Le paravent
Il > 0 qiirlques années, par une fraîche matinée de printemps, un jeune homme de bonne mine et de tournure élégante, descendit de la diligence de Paris, deux lieues environ avant d'arriver à Provins. Le lieu où il mit pied à terre n'était ni un village, ni une plaine inhabitée : à droite et à gauche de la route, s'éparpillaient une foule de maisons de campagne, entourées dun parc ou seulement d'un jardin, selon la fortune du propriétaire. Après s'être orienté pendant un instant, le voyageur appela un jeune paysan, qui cheminait pédestrement derrière la voiture, lui mit dans la main une pièce de monnaie, sur Je dos une petite malle en cuir, et se dirigea vers un de ces logis champêtres, dont le toit, terrassé à l'italienne, étalait au soleil quatre statues de plâtre, représentant les Saisons, et placées aux quatre angles du bûliment, dans un ordre que Bernardin de Saint-Pierre eût trouvé plein d'harmonie ; à savoir: le Printemps à l'est, l'Automne au couchant, l'Été au midi, l'Hiver au nord. Guidé par cette
i ŒUVRES DE en. DE BERKARD.
allégorie sculpturale, le jeune homme se tira heureusement d'un labyrinthe de sentiers, où il se lût perdu sans cela. Cinq minutes après, il arriva devant une porte gardée par deux lions enterre cuite, et dont la claire-voie lui permit de reconnaître définitivement la localité. Certain alors de ne pas se tromper, il essuya la poussière de ses bottes dans l'herbe qui bordait le mur, renoua sa cravate, se passa la main dans les cheveux, pour y réparer le désordre causé par une nuit de diligence, fit en un mot la toilette sommaire que se prescrit un régiment, à l'entrée de la ville où il vient tenir garnison; puis il sonna.
— Est-ce ici la maison de M. Simart? demanda-t-il à une manière de valet de ferme endimanché, qui lui ouvrit la porte.
— Notre Monsieur est sorti, répondit le rustre, en retenant par le collier un gros dogue noir, d'aspect moins pacifique, que les lions ses voisins, et qui, sans vergogne aucune, couvrait de sa voix de basse-cour les paroles des deux interlocuteurs.
Impatienté de ce vacarme, le voyageur leva une canne qu'il tenait à la main, et l'appliqua rudement sur le museau de l'aboyeur. A cette correction inattendue, celui-ci fit un bond qui jeta le valet contre la porte, et regarda un instant l'agresseur, comme s'il se fût disposé à le dévorer ; mais, à la vue de la canne qui se levait une seconde fois, il fit tout à coup demi tour en arrière, et s'alla cacher dans sa niche, l'oreille basse et la queue entre les jambes.
— Qiâ'est-ce que vous a fait notre Soliman, pour que vous l'assommiez? demanda le concierge rustique, d'un ton plus brutal qu'assuré.
Au iieu de répondre, le jeune homme prit la malle de cuir sous laquelle ployait le petit commissionnaire, et.
LE PARAYOT. 8
d'un tour de uIvm, la jeta dans les bras du paysan stupéfaii.
— Si M. Siinart est sorti, dit-il ensuite, M. Teissier doit titre h la maison ; conduisez-moi dans sa chambre, et allez le chercher.
Soumis à l'ascendant qu'exerce, sur les gens du peuple, un langage impérieux soutenu par la force physique, le portier obéit , quoiqu'il grognîlt sourdement. Pour épancher sa mauvaise humeur, en passant devant la niche où s'était blotti Soliman , il lui lança un coup de pied méprisant ; mais le dogue , insulté dans son retranchement, fit une sortie furieuse, et, d'un coup de mûchoire, changea subitement en veste l'habit du provocateur.
— Tonnerre! s'écria le paysan, sans se douter du malheur arrivé à son costume du dimanche, dire que mam'zelle Célestine protège ce brigand de chien-là, et qu'il faut se laisser dévorer par lui ou perdre sa place ! Je voudrais que votre canne lui eût fracassé la mâchoire.
— Ah ! mademoiselle Célestine aime les chiens, dit à demi-voix le voyageur; comment s'arrangcra-t-elle avec Teissier, qui ne peut les souftVir? Bah ! l'amour ne fait-il pas des miracles ?
Après avoir traversé la cour et un vestibule orné de caisses d'orangers, le jeune homme monta un escalier d'assez belle apparence; puis, au bout d'un corridor servant de dégagement aux chambres du premier étage, il arriva devant une porte qu'il ouvrit sans façon lorsque son guide lui eut dit :
— C'est ici.
Le premier objet qu'il aperçut en entrant fut un homme assis devant un secrétaire , les coudes sur le pupitre, le front dans les mains, le haut de l'oreille garni d'une plume, à la manière des commis de bureau, et réfiéchissant profondément en face d'une écritoire, qu'accompagnait
un cahier de papier à lettres, barbouillé du haut en bas d'arabesques bizarres.
— Ah! c'est toi, dit ce pensif personnage, en tournant la tète, je t'attendais. Nicolas, mettez celle malle dans un coin, et laissez-nous.
— C'est moi-même, répondit le voyageur quand le domestique fut sorti; j'accours à ton appel; et me voici prêt à tenir sur ta tête le poêle matrimonial. A quand la noce?
— Je crois qu'on signe demain le contrat, reprit Teissier d'un air morne.
— Tu crois! Tu n'en es donc pas sijr? Du reste, cela ne doit pas me surprendre ; avec ton caractère irrésolu, sais- tu jamais ce que tu feras le lendemain?
— Mon cher Dramond, assieds-toi et causons, répondit en poussant un soupir l'aspirant aux délices du mariage. — Tu me vois dans la position la plus perplexe où un homme se puisse trouver. Quand je t'ai annoncé que j'épousais mademoiselle Simart, j'étais dans un accès d'enthousiasme; je voyais l'avenir à travers un de ces prismes éblouissants dont les couleurs reflètent une teinte rosée sur le fond terne de la réalité.
— Tu veux me dire en prose que tu es maintenant au revers de la médaille. Qu'y vois-tu?
— Le diable ! s'écria Teissier, en mâchant convulsivement la plume dont il venait de priver son oreille.
— Parles-tu de ta future ? demanda Dramond en riant.
— Plus bas ; ces murs peuvent avoir des oreilles.
— Diantre ! serions-nous dans le palais de Néron ? Allons, nous voici chaise contre chaise; je t'écoute, ou plutôt écoute-moi : Je parie connaître d'avance ta confession ; tu as trouvé un déficit dans la dot ?
— Au contraire ; mademoiselle Gélestine m'apporte comptant six mille livres de rentes, et son pore lui en
assure autant; tandis que je n'avais compté que sur neuf ou dix mille livres on tout.
—Tu auras découvert quelque chose de louche dans la famille: un fou, un pendu, peut-être un pauvre diable obligé de se faire guérir par le roi de France ?
— Fi donc ! les Simart et les Valonne sont les deux races les plus honnêtes, les plus sages, et les plus pures de toute la province.
— Alors tu te seras aperçu que la faiseuse de corsets de mademoiselle Célestine avait eu besoin d appeller son art au secours de certaine déviation hétérodoxe !
— Quelle profanation ! Vois-tu, dans le jardin, ce jeune peuplier balancé par le vent? Voilà la taille do Célestine.
— Tu as donc appris que quelque petit cousin t'avait devancé dans son cœur ?
— Elle n'a pas plus de cousins que l'agneau de la fable n'avait de frères, et je suis parfaitement sûr qu'elle n'a jamais aimé personne.
— Excepté Soliman.
— Tu connais Soliman î s'écria Teissier en faisant un soubresaut ; t'a-t-il mordu?
— C'est moi qui l'ai battu, au contraire.
— Que le ciel t'en récompense ! Cette fois, tu as mis le doigt sur la plaie : c'est ce maudit animal qui est la cause première de tous mes soucis.
— Comment cela ?
— Tu sais que je déteste les bêtes en général, et les chiens en particulier. Celui-ci a sans doute lu cela sur ma figure ; car, depuis mon arrivée, il me témoigne une haine à mort, et ne manque pas une occasion de me sauter aux jambes. La première fois, j'ai souri ; la seconde, j'ai dû faire la grimace ; la troisième, j'ai demandé que Soliman fût attaché dans sa niche. M. Shnart eût volon-
6 ŒUVRES DE Cil. DE BEr.NAKD.
tiers fait droit à ma requête; mais mademoiselle Célestine a pris le parti de Soliman, m'a reproché de vouloir le priver injustement de sa liberté, ma traité de cœur dur, d'homme sans complaisance, dame insensible. Voilà une semaine que dure cette sotte querelle ; chaque jour elle se renouvelle, et amène à sa suite une foule de petites discussions que je cherche en vain à éviter. Enfin, cet infernal Soliman est devenu pour mon mariage une vérituble pierre d'achoppement. S'il ne faisait qu'aboyer ; mais c'est qu'il mord î
— Tu es fou, répondit Dramond en haussant les épau« les. Ne vas-tu pas te brouiller avec ta future à propos de chiens? En pareil cas, la conduite à suivre est bien simple. Des gâteaux à Cerbère jusqu'au jour du mariage, et le lendemain une bonne boulette, qui l'envoie rejoindre son aïeul aux enfers.
— J'y ai déjà songé, et de ce côté le mal n'est pas irréparable ; mais ce qui me plonge dans un océan d'incerfitudes et d'appréhensions, c'est la conduite de mademoiselle Célestine en celte circonstance. Tu sais que le caractère se révèle surtout dans les petites choses. La vivacité, l'esprit de contradiction, l'irritabilité d'humeur, l'emportement même, dont elle ne m'a pas épargné les preuves depuis quelques jours, me font faire, je l'avoue, les réflexions les plus alarmantes pour mon bonheur futur. Si elle est ainsi avant la lune de miel, que cera-ce après ?
— Tu la crois méchante t
— Méchante ? non , mais capricieuse , volontaire, déraisonnable autant que peut l'être un enfant gâté. Tu vas la voir, tu me diras si j'exagère, car elle met beaucoup de franchise dans ses défauts, et je suis sur qu'avant ce soir, elle te fournira l'occasion de la juger. Tu ne son-
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gcs pas à te mariei., Francis j c'est bien de l'ennui que tu t'épargnes.
— Me marier ! s'écria Draniond, qui, pendant ce dialUgue, avait ouvert sa malle pour changer de vêlement. Je marier! fidoncî L'hymen est un port, et j'aime U ner. Tu te maries, toi et tu fais bien; ton ventre qui vient, tes cheveux qui s'eu vont, l'annoncent que l'heure coil'jugale a sonné, mais moi je fleuris encore.
— Voyez la belle rose, observa Teissier en ricanant.
En ce moment, Dramoud ay;mt tiré un habit de sa valise, une rose jaune et desséchée sortit d'une des poches et tomba sur le parquet. Le jeune homme la ramassa et la regarda un instant d'un air surpris.
— Tu parles de roses, dit-il ; en voici une que je ne savais pas là, et qui semble s'y trouver tout exprès pour me rappeler combien je suis indigne encore de prétendre au sacrement du mariage. Vois-tu, mon cher Aristide, quelque étourdi que je puisse paraître, je suis au fond d'une raison admirable. Une fois marié, je suis décidé à aimer ma femme, à la rcn'lre heureuse, et même à lui être fidèle. Mais, pour hasarder un pareil tour de force, je veux être siir de moi ; et il me parait nécessaire, avant tout, de vider la coupe de la vie de garçon, de peur d'éprouver la tentation d'y retourner boire ; je ne serais même pas fàrhé de trouver au fond i:n peu de lie, cela donnerait plus de saveur au nectar conjugal.
— Qu'a de commun ce galimatias avec cette vilaine fleur jaune que lu as sans doute volée au chapeau de quelque femme de soixante ans.
— Vilaine lleur ! répéta Francis en respirant la rose avec insouciance ; elle a eu, comme celles dont parle Malherbe, son matin de vieet de beauté. Aujourd'hui la voilà flétrie et décolorée, mais, à défaut de parfum, elle exhale pour moi une odeur que j'appellerai philosophique. Elle
me rappelle au sentiment de ma faiblesse ; je puise dans sa contemplation un enseignement plein de sagesse et lie moralité. En un mot, sais-tu ce qu'elle me dit?
— Me prends-tu pour un Persan ? répondit Teissier d'un ton bourru.
— Elle me dit, mon cher Aristide : Ne te marie pas encore. Mais ce serait une histoire tout entière à te raconter, et je ne veux pas intervertir nos rôles. Je suis venu ici pour être ton témoin, ton confident, ton Pylade fidèle. A toi donc le privilège des narrations, descriptions, amplifications et autres divagations amoureuses. Voyons, je me suis armé de la patience de Job ; ainsi pas de mauvaise honte. Tu ne m'as pas encore dit si mademoiselle Célesline a les yeux bleus ou noirs.
— Non, raconte-moi ton histoire ; elle me distraira peut-être de mes sombres réflexions. M. Simart n'est pas encore rentré ; Célestine se promène je ne sais où avec sa cousine. Ainsi tu as le temps de me faire ton récit avant dîner.
— Soit, reprit Dramond, qui, tout en continuant de changer son costume de voyage contre une toilette plus élégante, commença en ces termes :
— Il y a deux mois environ, Beyraud, que tu connais, Merville, quelques autres aimables garçons et moi, fîmes le projet d'aller nous amuser au bal de l'Opéra. Note ceci : s'amuser au bal de l'Opéra ! Pour avoir une pareille prétention, il fallait que nous fussions ivres; aussi l'élionsnous, je suis forcé de rendre cet hommage à la vérité. Quand je dis ivre, ne t'y trompe pas ; je n'entends pas par
là l'ivresse delà Courtille, l'orgie populacière et ignoble, mais bien cet état de joyeuse exaltation, de turbulente béatitude, ou un excellent dîner do Véry, arrosé de vin de Champagne à la glace , peut plonger une demidouzaine de jeunes gens en parfaite santé physique et morale.
Dans cette disposition martialement folâtre, nous entrâmes à l'Opéra, la tête haute et la parole aussi, les yeux brillants, les joues colorées, coudoyant les hommes, débitant aux femmes des galanteries carnavalesques; en un mot, cherchant aventure comme le loup de la fable, mais moins excusables que lui, car il était à jeun. Tu sauras que, contrairement à l'usage du lieu, plusieurs de nous avaient trouvé joli de se faire des moustaches avec des bouchons brûlés, et qu'enchérissant sur cette gracieuse idée, Merville et moi nous étions affublés de faux nez qui nous rendaient méconnaissables. On nous prit, je suppose, pour des tailleurs en goguette, ce qui fit que nul ne se souciant d'une querelle avec nous, nous piîimes donner pleine carrière à notre gaîlé impertinente.
Pour moi, je m'ennuyai bientôt de mon plaisir. Aussi honteux de mon nez que ce prince des contes de fées, qui était obligé de rouler le sien sur une brouette, mais n'osant m'en débarrasser de peur d'être reconnu, je quittai la salle et montai dans les corridors, où je me mis à jouer le rôle d'observateur, en appliquant successivement mon visage à chacun des œils-de-bœuf. Je continuai d'étage en étage ce manège assez niais, et je finis par m'arrêler à la porte d'une loge des troisièmes. Deux femmes s'y trouvaient assises, uniformément vêtues de dominos noirs, petites toutes deux, autant que j'en pouvais juger, et si semblables au premier aspect, que pour les distinguer Tune de l'autre, il était nécessaire d'interroger un signe qu'elles avaient adopté, probablement dans quelque ia-
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tention d'intrigue; l'une portait par-dessus son gant une bague d'émeraude ; l'autre tenait à la main une rose jaune.
— La rose que voilà ! je devine le reste, interrompit Teissier.
— Tu ne devines rien ! Deux femmes ensemble sont rarement fort imposantes, au bal masqué surtout. J'étais las d'être debout, l'occasion me parut donc excellente pour m'asscoir; la porte d'ailleurs était ouverte et semblait dire : Entrez! Au bruit que je fis en la tirant, les dominos noirs tournèrent la tête, et l'un d'eux jeta un petit cri qui me parut une provocation. Je m'assis donc résoluement, et, prenant la parole, je me mis à déployer une amabilité de mardi gras dont le succès ne fut pas longtemps incertain. D'abord silencieuses et en apparence effrayées, les deux femmes s'humanisèrent peu à peu; après avoir chuchotté entre elles et ri tout bas des folies que je leur débitais, elles finirent par me répondre, et bientôt la conversation se trouva engagée. Le domino à la rose jaune, surtout, y prit part avec une vivacité qui m'eût paru naïve partout ailleurs qu'au bal de l'Opéra; plus réservée, peut-être parce qu'elle était plus vieille, sa compagne lui parlait de temps en temps à l'oreille pour l'engager à modérer sa gaieté; toutes deux alors se penchaient au bord de la loge comme pour mettre fin à la conversation, et promenaient leurs regards dans la salle avec une sorte d'inquiétude.
