ce pays-ci, et sur combien de centaines do mes confrères je devrais marcher pour arriver?
— Eh bien I entrez dans le commerce ! je vous ai déjà offert mes services auprès do nos seigneurs île la finance,
— Dépendance pour dépendance, dit Adolphe froidement, j'aime mieux servir mon pays (|u'uu banquier.
— Votre pays! c'est ici que je vous liens, s'eiria monsieur Groscassand aussi chaleureusement que s'il ciU été à la tribune ou à l'audience; ot qu'appclez-vous le pays,
je yoiis prie? est-ce lo gouvernement ou la nation? lo ministère ou trente millions de Français qui n'ont aucune part aux emplois? Je sais que beaucoup de gens qui se prétendent libéraux ne se font aucun scrupule d'accepter des places du gouvernement; ils sont même plus acharnés que les autres à les solliciter, témoin ce Boismenu ou Chaumenu, qui a porté jadis le bonnet rouge et qui m'expédie aujourd'hui son imbécile de fils pour que j'en fisse un valet de Charles X. Ce ne sont pas ces hommes-là (|ue vous devez prendre pour modèles, mon jeune ami; car à cette imitation vous auriez tiientôt perdu ce qui est plus préfieux que toutes les fortunes de la terre, l'estime des autres et de vous-même. Il faut savoir choisir entre Rome et Carthage. Si vous acceptez une place du gouvernement , devenez le vassal , l'homme-lige , le serf du gouvernement, c'est votre devoir, puisqu'on vous paie; mais alors quelle figure ferez-vous dans nos réunions, dans nos clubs où se fait sentir un besoin d'épuration, car il s'y introduit chaque jour de faux frères? Savez-vous ce que penseront vos amis les plus intimes, ce que diront bien haut vos ennemis? Us penseront, ils diront : Voici Dauriac, Dauriac qui s'est vendu!
En prononçant ce dernier mot, monsieur Groscassand (de la Gironde) leva la main droite à la hauteur de l'oeil gauche, tira du haut en bas un fendant formidable qui dans sa ligne diagonale n'atteignit heureusement que le vide, et resta sur cette pose, assez content au fond de son éloquence.
— Vendu, jamais! s'écria Dauriac en levant les deux bras par un geste non moins patliétique.
— On le dira, on le croira, et l'on aura raison, car les apparences vous condamneront; chacun alors s'éloignera de vous et s'empressera de vous renier. Heureux encore si vous n'entendez pas siffler à vos oreilles comme des balles meurtrières les mots d'espion et d'agent provocateur!
— Monsieur, dit Adolphe en pâlissant, celui qui prononcerait un pareil mot le payerait de sa vie, s'il ne me tuait pas.
— Jeune homme, répondit le député de Bordeaux de son accent le plus solennel , j'ai l'hdbitude de dire la vérité à tout le monde, amis comme ennemis ; je vous vois sur le bord d'un abîme, et il est de mon devoir de vous le montrer, puisque vous ne l'apercevez pas.
— Je ne suis pas si intéressé que vous paraissez le croire, reprit le jeune homme avec un amer sourire; j'ai été pauvre, et je saurai l'être encore, quoique j'aie maintenant dis raisons légitimes pour désirer, je ne dis pas la richesse, mais le bien-être. Si je savais que celle place pilt (aire élever le moindre doute sur la sincérité de mes opinions, sur l'intégrité de mon honneur, je donnerais ma démission dès demain.
— Je vous conseille de la donner ce soir même; il ne faut jamais remettre au lendemain une bonne résolulion.
— Est-ce sérieusement et consciencieusement que vous parlez ainsi? songez qu'il ne s'agit pas de moi seul, je vais me marier.
— Je ne donnerais pas un autre conseil à mon frère, dit le membre du côté gauclie.
— Adieu, répondit Adolphe, je vous quille, car il esl lard; mais je vous prouverai bientôt qu'il y a de l'écho dans mon finie lorsqu'on prononce devant moi les mois d'honneur elde loyauté.
Les dcxiK hommes échangèrent une poignée de main que monsieur Gj'oscassaml prolongea en manière d'encouragement pathétique, ou de conirralulation anticipée. Adolphe sortit ensuile de l'apparlemont du députe et regagna sou logis, .à pied, en se livrant le long du chemin à des méditations d'une nature peu égayée.
— Voilà une triste journée, se dit-il pour conclusion en rentrant chez lui; mille écus de renies penlus sans que j'en aie touchée une obole! car mon parti t'sl pris. enlr«» riionneur cl rinleiêt il n'y a pas à hésiter. Ce Groscas-
CHARLES DE BERNARD
sand est un homme antique, il aurait dû naître à Sparte : sa franchise est un peu crue; mais quand on est comme lui trempé dans l'acier on a le droit d'être sévère pour les autres. Il paraît que la vertu est inséparable de l'austérité, de l'intolérance même; car enfin cette comtesse de Chantevilliers, que je déteste, c'est par une vertu poussée jusqu'au fanatisme qu'elle a ce matin blessé si cruellement Adrienne. Pourquoi le contact de ces êtres supérieurs est -il parfois si rude et si déplaisant? et par quelle railleries du sort faut-il qu'un des jours les plus tristes de ma vie soit précisément celui où je me suis trouvé en face de ces deux phénix? une femme irréprochable et un homme incorruptible 1
Une nuit d'insomBie confirma Dauriac dans la double détermination de conserver au prix de sa place l'estime de son honorable ami le mandataire du peuple, et de châtier l'arrogance de madame de Chantevilliers, dût-il, pour atteindre ce modèle d'une perfection surhumaine, le poursuivre jusque dans le ciel, comme autrefois Diomède attaquait sans scrupule les divinités de l'Olympe. Le premier de ces projets étant de beaucoup le plus facile à accomplir, l'amant de madame de Versan résolut de l'exécuter sans retard, avant même d'avoir revu la femme qu'il aimait et dont il redoutait les remontrances. Après déjeuner, il se rendit au ministère de l'intérieur et y pénétra sans difficulté, car sa figure connue du concierge lui assurait déjà les prérogatives d'un habitué de la maison. Il se dirigea sans hésitation dans le dédale des corridors, et arriva bientôt devant le cabinet de monsieur Sabathier, dont la porte lui fut ouverte aussitôt par un domestique portant la livrée ministérielle.
Le sanctuaire du chef de division offrait l'aspect froid et guindé qui semble l'uniforme obligé de la bureaucratie ; selon l'usage, des bibliothèques à casiers remplis de cartons verts en garnissaient les parois. Dans le milieu, une grande table couverte d'un tapis, çà et là quelques sièges en acajou, complétaient l'ameublement dont le morceau principal était le buste de Charles X, placé sur un socle inamovible qui avait supporté la tête de Napoléon et attendait celle de Louis-Philippe.
A l'angle de la cheminée, devant un petit bureau surchargé de papiers, monsieur Sabathier était assis sur un de CCS fauteuils dont le dossier très bas ne permet ni le sommeil ni la rêverie, et que les travailleurs affectionnent en raison même de cette incommodité. Une peau de lou(i, étendue sous la table qu'entourait un paravent à l'abri duquel l'employé supérieur avait le faux air d'un saint ilans sa niche, annonçait seule cette préoccupation du bien-être qui porto l'homme à embellir son gîte habituel; à part cet échantillon,, non pas du luxe, mais du comfortablc, un anachorète eût avoué le mobilier do cette espèce de cellule administrative. Au bruit do la porte, monsieur Sabathier leva la tète; mais il la baissa aussitôt en reconnaissant Adolphe, et continua la lecture d'un Mémoire qu'il feuilU^lait avec une rapidité fruit de l'habiludc, et en lisant cinq ou six lignes à la fois. A'Tontumé à ce genre de réce|ilion, Dauriac s'approcha de la cheminée et attendit que son protecteur lui adressât la parole. Après avoir achevé sa lecture, celui-ci écrivit une annotation en marge du filémoire, (]u'il plara soigneusement dans un des casiers de son bureau, et, relevant ses lunettes au-dessus de son front chauve, il fixa sur le jeune homme un regard railleur.
— Savcz-vous, Dauriac, lui dit-il, que si nous étions encore sous la tutelle du parti prêtre, votre luiniiiiation courrait grand risfjuo d'être révoquée? Les promcnaiics lête-à-têle sont fort agréai îles, sans doute; mais pmir vous les permettre, vous devriez attendre qu'il y eût des leuil-
es au jardin des Plantes; en ce moment il est trop difficile d'y éviter les rencontres fâcheuses.
— J'étais bien sûr d'être grondé, répondit Adolphe en souriant.
— C'est envié qu'il faut dire, répliqua gaiement le vieillard; si vous avez peu de raison, du moins vous n'avez pas mauvais goût; ce qui serait pire. Elle est fort bien cette petite femme.
— Cette femme sera ma femme avant trois mois, dit Dauriac d'un ton sérieux.
— En ce cas, je m'invite à la noce, et je prétends y danser avec la mariée. Si j'ai eu d'abord une mauvaise pensée, ne m'en veuillez pas, mon ami; mais avouez que les apparences m'y autorisaient un peu. Entre nous, il n'est pas trop d'usage de se promener ainsi, sans chaperon, avec la personne qu'on veut épouser.
— Je le sais, monsieur; et je me suis déjà repenti de cette imprudence.
— Vous faites bien de vous marier, reprit monsieur Sabathier, vous savez que je vous en ai donné plus d'une fois le conseil. Une femme et une place, avec ces deux liens il est difficile qu'un homme s'écarte du bon chemin. Qanut à votre place, c'est une affaire terminée, et il ne reste qu'à vous installer. Votre chef de bureau doit venir dans mon cabinet ce matin; ne vous en allez pas, je vous présenterai à lui. C'est un homme de mérite, et avec qui vous serez fort bien.
— Monsieur, répondit le jeune homme avec embarras, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour l'intérêt que vous m'avez témoigné en cette occasion Il me serait bien doux de ne devoir ma position
qu'à vous, l'ancien ami de mon père... J'espère que vous n'attribuerez jamais à un sentiment d'ingratitude l'impossibilité où je me trouve de profiter de vos bontés.
— Qu'est-ce à dire ? demanda monsieur Sabathier en enlevant ses lunettes par un geste fort vif; vous ne voulez plus de cette place?
— Je dois la refuser, dit Adolphe.
— Et pour quel motif? En avez-vous obtenu une meilleure ?
— Non, monsieur.
— Vous avez hérité I
— Non, monsieur.
— La femme que vous épousez est donc millionnaire?
— Elle n'est pas plus riche que moi.
— Alors vous avez gagné un quatcrne à la loterie T
— Rien de tout cela, monsieur; ma position n'est point changée.
— Dans ce cas, ne pouvez-vous ou ne voulez-vous pas m'expliquer ce qui a si subitement changé vos sentimens? demanda le chef de division en regardant le jeune homme en face.
— Monsieur, répondit celui-ci, qui hésitait encore malgré lui, je ne vous ai jamais caché mes opinions; ce sont elles qui m'empêchent d'accepter une faveur d'un pouvoir pour lequel je ne me sens aucune alïection.
— Vos opinions! s'écria le vieillard en haussant 1rs épaules; avant-hier, elles vous permettaient de servir le gouvernement, et aujourd'hui elles vous le défendent! (Jue vous est-il donc arrivé depuis vingt-quatre heures? Une pareille détermination ne vient pas do vous seul, j'en suis certain; elle vous a été suggérée par quelque influence étrangère. Ecoulez-moi, Dauriac; vous êtes un cerveau brûlé, comme l'était votre père, à qui je n'ai jamais épargné les leçons; je no serai pas plus indulgent pour vous que je ne l'étais pour lui. Que signifie cette folie? vous avez pour tout bien quatre mille livres do rente, car je connais votre fortune, et vous relusez un emploi qui doublerait votre revenu en attendant mieux, et cela au moment de vous marier I Allons donc, ça n'a pas le srnsromnuin. Répondez-moi franchement : qui avez-vous vu depuis avant-hier?
— Je n'ai pas besdin d'avertissement pour remplir un devoir, répondit Adolphe d'un ton sentencieux.
LE PIED D'ARGILE
— Voilà une phrase digne de Sparte, reprit le chef de division ; mais veuillez vous rappeler que nous sommes à Paris. Encore une fois qui vous a donné ce beau conseil ? Ce ne peut être votre future ; les femmes ont plus de raison que cela.
— En pareille matière, on consulte ses amis politiques avant sa femme.
— Et l'on fait une sottise neuf fois sur dix. Mais sortons des généralités; n'osez-vous me citer ces amis politiques qui s'opposent à ce que vous gagniez votre vie en servant l'Etat?
— Et pourquoi ne le ferais-je pas? dit Adolphe avec vivacité.
— Nommez-les donc, reprit le chef de division toujours impassible.
— Je vous en nommerai un seul, répondit le jeune homme, qui eût été fort embarrassé do doubler la citation. Vous connaissez déjà le nom que je vais prononcer, et vous avouerez, j'espère, que celui qui le porte a le droit d'être écouté lorsqu'il donne un conseil.
— Enfin, quel est ce nom? Epictète ou Socrate?
— Groscassand (de la Gironde) 1 répondit Dauriac d'un ton ferme et grave.
— Le député du côté gauche? demanda monsieur Sabathier qui retint au bord do ses lèvres minces et décolorées un de ces sourires silencieux dont Cooper a fait une des grâces caractéristiques de Bas-de-Cuir.
— Il n'y a pas à Paris deux hommes qui portent ce nom, dit Adolphe sans se dérider.
Le chef de division se leva, et passa dans une pièce attenante de son cabinet ; là, ayant ouvert une armoire, il y prit, parmi beaucoup de papiers, un cahier dans lequel il lut une demi-page environ, et qu'il remit ensuite à sa place ; puis il referma l'armoire, dont il serra la clef dans sa poche, et revint s'asseoir sur son fauteuil.
— Oh! vous avez beau consulter votre grimoire, lui dit le jeune homme avec un rire aflecté ; Groscassand est un homme antique et incorruptible, qu'un parti peut offrir à ses ennemis comme à ses amis. C'est un or très-pur, comme dit la Bible, et vous serez bien habile si vous y découvrez le moindre grain d'alliage. Ses preuves sont faites, voyez-vous; car depuis qu'il est homme politique, les tentations ne lui ont pas été épargnées, et il y a toujours répondu par le dédain qu'elles méritent. Il est notoire qu'il a refusé la croix d'honneur et une place de conseiller à la cour royale de Bordeaux.
Monsieur Sabathier écouta ces paroles avec une sorte d'indulgence compatissante, en aspirant lentement une prise de tabac.
— Mon cher ami, demanda-t-il ensuite, quel âge avezvous? vingt-quatre ans, je crois?
— Vingt-cinq passés, répondit Adolphe.
— Alors vous êtes un peu jeune pour votre Age ; ce n'est point un malheur assurément : les illusions s'envolent toujours assez vite ! Mais cependant vous feriez bien de vous défier de cet engouement irréfléchi que vous apportez souvent dans l'appréciation des choses et des hommes. Celui qui, comme vous, se destine aux affaires, doit se tenir eu garde contre l'optimisme. Il y a toujours quelque chose de niais à voir en rose ; en ce moment, par exemple, votre admiration pour monsieur Groscassand vient de vous faire parler comme un enfant serait à peine excusable de le faire. Apprenez d'abord <|U(^ [lersonno ne refuse la croix d'honneur, par la raison qu'on ne l'accorde qu'à ceux qui l'ont soUirilée ; la prétention de votre honorable ami n'est donc qu'une vauterie.
— Ce n'est pas lui qui m'en a parlé.
— Quand à la place de conseiller à la cour royale do Bordeaux, il aurait pu l'obtenir, et il n'a voulu faire aucune démarche pour cela; le fait est vrai ; mais (pi'est-ce qu'il prouve? C'est que monsieur Groscassand pri'fèreson cabinet d'avocat, qui, bon an, mal an, lui raii|iorle une trentaine de mille francs, à une place, honorable sans doute, mais dont lo traitement n'est que de mille écus.
