L'ARBRE DE SCIENCE
Vers la fin du carnaval de 1835, une longue file de voitures armoriées pour la plupart assiégeait l'entrée d'un des plus respectables hôtels de la rue de l'Université; les portes de ce logis aristocratique étaient ouvertes et les fenêtres closes, quoique le bon sens eût exigé le contraire, car l'air intérieur diminuant à mesure qu'augmentait le nombre des invités, la réunion tout entière se trouvait menacée d'une suffocation imminente. Cepen-I dant, à l'exception d'une Anglaise asphyxiée dès le vestibule (la délicatesse des filles l'Albion est proverbiale), les patients de la mode, hommes et femmes, femmes surtout, supportaient avec un admirable courage cette atmosphère de roùt, qui eût fait souffrir un nègre. Les mieux avisés cherchaient à tirer de leur plaisir le parti le plus tolérable. C'est ainsi que dans un angle du premier salon à droite de la porte d'entrée , plusieurs hommes s'étaient abrités contre le flot tantôt envahissant, tantôt stationnaire , des derniers venus; fleuve superbe roulant de l'or et des diamants plus authentiques que ceux du Tage. Ce groupe était composé de quatre personnages de vingt-cinq à quarante ans, dont l'indépendance sociale se manifestait par plusieurs symptômes
auxquels un observateur ne se trompe jamais; indifférents à la magnificence déployée par le maître de la maison, ils semblaient fort résignés à ne pas pénéîrer plus avant l'appartement, à la ditîérence des provinciaux, qui ne sont contents d'une fête que lorsqu'ils ont fourré le nez jusqu'au fond dos cabinets de toilette; sans s'occuper de leurs voisins, ils causaient entre eux, ne prévenaient personne, entendaient avec une orgueilleuse distraction les plus beaux noms de France proclamés à leurs oreilles par le valet chargé d'annoncer, et ne tournaient la tôte ni pour un duc ni pour un ambassadeur; seulement, lorsqu'une femme très à la mode venait à faire son entrée, ils daigîiaient parfois la regarder, mais aussiîôt quelque, remarque satyriquc corrigeait la déférence de ce regard, afin qu'on ne put l'attribuer fi un empressement d'écolier ou à une curiosité de bourgeois.
Trois de ces lions (ils avaient droit à ce titre) se tenaient debout en face du quatrième, qui s'était emparé d'un fauteuil dans lequel il posait, les jambes croisées l'une sur l'autre, les bras négligemment entrelricés, et la tête appuyée contre une fenêtre dont les rideaux de damas rouge lui servaient d'encadrement pittoresque. Ce dernier, le plus remarquable des quatre, était un homme d'une quarantaine d'années, qui, au premier coup d'œil, paraissait un peu plus jeune et au second un peu plus vieux, comme cela arrive souvent aux gens du monde; il était grand, fort beau de visage, et si bien pris dans sa taille, qu'en l'étudiant un tailleur eût soupçonné l'existence d'un corset destiné à contenir un embonpoint naissant dans les limites de l'élégance. Mis avec une simplicité recherchée, seul luxe que comporte le costume moderne, il avait à la fuis l'air noble, riche et spirituel, trois qualités rarement unies. Dans la rue, le peuple lui pardonnait ses gants jaunes en faveur de sa bonne nùnc ; dan?
un salon^ les femmes le trouvaient distingué. Tel était enfin le prestige de son heureuse physionomie, qu'on était tente' d'attribuer au foyer d'une âme supérieure le rayonnement inlelHgent de son regard, et peut-être à sa vue Diogènc eut éteint sa lanterne en pensant qu'il avait rencontré un homme.
En ce moment, ce favori de la nature servait de thème à la conversation. Il accueillait les propos railleurs de ses amis avec l'indulgent sourire d'un homme assez sûr de sa dignité pour permettre la moquerie, et persuadé que pour réprimer toute familiarité déplacée, il n'a qu'à dire, à l'imitation de Louis XV : Silence, messieurs; voici le roi!
— Puisque nous sommes sur le chapitre de Choisy, dit un des interlocuteurs, je vais vous apprendre la chose la plus étonnante, la plus inouïe, la plus extraordinaire, la plus incroyable....
— Nous avons tous lu les lettres de madame de Sévigné, interrompit le Roi-Lion; ainsi donc, au fait.
— Voici le fait, reprit le jeune homme, qui, pour suivre une métaphore admise alors dans l'idiome fashionable, n'avait droit, en raison de son âge, qu'au titre de lionceau, — ce matin , en passant devant ïortoni, j'ai aperçu... d'horreur encore j'en ai l'âme saisie! j'ai aperçu Rébecca, la jument favorite de notre ami Choisy, Rébecca, fille de Raimbov^r et d'Alésia, montée, devinez par qui? je vous le donne en mille.
— Vous vous êtes trompé, Marcenay, répondit un assez joli garçon qui, par une fantaisie rare aujourd'hui, portait à sa boutonnière le ruban noir de l'ordre de Malte ; Choisy a pour principe de ne prêter ses chevaux à personne.
— Montée, reprit le jeune homme, par un bipède à moi inconnu qui doit descendre de Goliath en droite
ligne, une espèce de tanil)ûur-niajor, dont les pieds fraternisaient avec les sabots de Uébccca, tandis que sa tète 'menaçait les lanternes du boulevard. La latitude à l'avenant de la longitude ! Si bien qu'eu les voyant passer, le peuple refaisait sans s'en douter la fable de La Fontaine, et disait d'une voix unanime : Pauvre bêle ! De lait , si le ciel eût été juste, c'était au cavalier de porter le cheval.
— Cela est il vrai, Choisy? dit un petit homme blond et mince qui n'avait pas encore parlé; tu m'as refusé Rébecca pour aller à Chantilly, et si l'on en croit Marcenay, tu la laisses éreinter par un éléphant.
— Éreinter est le mot juste, s'il n'est pas le mot élégant, répondit en souriant le vicomte de Choisy ; Rébecca est rentrée à l'écurie dans un état si piteux, que de désespoir Pistol s'est allé griser. En ce moment la jument est sur la litière et le jockey ivre-mort.
— Comment appelez-vous le Patagon qui vous a joué un pareil tour? demanda le jeune Marcenay.
— M. de Beaupré. C'est un de mes voisins de campagne dans le Nivernais. Depuis six semaines qu'il est à Paris, voilà le troisième cheval qu'il m'arrange ainsi. Orsou boîte, et Wallace est couronné des deux jambes.
— Beaupré ! reprit le petit homme blond; ce nom me rappelle une autre histoire. Lundi dernier, Randeuil, du Belliiy, queliiues autres et moi, allumes chasser dans les bois de Choisy. Au bout de quatre heures, nous n'avions pas aperçu l'ombre d'un liè\Te ou d'un lapin. Nous nous plaignuues de cette disette inaccoutumée. — Il ne faut pas que cela vous étonne, nous (Ut le garde pour noua consoler; depuis que M. le vicomte a donné une permission à un gros M. de Beaupré qui chasse pres(iuc tou;» les jours, il n'y a plus moyen de tirer un coup de fusil. Chaque lois qu'il vient, il remplit son cabriolet de gibier;
car il tue tout et emporte tout. — Ce Nemrod ne serait-il point le Goliath dont parle Marcenay?
— Lui-même, répondit le vicomte.
Et tu lui permets de dépeupler tes bois, toi qui, la semaine dernière, as refusé au duc de Boisbriant Tautorisation d'y chasser; ce dont entre nous, il se plaint amèrement.
— Qu'il se plaigne ! Quant à M. de Beaupré, il est trèsvrai que je lui ai donné droit de vie et de mort sur mes lapins.
— Et sur tes chevaux aussi, à ce qu'il paraît, observa le chevalier de Malte. Une pareille conduite doit avoir un motif. Si tu avais des dettes, je penserais que cet homme est un créancier dont tu veux attendrir le cœur.
— Si tu étais ambitieux, ajouta le blond aux formes grêles, je croirais que tu fais la cour à quelque fabricant d'élections.
— Et moi, dit à son tour le plus jeune, je parie que le bourreau de Rébecca, d'Orson et de Wallace, est tout simplement un mari ; auquel cas je donne à Choisy mon absolution.
— Pas mal, Marcenay, répondit le vicomte. Vous seriez plus près de la vérité que ces messieurs, si par malheur M. de Beaupré n'était pas veuf depuis quinze ans.
— Assez sur le Beaupré, dit le chevalier de Malte ; j'ai un autre grief contre Choisy et je vous en fais juges. Hier, l'histoire n'est pas vieille, il m'invite à dîner.