Entre deux masques, le choix est difficile; le mien pourtant était déjà fait, à supposer que cette aventure dût avoir un dénouement; l'inconnue qui avait pris pour emblème une fleur exhalait elle-même un si frais parfum de jeunesse, son rire était si franc, sa voix si doucement mordante, son geste si vif, son esprit si imprévu, qu'il me parut impossible qu'elle ne fût pas charmante. Sans plus
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ample inforn.ation, je lui donnai donc mor rœiir pour le reste do la nuit, et commençai par contre-coup à détester sa conipapno, qui, mal{;ré sa tournure éléizanle, me faisait l'etlet d'une vieille dut^'t^ne. Libre aux dieux d'aimer le nombre impair : les amants le haïssent avec raison. Pour moi, plus pn^'s en ce moment de l'amour que de la divinité, je maudissais dans mon Ame le tiers importun dont je ne savais comment me débarrasser, lorsqu'un coup de poing, qui faillit enfoncer la porte de la loge, fit tressaillir sur leurs chaises mes voisines.
— Ohé! part à nous deux, dit en même temps une voix semblable au miaulement d'un chat.
Je me retournai et j'aperçus la figure enluminée de mon ami Merville, dont l'effroyable nez postiche menaçait de faire invasion par l'œil-de-bœuf.
— N'ouvrez pas, dirent les deux femmes.
J'aurais obéi, si je n'eusse fait au même instant la réflexion suivante : — Un et trois font quatre : or, quand on est quatre, on n'est que deux.
J'ouvris donc à celui que je regardais comme mon allié, mais j'eus bientôt lieu de déplorer ma sottise. Depuis que je l'avais quitté dans le foyer, le malheureux Merville avait complété son ivresse. En ce moment il était hors d'état d'entendre ou de prononcer une seule parole raisonnable. Connaissant sa brutalité en pareil cas, je pressentis une scène désagréable , mais il était trop tard pour l'éviter. Sans faire attention à mes signes d'intelligence, Merville se laissa tomber sur la chaise vacante, rit pendant un instant dun air moitié insolent, moitié hébété, respira bruyamment comme pour prendre toute son haleine, et commença une allocution de si haut Qoùl, que les deux dominos se levèrent aussitôt.
— Ouvrez-nous la porte, monsieur, me dirciU-elles à la fois d'une voix émue par la crainte ou par la colère.
a ŒUVRES DE en. DE BEUNAUD.
Je me retournai pour obéir, car je n'ai jamais su manquer de respect aux femmes, même en temps de carnaval.
, — Es-tu fou? cria Merville avec un accent aviné; de (]uel couvent sortent donc ces deux princesses? Si elles sont laides, à la bonne heure, bon voyage; mais, si elles sont jolies, elles ne refuseront pas un petit déjeuner de\ garçon. Je meurs de faim et de soif; ainsi, mes anges, a bas les masques.
Il menaçait de joindre le geste à la parole : d'une main je le clouai sur son siège, tandis que de l'autre j'ouvrais la porte vers laquelle les deux temmes se précipitèrent comme des biches effarouchées. Furieux d'un pareil dénouement, l'ivrogne se souleva par un effort désespéré, et allongea le bras vers les fugitives : hasard ou préméditation, sa main accrocha le masque de l'une d'elles et l'arracha, sans égard pour les maximes courtoises professées sur cette matière dans Lucrèce Borgia. Le domino à la rose jaune, car c'était lui qui se trouvait insulté, se retourna vivement, et je restai ébloui en face d'un visage rayonnant de beauté, de jeunesse, de colère, et dont les yeux, noirs comme le capuchon qui cherchait encore à les couvrir, semblaient deux éclairs immobiles. Ma contemplation fut courte. Arracher le masque des mains de Merville, appliquer sur la joue de l'insolent un soufflet que Marphise ou Clorinde n'eussent pas donné de meilleure grâce, sauter d'un bond hors de la loge et en fermer la porte avec fracas, furent pour cette belle courroucée l'affaire d'une seconde.
— Trente-six mille chandelles!... soufflet... mon meiK leur ami... duel à mort... soufflet! balbutia Merville en retombant malgré lui sur sa chaise.
Sans écouter les exclamations incohérentes de mon compagnon, dont la correction méritée qu'il venait de
recevoir avait achevé de brouiller les idées., je nrélançai dans le corridor. La belle démasquée avait disparu, ainsi que sa compagne. Cette rose, que j'aperçus sur une marche de l'escalier, et que je ramassai en courant, me mit d'abord sur leurs traces; mais la cohue de dominos uniformes qui me barra le chemin à l'entrée du toyer rendit ma poursuite iimtile. Après deux heures de vaines recherches, je quittai le bal sans m'inquiéter de mes amis, et je rentrai chez moi préoccupé de la charmante figure que je n'avais fait qu'entrevoir, autant que si j'eusse été à ma première aventure de bal masqué.
Dans l'après-midi, Beyraud entra dans ma chambre.
— Es-tu en état de m'entendre? me dit-il d'un ton grave.
— Qu'y a-t-il? lui demandai-je à mon tour.
— Tu as donc oublié ce qui s'est passé cette nuit?
— Non, car j'y songeais quand tu es entré. Cette pe* tite femme a les plus magnifiques yeux noirs que j'aie jamais vus.
— Il ne s'agit pas de cela, mais du soufflet que tu as donné à Merville.
Je partis d'un éclat de rire.
— Je ne vois pas ce qu'il y a là de si drôle, reprit-il ; un soufflet est un soufflet, même quand il a le vin pour excuse; tu comprends bien que Merville, malgré son amitié pour toi, n'est pas homme à garder celui que tu lui as octroyé dans ton ivresse; il regarde un duel comme indispensable, et je viens ici en son nom. C'est avec regret que je m'acquitte d'un semblable message, et en toute autre circonstance lu me verrais remplir lo rôle de conciliateur; mais tu dois comprendre que tout accommodement est impossible. Je ne te croyais pas le vin si querelleur; quelle frénésie t'a donc pris? Ce pauvre Léon a la joue tout enflée.
4 4 ŒUVRES DE Clî. lE BERNARD.
Je ris de nouveau, puis je racontai l'histoire telle qu'elle s'était passée, démentant ainsi l'étrange variante gravée dans le cerveau de notre ami par les hallucinations de l'ivresse. Beyraud partagea ma gaieté, et nous allâmes ensemble chez Merville, comptant le mettre en tiers dans cette joyeuse humeur, et le réconcilier avec sa mésaventure. Nous le trouvâmes assis dans un grand fauteuil au coin de son feu, tisonnant avec fureur, comme s'il eût essayé quelque botte secrète contre les bûches du foyer; une boîte à pistolets posée sur son bureau, en compagnie de deux épées, annonçait des intentions exterminatrices, qu'eût suffisamment manifestées le regard farouche par lequel il m'accueillit.
— Pourquoi n'avez-vous pas pris un témoin, nous dit-il d'un ton bref?
Je voulus lui expliquer sa méprise, il refusa de m'écou^ ter; Beyraud essaya de prendre la parole, et se vit réduit à son tour au silence.
— Vous voulez me faire croire que j'ai rêvé, se mit à crier l'obstiné personnage, avec l'âprelé d'un lion qui rugit. — Me prenez-vous pour un enfant ? Il y avait deux femmes dans la loge, c'est vrai; j"ai ôté le masque à l'une d'elles, c'est encore vrai; vous voyez que j'ai la mémoire lucide. Mais, quant au coup que j'ai reçu, c'est à Draniond que je le dois, et c'est lui qui m'en rendra raison , quoiqu'il veuille maintenant le mettre sur le compte du petit domino. Cette charge ! Je sais ce que c'est qu'un soufflet de femme ; ça sonne, mais ça ne blesse pas; et celui-ci a manqué de m'emporter l'œil gauche. Il n'y a qu'une main d'homme capable de frapper de cette force-là : or il n'y avait que Dramond dans sa loge, en fait d'hommes ; donc, c'est lui qui m'a donné le soufflet. Est-ce clair? Maintenant, vous me direz que nous avions trop bien dîné, qu'il était ivre, que nous sommes amis?
Tant pis! Il n'y a ni amitié ni ivresse qui puisse excuser une insuUo pareille. II faut du sang pour laver ma joue. Ainsi, pas tant de phrases; voici des armes; allons prendre Bcauregard ou Percy, et fouette cocher : au bois de Boulogne.
Après avoir essayé pendant une demi-heure de faire entendre raison à cet entôté, la patience m'échappa.
— Au bois de Boulogne soit, m'écriai-jc à mon tour. Cette nuit on a corrigé ton insolence, je me charge de corriger ta folie. Tu veux me rendre éditeur responsable du soufflet que lu as reçu ; j'accepte celte solidarité, car tu n'as eu que ce que tu méritais. Viens laver ta joue.
Celte belle discussion se tsrmina par un duel qui eut lieu le jour même, et dont tu connais le résultat. Mcrville porte encore le bras droit en ccharpe et sa blessure l'a dégrisé. Il est convaincu maintenant que si le coup d'cpée qu'il m'a mis dans la nécessité de lui donner est masculin, le soufflet, en revanche, était bien authentique ment féminin; en sorte que nous sommes restés amis; mais il a juré de ne jamais retourner avec moi au bal masqué.
— Et le domino à la rose jaune ? demanda Teissier, qui s'etTorçait de prendre intérêt à l'histoire racontée par son ami, afin de se distraire de ses préoccupations matrimoniales.
— Je ne l'ai pas revu, répondit le narrateur, quoique pendant au moins trois semaines j'aie couru tous les lieux publics, dans l'espoir de le retrouver.
— Tu en étais donc amoureux ?
— Amoureux ! Oui, comme on peut l'être d'une femme dont on a ébauché la connaissance au bal masqué.
— Ainsi, tu ne sais pas qui elle est?
— Une danseuse ou une actrice, aurais-je pensé, si son extrême jeunesse et sa fraîcheur éblouissante n'eussent
rendu impossible cette supposition. Jamais le fard n*a taché cette rose, j'en suis certain.
— C'est donc un ange, dit Aristide, d'un ton railleur.
— Un peu déchu, selon toute apparence. Deux femmes ■ eules au bal de l'Opéra se trouvent, par cela même, dans un état de suspicion légitime. Je crains bien que cet ange ne soit en réalité un de ces êtres charmants qui, ayant pour toute fortune leur beauté, placent ce capital sur le grand-livre de la corruption publique. Ce serait dommage, car elle est si jeune et si belle ! Mais Paris est un gouffre immonde. Quoi qu'il en soit, femme mariée faisant l'école buissonnière, ou femme galante trompant son protecteur, il est impossible d'imaginer une créature plus ravissante. J'ai toujours devant les yeux l'expression de son visage lorsqu'elle se trouva démasquée. Si je savais peindre ! Figure-toi le type le plus pur de la beauté italienne illuminé par la colère, splendide comme un tableau qui reçoit d'aplomb le soleil ; des cheveux de créole, un front de vierge, des narines mobiles et passionnées comme celles de l'Apollon du Belvédère, une bouche d'enfant laissant entrevoir un collier de perles vivantes qui semblaient vouloir se broyer; sur les joues toutes les fleurs du printemps, dans les yeux le regard du lion !
— Sans t'en douter, observa Teissier, tu viens de faire le portrait de Célestine. Elle aussi a parfois l'œil du lion, et alors il faut que je me mette dans mes petits souliers.
— En ce cas, reçois mon compliment, ta future doit être adorable ; mais je souhaite que pour toi la ressemblance s'arrête au physique.
— Tu calomnies peut-être ton inconnue ; après tout, si c'était une femme vertueuse ! la manière dont elle a traité Mervilie semble l'annoncer.
— Innocent! dit Francis en riant, en fait de vertu, qu'est-ce que prouve un soufflet î
La cloche du dîner, car on dînait h une heure chez M. Siinart, infcrrompit la conversation des deux amis; ils descendirent ensemble à la salle à manger où ils trouvèrent le maître de la maison à qui Dramond fut présenté en sa qualité de témoin du prochain mariage. Le futur beau-père d'Aristide Teissier était un gros petit homme d'aspect débonnaire, dont la figure enluminée annonçait une santé parfaite à laquelle ne nuisait en aucune façon le culte de la di\e bouteille. Il s'oflfrit à ses hôtes dans le simple appareil d'un propriétaire campagnard brouillé depuis longtemps avec l'étiquette parisienne. Une redingote d'une couleur et d'une étoffé également douteuses composait la pièce principale de son costume complété par un pantalon de nankin et par une de ces casquettes agricoles qui semblent avoir été modelées sur un pâté de Strasbourg. Au moral, M. Simart était un négociant en pelleterie retiré du commerce depuis quelques années ; il possédait les qualités et les défauts particuliers à cette classe estimable. Comme tous les gens dont l'importance sociale peut être contestée, il tenait beaucoup à l'exercice de ses droits civiques ; électeur, il votait d'après le mot d'ordre du National, son directeur politique; juré, il mentait philanthropiquement à sa conscience lorsqu'il s'agissait dime condamnation à mort; aussi le ministère public le récusait-il d'ordinaire dans les alTaires capitales; ^arde national, il s'était élevé au grade de sous-lieutenaijf, après avoir passé par celui de caporal; en bêchant
les plates-bandes de son jardin il se comparait mentalement à Cincinnatus , et la vue du ruban de la Légion d'honneur lui arrachait un sourire aigre-doux, car les labeurs de sa vie induslrielle et ses services dans la garde nationale lui semblaient autant de titres à celte récompense, mais il était décidé à ne pas la solliciter : — « hochet ! après tout, disait-il; maintenant qu'on donne la croix à tout le monde, c'est une distinction de ne pas l'avoir. » Pour achever en peu de mots l'esquisse de son caractère, M. Simart se couchait tôt et se levait tard ainsi que le roi d'Yvetot, il détestait la noblesse, médisait des prêtres, n'allai! jamais à la messe, racontait d'effroyables histoires à propos des cachots de la Bastille ou des boudoirs du Parc aux cerfs, s'attendrissait au souvenir de Lafayette, pleurait sur la Pologne, anathématisait l'empereur Nicolas qu'il traitait de féroce autocrate, et lisait les romans de Paul de Kock. Au demeurant, le meilleur homme du monde, Tex-pelletier avait passé une partie de sa vie à obéir à sa femme; depuis son veuvage il avait remis les rênes de l'empire domestique à Célestine, dont il était le très-obéissant esclave malgré quelques rares tentatives d'insubordination, dont le dénoûment ordinaire était une soumission plus grande aux caprices de la jeune fille.
— Que dis-tu du beau-père ? demanda Teissier à son ami. tandis que M. Simart parlait à un autre convive, homme d'une quarantaine d'années, grand, sec et à moitié ciiauvo.
— Il a une excellente boule, répondit Dramond, en employant l'argot d'ateher; je suis sûr qu'il joue au loto.
— Non, mais il pêche.
— C'est ce que je voulais dire ; on ne peut rien désirer de mieux en fait de beau-père,
La porte s'ouvrit en ce moment et trois femmes entrèrent dans la salle à manger ; l'œil de Francis glissa sur
LE PARAYEM. i9
la preiiiitre qui était vieille, s'arrêta un in&tant à la seconde, jolie blonde de vingt-cinq ans ; mais se fixa presque aussitôt sur la dernière qui eût mérité cotte attention exclusive, quand môme il n'eût pas été facile de reconnaître en elle la future mariée. C'était une jeune fille si fraîche, si svelte, si sautillante, si enfant, qu'en la voyant on était tenté de lui demander des nouvelles de sa poupée. Sa figure, à la fois régulière et mignonne, unissait à l'ardente pureté du type romain l'accentuation coquette dont les statues de Coustou et de Coysevox offrent de si gracieux modèles. La beauté de ses yeux était double pour ainsi parler ; leurs prunelles larges et noires contenaient un orage perpétuel, dont la foudre jaillissait parfois, sans jamais altérer la transparence de leurs globes azurés et limpides comme ceux de l'enfant au berceau ; ce mélange d'emportement intelligent et de naïve sérénité, ce foyer de passion ceint d'une auréole d'innocence donnaient au regard de Célestine une expression rayonnante dont peu d'hommes eussent pu supporter Téclat. Vêtue d'une jolie robe rose où semblait se refléter l'incarnat de ses joues; vive, souple, gracieuse dans tous ses mouvements, comme le sont quelquefois les petites femmes, la jeune fille s'avança en glissant sur le parquet presque aussi rapidement que si elle eût dansé le gaîop, répondit au salut des hommes par un léger signe de tête qui dut suffire pour tout le monde, et, sans regarder son tutur ni l'étranger qui s'inclinait devant elle, s'assit à table avec l'aplomb d'une maîtresse de maison émérile; d'une petite main blanche et nerveuse, elle découvrit la soupière, d'où s'élança un nuage odorant, de l'autre elle agita énergiquement une clochette de vermeil dont le son fît aussitôt apparaître à la porte de la salle à manger le concierge Nicolas, qui, à l'instar de maître Jacques, cumulait deux ou trois emplois dans la maison de M. S'mnrt.