\ppelez-vous héroïsme ce calcul d'arithmétique? D'après la manière dont notre homme se pose à la chambre, et le soin qu'il a de se mettre en avant à la moindre occasion, il est évident qu'il nourrit des prétentions beaucoup plus élevées que o'tte retraite d'invalide. L'héritier de Foy et de Manuel (n'est-ce pas le titre qu'on lui donne? ) veut être procureur général ou premier président, et cela dès sa première session ; l'an prochain, si le côté gauche va bien, il ne tiendra pas lo gouvernement quitte à moins de la simarre de garde des sceaux.
— Permettez-moi de vous interrompre, s'écria Dauriac avec chaleur; vous avez contre Groscassand les préventions les plus injustes; il est incapable de se vendre, et je répondrais de son honneur sur ma tête.
— Votre tête est fort bien sur vos épaules, répondit froidement lo chef de division, soyez moins prompt à la mettre au jeu.
— D'ailleurs, sans parler de ce que lui rapporte son cabinet, Groscassand est riche ; l'indépendance de sa fortune égale celle de son caractère, et il n'a, dès à présent, rien à envier. Chef du barreau dans son pays, orateur distingué à la chambre, qu'a-t-il besoin de places ou d'honneurs? Je vous le répète, c'est une âme noble et de forte trempe, à l'abri de l'ambition et au-dessus de la vénalité.
— Reste alors la vanité ; et des défauts de la cuirasse ce n'est pas le moins large.
— Oh ! vous ne croyez à rien, dit Daiiriac avec une vertueuse ironie.
Monsieur Sabathier prit les pincettes, et, par un mouvement méthodique, retourna une des bûches qui brûlaient dans la cheminée.
— Que diriez-vous, reprit-il ensuite en regardant fixement son interlocuteur, si avant la fin de la session votre honorable ami se trouvait retourné de gauche à droite, comme vient de l'être ce morceau de bois ?
— C'est impossible I s'écria le jeune homme.
— Écoutez, reprit le chef de division, vous pensez bien que nous ne sommes pas embarrassés de cette place que vous avez l'air de dédaigner aujourd'hui; j'ai là dans mes papiers les noms de plus.de soixante candidats, qui tous se trouveraient fort heureux de vous y remplacer ; mais par considération pour le souvenir de votre père, et aussi par amitié pour vous-même je ne veux pas ac<:epter en ce moment, votre démission. Je vous donne quinze jours pour réfléchir ; d'ici là, qui sait? vous verrez peut-ê!rc votre avocat aux mœurs antiques votant avec le ministère?
— Dans ce cas-là, dit Adolphe, nommez-moi votre garçon de bureau ; je vous jure d'accepter ret emploi.
— Ça ne ferait pas l'alïaire de Jacquart, répomlit monsieur Sabathier en tournant la tête vers le personnage dont il prononçait le nom, et qui venait d'entrer dans lo cabinet. — Qu'y a-t-il, Jacquart ?
Le garçon de bureau s'avança vers son supérieur ri lui dit à demi-voix quelques paroles qu'Adolphe ne put entendre.
— Ah ! ah I dit le chef do divison, j'aurais parié qu'elle viendrait aujourd'hui. Laissez monter cette dame.
Le domesliiiue sortit, et Dauriac s'apprêtait à l'imiter; mais son protecteur le retint par un signe accompagné d'un mystérieux sourire.
— Je suis sûr. dit le vieillard, qu'en ce moment vous vous vengez de ma mauvaise pensée d'hier ; malheureusement vous avez tort. A mon âge on peut recevoir sans danger les plus séduisantes solliciteuses. £tes-vous discret.
— Conimo la tombe, répondit l'admirateur de monsieur Groscassand.
— En ce cas, entrez là, reprit monsieur Sabathier en montrant du doigt le cabinet où lui-même avait pénétré un instant auparavant ; surtout ne laites pas de bruit.
Dauriac n'eut que le temps d'obéir, car la porte s'ouvrit pour la seconde fois ; du gîte où il s'ctail réfugié prccipi-
CHARLES DE BERNARD
lamment, il entrevit alors une femme de fort noble apparence, dont la toilette offrait toutes les recherches de simplicité que comporte un négligé du matin, et sa curiosité se changea en une surprise mêlée de quelque émotion, lorsque dans cette belle personne il eût reconnu sa mortelle ennemie, madame de Chantevilliers.
— Que vient faire ce dragon de vertu dans le terrier de ce vieux renard sans foi ni loi ?
Telle fut la question que s'adressa l'employé démissionnaire, en restant l'oreille collée contre la fente de la porte, en dépit de la discrétion dont il venait de se vanter.
Monsieur Sabathier alla galamment au-devant do la comtesse, qui, avec une familiarité fort étrangère à ses habitudes, s'assit sur la chaise que venait de quitter Adolphe, sans vouloir accepter un fauteuil.
— Non, non, dit-cllo en forçant le chef de division de se rasseoir à son bureau; pas de cérémonies avec moi, ou je ne reviendrai plus vous voir. Vous savez que c'est une chose convenue. Je n'ai pas voulu passer devant le mipistère sans venir vous gronder 1
— Qu'ai-je donc fait, madame? demanda le vieillard d'un air courtois; je vous jure que ma conscience ne me reproche rien.
— N'est-ce rien que de négliger aussi cruellement ses amis? Comment, vous savez que je reste chez moi tous les mercredis, et depuis un mois que mon salon est ouvert, vous n'y avez pas mis les pieds ! Avouez que c'est bien mal.
— Je vais si peu dans le monde...
— Est-ce que nous sommes le monde pour vous? Vous ne parviendrez pas à vous excuser, je vous en préviens, et la seule manière d'obtenir votre pardon, c'est de me promettre de venir après-demain. J'ai un bal. Vous avez àù recevoir une invitation, mais j'ai voulu vous la réitérer de vive voix pour vous ôter tout prétexte de refus.
— Vous me voyez comblé d'une pareille faveur, répondit le vieillard ; mais depuis trente ans je ne danse plus.
— Qui est-ce qui danse? Vous verrez, ce sera digne de vous. J'aurai une parlie de la pairie et presque toutes les ambassades. Je tiens beaucoup à c« que ma soirée soit irréprochable ; hier encore j'ai fait des épurations. .
— Épurations, répéta Dauriac en lui-même ; elle appelle son impertinence envers Adrienne une épuration ! Ah I vertu que tu es, si jamais tu me donnes barres sur toi!
— On rne trouve sévère, exclusive, continua madame de Chantevilliers, mais je laisse dire. Une femme ne saurait apporter trop de réserve dans le clioix des personnes qu'elle admet, et je n'ai jamais compris la tolérance de certaines maîtresses de maison qui reçoivent le premier venu et tranformcnt leurs salons en hôtelleries. Pour moi, je l'avoue, je ne supporte jjas les figures nouvelles.... Du reste, il va sans dire, mon cher chevalier, que, si vous avez parmi vos jeunes gens du ministère quelques danseurs qu'il vous plaise do m'amener, ils sont sûrs d'être bien accueillis.
Le chef de division froissa d'un air insouciant le ruban qui venait de lui allirer une qualification féodale, et fixant sur sa voisine un regard poliment ironique :
— Madame la conilesse, lui dit-il. In fatuité n'est plus de mon âge, et, quel que soit le charme de vos [laroles, il m'est impossible de me faire illusion. Non, je ne croirai jamais que vous ayez pris la peine d(! nionler jusqu'à mon réauit dans la seule intention de recruter |iour voire bal un danseur do mon esfièce ; on dit que la (lensee des femmes lorsqu'elles écrivent .se trouve toujours dans le post-scriptum do leur lettre...
— Et vous voulez connaître le post-scriptum de ma visite, interrompit madame de Chantevilliers avec une amabilité imperturbable ; c'est me faire comprendre bonnement que vous la trouvez déjà longue, et que je vous dérange. Mais, avec vous, je ne me fâche jamais; d'ailleurs, je sais que votre temps est précieux. Eh bien ! oui, mon bon monsieur Sabathier, vous m'avez devinée avec votre méchanceté ordinaire. Ma visite n'est pas tout à fait désintéressée ; je viens encore vous presser, vous tourmenter, vous persécuter pour notre grande affaire.
— Toujours la même ? demanda le vieillard.
— Hélas! oui; mais no plaisantez pas, car ceci est très sérieux pour moi. Une création de pairs doit avoir lieu au plus tard à la fin de la session ; vous ne convenez pas de Cela dans vos régions ministérielles, mais le fait est certain, je le tiens de bonne source. Vous savez que je suis tombée malade après l'ordonnance du 5 novembre, où le nom de monsieur de Chantevilliers ne se trouvait pas, malgré foutes les promesses qu'on m'avait faites; eh bien! si nous sommes encore déçus cette fois, je ne serai pas malade, mais je mourrai, cela est sûr. Voulez-vous que je meure 7
L'impeccable comtesse, dont le trente-huitième printemps avait fleuri , prononça ces derniers mots d'une voix grasseyante et en fermant à demi les paupières, comme , eût pu faire la plus déterminée coquette de vingt-cinq ans.
— Il paraît qu'au besoin les femmes vertueuses jouent de la prunelle tout comme les autres, se dit Dauriac en entr'ouvrant imperceptiblement la porte du cabinet, afin de mieux voir.
— Le roi connaît monsieur de Chantevilliers, reprit la noble solliciteuse, et je suis sûre qu'il le nommerait avec plaisir ; de son cAté, monsieur de Martignac se montre fort bien disposé, et je n'ai qu'à me louer de lui. Mais vous savez quel fond on doit faire sur la mémoire d'un roi et surlcs promesses d'un ministre. Je ne conipteque sur vous, mon cher chevalier; car la liste des nominations est déjà sans doute entre vos mains, et vous seul y pouvez maintenir le nom de mon mari.
— Pour l'y maintenir, il faudrait qu'il y fût, observa le chef de division en hochant la tête.
— Il n'y est donc pas 1 s'fcria la comtesse ; j'en étais sûre ! Il me semble cependant, poursuivit-elle d'un ton plus posé, que si quelqu'un a des titres pour être élevé à cet honneur, c'est monsieur de Chantevilliers. Sa famille est une des premières de la Guyenne :je ne parle pas de la mienne. Sa fortune est considérable; la place qu'il occupe à la cour royale de Bordeaux, au conseil général, à la chambre, ses principes invariables, son dévouement bien connu, ses longs services, le mettent dans une position si exceptionnelle, qu'en aspirant à la pairie, c'est un acte de justice et non une faveur qu'il sollicite.
Durant cette énumération des mérites du candidat, monsieur Sabathier avait penché la tête d'un air pensif ou distrait ; lorsqu'il la releva, un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres.
— Madame la comtesse, répondit-il, tout à l'heure vous m'avez accusé de dissimulation ; pour me venger, je vais vous parler avec une entière fianchise:il est très vrai qu'on prépare une nomination de nouveaux pairs; ce ne sera pas une fournée comme celle du 5 novembre; on ne veut pas méconlenler la chambre ; le nombre des élus sera donc très-res(reint, et, je ne vous lo cache pas, on se montre très difficile à cet égard. Vous le savez, madame, la polilii]ue senlinientale s'elfacc devant l'utilité; le ministère doit avant tout assurer son existence ; dans l'impossihiiilc où il se trouve de récompenser tous les dévouemens, il est naturel qu'il choisisse entre eux, et, dans ce choix, les services actuels remporteront, selon loulo ap[)arence, sur les services anciens. Ainsi donc, monsieur de Ciiantevilliers a tous les droits imaginables pour ÔIro élevé à la pairie; de plus, il sollicite depuis dix ans, ce qMJ est aussi un litre, el cependant je regrette de vous le
LE PIED D'ARGILE
dire, monsieur de Chanfevilliers ne sera pas nommé.
— Ce que vous me présagez là serait trop odieux, dit la solliciteuse avec un sourire forcé; que l'ingratitude soit à l'ordre du jour, qu'on oublie les aervices passés, à la riiîueur je comprendrais cela ; mais la carrière de monsieur de Cliantevilliors est-elle finie pour qu'on le mette ainsi à l'écart? Ne sert-il pas le gouvernement aujourd'hui comme il n'a cessé de le faire depuis 1815? Au moment mfinio où je vous parle, n'est-il pas à la cluunLire votant avec le minislère? N'esl-on pas sûr de son appui et de son dévouement.
— Trop sûr peut-être, répondit monsieur Sabafhier d'un ton incisif.
Madame de Chantevilliers tressaillit, et ses yeux largement ouverts prirent l'expression que cause la découverte imprévue d'un nouvel horizon.
— Voilà donc le mot do l'énigme, dit-elle avec une émotion concentrée ; est-ce à dire que, pour obtenir la récompense qui lui est due, mon mari se doit jeter dans l'opposition ?
— Le voulût-il, cela lui serait impossible, dit froidement le chef de division,
— Impossible ! répéta la comtesse dont la physionomie exprima soudain une fierté vindicative ; certainement on a raison de croire à la constance des opinions de monsieur de Chantevilliers, mais les procédés dont il est l'objet sont faits pour ébranler la lidélilé même. L'injustice finit par combler l'intervalle qui sépare le dévowment de la révolte. Il serait bon que les ministres n'oubliassent pas l'exemple de Coriolan.
— Eh 1 madame, que vous a fait monsieur de Chantevilliers pour que vous le compariez à ce mauvais sujet do Coriolan? répondit le vieillard avec un sourire goguenard : il ne mérite pas cette humiliation, car, j'ose le prédire, vous ne serez jamais obligée de vous jeter à ses pieds pour implorer le salut de la patrie. Pensez-vous qu'il serait possible à monsieur le comte de rester assis quand les ministres se lèvent pour voter? L'électricité dont le banc ministériel est le foyer le mettrait debout malgré lui-même. Une boule noire lui brûlerait la main, et jamais il ne parviendrait à l'introduire dans l'urne. Monsieur de Chantevilliers est ministériel quand même; tout le monde sait cela, et personne ne prendrait au sérieux les velléités d'opposition que pourrait lui suggérer sa belle Égérie. Peut-être eût-il mieux fait do mettre dans un dévouement si estimable quelque peu d'art et de retenue. La fidélité la plus inaltérable n'exclut pas une certaine coquetterie propre à tenir eu éveil le pouvoir. Pour avoir méconnu cela, monsii-ur de Chantevilliers se trouve aujourd'hui dans la position d'une femme qui perd son empire sur son amant après lui avoir laissé deviner qu'elle l'aime trop. En un mot, et ici je vais dévoiler une page bien noire du métier, en politique, il est prudent de stipuler le prix d'un service avant de le rendie. Monsieur de Chantevilliers s'est donné sans condition, et le gouvernement l'a accepté tel qu'il s'est donné. Exiger des ministres qu'ils changent aujourd'iiui les ti'rmes de ce contrat, c'est demander le prix d'une chose (ju'oii ne possède plus. Jlunsieur de Chantevilliers est fort bien placé à la chanfijre des députés, où l'on est sûr de son vote, et vous pouvez m'en croire, madame, s'il ne peut offm- d'autres titres que ses services, il y restera.
La comtesse se leva en silence et resta (juclque temps immobile les yeux baissés d'un air morne.
— S'il ne peut offrir d'uiilres litres que ses services, qu'entendez-vous par là? dil-elleenfi» eu levant sur monsieur Sabalhier un regard profond.
— Je veux dire, répondit le vieillard avec finesse, que de sa personne monsieur de Chantevilliers t> perdu la bataille, mais que cependant il est encore i)Ossiblo de vaincre pour lui.
La comtesse se rassit et sa physionomie s'éclaira soudainement.
— Et qui pouiTait vaincre pour lui? demanda-t-elle avec émotion.
— Vous, madame ! répondit monsieur Sabathier en prenant une prise de tabac.
La femme du député se souleva, prit son siège à deut mains et se vint placer tout contre le fauteuil du vieillard.