— Jusqu'ici le tort est pardonnable, observa Marcenay.
— Oui, parbleu, si nous n'avions été que deux, ou bien si nous avions été quatre. Mais savez-vous qui j'ai trouvé pour troisième et dernier convive ? un séminariste tout frais émoulu de Saint-Sulpice, tenant les yeux baissés sur son assiette, rougissant à chaque propos, et en l'honneur de qui, c'était hier vendredi, nous avons fait
lE PARAVENT. gl
maigre comme trois pères de l'église ; maigre impitoyablement, depuis le turbot jusqu'aux épinards.
— Tu as trouvé mon dîner mauvais ? demanda Ciioisy.
— C'est le jésuite que j'ai trouvé mauvais. Je ne savais ce qu'il marmottait en se mettant à table, je suis sûr maintenant que c'était son Bénédicité.
— Jeté ferai observer, d'abord, reprit le vicomte, que de jésuite h chevalier de Malte, il ne devrait y avoir que la main ; ensuite, M. de Luscourt n'est pas plus sémina« riste que toi. C'est un jeune homme bien né, qui a reçu, grâce à sa mère, une éducation aussi religieuse que la notre l'est peu. Il n'y a pas là de quoi rire à ses dépens. D'ailleurs les plaisanteries voltairiennes sont devenues de bien mauvais goîit.
— Ma foi, mon cher, dit Marcenay, vous parlez d'une manière si édifiante, que je ne désespère pas de vous voir un de ces jours endosser la robe noire et nous donner le second tome de frère xVnge de Joyeuse.
— En attendant le froc, Choisy apprend le boston, interrompit le petit homme maigre; à la dernière soirée de madame de Candcille, on l'a vu servant de partner, le plus gravement du monde, à une vieille dame inconnue, mais baptisée généralement du nom de comtesse d'Escarbagnas, en raison de la toilette la plus éhourifïante qui ait jamais pu faire les délices de Brives-la-Gaillarde ou de Cdstelnaudary.
Les quatre amis se mirent à rire, Choisy comme les autres.
— Maintenant, dit-il quand cette hilarité fut calmée, je vais réunir en faisceau tons les traiis plus ou moins piquants que vous venez de me lancer. Sachez donc que la comtesse d'Escarbagnas, dont vous parle Berlier, se nomme en réalité la marquise de Gardagne; qu'elle est la mère du vertueux V. de Luscourt, avec qui \illaret
a dîné hier chez moi, et qu'enfin ce même Luscourt est le gendre de M. de Beaupré, la bête noire de mes palfreniers et de mes gardes-chasse ; vous êtes trois garçons d'esprit, devinez.
— Quoi? demanda M. de Bertier.
Le vicomte haussa les épaules, et interrogea la figure
des deux autres.
— Je devine que tu as organisé un complot de séduction contre toute cette famille antédiluvienne, dit le chevalier de Maite; mais dans quel but? J'avoue que je ne comprends pas mieux que Bertier.
— Et vous, Marcenay ? demanda le prince de la mode en se tournant vers l'aspirant lion.
A cet appel fait à sa perspicacité, le jeune homme réfléchit un instant.
— N'y a-t-il pas dans cette famille, une quatrième personne dont il n'a pas encore été question ? dit-il ensuite avec un sourire intelligent.
— Marcenay, vous ferez votre chemin, répondit Choisy, qui sourit à son tour ; vos aînés, que voici, devraient rougir en vous écoutant. Oui, mes chers, il existe une quatrième personne nullement antédiluvienne, je vous le jure.
En ce moment, la voix du domestique, placé à la porte, domina le murmure confus de l'assemblée, et deux noms retentirent l'un après l'autre.
— Madame la marquise de Gardagne.
— Madame la comtesse de Luscourt. i Un même mouvement de curiosité fit retourner les
amis du vicomte ; lui-même se leva, et tous quatre restèrent les yeux fixés sur la porte du salon. |
La première personne qui se présenta fut un gros vieillard à sourire jovial, dont la iàie, moitié ohauve, moitié grise, dépassait de six pouces toutes les autres, comme le front d'Ajax, dans Tlliade; usant de la mas.-ive puissance dont l'avait doué la nature, il fendait la foule en ligne droite sans éprouver de résistance, car il eût été aussi imprudent de lui barrer le chemin que d'atîionler un cheval au galop; ce bastion ambulant conduisait galamment uue \ieille dame vêtue d'une robe feuille morte à brandebourgs, et coiffée d'une de ces toques de douairière qui seiidjlent l'œuvre des sorcières de Macbeth, tant il est impossible de leur assigner un nom oxnct ; sous la passe de velours noir, capricieusement recroquevillée et empanachée de maigres plumes rougeâtres, on distinguait deux yeux fort vifs, un nez aspii-ant à la tombe comme celui du père Aubry, des cheveux dont les boucles argentées avaient dédaigna tout menteur r ijounissement, une figure, en un mot, que la beauté n'habitait plus, mais où l'esprit était resté.
Derrière ce couple, un autre s'avançait, non moins remarquable quoique d'une manière toute différente. Un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure dislinguée, mais dont l'expression se trouvait éteinte par un air ()lacide et presque béat, donnait le bras à l'une des plus charmantes femmes qui fût entrée jusqu'alors dans le salon. Pour la peindre, il serait peut-être permis d'emprunter aux romanciers de l'ancienne école leur palette flatteuse, ou le blanc et le rose, le noir d'ébène et le blond doré, le rouge vif et le bleu célcîte étaient seuls admis. En parlant de notre héroïne/ nous aurions le droit
de dire comme ils n'y eussent pas manqué à notre place : ses yeux étaient deux diamants couronnés d'un double arc de jais ; ses cheveux, qui encadraient son front par un large et luisant bandeau, semblaient deux ailes de corbeau symétriquement collées à une coupe d'albâtre; sur ses joues le lys livrait à la rose une guerre qui appelât l'intervention du baiser; fermée, sa bouche était un rubis; ouverte, elle devenait une perle; et ainsi de suite. Pour abréger, et après avoir remis dans son étui musqué le pinceau de Dorât, nous dirons que la jeune femme sur qui s'était concentrée l'attention des amis de Choisy, était au total une des brunes les plus ravissantes qu'il fijt possible d'imaginer : une éblouissante robe de velours cerise faisait ressortir d'une manière théâtrale sa taille aussi imposante que souple; et si les diamants dont elle était couverte eussent été réunis en couronne sur sa tète, personne n'eût critiqué ce caprice, tant il y avait déjà sur son front de jeune et charmante royauté. Ainsi belle et fière^ elle marchait avec une grâce si libre et si assurée, que son timide cavalier semblait lui donner le bras au lieu de la conduire.
— Eh bien! dit le vicomte en se tournant vers ses amis, le sourire sur les lèvres.
— Fort jolie, répondit Bertier; mais mise avec mauvais goût, portant la tête trop haut, occupant trop de place j je lui trouve un peu de la tournure de son papa le tambourmajor.
— Voilà précisément ce qui me plaît en elle, dit à son tour le chevalier de Malte; elle a vingt ans au plus; elle est provinciale, cela se devine à cette mirifique robe rouge et à ces diamants de famille dont la monture date de Louis XVI; eh bien! malgré ce double brevet de gaucherie, elle a fait une entrée superbe; j'ai cru voir la reine de Saba venant saluer le roi Salomon.
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— Si elle avait moins de couleurs, je la déclarerais irréprochable, observa Marcenay, qui, en Seule delà mode, était voué piiur le moment au culte dos femmes pâles.
Le vicomte de Choisy regarda ses trois amis dcui air de supériorité moqueuse.
— Vous avez tous raison, dit-il ensuite; elle se met mal, elle marche mal; elle a bien d'autres défauts encore qui ne peuvent se découvrir au premier coup d'œil. C'est une éducation à faire; mais rassurez-vous, on la fera.
— Et c'est vous qui vous en charj:^ez, répondit Marcenay; recevez mes compliments, mon cher : je vous disputerais l'emploi si je n'étais pas occupé moi-même. Surtout, je vous en prie, pfilissez-la : rien n'est bourgeois comme la rose.
— 0»i en es-tu? demanda le chevalier de Malte, avant, ou après moisson?
Choisy laissa échapper entre ses lèvres une sorte de sifflement.
— Je voudrais te voir à pareille œuvre, dit-il; après moisson ! peste !
