‹ Le paravent (volume 4)Chapitre 9 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

pour le ministère. Le journaliste criait donc raca sur M. Groscassand, et plusieurs autres leuilles de l'opposition répétaient cet anathème. Adolphe crut d'abord rêver; mais le doute était impossible. îl sortit du café sans achever sa tasse de chocolat, et, machinalement, descendit la rue Saint-Honoré avec le maintien morne de l'homme que vient d'atteindre une amère déception. Au milieu des plus sombres réflexions sur la fragilité de la nature humaine, il arriva devant l'église Saint-Roch, et rencontra M. Sabadiier qui traversait la rue, un grand portcleuille sous le bras.

— Allez-vous à confesse ? dit le vieillard, qui remarqua la physionomie consternée de Dauriac; vous avez l'air sérieux comme un des psaumes de la pénitence.

— Vous avez lu le. Courrier Français ? répondit tristement le jeune homme.

— Ah ! ah ! je devine. Vous voilà en deuil du patriotisme de votre ami Groscassand. Eh bien ! que vous avais- je prédit ?

— Le fait est donc vrai ?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai, Hier il s'est

levé avec le centre, et l'on sait qu'il travaille les députés de sa coterie. Encore une étoile qui file. Bagatelle que cela! Refusez -vous votre place, maintenant?

— Je voudrais une place au fond d'un bois, répondit le libéral désillusionné; le commerce des hommes flétrit toutes les croyances du cœur.

— Faites comme moi, dit M. Sabathier avec le sourire sardonique d'un misanthrope de profession ; élevez des canards et des poulets ; vous n'aurez pas de déception avec ces étres-lh. Et encore... On croit les manger gras et «tendres, ils sont souvent maigres et durs. La vie est ainsi faite, mon pauvre Dauriac ; il faut en prendre son parti.

En ce moment les chevaux d'une fort belle voiture, arrêtée devant l'église, firent un mouvement brusque, dont s'effrayèrent quelques passants. Cet incident attira l'attention du vieillard sur le brillant équipage, qu'il examina un instant d'un air surpris.

— Eh! eh! se dit-il enfin en se parlant à lui-même, voici qui est étrange. La voilure de

madame de Clantevilliers stationnant devant Saint-Roch, tandis que tout à l'heure je viens de rencontrer la comtesse sortant de l'église par la petite porte de l'auire rue, et trottant menu du côté du boulevard. Eh! eh!

— Madame de Chantevilliers ! dit Adolphe avec vivacité, et sans s'inquiéter de commettre une indiscrétion en interrompant le soliloque du vit il lard.

— Elle-même. Elle a baissé le nez en me voyant , mais je l'ai parbleu bien reconnue. Est-ce que, par hasard, M. Groscassand loge en ce quartier?

• — Non ; il demeure près de la chambre des députés, répondit le jeune homme qui comprima une des plus violentes envies d'être indiscret qu'il eût jamais éprouvées.

■ — N'importe, une femme à équipage qui entre dans une église par la grande porte, pour en sortir par la petite , tandis que ses domestiques l'attendent , c'est diantrement louche.

— Que voyez-vous de louche là-dedans? demanda Dauriac en prenant un air candide.

— Eh! grand innocent;, ignorez -vous donc qu'une femme riche qui ne sort presque jamais sans être accompagnée de deux espions en livrée, peut en certains cas ne pas se montrer fort scrupuleuse sur la manière de se débarrasser de leur surveillance? Je vous dis qu'il y a quelque anguille sous roche. ÎNÎais, ma foi, cela regarde le bonhomme Chantevillicrs. Adieu , je vais au ministère ; quand vous aurez versé toutes vos larmes sur l'apostasie du Spartiate Groscassand, venez me voir, nous causerons de vos affaires.

En quittant le vieillard, Adolphe courut plutôt qu'il ne marcha jusqu'à la rue Gaillon ; il montapar un escalier dérobé h son appartement dont il avait traîtreusement conservé une clé, et s'y introduisit aussi discrètement qu'un voleur eût pu faire. Arrivé dans une chambre voisine du salon, il put entrevoir, à travers le trou d'une serrure, madame de Chantevillicrs assise sur un divan, en face de la porte derrière laquelle il se tint lui-même muet et respirant à peine. Cette vision fut presque aussitôt éclipsée par un coips Oj)aque qui pnssa et repassa devant le pertuis où l'observateur avait

collé son œil. Dans le personnage qui se démenait de la sorte, Adolphe reconnut M. Groscassand dont la voix sonore vint au même instant frapper son oreille.