— Mais parlez donc, méchant homme que vous Ptes! lui dit-elle avec une sorte d'impatience enfantine ; moi ! dites-vous? Eh! cpjo dois-je faire pour cela? quel service puis-je rendre? Avec la meilleure volonté du monde, il m'est impossible d'aller voter à la chambre.
— Une femme comme vous, madame, n'a pas besoin d'aller à la chambre pour voter. Vous me parliez tout à l'heure de Coriolan à propos de monsieur de Chantevilliers; permettez-moi, à propos de v;us, de rappeler le nom de la duchesse de Longueville. Le rapprocliement ne vous semble-1-il pas un peu moins forcé?
— Mais celte duchesse de Longueville était fort légère, dit la comtesse qui se mordit les lèvres en fronçant le sourcil.
— Observez quç les mœurs denotre époque ne sont plus celles du temps de la Fronde et que sans faire fous les frais auxquels était peut-être obligée la sœur du grand Coudé, une femme peut acquérir aujourd'hui une véritable importance politique.
— Je vous accorde cela, dit madame de Chantevilliers : au besoin, les exemples ne man(jueraient pas ; mais parlons de 00 qui nous est personnel. Où voulez- vous en venir ?
— Tout droit à la pairie, dont voici le chemin, le seul. A la chambre, le ministère n'est pas sûr de la majorité ; de fait c'est la coterie Agier qui la forme, en poilant ses votes tantôt à droite, tantôt à gauche. Il résulte de là une tluctation qui depuis la discussion du projet de loi Portalis déroute tous les calculs. On est las de cette position précaire, et l'on est résolu d'en sm tir. Pour cela, il sullirait d'enleverà l'opiiositiou une demi-douzaine dedépulés, dont le déplacement donnerait une dilféreucede douze voix en faveur du gouvernement. Or il se trouve précisément à la chambre un homme qui, dès sou début, a su s'entourer d'une petite pléiade de députés nouveaux comme lui et, par son influence sur eux, dispose réellement des six voix dont on a besoin. Cet homme conquis, ses satellites le suivent; la majorité se fixe, la coterie est forcée de renoncer à son jeu de bascule désormais sans résultat, et tout rentre dans l'ordre. La conversion de cet homme est d'un grave intérêt, vous le voyez ; l'avenir de la session en dépcnid pcul-ètre; Une seule personne e^t capable d'opérer cette conversion; celte personne, vous lavez déjà devinée, c'est vous, madame. Veuillez réussir, vous réussirez ; et monsieur de Chantevilliers sera pair de Irancc. On prendra l'engagement formel de le nommer.
La comtesse, qui avait écoulé son interlocuteur avec une attention profonde, resta quelque temps avant de lui répondre.
— Tous les députés de ma connaissance votent pour lo gouvernement, dit-elle enlin ; comment pourrais-je obtenir quelque ascendant sur un homme que je ne rois pas?
— En le voyant, répondit le chef de division d'un air do bonhomie.
— Mais vous ne m'avez pas même dit le nom de cet important personnage, répondit madame de Chautevilliers avec une sorte d'insouciance.
Monsieur Sabalhier regarda du coin de la porte derrière laquelle était caché Dauriac dont il entrevit la redingote; reportant ensuite les yeux sur l'aspiranle de |\iirie:
— CVsl un de vos compatriotes, lui dit-Il du ton le plus naturel ; il se nomme Gioscassand ide la Gironde).
Au même instant la porte du cabinet s'agita sous la main d'Adolphe, et la comtesse fit un mouvement en arrière.
— Monsieur Gioscassand ! dit-elle en riant très haut,
CHARLES DE BERNARD
tandis qu'une rougeur presque imperceptible s'étendait sur ses joues ; en vérité, je suis étonnée que vous ne me proposiez pas de convertir le général Lafayette.
— Ceci serait, je crois, un peu plus difficile, répondit le vieillard qui sourit à son tour ; mais cependant si vous vouliez être Armide, le héros des deux mondes lui-même aurait peut-être de la peine à se montrer plus insensible que Renaud.
Madame de Chantevilliers se leva, et par un mouvement assez mondain pour une femme si vertueuse, serra son cachemire autour de sa taille, de manière à faire valoir les majestueux agrémens de son port de reine.
— Il n'y a pas moyen de causer ce matin avec vous, dit-elle d'un air boudeur mêlé de mignardise ; vous êtes
, d'une jeunesse qui finirait par me faire repentir de ma i Visite. Avec vos Armides et vos duchesses de Longucville, ■ vous avez juré, je le vois, de me scandaliser ; mais, par il bonheur pour vous, je suis dans mon jour d'indulgence. : Adieu, méchant homme qui ne voulez pas que je sois pairesse !
— Je le désire au contraire de toute mon âme, répondit le chef de division ; mais vous savez maintenant que cela dépend de vous et non pas de moi.
— Quelle extravagance! ne croyez pas que je me paye d'une telle défaite; après mon bal, je reviendrai, et alors, si vous ne faites pas ce que je veux...
A ces mots, suspendus comme le quos ego... de Neptune, madame de Chantevilliers leva, d'un petit air menaçant, une main dont le gant accusait la forme finement potelée et que le chef de division pressa sur ses lèvres avec une hardiesse cavalière.
— Surtout ne nous oubliez pas mercredi, dit la comtesse sans se courroucer de celle liberté.
Après avoir reconduit jusqu'aux limites de sen em- {lire la belle solliciteuse qui paraissait oublier en sa faveur sa pruderie habituelle, monsieur Sabatliier rentra dans le cabinet, où il trouva Dauriac installé devant la cheminée.
— Homme discret qui écoutez aux portes, lui dit le vieillard en riant, avez-vous envie de figurer dans une contredanse, en face de votre ami Groscassand, chez la comtesse de Chantevilliers ?
— Vous croyez qu'elle l'invitera? dit Adolphe.
— Aujourd'hui même.
— Mais lui n'ira pas.
— H ira.
— Et si je vous en priais, vous me mèneriez à ce bal? reprit le jeune homme après un instant de silence.
— Pourquoi pas? répondit monsieur Sabatliier; vous savez ([ue j'ai carte blanche, en dépit des principes exclusifs lie la comtesse.
— Eu ce cas, je vous en prie, dit Adolphe, rendez-moi ce service ; il s'agit pour moi de plus que d'une partie de plaisir.
— Ah! vous êtes curieux do voir le C(Mé gauche dansant devant le faubourg Saint-Germain comme David devant l'arche. Eh bien ! soit. Venez me prendre moirredi 5 neuf heures et demie ; surtout rappelez-vous votre parole : discret comme la tombe sur ce que vous venez d'entendre.
A ces mots monsieur Sabathier congédia son protégé, - qui sortit du ministère eu ruminant un projet assez machiavélique dont l'inspiration lui était venue tandis qu'il étudiait, du fond de sa cachette, la physionomie et 1rs moindres gestes de la femme sans reproche et sans peur.
S'il est vrai, comme on l'a dit, que la vengeance soit lo plaisir des dieux, consacrée à la défensiî d'une femme celte passion acquiert une saveur plus enivrante encore ;
elle agit alors sur le cœur comme l'eau de feu sur le cerveau des Indiens sauvages. Parmi les hommes dont l'idole se trouve exposée à ces médisances de bonne compagnie, d'autant plus envenimées que le dard en est plus mielleux, il n'en est point qui n'éprouve parfois un désir effréné de broyer sous ses pieds la société tout entière, et qui, à propos d'un sourire moqueur, d'un regard ironique ou d'une plaisanterie perfide, ne répète en luimême le vœu sanguinaire de Caligula. Il y a toujours dans l'amour véritable une certaine férocité, endormie, mais prompte à s'éveiller, que le monde tolère, car il s'en amuse. ÉU-aiiger aux maisons où madame de Versan avait ses habitudes, Dauriac s'était trouvé jusqu'alors à l'abri de ces piqûres qui, dans un salon, rendent le rcMe d'un homme sensible comparable à celui du taureau dans la lice. Atteint dans sa tendresse pour la première fois, il ressentit l'insulte avec l'irritable énergie des sensations nouvelles ; la vivacité de son dépit lui rendit intolérable toute temporisation dans le châtiment qu'il méditait, et le chemin le plus court pour arriver à son but lui parut le meilleur, quelle qu'en put être la difficulté ou la bizarrerie.
Du fond du cabinet où l'avait fait se cacher le chef de division, Adolphe n'avait pas perdu la moindre parole, lo plus petit geste, la plus légère inflexion de voix de la comtesse de Chantevilliers. De cet examen minutieusement impitoyable, il tira sans hésiter une conclusion à laquelle un observateur désintéressé n'eût sans doute pas aussi brusquement accordé son assentiment.
— J'en suis sûr maintenant, se dit-il en sortant du ministère, ce diamant n'est que du strass ; les ailes de cet ange sont collées avec de la cire, comme celles d'Icare ; en un mot, cette vertu n'est que de l'hypocrisie. Il y a aussi des tartufes parmi les femmes, et celle-ci en est un, je le jurerais. L'austérité, la pruderie, la dévotion, l'intolérance qu'elle affecte dans le monde, ne sont qu'un masque qui peut imposer aux sots, mais dont je ne serai pas la dupe. Au fond elle est femme comme les autres, et peut-être davantage ; cela se devine à son regard expressif, à sa prononciation traînante, et rien qu'à la manière dont elle porte son châle. A-t-elle fait assez de coquetterie pour ce vieux Sabathier! Supposez à la place du bonhomme un protecteur de quarante ans.,, elle est ambitieuse ; avec cela une femme va loin, surtout quand son mari est un vieillard. Une chose prouvée dès à présent, c'est que, s'il est vrai qu'elle ne distingue personne, et j'en doute, elle se trouve en revanche dans toutes les conditions qu'un adorateur entreprenaut peut dcsiror. La question se réduit donc à découvrir cet adorateur titulaire ou expcctant. S'il existe, dès à présent ma vengeance est assurée ; si l'emploi est vacant, il faut chercher quelqu'un pour le remplir.
Dauriac ralentit le pas, puis s'arrêta brusquement en so croisant les bras sur la poitrine :
— Et pourquoi ne le remplirais-jc pas moi-même cet emploi? so dit-il, tandis que ses yeux regardaient sans la voir la colonne do la place Vendôme, au pied de laquelle il était arrivé.
Ah ! qu'on est fier d'être Français, Quand ou regarde la colonne.
lui chanta subitement dans l'oreille une voix de basse taille.
Adolphe tourna la tête et se trouva en face de monsieur Groscassand (de la Gironde), qui reprit en riant:
— Quand même vous ne m'auriez pas avoué que vous êtes amoureux, je le devinerais h votre distraction ; parions que je vous dis à quoi vous pensez 1
— Je parie que non, répondit Adolphe.
— Vous perdrez. H y a douze ans, j'aurais bi<^n pu vous chercher querelle à propos de vos extases, mais aujourd'hui les ameudemens de la loi Portails ont plus d'intérêt pour moi que les plus beaux yeux du nioude. Pour
LE PIED D'ARGILE
vous prouver combien je suis revenu de toutes ces folies senlimentales.je vais vous donner un conseil d'ami. Allez sur les boulevards, du côté de l'Opéra.
— Pourquoi cela? dit le jeune homme.
— Vous y venez probablement la dame de vos pensées. Je viens de l'apercevoir dans sa voiture, courant les magasins à ce qu'il m'a paru. Je no la saluais pas, car d'ordinaire elle ne daigne pas mo regarder; mais, chose étonnante, c'est elle-même qui m'a prévenu celle fois, en so penchant à la portière d'un air tout aimable. Oui, mon cher, la noble comtesse de Chantcviilicrs a dérogé au point de saluer la première un vilain de mon espèce. Je suis sûr qu'un duc et pair n'obtiendrait pas un sourire plus charmant que celui qu'elle vient de m'accorder. Il y a douze ans, ce sourire- là m'aurait remué le cœur d'une étrange manière, mais aujourd'hui... aujourd'hui je vais à- la chambre, où je compte mettre en charpie le projet de loi. Ils ne riront pas, au banc des ministres, je vous en réponds. Venez-vous avec moi ? Je vous ferai entrer.
— Je vous remercie, répondit Dauriac, je craindrais de ne pouvoir écouter votre discours avec l'attention qu'il méritera sans doute.
— Je comprends cela, dit le député d'un air de bonhomie ; je vous laisse donc à vos rêverios amoureuses ; mais du haut de vos nuages prenez garde aux voitures; tout à l'heure, au coin de la rue de la Paix, j'ai manqué d'èlre écrasé par un cabriolet en ruminant mon exorde.
Les deux amis se séparèrent, et le jeune homme reprit aussitôt le cours de ses réflexions à peine interrompues par ce dialogue.
— Pourquoi, se dit-il, ne serais-jc pas l'instrument de l'œuvre de justice que je veux accomplir? Oui pourrait me servir aussi bien que je le ferai moi-même ? Plaire à ' cette femme pour mieux la punir, ne serait-ce pas là un coup de maître? Lui plairci est ce possible? est-ce loyal ?
Machinalement, Adolphe jeta un coup d'œil sur une glace encadrée dans le vitrage d'un magasin de porcelaines devant lequel il passait; il s'y regarda un instant, et, en dépit de sa modestie, ne put s'empêcher de résoudre affirmativement la première des questions qu'il venait de s'adresser.
— Mais est-ce loyal ? reprit-il convaincu sur le point de la possibilité. Pourquoi non? Il y a duel entre cette femme et moi ; je suis l'offensé, donc j'ai le choix des armes. De ce côté tout scrupule serait un enfantillage ; de l'autre je ne dois comptede maconduitequ'àAdrienne. lîlh! pourrait-elle blâmer l'ardent désir que j'éprouve de punir l'insulte qu'on lui a faite? Non. J'ai déjà vu hier dans ses yeux que ma colère no lui déplaisait pas. D'ailleurs, elle ne saura rien jusqu'au dénomment. Alors je loi dirai tout, car qu'aurais-je à lui cacher ! C'est pour elle et non pour moi que je veux plaire. Quel plaisir de dire à cette insolente créalure : «Vou^ m'aimez, n'est-ce [)as?Iih bien! moi j'aime aussi j'adore celle femme que vous avez insultée, et devant qui vous baisserez les yeux désormais, car jo l'épouse et je n'ai quf faire de votre amour.»
Une réflexion arrêta Dauriac au milieu de l'exaltation que lui causait la perspective de son Iriomphe.
— Monsieur Sabathier me présentera chez elle, c'est fort bien; mais hier, au jardin dos Plantes, elle m'a regardé ; que penscra-t-elle en me reconnaissant?
Au bout d'un instant, le jeune homme répondit victorieusement à cette nouvelle objection.
— Ces femmes qui trouvent moyen d'unir les prérogatives do la vertu aux plaisirs de la faiblesse, sont toutes des raffinées en amour. Celle-ci, j'en suis silr, trouvera charmant de compléter son impertinence en enlevant un adorateur à madame de Versan. La rencontre d'hier doit donc me servir, loin de me nuire; un honnne qu'on croit aimé double de prix, et ma position fiour commencer l'attaque est aussi favorable que je la puis désirer. Maintenant il faut se mettre à l'œuvre et jouer lo lovelace , rùlo
LE SIECLE. — XV
odieux et liasardé; mais mon amour pour Adrienne saura le purifier en le légitimant.
Si madame de Chantevilliers avait été laide et vieille, au lieu d'être très belle et raisonnablement jeune, les scrupules d'Adolphe eussent peut-être parlé plus haut. Do même qu'autrefois dans un duel un gentilhomme exigeait de son adversaire des preuves de noblesse, de même un homme du monde aime à trouver belle la femme qu'il se voit forcé de détester; cela rassure la vanité et rend le combat plus intéressant, car le savoir-vivre prescrit de bien placer .^a haine ainsi que son amour.
Certain d'avoir scrupuleusement accompli cette double loi, Dauriac éprouva une satisfaction secrète qui se trahit auprès de madame de Versan par un redoublement de tendresse et d'amabilité.
