‹ Le paravent (volume 4)Chapitre 1 sur 10 · Le paravent · texte numérisé non relu

Le paravent

A la vue d'un homme aux pieds de madame Dupastel , le vieux colonel fit entendre un rugissement étoufïe et se précipita en avant; mais ses forces ne le soutinrent que jusqu'au milieu du salon ; là , elles le trahirent ; un éblouissement le fit tourner sur lui-même ; ses genoux fléchirent , et il serait tombé sans la table qui se trouvait à celte place. En le voyant chanceler, Ermancc courut à lui et le soutint dans ses

bras, tandis que, poussé par un même instinct d'humanité, Randeuil apportait un fauteuil dans lequel le vieillard se laissa tomber, pâle et muet.

— Il se trouve mal, dit la jeune femme avec effroi , et regardant Ilippolyte : — Allez dans ma chambre; ne sonnez pas Sur la toilette... un flacon de vinaigre...

Randeuil s'empressa d'obéir ; mais , au moment où il soulevait la portière , le colonel se dressa subitement , comme si le geste de son rival imaginaire eût fait jouer en lui-même un ressort.

— Dans votre chambre ! s'écria le vieillard en fixant sur Ermancc un œil égaré; il entre dans votre chambre !

D'un signe madame Dupastel arrêta Hippol\ te , tandis que sa main , posée sur le bras de son adorateur désespéré, le contraignait doucement à se rasseoir; ayant à cœur de se rendre utile, mais ne sachant plus que faire pour cela, Randeuil ramassa le chapeau et la canne du colonel et les posa doucement sur la table. Cette attention, loin d'inspirer delà reconnaissance à M. Lareynie , fit luire dans ses yeux une étincelle de colère.

— C'est mon gant qu'il vous faudra relever, dit-il d'une voix rauque ; et joignant le geste à la parole, il jeta à la face du jeune homme un de ses gants qui, semblable au trait débile lancé par Priam, tomba sur le tapis avant d'arriver à sa destination.

Hippolyte se baissa de nouveau, ramassa le projectile inoffensif et le plaça dans le chapeau du vieillard, qu'exaspéra cette action accomplie de l'air le plus calme : une seconde lois il essaya de se lever ; mais , sans lui en laisser le temps , Ermance se pencha rapidement vers son confident.

— Vous le tuerez si vous continuez de la sorte, lui dit-elle à demi-voix ; jamais je ne l'ai vu dans un état pareil ; au nom du ciel , allezvous-en ; pour une première fois, il me semble qu'en voilà bien assez.

Randeuil hésita ; mais, réfléchissant qu'aller trop loin est le plus sûr moyen de compromettre un succès, il salua gracieusement sa protectrice et sortit du salon.

Après son départ, madame Dupastel demeura aussi embarrassée que si la scène qui venait

€ LE PARxVVENT.

d'avoir lieu n'eut pas été une comédie; elle ferma le piano., bouleversa quelques volumes sur la table comme pour les mettre en ordre, arrangea le feu qui brûlait fort bien, et lorsque ces petits expédients furent épuisés , s'assit sur la causeuse.

— Comment vous trouvez-vous maintenant, colonel? dit-elle alors d'une voix douce en hasardant un regard sur M. Lareynie , qui, pendant ce temps, avait gardé le silence le plus absolu et l'attitude la plus sombre.

Le vieillard leva les yeux, et la contempla un instant d'un air plus triste que courroucé.

— Lorsqu'on a donné un coup de poignard a un homme, dit-il d'une voix faible, lui demande-t-on ensuite : Comment allez-vous?

L'accent morne avec lequel ces paroles furent prononcées produisit plus d'effet (|ue n'en eussent obtenu les reproches et la colère. La souffrance empreinte sur les traits de M. Lareynie, qui en quelques minutes semblait avoir vieilli de plusieurs années, tant sa physionomie «e trouvait décomposée, le timbre de sa voix altérée et tremblante comme celle d'un malade,

firent naître soudainement dans le cœur de la jeune femme une compassion voisine du repentir, et dont elle n'avait pas prévu la réaction en acceptant une part dans le complot d'Hippolyte Randeuil.

— Pauvre homme! se dit-elle; il m'aime plus encore que je ne croyais. — Vous soulfrez donc beaucoup ? reprit-elle tout haut en donnant à sa voix une inflexion affectueuse.

M. Lareynie se leva par un mouvement empreint d'une solennité funéraire, etcommeaurait pu faire un condamné se mettant debout pour subir son arrêt.