— Non, madame la comtesse, il n'en sera pas ainsi, disait le député avec un accent de dépit ; il faut de la loyauté en toutes choses; j'ai tenu ma parole moi ; à quel prix, vous ne l'ignorez pas; ce concert de reproches et d'injures qui salue mon nom aujourd'hui, gronde assez haut, je pense. Que voulez-vous dire en me parlant d'une démarche décisive? que peut-il y avoir de plus significatif que ma rupture avec mes amis dans un scrutin par assis et levé ? Vous avez exigé cela, vous défiant de moi sans doute et pensant que je pourrais vous tromper parun escamotage de boules : j'ai accepté ce que vous m'imposiez, j'ai brûlé mes vaisseaux, et maintenant il semble que je n'aie rien fait. Est-ce là ce que vous m'aviez promis?

— Je ne vous ai rien promis, et je ne vous comprends pas, répondit la comtesse d'un air de hauteur.

. — Oh ! sans doute, madame, reprit l'avocat

avec ironie ; si nous avions un procès à cet égard, je le perdrais. Entre nous il n'y a pas de contrat, même sous seing privé ; les lemmes comme vousn'écriventpaS;, je le sais. De doux regards, de tendres paroles, ce ne sont pas là des titres dont il reste minute ; je serais donc condamné, bien certainement. D'ailleurs, avec toutes les ]'essources de votre esprit, il est facile de donner même aux aveux les plus manifestes une explication fallacieuse qui les démente ou les rétracte. Il n'y a que votre présence ici, madame, qu'il vous serait peut-être moins facile de justifier, si mon honneur ne vous garantissait pas le secret.

A cette apostrophe brutale, madame de Chantevilliers sentit se dresser dans son âme les cent tètes du dragon de l'orgueil; elle se leva par un mouvement emporté, et d'une voix émue par le courroux.

— Monsieur, dit-elle, l'interprétation outrageante que vous donnez à une démarche sollicitée par vous, et à laquelle j'ai eu l'imprudence de condescendre, me prescrit la conduite que je dois suivre désormais : je me ixitirc ; rappc- Icz-vous qu'une femme peut se trouver iaible

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devant l'amoui', mais qu'elle retrouve sa force (levant l'insulte.

Malgré l'indignation de la comtesse, il y avait dans ces dernières paroles une tentative de conciliation, dernier effort de son esprit ambitieux. L'avocat, à qui l'idée de se voir joué faisait éprouver un dépit furieux, resta insensible h un reproche dont l'expression môme semblait lui indiquer le moyen de rentrer en grâce. Loin de s'humilier et de reconnaître l'inconvenance de son langage, il prit son chapeau sur un fauteuil, par un geste brusque, et se mettant en face de la comtesse :

— Vous sortez, madame, lui dit-il; eh bien, moi, jfe sors aussi, je vais à la chambre réparer ma folie d'hier.

Madame de Chantevilliers marcha lentement jusqu'à la porte. Pendant ce court trajet, l'ambition et l'orgueil, ces deux tyrans de son âme, s'y livrèrent un de ces combats acharnés, à la fin duquel l'un des adversaires doit rester sur la place. Sortir, c'était rompre, c'était perdre le fruit de tant d'efforts assidus, de tant de calculs profonds, de tant de concessions humiliantes, c'était renoncer à la pairie ; rester, d'au-

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tre part, c'était reconnaître la légilimilé du droit ([uïnvoquait sans ménagement ni délicatesse cet homme de petite condition et de mauvaise compagnie; c'était déroger à noblesse et peut-être à vertu. A cette dernière idée, la femme jusqu'alors St^ns tache et sans reproche, sentit bouillir dans ses veines son sang de comtesse et de dévote ; et cependant elle resta.

— Vous me laissez donc sortir ? dit-elle à demi-voix, la main posée sur le bouton de la serrure, et tournant la tète vers l'avocat qui la regardait immobile et farouche.

— Si je vous priais de rester , ne serait-ce pas une raison pour vous faire fuir plus vite? l'épondit-il d'un ton bouiru ; je ne veux plus m'exposera vos refus. Sortez si vous voulez, madame.

Indignée de ce propos rustique, la comtesse se représenta deux laquais de sa maison bàtonnant M. Groscass;ind (de la Gironde). Cette vengeance imaginaire accomplie, elle se soumit une fois encore aux exigences de sa position, s'assit près de la porte, aspira le parfum de son mouchoir, et d'une voix pleine d'abatlemcnt :

— J'ignore ce que je vous ai fait, dit-elle ; mais vous nie traitez bien mai. Si vous m'aimiez , Raoul , seriez - vous aussi dur pour moi ?

