‹ Le paravent (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Depuis la veille, madame Dupastel éprouvait la crainte d'avoir ^lorie ù son jaloux adorateur un coup que l'âffo

CHARLES DE BERNABD,

pouvait rendre mortel ; .elle le regarda donc très attentivement lorsqu'il ouvrit la porte du salon, et, conlre son attente, le trouva fort peu brisé par le chagrin. La perspective d'un duel avait ranimé le vieux militaire qui s'avança d'un air ferme et dispos, la tête haute, les épaules effacées et le jarret tendu. A cet aspect, la jeune femme sentit sa conscience tranquillisée, et, voyant que la charité devenait superflue, elle rentra sans scrupule dans le despotisme dont elle avait l'habitude.

— Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, ditelle d'un ton glacial au vieillard dès qu'il se fut assis; je n'abuserai pas longtemps de votre complaisance, car je n'ai que deux mots à vous dire. Je viens d'apprendre que vous avez envoyé un cartel à monsieur Randeuil.

— Il a eu la lâcheté de vous en prévenir ! s'écria le colonel.

— Dites la prudence : il faut bien que les jeunes gens soient raisonnables, puisque leurs aînés sont extravagans. Vous êtes maître de vos actions ainsi que monsieur Randeuil ; battez-vous si bon vous semble ; je ne suis ni une Clorinde ni une Bradamante, et je n'irai certes pas sur le terrain me jeter entre vos deux épées: mais comme j'ai le droit d'intervenir dans une affaire quia prisnaissance chez moi, je vous donne ma parole, vous m'entendez, colonel, je vous donne ma parole que si ce duel a lieu, notre mariage est rompu, et que vous ne rentrerez ici de votre vie.

Monsieur Lareynie resta immobile comme s'il eût été déjri sous le feu de son adversaire, mais beaucoup plus ému au fond du cœur, car les yeux courroucés de la femme qu'on aime paraissent parfois plus redoutables que la bonche d'un pistolet.

— Vous m'avez enlendue, reprit Ermance après une pause dont le vieillard ne cherclia pas à profiter pour répondre : vous allez écrire sous ma dictée une lettre con- ■ nable qui mette fin à celte ridicule discussion.

— Une lettre !... à qui donc? demanda le colonel.

— A monsieur Randeuil.

— Jamais !

Madame Dupastel se leva.

— Si vous n'êtes pas assis à mon bureau avant que je sois sortie du salon, lui dit-elle, je vous jure que c'est vous qui ne me reverrez yamajs.

Elle marcha vers la chambre à coucher avec une sorte de lenteur tragique et sans tourner la tète. Au moment où elle passait sous la portière, le vieillard se précipita vers elle et lui saisit le bras convulsivement.

— Ermance, lui dit-il d'une voix altérée, un pas de plus, et je me lue à vos pieds.

L'expression tjui se peignit en ce moment sur les traits du colonel no peut Olre comparée qu'à la physionomie d'un homme qu'on étrangle. Il secoua la tète à plusieurs reprises en soupirant profondément, puis il s'assit à la place désignée. La jeune femme plaça devant lui une feuille de papier à lettre, et tremjia dans fécritoire une plume qu'elle lui mit dans la main.

— « Monsieur, dit-elle alors en commençant à dicter.

— Au moins m'expliquerez-vous la scène d'hier s'écria monsieur Lareynie, qui accompagna ces paroles d'un regard de martyr. Je l'ai vu là 1... à vos pieds.

— C'est vrai, il était là, à mes pieds. Avcz-vous écrit? « Monsieur...

— Un mot, Ermance ; un seul mot, je vous en supplie.

— A quoi boni quand je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas.

— Vous m'avez donc dit la vérité? Vous mo le jurez, n'est-ce pas? Jo dois croire à votre jusliliration.

— Il fallait y croire hier, dit madame Dupastel d'un air haulain; il ne mo convient plus aujourd'hui de mo justilier ; je ne veux pas m'exposcr à voir une seconde fois révoquer en doute mes paroles. Interprétez comme bon vous semble ce qui s'est passé : peu m'importe.

— Je vous crois, j'ai besoin do vous croire, reprit mon-

sieur Lareynie déconcerté par ce fier langage; oui, je comprends votre susceptibilité ; mais, dites-moi... si je consens à cette bassesse que vous exigez, vous me promettrez en retour que jamais ce fat ne sera reçu chez vous I jamais! oh 1 vous me le promettez...

— Vous accorder cela serait reconnaître que j'ai des torts; je ne puis donc le faire; d'ailleurs, je n'aime pas que l'on m'impose des conditions. Vous m'avez dit cent fois que si je vous épousais, je conserverais pour mes relations une indépendance absolue ; permettez-moi d'user de ce droit maintenant que je suis libre encore. Il me convient de recevoir monsieur Randeuil, et je vous préviens que ma porte ne lui sera pas fermée.

— Mais il est amoureux de vous ? s'écria le vieillard éperdu.

— Eh bien !

Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts , Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?

En disant ces vers avec un accent que n'eût pas désavoué mademoiselle Mars, la nouvelle Célimène jouait avec la cordelière de soie rose et brune qui nouait son peignoir; par une menace gracieuse, elle en fit tournoyer les glands devant la figure du colonel.

— Allons 1 jaloux, dit-elle, écrivez au lieu de discuter. Vous savez bien que vous finissez toujours par faire ce que je veux; alors pourquoi ne pas commencer par là?

— Quoi, vous croyez que je consentirai k me retrouver chez vous en face de cet homme ! Mais, au nom du ciel I quand il sera là, que voulez-vous que je fasse si je ne le tue pas?

— Vous ferez, colonel, ce que font dans le monde tous les hommes d'esprit qui ont des rivaux ; vous tâcherez d'être le plus aimable, le plus intéressant, le plus séduisant. C'est ainsi qu'on dispute le cœur d'une femme, et non en mettant l'épée à la main; ce dernier procédé pouvait être à la mode sous l'Empire, mais aujourd'hui, sachez-le bien, nous sommes très pacifiques. Vous êtes donc prévenu que je ne m'engage à rien; que, provisoirement du moins, ma porte restera ouverte à monsieur Randeuil; qu'en un mot jo prétends être obéie sans conditions. Maintenant, voulez vous écrire ce que je vais vous dicter?

— Non, madame, cria monsieur Lareynie en jetant la plume sur le puf.itre.

Sans prononcer une parole, Ermance reprit le chemin de la chambre à coucher; avant qu'elle fût au bout du salon, le vieillard amoureux se sentit vaincu pour la seconde fois.

-r- Parlez, madame, dit-il avec un accent mêlé d'emportement et d'amertume, que faut-il écrire? Je voudrais tracer ce billet avec les dernières gouttes do mon sang ; peut-être, en me voyant mort à vos pieds, vous repentirioz-vous de la manière afiVeuse dont vous me traitez.

