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des armes, et puisque nous sommes sur ce chapitre, autant le couler à fond tout de suite. Lorsque vous aurez pris un témoin je m entendrai avec lui, et je vous préviens que je proposerai le pistolet. De toute autre manière le colonel aurait un désavantage dont, j'en suis certain, vous ne voudriez pas profiter; tandis que le pistolet égalise tout pourvu qu'on puisse lever la main à la hauteur de l'œil; ce malin, j'ai fait faire moi-même ce mouvement au colonel, afin de m'assurer de sa validité ; n'ayez donc aucun scrupule à cet égard ; je vous réponds que tout ira bien.
— Mais je respecte, je vénère M. Larevnie, dit Hippolyte en invoquant le souvenir d'A- Ijcille.
— Soit, monsieur, mais qu'est-ce que cela fait? Un duel est une preuve de respect; car on ne se bat pas avec ceux qu'on méprise.
— Général, reprit le jeune homme acculé dans son dernier retranchement, il est impossible que vous ne compreniez pas ma répugnance extrême pour un pareil combat. Le sujet de cette discussion est en lui-même une vc-
LE VIEILLAFxD AMOUREUX. l&
ritable folie; un arrangement est-il donc impraticable ?
— Monsieur, répondit le vétéran en se levant, s'il y avait quoique moyen de terminer cette affaire à l'amiable, soyez sur que je l'aurais déjà saisi avec empressement; mais ma mission est formelle, et m'interdit toute espèce d'accommodement. Accordez-moi donc une réponse positive , voulez-vous vous battre , oui ou non ?
— Non^ dit Hippolyte.
Le généi'al Thorignon se pinça les lèvres en inclinant la tète, mais sa physionomie reprit aussitôt son impassibilité habituelle.
— iXi le colonel Lareynie, ni moi, n'avions prévu un refus aussi absolu, reprit-il; j'ai donc besoin de nouvelles instructions; dès que je les aurai prises, je viendrai vous revoir.
L'idée de recevoir dans la journée une seconde visite de ce messager de guerre , sourit fort peu h Randeuil, qui, laute de mieux, tenta ^l'obtenir un délai.
— Je vous demande \ingt-quatre heures pour réQéchir, répondil-il; au bout de ce temps
c'est moi qui aurai l'honneur de me présenter chez vous; car je ne dois point vous laisser prendre la peine de revenir ici.
— Comme il vous plaira , monsieur , dit le général en mettant sa carte sur la cheminée ; voici mon adresse. Je vous attends demain à deux heures précises.
Dès que l'ami de INI. Lareynie fut sorti, Piandeuil s'habilla rapidement, envoya chercher un cabriolet , et se fît conduire chez madame Dupastel.
— Encore vous! dit la jeune veuve en le voyant; prétendez -vous prendre mon salon d'assaut tous les jours?
— Madame, répondit llippolyte, les circonstances sont graves ; si vous n'y mettez ordre, je me vois condamné à tuer M. Lareynie ou à me laisser tuer par lui : alternative fort dure. Je n'ai obtenu pour tout délai que vingt-quatre heures.
— C'est donc cette catastrophe qu'il prophétisait hier en sortant d'ici ; et vous n'avez pas la moindre envie de vous battre?
— ' Mettez-vous à ma place. Il me paraîtrait
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fort désagréable d'être tué , surtout par un homme de cet âge ; et, si c'est moi qui le tue, comment me présenter ensuite devant Abeille?
— Ce serait le Ciden face de Gliimène^ observa madame Dupastel avec un sourire qui annonçait qu'elle ne prenait pas fort au sérieux cet incident.
— Je vous en supplie, ma belle protectrice, venez à mon aide, sinon je ne réussirai jamais à me tirer de ce mauvais pas. Figurez-vous que ce terrible colonel vient de me dépécher tout à l'heure un de ses camarades de la grande armée, aussi féroce que lui, et que tous deux semblent très-altérés de mon sans.
— Fort bien^ dit Ermance ; — avez- vous autre chose à me dire?
— Il me semble que c'est déjà bien tragique comme cela.
— En ce cas, faites moi le plaisir de vous en aller tout de suite. Trois visites en trois jours! cela n'est plus tolérable. Je suis sure que mes domestiques ont déjà fait leurs commentaires. Rentrez chez vous, restez -y bien tranquillement, et ne revenez pas ici avant d'avoir reçu un mot de ma part.
— Vous ne me laisserez pas tuer , n'est-ce pas ? demanda Randeuil en affectant une frayeur puérile.
— Non , car ce serait dommage , répondit Ermance, qui ne put s'empêcher de contempler un instant avec une secrète complaisance les traits mâles et la physionomie expressive de son protégé.
Après avoir congédié Hippolyte , la jeune femme;, sans perdre de temps, écrivit un billet fort laconique qu'un domestique porta aussitôt chez M. Lareynie. Une heure après, le vieillard, cité à comparoir devant un tribunal dont aucun amoureux n'eût décliné la juridiction, entra dans le salon de madame Dupastel. avec la physionomie concentrée de l'homme qui, prévoyant un combat décisif, se prépare à vaincre ou à mourir.
Depuis la veille, madame Dupastel éprouvait une crainte vague d'avoir porlé à son jaloux adorateur un coup que l'âge pouvait rendre mortel; elle le regarda donc très-attentivement lorsqu'il ouvrit la porte du salon, et, contre son attente, le trouva fort peu brisé par le chagrin. La perspective d'un duel avait ranimé le vieux militaire, qui s'avança d'un air ferme et dispos, la tcte haute , les épaules effacées et le jarret
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tendu. A cet aspect, la jeune femme sentit sa conscience tranquillisée, et, voyant que la charité devenait superflue , elle rentra sans scrupule dans le despotisme dont elle avait l'habitude.
— Je vous dcmnnde pardon de vous avoir dérangé , dit-elle d'un ton glacial au vieillard dès qu'il se fut assis; je n'abuserai pas longtemps de votre complaisance , car je n'ai que deux mots à vous dire. Je viens d'apprendre que vous avez envoyé un cartel à M. Randeuil.
— Il a eu la lâcheté de vous en prévenir ! s'écria le colonel.