— Qu'avez-vous donc ? lui dit la jeune femme chez laquelle il passa en partie li's deux journées qui précédèrent le bal de la comtesse; vous me cachez quelque chose , mais ce n'est pas un malheur, car jamais je ne vous ai vu si gai. Je suis sùto que vous me préparez quelqu'une de ces surprises que je vous ai défendues.
— Je vous jure , dit Adolphe , que vous ne m'avez pas défendu celle-là.
— Mais le ferai.s-je, si je la connaissais ?
— Peut-être, répondit le jeune homme en riant ; aussi ne la saurez-vous que quand vous ne pourrez plus l'empêcher.
Le mercredi suivant, à dix heures du soir environ, monsieur Sabathier et son protégé firent leur entrée dans les salons de madame Chantevilliers , où une réunion plus brillante encore que nombreuse commençait à se trouvera l'étroit. La comtesse accueillit le vieux chef de division par un gracieux sourire , et, quoique forl occupée, le retint un instant pour lui adresser quelques-unes de ces cajoleries féminines auxquelles .sont habitués les hommes en crédit. Quant à Dauriac, il n'obtint, en retour d'un salut où il avait déployé toute son élégance , qu'un léger signe de tête accompagné d'un regard distrait.
— Il paraît qu'elle ne me reconnaît pas, se dit-il en se mordant involontairement la lèvre, car, ain.M que tous les jolis garçons, Adolphe n'imaginait pas qu'il fût possible d'oublier si promptemenl sa figure.
— Maintenant, lui dit monsieur Sabathier, il faut que je vous présente au maître du logis. Je l'aperçois près de la porte par où nous sommes entrés ; tâchons de rétrograder jusqu'à lui.
Le comte de Chantevilliers était un vieillard bien portant, dont la figure distinguée oft'rait l'expression froide et sérieuse que produit habituellement la vie magistrale. Habile à masquer sa nullité par une réserve qui, aux yeux de beaucoup de gens , paraissait de la dignité , il parlait peu, afin d'avoir l'air de penser beaucoup. A la chambre, il passait pour jurisconsulte; à la cour royale de Bordeaux, ses collègues le regardaient comme une capacité politique. Ainsi qu'à tous les gens qui ont à la fois besoin de servir et d'être servis, il lui fallait un maître et des laquais ; le sort lui avail donné les uns , et il avait trouvé l'autre dans sa femme. Avant la révolution, monsieur de Chantevilliers eût troqué son château contre une mansarde dans les greniers de Versailles; en 1828 il faisait de la l'ourtisanerie parlementaire, plus encore par caractère que par ambition. Dan< un salon, il était le premier à commencer le cercle autour d'un ministre ou du personnage important; mais avec ses inférieurs, el quelquefois même avec ses égaux , il prenait sa revanche. Se pronumait-il avec quelques-uns de ces derniers , par exemple, tous les vingt pas il faisait un temps de halle, forçant ainsi ses interlocuteurs h l'imiter, puis il se remettait en marche le'premier. C'était une manière indirecte de proclamer sa supériorité, et celle ptMite manœuvre vanil(>iise n'était pas la seule qu'il mil en pratique dans la même intention.
Au moment où le député minislériel rendait à monsieur Sabathier el à Pauriac leurs saluls, le laquais charge d'an-
CHARLES DE BiRNARD.
noncer les invités lança aux échos aristocraliques du salon le nom pompeusement bourgeois de monsieur Groscassand (de la Gironde).
— Maître Groscassand? dit le président de chambre en tournant la tète d'un air désagréablement surpris, que vient-il faire ici? Madame de Chantcvillicrs lui a donc envoyé une invitation? Je ne la reconnais pas^là.
— Et moi je la reconnais , dit à demi-voix monsieur Sabathier, qui échangea un sourire d'intelligence avec son compagnon.
L'orateur bordelais s'arrêta un instant à la porte du salon, comme fait un acteur important qui prend un temps à son entrée en scène. Cette halte était sans doute deslinéo à laisser aux assistans le loisir de repaître leurs regards de l'homme célèbre qui se présentait. Mais il était entré dans le bal, depuis une heure , tant d'illustrations de tout genre, ambassadeurs, ministres, pairs de France, littérateurs, gentilshommes de races historiques, femmes à la mode, qu'à l'exception du groupe où se trouvait le maître de la maison, personne ne fit attenlion à monsieur Groscassand (de la Gironde), malgré la seigneurie départementale qu'il avait, de son bon plaisir, inféodée à son nom patronymique, selon l'usago de plus d'un députe patriote. Voyant sou effet manqué, le représentant de la nation se pinça dédaigneusement les lèvres, et insinua la main droite sous le revers de son habit boutonné jusqu'au menton. Dans cette attitude tribunitienne, il s'avança vers l'ampliilryon ministériel, qui le regardait venir d'un air grave, et sans faire un seul pas à sa rencontre. Quelle que fut l'importance acquise de jour en jour par son nouveau collègue , le président do cour royale ne pouvait s'empêcher de voir en lui l'avocat qu'il était habitué à regarder, à Bordeaux , du haut de sa dignité magistrale, et à la dislance qui sépare la barre du banc de justice. Les deux hommes se saluèrent avec une froideur mutuelle, car si monsieur do Chantevillicrs avait la morgue des anciens parlementaires, monsieur Groscassand possédait au plus haut degré la susceptibilité pointilleuse de sa profession. Après avoir rempli ses devoirs de politesse envers le maître du logis, l'avocat-dépiité passa outre d'une façon tort dégagée, et avisa fout à coup Dauriac.
— Que diantre venez-vous faire dans cette galère? lui dit-il en lui prenant familièrement le bras.
— Ce que vous y venez probablement faire vous-même, répondit le jeune homme avec un sourire.
— Je sors de notre réunion de la rue Grange-Batelière, et avant d'aller finir ma soirée chez Laffitte, je viens passer ici une heure. Ce que je vois n'est pas mal ; cela ne manque pas d'une certaine élégance ; mais, chez Laffitte, c'est tout autre chose. Pour le faste, vivo la banque 1 Devant elle, la gentilhommoric est obligée de baisser pavillon,
— Et pour aller de la rue Grange-Batelière à la rue d'Artois, vous prenez par le faubourg Saint-Germain, dit Adulpbe ; il paraît que vous n'avez pas peur de fatiguer vos chevaux.
— Des chevaux de fiacre ! est-ce que ça me regarde? Ah ça 1 vous avez donc trouvé moyen de pénétrer dans le sanctuaire de celle belle iidiunialno?
— Mais vous, par quel liysard vous y vois-je? Vous ne m'aviez pas dit, l'autre jour, que vous étiez invité.
— Je no l'étais pas encore, répondit monsieur Groscassand. Ce n'est qu'en sortant de la chambre que j'ai trouvé chez moi la lettre olticiello. Le procédé d'abord m'a paru sans façon. M'invitcr, moi, l'avant-veille du bal ! Je voulais refuser, car il ne me convient pas, à moi dont le grandpère était laboureur, et je m'englorilie, il ne me convient pas, dis-ie , de me laisser traiter légèrement jiar un petit gentillàlre comme Clianfcvilliers. Mais, en me mppelant le sourire do la comlessc sur le boulevard , j'ai senti s'humaniser mon orgueil; rinvitatioii vient d'elle, j'en suis silr, car jamais monsieur le président n'aurait daigné adresser une politesse à un avocat. 11 serait ridicuio alors do me montrer pointilleux sur l'étiquette. Qui
dit femme dit reine; ainsi donc, me voilà. Où est-elle, celte belle tigrcsse?
— Dans le second saloh , répondit Dauriac , qui ne put s'empêcher de sourire dQ l'air cavalièrement évaporé avec lequel le gros député venait do prononcer ces dernières pai'oles.
Monsieur Groscassand serpenta entre deux contredanses en train de se former, frayant la route à son interlocuteur, qui désirait mettre à profit sa soirée. Après une traversée dont le succès parut quelque temps douteux, ils réussirent enfin à percer le groupe qui entourait madame de Chantcvilliers. A la vue de son ancien adorateur, qui s'inclinait devant elle de manière à lui montrer le haut de sa tonsure, la comtesse interrompit une phrase qu'elle adressait à l'envoyé d'une petite puissance du Nord, et, souriant au nouveau venu :
— Monsieur de Chantevillicrs, lui dit-elle, sera bien reconnaissant de l'honneur que vous nous faites, car il le désirait vivement. Pour moi , monsieur, je l'espérais à peine. Vous paraissez attacher si peu do prix à la société de vos compatriotes 1 Depuis plus de deux mois que vous éles à Paris, vous ne vous êtes donc pas rappelé une seule fois que nous sommes de la même ville?
— Madame, je n'aurais pas osi; croire que vous vous en souveniez vous-même , répondit monsieur Groscassand, qui, n'ayant jamais été admis dans le salon de la comtesse pendant leur séjour commun en province, se trouva presque déconcerté par la gracieuseté inattendue de cet accueil.
— J'ai reçu hier des lettres de Bordeaux, reprit madame de Chanlevilliers; j'ai appris que madame votre soîur vient d'accoucher heureusement d'un garçon ; elle n'avait eu, je crois, que des filles jusqu'à présent; c'est un grand événement pour votre famille, et j'y prends une part sincère. Madame Lhérilier est une femme si aimable, si distinguée.
— Ma sœur... mon neveu... ma famille... se dit le député, qui cette fois s'inclina sans rien trouver à répondre. Veut-elle se moquer de moi, elle i]ui, au bal de la préfecture à Bordeaux, a fait uno impertinence à ma sœur en changi^ant de place pour no pas rester assise à côté d'une bourgeoise ?
' L'arrivée d'un vieux duc et pair, portant de la poudre h ses cheveux et la plaque du Saint-Esprit sur son habit, força la comtesse d'interrompre une conversation dont elle semblait faire les frais sans ennui.
—Je reste chez moi tous les mercredis, dit-elle au député libéral qui s'effaçait poiu' faire place au vieillard; on me trouve aussi souvent les autres jours; quand vos graves occupations vous le permettront et que vous aurez envie do causer de Bordeaux...
La comtesse n'acheva pas sa phrase; mais son regard la termina plus cxprossivenient que la parole n'eût pu lo faire. Malgré ses quaraïUc-cinq ans, sa profession d'avocat et son caractère de député, triple airain contre lequel se brisent d'ordinaire les fiècliesde l'amour, monsieur Groscassand (do la Gironde) éprouva uno émotion qui lo reporta soudainement à douze années en arrière ; il se tira d'une presse de pairs de l'rance, do gentilshommes de la chambre, de députés ministériels, d'officiers de la garde royale, de chevaliers do Saint-Louis ou des ordres, d'anciens preux de l'émigration et d'clégans jeunes gens du faubourg Saint- Gerniuin au milieu desquels il se trouvait coinplelemeiil dépaysé; et, passant dans une salle où étaient les tables de jeu, s'assit pensivement à l'écart.
— lille veut causer avec moi de Bordeaux, se dit-il en savourant une gUice, car à quaranle-cinq ans la passion 110 jeune plus ; qu'cnlend-ellc par-là? Ses paroles ont un
LE PIED P'ARGILE
sens ; ello n'pst pas fommc h pnrlor pour no n'( n iliic. Mais quel accueil! quel regard 1 quel sourire! quelle voix caressantel Me parler do ma sœur à qui ello n'a jamais daigné adresser un seul mot! J'ai vu le moment où elle me demandait des nouvelles do mon petit chien, comme don Juan à monsieur Dimanche. On'cst-ce que cela veut dire? Se raviserait-elle? au bout de douze ans ce serait un peu lard. Mais cependant, je le sens... oui, malgré ces douze années , je feiWs encore des folies pour celte femme-là. Elle est toujours belle ! Et puis elle a si grand air: elle est si imposante, si dédaigneuse, si méprisante.,, si vertueuse avec tout cela... Voilà une conquête dont un homme distiingué pourrait se glorifier. La comlesse de Chantcvilliers... cela sonne bien. Èlre assis dans une loge, à l'Opéra, derrière la comtesse Céleste de Chanlevilliers! Il y en a peut-être plus d'un ici que cela ferait rire jaune, à commencer par le pelit Dauriac.
Tandis que le député démocrate se délectait dans les penscrs d'un amour aristocralique, et tout éveillé rêvait comtesse, Adolphe, rfans un aulre salon, se creusait la tête pour trouver un moyen d'exécuter son projet vindicatif. Pressé d'agir, chaque minute de relard lui semblait perdue.
— Si je no lui parle pas dès ce soir, se disait-il, quand retrouverai-jo l'occasion de le faire? Mais que lui dire? comment attirer son atlenlion et obtenir d'elle plus d'une parole au milieu de celte cohue qui l'assiège? il faudrait trouver quelque chose de neuf, d'imprévu, d'original, qui tout de suite captivât son intérêt et excitât sa curiosité. Je suis sûr que don Juan lui-même eût été embarrassé à ma place. En conscience, je ne peux pas pour début l'inviter à danser.
Adolphe resta quelque temps profondément pensif.
— Si cependant je l'invitais à danser, reprit-il en luimême après avoir reconnu que tous les autres expédiens étaient impraticables ; sans doute elle refusera; mais c'est un moyen d'entrer en conversation. D'ailleurs une femme de son ûgo ne s'otfense jamais d'une demande qui la rajeunit. Oui , mais une contredanse paraîtrait peut-être un peu trop jeune... La demande d'une valse sera plus convenable.
Sans perdre de temps, Dauriac fendit la foule, et, s'approchant de madame de Chanlevilliers qui donnait des ordres à un domestique :
— Madame la comtesse me fera-t-elle l'honneur de valser avec moi? lui dit-il en s'efforrant de donner à sa physionomie une expression agréable.
La femme ausière laissa tomber un froid regard sur le jeune homme qui l'interrogeait.
— On ne valse pas chez moi , monsieur, répondit-elle d'un ton sec.
— Alors, madame , puis-jo espérer que vous daignerez ni'accordcr une contredanse? reprit Adolphe un peu déccflccrlé de ce premier échec.
— Je ne danse jamais, repartit la comtesse d'un air fait pour rendre muet l'improvisaleur le plus intrépide.
Dauriac chercha vainement dans son cerveau la phrase imprévue, saisissante et fascinalrice qui devait lui concilier tout d'abord l'ntlenlion de son ennemie; il n'y trouva qu'un lieu commun, auquel une énonciation embarrasséo fit perdre encore la moitié de sa valeur.
— Vous êtes donc la seule , madame, dit-il, qui restiez insensible aux plaisirs de votre magnifique soirée.
Madame de Chanlevilliers regarda plus allenlivement le âanseur mal appris, qui, sans autorsisation préalable, se permettait de lier conversation avec elle ; tout à coup elle fronça le sourcil et [lorla la tête en arrière par un mouvement plein de hauteur; elle venait de reconnaître dans l'imporlun l'amant de madauK^ de Versan.
— Monsieur, dil-elle alors en articulant mnjeslueuscment cliai|ue syllabe, vous êtes venu chercher ici une per sonne (]ue vous n'y trouverez pas. Mais puis-je sa>oir h qui je dois l'honneur tout à fait inattendu de vous recevoir chez moi ?
— A monsieur Snbalhier, madame , répondit Adolphe d'un ton brusque, car si la question de la comtesse était poliment exprimée, l'accent dont elle l'accompagna équivalait à une expulsion formelle.
Madame de Chanlevilliers se pinça les lèvres d'un air contrarié. Le nom magique de monsieur Sabathier ne lui permettant pas d'exécuter l'épuration qu'elle méditait sans doute , elle s'éloigna de Dauriac après lui avoir jeté un dernier coup d'œil qui pouvait se traduire ainsi :
— Restez chez moi , puisque vous y êtes , mais n'y revenez plus.
— Tri|)le prude , archibégueule , pairesse manquée, se dit alors Adolphe en cherchant à consoler son dépit par quelque sanglante injure. Persuadé qne tout le monde avait remarqué son désastre, il voulut s'éclipser dans la foule, mais, en se retournant, il se trouva en face de monsieur Groscassand,qui, la vanité sur le front et la moquerie sur les lèvres, lui barra le passage.