Celte fois madami> Dupastel sut dompter un accès de compassion qui eût pu compromctlre encore sou triomphe ; d'une voix haute et accentuée, elle dicta le billet suivant :

« Monsieur, je vous prie de regarder comme non avenue la provocation que vous avez reçue aujourd'hui do ma part et de croire à ma volonté invariable de rester en paix avec vous. »

— Signez maintenant, dit la jeune femme au colonel, qui, en obéissant d'une main plus Iremblanlo de colère que de vieillosse, troua le papier avec le bec de la plume.

Ermance prit la lettre, la plia sous enveloppe, y mit l'adresse, et la fil porter h sa destination sans que son triste adorateur, anéanti par ce dénoûmonl imprévu, fil aucun nouvel effort pour l'empêcher.

Parmi tous leurs lalcns, les femmes possèdent incontestablement celui de profiler do leurs succès. Vaincu dans

LE VIEILLARD AMOUREUX

la grave question du duel, monsieur Larcynie ne se releva pas de cette défaite et resta dans la position d'un combattant désarmé qui s'est rendu à discrétion ; la conjuration ourdie contre lui prit dès lors une piiysionomie nouvelle et une marche plus assurée. Chaque jour, Randeuil se montrait chez madame Dupastel, et le colonel était s(ir de le voir arriver sur ses pas loi^squ'il no le trouvait pas déjà établi daus le salon. Obéissant, la rage dans le cœur, au traité de paix qu'il avait signé, et dont la moindre infraction lui eût attiré un arrêt de bannissement, le vieillard n'avait pour exhaler son chagrin que l'impuissante ressource des allusions satiriques, des demi-mots vindicatifs et d'une pantomime tour à tour[inqiiii"-te, courroucée, soupçonneuse, sardoniqne, désespérée. On était dans la saison des bals ; indépendamment dos visites du matin, Hippolyte trouva moyen de se faire admettre dans les maisons où sa protectrice passait ordinairement les soirées. Le colonel, trois ou quatre fois par semaine, fut condamné à voir celle qu'il aimait docile aux voluptueuses lois do la valse dans les bras de son rival imaginaire, tandis que lui, danseur réformé par l'âge, se tenait immobile dans un angle du salon, dardant sur le couple rieur le regard fixe et dévorant par lequel un vautour poursuit les oiseaux qu'il ne peut atteindre. L'aspect de cette physionomie tragique redoublait la bonne humeur d'Ermance, qui de jour en jour prenait un goût plus vif à la conjuration; jamais le monde ne lui avait paru plus animé, le bal plus attrayant, lo carnaval plus rapide. Randeuil, d'abord, était un valseur accompli; puis, ce mérite à part, il déployait pour sa belle alliée une amabilité si expansivc, si intelligente, si naturellement tendre et spirituelle, que parfois elle ne pouvait s'empêcher de dire tout bas : « N'est-ce qu'un jeu î »

A force d'admirer la perfeclion avec laquelle lo jeuno homme jouait son rôle, madame Dupastel finit par se trouver moins à l'aise dans le sien ; par une progression insensible, elle éprouva une sorte de dépit en songeant au dénoûment probable de cette comédie. L'inexplicable antipathie que lui avait inspirée dès le prologue mademoiselle Abeille se développa sourdement sans raison apparente. Bientôt elle évita de prononcer le nom de la jeune fille devant Hlppolyte, qui, par une discrétion rare chez les amans, imita de son côté ce silence. Mais, tout en paraissant perdre de vue mutuellement le but de leur complot, les deux alliés ne négligèrent aucune occasion de le faire réussir. Chaque Jour leur accord, de plus en plus intime, mettait à une épreuve nouvelle la passion de l'amoureux vieillard. L'empressement de Randeuil, d'étudié qu'il était d'abord, lui était devenu si naturel, l'accueil dont il était l'objet ofirait des nuances si expressives, qu'en voyant cette douce intelligencede doux êtres nés en apparence l'un pour l'autre, d'autres qu'un jaloux eussent pu croire qu'ils assistaient au spectacle d'un amour véritable.

Un soir les trois acteurs de ce polit drame se trouvaient réunis chez la tante d'Ermance, à laquelle Ilippolyte s'était fait présenter. Monsieur Lareynie ne put se soustraire à une partie do piquet que lui proposa la vieille dame. Ermanco se mit au piano en de riant la physionomie dolente son vieux sigisbé, et Randeuil, après avoir feint un instant de regarder le jeu, s'assit à côté d'elle. Ils causèrent quelque temps ainsi à demi voix sans songer à la musique, tandis que le colonel écartait ses as et ses quatorze pour abréger la partie , et se tourm(>n(ait sur son fauteuil afin d'apercevoir dans la glace de la cheminée le couple auquel il tournait le dos.

— Savez-vous que le temps que je vous avais accoriiô est expiré depuis plus d'une semaine? dit madame Dupastel en promenant au hasard ses doigts sur les louches.

— Cela est impossible, répondit ilippolyte qui regardait avec beaucoup d'intérêt les évolutions de cette niaiu blanche et veloutée.

11 y a aujoui'd'hui viugt-quatro jours, je les ai comp-

tés.

LE SIECLE .— XV

— Ils vous ont donc paru bien longs? demanda doucement lo jeune homme.

— Comptfi-t-on les jours qui semblent longs? réponditelle ; puis, comme pour étouffer ces paroles, elle attaqua les touches du clavier aves une énergie qui s'éteignit presque aussitôt.

— Ne dirait-on pas qu'il conspire avec nous? repritelle ; il souffre, il boude, il est furieux ; parfois je vois qu'il meurt d'envie de vous tuer, et peut-être moi après vous, et cependant il ne cède pas; il serait temps pourtant qu'il prît son parti. S'il avait pour moi l'attachement que je croyais, cola serait déjà fait ; mais ces anciens militaires sont d'un entêtement... Vous verrez qu'il aimera mieux se laisser torturer ainsi en détail que de se soumettre. Il servait dans la garde impériale, et vous le savez : « la gardo meurt et ne se rend pas 1 »

— Est-ce que vous ne fuites pas un peu de musique, demanda la vieille tanto? cela plairait pout-êlre au colonel plus que le piquet; jamais je ne l'ai vu malheureux comme ce soir, et j'aurais un remords de lui gagner plus longtemps Son argent.

Ermance ouvrit sur le pupitre la partition de Guillaume lell, et commença le duo du second acte; Randeuil chanta la partie d'Arnold, et tous doux exécutèrent ce morceau avec un sentiment et une vorvi; qui excitèrent les applaudissomens de la vieille dame ; mais le colonel, quoi>)ue diletlanle, n'y mêla pas les siens ; pendant toute la fin du duo, il s'était promené à grands pas sans s'inquiéter de troubler les exoculans. Après la dernière mesure, il s'arrêla devant lo piano, et s'adressant à Ermance avec l'accent de l'homme qui vient de prendre une résolution extrême :

— Puisque vous aimez tant la musique, lui dit-il, je vous demanderai la permission de vous présenter une jeune musicienne.