20 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
Tous les convives s'étaient assis; seul Draniond restait debout,, immobile, les yeux fixes et la bouche entr'ouverte.
— Monsieur, veuillez-vous placer près de ma fille, lui dit pour la seconde fois le maître du logis.
I Le jeune homme s'inclina machinalement au lieu de répondre et ne bougea pas.
' — Et quand môme vous auriez dîné, reprit l'ex-pelletier qui était un peu sourd, à la campagne on peut bien dîner deux fois.
Francis sourit d'un air distrait, comme pour accéder à cette proposition, mais il ne remua ni ne parla; on eût dit que ses lèvres fussent collées à ses dents et ses bottes au parquet. Tous les yeux se portèrent vers lui, et Célestine, qui servait le potage, s'arrêta pour contempler le jeune homme que sa vue avait ainsi pétrifié ; mais la figure de mademoiselle Simart n'exprima que la curiosité un peu moqueuse particulière aux jeunes filles.
— Décidément ce monsieur ne veut pas de moi pour voisine, dit-elle tout bas en se penchant vers la jeune femme placée presque en face d'elle.
— Qu'as-tu donc, Francis? dit à son tour Aristide Teissier, qui attribuait à un malaise subit l'inexplicable contenance de son ami.
— Je vous demande mille pardons, dit enfin celui-ci, en s'arrachant à sa stupeur ; j'ai par fois des distractions si ridicules...
— Peut-être des souvenirs, interrompit la jolie blonde de vingt-cinq ans, avec l'ironie compatissante qu'inspire ordinairement aux femmes le spectacle d'un beau jeune homme rêveur.
Dramond venait enfin de s'asseoir ; il jeta les yeux sur l'aimable railleuse qui, en ce moment, portait son verre à sa bouche. Ce geste fit étinceler une émeraude qu'elle
avait au doigt ; à la vue de cette bague '\e nouvel hôte de M. Simarl tressaillit si brusquement qu'il renversa sur la table une partie du liquide contenu dans son assiette. Pour éviter l'aspersion, Gîlestine recula sa chaise par un bond aussi vif que l'élan d'une gazelle, promena sur sa robe un regard inquiet, et rassurée sur le compte de sa toilette, partit d'un éclat de rire qu'elle ne chercha pas a réprimer.
Francis regarda sa voisine d'un air sérieux et scrutateur; se retournant ensuite vers la dame blonde, et arrêtant sur elle ses noires prunelles comme s'il eût voulu darder jusqu'au fond de son âme le fluide magnétique de la fascination :
— Des souvenirs, madame, dit-il gravement, peut-être. La jeune femme resta un instant ébahie, comme si on
lui eût adressé la parole en grec ou en arabe.
— Je ne vous comprends pas, dit-elle enfin en souriant et sans manifester aucune émotion.
— Et vous, mademoiselle, me comprenez-vous? reprit l'ami de Teissier en s'adressant à sa voisine avec une inflexion de voix presque ironique.
Célestine ouvrit de toute leur grandeur ses yeux étincelants.
— Si c'est une charade, adressez-vous à papa, il la devinera beaucoup mieux que moi , répondit-elle ensuite, intimement persuadée que le garçon de noces choisi par son futur avait quelque chose de dérangé dans l'esprit. (
— Une charade! Voyons la charade, s'écria M. Simart,, dont les oreilles semblèrent se dresser comme font celles d'nn cheval au son de la trompette.
— Après dîner, si vous le permettez, répondit Dramond, tandis que sa figure conservait l'expression d'une incompréhensible ironie.
— Ma parole d'honneur, il est fou, pensa Teissier, en
baissant le nez sur son assiette, tant il se sentait honteux des étranges manières de son ami ; et, par-dessous la table, il lui allongea un coup de pied pour lui prescrire de îe conduire plus convenablement.
Francis sourit avec stoïcisme.
— Niais ! se dit-il mentalement à son tour, tu frappes ton bon génie î Elles ne me reconnaissent pas, mais moi je les reconnais, et cette fois c'est moi qui arracherai les masques ! Mon nez de carton, je te bénis, car tu me donnes sur ces deux sirènes le pouvoir qu'un magicien reçoit de son talisman. Age quod agis. Nous sommes à table, mangeons; mais je leur ménage pour le dessert une scène plus dramatique qu'une charade ; car, en conscience, je ne puis pas souffrir que ce pauvre Aristide épouse une habituée des bals de l'Opéra,
Lorsque, par l'écroulement de quelque voûte souterraine, une excavation s'est formée au milieu d'une rue, la police l'entoure de lampions pendant la nuit, afin de signaler cet abîme aux passants. La précaution paraît utile : appliquée à certains accidents, dont la société est parfois témoin, elle serait proclamée odieuse. Qu'une famille éprouve un de ces malheurs auxquels la surveillance paternelle ne peut pas toujours porter remède, qu'une jeune fille commette une de ces fautes graves, baptisées par le monde du nom de légèretés, sans doute par antiphrase, voici ce qui se pratique : loin d'ébruiter le scandale, on l'étouflFe j au lieu du voile noir des vestales parjures, on triple, autour du front de l'intéressante coupable, les blancs et menteurs entortillements que l'usage accepte comme symboles de l'innocence ; on la fait voyager; quelquefois même la famille se dépayse, ou bien le temps marche en amenant l'oubli. Survient alors un honnête homme qui épouse de confiance et qui est trompé de même ; mais qu'importe l'honneur du mari ?
LE P.\RA\r>T. 2S
celui de la jeune fille n'est-il pas remis à neuf et badigeonné par le sacrement conjugal? Tout le monde approuve la moralité d'un pareil dénoùnient; les femmes surtout, dont l'esprit de corps se prononce si admirablement toutes les fois qu'il ne s'agit pas de juger une rivale.
En découvrant que mademoiselle Cclestine Simart et le domino à la rose jaune ne faisaient qu'une seule personne, Dramond crut voir ouverte, aux pieds de son ami, la chausse-trappe dont nous venons de parler, et qu'on pourrait nommer le piège aux maris. Jeune et amoureux du plaisir, il avait consciencieusement étudié le personnel féminin des bals masqués; il savait donc par expérience qu'espérer de rencontrer, dans ce pandœmonium, un ange d'innocence, serait aussi déraisonnable que de chercher une chaste fleur des Alpes parmi les plantes impures d'un marais d'Afrique. La présence de Célestine à l'Opéra lui parut impliquer une de ces llélrissures précoces qui marquent d'inetliiçables stigmates la vie entière d'une femme; il jura de pénétrer ce mystère, et de placer au besoin l'impitoyable lampion de la vérité devant le casse -cou matrimonial où Teissier semblait près de ce laisser choir.
La préoccupation de Francis, et la puérile mésintelligence qui, depuis quelques jours, régnait entre les futurs époux, jetèrent sur le dîner une froideur contre laquelle lutta sans succès un dithyrambe bourgeois, psalmodié par M. Simart, au sujet des malheurs de Varsovie. En sortant de table, les convives descendirent au jardin. Célestine prit la jolie blonde par le bras, l'entraîna en courant à travers les allées, et toutes deux, s'abandonnant à la folle gaîfé qu'avait comprimée jusque-là le décorum, commentèrent, par mille réflexions moqueuses, la conduite bizarre du nouvel arrivé. Par un empressement simultané.
les deus amis se rapprochèrent l'un de l'autre, tand que 1 ex-pelletier continuait à verser au convive à moiti chauve l'infusion patriotique et polonaise dont lui-mêmj té[ s'était désaltéré le matin dans la coupe écumante du i\' iional.
— Eh bien, comment la trouves-tu? demanda Toissie] je avec un orgueil mal dissimulé ; car, en ce moment, le; i charmes de sa future lui faisaient oublier ses défauts. Ei présence d'un tiers, un amant apprécie avant tout U beauté de sa maîtresse.
— Charmante, répondit Francis d'un ton froid ; maisj dis-moi, quelle est cette jeune femme qui était assise à| table en face de moi ?
— Madame Regnauld , la cousine de Célestine et la femme de ce grand monsieur qui cause avec mon beaupère.
— Elle paraît très-liée avec mademoiselle Simart.
— Extrêmement. Elle demeure ici une partie de l'été, et, à son tour, Célestine passe l'hiver chez elle, à Paris. Elles y étaient encore toutes deux il y a six semaines.
— Ah!... cette dame a une physionomie qui annonce
un cœur bien sensible tu comprends; et de son côté,
le mari possède une figure caractéristique.
— Ils font un fort bon ménage.
— Cela n'empêche pas.
— Que nous importe? Parlons de Célestine... Tu la trouves donc?
— Ravissante! je te l'ai déjà dit; mais.....
— Mais ?
— Je ne te conseille pas de l'épouser.
— Pourquoi cela? demanda Teissier d'un ton sec ; car l'irrésolution du caractère n'est pas incompatible avec l'esprit de conlradiction, et, en ce moment, l'homme à
marier se trouvait blessé du peu d'enthousiasme de son confident.
— Pour plusieurs motifs que tu as découverts toi-iuème, répondit Francis; ne m'as-tu pas dit ce matin qu'elle était irritable, emportée, violente même?
— Défauts d'enfant^ que je corrigerai facilement quand je serai son mari. Songe qu'elle a di\-liuit ans à peine ; et puis j'ai exagéré. Si tu n'a pas d'autre raison
— J'en ai une autre.
— Laquelle donc, au nom du ciel ? cnv lu me fais mourir avec ton air grave et tes paroles cntorlillécs.
— Je te répondrai demain. D'ici l^i, tâche de me procurer un entretien avec ta future.
Aristide regarda son ami d'un air de plus en plus ébahi.
— La demande est originale, dit-il ensuite. Du reste, fais ce que tu voudras, je ne suis pas jaloux de loi. Quant à te servir, cela m'est impossible : tu dois voir que Célestine me boude et ne m'adresse pas la parole.
Ils se promenèrent un instant en silence.
— Où sont-elles ailées? demanda tout à coup Francis, en cherchant de l'œil les deux femmes qui venaient de sortir du jardin.
— Au billard, sans doute.
— Allons-y, car il me semble qu'on ne doit pas nous trouver fort aimables.
— Allons, répondit Teissier, qui se dirigea du côté du logis.
Les deux amis rentrèrent à leur tour dans la maison . En traversant le vestibule un. bruit de billes entre-choquées,
qui partait d'une salle voisine, leur apprit que Teissierne s'était pas trompé. Ils ouvrirent la porte, et furent gaîment accueillis par Célestine, qui venait de gagner une partie.
— Nous allons jouer tous quatre ! s'écria la jeune fille avec la vivacité qui caractérisait tous ses mouvements. — Je serai avec ma cousine. Ces messicuis joueront contre nous; et je ne veux pas qu'ils nous rendent de points.
— Voilà un arrangement contre leqncl je proleste, répondit Francis en souriant ; une partie de billard doit être réglée comme un quadrille. Si nous dansions, au lieu de m'accorder votre main, me condamneriez-vous à être le cavalier d'Aristide?
L'idée de son prétendu figurant en guise de femme dans une contredanse redoubla la gaîté de mademoiselle Simart, qui décida qu'on s'en rapporterait au sort. Le dieu aveugle, ainsi consulté, parut montrer quelque clairvoyance en réunissarït, comme partenaires, les futurs époux.
La partie commença. Dramond jouait avec la négligence d'un homme qui a la conscience de sa supériorité. Teissier, au contraire, calculait chacun de ses coups comme s'il eût attaché une grande importance à remporter la victoire. De leur côté, les deux cousines apportaient au jeu l'intérêt animé qu'inspirent d'ordinaire aux femmes les divertissements dont les hommes semblent avoir le privilège. Célestine surtout accueillait avec une passion d'enfant les vicissitudes du combat. Tour à tour inquiète, découragée, triomphante, provoquant ses adversaires, grondant son allié, n'épargnant pas sa propre maladresse, se fâchant lorsqu'elle ne riait pas, et riant après s'être fâchée : on eût dit que le bonheur de
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son existence tout entière dépendit de la perte ou du gain de la partie.
— Voilà certes une étrange demoiselle à marier, se dit Fiancis, qui, depuis quelque temps, s'occupait plus de la joueuse que du jeu, et faisait école sur école. — Le charmant petit démon ! Quel trésor pour un amant! mais quel lléau pour un mari !
La lutte toucliait à sa lin, et d'avance Céiesline dansait de joie. Trois points encore, la partie était gagnée, et la bille rouge, placée au bord d'une blouse, rendait la victoire infaillible; c'était à Teissier déjouer : il se pencha lentement, et mit à ajuster Tatlention mmulieu;e qui lui était habituelle. En ce moment, par malheur, la jeune ûllf bondissant d'impatience, posa les doigts sur la bande du billard, connue pour hâter la chute de la boule d'ivoire. Celte petite main blanche et frémissante causa une distraction au joueur, qui, par un bloqué superbe, envoya dans la blouse sa propre bille, sans même toucher la rouge, et termina ainsi la partie en la perdant.
Célestiue jeta un cri, frappa le parquet du pied, et, lançant au maladroit un regard foudroyant :
— Vous êtes odieux ! lui dit-elle ; une partie qu'un enfant aurait gagnée ! C'est pour me mettre en colère, n'estce pas, que vous avez fait cela ?
— C'est que je vous regardais, répondit Teissier d'un air contrit.
— Pourquoi me regarder? Je ne vous regarde pas, moi. J« vous dis que vous l'avez fait exprès. Quand vous jouez contre moi, vous ne manquez pas les billes.
— Nous allons gagner la seconde partie.
— Vous la gagnerez seul ; je ne joue plus.
En di.-ant ces mots, l'enfant gâté jeta sur le tapis la queue de billard qu'elle tenait à la main, et s'approcha de la fenêtre, où elle se mit à jouer du piano contre les
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vitres. Aristide sollicita du regard madame RegnauM ; mais la jeune femme, sans avoir l'air de comprendre cette demande d'intervention, s'assit sur un canapé en jonc placé contre la boiserie, et d'où l'on dominait le Mlard.
— A vous deux messieurs, dit-elle alors; je serai bien aise de prendre une leçon.
— Allons, amusons ces dames ! s'écria Teissier, d'un air de dépit.
Mademoiselle Simart tourna brusquement la tête.
— Vous ne m'amusez pas du tout, dit-elle ; puis elle reprit son exercice musical.
Emporté par la mauvaise humeur, Teissier se mit à jouer à tour de bras. Les bloqués les plus furieux, les doublés les plus inouïs, les carambolages les plus extravagants, tout lui réussissait. Du haut du canapé, madame Regnauld souriait malignement, comme si la dispute des futurs époux lui eût inspiré une satisfaction secrète. Dramond, de son côté, se laissait battre avec résignation, et regardait, du coin de l'œil, Célestine, dont les doigts continuaient à marteler, sur les vitres, le galop de Gustave. Tout à coup, la jeune fille ouvrit la fenêtre, et appelant d'une voix éclatante le concierge, qu'elle venait d'apercevoir dans la cour :
— Nicolas ! s'écria-t-elle, qui vous a dit d'enchaîner Soliman ? Vous êtes bien hardi de me désobéir ! Détachez-le tout de suite, entendez-vous ? tout de suite.
Le paysan balbutia quelques mots inintelligibles, et se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. En sentant tomber sa chaîne, Soliman se rua hors de la niche, traversa la cour en deux sauts, d'un bond franchit la fenêtre, et tomba comme la foudre au milieu de la salle de billard.
— Pauvre bête ! dit Célestine en caressant, de sa pe-/
tite main Mimcho le gros front noir du dogue, qui sautait autour d'i'lle pour la remercier ; pauvre victime ! on veut faire de toi un esclave ; mais, sois tranquille^ je ne le souffrirai pas.
En parlant ainsi, la jeune fille lança un regard de défi à son futur. A la vue de son ennemi mortel, celui-ci avait froncé le sourcil; chaque fois que la disposition de la partie le forçait de passer devant le hargneux animal, il lui jetait un coup d'oeil défiant, quMl ramenait ensuite sur ses jambes avec une inquiétude motivée par la double rangée de dents formidables que le chien lui montrait au passage en manière de salut.