— Eh bien 1 Dauriac, comment vont les'amours? dit lo député en ricanant ; vous venez d'avoir un entretien avec votre inhumaine. Vous avez été brillant, j'en suis sûr, car vous êtes encore ému, et l'éloquence vient du cœur.
— La vengeance aussi vient du cœur, répondit Adolphe d'une voix concentrée.
— Et de qui voulez-vous tirer vengeance? reprit le Bordelais qui se caressait complaisamment le menton.
— De cette femme I dit avec énergie l'amant d'Adricnne ; et ce sera vue œuvre pie à laquelle devront applaudir tous ceux pour qui ello s'est montrée impertinente , vous le premier.
— M(rci,ne pensez pas à moi; j'ai l'habitude de faire mes affaires moi-même, réjiliqua monsieur Groscassand, dont les petits yeux brillans venaient de rencontrer ceux de la comlesse, qui sembla se laisser admirer sans courroux par l'ancien martyr de sa beauté.
La formation d'une contredanse sépara les deux amis, et Dauriac rencontra un instant après monsieur Sabathier qui venait d'être décavé à la bouillotte.
~ Vous êtes plus raisonnable que moi, lui dit le vieillard, car vous ne dansez pas et je perds mon argent. Qu'avez-vous fait de maître Groscassand ? Je viens de le voir tout à l'heure, le Spartiate qu'il est, avalant des sorbets, et lorgnant les femmes tout comme je pourrais le faire, moi vieil esclave de l'absolutisme.
— Groscassand est mieux placé à la chambre que dans un salon, répondit le jeune homme qui avait sur le cœur le sourire irc.nique de son honorable ami.
— Ah! le vuilà qui cause avec madame de Chanlevilliers, reprit le chef de division ; il se rengorge, il se caresse les cheveux , il prend di's poses à la Mirabeau. Bien, la corilo sensible vibre. Et la comtesse... quelle aménité, quel sourire permanent ; elle baisse les yeux ; elle va redevenir j(Mine tille... Pour peu que cela continue, je serai jaloux ; elle finirait par faire plus de frais pour lui que pour moi... Allons, allons, avant la fin de la session, nous pourrons bien avoir uneboule blanche de plus.
— Ainsi vous croyez que monsieur de Chantevilliers sera pair de France? dit Adolphe avec une ironie mêlée de quelque dépit, car le succès do monsieur Groscassand lui rendit plus humiliant son échec personnel ; Thomme aime toujours la victoire, même quand il renonce à l'exploiter.
— Pair de France! répéta monsieur Sabathier en goguenardant , ceci , mon cher Dauriac, est une aulre paire de manches, comme disait élégamment monsieur de Buffon.
L'amant de madame de Versan sortit du bal de leur orgueilleuse ennemie, mécontent et découragé. En songeant à sa déconvenue, il lui parut de plus m plus désagréable de l'interpréter à l'aiile du commenlairo ironique du vieux chef de division ; l'admiration d'Adolphe pour monsieur Groscassand (de la Gironde) était toute politique. Soumis dans les questions de la vie publique à l'inlluence du député libéral , le jeune homme sf regardait comme son égal dans un salon, el , il faut le dire, comme son maître en larl do plaire. Prétendre que l'avo-
CHARLES DE BERNARD
cet girondin pût réussir là où lui-m?me venait d'échouer, était donc à ses yeux une idée par trop bouffonne ; il était impossii)ic qu'une femme eûl si mauvais goût, ou fût asservie aux calculs de l'inlérèt et de l'amliilion, au point de tolérer d'un gros provincial triljunilien la galanterie qu'elle eût proscrite dans la bouche d'un élégant jeune Iiomme de Paris.
— Cela n'a pas le sens commun, se dit Dauriac après avoir longtemps repassé dans son esprit les événemens do la soirée. Ils sont dupes tous deux : monsieur Sabatliicr de ce scepticisme iuvét('ré qui refuse d'admettre qu'une femme puisse i^tre vertueuse par vertu , Groscassand de la fatuité gasconne qui lui persuade qu'à son Age et avec sa tournure il prut jouer le rôle do Lindor. Les plus forts caractères ont de ces faiblesses , et les grâces de tiazoche qu'il déployait ce soir n'ôtent rien à son ia- Irnt de tribune ou à sa valeur politique. Mais il se trompe lourdement s'il attache un sens sérieux à l'accueil que lui a fuit cette fennne. Rlle est ambitieuse, soit; elle veut être paircsse, d'accord; elle ne se ferait aucun scrupule d'exploiter à son piotit l'influence do Groscassand , s'il avait la naïveté de donner dans le piège , à la bonne heure ; mais quant à être payé de sa peine, qu'il y comptel Elle a dans les yeux une rigidité glaciale à laquelle il est impossible de se méprendre. C'est du marbre que cette femme-là. Sa vertu est taillée à pic. Autant vaudrait tenter l'cscalai'e du Cbimborazo, et, ma foi 1 le pauvre Groscassand n'est guère ingambe.
Les difficultés réputées insurmontables découragent les esprits peu déterminés, mais excitent les entrepvenans. Après avoir comparé madame de Chantevilliers au Cbimborazo, la première idée qui s'offrit à Dauriac fut celle de monsieur de Saussure gravissant le mont Blanc. De ce rapprochement involontaire, il conclut avec je ne sais quel général que le mot impossible n'est pas français. Il résolut donc de ne pas renoncer au combat à cause de l'insuccès d'une escarmouche; et le troisième jour après le bal, il se présenta chez la comtesse, décidé à payer d'audace, monnaie que les prudes no trouvent pas toujours de mauvais aloi. En descendant de cabriolet, il jeta un regard sur la façade de l'appartement où il s'était présenté en intrus quelques jours auparavant. Derrière une des fenêtres du second salon il entrevit la comtesse qui, au bruit de la voiture, avait soulevé le rideau de mousselin'» pour regarder dans la cour de l'hôtel. A cette vue, Adolphe gravit l'escalier aussi résolument qu'un soldat aguerri s'élance sur la brèche.
— Madame la comtesse est sortie, lui dit le domestique auquel il déclins son nom.
— Je viens de l'apercevoir de la cour, observa Dauriac, décidé à forcer la consigne.
— C'est possible, monsieur, répondit le laquais avec un aplomb de bonne maison.
— Alors annoncez-moi.
— J'ai déjà dit à monsieur que madame était sortie, répliqua l'homme à livrée d'un air narquois et sans faire mine d(> se ranger.
Adolphe éprouva une violente tentation d'appliquer sa canne sur le nuith' du drôle, (|ui était précisément celui qu'il avait vu chez ni.idamede Versan ; mais, réfli'Chissant au ridicule d'un pugilat avec un laquais, il étouffa sa colère, et se retira. Au moment où il remontait dans son cabriolet de remise, il aiierçul devant la porte co.hère monsieur Groscassand (de la Gironde) s'iMançant d'un cliar numéroté aui|1iel venait d'élre refusée l'entrée delà cour. A la vue du jeune homme , dont la nuiio semblait allongée par le dépit, le député s'avança de l'air d'un garde-chasse (lui dépiste unhraronnier.
— Diantre 1 mon cher, vous êtes matinal , dit-il do sa voix cuivrée; il n'est ([ue deux heures, et vous venez déjà d'avoir votre audience.
— Il n'y a pas d'audience aujourd'hui ; madame de Chantevilliers est sortie , répondit Adolphe , qui rrpéla lo mciisongo du domestique sans trop savoir pourquoi.
— Sortie ! répéta monsieur Groscassand d'un air contrarié... C'est égal, puisque je suis ici, je vais laisser ma carte. J'ai renvoyé ma voiture; voulez-vous m'attendre, et me jeter, en passant, à la chambre des députés? C'est à deux pas.
— Je le forai d'autant plus volontiers qne la séance doit être ouverte depuis une heure , et que votre absence est préjudiciable à notre parti. •
Sans répondre au sarcasme renfermé dans ces paroles, le député du côté gauche monta l'escalier. Adolphe entendit le bruit de la sonnette et celui de la porte qu'on refermait; mais il attendit vainement une ou deux minutes : personne ne redescendit.
— Elle le reçoit, et moi, elle me ferme sa porte ! se ditil en s'enfonçant brusquement dans le cabriolet. Ceci devient trop plaisant ! Eh bien ! tant mieux; c'est pour moi qu'il travaille sans s'en douter, et j'aurai là un homme d'affaires qui ne me coûtera rien. Qu'il papillonne tout à son aise autour de ce flambeau devertu ; je souhaite de tout mon cœur que cette fois il n'y brûle pas ses ailes. Oui, j'aime mieux cela; mon projet, trop personnel, aurait peut-être été fort peu goûté d'AdrIenne. De Ja sorte, elle n'aura rien à dire. Il est évident que Groscassand se croit rajeuni de douze ans depuis mercredi , et qu'il ouvre une seconde campagne. Attendons les événemens ; s'il triomphe, il sera temps d'intervenir.
Renonçant ainsi à la séduction , mais non à la vengeance , Adolphe se rendit chez madane de Versan . où les charmes d'un tendre et spirituel entretien lui firent bientôt oublier jusqu'à l'existence de la comtesse impertinemment irréprochable.
Dauriac ne s'était pas trompé : après le bal de madame de Chantevilliers, monsieur Groscassand avait senti murmurer dans son cœur, ou plutôt dans sa tète, une voix depuis longtemps muette. L'impression qu'avait faite autrefois sur lui la vertueuse présidente se réveilla dès qu'il se vit distingué par elle. Le prix extrême attaché p.ir l'avocat-député au succès de salon qu'il croyait avoir obtenu, n'a rien qui doive surprendre. Doué d'une érudition judiciaire fort étendue, et d'un talent d'éloculion assez remarquable , monsieur Groscassand ne plaçait ces deux avantages qu'en - econde ligne dans le jugement «lu'il portait sur lui-même. Avant tout il se trouvait homme élégant, fait pour plaire aux femmes et briller dans la meilleure compagnie; c'était là sa faiblesse, qu'avait irritée, au lieu do la guérir, plus d'une épreuve néfaste. Le long usage du barreau l'avait blasé sur la plaidoirie; ses succès de tribune étaient trop récens, il est vrai, et trop peu nombreux encore, pour qu'il s'y montrât indilférent, mais ils chatouillaient son orgueil sans le satisfaire. L'imagination méridionale et sensuelle du Bordelais no se trouvait pas complètement rassasié(;, au sortir du banquet de la gloire parlementaire; elle rêvait pour dessert, si cetio méta[ihore peut être admise, une autre série de Irionifilies. Après avoir consacré sa journée à la patrie jus<iu'à cinq heures du soir, monsieur Groscassand eûtregar'lé comme une douce cl légitime rémunération de ses travaux le droit d'offrir ses lauriers en guise do bouquet à qut'l(]uo femme à la mode et de haute comlition. Le dépiit(' df'niocrate, qui rappelait à tout propos son origine plébéienuo, tenait surtout à ce dernier point ; il méprisait les parchemins, traitait la noblesse do chimère , les litres de hochels, la distinction de.5 races de préjugé stupide, mais les femmes du faubourg Saint-Germain trouv.iji'nl grAco devant ses yeux; à la baronne commençait son estime, à la duchesso elle se changeait en respect.
—On no fait pas la guerre aux daines, disail-il galam-
LE PIED D'ARGILE
ogq
ment, pour justifier devant ses amis politiques ses goûts aristocratiques à l'égard du beau sexe.
Le manège de madame de Cliantevilliers agara donc subitement dans l'âme de son ancien adorateur une corde qui vibrait à vide en attendant que quelque belle à seize quartiers voulût y porter la main. Les souvenirs du passé, malgré leur éloignement et leur peu de flatterie, vinrent échauffer aussitôt les scntimens nouveaux. L'amour ne renaît pas comme le phénix, mais il laisse toujours en s'éteigiiant une cendre semée d'étincelles, et, dans le cœur de monsieur Groscassand, ces étincelles pétillèrent soudain au souffle caressant de la vanité satisfaite. Empruntant au roi Louis XVIII une phrase du préambule delà charte, le député du côté gauche résolut donc do renouer la chaîne des temps, et se promit de n'épargner aucun eflort pour cueillir a Paris le raisin qu'à Bordeaux, douze ans auparavant, il avait été obligé de trouver trop vert.
Avant de se présenter chez madame de Chantovilliers, monsieur Groscassand (de la Gironde) avait fait à la chambre une apparition courte et intéressée. Il y aperçut son collègue du centre assis à sa place accoutumée, et écoutant d'un air somnolent la lecture du procès- verl)al; il s'csrjuiva aussitôt, en dépit d'une admonition du général Lafayette, qui voulait le retenir, la séance devant être importante ; et prenant une voiture à la porto du palais Bourbon, il volait, au petit trot de deux chevaux de fiacre, à la rue de Tournon, où demeurait la comtesse.
La consigne devant laquelle Dauriac avait dû se retirer n'existait pas pour U' député libéral ; ce fut avec un orgueilleux plaisir qu'il fit cette remarque, en suivant le laquais qui, au nom de Groscassand (de la Gironde) majestueusement articulé par son propriétaire, s'était dirigé vers l'intérieur de l'appartement. A la vue de l'homme qu'elle attendait peut-être, madame de Cliantevilliers se leva ; mais le salut de conquérant qu'il lui adressa, et la manière aisée dont il prit un fauteuil avant d'être invité par elle à le faire, lui causèrent un dépit qui, pour le moment, imposa silence à l'ambition. L'allière présidente trouva que le manteau de pairesse, posé sur ses épaules par la main lourde et familière de ce bourgeois présomptueux, y laisserait une tache visible sous l'hermine.
— Je n'accepterais pas un trône à ce prix, pensa-t-elle en se rasseyant aussi solennellement que si son siège eût été un trône en réalité.
Malgré ses dispositions à la fatuité, monsieur Groscassand s'aperçut (|u'il allait trop vite, car il manquait d'usage et non d'esprit. Changeant de manière aussitôt, il prit un ton plus conforme aux rapports qui avaient existé jusqu'alors entre la comtesse et lui ; le premier, il amena la conversation sur Bordeaux, sans rappeler le passé, et resta dans le terrain des lieux communs, avec une apparence do réserve et de soumision dont il ne tarda pas à recueillir le fruit. La superbe comtesse, qu'il avait courroucée par son outrecuidance, s'humanisa en le voyant se ranger lui-même au respect. Elle prit pari à la conversation, d'abord avec une froideur lacoiiiiiue, puis d'un air moins guindé, et enfin en déployant unabandon charmant, guirlande de roses arlistemenlcnrouléi'autour de la chaîne qu'elle se proposait de nouer au cou de son ancien adorateur, en vue do la pairie , et conformément aux conseils de monsieur Sabathier.
^Vous m'aimiez donc réellement, demanda-t-elle d'une voix doucereuse au député qui, après une heure d'un entretien assez habilement conduit, était ennn arrivé d'étape en étape sur les frontières du pays de Tendre, et venait do risquer une allusion directe à sou ancienne passion.
— Oh! oui, je vous aimais, madame, répondit avec feu monsieur Groscassand; à la fraîcheur éternollo de mes souvenirs, il me semble que c'était hier. Je vois encorp d'ici la maison oîi vous demeuriez alors, et où tant de fois j'ai passé sous vos fenêtres, dans l'espoir de vous apercevoir, puisque jo no pouvais veus voir que là ou ix la promenade.
— Ou à l'église, et c'était bien mal de votre part, dit la comtesse en minaudant.
— A l'église! vous ne l'avez donc pas oublié; et moi qui croyais que vous ne me remarquiez même pas; Ccir vous étiez si sévère! si cruelle! Jo ne crois pas que vous ayez tourné la tête une seule fois pour voir si j'étais là près du pilier, où tous les dimanches je venais me placer avec une dévotion dont, je le crains bien, il ne me sera guère tenu compte pour mon salut.