— Qui donc? dit madame Dupastel.

— Ma fille, qui sort demain de pension, répondit lo vieillard en continuant aussitôt sa promenade.

— Eh bien 1 la garde se rend, dit tout bas Ilippolyte d'un air de triomphe.

Ermance leva les yeux sur le jeune homme qui s'était penché pour lui parler; après l'avoir regardé un instant en s'oflbroant de sourire, elle quitta brusquement le piano, s'assit près de sa tanto, et pendant le reste de la soirée ne répondit que parmonosyllables aux paroles qui lui furent adressées.

Les prévisions de Randeuil s'étaient ponctuellement accom[ilies. Forcé de renoncer aux expédions belliqueux, monsieur Lareynie avait fini par reconnaître l'absolue nécessité d'une diversion pour reconquérir le terrain qu'il semblait perdre do jour on jour en jour. A ses yeux, la conduite d'ilippolyle n'était que lo résultat d'une combinaison vindicative; mais le changement survenu dans les manières de madame Dupastel paraissait annoncer qu'elle attachait un sons sérieux aux nouveaux hommages dont elle était l'objet. Quelle que soit la bonne opinion qu'il conserve de lui-même, un vieillard se rond toujours justice à certaines heures, on s'hahillant surtout Le colonel fut donc forcé do reconnaitre qu'une lutte avec un jeune homme do vingt-cinq ans devait, selon toutes les prol>abilités, se terminer à l'avantage de ce dernier. La crainte de trouver dans Ilippolyte un rival heureux triompha subitement do la répugnance du vieillard à l'accepter pour gendre, et, en conséquence. Abeille, sortie enfin de sa pension, fut amenée par son père sur le champ de bataille.

— Ce sera la division Dcsaix à Marengo, se dit le vieux militaire ; si l'attaque no réussit pas, je n'aurai plus qu'à brûler la cervelle à ce fat, el à me tuer ensuite.

iOi

CHARLES DE BERNARD

Quelques jours après, Randeuil, en entrant dans le salon de madame Dupastel, y trouva monsieur Lareynie et sa fille. L'entrevue des deux amans fut contrainte et embarrassée, quoique le père, barbare jusqu'alors, afTectât de ne pas s'occuper d'eux, afin de leur ménager une liberté qu'il croyait utile à ses projets personnels. Des regards à la dérobée, quelques allusions mystérieuses furent tout ce que le jeune bomme crut pouvoir hasarder; do son côté. Abeille se tenait sur son fauteuil, le corps raide et les yeux baissés, jolie comme un ange et gauche comme une novice. Son émotion, « la vue de son amant, fut plus boudeuse que tendre. Une femme pardonne quelquefois un enlèvement complet, mais un demi-enlèvement, jamais. Mademoiselle Lareynie, parvenue à sa vingt-dcu-I xièmo année, avait lu quelques romans en cachette de madame Dinois, qui, ainsi qu'on a pu le voir, ne se distinguait point par une vigilance exemplaire; dans aucune de ces lectures, la pensionnaire déjà majeure n'avait vu qu'un héros abandonnAt son héroïne au milieu do l'aventure la plus intéressante qui puisse arriver à deux amans persécutés. Loin d'éprouver de la reconnaissance envers Hippolyte, elle lui sut donc assez mauvais gré d'un acte de raison qu'elle n'avait pas conseillé. En y réfléchissant, elle trouva qu'une prudnnce si soudaine ne pouvait s'expliquer que par im refroidissement de passion ; alors elle ne put se défendre d'un secret dépit, en se croyant tièdement et prosaïquement aimée, elle qui avait espéré renconirer dans son amant un digne descendant de Werther ou de Maleck-Adel. Enfin, et par un progrès rapide, la jeune fille sentit croître dans son cœur un germe rancuneux que développa la surveillance sévère dont elle devint l'objej après son retour au pensionnat. Jadis elle accusait son père de ce qu'elle nommait sa captivité, ce fut à Randeuil qu'elle s'en prit à dater de ce jour.

— S'il avait voulu, ]e serais libre maintenant, se disaitelle souvent; et à cette idée il lui semblait qu'elle ne l'aimait plus.

Hippolyte interpréta les impressions d'Abeille d'après celles qu'il éprouvait lui-même, et attribua d'abord à la présence du colonel et de madame Dupastel la froideur avec laquelle il se vit accueilli ; puis celle froideur lui fiarut exagérée et finit par lui déplaire. Tout mécontentement dispose à la critique ; involontairement le jeune liommo étudia d'un œil plus exigeant qu'entliousiaste la toilette de la jeune tille qu"i! avait toujours vue sous l'uniforme de la pension. Cet examen fut peu favorable à mademoiselle Lareynie, qui, pour faire acte d'émancipation et protester Cintre la simplicité?) laquelle il lui avait fallu se résigner jusqu'alors, était tombée dans les exagérations d"un costume beaucoup plus recherché qu'élégant.

— Où diantre a-t-elle déniché ce chapeau jaune et cet oiseau de paradis? se dit Randeuil en examinant en détail les atours de la jeune fille ; un oiseau de paradis sur un rhapeau jaune ! comprend-on un caprice pareil ? l''t ce clullc rouge sur cette robe a ramages! A-l-on jamais vu se liarnachnr de la sorte? Que je meure, si je ne jette pas au feu tout ce harnachement le lendemain des noces. Ce «lull y a de [daisant, c'est qu'elle se croit bien mise; et c'est sans doute là ce (pii lui donne cet air pincé et solennel que je ne connaissius pas enrore.

Slachinalenient.Lliiqinlyteregnrda madame Dupastel, (]ui, selon sou habitude lorsqu'elle était chez elle, portait un vêtement fort simple, mais du meilleur goû».

— C'est là )ine femme qui sait s'habiller, reprit-il en lui-mAnie ; conmie tout .s'harmonie dans sa loilettcl Son peignoir, d*Knie couleur foncée, fait ressortir encore la blancheur do sa peau. La coquette, elle sait cela, et c'est sans doute pour rendre le contraste plus frappant qu'elle n'a pas mis de col ce matin ; quel charmant efiel font dans SIS beaux cheveux blonds ces coques de velours noir; ce i

quelles jolies pantouflesl Bon 1 elle voit que je les regarde eUa voilà qui les cache sous sa robe. Elle devine tout ; j'aime cela. Ma foi! Abeille ne ferait pas mal de l'imiter, au lieu d'étaler complaisamment ces vilains brodequins verts dont elle paraît si enchantée... Ermance a le pied beaucoup plus petit et surtout plus mince ; sa main aussi est d'une forme délicate et plus mignonne qui fait paraître toutes les autres mains vulgaires. Certainement Abeille est fort belle, plus belle que madame Dupastel ; elle a les traits plus réguliers, les yeux plus grands, l'ensemble plus académique; mais cependant... je ne sais... en les voyant ainsi l'une à côté de l'autre, il est impossible de ne pas trouver la figure d'Abeille un peu monotone dans sa perfection; elle est toujours belle sans doute, mais elle l'est toujours de la même manière, et à la longue... Ermance a tant de mobilité dans la physionomie I elle n'a pas deux jours de suite la même expression. Aujourd'hui, , par exemple, quel air rêveur, mélancolique, on pourrait 1 dire triste ! Elle qui est gaie habituellement! Il y a déjà ' quelques jours qu'elle est ainsi. Qu'a-t-elle donc?Seraifelle souffrante? oti bien est-ce la perspective de son mariage qui lui inspire des idées noires? Ce vieux Cassandre est bien lait pour donner le cauchemar. Pau\Te ange I