Pendant ce temps la trouée victorieusement opérée par le ventre onuiipolont de M. de Beaupré avait eu pour résultat d'étabhr au fond du second salon la marquise de Gardagne et sa belle-fille, qui s'assirent l'une près de l'autre; M. de Luscourt prit position derrière le siège de sa femme, à laquelle il semblait attaché par quelque amarre invisible, assiduité généralement attribuée à la jalousie, et provenant en réalité de la timidité du jeune mari. De son côté, poussé par le besoin de locomotion qui tourmente les personnes obèses, M. de Beaupré commença une pérégrination à travers l'appartement, cherchant des figures de connaissance, et ouvrant les groupes les plus serrés, sans s'inquiéter des gilets de velours froissés par lui, ni des sculiers vernis qu'il écrasait au passage. Une des pre-
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mières personnes qui se rencontrèrent sur son chemin fut le vicomte de Choisy, dont il s'empara aussitôt en le harponnant par un bouton.
— Mon cher, il faut que je vous remercie, lui dit-il d'une voix de basse-contre qui eût agacé les nerts à une petite maîtresse; grâce à vous, j'ai fait une promenade charmante. Sans compliment, Rébecca est une des bêtes les plus agréables que j'aie montées depuis longtemps. Je doute, par exemple, qu'elle soit aussi contente de moi ; je crois que je l'ai un peu fatiguée.
— Elle se délassera, répondit le vicomte avec un sourire forcé.
— En la reconduisant, reprit le vieillard, j'ai trouvé dans votre écurie un cheval que je n'avais pas encore vu; bête superbe, ma foi : bai brun, courte queue, tête normande; j'aime ça. Vos anglais, avec kur encolure horizontale, ont l'air de perchoirs à lessive. La tête du cheval doit couvrir le cavalier; à l'armée cela a son avantage. Comment s'appelle-t-il le bai brun?
— Mario, répondit le vicomte en comprimant un soupir.
— Eh bien, si vous le permettez, je ferai demain connaissance avec Mario ; à moins pourtant que cela ne vous contrarie.
— Vous savez bien que toute mon écurie est à vos ordres, répondit Choisy, qui ne put s'empêcher de se dire : — Allons, il faut en prendre mon parti. Tous mes pauvres chevaux y passeront l'un après l'autre. En vérité, je mériterais d'être expulsé du jockey-club : cette petite provinciale m'a donc ensorcelé.
— Avez-vous dit bonsoir à ces dames ? demanda M. de Beaupré.
:— Je les cherchais.
~ Vous les trouverez à l'autre bout du salon. Tâchez
donc de dégourdir un peu mon gendre; ce garçon-là fait mon désespoir, avec ses vertus chrétiennes et sa physionomie de quaker. Où joue-t-on la bouillotte?
— Dans cette salle à droite.
— J'ai vu hier chez Lepagc un fusil ! si je gagnais seulement un billet de cinq cents francs à ajouter à ce que je peux y mettre, vos lapins de Choisy vous en diraient demain des nouvelles.
Resté seul, le vicomte commença par défriper le revers de son frac outrageusement déformé par la main du gros gentilhomme, qui, entre autres aimables habitudes, avait celle de prendre au collet ses interlocuteurs. Il traversa ensuite le salon, mais s'arrêta en route, à la vue de madame de Luscourt, flanquée à droite par s.i belle-mère, et à gauche par son mari. Malgré l'air dê-ux et inoffensif de ce dernier, Choisy le compara mentalement au dragon du jardin des Hespérides -, quant à la vieille marquise, depuis longtemps il avait épuisé à son égard le vocabulaire de malédic lions dont une duègne incommode peut être l'objet.
L'amoureux de quarante ans était resté immobile, le front pensif, la lèvre infi'rieure serrée entre les dents, en ce moment, la comtesse d'Agost, chez qui se passait la soirée, s'arrêta devant lui, et lui jetant ce sourire confidentiel dont les femmes encore jeunes gratifient volontiers les hommes à la mode :
^Tirez-moi donc de la peine, lui dit-elle ; la vieille duchesse de Rieux vient d'arriver; si je ne parviens pas il arranger sa partie de boston, elle m'en voudra mortellement, et je m; vois que M. de Martonie qui consente à se dévouer.
— J'aperçois là, près du divan, la marquise de Gardagne pour qui une pareille partie sera un pliiisir, et non un acte de dévouement, répondit prestement le vicomte.
8t ŒUVRES DE CB. DE DERNARD.
— Et vous serez le quatrième? demanda madame d'Agost d'un air un peu moqueur ; il paraît que chez ma-
. dame de Candeille vous avez édifié tout le monde.
I — Je vous en supplie, soyez généreuse, et permettez-
•v moi de jouir des plaisirs de votre soirée.
l — A condition que vous vous trouverez un remplaçant,
dit la comtesse.
Choisy jeta autour de lui un regard rapide, avisa le
jeune Marcenay qui se caressait la moustache à deux pas
de là, lui prit le bras, et l'amena en face de la maîtresse
de la maison.
— Remerciez madame la comtesse, lui dit-il alors d'un ton solennel ; elle vient de vous désigner pour faire la partie de madame la duchesse de Rieux.
Machinalement le jeune homme s'inclina; mais lorsqu'il releva la tête, sa physionomie offrait une expression d'ébahissement qui arracha à madame d'Agost un éclat de rire difficilement comprimé.
— Allons, venez, dit-elle au joueur malgré lui ; je vais vous présenter à un de vos partners que vous régarderez, j'espère, comme une compensation de la duchesse douairière.
Sans lui laisser le temps de faire une objection, elle se dirigea vers madame de Gardagne, à qui Marcenay se vit contraint d'offrir le bras pour passer dans la salle de jeu, ce qu'il fit avec la grâce d'un patient qu'on mène pendre, et après avoir jeté à son ami un regard furibond.
La duègne écartée, restait le dragon marital.
Sans perdre de temps, Choisy se dirigea vers le chevalier de Malte, qui errait d'un salon à l'autre, d'un air ennuyé.
— 11 faut que lu me paies mon dîner d'hier, lui dit-il en l'abordant.
Viilaret mit la main à sa poche.
IJ5 PABAVEM. 8«
— Pour vingt francs, j'aurais mieux dîné au café de Paris, rôpondil-il on riant ; mais nous n'aurons pas de discussion : quel est ton prix?
— Une demi-heure de conversation avec M. de Luscourt.
— C'est cher. Que diantre veux-tu que je lui dise, à moins (le lui parler du concile de Trente ou de la Pragmatique-sanction.
— Parle-lui du dernier ouvrage de l'abbé de Lamennais, ou bien profile de l'occasion pour apprendre l'histoire de ton ordre : il est de première force sur tous les sujets qui ne servent à rien.
— C'est bien, je me dévoue ; je n'ai pas oublié les parties de billard que tu as gagnées au gros Darieul dans l'intérêt de sa femme et de moi. Reste-là; avant trois minutes j'aurai enlevé le mari.
Le chevalier de Villaret fit le tour du salon avec une insouciance affectée; un moment après il se trouva comme par hasard à côté de M. de Luscourt, et l'aborda d'un air gracieux; le jeune provincial accueillit cette prévenance avec l'empressement d'un homme embarrassé de son maintien au milieu d'un monde dont il n'a pas l'habitude. L'n domestique, chargé d'un plateau, étant survenu, Villaret tira par le bras son interlocuteur pour laisser passer les rafraîchissements; puis par une progression insensible, et comme si lui-même eiît cédé aux ondulations de la foule, il le poussa jusque dans l'emDrasure d'une fenêtre où il s'établit de manière à ne lui laisser pour perspective que les rideaux; cette manœuvre achevée, le chevalier chercha son ami du regard, mais il ne l'aperçut plus à la place où il l'avait quitté : depuis un instant, Choisy était assis à côté de la jeune femme, désormais sans gardien.
En voyant le vicomte s'approcher le sourire sur les lèvres, nîadame de Luscourt éprouva une satisfaction qu'une coquette eût dissimulée, et dans laquelle il entrait peut-être plus de vanité que de sympathie; un nuage fixé sur son front depuis quelques instants se dissipa comme par enchantement. Laissant à peine à son adorateur de quarante ans le temps d'achever la phrase qu'il lui adressait :
— Vous n'avez donc pas peur de vous compromettre en saluant une femme qu'on ne voit nulle part? lui ditelle; et tandis qu'elle accentuait ces derniers mois comme si elle eût voulu les souligner, ses beaux yeux en complétèrent le sens par un regard vindicatif qui alla transpercer un groupe féminin assis à quelques pas de là.