— Dites la prudence: il faut bien que les jeunes gens soient raisonnables, puisque leurs aînés sont extravagants. Vous êtes maître de vos actions ainsi que M. Randeuil; battez-vous si bon vous semble ; je ne suis ni une Clorinde ni une Bradamante, et je n'irai certes pas sur le terrain me jeter entre vos deux épées ; mais comme j'ai le droit d'intervenir dans une affaire qui a pris' naissance chez moi, je vous donne ma parole, vous m'entendez, colonel, je vous donne ma parole que si ce duel a lieu , notre mariage
est rompu, et que vous ne rentrerez ici c:c votre vie.
M. Lareynie resta immobile comme s'il eût été déjà sous le feu de son adversaire ; mais lîeaucoup plus ému au fond du cœur , car les yeux courroucés de la femme qu'on aime paraissent parfois plus redoutables que la bouche d'un pistolet.
— Vous m'avez entendue, reprit Ermance après une pause dont le vieillard ne chercha pas à profiter pour répondre : — vofls allez écrire ^ous ma dictée une lettre convenable qui mette fin à cette ridicule discussion.
— Une lettre!... à qui donc? demanda le colonel.
— A M. Randeuil.
— .Jamais !
INIadame Dupastel se leva.
— ■ Si vous n'êtes pas assis h mon bureau, avant que je sois sortie du salon, lui dit-elle, je vous jure que c'est vous qui ne me reverrez yVzmais.
Elle marcha vers la chambre à coucher avec
une sorte c!e lenteur tragique et sans tourner la Icte. Au moment où elle passait sous la portière, le vieillard se précipita vers elle et lui saisit le bras convulsivement.
— Ermance, lui dit-il d'une voix altérée, un pas de plus, et je me tue à vos pieds.
Madame Dupastel se dégagea par un petit geste impérieux, et montra du doigt, sans dire im seul mot , le pupitre qui se trouvait à côté de la cheminée.
L'expressît)n qui se peignit en ce moment sur les traits du colonel ne peut être comparée qu'à la physionomie d'un homme qu'on étrangle. Il secoua la tête à plusieurs reprises en soupirant profondément , puis il s'assit à la place désignée. La jeune femme plaça devant lui une feuille de papier à lettre, et trempa dans l'écritoirc une plume qu'elle lui mit dans la main.
— (( Monsieur, dit-elle alors en commençant à dicter.
— Au moins m'expliquerez-vous la scène d'hier? s'écria M. Lareynie, qui accompagna ces paroles d'un regard de martyr. — Je l'ai vu là ! ... à vos pieds.
— C'est vrai, il était là, h mes pieds, Avcz- Yous écrit? « Monsieur...
— Un mot, Ermnncc ; un seul mot, je vous en supplie.
— A quoi ijon? quand je vous dis la vérité; vous ne me croyez pas.
— Vous m'avez donc dit la vérité ? Vous me le jurez j n'est-ce pas? Je dois croire à votre justification.
— Il fallait y croire hier, dit madame Dupastel d'un air hautain, il ne me convient plus aujourd'hui de me justifier; je ne veux pas m'exposer à voir une seconde fois révoquer en doule mes paroles. Interprétez comme bon vous semble ce qui s'est passé : peu m'importe.
— Je vous crois, j'ai besoin de vous croire, reprit M. Larcynic déconcerté par ce fier langage : oui , je comprends votre susceplibilité ; mais, dites-moi, .. si je consens à cette bassesse que vous exigez, vous me promettrez on retour <|ue jamais ce fat ne sera reçu chez vous? jamais ! oh ! vous me le promettez...
— Vous accorder cela serait reconnaître que j'ai des torts ; je ne puis donc le faire ;
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d'ailleurs, je n'aime pas que l'on m'impose des conditions. Vous m'avez dit cent fois que si je vous épousais^ je conserverais pour mes relations une indépendance absolue ; pcrmeltezmoi d'user de ce droit maintenant que je suis libre encore. Il me convient de recevoir M. Randeuil, et je vous préviens que ma porte ne lui sera pas fermée.
— Mais il est amoureux devons! s'écria le vieillard éperdu.
— Eh bien :
Puis-jc empêcher les gens de me trouver aimable ? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
En disant ces vers avec un accent que n'eût pas désavoué mademoiselle Mars , la nouvelle Célimène jouait avec la cordelière de soie rose et brune qui nouait son peignoir ; par une menace gracieuse, elle en fit tournoyer les glands devant la figure du colonel.
— Allons ! jaloux, dit-elle, écrivez au lieu de discuter. Vous savez bien que vous finissez tou-
jours par faire ce que je veux; alors pourquoi ne pas commencer par là ?
— Quoi , vous croyez que je consentirai à me retrouver chez vous en face de cet homme! Mais 5 au nom du ciel , quand il sera là , que voulez-vous que je fasse, si je ne le tue pas ?
— Vous ferez , colonel , ce que font dans le monde tous les hommes d'esprit qui ont des rivaux; vous tâcherez d'être le plus aimable^ le plus intéressant, le plus séduisant. C'est ainsi qu'on dispute le cœur d'une femme, et non en mettant l'épée à la main ; ce dernier procédé pouvait être à la mode sous l'empire, mais aujourd'hui 5 sachez-le bien , nous sommes trèspacifiques. Vous êtes donc prévenu que je ne m'engage à rien ; que, provisoirement du moins, ma porte restera ouverte à M . Randeuil ; qu'en un mot je prétends être obéie sans conditions. I\Iaintenanl , voulez-vous écrire ce que je vais vous dicter?
— Non, madame, cria M. Lareynie en jetant la plume sur le pupitre.
Sans prononcer une parole , Ermance reprit le chemin de la chambre à coucher; avant
ÔO LE PARAVENT.
qu'elle fîit au bout du salon, le vieillard amoureux se seulit vaincu pour la seconde fois.
— Parlez , madauic , dit-il avec un accent mêlé d'emportement et d'amerlume, que fautil écrire ? je voudrais tracer ce billet avec les dernières gouttes de mon sang; peut-être , on me voyant mort à vos pieds , vous repentiriezvous de la manière affreuse dont vous me traitez.