En ce moment ses yeux rencontrèrent ceux d'Ermance ; ils échangèrent un long regard, puis la jeune femme baissa la tête et retomba dans .sa rêverie, tandis que Randeuil, poursuivant ses comparaisons, découvTait à chaque instant quelque nouveau sujet de critique dans les manières ou ta conversation de son ancienne idole.

Pendant quelque temps, Hippolyte, chaque fois qu'il se présenta chez madame Dupastel. y trouva le colonel invariablement accompagné de sa fiilc. Ces rencontres, trop fréquentes pour être toujours l'effet du hasard, ne produisirent pas le résultat qu'en attendait monsieur Lareynie. Le grief secret qu'Abeille nourrissait contre son amant donnait à sa belle figure une expression hautaine, et à ses manières une sorte de maussaderie préméditée. Le jeune homme, à son tour, paraissait peu disposé à désarmer par son amabilité la froideur dont il se voyait l'objet; loin de chercher à se rapprocher d'Abeille, comme il en eût facilement trouvé l'occasion, il demeurait sur la réserve, observant, comparant, analysant, et plongé dans une hésitation de plus en plus perplexe. Ermance enfin ne riait plus, souriait peu, et ne réussissait pas toujours à dissimuler sa distraction ou sa mélancolie. D'une politesse glaciale avec mademoiselle Lareynie, elle évitait d'adresser la parole à Randeuil, et, par un redoublement de tyrannie, a isait porter au vieux colonel la peine de l'ennui secret dont elle était atteinte. Peu à peu le malaise qu'elle paraissait éprouver prit un caractère plus sérieux. Enfin, imagination ou réalité, elle découvrit que les visites la fatiguaient, et un matin sa porte se trouva fermée pour tout le monde, sans excepter son vieil adorateur ni son Jeune protégé.

Depuis quatre jours qu'il n'avait été reçu chez madame Dupastel, Randeuil était tombé dans une sorte d'apathie, fruit ordinaire du déso'uvrement. Une lettre qu'il avait écrite à la jeune femme, et dans laquelle perçait à chaque ligne un intérêt de plus en plus vif, no lui avait attiré <]u'une réponse fort courte, et réservée jusqu'à l'afTeclalion. Pour occuper les soirées dont il ne savait plus que faire, il parcourut les théâtres, et un .soir rencontra <lans le foyer do l'Opéra le général Thoiiguon, auquel il avait rendu visite (juelquc temps auparavant. Après quelques phrases banales sur la danse de mademoiselle Taglioni, la vieux militaire prit le bras d'ilippolyte avec une familiarité qu'autorisait la difiércnce de leur Age.

— Je vous dois une réparation, lui dit-il, car je sais tout maintenant; et votre répugnance pour vous battre avec le colonel n'a plus rien qui me surprenne. Jo comprends qu'on y regarde A deux fois avant de se couper la gorge avec son beau-père.

— Monsieur Lareynie n'o.st pas mon beau-père, observa lîanileuil.

LE VIEILLARD AMOUREUX

— Pas encore , je le sais ; mais n'avcz-vous plus envie qu'il le devienne ? répondit le gonér"! en souriant.

— Cela me paraît impossible, dit le jeune homme d'un ton froid.

— Rien n'est impossible, reprit le vieux militaire avec cordialité ; écoutez-moi : je suis le plus détestable diplomate du monde, ainsi donc, arrivons au fait sans préambule. J'ai pris des informations sur votre compte, et j'ai appris qu'avec vos principes pacifiques vous aviez, l'au dernier, donné une Icronà l'un des lions de l'avant-scène. Je vois que vous êtes ce qu'on peut appeler un gentil garçon, et la fille d'un vieux grognanl comme Lareynie ne peut qu'être heureuse avec vous. Le colonel n'est pas si méchant qu'il en a l'air, et j'ai toujours su lui faire entendre raison. Voyons, avez-vous confiance en moi ? voulez-vous me remettre vos intérêts? L'autre jour, je vous ai porté un message de guerre ; eh bien ! me voici prêt à en remplir un d'une nature toute difTérente, si vous voulez m'en charger.

— Je vous remercie , général , de votre bienveillance ; mais puisque monsieur Lareynie vous a mis au fuit, il a àû vous dire qu'il m'avait déjà refusé la main do sa fille.

— Bah ! Lareynie a toute sa vie ressemblé aux jolies femmes, qui commencent toujours par dire non; mais moi je me charge do lui faire dire oui. Sarpe j eu I c'est que voilà quarante ans que nous nous connaissons, lui et moi ; nous avons mangé ensemble, à la Bérésina, du cheval tout cru et salé avec de la poudre ; quand on a partagé un pareil repas, on est plus qu'amis, on est frères. Si je lui dis : « Marie ta fille à Randeuil, » il faudra bien qu'il en passe par là.

— Je serais désolé que monsieur Lareynie se fît violence eu m'acceptant pour gendre, répondit Hippolyte, dont l'ardeur matrimoniale paraissait se refroidir à mesure que s'aplanissaient les obstacles.

— Et qui vous parle do violence 1 répliqua le général Tliorignon ; les circonstances n'ont-ellcs pas pu chaiiger et les senlimens aussi? qui vous dit que le colonel n'est pas disposé à renouer aujourd'hui les négociations? Vous devez comprendre que sa dignité paternelle ne lui permet point do faire le premier pas ; mais, pour que je prenne tout sur moi, pour que je m'engage à faire agréer cette fois votre demande, il faut sans doute que j'aie de bonnes raisons et que je sois sûr de réussir.

— Ainsi, général, monsieur Lareynie vous a chargé de connaître mes scntimens actuels à l'égard do ce mariage? demanda Randeuil sans sortir de la réserve la plus diplomatique.

— Je n*ai pas dit cela, répondit le vieillard en riant ; diantre 1 n'équivoquons pas. Mou intervention est purement officieuse, entendez-vous ; maintenant vous convient-il de l'accepter?

— Accordez-moi, je vous prie, un jour de réflexion, dit le jeune homme d'un air pensif.