Ce manège semblait amuser beaucoup Célestine, qui échangeait de temps en temps, avec sa cousine, un sourire plein de moquerie. A la fin, la jeune fille ne put résister au désir de commettre une de ces espiègleries qu'excusait son Age, et dont son caractère lui faisait un besoin. En ce moment^ Aristide, penché sur le tapis, ajustait la bille de son adversaire, et limait lentement avec la queue le pouce de sa main gauche, habitude familière à plus d'un joueur, et dans laquelle se trahit presque toujours l'indécision du caractère. A un signe de sa maîtresse, Soliman sauta sur le billard et goba le globe d'ivoire. Furieux, mais se contenant encore, Teissier voulut le reprendre entre les dents aiguës qui en éclipsaient la blancheur ; le dogue lâcha la bille, mais ce fut pour happer la main de son ennemi, qui avant de la pouvoir retirer, se sentit mordu jusqu'aux os, et faillit laisser deux ou trois doigts dans le gouffre où il les avait aventurés. La douleur fut plus forte que la patience. Improvisant une massue avec la queue de bilard, qu'il prit par le petit bout, Aristide en frappa Soliman, qui, plus hargneux que brave, recula jusqu'au bord du tapis.
— Osez le battre encore, monsieur! s'écria Célestine
en s'éîançant devant le jeune homme, les joues ardente» et les yeux enflammés de cofère.
La puissance maritale dont il allait être investi apparut majestueusement à l'imagination de Ttissier.
— Si je montre de la faiblesse, pensa-t-il, ce sera un précédent peut-être irréparable; il faut un coup d'état.
Afin de mettre de son côté Téquité, en même temps que le droit, il déploya sévèrement sa main tachetée de sang, et, de l'autre, répéta la correction qu'il venait d'infliger à Soliman. Le chien hurla et se réfugia sous le biflard.
— Bourreau! dit la jeune fille, en levant avec fureur sa main mignonne.
— Célestine î s'écria au même instant madame Regnauld, qui s'élança du canapé.
Par un héroïque effort, la plus irascible des enfants mal élevées retint le coup qu'elle allait frapper. L'eftet produit sur elle par cette contrainte fut si violent, que des larmes jaillirent de ses yeux. En voyant pleurer sa maîtresse, Soliman reprit le courage qui lui manquait pour son propre compte, et sortit avec rage de dessous le billard ; mais, au moment où il sautait à la gorge d'Aristide, Francis le saisit à deux mains par la nuque et par la croupe, et, l'enlevant comme si c'eût été un griflon de douairière, le jeta par la fenêtre, qu'il relerma aussitôt.
Pendant cet incident, rapide comme l'éclair, mademoiselle Simart, que sa cousine cherchait vainement à calmer, s'était approchée de la porte, et l'avait ouverte. Se retournant alors, et montrant son rose visage, le long duquel coulaient quelques perles brûlantes :
— Sachez que je vous hais, dit-elle à son futur; vous ne cherchez qu'à me déplaire, et vous y réussissez au-delà de vos désirs. Frapper Soliman! J'aimerais autant que
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TOUS m'eussiez battue. Je vous dctcsle, entendez-vous? et jamais je ne vous épouserai.
Ces paroles dites avec un accent incomparable, Célcstine poussa madame Regnauld hors de la salle, sortit ensuite et ferma la porte avec violence comme font les enfants en colère.
A la vue de son ami, qui restait immobile contre le billard, le menton dans sa cravate, les mains tombantes et entrelacées, Francis partit d'un éclat de rire.
— C'e>t fort drôle, en eflet, dit Teissier d'un ton amer, excessivement plaisant, je t'assure.
— Pardonne-moi ; c'est que tu as une physionomie si consternée...
— Je ne trouve pas qu'il y ait de quoi être fort joyeux. Eh bien, que l'avais-je dit? Tu viens de voir un échantillon de son aimable caractère. Qu'en penses-tu?
— Défauts d'enfant que tu corrigeras facilement lorsque tu seras son mari, répondit Dramond en répétunt ironiquement les paroles prononcées quelque temps auparavant par son interlocuteur.
— Son mari ! jamais, s'écria Teissier avec véhémence. Tu as entendu ce qu'elle vient de me dire, mais je ne lui laisserai pas la peine de me refuser; c'est moi qui ne veux plus l'épouser, c'est moi qui romps le mariage. Ah ! ah! je lui prouverai que j'ai aussi du caractère. Je vais parler & son père, et je pars à l'instant même. Je trouverai à Paris vingt mille demoiselles à marier, aussi jolies et plus aimables que ce petit démon. As-tu vu? elle a levé la main?
— Elle a levé la main ! répondit Francis en avançant la lèvre inférieure, et en hochant la tête d'un air grave.
— El j'ai craint un instant...
— M(ji aussi ; j'ai vu le moment où tu étais traité comme l'a été Merville à l'Opéra.
— Un démon ! te dis-je, un vrai démon ! s'écria le jeune homme désenchanté, en donnant un coup poing sur le tapis du billard.
Autant Aristide était méticuleux et irrésolu, autant son confident avait de promptitude dans l'esprit et de décision dans le caractère. En deux secondes le parti de ce dernier fut pris.
— Légère, selon toute apparence, et méchante sans aucun doute, se dit-il; c'est trop. Teissier ne peut pas faire un aussi sot mariage. Puisqu'il faut rompre, mieux vaut profiter de cette querelle que d'évoquer le souvenir de la rose jaune, et d'amener ainsi des explications qui pourraient compromettre cette jeune fille.
Sans se rendre compte de l'intérêt involontaire que lui inspirait en ce moment Célestine, Dramond se tourna vers son ami.
— Es- tu bien décidé? lui dit-il.
— Irrévocablement, répondit Aristide, en faisant sonner chaque syllabe de ce majestueux adverbe.
— En ce cas, allons trouver M. Simart.
— Allons...., quoique cette démarche soit embarrassante.
— Tu recules déjà?
— Pas du tout ; mais M. Simart est un si brave homme ; ce mariage lui faisait tant de plaisir, qu'aller lui dire comme cela, brusquement, à brùle-pourpoint : Je ne veux plus de votre fille... S'il y avait moyen d'éviter cette scène, de négocier celte rupture par écrit, au lieu de se trouver ainsi face à face Je t'avoue
— Avoue que voilà tes irrésolutions qui te reprennent ! d'ailleurs, rien de plus facile que d'éviter le premier pas ; je me charge de tout.
— Comment cela ?
Francis se caressa le front pendant un instant, selon
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l'usage des gens qui réfléchissenl ; sa médilalion fui courte, car il n'était jamais embarrassé en fait d'expédients.
— M'y voilà, reprit-il ; il s'agit, disons-nous, de quitter le logis avant toute explication, pour ménager la sensibilité de M. Simart, et de rompre ensuite par correspondance; tort bien. Maintenant, écoute-moi : ton oncie Marjolier vient d'avoir une attaque d'apoplexie, et il faut que tu partes sur-le-champ pour Paris.
— Mon oncle Marjolier... une attaque d'apople.xie ! s'écria Teissier en changeant de couleur.
— Eh, non ! il se porte aussi bien que nous, dit Dramond en riant. Tu ne vois pas que je tue ton oncle pour justifier ton départ?
— Je comprends... Mais tu m'as causé une émotion.
— Une émotion d'héritier ; nous connaissons ça.
Les jeunes gens montèrent ensemble dans la chambre où se trouvait M. Simart. En apprenant le motif imprévu qui appelait son futur gendre à Paris, l'ex-pelletier se gratta l'oreille d'un air contrarié.
— Voyons, voyons, dit-il ensuite avec une bonhomie conciliante; de quoi s'agit-il? Madame Regnauld vient de me raconter votre petite castille avec Célestine; est-ce que vous y pensez encore ? Cette maladie de votre oncle arrive bien subitement.
— Comme toutes les attaques d'apoplexie, observa Francis d'un ton doctoral.
— Allons, allons ! reprit le vieux négociant, oublions tout cela. Vous connaissez le caractère de ma fille; elle a le meilleur cœur du monde ; ainsi il faut avoir de l'indulfrence pour ses petites vivacités.
— Petites vivacités ! s'écria Teissier, à qui son confident imposa silence d'un coup-d'œil.
— Figurez-vous, monsieur Dramond, dit le bonhomme
Simarf, qu'ils sont aussi enfants l'un que l'autre. Célestîne a été un peu gâtée, je l'avoue ; mais, de son côté, votre ami a quelquefois la tête chaude. Au fond, ils s'aiment comme deux tourtereaux, et ils passent la journée à se quereller sur des riens. Allons, Teissier, pas de rancune ; Célestine est au salon, venez faire votre paix avec elle.
En voyant son ami déjà chancelant dans sa résolution, et prêt à suivre M. Simart, Francis sentit la nécessité d'intervenir.
— Je puis vous certifier, monsieur, dit-il au père de Célestine, qu'Aristide ne songe nullement à ce qui s'est passé ; en ce moment, il n'est préoccupé que de l'accident arrivé à son oncle.
— Ah ça ! ce n'est donc pas un conte? demanda Texpelleticr.
— Un conte ! répéta Dramond, blessé en apparence de ce doute. C'est moi, monsieur, qui ai apporté à mon ami cette triste nouvelle. J'ai jugé inutile de lui en faire part avant dîner; car la diligence de Paris ne passe que ce soir, et il a encore le temps de partir aujourd'hui.
— M. Marjolier ! c'est que je le connais, répondit M. Simart. Un grand maigre ! plus grand et plus maigre que mon neveu Regnauld ! Où diantre, avec un pareil tempérament, est-il allé pêcher cette attaque d'apoplexie? Bon pour moi, c'est ce qui me pend à l'oreille.
— Permettez, monsieur, reprit Francis avec un sourire insinuant : ici, je suis sur mon terrain, car j'ai étudié la médecine. C'est une erreur généralement adoptée, je l'avoue, mais enfin c'est une erreur de croire que les tempéraments secs et nerveux soient plus à l'abri des coups de sang que les constitutions sanguines et pléthoriques ; le cou plus ou moins court, la face plus ou moins colorée, ne font rien à l'affaire ; et je pourrais vous raconter. . . ; mais il n'est pas question de cela ; il s'agit de ce bon de
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cet excellent M. Marjolicr, expirant peut-être en ce moment entre les bras d'avides mercenaires. Songez que Teissier est son neveu, son héritier, continua le jeune homme en se penchant îi l'oreille de M. Siniart, comme pour ména^ror la sensibilité de son ami ; et surtout n'oubliez pas que M. Marjolier a une gouvernante et un confesseur.
— Deux pestes, au lieu d'une ! s'écria l'ancien négociant, dont la prèlrophobie s'éveilla soudainement à cette dernière et habile insinuation. Un confesseur ! un jésuite ! Oui, je me le rappelle, Marjolier était un vieux bigot ! il est capable de se laisser entortiller par les soutanes noires, et de donner tout son bien à quelque sémi» naire. Partez, Teissier, partez sur-le-champ ; avec ces gaiU lards-là il faut jouer serré. Il y a longtemps que je connais votre oncle ; esprit l\\ible ! cerveau étroit ! abonné de la Quotidienne! Ah! saprebleu ! pailcz tout de suite, il n'y a pas un moment à perdre.
Aristide restait imniobile et regardait dans tous les coins de la chambre au lieu de répondre. Ellrayé de ce symptôme autant qu'il était intérieurement réjoui par la frayeur panique du pelletier, Francis prit son ami par le bra-, et, s'adressaul à son hôte :
— Nous reviendrons bientôt, lui dit-il, car je me regarde toujours comme invité.
M. Simart eut l'air de réfléchir.
— Faites mieux, dit-il, d'un air franc et ouvert; rien ne réclame votre présence à Paris; pour me prouver que ce départ si imprévu ne cache pas quelque projet sournois, restez ici ; puisque vous êtes le témoin de Teissier, cela n'a aucun inconvénient; nous vous garderons en otage jusqu'à son retour. Est-ce accepté?
^ Accepté ! répondit Froncis avec une vivacité qu'on
eût pu prendre pour de la joie, et il secoua la grosse main que lui présentait cordialement l'ex-pelletier.
— Surtout, Teissier, ne perdez pas de temps, reprit celui-ci, tout-à-fait rassuré par l'arrangement qu'il venait de conclure : j'ai toujours devant les yeux ce diable de confesseur. Je vais faire mettre le cheval à la voiture ; on vous conduira jusqu'à la route.
— Eh bien ! voilà cette terrible affaire arrivée à conclusion, dit Francis, lorsqu'il fut seul avec son ami.
— Ah çà, répondit celui-ci, tu me fais partir, et tu restes ! mais nous n'étions pas convenus de cela.
— Pour peu que cela te contrarie, je pars avec toi, répartit le confident; si j'ai accepté la demande de M. Simart, c'est uniquement pour te rendre service. Je croyais que tu ne serais pas fâché de laisser ici un mandataire qui t'épargnât l'ennui de terminer cette rupture.
— Au fait, tu as raison, reprit Aristide, qu'effrayait ridée d'un débat personnel, reste donc, et arrange cela pour le mieux.
— Tu me donnes plein pouvoir?
— Sans aucune restriction.
Mademoiselle Simart s'était retirée au salon où elle torturait son piano de manière à réveiller tous les échos du logis ; en apprenant le départ de son prétendu, elle s'enferma, par un reste de bouderie, pour éviter de lui dire adieu. Aristide fut donc obligé de se mettre en route sans l'avoir vue, son ami l'accompagna jusqu'au relai où il devait attendre la diligence, et ne le quitta qu'après l'avoir vu monter en voiture.
En reprenant seul le chemin de la maison qu'habitait Célestine, Francis Draniond éprouva un sentiment d'alacrité dont il fut d'abord surpris, mais qu'il expliqua bientôt par le contentement intime qu'inspire toujours la conscience d'un service rendu ou d'un devoir accompli.
— Je n'ai pas perdu ma journée, se dit-il avec le sourire qu'eût pu se permettre Titus de philantropique mémoire ; je défie les plus fins diplomates de tourner plus habilement une difficulté. D'une part, j'empêche mon ami de faire une sottise irréparable ; de l'autre, je ménage l'honneur d'une famille honnête, et d'une jeune fille dont, à défaut de vertu, la beauté mérite des égards.
Le dévouement est rare, mais le désintéressement absolu l'est encore davantage. L'imagination d'un homme qui a fait une belle action se dirige, par une attraction naturelle, vers la récompense qu'il croit avoir méritée. Francis subit cette loi du cœur humain, sans chercher à lui opposer la moindre résistance.
— J'ai bien mérité quelques jours de plaisir, reprit-il en lui-même; pourquoi ne planlerais-je pas ici ma tente pour une semaine? Au mois de mai, Paris est si maussade, et la campagne si belle! Et puis, du moment que le mariage d'Aristide est rompu, cette petite Célestine n'est plus pour moi la fiancée d'un ami; je ne vois désormais en elle que le séduisant domino noir après lequel j'ai couru si longtemps ! Pour quelles raisons alors ne poursuivrais-je pas une aventure commencée d'une manière si romanesque ?
La conscience tranquillisée par celte distinction subtile, le jeune homme rentra chez M. Sin.art, l'œil joyeux et lo
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sourire sur les lèvres. Décidé à plaire à tout le monde, ii se mit à l'œuvre aussitôt ; par la propagande et la garde nationale au maître du logis; arrêts de la cour de cassation à M. Regnauld, espèce d'avocat sans causes ; modes, spectacles et romans nouveaux à la jolie blonde, propriétaire 'de la bague d'émeraude ; religion et pharmacie à la vieille tante, et termina la soirée en chantant des nocturnes avec Célestine, qui paraissait supporter le plus stoïquement du monde l'absence de son futur.
Pendant plusieurs jours, Francis observa sans relâche, avec un intérêt aussi profond que caché, l'étrange jeune fille qu'avait du épouser son ami, et dont la beauté gracieuse exerçait sur lui-même une séduction qu'il ne s'avouait qu'à demi. Le résultat de cette étude fut un doute irritant et bientôt intolérable. Pour quiconque n'avait pas analysé dans leurs ramifications les plus imperceptibles les fibres délicates de l'organisation féminine, le caractère de mademoiselle Simart était en effet une énigme indéchiffrable. Tour à tour insouciante comme un enfant, ou pensive comme une femme; étourdie le matin et, le soir, mélancolique ; pétulante jusqu'à la folie ou sérieuse jusqu'à la gravité ; plus mobile que l'onde, en un mot ; docile à la tempête, mais reflétant l'instant d'après la sérénité du ciel, Célestine offrait un de ces types ondoyants et complexes, devant lesquels les bourgeois s'arrêtent avec défiance, et les artistes avec amour. Malgré son expérience et son esprit, Francis ne sut d'abord à quelle conclusion se fixer.
<— Ange ou démon, se dit-il; mais lequel des deux?