Cette fois madame Dupastel sut dompter un accès de compassion, qui eut pu compromettre encore son triomphe ; d'une voix haute et accentuée, elle dicta le billet suivant :
— (( Monsieur, je vous prie de regarder comme non avenue la provocation que vous avez reçue aujourd'hui de ma part et de croire à ma volonté invariable de rester en paix avec vous. »
— Signez maintenant , dit la jeune femme au colonel , qui , en obéissant d'une main plus tremblante de colère que de vieillesse, troua le papier avec le bec de la plume.
Ermance prit la lettre, la plia sous enveloppe, y mit l'adresse, et la fît porter à sa destinatio!! sans que son triste adorateur , anéanti
par ce dénoûment imprévu, Ht aucun nouvel effort pour rcmpcclicr.
Parmi tous leurs talents, les femmes possèdent incontestablement celui de profiter de leurs succès. Vaincu dans la grave question du duel , ÎNI. Larevnie ne se releva pas de cette défaite et resta dans la position d'un combattant désarmé qui s'est rendu à discrétion 5 la conjuration ourdie contre lui prit dès lors une physionomie nouvelle et une marche plus assurée. Chaque jour, Randeuil se montrait chez madame Dupastel , et le colonel était sur de le voir arriver sur ses pas, lorsqu'il ne le trouvait pas déjà établi dans le salon. Obéissant , la rage dans le cœur, au traité de paix qu'il avait signé , et dont la moindre infraction lui eût attiré un arrêt de bannissement , le vieillard n'avait pour exhaler son chagrin que l'impuissanle ressource des allusions satiriques , des demi-mots vindicatifs et d'une pantomime tour à tour inquiète, courloucée, soupçonneuse, sardonique, désespérée. On était dans la saison des bals ; indépendamment des visites du matin , Ilippolyte trouva moyen de se faire admettre dans les maisons où sa protectrice passait ordinairement les soirées.
Le colonel, trois ou quatre fois par semaine, fut condamné à voir celle qu'il aimait docile aux Yoluptueuses lois de la walse dans les bras de son rival imaginaire , tandis que lui , danseur réformé par l'âge , se tenait immobile dans un angle du salon , dardant sur le couple rieur le regard fixe et dévorant par lequel un vautour poursuit les oiseaux qu'il ne peut atteindre. L'aspect de cette physionomie tragique redoublait la bonne humeur d'Ermance qui de jour en jour prenait un goîit plus vif à la conjuration; jamais le monde ne lui avait paru plus animé , le bal plus attrayant , le carnaval plus rapide. Randeuil, d'abord, était un walseur accompli ; puis ce mérite à part, il déployait pour sa belle alliée une amabilité siexpansive, si intelligente, si naturellement tendre et spirituelle, que parfois elle ne pouvait s'empêcher de dire tout bas : N'est-ce qu'un jeu ?
A force d'admirer la perfection avec laquelle le jeune homme jouait son rôle , madame Dupastel finit par se trouver moins à l'aise dans le sien ; par une progression insensible, elle éprouva une sorte de dépit en songeant au dénouement probable de cette comédie. L'inex-
plicable antipathie que lui avait inspirée dès le prologue mademoiselle Abeille se développa sourdement sans raison apparente. Bientôt elle évita de prononcer le nom de la jeune fille devant Ilippolyte , qui , par une discrétion rare chez les amants, imita de son côté ce silence. Mais, tout en paraissant perdre de vue mutuellement le but de leur complot, les deux alliés ne né^lisrèrent aucune occasion de le faire réussir. Chaque jour leur accord , de plus en plus intime j mettait à une épreuve nouvelle la passion de l'amoureux vieillard. L'empressement de Randeuil , d'étudié qu'il était d'abord , lui était devenu si naturel , l'accueil dont il était l'objet oflrait des nuances si expressives, qu'en voyant cette douce intelligence de deux êtres nés en apparence l'un pour l'autre , d'autres qu'un jaloux eussent pu croire qu'ils assistaient au spectacle d'un amour véritable.
Un soir les trois acteurs de ce petit drame se trouvaient réunis chez la tante d'Ermance à laquelle Ilippolyte s'était fait présenter. M. Lareynie ne put se soustraire à une partie de piquet que lui proposa la vieille dame. Ermance se mit au piano en riant de la physionomie dolente de II. 3
son vieux sigisbé, cl Randeuil, après avoir feint un instant de regarder le jeu, s'assit à côté d'elle, lis causèrent quelque temps ainsi à demi-voix sans songer à la musique, tandis que le colonel écartait ses as et ses quatorze pour abréger la partie et se tourmentait sur son fauteuil afin ii'apercevoir dans la gjace de la cheminée le couple auquel il tournait le dos.
— Savez-vous que le temps que je vous avais accordé est expiré depuis plus d'une semaine ? dit madame Dupastel en promenant au hasard ses doigts sur les touches.
— Cela est impossible , répondit Hippolyte qui regardait avec beaucoup d'intérêt les évolutions de cette main blanche et veloutée.
— Il y a aujourd'hui vingt-quatre jours, je les ai comptés.
— Ils vous ont donc paru bien longs ? demanda doucement le jeune homme.
— Compte-t-on les jours qui semblent longs ? répondit-elle ; puis , comme pour étouffer ces paroles, elle attaqua les touches du clavier avec une énergie cjui s'éteignit presque aussitôt.
— Né dirait-on pas qu'il conspire avec nous?
LE VIEILLARD A310UREUX. 35
reprit-elle; - — il soiiffrej il boude, il est furieux; parfois je vois qu'il meurt d'envie de vous tuer, et peut-être moi après vous, et cependant il ne cède pas ; il serait temps pourtant qu'il prît son parti. S'il avait pour moi l'attachement que je croyais , cela serait déjà fait ; mais ces anciens militaires sont d'un entêtement... Vous verrez qu'il aimera mieux se laisser torturer ainsi en détail que de se soumettre. Il servait dans la garde impériale ; et vous le savez : la garde meurt et ne se rend pas !
— Est-ce que vous ne faites pas un peu de musique, demanda la vieille tante ; cela plairait peut-être au colonel plus que le piquet ; jamais je ne l'ai vu malheureux comme ce soir, et j'aurais un remords de lui gagner plus long- temps son argent.