— Encore I s'écria le général ; vous pouvez vous flatter d'être l'homme des délais; dans ma jeunesse, brrrout ! duel, amour, tout se décidait à la minute. Après tout, votre système est peut-être le plus raisonnable. Va pour les vingt-quatre heures,

La sonnette qui annonça dans le foyer lo lever du rideau pour le second acte do la Sylphide mit fin à cette conversation , et les deux interlocuteurs se séparèrent après s'être donné rendez-vous çliçz lo général Tliorignon , à l'oxpiratioa du délai.

Lo lendemain, une houro sonnait à peine lorsque Randeuil se présenta chez madame Dupast-d ; le domestique refusait de lo laisser entrer ; mais la femme de chainlwe, à qui l'élégant jouue hommo plaisait beaucoup plus que

le vieux céladon, et qui avait interprété avec la perspicacité particulière à son état l'indisposition de sa mattresse, prit sur elle de lever la consigne. A la vue de son protégé, Errnance rougit légèrement et fit un mouvement pour se lever, mais elle se rassit aussitôt d'un air d'abattement.

— J'avais donné l'ordre de ne laisser entrer personne, dit-elle; la vue d'une pauvre femme soutfrante est si ennuyeuse pour les autres que je me condamneàune solitude absolue. Vous ne trouverez donc pas ici celle que vous y veniez sans doute chercher.

— Qui donc ? demanda Randeuil en suivant du regard les lignes élégantes du corps de la jeune femme à demi couchée sur la causeuse.

— Existe-t-il deux personnes que vous désiriez rencontrer? Je vous parle de mademoiselle Lareynie ; elle est venue tout à l'heure , et je regrette maintenant de n'avoir pu la recevoir ; mais je ne prévoyais pas votre visite.

— Si j'avais envie de voir mademoiselle Lareynie, répondit Hippolyte d'un air froid, j'irais chez son père au lieu de venir ici.

— Ah 1 le colonel vous reçoit donc chez luL... et vous y allez, dit la veuve en se mettant sur son séant.

— Du moins , je crois que je pourrais y aller.

— Je comprends ; vous n'avez pas voulu profiter de ce droit avant de m'avoir fait part de votre succès. C'est bien... je vois qu'en vous rendant un faible service je n'ai pas obligé un ingrat... Je n'ai pas vu monsieur Lareynie depuis quelques jours... je suis si souffrante que je no peux recevoir personne... je ne sais rien de ce qui so passe... Ainsi tout est terminé? et... quand vous mariezvous?

— N'était-il pas convenu que les deux mariages se feraient ensemble ? demanda Randeuil dont le regard pénétrant ne quittait pas un seul instant sa belle et languissante protectrice.

— Il no s'en fera qu'un seul, répondit-elle d'un ton bref.

— Le mien, ou lo vôtre?

— Le vôtre, lo vôtre ; olil ne craignez rien!

— Mais vous, dit Hyppolite en hésitant; pardonnez-moi cette indiscrétion... monsieur Lareynie ne doit-il pas vous épouser.... bientôt?

— Jamais! dit Ermance.

— JainaisI oh! je vous en supplie, répétez ce mot-là.

— Qu'avez-vous donc? reprit-elle en le regardant fixement.

— J'ai que vous dirai-je? Je suis heureux, tout

me semble enchanté, et je respire avec ravissement. Ainsi vous ne l'épouserez pas? Vous avez dit jamais; c'est là un mot sacré I La jeunesse, la beauté, l'esprit, la grâce, tous les dons divins que convoitait ce vieillard échapperont donc à sa main profanatrice. Vous avez compris, n'est-o pas, qu'un pareil mariage serait un sacrilège? que deviendraient vos fraîches années enchaînées sans retour à cette décrépitude? Ou jette des roses sur une tombe, mais lun dedans. Quelle pitié ! Rientôt il va mourir, et vous, à peine avez-vous vécu. Gomment pourraient s'unir deux existences l'une en llcur, l'autre en poussière? La première condition du bonheur, n'est-ce pas Tharmonie? Vous avez souffert, et vos peines vous ont prévenue contre la jeunesse; mais la sentence par laquelle vous la condamnes notouche-t-elloà l'injustice eu refusant d'admettre des exceptions? Quoi ! parce qu'une première épreuve a été pour vous pleine d'amertume, vous voilà désenchantée à tout jamais! parce qu'un homme a pu méconnaître lo trésor qu'il possédait, vous nicconnaissez à votre tour les sentiments dévoués, apanage de jeunes cœurs! Vous traitez la tendresse do meusonge, l'enthousiasme do duperie, l'amour d'illusion, et quand vous avez ainsi effeuillé et foulé aux pieds toutes les fleurs delà vie, vous vantez voire expérience et votre sage>se... Ermance, l'amour existe; il faut y croire, surtout quand on l'inspire... Mais je déraisonne en voulant vous prouver ce dont vous no doutei plus , COI" vous no l'épousez pas I Vous voilà libre, je W

CHARLES DE BERNARD

suis aussi, moil La liberté, la jeunesse, l'amour! quelles célestes choses! n'est-ce pas Ermance?

Au commencement de cette tirade, madame Dupastel s'était appuyée contre le dossier de la causeuse; elle resta ainsi tant qu'IIippolyte parla, les mains croisées sur les genoux, les paupières fermées à demi, entièrement immobile, à l'exception de son corsage que soulevait une respiration rapide, et receuillant ses esprits pour mieux savourer son émotion profonde et délicieuse. Au mot d'Ermance, que le jeune homme prononça d'une voix pleine d'adoration, elle ouvrit des yeux doux comme du velours, et souriant avec le charme ineffable que donne le bonheur :

— Vous no m'avez pas répondu, dit-elle, lorsque je vous pi dit: « Quand vous mariez-vous?»

— C'est parce que vous devez savoir cela mieux que moi, répondit Raudeuil, à qui le regard d'Ermance avait tout dit.

— Comment le saurais-je?

— Cela ne dépend-il pas de vous?

— Je croyais que cela dépendait de mademoiselle Abeille, dit la jeune veuve avec une douce moquerie; il me semble que vous oubliez un peu l'héroïne do votre roman.

— Mon roman est fini et ma vie commence, répondit Randcuil en s'emparant d'une main qui ne lui fut que faiblement disputée. J'en conviens, j'étais fou; mais vous devez me pardonner, car je ne vous connaissais pas encore. J'avais pris pour de l'amour le caprice d'une imagination irritée par les obstacles et les refus. Dans cette jeune fille, c'est la victime do l'égoïsme paternel que je plaignais; et, vous le savez, on se figure aisément qu'on aime ceux qu'on plaint; d'ailleurs, derrière des barreaux ou seulement derrière une persienne, toute femme ne paraît-elle pas un ange? De près, l'ange perd habituellement ses ailes, et c'est ce qui est arrivé. A la place de la femme distinguée que j'avais cru deviner, je n'ai trouvé qu'une pensionnaire gauche, maussade et insigniflante. En toute circonstance, le voile serait tombé de mes yeux après quelques entrevues comme celles de ces jours derniers; mais à côté de vous, l'illusion n'était plus possible un seul instant. En vous voyant toutes deux ensemble, j'ai cherché vainement dans mon cœur une passion qui n'était qu'une ombre; mais à sa place j'( n ai trouvé une autre à laquelle je ne croyais pas encore; une passion réelle, ardente, profonde, éternelle!