Un soir, trois jours après le départ de Teissier, dont on ne recevait pas de nouvelles, et à qui personne n'avait l'air de penser, excepté M. Simart, Célestine, madame Regnauld et Francis se trouvaient assis dans un petit pavillon à l'extrémité du jardin. Les deux femmes brodaient, tandis
que le jeune homme, assis à leurs pieds, et tenant un livre à la main, leur liéclamait les attendrissantes souffrances d'Indiana. (Contre son habitude, il se tirait fort mal de ses fonctions; estropiait impiloyablonionl la prose éloquente de George Sand, sans égard pour les points ou les virgules; tournait souvent deux feuillets à la fois, ou bien s'arrêtait au beau milieu d'une phrase pour regarder Cé- Icstine. Les yeux baissés sur sou ouvnige, mademoiselle Simart semblait ne pas s'apercevoir des fautes du lecteur, soit qu'elle écoutât le son de sa voix un peu plus que les paroles du livre, soit qu'elle rcmarq^ru sans courroux une distraction dont elle avait déjà deviné la cause. Moins indulgente que sa cousine, peut-être parce qu'elle n'avait aucun intérêt à l'être, madame Rcgnauld interrompit par un brusque éclat de rire une période dans laquelle Francis semblait se complaire au point de ne pas vouloir en sortir.
— Je vous avouerai, dit-elle, que je ne comprends pas un seul mot de ce que vous dites; il est \Tai que vous avez une étrange méthode de lecture : ordinairement en lisant on regarde son livre.
— Bien, pensa Dramond en fermant le volume ; elle m'a deviné ; ce soir elle avertira Célcsline, et, demain, toutes deux se moqueront de moi.
— Voici la nuit, il faut rentrer, dit la jeune fille en pliant sa broderie, comme si elle eût voulu prévenir la moquerie dont elle voyait briller les étincelles dans les yeux de la jolie blonde.
— Tu as raison, reprit celle-ci ; allons faire de la musique; monsieur aura peut-être plus d'égards pour Rossini que pour George Sand.
Sans donner à sa cousine le temps de poursuivrey Célesline la força de se lever, lui passa le bras autour de fa taille, et rentiainant par un élan cadencé, lui fit danser le galop jusqu'à la maison.
Francis suivit de l'œil ce couple gracieux, dont il ne regardait que la moitié; puis il se leva lentement à son tour; mais au lieu de rentrer, il s'enfonça sous un berceau de charmille et s'y promena longtemps, le front pensif, dans une attitude sentimentalement farouche. L'obscurité qui l'entoura peu à peu finit par l'arracher à sa rêverie.
■ — C'est trop d'incertitude, se dit-il. Je veux savoir à quoi m'en tenir. Elle est la plus innocente ou la plus perverse des femmes. Dans le premier cas, mes doutes sont une offense ; dans le second, le sentiment que j'éprouve est une duperie. Ce bal de l'Opéra ne me sort pas de la tête, et corrompt le plaisir que j'ai à la regarder. Il faut en finir avec ce cauchemar.
En entrant dans le salon, Dramond trouva la famille réunie. La vieille tante et M. Regnauld jouaient au piquet; les deux cousines exécutaient à quatre mains un quadrille du Pré aux clercs, tandis que M. Simart, enfoncé dans une bergère, battait la mesure, d'un air ragaillardi.
— Cela ne vous donne-t-il pas envie de danser ? demanda le bonhomme à son hôte.
— Je n'aime pas la danse, répondit celui-ci avec la maussaderie particulière aux amoureux.
En entendant ce blasphème, Célestine tourna la tête, et ses doigts restèrent suspendus sur le clavier, tandis que ses yeux regardaient fixement le jeune homme, qu'elle trouva moins bien en ce moment qu'il ne lui avait paru jusqu'alors.
„ — Vous n'aimez pas la danse? dit- elle enfin d'un air stupéfait ; qu'aimez-vous donc ?
— Toi ! pensa Francis, qui retint avec peine au bord de ses lèvres le monosyllabe par lequel répondait son
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cœur. Toutctois, il dompta celle impression pour saisir roccasion, qui lui parut opportune,
— Je me suis ma! exprimé, répondit-il ; j'ai voulu dire que je n'aime pas le bal, tel qu'il a lieu dans le monde, avec ses quadrilles monotones et compassés. J'apprécie peu un plaisir sans passion, et dans un salon la passion n'est pas admissible; aussi n'est-ce pas \h qu'il faut chercher la danse. Pour comprendre l'effet électrique qu'elle peut exercer sur l'imagination, c'est aux bals publics qu'on doit aller, aux bals masqués...
Les yeux de Francis scrutaient avec une ardente inquiétude la physionomie de la jeune fille, qui, sans songer à éviter ce regard, écoutait naïvement l'apologie d'un plaisir fort peu naïf, et semblait y prendre un vif intérêt.
— Mais, monsieur, on ne danse pas au bal masqué, observa-t-elle tout à coup.
— On ne danse pas? répéta le jeune homme qui, malgré son anxiété, n'osait hasarder une inlerrogation plus précise.
— N'est-ce pas, Hortense? reprit Célestine en se tournant vers sa cousine : quand nous sommes allées au bal' de rOpéra, personne n'y dansait, et cela m'a paru bien étonnant. Comprend-on un bal où l'on ne danse pas !
En ce moment, Francis sentit son cœur se dilater, et l'air qu'il respira lui parut embaumé. Les simples paroles qu'il venait d'entendre dissipèrent comme par enchantement le nuage équivoque à travers lequel son imagination avait contemplé jusqu'alors un être virginal. Honteux de ses soupçons, il se trouva coupable, et savoura son remords avec de secrètes délices. En amour, on est parfois si heureux d'avoir tort! Sa physionomie trahit sans doute d'une manière trop expressive cet iiUinic bonheur, oar Célestine, dont les yeux d'aigle eussent bravé le «olcil, ne put supporter le regard qui chercha le sien. Elle baissa
la tête avec confusion, et pour la première fois sentit éclore sur ses joues les roses brûlantes dont la racine est dans le cœur.
— Racontez à M. Dramond vos prouesses au bal de rOpéra ; je suis sur que ça l'amusera, dit M. Regnauld sans interrompre sa partie de piquet.
Francis fut saisi d'un violent accès d'amitié pour le grand homme chauve; il lui trouva l'air aimable, l'esprit cultivé ; au besoin, il lui eût vu des cheveux sur le front. Contre son habitude, mademoiselle Simart semblait embarrassée; voyant qu'elle ne répondait pas, madame Regnauld se tourna vers le jeune homme, dont la passion naissante ne lui avait pas échappé.
— Vous avez peut-être remarqué, lui dit-elle avec une inflexion de voix moqueuse, que nous sommes tous ici les très-humbles esclaves de cette petite fille ; c'est un empire passablement despotique qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent; je vous en préviens pour que vous vous teniez sur vos gardes. Ses fantaisies sont des lois, ses caprices des arrêts sans appel : mon oncle l'a élevée ainsi, et notre faiblesse a confirmé les abus de ce beau système d'éducation. Vous concevez dès lors toutes les idées extravagantes qui doivent passer par l'esprit d'un enfant gâté de la sorte. Entre autres folles imaginations, cet hiver, Célestine s'était mis dans la tête d'aller au bal masqué, et savez-vous où elle prétendait nous mener? Chez Musard !
— Oui, ma foi, chez Musard, interrompit le vieux négociant, en riant d'un gros rire paternel ; celte petite folle voulait aller au bal de Masard ; que dites-vous de cela, monsieur Dramond ?
— Je dis que les anges peuvent sans péril descendra aux enfers, répondit Francis d'un ton chaleureux.
Le bonhomme Simart trouva la phrase fort belle sans
trop la comprendre ; Coleslinc la trouva plus belle encore, peut-être parce qu'elle la con^prenait.
— Jfe n'ai pas la prétention d'être un ango, reprit madame Regnauld en appuyant sur ce dernier mot avec ime emphase ironique ; aussi le projet me parut-il un peu téméraire, mais le moyen de résister? Je me vis donc obligée de capitider, trop heureuse d'avoir réussi à substituer l'Opéra au terrible bal dont j'étais menacée. Nous voilà donc partis tous trois.
— Tous trois, répéta Dramond avec un reste d'inquiétude; quelqu'un vous accompagnait?
— Mon mari, répondit madame Regnauld ; à cpioi donc songez- vous? Mon mari, dont la conduite, il faut l'avouer, ne fut pas fort exemplaire en cette circonstance. A peine arrivés, il nous installa dans une loge sous prétexte de la cohue, mais en réalité pour s'aller faire intriguer, et nous y laissa pendant plus d'une hçure, exposées aux plus sottes aventures.
— Comment! des aventures? dit Francis avec une curiosité affectée.
— Oui, deux hommes ivres et hideusement défigurés, qui nous forcèrent à déloger.
Célestine interrompit sa cousine.
— Le premier n'était pas ivre, lui dit-elle ; il causait au contraire fort convenablement. Tu as dit toi-même qu'il avait les yeux expressifs et les dents très-belles.
— Hom ! vous ne m'aviez pas fait part de vos remarques, dit à sa femme M. Regnauld, tandis que, dans un accès de vanité satisfaite, Francis souriait à sa fig>ire, que lui renvoyait la glace placée au-dessus du piano.
M. Simart, qui, comme nous l'avons dit, aimait à se coucher de bonne heure, mit fin à la conversation en donnant le signal de la retraite. Rentré dans sa chambre, Dramond se livra délicieusement aux méditations d'uo
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amour que pour la première fois il savourait sans défiance. Le charmant visage de Célestine passa dans tous ses rêves, en y reflétant les doux et chastes rayons que darde une étoile lumineuse; le matin, cette vision dorée s'éclipsa derrière la figure fort peu idéale du concierge Nicolas, qui entra dans la chambre en tenant à la main une lettre timbrée de Paris.
— C'est de Teissier; que diantre peut-il m'écrire? dit Francis en décachetant cette missive avec une mauvaise humeur qui annonçait une sorte de divination.
— a Mon cher ami, écrivait à son confident l'ex-futur gendre de M. Simart, depuis quatre jours que je t'ai quitté, j'attends à chaque instant une lettre de toi, et j^envoie tous les soirs demander si tu es revenu à Paris. Je ne comprends, je l'avoue, ni ton silence absolu, ni ton absence prolongée; mais l'un et l'autre me rassurent, tout en me laissant dans l'incertitude, car ils me prouvent que la négociation dont je t'avais chargé n'est pas encore terminée. Depuis quatre jours, mon cher Francis, j'ai fait bien des réflexions. Un mariage près de se conclure et aussi avantageux que le mien, ne me paraît pas aujourd'hui devoir être rompu inconsidérément à propos d'un enfantiUage, car la conduite de Célestine n'est pas autre chose. En réalité, j'ai plus de torts qu'elle; si elle est un peu capricieuse, je dois reconnaître que je suis parfois trop susceptible, et je n'ai pas pour excuse l'étourderie de mon âge. L'aulre jour, dans la salle de billard, nous avons, je crois, mal interprété tous deux le geste dont, par suite de cette erreur, je m'étais trouvé justement offensé; Célestine a beaucoup de vivacité dans la pantomime; elle remue presque toujours les mains en parlant, et ce que nous avons pris pour une menace n'était, j'en suis sûr, qu'un mouvement peu calculé. D'ailleurs, eûtelle eu l'intention que nous lui avons supposée, je de-
vrais la lui pardonner, car la brutalilédont j'ai fait preuve en frappant Soliman était bien faite pour l'irriter. Ainsi donc, mon cher ami, je te prie de rattaclicr di'^s à présent les fils que tu as poul-ôlre brisés pour te conlornier à mes instructions : cela te sera facile, je n'en doute pas, car je connais les ressources de ton esprit et tes talents diplomatiques. Dis à M. Simart que l'apoplexie de mon oncle n'aura aucun résultat (iichcux, et que j'espère pouvoir partir dici dans quelques jours. Présente à madame Regnauld et à sa tante mes respectueux hommages, et dis bien à Célestine... »
— Va-t-en au diable ! s'écria Francis à ce passage de la lettre qu'il froissa entre ses doigts sans en achever la lecture. — Si Cclestine l'aime, ce dont je doute, il n'a pas besoin d'avocat près d'elle ; si elle ne l'aime pas, je me ferais scrupule d'influencer la décision de cette enfant; car il ne la rendrait pas heureuse, je suis sûr qu'il ne la rendrait pas heureuse. Il a quitté la partie, tant pis pour lui, il connaît le proverbe. J'ai dû croire qu'il avait définitivement renoncé à ce mariage; dès-lors .j'étais libre d'aimer Célestine, et je l'aime, et je maintiendrai mon droit. Chacun pour soit, le ciel pour tous!
L'idée de supplanter son ami et de devenir acteur principal dans le mariage dont il ne devait être d'abord que le témoin, n'éveilla pas le moindre remords dans l'ùme de Dramond. Chez lui la passion parlait trop haut pour laisser entendre les objections de la conscience. D'ailleurs il jeta au nez de ses scrupules le dilemme suivant : ou elle l'aime, ou elle ne l'aime pas : si elle l'aime, elle ne voudra pas m'épouser; si elle ne l'ainîe pas, de quoi pourra-t-il se plaindre?
Absous à ses propres yeux par cet argument sans réplique, et vivement épcronné par l'annonce du retour d'Aristide, Francis résolut de ne pas perdre un initaut pour
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fixer sa position. Après diner, il s'approcha de madame Regnauld, et lui demanda d'un air sérieux un instant d'entretien. La jolie blonde accueillit cette sollicitation avec le sourire persiffleur qui relevait habituellement l'expression de son visage. Sans affectation, ils descendirent au jardin, où le jeune amoureux commença sans délai sa confidenca, avec cettefranchise chaleureuse qui conquiert presque toujours l'indulgence des femmes.
— Madame, dit-il, je ne vous avouerai pas que jaime votre cousine, car vous le savez déjà.
— Comment donc, monsieur I interrompit madame Regnauld avec une surprise affectée.
—Vous le savez, j'en suissûr; carsi vous avez lu dans mes yeux, j'ai lu aussi dans les vôtres. J'ai deviné encore que le mariage dont il a été question n'avait pas votre agrément, que Teissier vous déplaisait... de grâce, ne m'interrompez pas ; je ne trouve point cela mal, au contraire. Vous avez compris que le caractère de mon ami offrait à une femme peu de garanties de bonheur: et combien vous avez eu raison! Serai-je jugé par vous plus favorablement, madame? J'aime Célestine... pardonnezmoi cette familiarité ; vous le savez, l'amour ne connaît que les noms de baptême : j'aime votre cousine, le lui dire à elle-même, si naïve, si enfant, ce serait une faute, je le sens, quoique je meure d'envie de commettre cette faute. On dirait que j'offense l'hospitalité qui m'accueille ici. Madame votre tante a dû oublier l'amour, je doute que M. Simart l'ait jamais connu, et votre mari, si bien placé pour l'éprouver, a dans la physionomie une gravité qui m'impose. Vous voyez donc bien que je ne puis m'adresser qu'à vous, puisque vous seule ici pouvez me comprendre. Je vous en supplie , dites-moi que vous me comprenez, que vous me pardonnez cette déclaration si brusque, si mal exprimée, et que vous serez maprotec-
trice. Ma famille est connue de M. Simart, j'ai plus de fortune que Teitsier; vous me voyez; mon esprit n'a pas paru vous déplaire, et je vous jure que j'ai le meilleur caractère du monde. Sur mon honneur, madame, je rendrai Célestine heureuse. Elle ne l'aiiiic pas, n'est-il pas vrai ?
— Comme vous arrangez tout cela! répondit madame Hegnauld, en ne pouvant s'empêcher de sourire; mais ce sourire n'avait plus rien de moqueur. — Vous oubliez qu'avec ou sans mon agrément M. Teissier épouse Célestine.
— Ce mariage n'est pas fait, et il ne tient qu'à vous qu'il ne se fasse jamais. En partant, Teissier m'a chargé positivement de rompre; depuis, il est vrai, il a changé d'avis et m'a donné d'autres instructions; mais j'ai accepté la première mission, et je refuse la seconde. Les engagements pris avec lui ne subsistent plus réellement en ce moment, puisque lui-même retire sa parole; je me trouve donc fort libre de demander la main de votre cousine, et je vous la demande.
— Voilà un raisonnement fort spécieux, quoiqu'au fond je craigne qu'il ne soit pas tout à fait exempt de jésuitisme, comme dirait mon oncle. Mais n'importe; vous avez de la franchise et de l'esprit, deux belles qualités, et je n'ai pas le courdge de vous savoir mauvais gré de votre démarche, bien qu'elle soit un peu irrégulière. Vous m'avez devinée; je n'aime pas votre ami, que vous ne chérissez pas non plus beaucoup, à ce qu'il me semble. Je verrais avec plaisir Célestine rompre ce mariage, et s'il n'est pas trop tard, je ne refuse pas d'y aider.
t — Oh! madame, que je vous avais bien jugée; quelle reconnaissance ne vous dois-je pas !
^ — C'est bien, c'est bien, répondit madame Regnauld «D reprenant soudainement sa phisionomie raylleuse;
voilà mon mari qui nous regarde depuis la fenêtre; il n'aime pas qu'on me parle si longtemps et avec tant d'expression.