Choisy suivit du coin de l'œil cette pantomime à la fois dédaigneuse et courroucée ; il devina que la jeune provinciale venait de subir une de ces petites humiliations auxquelles sont journellement exposés les nouveaux venus dans la haute société parisienne ; car, pour le dire en passant, l'urbanité française a l'air d'une antiphrase : à mesure que l'aristocratie est bannie des lois, elle se réfugie dans les mœurs, et s'y retranche dans un esprit d'exclusion plus intraitable à chaque nouvelie défaite politique. A Paris, ce qu'on appelle le monde se compose d'une enfilade de salons qui se font mutuellement antichambre. Passer de l'un à l'autre est une promotion sociale qui est sûre de rencontrer une double opposition : en bas l'envie, en haut le dédain. Appartenant à la province par son père et par son mari, madame de Luscourt se voyait traitée en étrangère dans la société dont quelques
oncienncs relations de sa bclle-mcre lui avaient ouvert l'accès ; radmiralion des hommes facilement conquise par sa rare beauté, n'avait pas contribué à lui rendre son sexe plus bienveillant. Insignifiante, elle eût étc tolérée ; remarquable, on la critiquait. En ce moment même le groupe assis près d'elle, et dont cliaque membre avait ses raisons particulières pour déclarer la guerre aux jolis visages, lui faisait subir un de ces examens impitoyables qui dépècent une femme comme un botaniste dissèque une (leur, et, après l'avoir dépouillée feuille, à feuille la trouvent, pour conclusion, sans parfum et décolorée.
D'un seul re;:ard, Choisy comprit cet état d'hostilité; il s'en réjouit , car les gens habiles tirent parti de tout. Au lieu de répondre directement à la question qui lui était adressée, il employa lui-même la forme intorrogative.
— Ma prédiction est donc accomplie? demanda-t-il en souriant.
— Quelle prédiction ? reprit madame de Luscourt avec un étonnement peut être affecte.
— Voilà une question humiliante pour moi, car elle me prouve combien peu d'attention vous accordez à mes paroles. Ne vous ai-jc pas dit, à votre arrivée à Paris, qu'il vous fallait renoncer à plaire aux autres femmes?
— Cela est vrai ; je ne vous compris pas alors, et maintenant encore j'hésite à vous croire. Comment admettre que je puisse inspirer des antipathies sans motif, moi qui apporte dans le monde une bienveillance universelle? Que peuvent me rejrocher ces damos que je ne connais pas, et qui ont l'air de s'occuper de moi plus que je ne le mérite assurément?
— Bien des crimes dont vous ne vous doutez peut-être pas, répondit le vicomte avec finesse. Comment, par exemple, pourriez-vous plaire à madame de la Chal«-
nède, qui passait hier pour avoir les plus beaux yeux du monde ?
— Ai-je médit de ses yeux? Je les admire, au contraire, et je n'en vois pas ici qui puissent leur être comparés.
— Mais cette comparaison , qui nécessairement vous échappe, tout !e monde la fait, et voilà ce qui ne vous sera jamais pardonné.
Quelque entortillé que fut ce compliment, madame de Luscourt le trouva trop direct.
— Je crois plutôt, dit-elle , que ce sont mes diamants gothiques et ma pauvre robe de velours qui m'attirent l'attention dont je me vois l'objet. Je suis donc bien ridicule?
— Vous mettriez à la mode le ridicule même, répondit M. de Choisy avec la galanterie imperturbable et un peu fade qu'adoptent les amoureux sur le retour; mais puisque vous faites un appel à ma franchise, pourquoi, dans des questions aussi graves que celles de la toilette, ne consultez-vous pas votre goût à l'exclusion de tout autre?
— Que voulez- vous! repartit la jeune femme; ma robe est un cadeau de M. de Luscourt, mes diamants m'ont été donnés par ma belle-mère; ce sont, pour moi, des choses sacrées, dussé-je, en les portant, avoir l'air d'une bourgeoise de la rue Saint-Denis.
A cette confidence, empreinte d'une ironie involontaire, le vicomte inclina la tète en affectant une vénération que démentait sa physionomie railleuse.
— Je me tais^ dit-il, car je comprends que le goût de M. de Luscourt soit, pour vous, une loi. Mais permettezmoi d'insister sur un autre grief que le monde a contre vous et dont, plus que personne, j'éprouve le besoin de vous parler. Pourquoi donner raison à vos ennemies, en
n'allant, pour ainsi dire nulle part? Avant-hier j'espérais vous voir chez madame de Laurencin.
— Mon mari était soufirant , interrompit madame de Luscourt d'un ton bref.
— Mais demain, vous viendrez chez madame d'Albenay, n'est-il pas vrai ?
— Demain, ma belle-mère aura la migraine, c'est son jour, répondit la jeune femme avec un sourire forcé.
— Quel ennui! dit le confident d'un air pénétré; lundi, du moins, n'ircz-vous pas à l'Opéra? On jouera les Huguenots, et j'aurai la loge que vous avez désirée.
Madame de Luscourt hésita un instant avant de répondre.
— Je suis désolée de la peine que vous avez prise, ditelle enfin, non sans un certain embarras ; j'espère que vous me par<lonnerez de ne pas en profiter. Pour des raisons de piété dignes de tout mon respect, M. de Luscourt refuse d'aller au spectacle, et, quoiqu'il me laisse libre, il me paraîtrait peu convenable de me montrer moins rigide p lur moi qu'il ne l'est pour lui-même. Je vous jure, continua-t-elle en essayant de sourire, que c'est là un sacrifice dont il faut me savoir quelque gré. Pour une pauvre provinciale, l'Opéra est une tentation si puissante! mais quel mérite aurais-je, si je renonçais à ce plaisir sans regrets?
— M. de Luscourt me paraît peu disposé à admettre la maxime qui veut que le mari règne et ne gouverne pas, reprit le vicomte d'un ton pcrsiffieur; son administration vigilante s'étend aux moindres détails; il vous a déjà interdit la valse et les romans, aujourd'hui c'est le théâtre qu'il proscrit, demain ce sera la danse, après-demain l'équilalion; je suis fort surpris qu'il tolère aussi longtemps la broderie et le piano; mais patience, leur tour viendra. D'autres appelleraient cela tyrannie; j'y vois,
moi, un système de gouvernement fort logique et surtout mis en pratique avec une persévérance merveilleuse. Oui, M. de Luscourt a conquis, je ne vous dirai point mon affection, vous ne me croiriez pas, mais ma considération. C'est un profond politique, sous un aspect débonnaire. S'il avait prétendu vous imposer d'un seul coup toutes ses volontés, peut-être eftt-il éprouvé quelque résistance; prévoyant cela, il a procédé par gradations si bien calculées, que l'obéissance passive est dès à présent, de votre part, un fait accompli. Ce résultat est d'aulant plus admirable, qu'à vous voir tous deux, on croirait au pouvoir d'une reine beaucoup plus qu'au despotisme d'un roi.
Madame de Luscourt écouta cette tirade satirique avec un demi-sourire dans lequel se trahissait une sorte de complicité; mais bientôt elle reprit la gravité d'une femme qui comprend que sa propre dignité est inséparable de celle de son mari.
— Je ne peux rien voir de ridicule dans l'accomplissement d'un devoir, dit-elle d'un air sérieux; d'ailleurs M. de Luscourt me donne des conseils et non des ordres.
— C'est plus poli et plus habile, reprit sans se déconcerter l'amoureux de quarante ans.
La jeune femme ouvrit et ferma son éventail à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience nerveuse ; en remarquant ce symptôme orageux, le vicomte imprima sur tous ses traits une expression de tendresse soumise et résignée.
— Pardonnez-moi, dit-il d'une voix veloutée ; en vous parlant de lui, je viens encore de vous désobéir; mais si vous saviez combien me fait souffrir l'isolement, tranchons le mot. l'esclavage auquel je vous vois condamnée, vous me témoigneriez plus d'indulgence. Songez que votre belle-mère a transformé votre maison en une véritable forteresse dont je dois faire le siège en règle, pour
avoir le bonheur de vous voir une fois sur dix qiie je me présente; faut-il donc renoncer encore à l'espoir de vous rencontrer dans le monde?
— 11 le faut, répondit madame de Luscourt avec un accent de tristesse.
— Expliquez-vous.
— Paris ne plidt ni à ma belle-mère, ni à mon mari ; et comme il n'est pas juste que la minorité fasse la loi, nous parlons dans deux jours pour la campagne d'une de mes tantes, madame de Selve. La connaissez-vous?