Hippolyte se laissa glisser h genoux, et ses bras, subitement enlacés autour de la Jeune f mme, lui firent une ceinture qu'elle s'efforça de rompre, mais trop mollement pour réussir.

— Qui m'assurera que vous ne' jouez pas encore un rôle? lui dit-elle en cachant son émotion par un sourire.

— Votre cœur.

— Voilà donc le dénouement de noire coméilie! Qui s'y serait attendu, mon Dieul et qu'allons-nous faire maintenant?

— Nous aimer, nous le dire, nous marier, répondit Randcuil avec exaltation.

V — Nous marier I vous ne doutez de rien. Mais quandmf^mc je consentirais, vous ne pensez donc ni à hii ni à elle?

— Je pense à vous. Dailleurs, que pourront-ils dire? Nous étions deux enfaus; vous, de songer h épouser un vieillanl; moi, de me monter la lôle pour une pensionnaire mal élevée. Aujourd'hui nous sommes raisonnables; n'en avons-nous pas le droit? Monsieur Lareynie s'occupera de son testament, sa fille Hi'oubliera si cela n'est pas déjà (ait, et nous, nous serons heureux; car vous m'aimez aussi, n'est-ce pas, mon doux ange?

— Je ne sais, répondit-elle avec une coquetterie pleine do charme; tout ce que je veux vous avouer, c'est que jo ms sens guérie.

Un bruit qui se fit entendre dans la salle à manger interrompit cet entretien. Cette fois Illppolyto se mit de-

bout avec la rapidité de l'éclair, car il ne s'agissait plus d'une comédif . La porte s'ouvrit, et monsieur Lareynio entra dans le salon avec sa fille, empanachée, selon sa sa coutume, de son oiseau de paradis.

— Vous ne saviez ce qu'étaient devenues les ailes de votre ange, dit tout bas Ermance à son amant, ne les voyez-vous pas sur son chapeau?

Ils échangèrent un sourire, puis tous deux, par un accord tacite, commencèrent la contre-partie de la scène qu'ils avaient jouée jusqu'alors: indiflérens, ils avaient feint l'amour; amoureux, ils feignirent l'indifférence; mais cette fois ils restèrent au-dessous de leurs rôles, car le cœur est mauvais acteur. Leurs regards qui se cherchaient en voulant s'éviter, leurs paroles qui se répondaient sans être interrogées, eussent révélé aux observateurs les moins clairvoyans une intelligence secrète. Témoin do cet accord que trahissaient chaque jour mille circonstances futiles en apparence, mais trop significatives à ses yeux, monsieur Lareynie passa successivement par les plus douloureuses tortures de la jalousie. Ses appréhensions n'eurent plus do bornes lorsqu'il eut appris du général Thorignon quo Randeuil renonçait positivement à la main d'Abeille.

— Qu'espère-l-il donc? se dit-il avec un paroxysme de colère; prétendrait-il épouser Hermance?

Flagellé par cette pensée qu'il avait repoussée jusqu'alors, le vieillard se rendit chez madame Dupastel.

— Il y a trop longtemps, lui dit-il, que vous différez l'instant de mon bonheur. Ces délais me tuent, et je no peux plus les supporter. Je ne sortirai pas d'ici que vous n'ayez fixé le jour de notre mariage.

— Je vous ai déjà dit que je ne me marierais que lorsque vous auriez accordé à monsieur Randeuil la main do votre fille? répliqua la jeune femme, qui, par compassion, n'osait dire la vérité au vieillard, et cherchait à se tirer d'une position difficile au moyen de cette réponse un peu jésuitique.

— Mais jo la lui accorde! s'écria le colonel; c'est lui qui maintenant ne veut plus l'accepter, et je connais le motif de son refus. Il vous aime, madame. Je n'en ai jamais douté; mais il fait plus à présent; il espère vous épouser, je le sais, j'ensuis sûr, et toute dénégation serait inutile. Eh bien! je vous le dis; si vous consentez à cette trahison, malheur alors! malheur à nous tous!

— Mo tuerez-vous? dit Ermance en riant, mais au fond a«sez effrayée de la violence avec laquelle monsieur Lareynie venait de prononcer cette tragique imprécation.

— Vous savez bien que je ne pourrais pas, répondil-il. C'est lui que je tuerai, s'il refuse encore de se battre; lui d'abord, ensuite moi, le jour mémo du mariage, et au pied de l'autel.

— Mon Dieul colonel, quel mélodrame avez-vous vu jouer hier ; je ne vous ai jamais vu d'humeur si sanguinaire. Le passage de la Bérésina n'était qu'une pastorale auprès de ce que vous me promettez là.

Malgré l'insouciance railleuse de ses paroles , madame Dupastel prit fort au sérieux la menace du vieillard désespéré, et, le soir même, voulut faire partager sa frayeur à son amant.

— Quelle folie! s'écria celui-ci; lo bonhomme est en enfance.

— Mais s'il vous tue ! Vous n'avez pas vu l'expression de ses yeux; j'essayais de rire, quoiqu'il me fit une peur horrible.

— Bah!

— Je vous dis qu'il est capable de tout, reprit Ermance, disposée comme toutes les fenunes à s'exagérer encore la violence de la passion dont elle était l'objet. Jo neveux plus que vous vous trouviez ici ensemble.

— C'est me dire que vous lui fermerez votre porte; j'allais vous en prier. Je ne puis souffrir que ce Cassandro vienne à chaque instant vous faire tourner lo sang avec ses rodomontades patriarcales.

— Lui former ma porte! le puis-jo? dit-elle d'un air contrarié.

LE VIEILLARD AMOUREUX

— Qui vous en empêche?

— Mon Dieu! mille raisons. Il a été si tourmenté depuis quelque temps I Un pareil procédé l'exaspérerait; il a bien plus de soixante ans; à cet âge-là les émotions peuvent avoir le résultat le plus fatal; je suis étonnée qu'il ne soit pas déjà tombé malade.

— Si je pouvais disposer d'une bonne fluxion do poitrine...

— Ilippolytel y songez-vous? je ne me consolerais jamais, si à cause de moi il arrivait malheur à ce pauvre homme.

— Pauvre homme! c'est diable incarné qu'il faut dire. Comprend-on qu'il y ait encore tant d'huile dans celto vieille lampe? c'est qu'il vous aime comme un fou !

— Cela vous étonne, dit madame Dupastel en souriant.

— Non, mais cela me déplaît, car je veux être seul à vous aimer ainsi.