— Un mot encore, de grâce ! puisque vous acceptez le rôle de mon ange tutélaire, ne soyez pas bonne à demi, permettez-moi de dire à Célestine que je l'aime.
— Quant à cela, non, répondit avec vivacité la jeune femme; vos yeux le lui ont déjà trop dit. Hier vous l'avez fait rougir, et c'est, je crois, la première fois que cela lui arrive pour une pareille cause.
— Elle a rougi... vous en êtes sûre? s'écria Francis, qui, dans son ravissement, voulut prendre la main de sa jolie protectrice pour la porter à ses lèvres.
— Mon mari!... s'écria à son tour madame Regnauld en retirant brusquement sa main; voulez-vous qu'il croie que vous me faites la cour? Allons, soyez raisonnable, et songez que je vous défends de parler à Célestine.
— Devant vous, dit le jeune homme d'un air suppliant.
— Devant moi... Il a réponse à tout... Je suis trop bonne pour vous, reprit-elle après un instant d'hésitation... Allons, quittez cet air malheureux. J'aperçois Célestine dans le pavillon; allons la rejoindre; je ne puis vous empêcher de causer avec elle.
— Vous promettez de ne pas me faire lire Indiana?
— Je vous le jure; vous vous en tirez trop mal quand 3lle est là. Vous verrez que je vais être obligée de recommencer les chapitres que vous nous avez si bien estropiés. Pendantce temps-là, je vous permets de chercher à plaire; mais rappelez-vous que j'ai le talent d'écouter en lisant.
Francis et madame Regnauld traversèrent alors le jardin, et entrèrent dans le pavillon où Célestine brodait, d'un air sérieux et pensifqui contrastait avec le caractère presque enfantin de s» physionomie. Le soleil, passant à tra-
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vers une fenêtre dont le store se trouvait levé, baignait sa tête italienne, dont les cheveux noirs, arrondis en bandeaux, étincclaicnt dans le flot lumineux comme dans une auréole. En voyant entrer Francis, la jeune fille, par un instinct de pudeur, trouva le jour trop éclatant; peutêtre pensa-t-elle qu'on la verrait trop bien si elle rougissait encore. S'adressantau jeune homme d'une voix douce et presque timide :
— Auriez-vous, lui dit-elle, la complaisance de baisser le store?
Il s'empressa d'obéir. La fenôtre donnait sur une petite ruelle qui; de ce côté, côtoyait le jardin; en se penchant pour défa'?her le cordon qui retenait le store, Francis aperçut un homme qui profitait des inégalités qu'ofl'rait le mur du pavillon pour s'élever jusqu'au niveau de la fenêtre; et, dans cet amateur d'escalade ou d'espionnage, il reconnut Aristide Teissier. Sa première idée fut de lui jeter sur la tête un pot de fleurs qui se trouvait sous sa main, et de renouveler ainsi, en faveur de son rival, la catastrophe de Pyrrhus, roi d'Épire; il triompha vertueusement de cette tentation homicide, baissa le store sans avoir l'air d'avoir rien vu, et ferma la fenêtre; puis, pnr réflexion, la rou\rit.
— Qu'il écoute si bon lui semble, se dit-il; j'aime les positions franches; de cette manière, il saura à quoi s'en tenir.
Et Francis vint reprendre sur un tabouret, presque aux pieds de Célestine, la place qu'il avait occupée la veille.
Depuis son retour à Pacis, Aristide Teibsier s'était éveillé tous les matins avec la lerrae voloûlé de ne jamais
revoir Célestine, et chaque soir lui avait apporté une détermination contraire à celle-là; le quatrièmejour, lesoir pour lui commença dès le matin. Affamé d'amour par le jeûne qu'il venait de subir, il écrivit à son confident la lettre dont nous avons cité une partie ; puis, quelques heures plus tard, un redoublement de fièvre conjugale le jeta lui-même dans la diligence de Provins. Le voyage lui dura un siècle ; mais, en approchant de la campagne où demeurait M. Simart, il lui sembla tout à coup que des ailes poussaient aux chevaux, et il hésita quelque temps avant de se décider à descendre de voiture. De quel front se présenter en effet, quelle contenance faire et quelles paroles trouver, si, comme cela était probable, Dramond avait rempli son mandat ? Son retour dans ce cas, ne paraîtrait-il pas une lâcheté ou une bravade ? Emu de cette alternative, Aristide s'achemina lentement vers la maison ; en y arrivant, le cœur lui manqua tout à fait ; d'un pas furtif, il passa devant la grille dont les lions en terre cuite lui parurent plus rechignes que de coutume : et en lui-même, il ne put s'empêcher de les comparer aux anges à glaives de feu à qui lut confiés autrefois la garde de l'Eden. Descendu de la dignité officielle d'un futur mari, pour qui toutes les portes s'ouvrent à deux battants, au rôle équivoque d'un homme qui a compromis sa position, il fit le tour du jardin en maudissant du fond de l'âme les conseils de son ami, sa propre irrésolution, la race des dogues, le bonhomme Simart lui-même, le monde entier enfin, à l'exception de Célestîne, et arriva bientôt au pied du pavillon où la jeune fille avait l'habitude de travailler après le dîner.
— Elle est là, se dit-il; peut-être pense-t-elle à moi! Pourquoi, bannissant une ridicule émotion, n'essaieiais-je pas de la voir et de lui. parler?
Saisissant son courage par les cheveux, comme on doit
faire, dit on, avec roccasion, Teissier livra l'assaut sans plus tarder. La ruelle élnit déserte à cette heure du jour, et l'angle du mur olïrait, par ses dégradations, une véritable échelle à voleur; il s'y cramponna sans s'inquiéter des écorohurcs. Arrôlé un instant dans son escalade par l'apparition de Francis, il se persuada bientôt qu'il n'avait pas été aperçu, redoubla d'ellorts, atteignit enfin la tenêtre et s'y installa le plus solidement possible, les pieds fichés danr un trou du mur, et les mains accrochées au balcon. Il eut soin de tenir, derrière un pot de (leurs, sa tête qui, sans cette précaution, eût projeté une ombre sur le store transparent, et ne trouvant aucune fente propice qui lui permît de voir ce qui se passait dans le pavillon, il concentra toute son âme dans ses oreilles.
Célestine paraissait vouée au silence ainsi qu'au travail, et ne quittait pas des yeux sa broderie; de son côté, fidèle à sa promesse, madame Hegnauld avait pris le volume d'iudiana qu'elle semblait lire avec une attention exclusive, mais un observateur e\il remarqué que l'une tournait bien lentement les feuillets du livre, et que l'autre tirait son aiguille plus lentement encore. Sur le tabouret où il s'était assis avec l'aisance gracieuse qui lui était habituelle, Francis se trouva peu à peu aussi mal à l'aise qu'un accusé sur la sellette; promenant ses regards de la jeune fille à la jeune femme, de celle-ci à la fenêtre et de la fenêtre à la pointe de ses bottes, il finit par tomber dans une de cps méditations où se recueillent, à l'approche d'une action décisive, les esprits les plus déterminés.
— La scène est plus difficile à jouer que je n'avais cru d'abord, se dit-il; l'autre jour, en prétendant qu'alors qu'on est quatre on n'est que deux, j'ai avancé un paradoxe assez ridicule ; ma foi, l'occasion est belle pour le justifier; car, tant dedans que dehors, nous voici quatre
bien comptés. Mais c'est le premier mot qui est embarrassant à trouver.
Depuis quelque temps, madame Regnauld observait à la dérobée le jeune homme à qui elle venait d'accorder son appui. L'indécision qu'elle lut dans sa contenance accrut l'intérêt qu'il lui avait inspiré, caria timidité devient une grâce lorsqu'elle n'est pas une habitude, et sied aux cavaliers délibérés, comme le sourire aux visages sérieux. Toutefois la sympathie de la jeune femme ne fut pas exempte de cette ironie veloutée, dont, par prudence et par coquetterie, elle gantait tous ses sentiments ; abusant un peu de ses droits de protectrice, elle s'abandonna sans scrupule à l'instinct moqueur qui se réveillait en elle, et loin de venir au secours de son protégé, elle éprouva un malicieux plaisir à redoubler l'embarras que lui révélait sa physionomie.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez reçu des nouvelles de monsieur Teissier? lui demanda-t-elle tout à coup.
L'intention traîtresse de ces paroles et le demi-sourire dont elles furent accompagnées, au lieu de déconcerter Francis, lui rendirent tout son aplomb.
— Autant vaut ce premier mot-là qu'un autre, dit-il en lui-même; il me mène au but par le chemin le plus court, et, en toutes choses, la ligne droite est la meilleure.
— Teissier m'a écrit en effet, madame", répondit-il ensuite d'un ton sérieux ; il m'annonce son retour et me charge de vous en faire part.
— Son oncle est donc guéri ? reprit la jeune femme.
— M. Marjolier n'a jamais été malade; son apoplexie n'était qu'un prétexte délicat pour motiver un départ que mon ami avait jugé nécessaire il y a quelques jours.
lE PARAVENT. S9
GJestinc leva la t^te, et ses yeux expressifs se fixèreu» sur rc jeune homme.
— Si voire ami, dit-elle en appuyant sur ce mot., a trouvé son départ nécessaire, je ne juge pas do même son retour. Vous pouvez le lui écrire.
— Ne vas-tu pas montrer de la rancune? observa madame Rognauld avec une douceur affectée; puisqu'il revient, c'est qu'il reconnaît ses torts; s'il est repentant, s'il s'avoue coupable d'avoir été mordu, s'il se jette à tes genoux pour implorer sa grâce, auras-tu la cruauté de ne pas lui pardonner.
— Je l'avais mal jugée, c'est une excellente femme, se dit en ce moment Aristide, toujours accroché en dehors de la fenêtre.
Mademoiselle Simart resta quelque temps avant de répondre.
— Vous êtes sans doute de l'avis d'Hortense, dit-elle enfin d'une voix presque imperceptible, et sans regarder le jeune homme assis à ses pieds.
Francis se pencha vers elle , et la contemplant avec l'ardente adoration d'un cénobite à qui se révélerait une vision divine :
— Ce n'est pas à lui qu'il faut pardonner, c'est à moi, lui dit-il tout bas d'un ton passionné; à moi qui vous aime et que désespère la seule pensée de ce mariage. Célestine, ange si cher, le bonheur de ma vie dépend du mot que vous allez prononcer. Je vous en supplie, dites-moi que vous ne l'épouserez pas.
La jeune fille ne répondit rien, mais sa main, qu'avait saisie Francis, parla pour elle; trouvant à son tour les paroles inutiles, l'amant n'exprima sa reconnaissance qa'en se laissant glisser à genoux. Ce nmet dialogue et cette pantomime expressive parurent sans doute à madame Regnauld autant d'infractions au traité. Elle ferma.
44 ŒUVRES DE en. DE BERNARD.
u"un air de dépit, le volume qui lui avait servi de contenance jusqu'alors.
— Il est beau de plaider la cause d'un ami, dit-elle avec son ironie la plus incisive; mais vous pourriez y mettre moins de chaleur. D'ailleurs il est peu poli da causer bas.
— II parle pour moi; que va-t-elle répondre? se di( Aristide, qui commençait à trouver sa position gênante.
Célestine s'était levée confuse et rougissante; elle traversa le pavillon avec la démarche timide d'un enfant qui vient d'être grondé, et, s'asseyant près de sa cousine, cacha son visage sur l'épaule de la jeune femme; celle-ci profita de cette altitude pour montrer à son protégé un doigt menaçant. Francis n'avait pas encore changé de position ; il n'eut qu'à faire un demi-tour sur le parquet pour se trouver à genoux devant madame Regnauld, qui, à cette vue, se sentit désarmée et lui accorda la paix par un sourire.
N'entendant plus rien depuis quelque temps et ne s'expliquant pas ce silence, Teissier essaya d'écarter le store, qui remua sous sa main comme sous le souffle d'un vent d'orage. Francis seul comprit la cause de cette ondulation soudaine et en même temps la nécessité d'amener la scène à un résultat décisif; il prit aussitôt uns posture plus conforme à l'emploi que lui avait confié son ami :
— Permettez-moi, dit-il à haute voix, d'accomplir la mission dont je suis chargé: que dois-je répondre à Teissier?
— Monsieur a raison, dit à son tour madame Regnauld avec une sorte de gravité maternelle; il est temps de prendre un parti. Si tu aimes M. Teissier, toutes ces disputes sont puériles. Si tu ne l'aimes pas, il faut le dire ît ton père, qui certainement ne contraindra pas ta volonté.
— Je ne l'aime pas, répondit Cclostine d'une voix ferme.
Dramond rp;:arda la feni^tre pour voir si elle était bien ouverte ; un trémissement convulsif du store lui apprit que la déclaration de la jeune fille était arrivée à son adresse. Se retournant alors le bonheur dans les yeux et le sourire sur les livres :
— Cependant vous aviez accepté sa mam, reprit-il en insistant d'une voix hypocrite.
— J'étais si jeune et si sotte, répondit Célestine, avec le dédain qu'inspire aux cœurs nouvellement initiés à l'amour le souvenir de leur ignorante adolescence; ce mariage convenait à mon père; j'étais contente d'habiter Paris; j'acceptai donc la main de M. Teissior, sans comprendre la gravité d'un pareil engagement. Lui-même, j'en suis sûre, n'y attacha pas plus d'importance. Heureusement l'expérience nous a prouvé à tous deux que uous n'étions pas nés l'un pour l'autre. Je ne l'accuse piis; j'avouerai, si l'on veut , que tous les torts sont de mon coté. Il paraît que j'ai beaucoup de défauts; que je suis capricieuse, déraisonnable, méchante même. Ce n'est pas là tout à fait mon opinion, mais enfin on me répète cela si souvent, qu'il faut bien que je le croie. J'ai donc besoin de trouver beaucoup d'indulgence dans celui qui m'épousera, poursuivit la jeune fille d'une voix niai assurée; M. Teissier m'en a donné bien peu. Je ne serais pas heureuse avec lui, j'en suis certaine maintenant. Je suis franche; on ne m'ôtera pas cette qualité-là; il wrrait que je ne l'aime pas, et peut-être cela lui ferait-il de la peine. Vous voyez donc bien que j'ai raison de ne plus vouloir l'épouser. ^
Francis se mit à marcher dans le pavillon, d'un air agité.
— Mais s'il revient, dit-il enfin, comment le recevrezvousT
— Je lui répéterai ce que je viens de vous dire.
— Comment! s'il se trouvait là subitement devant vous, dans une attitude suppliante, vous lui diriez
— Je lui dirais : Je ne vous aime pas, et je ne vous épouserai jamais, répondit Célestine d'un ton assez vif; car elle ne savait plus comment accorder les regards et les paroles de son interlocuteur.
Francis avait si bien combiné ses mouvements, qu'en ce moment il se trouvait contre la fenêtre; par un geste rapide comme l'éclair, il saisit le cordon du store qui se leva jusqu'au plafond, plus rapidement que ne l'eût fait un rideau de théâtre. Un flot de soleil inonda la chambre et éclaira les acteurs de cette scène, qui, à travers la balustrade du balcon et le maigre feuillage de deux géraniums, aperçurent alors la figure effarée d'Aristide Teissier. Madame Regnaud crut voir un voleur et jeta un cri; Célestine, qui à l'instant même reconnut son futur, resta immobile et en apparence pétrifiée ; Dramond enfin joua la surprise le plus naturellement du monde, et se penchant à la fenêtre :
— Eh ! bonjour , mon cher , dit-il d'un air aimable ; comment te portes-tu ?
Épuisé de fatigue , les jarrets tremblotants, les doigts entaillés par le fer du balcon, Aristide, à ce coup de théâtre imprévu, sentit une sueur froide qui parcourut successivement tous ses membres. Par un dernier effort de courage, il voulut sourire; mais ce fut d'un air si piteux et si lamentable, qu'au même instant les femmes partirent d'un éclat de rire immodéré , et se sauvèrent ^au fond de la chambre, après avoir vainement essayé de se contraindre. Seul, Francis conservait un sang-froid incomparable.
— Que diantre fais-tu là, exposé au soleil comme un espalier? dit-il à son ami en lui tendant la main.
LB Paravent. 57
Teissier se haussa pour escalader la fen<^tre, mais il se vit repoussé par la fusillade d'éclats de rire qui parlaient sans discontinuer du fond du pavillon. L'Ame criblée de balles invisibles, anéanti par le ridicule plus encore que par la fatigue de sa position, il éprouva un énerveraent universel qui ne lui permit pas de s'y maintenir davantage. Ses mains lâchèrent brusquement le balcon, il roula plutôt qu'il ne descendit, et s'enfuit, h demi mort de colère, le long de la ruelle, dont les détours le dérobèrent bientôt aux regards moqueurs qui auraient pu le poursuivre.