— Vous partez ! s'écria le vicomte avec la vivacité d'un amoureux de vingt ans; mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car en ce moment, au-dessus de la tète de la charmante provinciale, apparut la figure cléricale de M. de Luscourt, qui s'était enfin dérobé aux insidieuses politesses du chevalier de Malte. Selon l'usage, l'amant voua le mari aux divinités infernales ; puis après avoir soutenu pendant quelque temps une conversation désormais insignifiante, il salua et sortit du salon.
— Si elle quitte Paris, se dit-il alors, la campagne est perdue, et peut-être la partie, car retrouverai-je jamais l'occasion de réparer un pareil échec? A tout prix il faut empêcher ce départ. C'est assez temporiser, il est temps de frapper un coup décisif : d'ailleurs l'attendrissement de sa voix et la douceur de son regard ne me disent-ils pas que l'heure est venue?
Choisy s'approcha d'un homme entre deux âges qui passait la soirée à voyager d'un salon à l'autre, en semant son passage di saluts, de sourires, de mots aimables et de poignées de main.
— D'Agost, lui dit-il, j'ai une lettre à écrire ; où trouverai-je ce qu'il me faut?
— Dans mon cabinet, répondit le maître do la maison, on va t'y conduire ; il y a sur mon bureau du petit pa-
pier fort galant et qui, plié convenablement,ne tient pasplus de place qu'une feuille de rose; est-ce là ce que tu veux?
— Précisément.
Les deux hommes échangèrent un sourire d'intelligence,, et M. d'Agost reprit le cours de ses civilités, tandis que le vicomte, précédé d'un domestique, montait au second étage; Choisy descendit au bout d'une demiheure, rentra dans les salons, et y trouva les jeunes époux dans l'attitude où il les avait laissés; immobile et sérieux comme un lévite près de l'autel, M. de Luscourt avait pris racine derrière la chaise de sa femme qui, sans faire attention à lui, jouait avec son bouquet d'un air rêveur.
— Décidément il est insupportable, se dit l'amant à cette vue; mais il se trompe, s'il croit m'empêcher de faire parvenir mon épître à son adresse.
Remettre une lettre à une femme en présence de son mari, lorsqu'elle consent à la recevoir, est une œuvre dans laquelle réussit le plus gauche écolier ; la lui faire accepter en dépit d'elle-même n'offre pas non plus des difficultés insurmontables. Le vicomte, en ce genre,' avait accompli des tours de force auprès desquels le coup de main qu'il méditait n'était qu'un véritable enfantillage : en deux secondes son plan fut fait, et un instant après, il reprit sa place à côté de madame de Luscourt.
— Si l'envie que l'on inspire doit passer pour un succès, votre triomphe est complet, lui dit-il avec un sourire insinuant ; il n'est pas jusqu'à votre bouquet qui n'excite des jalousies.
A ces mots, le vicomte prit l'objet dont il parlait, le regarda, l'admira, en respira le parfum, en caressa les fleurs l'une après l'autre; puis tout-à-coup, avec une dextikité digne d'un prestidigitateur, il 1 evenlra du petit
LE TARAVENT. 07
doigt, et dans le vide insinua un billet roulé au lieu d'Otre plié, que recouvrirent aussitôt les pétales d'un camélia. Le tour achevé, il rendit le bouquet à madame de Luscourt, qui le présenta gracieusement à son mari, comme si elle eût voulu punir par cette coquetterie conjugale la familiarité de son adorateur.
— Maxime, dit-elle, c'est à vous que reviennent ces comjtliments; vous voyez qu'on admire votre boa goût.
Le jeune homme mit le nez sur la touffe de camélias et la flaira d'un air grave, sans discerner, au milieu du parfum végétal, l'imperceptible senteur d'ambre qui trahissait l'existence d'un serpent sous les fleurs. Malgré son assurance, M. de Choisy eut peur en voyant son billet à la merci du mari; il se pencha rapidement vers l'innocente provinciale, et d'une voix basse mais singulièrement expressive :
— Reprenez votre bouquet, lui dit-il.
Madame de Luscourt l'interrogea d'un regard surpris.
— Ouvrez-le dès que vous serez seule ; vous me comprendrez alors, reprit le vicomte.
Troublée par ces paroles mystérieuses, dont l'accent lui imposa une obéissance involontaire, la jeune femme étendit la main vers son mari ; mais au moment où celuici obéissait à son tour à cette muette demande, l'intervention d'un quatrième personnage amena une nouvelle péripétie. Semblable à ces fées malveillantes qui, dans les Contes Bleus, arrivent toujours lorsqu'elles sont le moins attendues, la vieille marquise de Gardagne se troj'va inopinément derrière le fauteuil de sa belle-fille; par un geste, incroyablement vif pour son âge, elle s'empara du bouquet criminel avant que cette dernière eût pu le saisir, et lança au vicomte un regard si perçant, que lliomme
du monde resta un instant interdit et presque décontenancé.
— D'pu diable sort-elle ? dit-il en lui-môme ; il est impossible qu'elle m'ait vu ; mais il y a chez ces vieilles femmes un instinct diabolique qui équivaut à un sixième sens.
Recouvrant alors son aplomb ordinaire, il offrit son fauteuil à la marquise avec une politesse empressée. Madame de Gardagne le remercia d'un air glacial^ et, au lieu de s'asseoir, s'adressant à sa bru :
— Votre voiture est là, lui dit-elle; voulez- vous que nous partions?
La jeune femme se leva sans répondre, et regarda tour à tour, avec une inquiète curiosité, la gerbe de fleurs qu'elle n'osait reprendre et le vicomte qu'elle n'osait interroger. Un coup d'œil expressif de celui-ci éveilla soudainement en elle, par une sorte de choc électrique, cette merveilleuse présence d'esprit qui, dans les dangers de la guerre amoureuse, donne aux femmes une si admirable supériorité. La nouvelle Agnès posa la main sur le dos de son fauteuil, et, par une maladresse affectée, fit tomber le boa qu'elle y avait placé. Ravi de l'intelligence de celle qu'il regardait comme son écolière, M. de Choisy ramassa prestement le long collier de martre, et, pour le lui offrir, se pencha vers elle plus que cela n'était strictement nécessaire, sans s'inquiéter du mécontentement que trahissait le visage de la vieille marquise.
— Qu'avez-vous donc fait!? lui demanda très-vite et tout bas madame de Luscourt.
— J'ai écrit ce que je n'osais dire, répôndit-il du même ton.
— Comment... Une lettre?...
— Dans le bouquet.
H s^ redressa aussitôt pour couper court à une expli-
LE pauayem. fis
cation que rendait dangereuse l'inexpérience de son interlocutiice, et prit officiellement congé de la famille provinciale que venait de compléter l'arrivée de M. de Beaupré. Par une capitulation de conscience que comprendront toutes les femmes, madame de Luscourt oublia son adorateur dès qu'il se fut éloigné, et ne songea plus qu'à rentrer en possession de son bouquet; elle y réussit plus tôt qu'elle ne l'avait espéré et sans avoir besoin de le demander h sa belle-mére, qui le lui reuiit lorsqu'elles se furent assises l'une à côté de l'autre dans la voiture ; mais ce fut en vain que la jeune femme, profilant de l'obscurité, fouilla en tous sens la touffe de fleurs; elle n'y trouva lien, et resta aussi désappointée qu'un avare qui espère, découvrir une veine d'or dans une mine vulgaire. En voyant l'inutilité de sa rechercbe, madame de Luscourt passa en un instant par toutes les angoisses que peut causer la perle d'une lettre confidentielle; puis elle chercha des raisons pour se rassurer.
— lia voulu me faire peur, se dit-elle ; et je suis bien folle d'avoir pris au sérieux une pareille plaisanterie. Il n'a rien à m'écrire, et il doit savoir que je ne suis pas femme à lire ce que je refuserais d'écouler
JCC ŒUVRES DE CO. DE BERNARIV
Ce soir , ou plutôt cette nuit-là, dès qu'elle fut seule dans sa chambre , madame de Gardagne vida les poches de sa robe, gouffres immenses qu'habitaient d'ordinaire quelques dossiers de procédure, et où la douairière eîjt, au besoin, logé son carlin. Cette fois, à l'exception de sa bourse et de sa tabatière, meubles inamovibles, elle n'en tira qu'un imperceptible rouleau de papier, fort étonné de se trouver en pareil gîte. D'une main sèche, qui semblait écorcher la soie du vélin, elle ouvrit ce billet, et mit ses lunettes pour le lire, humiliatbn que l'élégant vicomte n'avait sans doute pas prévue. Après avoir déchiffré l'épître amoureuse, avec une attention propre à faire croire que cette lecture avait pour elle un intérêt personnel et la rajeunissait de quarante ans, la marquise tomba dans une méditation trop nécessaire à l'intelligence de ce récit pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant.