L'avocat de Bordeaux se rafjpela que la présidente professait la piété; il craignait donc de l'avoir scandalisée par ce propos mondain; mais la femme irréprochable n'eut pas l'air d'y attacher un sens blâmable : au lieu de réprimander son interlocuteur, elle secoua la tête à deux reprises avec une sorte do mélancolie rêveuse.
— Sévère ! cruelle! dit-elle; c'est ainsi qu'on nous appelle lorque nous sommes raisonnables.
— Jladame, la raison est sans doute un grand mot, reprit monsieur Groscassand d'une voix insinuante, mais ne vous est-il jamais arrivé d'entrevoir tout ce qu'il y a do vide, de factice, de tyrannique, dans le sens qu'on yaltache vulgairement? Où nous mène-t-elle le plus souvent, cette froide raison? est-ce au bonheur?
— Pas toujours, mais au moins à la paix de l'âme, répondit la comtesse, qui pronnoça ces paroles de manière à laisser croire à un homme plus modeste que son interlocuteur qu'elle soupirait tout bas après la guerre.
— La paix de l'âme! s'écria monsieur Groscassand avec une chaleur nouvelle. Vous voulez dire l'engourdissement, la torpeur, la congélation de l'âme! Oh! si je ne craignais pas d'encourir encore celte sévérité dont j'ai eu tant à soullVir autrefois, quelle ardeur ne mcllrais-je pas à vous démontrer l'erreur où vous jette le sentiment exagéré des devoirs sociaux.
— Avouez au moins qu'il vaut mieux exagérer le devoir que l'enfreindre, répondit mailame de Chantevilliers, dont i'argumention semblait faiblir devant l'audacieuso controverse de son adorateur.
— Ce qui vaudrait mieux encore, répondit celui-ci en Joignant !a fascination du regard à la séduction des paroles, ce serait de concilier le devoir et le bonheur.
— Est-ce possible? dit la comtesse.
— Je donnerais !a moitié de ma vie pour que vous me permissiez de vous le prouver, répondit l'avocat qui, par état, était habitué h soutenir des thèses encore plus paradoxales que ce système de conciliation renouvelé de Tartufe.
— Et quand vous m'aurez prouvé cela, répondit madame de Chanteviliers avec finesse, que faudra-t-il en conclure? Qu'en soumettant ma conduite à des principes d'une rigidité scrupuleuse, je renonce à des biens qu'une austérité moins grande m'eût permis dégoûter? Pensezvous que je ne sache pas cela? Croyez-vous que je me refuse le bonheur faute de le comprendre? Qui vous dit que j'ignore mon sacrifice et que je n'apprécie pas mieux que personne le mérite que je puis avoir à l'accomplir? Le sort des femmes est triste, en venté. Écoulent-cllcs la voix de leur cœur: on les condamne au lieu de les excuser; résistent-elles à leur entraînement : loin do Ls plaindre, on les acmise. On leur reproche leur dureté, leur cruauté, leur ingratitude!
La comtesse leva les yeux au plafond, les abaissa ensuite sur monsieur Groscassand par un mouvement plein do lenteur, et le regarda quelque temps avec l'air douloureusement attendri d'une femme martyre de son honnêteté ; jugeant alors que riiameçon d'amour avait dû pénétrer jusqu'au canir du gros avocat, elle lit une manœuvre analogue à celle du pêcheur qui talonne sa ligue avant de la tirer.
— Vous m'avez fait un crime de ma sévérité envers vous, dit-el!e, mais pouvais-je agir autrement? avec votre imagination si exaltée, votre caractère si exigeant, la, moindre faiblesse n'eût-elle pas eu des conséquences irréparables? Est-ce ma faute si volro pas&iou iutoléraute a to«
CHARLES DE BERNARD
fusé de comprendre ma position? Ah! si j'avais pu à mon gré modifier vos senlimcns, et verser dans votre tète de feu un peu de cette raison que vous me reprochez, peut-être h mon tour aurais-je trouvé moins nécessaire l'auslérité vigilante dont votre conduite m'imposait la loi. Quelquefois... je veux tout vous dire, il y a douze ans de cela, c'est presque une histoire de l'autre siècle, et maintenant mes aveux n'ont plus de danger... quelquefois, eu pensant à vous, je ne pouvais m'empêcher de trouver injuste le sort qui nous avait placés dans deux sociétés séparées et presque ennemies ; je me disais qu'il m'eilt été doux de vous recevoir dans mon salon comme aujourd'hui, do causer ainsi avec vous, enfin de faire do vous un ami; carje n'en avais pas. Oui, j'ai pensé à cela souvent. Quand j'entendais parler de vos succès au harreon, j'éprouvais aussi je ne sais quel orgueil ; il me semblait, pardonnezmoi celte présomption, il me semblait que je n'y étais pas tout à fait étrangère ; que peut-être en préparant voire triomphe, il vous était arrivé de dire: Elle le saura! Personne, non, personne n'asuivi avec un intérêt plus vif, sous une froideur apparente, les progrès de votre réputation si brillante aujourd'hui. Enfin, me croirez-vous ? le jour de votre élection à Bordeaux, j'ai été obligée de me contraindre pour ne pas faire illuminer ; j'avais beau me reprocher ma joie au nom de mes opinions, me dire que vous êtes libéral et que je suis royaliste, j'étais houreu.^e malgré moi ; car ce jour vous mettait à votre rang, vous arriviez à cette tribune où je vous avais rêvé si souvent. Oui, ce fut unbeaa jour, et cependant j'aurais dû le haïr, car, au milieu de votre triomphe, vous ne pensiez pas à moi.
Si l'enflure morale se manifestait physiquement, monsieur Groscassand eût partagé le sort de la grenouille de la fable avant la fin de ce discours aussi bourré de flatteries qu'un encensoir l'est de parfums. Il trouvait tant de plaisir à écouter, qu'au lieu de répondre, il resta le cou tendu, la bouche entr'ouverte, la figure épanouie, aspirant la louange d'un air qui semblait dire : Encore.
Par une suite de transitions habilement ménagées, la comtesse arrivait à son sujet et prenait insensiblement l'offensive.
— Je méritais d'être punie, reprit-elle , en me réjouissant ainsi du triomphe d'un de nos ennemis; et c'est vous qui vous êtes chargé de ce soin.
— Moi, madame ! dit le député arraché à son extase par ce reproche inattendu.
— Vous : cela vous étonne ; mais vous allez me comprendre. Autrefois, je ne voyais en vous que l'homme de talent dont la place élait marquée à Paris, au centre di's affaires, et dont l'illuslration devait rejaillir sur notre province ; mats aujourd'hui ne suis-je pas forcée d'y reconnaître l'homme dangereux et redoutable , l'adversaire d'un gouvernement auquel je suis di^vouée, le défenseur de principes que je ne puis partager; en un mot, le cham. pion d'une cause ennemie de la mienne? Dans la route où je vous vois engagé, chaque pas vous éloigne de moi; sans doute je ne devrais pas convenir de la contrariété que cela peut me faire éprouver ; mais la pureté de mes iiitentions no permet la franchise. Je mo suis abonnée au Cnnsdtutionnel pour avoir le texte litléral de vos discours. Eh bien! je no saurais vous dire le mal qu'ils m'ont déjà fait; j'y trouve tant d'esprit mal employé, une raison si haute réduite à descendre jusqu'au sophisme; en un mot, et pnrdonnoz-lc-moi ce mol, un si déplorable abus des facultés les plus pures, qu'en vous lis;jnt je ne puis m'empêcher de ressentir une impression i|ui va parfois jusipi'nu dépit, jusqu'à la tristesse. Ce spectacle d'un admirabUMaleut [)crverli, encliaîné , souillé parla cause à laquelle il se con'^acre ,"ce spectacle m'irrile et m'afflige malgré moi. Loisque je lis vos discours, il mo semble toujours voir un aigle enlacé par un serpent et volant avec peine au lieu de déployer ses ailes en porlant le foudre des dieux. Oh 1 dilrs-moi, ne laisscrc^-vuus jamais tomber le serpent pour étreindro le foudre î
A cette comparaison ambitieuse, la comtesse s'arrêta pour no pas affaiblir l'effet de son éloquence.
— Vos louanges, madame, m'enivrent d'orgueil, répondit l'avocat de Bordeaux qui disait la vérité; mais permettez-moi de contester la jusliee de vos reproches. La couleur de mon drapeau peut vous déplaire sans que je doive en rougir. Une opinion consciencieuse est toujours honorable.
— Vous êtes de bonne foi, je le sais ; et c'est ce qui me fait espérer que le mal n'est pas sans remède. Avec les cœurs élevés, il y a toujours de la ressource. Si ce que j'ai rêvé souvent n'était pas une chimère; s'il était possible de vous prouver la fausseté, la perfidie, la perversité de vos maximes actuelles, et de vous rattacher aux éternels principes de l'ordre, du droit et de la justice, je crois que je ne voudrais laisser à personne la gloire d'une telle entreprise. Oui, pour opérer votre conversion, pour assurer à la royauté l'appui de votre talent, je donnerais... Tenez, ne parlons plus de cela; je me monte la têle et je ne veux pas prendre celte liabitude-là. Mais savez-vous qu'il y a deux heures que vous êtes ici?
Elle regarda la pendule d'un œil qui semblait accuser la rapidité du temps; l'enlretien élait arrivé au point qu'elle voulait atteindre, et il lui parut impolilique de le prolonger. S'arrêler au moment opportun est une sdenee que possèdent presque toutes les femmes. Le premier trait était lancé : au lieu do l'enfoncer brusquement, la comtesse résolut de le laisser s'insinuer de lui-même, sachant bien qu'il n'est pas de cuirasse contre laflalleriC; et que l'amour-propre de monsieur Groscassand avait l'épiderme tendre autant que chatouilleux.
A son retour chez lui, le député du côté gauche se promena longtemps dans son salon en se frottant les mains par-derrière le dos, geste qui annonçait un épanouissement de satisfaction et un paroxysme de vanité. Les roses du tapis sur lequel il marchait lui sourirent comme un emblème de celles qui devaient s'enlrelacer bientôt dans sa couronne parlementaire. Après une heure do cet exercice véhément, pendant Icqucd son imagination planait dans les espaces en portant la torche de l'amour au lieu du foudre de Jupiter dont avait parlé la comtesse, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et resta plongé quelque temps dans la contemplation do son image.
— 11 faut rendre justice à qui de droit, se dit-il en jetant en arrière ses cheveux crépus de manière à se découvrir le front, ces femmes de qualité ont l'instinct délicat, elles se connaissent en hommes, elles savent apprécier lo talent. Jlaintenant je la sais par cœur, celle séduisante comtesse, et sa conduite d'autrefois n'a plus rien qui me surprenne : elle est belle, elle est riche, elle est noble; quoi de plus simple, alors, qu'elle ail les préjugés de ces avantages, ei que, pouvant accorder beaucoup, elle se montre exigeanlo? Qu'élais-je, moi, il y a douze ans, pour aspirer à faire sa conquête'? un pclit avocat, poursuivit monsieur Groscassand, qui, ainsi que tous les hommes dont le présent vaut mieux que lo passé, traitait sans façon ses commencemcns; un débutant dans la carrière, sans consistance, sans répulalion, sans éclat. Faut-il s'étonner alors qu'une femme de ce rang ait préféré le soin do sa réputation à lout l'amour que je pouvais lui offrir I Soyons juste, elle avait bien alors le droit de trouver mon étolfe un peu mince. Aujourd'hui, c'est un peu différent, continua le dépulé avec un sourire de complaisance; aujourd'hui mes ailes ont poussé; j'ai une position, un nom, un piédestal; hier encore, à l'Opéra, n'cntendais-jo pas murmurer autour de moi dans le foyer : aVoilà Groscassand (de le Gironde)))Cerlainement je suis fort au-dessus de ces petits tiioniplies de la vanité, mais les femmes y atlacheiit toujours beaucoup do prix. Il est évident iju'aux yeux de madame do Cli.intcvilliers, j'ai grandi coiossalemcnt. lille lit mcsdiscoursl Qui aurait cru cela? Une comtesse du noble faubourg tpii, pour moi, s'abonne au ConsdiitliDiDicl! c'est ravissant. Oui, je le conçois, l'oraleur éminenl a pour elle une valeur qu'elle n'eût jafn{|i^
LE PIED D'ARGILÏÏ,
reconnue dans l'avocat sans renommée. Mes succès occupent son imagination, et de l'esprit au cœur le chemin est court. Ahl elle veut me convertir! l'idée est admiraliieet annonce un esprit d'enfer. Sépares comme nous le sommes, si elle a envie do me rapprocher d'elle, no doit-elle pas Jetcrun pont enire nous? et ce pont, il faut bien le baptiser convenablement. Je ne serai pas assez mal avise pour chicaner sur le nom du chemin, pourvu qu'il mo mène au but. Va donc pour ma conversion. Latayettc rira bien quand je lui raconterai comme quoi je me laisse faire ministériel par la femmo d'un ventru. C'est qu'elle est toujours charmante, mais charmante I
L'intrigue dont monsieur Sabathier avait attaché le premier fil se trouva bientôt étroitement nouée, du consentement mutuel des parties intéressées; entre la comtesse monarchique et le député patriote, un rapprochement s'opéra sous des auspices trop spécieux, pour que monsieur deChantevillicrs pût s'y opposer. Mis au fait par la future pairesse, qui pourtant ne lui laissa voir qu'un des côtés de la médaille, le mari n'eut aucun soupçon, tant était imposante la réputation de sa femme. Le noble robin souffrit, il est vrai, dans son orgueil, en voyant sa maison polluée par celui qu'il appelait avec dédain maître Groscassand; mais le député du centre no put refuser son adhésion à un projet agréable à ses palruns, et dont la réussite devait lui ouvrir à lui-même les portes du Luxembourg. D'ailleurs l'avocat bordelais choisissait toujours, pour rendre visite à la comtess(>, le moment de la séance. » Monsieur do Chaiilevillicrs, pour obéira la discipline ministérielle, se montrait exemplairement assidu à la chambre.
Dans le scabreux débat qui, sous des apparences fardées, s'engageait entre l'honuneincorruplibie et la femme irréprochable, chacun d'eux voulait acheter l'aulrc au meilleur marché possible. Celle transaction en partie double se compliqua de mille incidens éclos de jour en jour, et qui rendaient les deux njles également dilliciles à jouer. Désirant d'attat)uer et forcés de se délendrc, les antagonistes, car nous n'oserions pas dire les amans, devaiciit employer à la fois l'épée et le bouclier. La comtesse ne pouvait tirer à l'honneur du député sans découvrir un peu sa propre vertu ; le député, de son côté, pour trouver le défaut de celte vertu si bien cuirassée, se voyait forcé de parer moins altcnlivcment les coups portés à .son lionneur: de ce duel chaudement conduit de part et d'autre devait résulter peut-ôlro un de ces coups fourrés qui rendent la victoire indécise en jetant tout le monde sur le carreau.
Madame de Chantevilliers avait montré d'abord une supériorité marquée, grâce à l'ainour-propre do l'orateur girondin, qui se rassasia pendant quelque temps d'une A„lne fumée. Écartant adroitenuMit les temhvs souvenirs, elle ne lui parlait que de lui et de ses triomphes de tribune, lisait toujours le Constitutionnel en son lioiineur, et se te- •■ nait au courant des questions à l'ordre du jour, afin do pouvoir les discuter et forlilier ainsi son asi-endant. Mais monsieur Groscassand, qui avait sous sa maiu à la chambre do la politique tout autant qu'il en pouvait souhaiter, finit par trouver longue et déplaisante une controverse qui l'éloignait de son but, loin de s'en rapprocher comme ill'avaitcru d'abord.