— Enfoncé ! .se dit Francis lorsqu'il eut vu disparaître son ami; puis, la pièce jouée, il laissa retomber le store; en se retournant, il se trouva en face de madame Regnauld et n'aperçut plus Célesline, qui venait de sortir du pavillon.
— Savicz-vous qu'il était là? lui dit la jeune femme avec un sérieux affecté.
— Je le savais, répondit-il d'un ton non moins grave.
— Vous n'avez aucun remords?
— J'aime.
— Et vous pensez qu'avec cette belle parole vous aurez toujours raison auprès d'une femme?
— J'en suis sur.
Madame Regnauld réfléchit un instant.
— Votre ami n'avait pas assez d'esprit pour épouser Célesline, reprit-elle; je ne vous dirai pas que vous en avez trop, parce que je veux ménager votre modestie ; mais je vous avoue que la perfection avec laquelle vous jouez la comédie me fait éprouver des craintes pour le bonheur futur de ma cousine, à supposer que vous deveniez un jour son mari. L'aimez-vous réellement?
—De toute mon âme ! s'écria le jeune homme avec un accent que n'eiit pas imité l'acteur le plus habile.
Madame Regnauld ne put s'empêcher de trouver que la voix de son grand et chauve mari n'avait pas cette vibration pénélrante; peut-être cette pensée fut-elle lacausedii demi-soupir qui lui échappa en dépit d'elle-même.
— Je vous crois, reprit-elle en cachant sous un sourire cet accès de mélancolie; et maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce que vous pariiez à mon oncle.
— Ne conviendrait-il pas d'obtenir d'abord l'aveu de votre cousine? répondit Francis d'une voix modeste; j'ignore si elle m'aime.
Madame Regnauld interrompit le jeune homme par un regard profond, et lui tourna le dos en haussant les épaules.
En dépit de cette pantomime ironique, Dramond, le lendemain, réussit à obtenir de vive voix le consentement que, dans sa féminine sagacité, madame Regnauld trouvait déjà clairement accordé, puis il adressa au père de Célestineune demande en mariage dont celui-ci resta d'abord fort surpris; mais, en apprenant que Teissier avait exprimé le premier la volonté de retirer sa parole, et que sa fille n'apporterait aucun obstacle à cette substitution de mari, le bonhomme ne fit pas attendre longtemps son consentement.
— C'est elle qui se marie, dlt-il, qu'elle choisisse, je ne la contrarierai pas.
Courroucé de l'affront dont sa fille avait été menacée; le vieux négociant écrivit aussitôt à l'ancien prétendu une lettre dans laquelle il lui donnait le congé le plus formel, et sembla partager l'impatience de Francis, qui n'épargnait rien pour abréger les préliminaires du mariage. Tous les arrangements furent terminés avec une promptitude merveilleuse. Six semaines environ après la scène du pavillon, l'union des deux amants reçut la double consécration, et M. Simart qui, fidèle à ses antipathies, avait d'à*
bord exprimé le désir que le mariage fût célébré ii l'église Irançaise do l'abbé Chfttel, finit par verser des larmes paternelles aprôs l'exhortation du curé catholicpie. Quelques jours aupara\ant, Dramond avait écrit à son ami le billet suivant ;
— Mon cher Aristide, il est dans la vie d'étranges vicissitudes : il y a deux mois, tu m'annonçais ton mariage, aujourd'hui je te fais part du mien ; et, chose bizarre, j'épouse la femme à laquelle tu as renoncé. J'espère que nous nous applaudirons tous les deux du parti que nous avons pris. Pour me prouver que tu ne me gardes pas rancune, viens à ma noce, et accepte les fonctions dont tu voulais me charger ; tu seras reçu ici en ami par tout le monde. On rompt un mariage, mais rien, je l'espère, no pourra briser l'attachement que nous nous sommes voué depuis si longtemps.
Teissier déchira cette lettre en cent morceaux qu'il foula aux pieds ; il proféra ensuite contre les deux époux les imprécations les plus solennelles, accompagnées d'un horrible serment de vengeance ; mais la mort subite de son oncle Marjulier, à qui l'histoire inventée par Francis sembla porter malheur, l'interrompit au milieu de ce paroxisme de fureur et le força de partir pour la Bretagne, où les avides préoccupations de l'héritier firent, pendant quelque temps, diversion aux amers souvenirs et aux projets vindicatifs de l'amant.
Aucune contrariété ne vint donc troubler le bonheur des mariés ; le ciel sembla môme leur témoigner une faveur particulière en détruisant le germe de discorde puérile qui avait déterminé la rupture avec Aristide. Après un court accès de rago, Soliman s'endormit du sommeil des chiens de bien ; il fut pleuré de sa maîtresse, puis oublié : loi commune à presque tous les défunts.
eo OEUVRES DE CH, DE BERNARr^
La lune de miel n'est pas une chimère. A défaut d'amour, l'usage impose" aux nouveaux époux un accord auquel se soumettent les humeurs les plus incompatibles, car il n'engage à rien pour l'avenir. En s'aimant d'abord d'une passion sereine dans son ardeur, Célestine et Francis obéirent aux lois du cœur plus qu'à celles du savoirvivre. Initiée à un bonheur dont elle n'avait jamais deviné les délices, la jeune femme éprouvait pour son mari ce fanatisme mêlé de reconnaissance qu'inspire une puissance divine aux êtres qu'elle a créés. Dramond, à son tour, s'attachait par une tendresse de plus en plus profonde à la charmante enfant dont le sort lui était confié. Ainsi liés l'un à l'autre par un amour en fleur, qui, pour s'épanouir dans toute son opulence, avait devant lui le long printemps de leur jeunesse, il semblait impossible qu'un nuage obscurcît un seul jour cette douce destinée ; le nuage vint pourtant, et peut-être sa précoce apparition fut-elle un bien : car les orages du matin sont les plus passagers.
Francis avait été emporté vers le mariage par un de ces courants imprévus et rapides qui ne laissent pas à ceux qui y tombent, la force de se débattre ou le temps de réfléchir. Arrivé au but, le sang-froid lui revint, et avec lui une appréhension étrange qui s'insinua peu à peu dans son esprit , comme un ver ronge une fleur feuille après feuille. Les défauts de Célestine, qu'il avait traités d'enfantillages tant qu'il en avait été témoin, lui parurent plus graves maintenant qu'il les cherchait sans les trouver. Il les crut assoupis, mais non pas corrigés, et s'inquiéta de leur silence. Un fat eût attribué à son propre
LE PARAVENT. 6l
mérite le changement survenu dans le caractère de sa femme; mais, sans avoir trop mauvaise opinion de luimême, Draniond n'était pas un fat. L'inô|^alilé d'humeur, la douceur inaltérahle qui avaient remplacé l'ancienne irritabilité de Célesline, le charmèrent d'abord, l'étonnèrent ensuite, et finirent par lui causer une anxiété secrète. Ne croyant qu'à demi à une révolution qu'il n'avait jamais espérée si soudaine, il l'expliqua par toutes les raisons possibles, à l'exception de la véritable que voici : c'est que l'amour est le plus infaillible des réformateurs.
— La lionne dort, mais qui m'assure qu'elle ne se réveillera pas? se disait-il parfois en observant à la dérobée la jeune femme, dont le regard, désormais sans éclairs, sommeillait languissamment dans une prunelle de velours.
Cette crainte du réveil de la lionne devint, pour Francis, une préoccupation continuelle, et lui dicta peu à peu un plan de conduite systématique. Vif, fougueux , irritable lui-même, il condamna son humeur à un traitement sévère. Homme d'entraînement et parfois d'irréflexion, il se soumit à un impitoyable régime de retenue et de prudence. 11 fit jouer toutes les pompes de la raison sur son caractère de feu pour éteindre les moindres étincelles qui auraient pu par leur contact embraser le salpêtre féminin dont il redoutait l'explosion. Veillant ainsi nuit et jour au maintien de la paix conjugale, il écartait avec une attention minutieuse tous les éléments de discorde. Les plus petites discussions, les coniradiclions les plus inolTensives étaient redoutées par lui, et devenaient impossibles, tant il mettait de soin à les prévenir. Grâce à cette po'itique concihante, Célcstine s'avançait dans le sentier du mariage, sans y trouver ni cailloux, ni épines; mais bientôt, triste compensation, il lui parut auisi que les fleurs y devenaient plus rares. Francis avait dépassé
le but. La surveillance continuelle qu'il s'était imposée altérait peu à peu l'abandon de ses manières; en garde contre son propre entraînement, il afïectait en toute occasion une maturité de jugement, un calme d'esprit dans lesquels un cœur naïf devait trouver parfois plus de raison que de tendresse. Or, les femmes ne sont guère satisfaites de se voir aimées raisonnablement ; Célestine surtout, dont la fougueuse imagination choisissait toujours les nuages les plus voisins du ciel pour y bâtir ses palais, ne rencontrant pas dans son mari l'exaltation qui lui semblait l'élément naturel de la tendresse, éprouva peu à peu le malaise d'un oiseau qui vole dans une atmosphère trop lourde pour ses ailes; elle ne put s'empêcher de trouver Francis bien paisible et bien sérieux pour son âge. Jugeant sur l'apparence, selon l'usage des femmes, qui ont toutes beaucoup plus de finesse que de pénétration, elle interpréta par un déclin de passion ce calme et cette gravité si précoces. Elle se crut donc moins aimée ; cette pensée, qui l'eût irritée lorsqu'elle était jeune fille, la plongea dans un triste abattement : car l'énergie qu'elle dépensait autrefois dans ses moindres mouvements s'était concentrée dans son cœur. De l'enfant sans cesse révolté, l'amour avait fait une femme.
Un soir, plusieurs mois après leur mariage, les deux époux, qui avaient fixé leur séjour à Paris, se trouvaient en tête à tête dans une loge à Feydeau. Célestine, appuyée contre le dossier de sa chaise avec une langueur pensive, regardait machinalement la scène sans voir les acteurs ni écouter la musique. A côté d'elle, Francis paraissait absorbé par une méditation non moins profonde. Depuis quelques jours il avait remarqué la tristesse de sa femme, et il en cherchait la cause sans parvenir à la trouver. Ils restèrent ainsi pendant toute la représentation, pensifs tous deux, mais gardant leurs pensées, s'a-
LE PARAVE>T. «I
dressant la parole à de longs intervalles, plongés en un mot dans une de ces distractions mutuelles, avant-coureurs ordinaires des mésintelligences conjugales.
Parmi les spectateurs dont la beauté de madame Dramond attirait les regards, un surtout, assis au balcon, et vêtu de noir de la tête aux pieds, observait avec une attention non interrompue tout ce qui se passait dans la loge. C'était Aristide Teissier, revenu de Bretagne depuis quelques jours. A la vue des deux époux, il sentit se réveiller dans son cœur la rancune qu'avait assoupie momentanément la succession de M. Marjolier. La tristesse, dont il crut lire les symptômes sur les traits de Célestine, l'air soucieux de Francis, lui causèrent une de ces joies sournoises que ne saurait justifier l'inimitié la plus légitime.
— Ils n'ont pas l'air heureux, se dit-il en souriant à la manière d'Iago.
Teissier passa la nuit h mâcher un acre désir de vengeance, et à méditer un projet qui, en toute autre occasion, eût révolté son caractère naturellement honnête, mais qu'il accueillit avidement, car l'amour-propre blessé devient un tigre féroce. Le lendemain, roulé du haut en bas dans la cape invisible de l'hypocrisie, il se présenta chez Dramond, qui reçut cordialement son ancien ami.
— Tu ne m'en veux donc plus? demanda le jeune mari en souriant d'un air un peu moqueur.
— Quand nous nous couperions la gorge, à quoi cela me mènerait-il, répondit Aristide avec une bonhomie affectée? Tu m'as joué un tour abominable, mais, comme je ne peux pas t'en punir, il faut bien que je te pardonne.
Célestine, qui entra dans le salon un moment après, ne montra aucun embarras à la vue de l'homme qu'elle avait dû épouser; il avait fait si peu d'impression sur son cœur qu'elle put raccueillir avec le sourire bienveillant
que Ton accorde à une vieille connaissance. Cette réception calme et amicale redoubla le courroux d'Aristide., mais il n'en témoigna rien, et parut renoncer à ses souvenirs en face de cette femme qui l'avait si 'complètement oublié. Entre l'indifférence et la résignation l'accord est facile ; dès cette première visite, Teissier se trouva impatronisé chez son ami qui, à force de prévenances, semblait vouloir réparer ses anciens torts. En peu de temps, et par une prise de possession dont la légitimité ne lui fut pas contestée, il devint l'ami de la maison dans toute la perfidie du mot. Pour prévenir les soupçons de Francis, il lui parlait souvent d'un mariage imaginaire, mais dont il paraissait être fort occupé : 'précaution superflue à l'égard d'un homme sans défiance, et qui n'eût pas suffi pour fermer les yeux à un jaloux; car enfin, les maris ne professent pas toujours l'esprit de corps qu'accorde aux loups un proverbe : quelquefois ils se mangent entre eux. En attendant la curée dont se repaissait d'avance son esprit vindicatif, Aristide commença patiemment le métier de Sigisbée, et en obtint successivement les petits emplois; quant aux bénéfices, le Cromwell de boudoir n'avait pas l'air d'y songer. Ce fut lui bientôt qui eut le département des loges à louer, des billets de concerts à retenir, des romances à copier, des patrons de broderie à dessiner, des courses à faire dans les magasins élégants ; ministère ingrat qui ennuie un mari, dont un amant positif ne se soucie guère, mais sur lequel jettent avidement leurs pattes les Ratons de la galanterie.
Célestine agréa d'abord ces soins avec un ennui mal déguisé; mais une de ces mauvaises pensées dont les femmes ne triomphent pas toujours, la pensée d'éprouver par la jalousie l'attachement de son mari, modifia soudainement la réserve glaciale qu'elle avait témoignée jusqu'alors à son ancien adorateur. Teissier remarqua aus-
t\[M co changement et en fut la dupe îi l'aide d'un peu d'amour et de beaucoup de vanité.
— Francis, se dit-il ce soir-là en rentrant chez lui, tu m'as enlevé ma femme ; si je t'enlevais la tienne maintenant, qui de nous deux serait le plus attrapé?
La cataracte nialrimoniale n'avait pas couvert les yeux de Dramond d'un voile assez épais, pour qu'il ne s'aperçut pas à la fm des menées perfides de son soi-disant ami. L'ne fois sur ses gardes, il observa ; et de remarque en remarque, devina bientijt la trahison tramée contre son honneur. En faisant cette découverte, sa première pensée fut de mettre le déloyal à la porte par la feiiôtre; mais une réilexion bizarre le retint, et fmif par lui dicler une conduite diamétralement opposée à ce mode de justice sommaire.
— Célesline n'a que dix-huit ans, se dit-il ; elle est belle comme les anges, mais sans doute, hélas! moins infaillible qu'eux ; j'ai donc en perspective vingt années périlleuses, vingt années d'une de ces luttes de chaque jour dans lesquelles succombent tant de maris dignes d'un meilleur sort, autant que je puis l'être. Nous ne sommes pas en Turquie pour que je couvre d'un voile le visage de Célestine, et que je la tienne cachée au fond d'un harem. Nous sommes à Paris, ma femme va dans le monde, partout les hommes la remarquent, plusieurs sans doute chercheront à lui plaire; le combat est donc inévitable. Pourquoi, dans ce cas, n'aurait-il pas lieu dès aujourd'hui? Un danger connu est à moitié évité ; la perfidie de Teissier peut m'être unie, loin de me nuire. Il offre un échantillon as.?ez présentable de la race des amoureux, ses antécédents lui donnent des chances de succès, sa position ici le rend réellement dangereux : eh bien! qu'il fasse la cour à Célestine, je le lui permets. On éprouve la trempe d'une arme pour être sûr qu'elle ne se brisera
pas dans votre main le jour du combat; pourquoi ne traiterait-on pas de même la vertu d'une femme? Si, comme je n'en doute pas, la mienne sort victorieuse de répreuve, j'aurai conquis vingt années de repos et de confiance ; et puis je veillerai, tout en ayant l'air de fermer les yeux.
Ayant pris cette résolution, dont nous n'essaierons pas de démontrer la sagesse, Francis continua d'accueillir Aristide comme par le passé. Alors, entre la jeune femme et les deux amis ennemis s'engagea un de ces débats mystérieux si fréquents dans la vie intime, sorte de drames masqués dont chaque personnage semble adopter la devise favorite de Louis XI. Plus Francis montrait de tranquillité, plus sa femme affectait de coquetterie; ainsi dupes l'un de l'autre, tous deux trompaient Teissier, qui, seul, malgré ses tortueuses manœuvres, n'abusait personne. Célestine se lassa la première de cette dissimulation, à laquelle son caractère l'avait rendue jusqu'alors étrangère. L'imperturbable sécurité de son mari lui parut bientôt un outrage ; elle vit dans la confiance qu'il lui exprimait avec une sorte d'exagération la preuve irrécusable d'une indifférence dont elle se sentit blessée jusqu'au fond de l'âme. Désepérée de ne pouvoir lui inspirer une de ces furieuses jalousies que les femmes passionnées acceptent indulgemment comme une preuve d'amour, elle ploya sous sa coquetterie factice, qui, n'ayant plus de but, lui parut méprisable, et s'affaissa bientôt dans le morne abattement où tombent après la lutte le-s cœurs désenchantés.
