II
le piqua (J'honncur; il résolut de ne pas rester au-dessous de cette conduite calme et intrépide, cî de sortir à son tour avec les honneurs de la guerre, du mauvais pas où il se trouvait engagé.
— Eh bien , lui dit Adolphe , d'un ton railleur lorsqu'ils se furent assis dans le salon, maintenant que vous voilà ministériel, me conseillez-vous encore de donner ma démission?
— Ministériel! s'écria le député d'un air ofler.sé 5 où avez-vous vu cela?
— Dans tous les journaux.
• — Est-ce que vous croyez aux journaux? Quelle dérision ! Hier je vote pour un article qu'en conscience je trouve utile, et voilà qu'aujourd'hui l'on m'accuse, on m'insulte , on m'appelle traître et renégat! Les cerveaux brûlés de nîon parti me jettent la pierre, parce qu'en une seule occasion je me suis permis de ne pas obéir à leur mot d'ordre et de voter d'après ma coii- \îction personnelle! Et ces gens-là osent parler d'indépendance ! Que ceux qui ne me connaissent pas doutent de moi , je dois le leur pardonner; mais, vous, Dauriac. .. de votre part ce soupçon me blesse ; vous avez lu l'accusatioi], vous auriez pu attendre la réponse.
— Vous répondrez donc? dit Adolplie d'un air incrédule.
— Demain , reprit le député libéral en redoublant de gravité ; mes explications vous prouveront, j'espère, qu'il ne Aiut jamais juger un homme sans l'entendre.
— Si je me suis permis de vous juger, c'est précisément parce que je vous ai entendu , répliqua le jeune patriote d'un ton non moins sérieux. — Pensez-vous que Lafayette et Benjamin seraient fort édifiés s'ils avaient été tout à l'heure à ma place ?
M. Groscassand (de la Gironde) prit son attitude de tribune, en plongeant solennellement la main sous le revers de son habit.
— Que m'importent Benjamin Constant et Lafayette, vieilles idoles qui ont fait leur temps? dit-il ensuite avec un superbe sourire ; je ne suis pas un enfant pour avoir peur de leur férule. Un député réellement indépendant n'est justicia^ ble que du pays, et je suis prêt à soumettre ma conduite à mes commettants.
— Même votie entretien avec cette vertueusQ comtesse ? demanda Dauriac en ricanant.
— Propos de boudoir, et je suis étonné de
l'importance que vous semblez y attacher. Que deviendrait la société , si un homme poHtique était obHgé de conserver dans les délassements de sa vie intime l'austère langage que ses opinions lui imposent à la tribune?
— Ainsi l'apostasie vous paraît légitime, pourvu qu'elle ait lieu sous de galants auspices?
• — L'apostasie ! s'écria le député en se levant : je regarderais ce propos comme un outrage , s'il n'attestait pas votre candide inexpérience. Quand vous aurez mon âge , mon cher , vous saurez qu'on ne devient pas un apostat en promettant à une femme aimable un peu plus qu'on ne veut tenir.
M. Groscassand (de la Gironde) s'inclina devant Adrienne , et sortit majestueusement du salon.
— Le siège de Troie a duré dix ans, se ditil lorsqu'il fut dans la rue ; en voilà plus de douze que traîne celui que j'ai entrepris. Réflexion faite , c'est trop. Je ne puis pas gaspiller ainsi ma vie, et compromettre ma position. Avec sa monomanie de conversion, cette femme me ferait faire quelque sottise irréparable. Restons-en là; d'ailleurs, nous ne man-
quons ni de comtesses ni cîe marquises dans notre côté gauche.
Le surlendemain , tous les journaux de l'opposition l'enfermaient une lettre de M. Groscassand, qui donnait un éclatant démenti aux accusations dont il avait été l'objet. L'honorable député rappelait ses antécédents , attestait les mânes de Foy et de Manuel, parlait de son sang plébéien, se glorifiait de son grand -père le laboureur, et, pour conclusion, proclamait en face de la nation , qu'elle n'avait pas de mandataire plus dévoué et plus indépendant que lui. Pour corroborer cette profession de foi solennelle et dissiper les soupçons qu'un moment de faiblesse avait fait naître, M. Groscassand (de la Gironde), pendant tout le reste de la session, ne vota pas une seule fois au scrutin secret, sans avoir soin de lever ostensiblement sa boule noire avant de la jeter dans l'urne.
Dauriac était un homme d'honneur , ainsi que l'avait supposé la comtesse : satisfait de sa vengeance , il ne chercha pas à la pousser plus loin j d'ailleurs son mariage avec madame de Vcrsan pouvait-il être mieux célébré que par une amnistie? Le bonheur inspire la clémence,
et Adolplie, heureux près d'une femme charmante et bonne , oubHa la haine pour ne pkjs songer qu'à i'aniour. La réputation de la comtesse demeura sans tache comme par le passé. Madame deChantevilIierslut toujours la temme austère, dédaigneuse, bel esprit, superbe^ prompte à condamner les autres, sure de sa vertu, écoutée comme un oracle en certains salons ; puissante^ en un mot, redoutable et honorée. Une seule gloire lui a manqué , c'est la pairie ; voilà le chagrin de sa vie ; chagrin noir et cuisant dont elle ne se consolera jamais.
Les prédictions ironiques de M. Sabathier ne se sont donc pas réalisées. L'homme incorruptible et la femme irréprochable sont restés debout tous deux sur leurs piédestaux ; mais plus d'une fois, tandis que le monde s'inclinait avec respect devant ces colosses du patriotisme et de la vertu, le sceptique vieillard a dit à Dauriac, employé sous ses ordres au ministère de l'intérieur :
— Ces gens-là n'ont donc jamais lu l'histoire, du songe de Nabuchodonosor ?
— Laissez-les faire , répondait le mari d'A- «Menne avec l'indulgente philosophie qu'inspire
l'amour heureux; quel profit trouvez-vous à disséquer ainsi la vie? Lorsqu'une statue a la tète d'or, qu'est-il besoin de lui gratter le talon pour voir s'il est d'argile?