— C'est là que je souffre, dit-il en appuyant sur son cœur la main qu'il avait dégantée; — Ermance ! vous que j'aimais ; vous qui possédiez toutes mes affections, toute mon estime, toute mon adoration! me tromper ainsi! me tru- Jiir!... ah! je le sens; c'est la mort que vous m'avez donnée. A mon âge un pareil coup ne blesse pas ; il tue.

C'étaiit la première fois que le colonel parlait de son âge ; en écoutant cette nouveauté qui lui lit entrevoir toute la profondeur de la plaie

ouverte clans l'àme de son futur mari, madame Dupastel ressentit une impression analogue à celle que cause l'aspect d'un malade dont les traits révèlent une soufTrance sans remède.

— Pour parler ainsi, se dit-elle, il faut qu'il se sente mourir en effet.

Parmi les hommes expirant de tendresse, s'il en est un qu'il faille croire sur parole, c'est sans doute celui qui trouve dans le déclin des ans un auxiliaire aux ravages de la passion , car l'amour malheureux coule sur les organisations jeunes comme l'huile sur un marbre poli, mais il rencontre dans une nature caduque mille crevasses par où pénètre au fond du cœur son poison corrosif. En admettant mentalement cette vérité, Ermance éprouva subitement une terreur mêlée de remords qui lui fit oublier la , promesse faite à Randeuil. Elle ne vit plus alors c[ue le vieillard qui se tenait devant elle la main posée sur le cœur comme s'il eut voulu en étancher la blessure; elle lui trouva le teint si blcrae, les orbites des yeux si caves, le front si plein de rides , l'attitude si débile , qu'elle craignit un instant de le voir tomber inanimé sur le lapis; pour prévenir une semblable ca-

tastrophe elle lui fit une place sur la causeuse , faveur qu'il n'avait jamais obtenue jusqu'alors , et l'engageant à s'asseoir par un sourire où perçaient à la fois l'inquiétude et la pitié :

— Allons , colonel , lui dit-elle , devenez raisonnable et causons tranquillement. Vous saurez d'abord que vos soupçons et votre jalousie n'ont pas le sens commun et que vous êtes toutà-fait dans votre tort, comme cela vous arrive toujours.

— Dans mon tort ! s'écria-t-il.

— Laissez-moi m'expliquer. Vous venez de prendre au sérieux, je pourrais dire au tragique, une comédie à laquelle je me repens d'avoir participé ; mais , en y acceptant un rôle , je ne prévoyais pas l'effet qu'elle devait produire sur vous. La scène que vous avez aperçue en entrant était convenue d'avance entre M. Randeuil et moi. Il aime votre fille comme vous savez, il désire l'épouser, et je ne vous cacherai pas qu'il m'a gagnée à ses intérêts. Votre refus réitéré laissait peu d'espoir à ce pauvre jeune homme ; pour vous faire revenir sur votre décision , nous n'avons rien trouvé de mieux que

d'inquiéter votre attachement pour moi. C'est une pauvre et sotte idée que nous avons eue là, j'en conviens; et pour ma part je vous demande pardon de la peine que vous avez pu éprouver.

11 ne faut pas jouer avec les sentiments sérieux, et en toutes choses le droit chemin est le meilleur : heureusement le mal n'est pas irréparable. Dans cette circonstance , tout le monde a eu tort, vous le premier, colonel ; entre nous, votre opposition au mariage de votre fdlc est un acte déraisonnable; l'opinion, toujours sévère à l'égard des belles-mères, finirait par me l'attribuer ; et je n'entends pas porter la peine de vos péchés. Si vous voulez (fuc je vous pardonne les soupçons absurdes que vous avez osé concevoir avant toute explication , vous allez me promettre d'accorder dès demain la main de votre fille à M. Randeuil , qui la mérite ; c'est un homme plein d'honneur et de délicatesse; les deux noces se feront ensemble; vous serez généreux sur l'article de la dot, car je ne veux pas que les intérêts de votre fille soient blessés par votre mariage ; de la soiUe tout ira pour le mieux, vos enfants vous béniront , et moi je vous trouverai bien aimable.

Allons, Adolphe, donnez-moi votre main et dites oui.

Le mot d'Adolphe était un talisman que madame Dupastel réservait pour les cas extrêmes, et auquel INI. Lareynie ne savait rien refuser; car 5 ainsi que tous les vieillards à passions jeunes , il conservait un attachement fanatique pour son nom de baptême. Cette fois l'expression cabalistique manqua son effet , tant la jalousie , cette noire magicienne , avait entouré d'un cercle brûlant le cœur et l'esprit du colonel.