Le ciel parut' exaucer le vœu sanguinaire de Randeuil. Les émotions violentes éprouvées depuis quelque temps par le colonel réagirent enfm sur son tempérament , qu'avaient altéré déjà les fatigues de la guerre. Au sortir d'un bal où il avait vu madame Dupastel danser trois contredanses avec son rival, un frisson le saisit, puis la fièvre vint, et, malgré sa résistance aux prescriptions des médecins, le vieillard fut contraint de garder le lit; sa maladie, après avoir perdu le caractère de gravité qu'elle avait eu d'abord, nécessita cependant des soins assidus, un régime sévère et une réclusion absolue. Ilippolyle resta donc maître du terrain et profita sans retard de son avantage. L'attachement que lui avait avoué madame Dupastel était trop vif et trop sérieux pour ne pas effacer bientôt jusqu'au souvenir d'un vieillard qu'on no voyait plus et qui n'avait jamais inspiré à la jeune femme d'autres sentimeBS qu'un intérêt compatissant. En apprenant que monsieur Lareynie était entré en convalescence, Ermance consentit enfin à fixer le jour d'un mariage dont son amant l'entretenait sans cesse, et qui devait couronner leur amour-sen le légitimant; mais par un instinct de bonté, elle voulut que la cérémonie se fît sans éclat et le plus secrètement possible, de peur que le bruit n'en parvînt aux oreilles du colonel et ne fût un obstacle à sa guérison. Libres tous deux, les amans accomplirent donc l'acte le plus solennel de leurvie en l'entourant d'autant de précautions mystérieuses que s'il se fût agi d'une action coupable. Immédiatement après la bénédiction nuptiale, ils quittèrent Paris pour prévenir la scène pathétique qu'eût infailliblement occasionnée une rencontre avec monsieur Lareynie, dont lorétablissememant était presque complet-

Par une souriante matinée do printemps , Ermance et Hippolyte, assis l'un près de l'autre dans une chaise de poste où il n'y avait de place que pour deux, prirent la route de Belgique, chemin assez laid qui leur parut semé de roses. Quelque temps avant d'arriver au second relais, le nouveau marié montra du doigt à sa compagne un orme desséché qui bordait la contre-allée.

— Voilà un arbre que j'aime, dit-il, je voudrais l'avoir dans notre jardin.

— Quand nous aurons un jardin, répondit Ermance; il est fort laid, cet arbre.

— Assurément, mais il me rappelle le premier jour do mon bonheur: c'est ici que; j'ai fait rebrousser chemin à la voiture dans laquelle j'enievais mademoiselle Lareynie.

— Comment, vous avez eu la méchanceté de m'aniener sur cette vilaine routnl dit la jeune feinnio d'un air boudeur : elle me déplaît; je veux que nous retournions.

— Et moi je ne veux pas, dit Randeuil avec un sourire.

— Mais c'est donc de nouveau un enlèvement? repritelle sans pouvoir s'empêcher de rire à son tour.

— Il faut dire un ravissement, répondit nip;iolyte en la serrant dans ses bras avec un Iransport amoureux qui eût fait trouver spirituel un jeu do mots plus mauvais encore.

Vers le milieu du mois d'août, les deux époux, après avoir visité la Belgique et la Hollande, remontèrent la vallée du Rhin afin de rentrer en France par le grandduché. Ils s'arrêtèrent à Bade, ou la saison des eaux avait attiré, selon l'usage, un grand nombre d'étrangers. Une des premières figures françaises que reconnut Randeuil sous les allées qui avoisinent la maison do conversation, fut celle du général Tliorignon. Ayant quitté pour un instant le bras d'Ermance, qui, de son côté, venait de retrouver une femme de sa société do Paris, il accosta le vieux militaire, dont l'accueil cordial lui parut toutefois empreint d'un certain embarras.

— Quelle est cette dame que vous accompagnez? demanda le général après quelques paroles insignifiantes.

— C'est ma femme, répondit Randeuil; ne savez-vous pas que je suis marié ?

— Je ne le sais que trop, reprit le vieillard en secouant la tôle. C'est donc là madame Dupastel! Pardon, je vous lais dire celle qui fut madame Dupastel; elle est fort bien, extrêmement bien, et maintenant je trouve moins étonnantes les extravagances de ce pauvre Lareynie.

— Qu'est-il devenu? demanda le jeune mari avec une sorte d'intérêt.

— Ne m'en parlez pas, répondit le général Thorignon ; j'aimerais autant qu'il fût resté avec tant d'autres dans la déroute de Moscou. Oui, madame Dupastel, madame Randeuil, veux-jo dire, peut se flatter d'avoir été plus meurtrière pour le pauvre colonel que la bise du Nord et la lance des cosaques. Enfin le cœur de l'homme est fait comme ça: il suffit d'un pied mignon et d'un œil bien défendu pour le démolir de fond en comble. Moi qui vous parle, j'ai cru que cette petite Armandinc de l'Opéra me ferait mourir d'un coup de sang. Heureusement, j'ai le moral plus fort que Lareynie, et je suis venu à Bade pour me distraire. Pauvre Lareynie! c'est triste, parole d'honneur! je sais bien qu'il n'y a pas de reproches à vous faire, non plus qu'à madame Randeuil. Vous étiez jeunes, vous vous aimiez, vous vous êtes mariés ; tout le monde en eût fait autant à votre place, moi le premier. Je dois même avouer que, pour ce qui vous regarde, vous avez eu diantrement raison de préférer ce mariage à celui que je voulais négocier. Hein! si vous avinz épousé l'autre, quelle drôle de figure vous feriez peut-être maintenant!

— Que voulez-vous dire? demanda Randeuil.

— Vous ne savez donc pas l'aventure de mademoiselle Lareynie?

— Pas le moins du monde; nous arrivons de Hollande, et depuis trois mois nous ne sommes plus au courant de rien.

— Eh bien! mon cher monsieur, voici l'historiello : mademoiselle Abeille, votre ancienne passion, qui.gràco à la négligence do son père, à reçu dans sa pension une éducation détestable et s'est farci la lèle de romans, mademoiselle Abeille a décampé un beau matin avec un professeur de piano qui n'a que ses doigts à meltrc sous la (lent, et ils sont allés... Dieu sait où! on croit qu'ils ont passé en Angleterre. Que dites-vous do ça? l'avezvous échappé belle?

— Abeille enlevée, et pour tout de bon cette fois! se dit Randeuil : ma femme avait raison ; c'était une rérilablo vocation chez cette petite pensionnaire.

— Vous devinez quel coup une pareille histoire a porto au colonel, qui .sortait à peine de convalescence , cl qui a appris votre mariage presque au même instant, j'ai cru pendant quelqutJs joui-s qu'il deviendrait complètement fou, et, ma foi! autant aurait valu.

— Mais enfin, que fait-il maintenant? où est-il î demanda Hippolyte, si bien guéri de son ancienne passion qu'en

CHARLES DE BERNARD

ce moment le sort du vieillard malheureux l'intéressait plus que la destinée erranfe de mademoiselle Abeille.