Au nom de Raoul, le député posa son chapeau sur un fauteuil et se rapprocha de la femme qui semblait douter de sa tendresse.

— Si je vous aimais! s'écria-t-il avec un accent pathétique; n'est-ce pas l'excès de" ma passion qui donne à mes paroles ce caractère de violence qui a pu vous blesser ? Si j'étais moins épris je serais moins emporté. Mais comment voulez-vous que je n'aie pas le cœur brisé par votre inflexible rigueur? Ce sont les faibles désirs qui se peuvent contraindre ; ce sont les froides amours qui parviennent à se résigner; et moi je vous adore avec une ardeur qui ne me permet ni la résignation ni la contrainte.

— Mais il faudrait m'aimer pour moi et non pour vous, répondit la comtesse qui disputait le terrain pas à pas.

— Beaucoup pour vous, mais aussi un peu pour moi, reprit l'amoureux député d'un ton câlin et en amenuisant sa voix de tribune.

— Non, vous éLcs trop mal pour moi ; vous m'avez fait de la peine ; je suis blessée au cœur.

— Oh! mille fois moins que moi, dit avec passion M. Groscassand; je vous ai offensée, ma charmante comtesse; eh bien! je vous demande pardon; je m'humilie, je suis à vos genoux... Oh! je vous en supplie, laissez-moi votre main.

Il s'était mis à genoux, en effet, et la femme austère n'avait pas retiré sa main. En voyant la tournure que prenait la scène , Adolphe ne crut pas nécessaire d'en rester plus long-temps témoin invisible.

— Je vous demande mille pardons, dit-il en ouvrant brusquement la porte.

Madame de Ghantcvilliersjcta un cri étouffé; non moins déconcerté, le gros avocat se leva et se précipitant à la rencontre du fâcheux indiscret :

— C'est une affreuse trahison, lui dit-il d'une voix tremblante de colère.

— Ce n'est qu'une toute petite vengeance, répondit l'amant d'Adrienne.

— C'est une horreur, vous dis-je ! une infamie ! mais cela ne se passera pas ainsi!

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— Gomme il vous plaira, mon cher, reprit Iroidemeiit le jeune homme ; nous parlerons de cela plus lard. En ce moment, permettez-moi de présenter mes respects à madame. — A votre baljcontinua-t-ilen s'adressantà la comtesse avec l'ironie la plus poliment impitoyable, vous avez voulu , madame , connaître le nom de la personne qui m'avait amené? De ma part une question semblable h celle-là est inutile aujourd'hui ; c'est à M. Groscassand, je le vois, que je dois l'honneur inespéré de vous recevoir ici.

— Où suis-je donc? dit madame de Ghantcvilliers d'une voix sourde en lançant à son adorateur décontenancé un regard accusateur.

— Vous êtes chez moi , madame, répondit Dauriac avec une civilité imperturbable , ou plutôt chez madame de Versan que j'ai l'honneur d'épouser dans un mois.

La comtesse promena autour du salon un regard plein d'elfroi ; car pour elle, prude et dédaigneuse, rougir devant un homme était une épreuve cruelle^ mais se voir humiliée en présence d'uue femme de^enait un intolérable supplice. Dans son trouble, elle se tigura que

madame de Versan élait là, cachée et jouissant de la torture qu'elle- même subissait. Foudroyée par cette idée, elle fut sur le point d'ouvrir la porte et de se précipiter hors de l'appartement; elle se retint pourtant par un effort héroïque, et appelant à son aide toute l'énergie de son caractère, toute l'habileté (Je son esprit^ elle essaya d'imiter la conduite des soldats courageux qui, dans un revers, battent en retraite, mais ne fuient pas.

— Ma présence ici, dit-elle d'une voix un peu altérée, peut vous surprendre^ monsieur, mais sans vous donner le droit de l'interpréter d'une manière injurieuse — J'ignorais que je fusse chez vous, et m'en fussé-je douté, ce n'eût pas été là un motif qui pût m'empccher de n)e présenter ici comme j'ai l'habitude de le faire dans beaucoup d'autres maisons où je ne connais personne... Ma visite avait pour but l'arcomplissement d'un devoir.

— Peut être l'acquittement d'une petite dette, demanda Dauriac d'un ton persifleur.

— Je suis dame de charité , monsieur , dit madame de Chantevilliers en levant la lèle....