Ermancc ouvrit sur le pupitre la partition de Guillaume Tell et commença le duo du second acte ; Randeuil chanta la partie d'Arnold et tous deux exécutèrent ce morceau avec un sentiment et une verve qui excitèrent les applaudissements de la vieille dame ; mais le colonel , quoique dilettante, n'y mêla pas les siens ; pendant toute la fin du duo il s'était promené à grands pas saiis
Sff LE PARAVENT.
s'inquiéter Je troubler les exécutants. Après la dernière mesure, il s'arrêta devant le piano ; et s'adressant à Ermance avec l'accent de l'homme qui vient de prendre une résolution extrême :
— Puisque vous aimez tant la musique , lui dit-il, je vous demanderai la permission de vous présenter une jeune musicienne.
— Qui donc? dit madame Dupastel.
— Ma fille qui sort demain de pension, répondit le vieillard en continuant aussitôt sa promenade.
— Eh bien! la garde se rend, dit tout bas liippolyte d'un air de triomphe.
Ermance leva les yeux sur le jeune homme qui s'était penché pour lui parler ; après l'avoir regardé un instant en s'efforçant de sourire, elle quitta brusquement le piano, s'assit près de sa tante, et pendant le reste de la soirée ne répondit que par monosyllabes aux paroles qui lui furent adressées.
Les prévisions de Randeuil s'étaient ponctuellement accomplies. Forcé de renoncer aux expédients belliqueux, M. Lareynie avait fini par reconnaître l'absolue nécessité d'une di-
version pour reconquérir le terrain qu'il semblait perdre de jour en jour. A ses yeux , la conduite d'IIippolyte n'était que le résultat d'une combinaison vindicative; mais le changement survenu dans les manières de madame Dupastel paraissait annoncer qu'elle attachait un sens sérieux aux nouveaux hommages dont elle était l'objet. Quelle que soit la bonne opinion qu'il conserve de lui-même, un vieillard se rend toujours justice à certaines heures, en s'habillant surtout. Le colonel fut donc forcé de reconnaître qu'une lutteavecun jeune homme de vingtcinq ans devait, selon toutes les probabilités, se terminer à l'avantage de ce dernier. La crainte de trouver dans Hippolyte un rival heureux triompha subitement de la répugnance du vieillard à l'accepter pour gendre, et, en conséquence de ce changement, Abeille^ sortie enfin de sa pension , fut amenée par son père sur le champ de bataille.
— Ce sera la division Desaix à Marengo, se dit le vieux militaire; si l'attaque ne réussit pas je n'aurai plus qu'à brûler la cervelle à ce fat, et à me tuer ensuite.
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Quelques jours après , Ptandeuil , en entrant dans le salon de madame Dupastel, y trouva M. Larcynie et sa fille. L'entrevue des deux amants fut contrainte et embarrassée, quoique le père barbare jusqu'alors afîeclàtde ne pas s'occuper d'eux , afin de leur ménager une liberté qu'il croyait utile h ses projets personnels. Des j'egards à la dérobée , quelques allusions mystérieuses furent tout ce que le jeune homme crut
pouvoir hasarder ; de son coté, Abeille se tenait sur son fauteuil le corps raîde et les veux baissés, jolie comme un ange et gauche comme une novice. Son émotion , à la vue de son amant, fut plus boudeuse cpic tendre. Une femme pardonne quelquefois un enlèvement complet, mais un demi-enlévement , jamais. Mademoiselle Lareynie, parvenue à sa vingt-deuxième année, avait lu quelques romans en caclieltc de madame Dinois, qui, ainsi qu'on a pu le voir, ne se distinguait point par une vigilance exemplaire ; dans aucune de ces lectures, la pensionnaire déjà majeure n'avait vu qu'un héros abandonnât son héroïne au milieu de l'aventure la plus intéressante qui puisse arriver à deux amants persécutés. Loin d'éprouver de la reconnaissance envers Hippolyte, elle lui sut donc assez mauvais gré d'un acte de raison qu'elle n'avait pas conseillé. En v réfléchissant, elle trouva qu'une prudence si soiidaine ne pouvait s'expliquer que par un refroidissement de pas-, sion ; alors elle ne put se défendre d'un secret dépit en se croyant tièdement et prosaïquement aimée : elle qui avait espéré de rencontrer dans son amant un digne descendant de Werther ou
LE VIEILLARD AMOUREUX. Ai
de Maleck-Adel. Enfin, et par un progrès rapide, la jeune fille sentit croître dans son cœur un germe rancuneux que développa la surveillance sévère dont elle devint l'objet après son retour au pensionnat. Jadis elle accusait son père de ce qu'elle nommait sa captivité , ce fut à Randeuil qu'elle s'en prit à dater de ce jour.
— S'il avait voulu, je serais libre maintenant, se disait-elle souvent; et à cette idée, il lui semblait qu'elle ne l'aimait plus.
Hippoly te interpréta les impressions d'Abeille d'après celles qu'il éprouvait lui-même, et attribua d'abord h la présence du colonel et de mndame Dupnslel la froideur avec laquelle il se vit accueilli; puis cette froideur lui parut exagérée et finit par lui déplaire. Tout mécontentement dispose h la critique; involontairement le jeune homme étudia d'un œil plus exigeant qu'enthousiaste la toilette de la jeune fille qu'il avait toujours vue sous l'uniforme de la pension. Cet examen fut peu favorable à mademoiselle Lareynie, qui, pour faire acte d'ém:incipation et protester contre la simplicité à laquelle il lui avait fallu se résigner jusqu'alors ,
■était tombée dans les exagérations d'un costume beaucoup plus recherché qu'élégant.
— Où diantre a-t-elle déniché ce chapeau jaune et cet oiseau de paradis? se dit Randeull en examinant en détail les atours de la jeune lîlle ; -^ un oiseau de paradis sur un chapeau jaune! comprend-on un caprice pareil? Et ce chàle rouge sur cette robe à ramages ! A-t-on jamais vu se harnacher de la sorte ? que je meure, si je ne jette pas au feu tout ce fagotage , le lendemain des noces. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle se croit bien mise ; et c'est sans doute là ce qui lui donne cet air pincé et solennel que je ne connaissais pas encore.