A ce symptôme, Francis trembla, car il attribua la tristesse de sa femme aux remords qu'éveillent toujours dans une âme vertueuse les premiers mouvements d'une passion coupable ; Aristi'^î'"^ au contraire, se réjouit en accueillant la même pensée ; et, pour agrandir le terrain
qu'il croyait avoir gai^né, il employa aussitôt une tactique dont IVlIet ciit presque infaillible à l'égard des femmes affligées. Chaque fois qu'il voyait un nuage sur le front de Célestine, une trace de larmes dans ses yeux, il roucoulait d ua ton pénétré la proposition suivante, dont il ne variait que la forme, sans jamais en altérer la pensée :
— Si quelque chose peut me consoler de vous avoir perdue, c'est la vue du bonheur dont vous jouissez.
Une femme à qui l'on parle vingt fois par jour de son bonheur, finit nécessairement par en douter. Madame Dramond, qui déjà ne croyait plus au sien, éprouvait un affreux serrement de cœur chaque fois que revenait cette félicitation hypocrite, dont l'ironie, pour être déguisée, n'en était que plus poignante. A la fin, elle se révolta contre cett€ torture.
— Mon bonheur ! s'écria Célestine avec explosion un soir qu'elle se trouvait seule avec Teissier. Me parlerezvous donc toujours de mon bonheur?
Aristide tressaillit comme un chasseur à l'affût qui voit paraître le gibier attendu depuis longtemps.
— Me suis-je trompé? dit-il d'une voix pathétique; n'éles-vous pas la plus heureuse des femmes?
L'absence de madame Regnauld, qui voyageait en Suisse avec son mari, avait interdit à Célestine ces confidences, soupapes salutaires qui en se fermant, refoulent la souffrance sur le cœur, souvent trop faible pour la contenir sans se briser. En ce moment le besoin d'épanchement devint d'autant plus irrésistible, qu'il avait été plus longtemps comprimé. Le chagrin secret de la jeune
femme se trahit, quoiqu'elle s'efforçât encore do l'étouffer, et elle répondit à la question d'Aristide par un sanglot.
— Au nom du ciel, qu'avez-vous? que signifient ces larmes? demanda le fourbe en écartant le mouchoir qu'elle pressait sur sa bouche et sur ses yeux.
— Il ne m'aime pas répondit-elle en s'affaissant avec désespoir sur son fauteuil.
Cette exclamation naïve plut médiocrement à l'ami de la maison ; mais, loin de manifester son dépit, il reprit d'une voix doucereuse :
— Chère Célestine, je vous en conjure, ouvrez-moi votre cœur; si vous avez des peines, à qui les confierezvous, si ce n'est à un ami dévoué comme moi^ car, n'estce pas, vous croyez que je suis votre ami ? Je serais trop malheureux si vous doutiez de mon attachement, parce que j'ai le courage de ne pas vous en montrer toute l'étendue. Ne retenez donc pas vos larmes, mais laissezmoi le triste bonheur de les essuyer.
Ces insidieuses paroles atteignirent leur but. Célestine ne vit plus dans l'homme assis près d'elle un ancien et persévérant adorateur ; elle n'aperçut qu'un ami prêt à l'écouter, et peut-être capable de la comprendre.
— Mon pauvre Aristide, répondit-elle sans chercher davantage à contenir sa douleur, qui déborda comme un vase, rempli jusqu'aux bords, qu'on expose à l'action du feu, vous me croyez heureuse, je ne le suis pas. Cela serait bien long à vous raconter. Vous connaissez mon caractère; vous savez que, malgré mes défauts, j'ai un bon cœur, et qu'en me témoignant de l'affection on obtient tout de moi ; eh bien, lui n'a p^ compris cela. Il ne m'aime pas! vousdis-je. Vous rappelez-vous î quand vous deviez m'épouser, j'étais souvent bien méchante; à votre tour, vous vous fâchiez contre moi : nous nous disputions
sans cesse; mais nos petites dissensions ne me laissaient point d'amertume dans le cœur. Quand je vous avais grondé, je ne vous en voulais plus ; je ne pensais jamais o vous car je ne vous aimais pas; et lui, je l'aime ! je l'aime, Aristide. Je suis bien malheureuse, n'est-ce pas? En ce moment, Teissier trouva que le métier de confident n'était pas sans épines.
— Il se conduit donc mal avec vous? demanda-t-il en se mordant les lèvres.
— Mal! que vous dirai-je? il est bon pour moi, j'ai toute sa confiance ; ce que je veux, il le veut ; mes moindres désirs se trouvent réalisés avant que j'aie pu les exprimer; avec lui, je n'ai pas le temps de souhaiter; mes caprices mômes... Oh ! mais je n'en ai plus de caprices, on en a quand on est heureuse ! enfin, depuis mon mariage, jamais la plus petite discussion ne s'est élevée entre nous; en apparence, j'ai donc tort de me plaindre; mais, je vous le demande, Aristide, sans la passion le cœur peut-il vivre ?
— Oh ! dit Teissier en levant les yeux au plafond ; le cœur... la passion...
Célestine lui coupa la parole.
— Si vous saviez, reprit-elle, combien, dans le commencement, je trouvai ma vie belle et mon bonheur incomparable. Mon amour pour lui m'avait tellement changée, que vous ne m'auriez pas reconnue , je ne me reconnaissais pas moi-même ; mon caractère, si indomptable, s'était assoupli sans efforts; moi, qui autrefois n'obéissais à personne, je cherchais à lire sa volonté dans ses yeux; rien ne m'irritait; je ne me mettais jamais en colère. Enfin, vous ne me croirez pas, je n'étais plus méchante ! N'est-ce pas qu'il aurait dû m'aimer? Vous l'auriez fait, vous, à sa place.
— Oh !... s'écria l'ami de la maison, qui n'eut pas le temps d'en dire davantage.
— Eh bien ! il ne m'aime pas, continua la jeune femme avec un accent de découragement ; ma tendresse a quelquefois l'air de l'importuner plutôt que de lui plaire ; s'il me voit mettre de la vivacité dans l'expression de mes sentiments, il paraît plus inquiet qu'heureux ; au lieu de nourrir mon exaltation par la sienne, il y répond par quelque parole bien calme, bien raisonnable, qui me tombe sur le cœur comme un morceau de glace. Chercherait-il à refroidir mon attachement, s'il ne sentait dan? son cœur l'impuissance d'y répondre? On ne se trouve trop aimé que lorsqu'on n'aime plus soi-même.
— Ainsi, vous croyez qu'il ne vous aim.e pas ? dit Teissier en insistant traîtreusement sur ce point capital.
— J'en suis sûre, répondit Célestine avec véhémence; en voulez-vous une preuve ? Quand vous êtes venu nous voir, je vous ai reçu avec empressement, car j'étais décidée à faire une tentative pour lire dans l'âme de Francis. Vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais dire. A un ami on peut tout avouer. Eh bien ! le plaisir que je témoignais en vous voyant, mes frais d'amabilité, ma coquetterie enfin, tout cela n'était pas pour vous, c'était pour lui ; c'était pour le punir, pour l'inquiéter, pour le rendre jaloux. N'ai-je pas bien réussi? Vous n'avez pas été dupe de ma conduite, j'en suis convaincue; vous savez bien que je ne vous aime pas, qu'il est impossible que je vous aime ; mais peut-il connaître mon cœur comme je le connais moi-même? s'il tenait à mon attachement, ne craindrait-il pas qu'un autre ne le lui ravît? s'il m'aimait, enfin, ne serait-il pas jaloux? l'est-il? répondez-moi. Vous venez ici tous les jours, à toute heure ; a-t-il seulement remarqué cette assiduité? a-t-il jamais eu l'air de se rappeler qu'un jour vous avez été sur le point de m'é-
Ll PARATENT. Tl
penser, et de coniprcmlre que l'intimité qu'il autorise peut avoir tics dangers pour moi? Que lui importe ! Voilà deux heures que vous êtes lîi, que je suis seule avec vous, il lésait, mais pensez- vous qu'il y son-e? 11 est sorti quand vous êtes entré, et il ne revient pas. Aristide, il ne m'aime pas, et moi je l'aime tant !
Cette fois, le consolateur n'essaya pas d'essuyer les larmes qui ruisseUiient sur les joues de Célestine; l'aveu cruellement naïf qu'il venait d'entendre avait renversé d'un souflle si imprévu son amoureux château de cartes, qu'il resta quelque temps immobile et muet, les sourcils froncés et les lèvres frémissantes. Peu à peu cependant il reprit son sang- froid ; l'échec que venait de subir sa vanité donna un nouvel aliment à sa rancune, et le jeta soudain dans le ténébreux sentier qui passe par la calomnie pour conduire à la vengeance.
— Je connais Francis depuis longtemps, dit-il tout à coup d'un air pensif; je n'ai jamais remarqué dans son caractère le calme et la froideur que vous lui reprochez; je l'ai toujours trouvé, au contraire, plein d'entraînement et accessible à toutes les émotions. S'il est vrai qu'il ne vous aime pas, ce ne peut être par indifférence absolue.
— C'est que je ne lui plais plus, dit tristement la jeune femme.
Aristide remua la tête d'un air incrédule.
— 11 doit y avoir une autre cause, dit-il ensuite.
— Quelle cause? demanda-t-elle en le regardant fixement.
Le confident ne répondit pas, et baissa la tête.
— Quelle cause? reprit madame Dramond d'une voix plus pressante.
— J'en ai trop dit, répéta l'hypocrite ; d'ailleurs ce n'est qu'une conjecture ; mais comment croire qu'avec un cœur libre on puisse ne pas vous aimer?
7^ ŒUVRES DE en. DE BERNARD.
— Une autre ! une autre ! s'écria Célestine en s'élançant de son fauteuil, la fureur dans les yeux.
C'était le réveil de la lionne, si longtemps redouté de Francis.
— Je n'ai pas dit cela, répondit Teissier, en affectant de se reprocher son imprudence.
— Vous l'avez dit, interrompit avec violence la jalouse. Maintenant vous voulez me tromper, mais je lis dans vos yeux. lien aime une autre ! Ah ! le voile est déchiré. Répondez-moi, car j'en suis sûre, vous savez tout; peut-être étes-vous son confident. Une autre ! je le tuerai. Non, je suis calme : mais parlez donc, vous voyez bien que je suis calme.
Trop avancé pour reculer, Aristide chercha dans son imagination quelque adultère opportun, dont au profit de sa vengeance il pût noircir Francis ; trouvant, malgré lui, la vie du mari sans reproche, il interrogea celle du garçon, et comme l'emportement de son interlocutrice ne lui accordait aucun délai, il s'arrêta au premier souvenir que cette enquête réveilla dans son esprit.
— Je n'ai que des soupçons, dit-il d'un air compatissant, et dans l'état où je vous vois...
— Je n'ai rien ; je ne pleure pas, répondit Célestine en s'essuyant les yeux ; mais parlez, voulez-vous me faire mourir ?
— La chose à laquelle j'ai fait involontairement allusion est antérieure à votre mariage, ce qui rend l'offense bien moins grave ; je me rappelle que Francis m'en parla le jour même où il arriva chez votre père pour mei servir de témoin.
— Eh bien ? dit la jeune femme haletante d'émotion.
— Il paraît qu'il avait rencontré au bal masqué, quelque temps auparavai'it, une personne charmante, s'il faut en croire le portrait qu'il me fit d'elle.
LE PARA>TNT 73
— Au bal masqué ?
— A l'Opéra.
— Et celte femme... son nom \
— Je l'ignore ; lui-mômc ne le savait pas alors. Voici tous les renseignements qu'il me donna. Elles étaient deux femmes dans une loge des troisièmes. L'une portait une bague par-dessus son gant ; l'autre tenait une rose à la main, une rose jaune.
Célestine se leva par un bond électrique, mais elle retomba aussitôt sur son fauteuil, où elle resta sans mouvement et presque sans connaisance.
— Un ami de Francis étant survenu, démasqua brutalement le domino à la rose jaune, et votre mari aperçut alors une figure si ravissante, qu'il 'manquait d'expressions pour me la dépeindre.
— Il la trouva jolie ? demanda la jeune femme d'une voix entrecoupée.
— Jolie ! séduisante ! adorable ! ! Il fallait l'entendre. Enfin, puisque vous me forcez de tout vous dire, il en devint amoureux, tellement amoureux que le lendemain il se battit en duel avec son ami pour le punir d'avoir insulté cette femme incomparable.
— Il la trouva jolie... et il l'aima... tout de suite... et il s'est battu pour elle... balbutia Célestine, le visage inondé de larmes, et les lèvres entr 'ouvertes par un sourire céleste.
Tout à coup elle saisit les deux mains de Teissier, et les lui serrant avec une énergie convulsive :
— Si vous me demandiez ma vie je vous la donnerais, lui dit-elle, mais le bonheur que je vous dois ne serait pas assez payé.
Aristide la crut folle, et recula son fauteuil. Au même instant la porte s'ouvrit ; Francis, qui, du premier coupd'œil, avait remarqué l'émotion des deux interlocuteurs,
s'arrêta sur le seuil en pâlissant, car il se crut victime de son épreuve.
Au bruit de la porte, Célestine se leva ; mais elle sentit ses genoux se dérober sous elle ; rassemblant enfin toutes ses forces, elle s'élança vers son mari, lui jeta les bras autour du cou et le serra comme si elle eût voulu Vétoufter.
— Menteur ! hypocrite ! lui dit-elle en coupant chaque parole par un baiser ; ah ! vous jouez la comédie ; vous trouvez au-dessous de votre dignité d'ouvrir votre cœur à un enfant comme moi. Voyez cet homme froid et raisonnable qui craint de trop aimer sa femme, et qui va se battre en duel pour un mauvais petit masque !
A la vue de Dramond, Aristide avait saisi son chapeau, selon l'usage des amoureux surpris par un mari. La tournure inattendue de l'explication conjugale lui prouva que sa présence et même ses visites devenaient superflues. Honteux comme le renard de la fable, il se glissa silencieusement jusqu'à la porte, et disparut sans que son départ eût été remarqué.
— On vous a donc raconté mes folies? demanda Francis, qui, à son tour, avait enveloppé d'un bras caressant les épaules de sa femme.
— Folies! répéta Célestine avec une bouderie pleine de charme; savez-vous ce qui est folie? c'est votre raison. N'avons-nous pas le temps d'être graves? Mais je suis avertie, et quand vous voudrez encore me tromper, méchant que vous êtes, je ne vous croirai plus; car je sais maintenant que vous n'êtes ni froid, ni sérieux, ni sage ; vous avez une mauvaise tète, au contraire, aussi mauvaise que la mienne, entendez-vous? Vous vous battez en duel. Oh ! si j'avais été un homme, je me serais battue aussi ! Mais vous, vous ne le ferez plus, songez que je vous le défends; je vous pardonne cette fois, parce que c'était
pour moi. Pour moi, ingrate, qui croyais que lu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas?
— Tu en as douté ?
— Si tu savais le mal que cela m'a fait ! Je l'en supplie, ne me mots plas à cette épreuve, l'ourquui craiuclre de me montrer ton amour? Tu as donc peur de me rendre orgueilleuse?
— Non, mais tu es si peu raisonnable ! Que deviendrons-nous, si je ne suis pas sage pour deux !
— Écoute: partageons. Sois plus infant; je le serai moins. Va, tu peux être tranquille, mon cœur est bien jeune, mais quand je veux, j'ai une bonne \ieille tête. — Pour donner plus de poids à sa parole, Ccleslinc toucha du doigt son front blanc et poli comme livoire. — Ainsi, je t'ai plu tout de suite ? Et moi qui ne t'avais pas reconnu! tu étais si drôle avec ton vilain nez. Comme Ilortense va s'amuser quand elle apprendra tout cela ! Et tu t'es battu pour moi, pauvre ange; mais c'est pour la dernière fois, n'est-ce pas? Si tu étais blessé, j'en mourrais. Et puis tu sauras que je suis jalouse, horriblement jalouse ! je viens de me découvrir ce nouveau défaut-là tout à l'heure. Mais empéche-moi donc de parler. Mets ta main sur ma bouche. Je t'aime tant, qu a furce de te le dire, je deviendrais folle.
Francis la pressa sur son cœur, où elle s'abandonnait avec ivresse, et il lui ferma la bouche en effet, mais ce ne fut pas avec la main.