Madame de Gardagne était une de ces femmes dont les manières froides, sérieuses, et parfois même revêches, ont pour cause une triste expérience de la vie et non l'austérité naturelle du caractère. Mariée deux fois, deux fois elle avait vidé jusqu'à la lie un calice où la lune de miel avait à peine versé quelques rayons décevants. Son premier mari, le comte de Luscourt, gentilhomme de la vieille roche, chasseur infatigable, beau buveur, dissipateur royal, légèrement brouillé avec la syntaxe des participes, galant pour toutes les femmes, même pour la sienne, avait terminé par un duel, à plus de cinquante ans, une de ces existences noblement inutiles qui réduisent le travail des généalogistes à l'inscription d'un nom et
de deux dates. Renchérissant encore sur les défauts de race de son prédécesseur, M. de Gardagiio avait mangé sa fortune au jeu, et, fort heureusement pour sa femme, la mort l'avait frappé au moment où le ràtoau de la roulette commençait à se promener sur le fonds dotal. Une amère incrédulité à l'égard des félicités terrestres, un mépris des honmies justifié par une double épreuve, tel fut le douaire dont la marquise prit possession en restant veuve pour la seconde fois.
Par compensation , l'arbre du malheur avait porté pour elle des fruits salutaires. Poussée vers la religion par l'instinct éploré des cœurs souffrants, madame de Gardagne avait acquis, dans les rudes chemins qu'elle venait de parcourir, une pratique des intérêts matériels qui échappe aux fenmies heureuses, dont l'existence se déroule sur un chemin plane et fleuri. Deux sentiments presque inconciliables chez un homme, la dévotion et rinlelligence des affaires, se développèrent simultanément en elle. Sans perdre de vue le ciel, ce consolateur suprême, elle s'engagea d'un pas assuré dans le dédale ouvert par son double veuvage et par la tutelle de l'unique fils que lui avait laissé son premier mari. Renonçant aux rêves de bonheur personnel, elle avait concentré sur cet enfant tout son amour, toute sa sollicitude, toute son espérance. En quelques années, une de ces administrations féminines que plus d'un économiste pourrait prendre pour modèles ferma les brèches qu'avaient faites dans l'héritage du jeune de Luscourt les prodigalités paternelles. Le réLablissement de la fortune de son fils parut à la marquise le moindre des devoirs qu'elle eut à remplir envers lui ; un soin plus élevé que celui des intérêts positifs s'empara de toutes les facultés de son âme. Fafre de Maxime un être différent des deux maris que le sort lui avait donp.és dans sa colère, devint pour
madame de Gardagiie une de ces préoccupations absorbantes qu'interrompt à peine le sonmieil. Les défauts des hommes dont elle portait le deuil avaient toujours été attribués par elle à l'éducation frivole que recevait, avant la révolution, la noblesse française. En voulant éviter cet écueil, la marquise tomba peu à peu dans les exagérations d'un rigorisme systématique. Élevé jusqu'à l'âge de vingt ans dans une campagne isolée, au milieu des bois du Nivernais, Maxime vit sa première jeunesse abritée contre la corruption du siècle par l'aile maternelle, renforcée de la noire soutane d'un vieux prêtre austère autant qu'instruit. Lorsque les progrès de l'âge ne permirent plus d'éluder le mode d'éducation qu'impose aux jeunes gens le despotisme universitaire, madame de Gardagne conduisit son fds à Paris, où elle ne le perdit pas de vue un seul instant pendant la période critique des étude transcendantes. Chaque jour, au sortir du Collège Henri IV, et plus tard de l'École de Droit, l'agneau toujours sans tache rentrait docilement au bercail que sa mère lui avait choisi dans une rue soUtaire, à l'ombre religieuse des tours de Saint-Sulpice. A vingt-truis ans, époque à laquelle il reçut le diplôme de Ucencié, Maxime ne connaissait que de nom les cafés et les théâtres; quant aux sanctuaires plus profanes encore où les étudiants apportent d'ordinaire une dévotion si fervente, il n'avait aucun mérite à les éviter, car il les ignorait. La marquise avait donc réussi, peut-être au delà de ses espérances. En retour d'un dévouement dont la gravité foi tifiait la tendresse en la modérant, elle a>ait obtenu de son élève une reconnaissance profonde, une soumission sans bornes^, un respect digne des temps antiques.
Après avoir heureusement surmonté les écueils de cet archipel parisien où naufragent tant de jeunes existences, la mère de Maxime voulut compléter son œuvre en iiitro-.
LE PARAVENT. lOS
duisant elle-même le nouveau Télémaque dans le port salutaire du mariage ; d'ailleurs, en contemplant l'innocente vie de son fils, elle éprouvait parfois une secrète compassion, sentiment tout féminin que n'avaient pu éteindre dans son cœur les austérités de la vie dévote. U lui parut juste autant que prudent dabréger une épreuve qui, pour être supportée sans murnuire, n'en était pas moins pénible et périlleuse. Jusqu'alors la jeunesse de Maxime avait été un jardin sans tleurs; elle chercha une chaste rose dont le parfum put embaumer et réjouir cette vertueuse stérilité. Son choix se fixa sur mademoiselle de Beaupré, qui, aux dons de lu fortune et de la naissance, unissait une beauté remarquable, attrait auquel une belle-mère attache toujours beaucoup de prix, et possédait surtout l'avantage d'avoir été élevée à la campagne. Cetto dernière considération séduisit madame de Gardagne, qu-i nourrissait un préjugé provincial contre les demoiselles de Paris. Maxime montra dans cette occasion la passive docilité dont il ne s'était jamais départi depuis son enfance ; et comme la femme à laquelle il se vit uni était charmante, en réalité, l'accomplissement d'un devoir devint pour lui la source d'un plaisir véritable.
Le mariage émancipe les femmes. Elevé en demoiselle, Maxime de Luscourt avait droit à ce bénéfice de la loi, et dans son équité, sa mère avait résolu de ne pas le lui contester, mais l'événement démontra bientôt l'imprudence d'une pareille concession. Dès les premières semaines^ madame de Gardagne fut convaincue que déposer le pouvoir qu'elle avait exercé jusqu'alors, ce serait livrer son fils à rinHuence d'une autre volonté fort disposée à recueil- Ur l'héritage gouvernemental. La mère eût abdiqué sans regrets, la belle-mère se rassit plus absolue que jamais ùur son trône de famille. Un homme formé à l'école de
l'obéissance passive réussit difficilement à établir dans son ménage le système salique : cette vérité banale, admise un peu tard par la marquise, recevait en ce moment un relief nouveau de certaines circonstances particulières et imprévues.
^Par un hasard auquel, si ce récit était un roman, on pourrait reprocher l'affectation du contraste, l'éducation de madame de Luscourt offrait dans presque tous ses détails, le contrepied exact de celle qu'avait reçue son mari. Privée de sa mère dès le berceau, la jeune femme avait toujours habité la campagne avec M. de Beaupré. Cette intimité continuelle et exclusive eut des conséquences inévitables. Les habitudes cavalières du gros gentilhomme finirent par projeter sur les manières de sa fille une sorte de reflet viril, qui paraissait à beaucoup de gens une grâce de plus. Jusqu'à son mariage, Flavie de Beaupré avait montré peu de goût pour les talents par où triomphent ordinairement les jeunes filles ; elle brodait assez mal, dessinait moins bien, et professait pour le piano une indifférence dont nous sommes loin de lui faire un crime. En revanche, elle montait h cheval avec une hardiesse qui rappelait la fable des amazones, abattait un pigeon au vol, et, grâce aux leçons de son père, maniait le fleuret comme eût pu le faire une nouvelle Bradamante ; en un mot, elle excellait dans tous les exercices que madame de Gardagne avait interdits à son fils par un sentiment exagéré de sollicitude maternelle.