Machinalement Hippolyte regarda madame Dupastel qui, selon son habitude lorsqu'elle était chez elle, portait un vêtement fort simple, mais du meilleur goût.
— C'est là une femme qui sait s'habiller, reprit-il en lui-même 5 comme tout s'harmonise dans sa loilelte ! Son peignoir , d'une couleur foncée, fait ressortir encore la blancheur de sa peau. La coquette , elle sait cela , et c'est sans doute pour rendre le conliaste plus frappant
LE VIEILLARD AMOURELX. /iS
qu'elle n'a pas mis de col ce matin ; quel charmant effet font dans ses beaux cheveux blonds ces coques de velours noir; et quelles jolies pantoufles! Bon ! elle voit que je les regarde et la voilà qui les cache sous sa robe. Elle devine tout ; j'aime cela. Ma foi. Abeille ne ferait pas mal de l'imiter au lieu d'étaler complaisamment ces vilains brodequins verts dont elle paraît si enchantée... Ermance a le pied beaucoup plus petit et surtout plus mince; sa main aussi est d'une forme délicate et mignonne qui fait paraître toutes les autres mains vulgaires. Certainement Abeille est fort belle, plus belle que madame Dupastel; elle a les traits plus réguliers, les yeux plus grands, l'ensemble plus académique ; mais cependant... je ne sais... en les voyant ainsi l'une à coté de l'autre , il est impossible de ne pas trouver la figure d'Abeille un peu monotone dans sa perfection: elle est toujours belle sans doute ; mais elle l'est toujours de la même manière , et à la longue
Ermance a tant de mobilité dans 1-a physionomie! elle n'a pas deux jours de suite la même expression. Aujourd'hui, par exemple, quel air rêveur, mélancolique, on pourrait dire triste!
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Elle qui est si gaie habituellement! Il y a déjà quelques jours qu'elleestainsi. Qu'a-t-elledonc? Serait-elle souirrantc ? ou bien est-ce la perspective de son mariage qui lui inspire des idées noires? Ce vieux Cassandre est bien fait pour donner le cauchemar. Pauvre ange!
En ce moment ses yeux rencontrèrent ceux d'Ermance; ils échangèrent un long regard, puis la jcime femme baissa la tète et retomba dans sa rêverie, tandis que Randeuil, poursuivant ses comparaisons, découvrait à chaque instant quelque nouveau sujet de critique dans les manières ou la conversation de son ancienne idole.
Pendant quelque temps, Ilippolytc, chaque fois qu'il se présenta chez madame Dupastel, y trouva le colonel invariablement accompagné de sa fille. Ces rencontres, trop fréquentes pour être toujours l'effet du hasard , ne produisirent pas le résultat qu'en attendait M. Lareynie. Le grief secret qu'Abeille nourrissait contre son amant donnait à sa belle figure une expression haaîaine , et h ses manières une sorte de maussaderie piémédilée. Le jeune homme, à son tour, paraissait peu disposé à
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désarmer par son amabilité la froideur dont il se voyait l'objet; loin de chercher à se rapprocher d'Abeille , comme il en eût facilement trouvé l'occasion , il demeurait sur la réserve, observant, comparant, analysant, et plongé da*is une hésitation de plus en plus perplexe. Ermance enfin ne riait plus, souriait peu et ne réussissait pas toujours k dissimuler sa distraction ou sa mélancolie. D'une politesse glaciale avec mademoiselle Lareynie, elle évitait d'adresser la parole à Randeuil, et par un redoublement de tyrannie, faisait porter au vieux colonel la peine de l'ennui secret dont elle était atteinte. Peu à peu le malaise qu'elle paraissait éprouver prit un caractère plus sérieux. Enfin, imagination ou réalité , elle découvrit que les visites la fatiguaient, et un matin sa porte se trouva fermée pour tout le monde , sans excepter son vieil adorateur ou son jeune protégé. Depuis quatre jours qu'il n'avait été reçu chez madame Dupastcl , Randeuil était tombé dans une, sorte d'apathie, fruit ordinaire du désœuvrement. Une lettre qu'il avait écrite à la jeune femme et dans laquelle perçait à chaque ligne un intérêt de plus en plus vif, ne lui avait
attiré qu'une réponse fort courte, et réservée jusqu'à l'affectation. Pour occuper les soirée dont il ne savait plus que faire, il parcourut les théâtres, et un soir rencontra dans le fover de l'Opéra le général Thorignon auquel il avait rendu visite quelque temps auparavant. Après quelques phrases banales sur la danse de mademoiselle Taglioni , le vieux militaire prit le bras d'Hippolyte avec une familiarité qu'autorisait la différence de leur Age.
— Je vous dois une réparation, lui dit-il, car je sais tout maintenant; et votre répugnance pour vous battre avec le colonel n'a plus rien qui me surprenne. Je comprends qu'on y re* garde à deux fois avant de se couper la gorge avec son beau-père.
— M. Lareynie n'est pas mon beau-père, observa RandeuiL
— Pas encore, je le sais; mais n'avez-vous plus envie qu'il le devienne? répondit le général en souriant.
— Cela me paraît impossible , dit le jeune honniic d'un ion froid.
— Rien n'est impossible, reprit le vieux rai-
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litaire avec cordialité; écoutez-moi : je suis le plus détestable diplomate du monde , ainsi donc, arrivons au fait sans préambule. J'ai pris des informations sv.r votre compte, et j'ai appris qu'avec vos principes pacifiques vous aviez , l'an dernier , donné une leçon à l'un des lions de l'avant-scène. Je vois que vous êtes ce qu'on peut appeler un gentil garçon , et la fille d'un vieux grognard comme Lareynie ne peut qu'être heureuse avec vous. Le colonel n'est pas si méchant qu'il en a l'air, et j'ai toujours su lui faire entendre raison. Voyons, avez-vous confiance en moi? voulez-vous me remettre vos intérêts? L'autre jour je vous ai porté un message de guerre ; eh bien , me voici prêt à en remplir un d'une nature toute différente , si vous voulez m'en charger.