Monsieur, que j'ai rencontré ici par un hasard inexplicable , a bien voulu déjà me confier son aumône, et si vous-même...

• — Vertubleu ! j'avais raison de dire que c'était une gaillarde , pensa le député gascon , étourdi par le magnifique aplomb qu'avait recouvré la comtesse.

Adolphe comprima le rire fou qui menaçait de violer le décorum qu'il s'était promis d'observer.

— Je suis parfaitement convaincu, madame, dit-il , qu'en effet vous êtes venue ici dans les intentions les plus charitables, les plus humaines, les plus compatissantes. Aussi, en publiant l'acte pieux dont je suis témoin, m'empresserai-je de confondre les envieux qui, dans le monde, osent mettre en doute la tendre bienveillance de votre caractère.

. — Je n'ai pas besoin d'être défendue , monsieur; car il est impossible qu'une attaque puisse m'atteindre.

Après cette réponse où perçait une sorte de défi , la comtesse sortit du salon sans regarder M. Groscassand , et traversa les autres pièces

d'un air calme et d'un pas assuré. Adolphe la reconduisit avecla politesse accomplie d'un maître de maison et la joie contenue d'un ennemi triomphant. Arrivée à l'antichambre , madame de Ghantcvilliers se retourna brusquement, et, fixant sur l'amant d'Adrienne un regard plein d'anxiété et de supplication :

— 11 n'y a qu'un lâche qui frappe une femme, dit-elle ; et je vous crois un homme d'honneur.

Au même instant une clé tourna dans la serrure , la porte s'ouvrit , et madame de Versan parut sur le seuil, suivie d'un commis de magasin chargé de plusieurs petits paquets. Ainsi qu'elle en avait naguère exprimé le désir , la jeune femme avait, par anticipation, établi son droit de possession à l'égard de l'appartement conjugal, dont les embellissements l'occupaient souvent et attiraient quelquefois sa visite. A la vue de madame de Chantevilliers , médusée au milieu de l'antichambre ; de Dauriac, dont cet incident inattendu redoubla la bonne humeur ; de M . Groscassand, qui apparaissait sur le second plan, la face rouge et les cheveux au vent, llamboyant comme une comète , Adricnne s'arrêta

tout interdite , cherchant le mot d'une pareille énigme au lieu de le demander. II y eut un moment de silence solennel ; Adolphe le rompit le premier en s'ad ressaut à madame de Versan.

— Madame, lui dit-il avec un sérieux admirable j voilà madame la comlesse de Ghantevilliers qui fait une quête pour les pauvres de l'arrondissement ; il se trouve , par malheur , que je n'ai pas d'argent sur moi ; auriez-vousla bonté de venir h mon secours et de comprendre mon offrande dans la vôtre.

Adrienne regarda d'un air ébahi son futur mari et la comtesse ; puis , par une obéissance machinale , elle dénoua un des coins de son mouchoir, et y prit sa bourse. Voyant ce geste qui la menaçait d'une aumône , madame de Chantevilliers perdit ce qu'il lui restait encore de sang-froid et de courage. Sans regarder personne , elle s'élança vers l'escalier qu'elle descendit précipitamment j l'implacable Adolphe courut sur ses pas.

• — Il pleut en ce moment, madame , lui ditil en se courbant sur la rampe ; ne voulez-vous pas que j'envoie chercher votre voiture qui vous attend devant Saint-Roch ?

ïl ne reçut pas de réponse.

— Mais rentrez donc , Adolphe , lui dit la jeune femme.

Il obéit en riant sans se contraindre ; puis, malgré la présence du commis-marchand et du député libéral , il prit les deux mains d'Adrienne et les porta vivement à ses lèvres.

— Me direz-vous ce que tout cela signifie ? demanda-t-elle en le repoussant doucement.

— Cela signifie que désormais la très-noble, très-haute et très-impertinente dame qui sort d'ici, se mettra dans ses tout petits souliers du plus loin qu'elle vous apercevra. Mais je vous expliquerai cela plus tard ; permettez-moi de vous présenter en ce moment un de mes amis, M. Groscassand ( de la Gironde), dont je vous ai parlé plus d'une fois.

Madame de Versan rendit au député le salut assez gauche qu'il lui adressait, et entra dans le salon, où les deux hommes la suivirent.

Après avoir éprouvé une violente envie d'utiliser sa force phvsique en jetant par une fenêtre son déloyal ami, M. Groscassand avait compris le péril et l'absurdité d'un procédé aussi peu parlementaire : l'héroismc de la comtesse

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