En se trouvant subitement en face l'un do l'autre, lui si timide, elle si pleine d'assurance, les nouveaux époux ressentirent d'abord un embarras mutuel ; ils s'étudièrent pendant quelque temps avec une curiosité mêlée d'inquié^ tude. Dans les écarts les plus audacieux de son imagina* tion, Maxime avait toujours rêvé, pour femme, quelque blonde sœur des anges; Flavie, de son côté, n'avait
subre songé à son mari futur sans lui ceindre aux flancs une épôo; tons deux épnuivaicnt donc une déception. Maxime s'habitua bientôt à la sienne et reconnut avec un naïf e:::liOusiasme l'empire que devait prendre nécessairement, sur son Ame virginale, une aussi charmante créature ; mais madame de Luscourt fut moins prompte à modifier ses opinions de jeune fille. Les qualités rares de son mari, son obéissance filiale, l'élévation de son caractt'^re, la sévérité de ses pratiques religieuses, lui inspirèrent d'abord, il est vrai, un respect involontaire; mais en même temps elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il montait fort mal à cheval et que la timidité de ses manières dégénérait parfois en gaucherie ; de cette observation en partie double résulta un sentiment plus voisin de l'estime que de la tendresse et auquel se mêlèrent insensiblement quelques nuances d'ironie ; car l'admiration pèse à ceux qui l'éprouvent, et tut ou tard les pousse à la critique. En peu de temps, Flavie conçut une indéfinissable antipathie pour les vertus qui lui avaient imposé dans le principe une sorte de vénération. La rigidité presque monacale de M. de Luscourt lui parut un blâme implicite de la piété réelle mais moins austère dont elle avait l'habitude. Chaque soir, le jeune mari s'agenouillait dans un coin de la chambre nuptiale et y priait longuement, comme autrefois le fils de Tobie; priant elle-même avec modération, elle finit par trouver démesurées les oraisons conjugales. Le dimanche enfin, la grand'messe, dont se contentait la jeune femme, ne suffisait pas à la dévotion de Maxime, qui retournait entendre les vêpres; ce dernier fait si innocent, pour ne pas dire si louable, se transforma peu à peu, dans l'esprit de madame de Luscourt, en un grief d'autant plus sérieux qu'il était moins motivé.
•»— En vérité, se disait- elle, je ne comprends pas
qu'il ne se soit point fait prêtre au lieu de m'épouser.
Les poètes ont souvent affirmé que les femmes sont des anges visibles^ intermédiaires providentiels entre Thomme et la divinité; et par un acquiescement assez ûaturel, lal plus belle moitié du genre humain a pris au sérieux cette galanterie. En conséquence, une fenmie pardonne à son amant toute espèce de supériorité, à l'exception de celle qui prétendrait empiéter dans le domaine éthéré dont elle se regarde comme la légitime suzeraine. La dévote la moins tolérante s'accommode mieux en ménage d'un pécheur qu'elle puisse convertir, que d'un saint qui la sermonne elle-même ; car l'amour-propre trouve son compte à donner lexemple plus qu'à le recevoir. Madame de Luscourt obéit à cette faiblesse du cœur en se révoltant peu à peu contre la suprématie de vertu qu'elle était obligée de reconnaître dans son mari; les raffinements ascétiques de celui-ci , la minutieuse perfection qu'il apportait dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, lui parurent autant de plumes arrachées à ses propres ailes d'ange ; un jour vint, enfin, où elle trouva Maxime un peu trop vertueux, et cette pensée, au lieu de lui inspirer une rivalité généreuse, lui fit éprouver un de ces dépits bizarres qui tôt ou tard réagissent sur la conduite.
Malgré la franchise et la vivacité naturelle de son caractère, la jeune femme s'efforça de cacher l'instinct dénigrant qui se développait en elle sous une affectation d'humilité personnelle et d'admiration pour son mari, dont ce dernier fat naïvement la dupe, mais qui n'abusa pas- madame de Gardagne, car, ainsi que le dit un vieil opéra-comique : « On ne trompe jamais les yeux ni le cœur d'une mère. » A la vue du nuage étrange qui commençait à poindre à l'horizon conjugal , la marquise éprouva une inquiétude qu'absorba bientôt un sujet d'alarmes plus positif et plus effrayant.
Il est dans le monde des individus qui, par une fatuité féroce, adoptent, à l'égard des femmes, le rôle que jouent, au préjudice des oiseaux timides, les faucons et les épervicrs. Coinine nous l'avons dit, le vicomte de Clioisy était un de ces hommes de proie, toujours en quête d'une innocence à dépraver ou d'une vertu L mettre en lambeaux. Obéissant mali;ré lui aux mœurs de notre époque, il épargnait les demoiselles dans la guerre qu'il avait déclarée au beau sexe; mais, selon l'occasion, sa longanimité faisait ses réserves. C'est ainsi que, voisin de campagne de M. de Beaupré, il n'avait accordé à Flavic, jusqu'à ce qu'elle se mariât, qu'une attention désintéressée; mais la jeune fille, métamorphosée en femme, prit soudainement à ses yeux la valeur qu'un lapidaire reconnaît au diamant qui vient d'cire taillé. Pour le vicomte, madame de Luscourt devint une conquête d'autant plus désirable, qu'elle réunissait toutes les qualités capables de satisfaire l'amour-propre, ce mobile suprême des séducteurs. D'un coup d'œil le moderne don Juan apprécia les difficultés d'une pareille entreprise, et il jura de les surmonter. Son plan fut arrêté en quelques instants; une occasion favorable lui manquait seule : le voyage que firent à Paris les nouveaux époux la lui oflrit, et sans perdre de temps il se mit à l'œuvre.
A quarante ans un homme a peu de chances pour piaire s'il s'adresse à la passion, cette large et noble porte du cœur, exclusivement ouverte h la jeunesse; mais les détours multipliés de la vanité féminine lui offrent un accès non moins praticable, quoique plus modeste. Le vicomte se sjumit spirituellement aux conseils de sa propre expérience. Laissant aux amoureux de vingt ans les orageuses extravagances, il adopta un système de galanterie pénétrante, bien qu'en apparence tempérée, qui, pour aller au but par une marche oblique, n'en gagnait
pas moins du terrain et surtout n'en perdait Jamais. Il procéda ainsi par insinuation et non par agression. D'aulant plus habile dans ses démarches qu'il ne se trouvait point empêtré par l'orgueil, comme l'est celui qui a déployé son drapeau, il ne recula pas devant un surnumérariat dont se fût indignée une âme plus chaudement éprise que la sienne. En un mot, aspirant au rôle d'amant, il se résigna provisoirement à celui de confident, emploi subalterne en apparence, mais qui mène loin ceux qui savent en exploiter les innombrables ressources.
Peu à peu, malgré la surveillance de sa belle-mère et le puritanisme de son mari, madame de Luscourt avait accédé à une intimité, bornée d'abord à l'échange des sentiments frivoles dont se composent les conversations du monde, mais qui de jour en jour prenait un caractère plus grave, et désertait les jeux futiles de l'esprit pour les sérieux épanchements du cœur. L'âge presque rassurant de M. de Choisy, la souplesse de son esprit, la distinction caressante de ses manières, et plus que tout cela, les études profondes qu'il avait consacrées aux femmes depuis sa jeunesse, lui permirent de s'établir solidement sur une pente glissante où eût trébuché mille fois un champion moins habile. Sous prétexte de faire les honneurs de Paris à la famille provinciale, il s'était impatronisé chez elle, et nous avons vu par quelle suite non interrompue de sacrifices, chevaux estropiés, massacre de gibier, dîners maigres, parties de boston , il avait acheté l'emploi d'ami de la maison.
Appliquant au siège qu'il entreprenait les principes de .'art militaire, le vicomte avait commencé par miner les trois fâcheux bastions dont était flanquée madame de Luscourt : la bolle-mère se trouva démantelée presque sans coup férir, grâce à l'esprit de révolte naturel aux belles-filles, et dans lequel l'assaillant avait rencontré un
LE PARAVENT. tOft
puissant auxiliaire. Le mari tenait encore bon, du moins [a jeune foninie ne voulait pas avouer qu'il fût endommagé, mais l'habitude qu'elle avait de préconiser a tout propos le mérite de Maxime offrait un caractère d'affectation toujours étranger aux sentiments profonds et vrais. Quant h M. de Beaupré, la précaution pri<e à son égard ét:iit superflue, car le gros gentilhomme appartenait à la classe des cliefs de famille qui, lorsqu'ils ont marié leurs filles avec ou sans dot, croient avoir accompli l'universalité des devoirs paternels, et se disent, dans la sérénité de leur cœur : maintenant c'est l'aflaire de mon gendre. A l'époque où commence ce récit, M. de Choisy avait si parfaitement dirigé ses manœuvres préliminaires, que l'aveu retenu à ses lèvres par une réserve toute politique, était devenu inutile. A défaut de paroles, ses regards avaient un langage si peu dissimulé, sa conduite recevait, de la tolérance de celle qui en était le but, une légitimation si incontestable, qu'en s'abstenant de prononcer le mot d'amour, il semblait renoncer à un droit et non se soumettre à une défense. Appréciant avec un merveilleux sang-froid le terrain déjà conquis, il éprouvait un secret plaisir à n'avancer que pas à pas, comme un voyageur ralentit sa marche, pour jouir des moindres points de vue d'un beau paysage. L'annonce imprévue du départ de madame de Luscourt modifia subitement ce système de temporisation galante; le vicomte comprit la nécessité d'une démarche qui parât le coup dont il était menacé; fit le résultat de sa décision fut la lettre, qui, au moment où nous sommes arrivés, plongeait la mère de Maxime da/is un a'*?!^^e de réflexions et d'inriuiétudes.