— Je vous remercie, général, de votre bienveillance; mais puisque M. Lareynie vous a mis au fait, il a du vous dire qu'il m'âvait déjà refusé la main de sa fille.
— Bah ! Larevnic a toute sa vie ressemblé aux jolies femmes, qui commencent toujours l'>ar dire non; mais moi je me charge de lui faire dire oui. Sarpcjeu! c'est que voilà qua-
rante ans que nous nous connaissons , lui cL moi; nous avons mangé ensemble, h la 13érésina, du cheval tout cru et salé avec de la poudre; quand on a partagé wi pareil repas, on n'est plus qu'amis, on est frères. Si je lui dis : marie ta fille à Randeuil, il faudra bien qu'il en passe par là.
— Je serais désolé que M. Lareynie se fit violence en m'acceplant pour gendre, répondit Hippolyte dont l'ardeur matrimoniale paraissait se refroidir à mesure que s'aplanissaient les obstacles.
— Eh qui vous parle de violence? répliqua le général Thorignon; les circonstances n'ontelles pas pu changer et les sentiments aussi? qui vous dit que le colonel n'est pas disposé à renouer aujourd'hui les négociations? Vous devez comprendre que sa dignité paternelle ne lui permet point de faire le premier pas ; mais, pour que je prenne tout sur moi, pour que je m'engage à faire agréer cette fois votre demande, il faut sans doute que j'aie de bonnes raisons et que je sois sûr de réussir.
— Ainsi, général, M. Lareynie vous a chargé de connaître mes sentiments actuels à l'égard
de ce mariage? demanda Randeuil sans sortir de la réserve la plus diplomatique.
— Je n'ai pas dit cela , répondit le vieillard en riant; diantre! n'équivoquons pas. Mon intervention est purement officieuse, entendezvous; maintenant vous convient -il de l'accepter?
— Accordez-moi, je vous prie, un jour de réflexion, dit le jeune homme d'un air pensif.
— Encore ! s'écria le général ; vous pouvez vous flatter d'être l'homme des délais ; dans ma jeunesse, brrrrout! duel, amour, tout se décidait à la minute. Après tout, votre système est peut-être le plus raisonnable. Va pour les vingt-quatre heures.
La sonnette qui annonça dans le foyer le lever du rideau pour le second acte de la Sylphide mit fin à cette conversation, et les deux interlocuteurs se séparèrent après s'être donné rendez-vous chez le général Thorignon, à l'expiration du délai.
lî.
Le lendemain , une heure sonnait à peine lorsque Randeuil se présenta cliez madame Dupastel; le domestique refusait de le laisser entrer ; mais la femme de chambre, à qui l'élégant jeune homme plaisait beaucoup plus que le vieux Céladon , et qui avait interprété avec la perspicacité particulière à son état l'indisposition de sa maîtresse, prit sur clic de lever la consigne. A la vue de son protégé , Ermance
rougit légèrement et fit un mouvement pour se lever, mais elle se rassit aussitôt d'un air d'abattement.
— J'avais donné l'ordre de ne laisser entrer personne, dit-elle ; la vue d'une pauvre femme souffi'ante est si ennuyeuse pour les autres que je me condamne à une solitude absolue. Vous ne trouverez donc pas ici celle que vous y veniez sans doute chercher.
— Qui donc? demanda Randeuil en suivant du regard les lignes élégantes du corps de la jeune femme h demi couchée sur la causeuse.
— Existe-t-il deux personnes que vous désiriez rencontrer ? je vous parle de mademoiselle Larevnie ; elle est venue tout à l'heure , et je regrette maintenant de n'avoir pu la recevoir ; mais je ne prévoyais pas votre visite.
— Si j'avais envie de voir mademoiselle Lareynie, répondit llippolyte d'un air froid, j'iiais chez son père au lieu de venir ici.
— Ah ! le colonel vous reçoit donc chez lui. . . et vous y allez, dit la jeune veuve en se mettant sur son séant.
— Du moins, je crois que je pourrais y aller.
— Je comprends ; vous n'avez pas voulu profiter de ce droit avant de m'avoir fait part de votre succès. C'est bien... je vois qu'en vous rendant un faible service je n'ai pas obligé un ingrat. . . Je n'ai pas vu M. Lareynie depuis quelques jours... je suis si souffrante que je ne peux recevoir personne... je ne sais rien de ce qui se passe... Ainsi tout est terminé? et... quand vous mariez-vous?
— N'était-il pas convenu que les deux mariages se feraient ensemble? demanda Ptandeuil dont le regard pénétrant ne quittait pas un seul instant sa belle et languissante protectrice.
— Il ne s'en fera qu'un seul , répondit-elle d'un ton bref.
— Le mien, ou le vôtre?
— Le vôtre, le vôtre ; oh! ne craignez rien !
— Mais vous, dit Hippolyte en hésitant; pardonnez-moi cette indiscrétion... M. Lareynie ne doit-il pas vous épouser..., bientôt?
— Jamais! dit Ermance.
hh LE PARAVENT.
— Jamais! oh! je vous en supplie, répétez ce mot-là.
— Qu'avcz-voiîs donc? rcprit-cllc en îc regardant fixement.
— J'ai que vous dirai-je? Je suis
heureux, tout me semble enchanté, et je respire avec ravissement. Ainsi vous ne l'épouserez pas? Vous avez dit jamais; c'est là un mot sacré ! la jeunesse, la beauté, l'esprit, la grâce, tous les dons divins que convoitait ce vieillard échapperont donc à sa main profanatrice. Vous avez compris, n'est-ce pas, qu'un pareil mariage serait un sacrilège ? que deviendraient vos fraîches années enchaînées sans retour à cette décrépitude ? On jette des roses sur une tombe , mais non dedans. Quelle pitié! Bientôt il va mourir, et vous, à peine avez-vous vécu. Comment pourraient s'unir deux existences l'une en ileur , l'autre en poussière ? la première condition du bonheur, n'est-ce pas l'harmonie ? Vous avez souffert, et vos peines vous ont prévenue contre la jeunesse ; mais la sentence par laquelle vous la condamnez ne touche-t-elle pas à l'injustice en refusant d'admettre des excep-
LE VIEILLARD AMOUREUX. op-
tions? Quoi! parce qu'une première épreuve a été pour vous pleine d'amertume , vous voilà' désenchantée à tout jamais ! parce qu'un homme' a pu méconnaître le trésor qu'ii possédait, vous méconnaissez à votre tour les sentiments dévoués, apanage des jeunes cœurs! Vous traitez la tendresse de mensonge, l'enthousiasme de; duperie, l'amour d'illusion, et quand vous avez, ainsi effeuillé et foule aux pieds toutes les fleurs de la vie, vous vantez votre expérience et votre sagesse... Ermance , l'amour existe ; il faut y croire, surtout quand on l'inspire... Mais je déraisonne en voulant vous prouver ce dont vous ne doutez plus, car vous ne l'épousez pas! vous voilà libre , je le suis aussi, moi ! la liberté, la jeunesse , l'amour 1 quelles célestes choses ; n'est-ce pas, Ermance?