— Oîi diantre en veut-elle venir".' se dit-il un jouraprès une discus.Mou où il s'était vu serré do près au sujet de son libéralisme; prétendrait-elle me l'aire asseoir sur le banc où est son mari? Mais alors elle devrait avou* l'air de comprendre à (|uoi elle s'engage; car colin, si j'elaij assez lâche pour capituler avec ma conscience, du moins ne serais-jo pas assez sot pour le l'aire gratuilenient. A la
première attaque, j'ai bieii cnvio d'accorder une concession sans importance, et d'en fixer aussitôt le prix; de la sorte elle saura que penser, et nous verrons si elle persistera encore à me convertir.
Quelques jours plus lard, à propos d'une question importante sur laquelle monsieur Groscassand (de la Gironde) avait annoncé qu'il parlerait, la comtesse voulut essayer l'empire qu'elle croyait avoir déjà obtenu. Elle demanda donc à son adorateur de renoncer à la parole, sans vouloir motiver celte sollicitation autrement que par un caprice. Le député résista, diseula, invoqua ses devoirs, so lit longtemps prier; mais enfin il céda, obéissant à iino décision déjà prise dans son esprit, bien plus qu'aux instances de la femme ambitieuse.
— Vous voyez que je ne puis rien vous refuser! dit-il en lui (ircnant la main; ma soumission ne désarmcra-t-elle jamais cette sévérité qui me fait tant soufîrir?
En sentant ses doigts emprisonnés dans la paume assez mal gaulée du gros avocat, madame de Chantevilliers éprouva une invincible répugnance qui se peignit sur son visage; elle fit un mouvement en arrière, mais pas assez vite pour éviter un baiser qui, bien qu'il eût à peine effleuro le bout de ses ongles, lui porla aux joues une rougeur dont l'orgueil, plus encore que la vertu, devait s'attribuer le mérite. Elle comprit alors que l'amour a ses usuriers comme l'argent a les siens, et qu'en sollicitant le crédit d'un homme épris d'elle depuis longtemps, elle risquait d'emprunter à gros intérêt. Celle pensée mortifiante donna soudainement à son maintien et à sa physionomie une expression glaciale et hautaine qui vint rappeler à l'audacieux avocat les jours où il s'était vu dédaigne sans pitié. Mais l'image du manteau bleu doublé d'hermine, qui au même instant apparut aux yeux de la présidente, arrêta les paroles méprisantes qu'appelait sur ses lèvres le dépit; elle parvint à sourire de manière à laisser croire qu'elle ratiliait la faveur qu'on lui avait surprise, et chassa loin d'elle l'idée qu'un pareil précédent pûj amener des suites plus graves. En un mot, malgré la prudence habituelle de sa conduiic, madame de Chantevilliers imita les fils de famille qui souscrivent des lettres de change sans vouloir songer au jour de l'échéance.
Un malin, en quittant Ja comtesse avec laquelle il avait eu un entretien l'ort incidente, monsieur Groscassand, qui retournait à la chamtn'c, rencontra, dans la rui' Taranne, Dauriac qu'il n'avait pas vu depuis quelques jours, el qui sortait lui-même de chez madame de Versan. L'avocat accosta son jeune ami de l'air moqueur que se permetlon volontiers les viclorieux eu amour à l'égard do leurs ri-' vaux malheureux.
— Eh bien! Dauriac, lui dit-il. où en est le sentiment? Êles vous toujours amoureux de celle barbare comtesse do Chantevilliers?... Cah ! vous êles discret! preuve que vos allaires vont bien; c'est avec le succès que la discrétion commence.
— Vous faites en ce moment même une application do cette niaNime, car l'ironie dont vous m'accablez n'est ([u'une manière habile de me donner le change. Malheureusement pour vous, je suis au courant; tos assiduités chez madame de Chantevilliers sont trop remarquées pour que je n'en aie pas entendu parler.
— On en parle donc? demanda le député avec une satisfaction concentrée. Et que dit-on?
— On dit, reprit Dauriac, décidé à sonder le terrain, ma foi ! on dit que vous réussissez à Taris tout comme à Bordeaux.
— Ah ! on dit cela, s'écria monsieur Groscassand arec un rire afl'eclé; cli bien! on a raison. La comtesse de Chantevilliers est une femme imprenable; je vous l'ai tO'.ijours dit, et vous-même, mon cher, devez en savoir quelque chose.
— Moi ! je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais été amoureux d'elle, répondit Adolphe qui, aspirant en ce moment au rôle de conlldent, voulait détruire us(iu'aux derniers vestiges celui de rival.
CHARLES DE BERNARD
— Parrt^-vous sérieusement? demanda l'avocat surpris.
— Puisque je vous le jure; vous vous êtes mépris sur mes intentions; quand je vous ai demandé des renseignemens sur elle, je les prenais dans l'intérêt d'une tierce personne.
— En ce cas, dit monsieur Groscassand convaincu par ces paroles, je puis vous demander un service. Soyez sûr d'abord que madame de Chantevilliers n'est pour rien dans ce que je vais vous dire; je vous le répète, le public a raison, et je suis l'amant le plus infortuné, le plus maltraité, le plus désespéré. Mais, d'un autre côté, voici la position assez délicate dans laquelle je me trouve. Vous savez sans doute qu'il est des circonstances où un homme dont la vie appartient à la publicité éprouve une
*' certaine gêne de n'avoir qu'un seul appartement.
— Je comprends cela, dit .\dolphe qui, à cette ouvcrtu- - re, devint fort attentif; vous, par exemple, qui recevez
chaque jour cinquante personnes, vous seriez peut-être assez embarrassé dans le cas où des fâcheux viendraient ] vous ennuyer au milieu d'un intéressant entretien.
— Vous entendez à demi-mot, reprit en souriant le député. Il s'agirait donc pour moi de trouver un joli petit appartement bien frais, bien coquet, et dans un autre quartier que celui-ci; c'est une condition de rigueur. Vous qui êtes initié à tous les mystères de la vie parisienne, ne sauricz-vous m'aidcr à découvrir ce qu'il me faut? Entre hommes on se rend ces services-là.
— Je puis faire mieux, dit Dauriac, frappé d'une inspiration soudaine; j'ai loué moi-même un appartement que je n'occuperai que dans quelques mois, et qui se trouve meublé dès à présent. S'il peut vous convenir, rien ne m'empêche de vous le prêter.
— Pardieul voilà qui ferait merveilleusement mon affaire, et je vous suis fort obligé; mais c'est qu'il faudrait que cela fût distingué, élégant... vous comprenez.
— Petite maison enfin, dit Adolphe en riant. Soyez tranquille, l'appartement dont je vous parle serait digne d'être visité par la comtesse de Chantevilliers elle-même-
— Chut! quelle idée extravagante avez-vous là? interrompit monsieur Groscassand, dont le mécontentement affecté dissimulait mal la jubilation secrète... Et où est-il placé, ce nid charmant?
— Rue Gaillon, près de Saint-Roch.
— Cela me convient à ravir, et si vous êtes homme à exécuter votre offre, vous me voyez prêt à l'accepler avec reconnaissance. A votre premier procès, je vous payerai celte petite dette.
— C'est une chose convenue, répondit Adolphe; si vous avez le temps, prenons une voiture, et allons jusque-là. Vous verrez si je vous traite en ami.
Les deux hommes montèrent en fiacre, et arrivèrent bientôt à la rue Gaillon, où monsieur Groscassand trouva un appaitement fort supérieur à ce qu'il supposait, car, dans le choix de l'ameublement de ce logis, Adolphe avait déployé toute l'intelligence et tout le bon goût qu'inspire le désir de plaire à une femme aimée.
— Peste 1 quel luxe! quelle élégance! dit l'avocat do province un peu ébahi; ah rà! quelle princesse comptezvous recevoir ici?
Le jeune homme éprouvaun demi-remords en songeant à la destination profane à laquelle il allait livrer [nul- Ctrc un snnctuaire préparé pour l'amour conjugid; mais le désir vindic.-ailif qui le poursuivait encore étouffa bientôt ce .scrupule. Il installa donc le député à bonnes fortunes dans l'appartement, dont il lui remit une cl(>l', en se disant tout bas, pour achever d'apaiser sa conscience :
— Baht la vengeance est comme le feu : elle purifie tout.
Quinze jours environ après cet arrangement, Dauriac, qui pratiquait encore les habitudes de la vie de garçon, déjeunait dans un café au Palais-Royal. En lisant le Courrier Français, ses yeux tombèrent sur un article virulent, dans lequel la défection de monsieur Groscassand (de la Gironde) était signalée à la vindicte du parti libéral. La vedle, dans une discussion importante, l'honorable député avait voté ostensiblement pour le ministère; le journaliste criait donc raca sur monsieur Groscassand, et plusieurs autres feuilles de l'opposition répétaient cet anathème. Adolphe crut d'abord rêver; mais le doute était impossible. Il sortit du café sans achever .sa tasse de chocolat, et, machinalement, descendit la rue Saint-Honoré avec le maintien morne de l'homme que vient d'atteindre une amère déception. Au milieu des plus sombres réflexions sur la fragilité de la nature humaine, il arriva devant l'église Saint-Roch, et rencontra monsieur Sabathier qui traversait la rue, un grand portefeuille sous le tiras.
— Allez-vous à confesse? dit le virillard, qui remarqua la phjsionomie consternée de Dauriac ; vous avez l'air sérieux comme un des psaumes de la pénitence.
— Vous avez lu le Courrier Français? répondit tristement le jeune homme.
— Ah ! ah ! je devine. Vous voilà on deuil du patriotisme de votre ami Groscassand. Eh bien 1 que vous avaisje prédit?
— Le fait est donc vrai ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Hier il s'est levé avec le centre, et l'on sait qu'il travaille les députés de sa coterie. Encore une étoile qui file. Bagatelle que cela? Refusez-vous votre place, maintenant?
— Je voudrais une place au fond d'un bois, répondit le libéral désillusionné ; le commerce des hommes flétrit toutes les croyances du cœur.
— Faites comme moi , dit monsieur Sabalhier avec le sourire sardonique d'un misanthrope de profession ; élevez des canards et des poulets ; vous n'aurez pas do déception avec ces êlre.s-là. Et encore... on croit les manger gras et tendres , ils sont souvent maigres et durs. La vie est ainsi faite , mon pauwe Dauriac ; il faut en prendre son parti.
En ce moment les chevaux d'une fort belle voiture arrêtée devant l'église firent un mouvement brusque, dont s'effrayèrent (jueliiuis passans. Cet incident attira l'attention du vieillard sur le brillant équipage, qu'il examina un instant d'un air surpris.
— Eh ! eh 1 se dit-il enfin en se parlant à lui-même, voici qui est étrange; La voiture de madame de Chantevilliers stationnant devant Saint-Roch, tandis que (oui à l'heure je viens de rencontrer la comtesse sortant do l'église par ia petite porto de l'autre rue, t-t trottant menu du côté du boulevaid. Eh I eh !
— Madame de Chantevilliers! dit Adol[>he avrc vivacité, et .sans s'inquiéler de commettre une indiscrétion en interrompant le soliloque du vieillard.
— Elle-même. Elle a baissé le nez en me voyant, mais je l'ai, parbleu! bien reconnue. Est-ce que, par hasard, monsiiMir Groscassand loge en ce quartier?
— Non; il demeure près de la chambre des députés, répondit le jeune homme qui comprima une dos plus violentes envies d'être indiscret qu'il eût jamais éprouvées.
— N'importe , une femme à équipage qui entre dans une église par la grande porte, pour en sortir par la petite, tandis (lue .ses domestiques l'allendent, c'est dianlrement louche.
— Que voyez-vous do louche là-dedans? demanda Dauriac en prenant un air candide.
— Eh I grand innocent, ignorez-vous donc qu'une fem-
LE PIED D'ARGILE
me riche, qui ne sort presque jamais sans être arcompagnée de deux espions «n livrée, peut en certains cas ne pas se montrer fort scrupuleuse sur la manière de se débarrasser do leur surveillance? Je vous dis qu'il y a quelque anguille sous roche. Mais, ma foi! cela regarde le bonhomme Chantevilliers. Adieu, je vais au ministère ; quand vous aurez versé toutes vos larmes sur l'apostasie du Spartiate Groscassand , venez me voir, nous causerons de vos affaires.
En quittant le vieillard , Adolphe courut plutôt qu'il ne marcha jusqu'à la rue Gaillon ; il monta par un escalier dérobé à son appartement, dont il avait traîtreusement conservé une clef, et s'y introduisit aussi discrètement qu'un voleur cflt pu faire. Arrivé dans une chambre voisiûe du salon, il put enirevoir. à travers le trou d'une serrure, madame de Chantevilliers assise sur un divan, en face de la porte derrière laquelle il se tint lui-même nuift et respirant à peine. Cette vision l'ut presque aussitAt éclipsée par un corps opaque qui passa et repassa devant le pertuis où l'observaleur avait collé son œil. Dans le personnage qui se démenait de la sorte, Adolphe reconnut monsieur Groscassand, dont la voix sonore vint au même instant frapper son oreille.
— Non, madame la comtesse, il n'en sera pas ainsi, disait le député avec un accent do dépit ; il faut do la loyauté en toutes choses ; j'ai tenu ma ijarole, moi ; à quel prix, vous no l'ignorez pas ; ce concert de reproches et d'injures qui salue mon nom aujourd'hui gronde assez haut, je pense. Que voulez-vous dire en me parlant d'une démarche décisive 7 que peut-il y avoir de plus significatif que ma rupture avec mes amis dans un scrutin par assis et levé ? Vous avez exigé cela , vous déliant de mo sans doute en pensant que je pourrais vous tromper par un escamotage de boules : j'ai actepté ce que vous m'imposiez, j'ai brûlé mes vaisseaux , et maintenant il semble que je n'aie rien fait. Est-ce là ce que vous m'aviez promis?
— Je ne vous ai rien promis , et je ne vous comprends pas, répondit la comtesse d'un air de hauteur.
— Oh 1 sans doute, madame, reprit l'avocat avec ironie; si nous avions un procès à cet égard, je le perdrais. Entre nous il n'y a pas de contrat, même sous seing privé; les femmes comme vous n'écrivent pas , je le sais. De doux regards, de tendres paroles , ce ne sont pas là des titres
^dont il reste minute ; je serais donc condamné, bien certainement. D'ailleurs, avec toutes les ressources de votre esprit, il est facile de donner, même aux aveux les plus manifestes, une explication fallacieuse qui les démente ou les rétracte. Il n'y a que votre présence ici, madame, qu'il vous serait peut-être moins facile do justiiier, si mon honneur ne vous garantissait pas le secret.
À cette apostrophe brutale, madame de Chantevilliers sentit se dresser dans son âme les cent tètes du dragon de l'orgueil ; elle se leva par un mouvement emporté, et d'une voix émue par le courroux ,
— Monsieur, dit-elle , l'interprétation outrageante que vous donnez à une démarche sollicitée par vous, et à laquelle j'ai eu l'imprudence de condescendre, mo [)rescrit la conduite que je dois siii\Te désormais : je me retire. Rappelez-vous qu'une femme peut se trouver faible devant l'amour, mais qu'elle retrouve sa force devant l'insulte.
Malgré l'indignation de la comtesse, il y avait dans ces dernières paroles une tentative de conciliation , dernier effort de son esprit ambitieux. L'avocat, à qui l'idée de se voir joué faisait éprouver un dépit furieux , resta insensible îiun reproche dont l'expression même semblait lui indiquer le moyen de rentrer en grâce. Loin de s'humilier et de reconnaître l'inconvenance de son langage, il prit son chapeau sur un fauteuil, par un geste brusque, et se mettant en face do la comtesse :
— Vous sortez, madame , lui dit-il ; eh bien! moi, jo .SOTS aussi, je vais à la chambre réparer ma folie.