— Oh ! madame, s'écria-t-il en souriant avec amertume; épargnez-vous une justification que je ne demande pas. Je n'ai jamais douté des ressources de votre imagination ; mais pensezvous que le roman le mieux improvisé puisse me faire douter de ce que j'ai vu? la jalousie n'est pas aveugle comme on prétend, madame ; elle voit fort clair au contraire, n'essayez donc pas de me tromper ; je ne suis plus un enfant pour croire aux fables qu'on me raconte.

— Je sais fort bien que vous n'êtes plus un enfaijt, répondit Ermance piquée de cctlc in-

crédulité; — mais on peut manquer de raison à tout âge , et c'est ce que vous faites : quand je veux bien vous donner une explication à laquelle rien ne m'oblige, il me semble que vous devriez être convaincu sur-le-champ.

— Oui , je suis convaincu , dit M. Lareynie d'un ton tragique , mais c'est de votre perfidie , de votre déloyauté, de votre trahison !

— Ah, colonel, trêve de galanterie, reprit la jeune femme que guérissait de sa compassion l'énergique gesticulation du vieillard dont la voix avait recouvré toute la vigueur de son timbre; — vos paroles sont sans doute fort aimables, mais elles gagneraientà un débit moins éclatant. Vos habitudes belliqueuses vous emportent ; rappelez- vous que vous êtes dans un salon et non sur un champ de bataille,

— Plût au ciel que je fusse sur un champ de bataille, répondit le vieux soldat en fronçant ses noirs sourcils.

— Avec moi pour adversaire, dit Ermance, en vérité vous n'auriez pas grand mérite à vaincre, car dès à présent je me sens hors de combat.

Elle se leva en affectant l'air froid d'une femme qui trouve iin/î visite trop longue. Sans essayer de résister à cette muette injonction , M. Lareynie prit son chapeau et sa canne.

— Adieu , madame, dit-il en accompagnant ces paroles d'un funèbre regard.

— Au revoir, colonel, répondit Ermance avec un imperceptible sourire ; vous reviendrez quand vous serez sage ; en attendant , ayez bien soin de vous. Vous avez dit vous-même qu'à votre âge les émotions pouvaient être fatalcs.

— A mon âge , madame , s'écria le vieillard furieux, on peut encore tuer un fat et se venger d'une coquette. — Et sans attendre la réponse il sortit du salon.

Le lendemain, Hippolytc Piandeuil fumait tranquillement un cigare, au coin de son feu, en rêvant beaucoup à Abeille et un peu à madame Dupastel, lorsque son domestique entra dans la chambre et annonça : — M. le général Thorignon .

Le jeune homme se leva par égard pour le titre dont se trouvait accompagné ce nom inconnu; il vit entrer presque au même instant

un beau vieillard, dont la stature vigoureuse était rehaussée par une tournure martiale ; sa redingote bleue boutonnée jusqu'au menton laissait apercevoir, à l'une des boutonnières, un ruban de plusieurs couleurs, et son front cou- Tert de cheveux blancs avait pour ornement une des plus belles balafres que puisse envier un militaire.

— Monsieur, dit le général Thorignon, après s'être assis sur le fauteuil qu'Hippolyte s'était empressé de lui offrir, je viens vous trouver de la part d'un de mes amis, le colonel Lareynie ; vous devinez sans doute l'objet de ma visite.

En entendant cet exorde, Randeuil jeta son cigare dans le feu.

— Général, répondit-il ensuite, ce que je crois deviner est si peu ordinaire , que je ne saurais y ajouter foi sans avoir au préalable pour motif de conviction l'autorité de votre parole.

— Je m'expliquerai donc catégoriquement, reprit le vieux guerrier : une altercation a eu lieu entre vous et le colonel; il désire que les choses suivent leur cours naturel, et vous prie

en conséquence de fixer le jour et l'heure d'une rencontre.

— Monsieur, vous êtes l'ami de M. Lareynie; eh bien, malgré cela , je ne choisirai pas d'autre arbitre que vous. Jugez entre nous deux, je vous prie; en conscience, pensezvous qu'il me soit possible d'accepter le cartel que vous m'apportez?

— Et pourquoi cela serait-il impossible? demanda tranquillement le plénipotentiaire.

— Général, pour mille raisons que vous apprécierez facilement: et d'abord l'âge de M. Lareynic.

— L'âge du colonel est le mien , et même je suis son aîné ; or, si vous m'aviez offensé, il faudrait bien, que j'aie des cheveux blancs ou non , vous résigner à vous battre avec moi. Cette raison me parait donc inadmissible; passons, je vous prie, h une autre.

— Ses infirmités, dit Ilippolyte.

— Un peu de rhumatisme dans le bras droit, qu'il met sur le compte d'une foulure ! Voilà tout; eh! qui n'a pas de rhumatisme? Ceci ne peut entrer en considération que pour le choix

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