Au commencement de cette tirade, madame Dupastel s'était appuvée contre le dossier de la causeuse ; elle resta ainsi tant qu'Hippolyte parla , les mains croisées sur les genoux , les paupières fermées à demi, entièrement immobile, à l'exception de son corsage que soulevait une respiration rapide , et recueillant ses es» prits pour mieux savourer] son émolio:i pro-
fonde et délicieuse. Au mot d'Ermance que le jeune homme prononça d'une voix pleine d'a-v doration, elle ouvrit des yeux doux comme du velours , et souriant avec le charme ineffable que donne le bonheur :
— Vous ne m'avez pas repondu, dit-elle, lorsque je vous ai dit : quand vous mariezvous?
— C'est parce que vous devez savoir cela mieux que moi, répondit Randeuil, à qui le regard d'Ermance avait tout dit.
— Gomment le saurais-je ?
— Gela ne dépend-il pas de vous?
— Je croyais que cela dépendait de mademoiselle Abeille , dit la jeune veuve avec une douce moquerie ; il me semble que vous oubliez un peu l'héroïne de votre roman.
— Mon roman est fini et ma vie commence, répondit Randeuil en s'emparant d'une main qui ne lui fut que faiblement disputée ; — j'en conviens, j'étais fou ; mais vous devez me pardonner, car je ne vous connaissais pas encore. J'avais pris pour de l'amour le caprice d'une
imagination irritée par les obstacles et les refus. Dans cette jeune fille, c'est la victime de i'égoïsme paternel que je plaignais ; et , vous le savez, on se figure aisément qu'on aime ceux qu'on plciint ; d'ailleurs, derrière des barreaux OU seulement derrière une persienne , toute femme ne paraît-elle pas un ange? De près , l'ange perd habituellement ses ailes , et c'est ce qui est arrivé. A la place de la femme distinguée que j'avais cru deviner , je n'ai trouvé qu'une pensionnaire gauche, maussade et insignifiante. En toute circonstance, le voile serait tombé de mes yeux après quelques entrevues comme celles de ces jours derniers ; mais à côté de vous, l'illusion n'était plus possible un seul instant. En vous voyant toutes deux ensemble, j'ai cherché vainement dans mon cœur une passion qui n'était qu'une ombre ; mais à sa place j'en ai trouvé une autre h laquelle je ne croyais pas encore; une passion réelle, ardente, profonde, éternelle !
Hippolyte se laissa glisser à genoux , et ses bras , subitement enlacés autour de la jeune femme , lui firent' une ceinture qu'elle s'efforça de rompre, mais trop mollement pour réussir.
m LE PARAVENT.
— Qui m'assurera que vous ne jouez pas encore un rôle? lui dit-elle en cachant son émotion par un sourire.
— Votre cœur.
— Voilà donc le dénoûment de notre comédie ! Qui s'y serait attendu, mon Dieu ! et qu'allons nous faire maintenant?
— Nous aimer, nous le dire , nous marier , répondit Randeuil avec exaltation.
— Nous marier ! vous ne doutez de rien. Mais quand même je consentirais... vous ne pensez donc ni à lui, ni à elle?
— Je pense h vous. D'ailleurs, que pourrontils dire? nous étions deux enfants 5 vous, de songer à épouser un vieillard; moi, de me monter la tête pour une pensionnaire mal élevée. Aujourd'hui nous sommes raisonnables; n'en avons-nous pas le droit? M. Lareynie s'occupera de son testament ; sa fille m'oubliera si cela n'est pas déjà fait , et nous, nous serons heureux ; car vous m'aimez aussi, n'est-ce pas, mou doux ange?
— Je ne sais, répondil-cl!e avec une coquet-
torie pleine de charme ; tout ce que je veux vous avouer, c'est que je nie sens guérie.
Un bruit qui se fit entendre clans la salle à manger interrompit cet entretien. Cette fois Ilippolyle se mit debout avec la rapidité de l'éclair, car il ne s'agissait plus d'une comédie. La porte s'ouvrit, et M. Larcynie entra dans le salon avec sa fille empanachée, selon sa coutume, de son oiseau de paradis.
— Vous ne saviez ce qu'étaient devenues les ailes de votre ange, dit tout bas Ermance à son ainant, ne les voyez-vous pas sur son chapeau?
Ils échangèrent un sourire, puis tous deux , par un accord tacite, commencèrent la contrepartie de la scène qu'ils avaient jouée jusqu'alors : indifférents, ils avaient feint l'amour; amoureux, ils feignirent l'indifférence ; mais celte fois ils restèrent au-dessous de leurs rôles, car le coeur est mauvais acteur. Leurs regards qui se cherchaient en voulant s'éviter, leurs paroles qui se répondaient sans s'être interrogées eussent révélé aux observateurs les moins clair vovanls une intcllii^ence secrète. Témoin dccct accord que trahissaient chaque jour mille cir-
constances fulilcs en apparence , mais trop significatives h ses yeux, M. Lareynie passa successivement par les plus douloureuses tortures de la jalousie. Ses appréhensions n'eurent plus de bornes lorsqu'il eut appris du général Thorignon que Randeuil renonçait positivement à la main d'Abeille.
— Qu'espère-t-il donc? se dit-il avec un paroxismc de colère ; prétendrait-il épouser Ermance ?
Flagellé par cette pensée qu'il avait repousséc jusqu'alors, le vieillard se rendit chez madame Dupastel.