— Il est ici, dit le général ; ne le savez-vous pas?

— IgI! s'écria Randeuil avec une émotion involontaire. Ermanco mit fin à ce dialogue en venant prendre le

bras do son mari, qui, par un signe expressif, imposa silence au général, présenté par lui à la jeune femme. La soirée était avancée; terminant bientôt une conversation sans intérêt, les deux époux quittèrent le vieux militaire et entrèrent dans l'établissement où se réunit toute la société des eaux. Après s'être promenés quelque temps dans la salle du bal, ils pénétrèrent dans un salon dont le centre était occupé par ime longue table couverte d'un lapis vert sur lequel se dessinait une série de chifTros et de compartimens aussi incompréliensibles au premier aspect que les hiéroglyphes d'un obélisque égyptien : au milieu et de chaque côté de ce parallélogramme, quelques hommes d'un aspect impassible se tenaient assis, un petit râteau à la main, et maniaient les piles d'or et d'argent placées devant eux avec plus d'indilïérence que n'en témoigne un enfant qui s'amuse d'une poignée de sable. Deux rangs d'assistans, le premier assis, l'autre debout, entouraient cette table où se célébraient, sous la protection spéciale du grand-duc de Bade, les mystères souvent terribles du trente et quarante.

Après avoir contemplé un instant avec un sentiment pénible la physionomie de ces hommes de bonne compagnie, de ces femmes élégantes, qui, presque tous et toutes, portaient au front les stigmates que laisse la griffe du démon du jeu, Ermance et Randeuil s'apprêtaient à sortir de cette salle tentatrice, lorsque le dernier s'arrêta subitement, fasciné par une figure qu'il venait d'apercevoir assise à côté, et pour ainsi parler, sous le râteau-poignard de l'un des banquiers. C'était un vieillard d'un aspect étrange et sinistre : sur son visage affreusement pâle et décharné, l'œil retrouvait la trace de quelque passion indomptable qui avait joint sa flétrissure aux outrages d'une précoco décrépitude. Ses yeux disparaissaient presque au fond de leurs orbites, dont l'arcade était dépourvue de sourcils; sur son front plem de rides, une perruque eu mauvais état laissait échapper quelques mèches de cheveux gris, et ses vètemens fanés accusaient une complète incurie en matière de toilette. Courbé sur plusieurs piles de napoléons et sur une liasse de billets de banque qu'il avait devant lui, ce ponte, qui paraissai e doyen de tous les autres, tenait d'une main une épingle et de l'autre une carte, qu'il piquait attentivement à chaque coup de la partie, llippolytu eut besoin d'un second coup d'œil pour reconnaître dans ce joueur, dont la seule apparence inspirait la pilié, son ancien et malheureux rival, le colonel Lareynio. Certain enfin do no pas se tromper, il voulut emmener Ermance, alin <lc lui épargner ce spectacle; mais on ce moment la fin de la partie occasionna un mouvement parmi les assistans. Tandis que le banquier tirait du bassin, creusé devant lui dans la able, les caries dont il venait de se servir, plusieurs joueurs so levèrent, et tout à coup monsieur Lareynio se trouva devant les deux jeunes époux, sans qu'il fût possiblo à Randeuil de l'éviter.

A la vue d'Ermanco et do son mari, lo vieillard s'arrêta par un mouvement convulsif; ses traits morues so ranimèrent, et ses yeux éteints brillèrent d'un feu sombre, tandis qu'un pou do sang réchauffait la peau de ses

joues blafardes. Malgré le changement qui l'eût rendu méconnaissable aux yeux même d'un ami, madame Randeuil le reconnut à l'instant, et ne put retenir une exclamation mêlée de surprise, de crainte et de pitié.

Monsieur Lareynie hésita, comme s'il se fût livré en lui un combat terrible; enfin il s'inclina devant la jeune femme, et, d'une voix cassée ainsi que l'était devenue toute sa personne :

— Je vous fais peur, madame? lui dit-il, puis il sourit comme pourrait sourire un mort soumis à l'action du galvanisme.

Ermance balbutia une réponse inintelligible, et quelques paroles sans suite furent prononcées de part et d'autre. Le vieillard ne dit rien qui eût rapport à son ancienne passion, mais son effroyable métamorphose parlait pour lui. Entre lo fat sexagénaire adonisé, fardé, parfumé, soignant ses débris comme une coquette soigne sa beauté, et le joueur au maintien négligé, à la barbe longue, aux vêtcmens sordides, il y avait un abîme qu'avait pu seule combler une déception mortelle.

Un petit coup sec frappé sur le tapis par le râtean du banquier annonça la reprise de la partie. A cet appel, monsieur Lareynie se passa la main sur le front, comme fait un homme qui s'éveille, et prit congé d'Ermance par un salut silencieux.

— Vous jouez donc? lui dit-elle d'un ton do reproche qui annonçait de l'intérêt.

— J'ai perdu ce soir quinze mille francs, répondit-il froidement.

— Mais vous vous ruinez! s'éeria-elle avec émotion. Monsieur Lareynie la regarda fixement.

— Cela s'avance, lui dit-il en renouvelant son sourire d'outre-tombe; ne faut-il pas que je fasse quelque chose pour vous oublier ?

A ces mots, il se rassit et jeta sur le tapis un billet de banque que le râteau d'un des banquiers enleva presque aussitôt comme le vent emporte une feuille sèche.

— Allons-nous-en, je t'en supplie, dit Ermance à son mari; j'ai le cœur serré; l'air de cette salle m'étoufïe.

Ils sortirent de l'antre doré, et retrouvèrent au dehors la brise fraîche et pure, la nuit sereine, les orangers en fleur, les cieux resplendissant d'étoiles.

— Nous partirons demain, n'est-ce pas? dit la jeune femme avec un accent de tristesse.

— Celte rencontre t'a fait de la peine? lui demanda Randeuil.

— Il est bien malheureux, et il me semble que j'en suis cause.

— En ce cas, je dois donc me reprocher aussi la conduite de sa fille, qui, tandis qu'il se ruine au jeu, court le monde avec un musicien.

Uippolyto répéta ce que lui avait appris le général 'i'horigiion au sujet d'Abeille; puis serrant doucement lo bras de sa femme sous le sien,

— Non, mon Ermance, lui dit-il, nous no sommes coupables ni l'un ni l'autre; lo seul Clro auquel cet lionnne puisse imputer son malheur, c'est lui-même, qui, h soixante ans, n'a pu se résigner à vieillir; lui qui, méconnaissant les devoirs de son âge et usurpant les prérogatives du nôtre, a prétendu inspirer l'amour, ot oublié qu'il était père. Il est puni cruellement sans doule, et non sans justice; plaiguons-lo donc, mais no nous accusens pas.

FIN DU VIDILLARD AMOCRBUX.

Page 1