Madame de Chantevilliers marcha lentement jusqu'à la
IK SIECtE. — XV,
porto. Pendant ce court trajet , l'ambition et l'orgueil, ces deux tyrans de son âme, s'y livrèrent un de ces combats acharnés à la fin duquel l'un des adversaires doit rester sur la place. Sortir, c'était rompre , c'était perdre le fruit de tant d'efforts assidus, de tant do calculs profonds, do tant de concessions humiliantes, c'était renoncer à la pairie ; rester, d'autre pari, c'était reconnaître la légitimité du droit qu'invoquait sans ménagement ni délicatesse cet homme de petite condition et de mauvaise compagnie; c'était déroger à noblesse et peut-être à vertu. A cette dernière idée, la femme jusqu'alors sans tache et sans reproche sentit bouillir dans ses veines son sang de comtesse et de dévote; et cependant elle resta.
— Vous me laissez donc sortir? dit-elle à detni-voix, la main posée sur le bouton de serrure, et tournant la tête vers l'avocat, qui la regardait immobile etjarouche.
— Si je vous priais de rester, ne serait-ce pas une raison pour vous faire fuir plus vite? répondit-il d'un ton bourru ; jo ne veux plus m'exposer à vos refus. Sortez si vous voulez, madame.
Indignée do ce propos rustique, la comtesse se représenta deux laquais de sa maison bâtonnant monsieur Groscassand (de la Gironde). Cette vengeance imaginaire accomplie, elle se soumit une fois encore aux exigences de sa position, s'assit près de la porte , aspira le parfum de son mouchoir, et d'une voix pleine d'abattement:
— J'ignore ce que je vous ai fait, dit-elle; mais vous me traitez bien mal. Si vous m'aimiez, Raoul, seriez-vous aussi dur pour moi ?
Au nom de Raoul , le député posa son chapeau sur un fauteuil et se rapprocha de la femme qui semblait douter de sa tendresse.
— Si je vous aimais! s'écria-t-il avec un accent pathétique; n'est-ce pas l'excès de ma passion qui donne à mes paroles ce caractère de violence qui a pu vous blesser ? Si j'étais moins épris je serais moins emporté. Mais comment voulez-vous que je n'aie pas le cœur brisé par votre inflexible rigueur? Ce sont les faibles désirs qui s« peuvent contraindre ; ce sont les froides amours qui parviennent à se résigner ; et moi je vous adore avec une ardeur qui ne me permet ni la résignation ni la contrainte.
— Mais il faudrait m'aimer pour moi et non pour vous, répondit la comtesse qui disputait le terrain pas à pas.
— Beaucoup pour vous , mais aussi un peu pour moi, reprit l'amoureux député d'un ton câlin et en amenuisant sa voix de tribune.
— Non, vous êtes trop mal pour moi ; vous m'avez fait de la peine ; je suis blessée au cœur.
— Oh I mille fois moins que moi, dit avec passion monsieur Groscassand ; je vous ai offensée, ma charmante comtesse ; eh bien ! je vous demande pardon ; je m'humilie, je suis à vos genoux... Oh ! je vous en supplie, laissez-moi votre main.
Il s'était mis à genoux , en cfTot , et la femme austère n'avait pas retiré sa main. Envoyant la tournure que prenait la scène , Adolphe ne crut pas nécessaire d'en rester plus longtemps témoin invisible.
— Je vous demande millo pardons, dit-il en ouvrant lirusqucment la porte.
Madame do Chantevilliers jeta un cri étouffé; non moins déconcerté, le gros avocat se leva, et se précipitant à la rencontr<Mlu fâcheux indiscret :
— C'est une atfreuse trahison 1 lui dit-il d'une voix trcinhianto de colère.
— Ce n'est qu'une toute petite vengeance, répondit l'amant d'Adrienne.
— C'est une horreur, vous dis-jel une infamie 1 mais cela ne se passera pas ainsi !
— Comme il vous plaira , mon cher, reprit froidement le jeune homme ; nous parlerons de cela plus tard. En ce moment, permettez-moi de présenter mes respects à madame. A votre bal. conlinua-l-il en s'adressi-int à la comtesse avec l'ironie la plu< poliment impitoyable, vous avez voulu, madame, connaître le nom de la personne quj
CHARLES DE BERNARD
m'avait amené? De ma part, ubc question semblable à celle-là est inutile aujourd'hui ; c'est à monsieur Groscassand , je le vois , que je ^ois l'honneur inespéré de vous recevoir ici.
Où suis-jedonc? dit madame de Chantevilliers d'une
voix sourde, en lançant à son adorateur décontenancé un regard accusateur.
— Vous êtes chez moi, madame, répondit Dauriac avec une civilité imperturbable , ou plutôt chez madame de Vcrsan, que j'ai l'honneur d'épouser dans un mois.
La comtesse promena autour du salon un regard plein d'effroi ; car pour elle , prude et dédaigneuse, rougir devant un homme était une épreuve cruelle, mais se voir humiliée en présence d'une femme devenait un intolérable supplice. Dans son trouble, elle se figura que madame de Versan était là, cachée et jouissant de la torture qu'elle-m?me subissait. Foudroyée par celte idée, elle fut sur le point d'oumr la porte et de se précipiter hors de l'appartement ; elle se retint pourtant par un effort héroïque, et appelant à son aide toute l'énergie do son caractère, toute l'habileté de son esprit , elle essaya d'imiter la conduite des soldats courageux qui , dans un revers, battent en retraite, mais ne fuient pas.
— Ma présence ici, dit-elle d'une voix un peu altérée, peut vous surprendre , monsieur, mais sans vous donner le droit de l'interpréter d'une manière injurieuse... J'ignorais que je fusse chez vous, et m'en fussé-je douté, ce n'eût pas été là un motif qui pût m'empêcher de me présenter ici comme j'ai l'habitude de le faire dans beaucoup d'autres maisons où je ne connais personne.... Ma visite avait pour but l'accomplissement d'un devoir.
— Peut-être l'acquittement d'une petite dette, demanda Dauriac d'un ton persifleur.
— Je suis dame de charité , monsieur, dit madame de Chantevilliers en levant la tête... Monsieur, que j'ai rencontré ici par un hasard inexplicable , a bien voulu déjà me confier son aumône, et si vous-même...
— Vertubleu 1 j'avais raison de dire que c'était une gaillarde, pensa le député gascon étourdi par le magnifique aplomb qu'avait recouvré la comtesse.
Adolphe comprima le rire fou qui menaçait de violer le décorum qu'il s'était promis d'observer.
— Je suis parfaitement convaincu , madame , dit-il, qu'en effet vous êtes venue ici dans les intentions les plus charitables, les plus humaines , les plus compatissantes. Aussi, en publiant l'acte pieux dont je suis témoin, m'empresserai-je deconfondre les envieux qui, dans le monde, osent mettre en doute la tendre bienveillance de votre caractère.
— Je n'ai pas besoin d'être défendue, monsieur ; car il est impossible qu'une attaque puisse m'atteindre.
Après cette réponse où perçait une sorte de défi, la comtesse sortit du salon sans regarder monsieur Groscassand, et traversa les autres pièces d'un air calme et d'un pas assuré. Adolphe la reconduisit avec la politesse accomplie d'un maître de maison et la joie contenue d'un ennemi triomphant. Arrivée à l'antichambre, madame do Chantevilliers se retourna brusquement, et, fixant sur l'aniaHt d'Adrionne un regard plein d'anxiété et de supplication :
— 11 n'y a qu'un lâche qui frappe une femme, dit-elle; et je vous crois un homme d'honneur.
Au même instant une clef tourna dans la serrure, la porto s'ouvrit , et madame de Versan parut sur le seuil, suivie d'un commis de magasin chargé de plusieurs petits paquets. Ainsi qu'elle en avait naguère exprimé le désir, la jeune femme avait par anticipation établi son droit de possession à l'égard de l'appartement conjugal, dont les embellissemens l'occupaient souvent et attiraient quelquefois sa visite. A la vue de madame de Chantevilliers, médusée au milieu do l'antichambre ; de Dauriac , dont cet incident inattendu redoubla la bonne humeur; de monsieur Groscassand, (]ui apjiaraissait sur le second plan, ia faco rouge et les cheveux au vent, flamboyant
comme une comète, Adrienne s'arrêta tout interdite cherchant le mot d'une pareille énigme au lieu de le demander. Il y eut un moment de silence solennel ; Adolphe le rompit le premier en s'adressant à madame de Versan.
— Madame , lui dit-il avec un sérieux admirable , voilà madame la comtesse de Chantevilliers qui fait une quête pour les pauvres de l'arrondissement ; il se trouve , par malheur, que je n'ai pas d'argent sur moi ; auriez-vous la bonté de venir à mon secours et de comprendre mon offrande dans la vôtre?
Adrienne regarda d'un air ébahi son futur mari et la comtesse ; puis , par une obéissance machinale , elle dénoua un des coins de son mouchoir, et y prit sa bourse. Voyant ce geste qui la menaçait d'une aumône , madame de Chantevilliers perdit ce qui lui restait encore de sangfroid et de courage. Sans regarder personne, elle s'élança vers l'escalier, qu'elle descendit précipitamment ; l'implacable Adolphe courut sur ses pas.
—11 pleut en ce moment, madame, lui dit-il en se courbant sur la rampe ; ne voulez-vous pas que j'envoie chercher votre voiture qui vous attend devant Saint-Roch ?
Il ne reçut pas de réponse.
— Mais rentrez donc, Adolphe, lui dit la jeune femme. Il obéit en riant sans se contraindre ; puis, malgré la
présence du commis marchand et du député libéral , il prit les deux mains d'Adrienne et les porta vivement à ses lèvres.
— Me direz-vous ce que tout cela signifie 1 demandât-elle en le repoussant doucement.
— Cela signifie que désormais la très noble, très haute et très impertinente dame qui sort d'ici , se mettra dams ses tout petits souliers du plus loin qu'elle vous apercevra. Mais je vous expliquerai cela plus tard ; permettezmoi de vous présenter en ce moment un de mes amis, monsieur Groscassand (de la Gironde), dont je vous ai parlé plus d'une fois.
Madame de Versan rendit au député le salut assez gauche qu'il lui adressait, et entra dans le salon, où les d«ii hommes la suivirent.
Après avoir éprouvé une violente envie d'utiliser sa force physique en jetant par une fenêtre son déloyal ami, monsieur Groscassand avait compris le péril et l'absurdité d'un pracédé aussi peu parlementaire : l'héroïsme de la comtesse le piqua d'honneur ; il résolut de ne pas rester au-dessous de cette conduite calme et intrépide, et de sortir à son tour, avec les honneurs de la guerre, du mauvais pas où il se trouvait engagé.
— Eh bien ! lui dit Adolphe d'un ton railleur lorsqu'ils se furent assis dans le salon , maintenant que vous voilà ministériel, me conseil lez- vous encore de donner ma démission ?
— Ministériel ! s'écria le député d'un air offensé, où avez-vous vu cela ?
— Dans tous les journaux.
— Est-ce que vous croyez aux journaux? Quelle dérision ! Hier je vote pour un article qu'en conscience je trouve utile, et voilà qu'aujourd'hui l'on m'accuse , on m'insulte, on m'appelle Irallro et renégat! Les cerveaux brûlés de mon parti me jettent la pierre, parce qu'en une seule occasion je me suis permis de ne pas obéir à leur mot d'ordre et de voter d'après ma conviction personnelle? Et ces gens-là osent parler d'indépendance I Que ceux qui ne me connaissent pas doutent do moi , je dois le leur pardonner; mais, vous, Dauriac... de votre parlée soupçon me blesse ; vous avez lu l'accusation, vous auriez pu attendre la réponse.
— Vous répondrez doncî dit Adolphe d'un air incrécrédule.
— Demain, reprit le député libéral en redoublant de gravité, mes explications vous prouveront, j'espère, qu'il ne faut jamais juger un homme sans l'entendre.
— Si je me suis permis de vous juger, c'eat précisément parce que je vous ai entendu, répliqua le jeune pa-
LE PIED D'ARGILE
triote d'un ton non moins sérieux. Pensez-vous que Lafayette et Benjamin seraient fort édifiés s'ils avaient élé tout à l'heure à ma place?
Monsieur Groscassand (de la Gironde) prit son altitude de tribune, en plongeant solennellement la main sous le revers de son habit.
— Que m'importent Benjamin Constant et Lafayette, vieilles idoles qui ont fait leur temps? dit-il ensuite avec un superbe sourire ; je ne suis pas un enfant pour avoir peur de leur férule. Dn député réellement indépendant n'est justiciable que du pays , et je suis prêt à soumettre ma conduite à mes commeltans.
— Même votre entrelien avec celte vertueuse comtessel demanda Dauriac en ricanant.
— Propos de boudoir; et je suis étonné de l'importance que vous semblez y attacher. Que deviendrait la société, si un homme politique était obligé do conserver dans les délassemens de sa vie intime l'austère langage que ses opinions lui imposent à la tribune?
— Ainsi l'apostasie vous paraît légitime, pourvu qu'elle ait lieu sous de galans auspices?
— L'apostasie ! s'écria le député en se levant ; je regarderais ce propos comme un outrage , s'il n'attestait pas votre candide inexpérience. Quand vous aurez mon âge, mon cher, vous saurez qu'on ne devient pas un apostat en promettant à une femme aimable un peu plus qu'on ne veut tenir.
Monsieur Groscassand (de la Gironde) s'inclina devant Adrienne, et sortit majestueusement du salon.
— Le siège de Troie a duré dix ans, se dit-il lorsqu'il fut dans la rue; en voilà plus de douze que traîne celui que j'ai entrepris. Réflexion faite , c'est trop. Je ne puis pas gaspiller ainsi ma vie , et compromettre ma position. Avec sa monomanie de conversion, cette femme me ferait faire quelque sottise irréparable. Restons-en là; d'ailleurs , nous ne manquons ni de comtesses ni de marquises dans notre côté gauche.
Le surlendemain, tous les journaux de l'opposition renfermaient une lettre de monsieur Groscassand, qui donnait un éclatant démenti aux accusations dont il avait été
l'objet. L'honorable député rappelait ses antécédens, attestait les mânes de Foy et de Manuel, parlait de son sang plébéien, se glorifiait de son grand-père le laboureur, et, pour conclusion, proclamait en face de la nation qu'elle n'avait pas de mandataire plus dévoué et plus indépendant que lui. Pour corroborer cette profession de foi solennelle et dissiper les soupçons qu'un moment de faiblesse avait fait naître , monsieur Groscassand [de la Gironde), pendant tout le reste de la session, ne vola pas une seule fois au scrutin secret sans avoir soin de lever ostensiblement sa boule noire avant de la jeter dans l'urne.
Dauriac était un homme d'honneur, ainsi que l'avait supposé la comtesse : satisfait de sa vengeance , il ne chercha pas à la pousser plus loin ; d'ailleurs son mariage avec madame de Versan pouvait-il être mieux célébré que par une amnistie I Le bonheur inspire la clémence, et Adolphe , heureux près d'une femme charmante et bonne, oublia la haine pour ne plus songer qu'à l'amour. La réputation de la comtesse demeura sans tache comme par le passé. Madame de Chantevilliers fut toujours la femme austère, dédaigneuse, bel esprit, superbe, prompte à condamner les autres, sûre de sa vertu, écoutée comme un oracle en certains salons ; puissante , en un mot , redoutable et honorée. Une seule gloire lui a manqué, c'est la pairie ; voilà le chagrin de sa vie ; chagrin noir et cuisant dont elle ne se consolera jamais.
Les prédictions ironiques de monsieur Sabathier ne se sont donc pas réalisées. L'homme incorruptible et la femme irréprochable sont restés debout tous deux sur leurs piédestaux; mais plus d'une fois, tandis que le monde s'inclinait avec respect devant ces colosses du patriotisme et de la vertu , le sceptique vieillard a dit à Dauriac, employé sous ses ordres au ministère de l'intérieur :
— Ces gens-là n'ont donc jamais lu l'histoire du songe de Nabuchodonosor?
— Laissez-les faire , répondait le mari d'Adrienne avec l'indulgente philosophie qu'inspire l'amour heureux; quel profit trouvt^z-vous à disséquer ainsi la vie? Lorsqu'une statue a la tête d'or, qu'est-il besoin do lui gratter le talon pour voir s'il est d'argile?