— Il y a trop long-temps, lui dit-il, que vous différez l'instant de mon bonheur. Ces délais me tuent, et je ne peux plus les supporter. Je ne sortirai pas d'ici que vous n'ayez fixé le jour de notre mariai^e.
— Je vous ai déjà dit que je ne me marierais que lorsque vous auriez accordé à M. Randeuil la main de votre fille? répliqua la jeune femme, qui, par compassion , n'osait dire la vérité au vieillard, et cherchait à se tirer d'une position
LE VIEILLARD AMOLTxEUX. 61
difficile au moyen de cette réponse un peu jésuitique.
— INIais je la lui accorde , s'écria le colonel ; c'est lui qui maintenant ne veut plus l'accepter^ et je connais le motif de son refus. Il vous aime, madame. Je n'en ai jamais douté; mais il fart plus à présent ; il espère vous épouser, je le sais, j'en suis sûr, et toute dénégation serait inutile. Eh bien! je vous le dis; si vous consentez à cette trahison, malheur alors! malheur à nous tous!
— Me tuerez- vous, dit Ermance en riant, mais au fond assez efTrayée de la violence avec laquelle INI. Lareynie venait de prononcer cette tragique imprécation.
— Vous savez bien que je ne pourrais pas^ répondit-il ; c'est lui que je tuerai, s'il refuse encore de se battre ; lui d'abord, ensuite moi , le jour même du mariage, et au pied de l'autel.
— Mon Dieu! colonel , quel mélodrame avez-vous vu jouer hier ! je ne vous ai jamais vu d'humeur si sanguinaire : le passage de la Bérésina n'était qu'une pastorale auprès de ce que vous me promettez là.
ifi2 LE PARAVENT.
Malgré l'insouciance railleuse de ses paroles, madame Du pastel prit fort au sérieux la menace du vieillard désespéré, et le soir mémo voulut laire partager sa frayeur à son amant.
— Quelle folie ! s'écria celui-ci ; le bonhomme est en enfance.
— Mais s'il vous lue! Vous n'avez pas vu l'expression de sesyeux; j'essayais de rire, quoiqu'il me fit une peur horrible.
— Bah!
— ■ Je vous dis qu'il est capable de tout , reprit Ermance, disposée comme toutes les femmes à s'exagérer encore la violence de la passion dont elle était l'objet. — Je ne veux plus que vous vous trouviez ici ensemble.
— C'est me dire que vous lui fermerez votre porte ; j'allais vous en prier. Je ne puis souffrir que ce Gassandre vienne à chaque instant vous faire tourner le sang avec ses rodomontades patriarcales.
— Lui fermer ma porte ! le puis-je? dit-elle d'un air contrarié.
— Qui vous en empêche ?
— Mon Dieu! mille raisons. Il a été si tourmenté depuis quelque temps! un pareil procédé l'exaspérerait ; il a bien plus de soixante ans : à cet àge-là les émotions peuvent avoir le résultat le plus fatal ; je suis étonnée qu'il ne soit pas déjà tombé malade.
— Si je pouvais disposer d'une bonne fluxion de poitrine...
— llippolyte ! y songez-vous ? je ne me consolerais jamais, si à cause de moi il arrivait malheur à ce pauvre homme.
— Pauvre homme ! c'est diable incarné qu'il faut dire ; comprend-on qu'il y ait encore tant d'huile dans ceUe vieille lampe ? C'est qu'il vous aime comme un fou !
— Cela vous étonne , dit madame Dupastcl en souriant.
• — Non, mais cela me déplaît, car je veux être seul à vous aimer ainsi.
Le ciel parut exaucer le vœu sanguinaire de Randeuil : les émotions violentes éprouvées depuis quelque temps par le colonel, réagirent enfin sur son tempérament qu'avaient altéré déyj.
les fatigues de la guerre. Au sortir d'un bal où il avait vu madame Dupastel danser trois contredanses avec son rival , un frisson le saisit , puis la fièvre vint, et, malgré sa résistance aux prescriptions des médecins, le vieillard fut contraint de garder le lit ; sa maladie , après avoir perdu le caractère de gravité qu'elle avait eu d'abord, nécessita cependant des soins assidus, un régime sévère et une réclusion absolue. Hippolyle resta donc maître du terrain et profita sans retard de son avantage. L'attachement que lui avait voué madame Dupastel était trop vif et trop sérieux pour ne pas effacer bientôt jusqu'au souvenir d'un vieillard qu'on ne voyait plus et qui n'avait jamais inspiré à la jeune femme d'autres sentiments qu'un intérêt compatissant. En apprenant que M. Lareynie était entré en convalescence, Ermance consentit enfin à fixer le jour d'un mariage dont son amant l'entretenait sans cesse, et qui devait couronner leur amour en le légitimant 5 mais par un instinct de bonté, elle voulut que la cérémonie se fit sans éclat et le plus secrètement possible^ de peur que le bruit n'en parvînt aux oreilles du colonel et ne fût un obstacle à sa guérison. Libres tous deux^ les amants
accomplirent donc l'acte le plus solennel de leur vie en l'entourant d'autant de précautions mystérieuses que s'il se fût agi d'une action coupable ; immédiatement après la bénédiction nuptiale, ils quittèrent Paris pour prévenir la scène pathétique qu'eut infailliblement occasionnée une rencontre avec jNI. Lareynie , dont le rétablissement était presque complet. Par une souriante matinée de printemps , Ermancc et liippolyte 5 assis l'un près de l'autre dans une chaise <le poste où il n'y avait de place que pour deux, prirent la route de Belgique , chemin assez laid qui leur parut semé de roses. Quelque temps avant d'arriver au second relai, le nouveau marié mon Ira du doigt à sa compagne un orme desséché qui bordait la contre-allée.
— Voilà un arbre que j'aime, dit-il ; je voudrais l'avoir dans notre jardin.
— Quand nous aurons un jardin , répondit Ermance ; il est fort laid, cet arbre.
— Assurément, mais il me rappelle le premier jour de mon bonheur : c'est ici que j'ai fait rebrousser chemin à la voiture dans laquelle j'enlevais mademoiselle Lareynie.