Madame de Gardagne étudia longtemps le billet du vicomte avec une attention minutieuse; la lecture achevée, elle fit un geste pour jeter le papier au feu, mais elle se retint, et l'enferma précieusement, tout comme une femme de vingt ans eût pu faire.
— C'est le premier, se dit-elle alors, et maintenant il n'est plus à craindre; mais réussirai-je aussi bien à intercepter le second? et si j'y parviens encore, ma surveiliance ne doit-elle pas se trouver en défaut tôt ou tard ? Cet homme est d'une persévérance impitoyable. Un échec comme celui-ci n'est pas capable de l'arrêter, car j'ai remarqué que les obstacles l'irritent, loin de le décourager. Que faire? mon Dieu! et comment détourner le malheur qui menace l'existence de mon fils? Il est homme, malgré sa piété, et s'il avait le moindre soupçon, j'en suis sûre, il provoquerait ce séducteur sans âme : un duel alors, un duel peut-être semblable à celui dans lequel périt son père. Je ne survivrais pas à cette seconde épreuve, on ne porte pas le deuil d'un fils comme celui d'un mari; mais on meurt après lui, je le sens. Tous ces suborneurs sont des spadassins; M. de Beaupré m'a vanté l'adresse de ce Choisy, et mon pauvre Maxime n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes. Ah! qu'il ne sache rien! une pareille lutte n'est pas faite pour son âme noble et innocente. C'est à moi, qui l'ai élevé, de combattre pour lui. Jusqu'à présent Fiavie n'a été que coquette, il est temps encore d'arrêter le mal avant qu'il ait passé de son esprit dans son cœur/ mais il n'y a plus un seul instant à perdre; dans quelques jours, peut-être, il serait trop tard.
Rallumer dans l'âme de sa bclle-fillc, à défaut d'amour conjugal, le sentiment du devoir de jour en jour plus près de s'éleindro; éconduire le vicomte sans attirer par un éclat les reptiles venimeux de la médisance; appesantir sur les yeux de son tils le voile d'ignorance qui les avait couverts jusqu'alors, et dont la moindre déchirure eût pu faire édore une catastrophe, tel fut le triple but que se proposa la marquise. Elle chercha autour (relie des appuis qui l'aidassent à l'atteindre, et sa pensée s'arrêta d'abord sur M. de Beaupré, son auxiliaire naturel, puisqu'il s'agissait d'un intérêt rt« famille.
— Entre nous, que pensez-vous de M. de Choisy? demanda-t-elle sans préambule au vieux gentilhomme en le prenant à part après le déjeûner.
— Choisy ! Un charmant garçon, répondit le campagnard; un peu fat, mais bon vivant. On lui reproche de faire le grand seigneur : pour moi, je n'ai qu'à me louer de lui, car il a les plus beaux chevaux de Paris, et il les met à ma disposition avec une obligeance parfaite.
— Son caractère vous inspire-t-il de lestinie?
— Parbleu ! je l'estime infiniment. Un homme qui prête ses chevaux! Je voudrais que vous vissiez son écurie; c'est un vrai boudoir : des mangeoires de marbre, des stalles brillantes comme l'acajou de cette table; ses chevaux sont un peu petits; mais c'est peut-être moi qui suis un peu grand pour eux.
— Je vous demande votre opinion sur son caractère et non sur ses chevaux, interrompit madame de Gardagne.
— Charmant garçon, vous dis-je; il doit m'envoyer ce matin Mario, un bai brun, courte queue, que je n'ai pas encore monté; je suis même étonné qu'il ne soit pas déjà venu .
La marquise ne put retenir un signe d'impatience.
ï* — Ne pourriez-vous me répondre sérieusement ainsi que je vous parle? dit-elle ensuite; la question que je vous adresse m'est dictée par un sentiment d'inquiétude auquel vous devriez, ce me semble, vous associer. Il est impossible que vous n'ayez jamais soupçonné le but des assiduités de M. de Choisy.
— Ses assiduités! Il vient à peine ici, répondit le père de Flavie.
La douairière sourit avec ironie.
— Quand il vous a envoyé promener ses chevaux ou tuer ses lapins, dit-elle, il est bien sijr de ne pas vous rencontrer ; mais je vous dis, moi, qu'il vient ici souvent, trop souvent, et que ses visites ont déjà excité dans le monde plus d'un commentaire. Flavie est trop jeune et trop belle pour que les attentions d'un homme tel que M. de Choisy ne finissent point par être mal interprétées; hier au soir, encore, chez madame d'Agost elles ont donné lieu à certaines remarques peu bienveillantes.
— Propos de bégueules, interrompit le gros gentilhomme ; on en veut à Choisy, parce qu'il a des succès dans le monde.
— Qu'il en ait tant qu'il voudra ; mais partout ailleurs que dans notre maison, répondit sévèrement la marquise. En un mot, la conduite de M. de Choisy me paraît de nature, je ne dirai pas à compromettre Flavie, mais à l'embarrasser, et cela suffit pour que je désire éviter à nos enfants tout désagrément à ce sujet. Nous partons après demain pour la campagne de madame de Selve ; il est inutile de rien faire jusque-là, mais à notre retour à Paris, j'espère que vous ferez comprendre poliment au vicomte que ses visites nous seraient plus agréables si elles devenaient un peu moins fréquentes.
— Voilà qui se trouve bien, répondit M. de Beaupré ;
moi qui ai invité liior Clioisy ù venir passer quinze jours avec nous chez mu belle-sœur.
— Vous l'avez invité ! s'écria madame de Gardagne : je vous reconnais ! Dans ce cas, nous ne partons plus.
— Allons ! ma chère marquise, reprit M. d«^ Beaupré (l'un ail de LK>nliumic ; ne montez pas ainsi sur vos grands chevaux. Pourquoi en vouloir à ce pauvre Choisy plus qu'à tous les autres honunes qui trouvent Fiavie de leur goût ? Je vous jure qu'il esta mille lieues des intentions que vous lui supposez ; il a bien autre chose en tête vraiment ! Je puis parler de cela pertinemment, car il m'a fait ses confidences ; d'abord, il se marie ; sans parler d'une petite danseuse de l'Opéra, fort johe ma foi !... mais chut je sais que vous n'entendez pas ces sortes de plaisanteries. Comment voulez-vous qu'il s'occupe de Fiavie, lui qui l'a vue pas plus grande que cela ; il est aimable près d'elle, comme il l'est près de toutes les femmes ; et entre nous, sur ce chapitre-là, votre fils ne ferait pas mal de le prendre pour modèle; car le pauvre garçon n'est pas de première force en fait d'amabilité. Quel soldat du pape vous en avez fait ! Fiavie me disait hier...
— Elle vous disait...
— Hien... des enfantillages ; mais après tout, quand même elle trouverait Choisy un peu plus amusant que mon vertueux gendre, on ne pourait guère lui faire de cela un grand crime ; au reste, je réponds d'elle comme de moi , ainsi donc quelques sots propos ne me feront pas fermer ma porte à un ami que je connais depuis vingt ans.
— Et qui a les plus beaux chevaux de Paris, dit la marquise d'un ton ironique.
— En voici un échantillon, répondit M. de Beaupré en «'approchant subitement d'une fenêtre, et il contempla dun œil réjoui un cheval de race qui venait d'entrer dans
tu OEUVRES DE CU. DE BERNARD.
la cour, conduit par un domestique à la livrée du comte de Choisy. Sans perdre de temps, le vieil écuyer prit son chapeau, ses gants et sa cravache, qu'il avait posés par précaution sur une chaise.
— Vous permettez, dit- il alors; j'ai pour principe de ne pas faire attendre les chevaux. Si vous voulez m'en croire, ma chère marquise, vous ne vous mettrez pas martel en tête pour des chimères. A notre âge, voyezvous, il faut songer à soi, et laisser les jeunes gens se tirer d'aftaire comme ils l'entendent, j'ai remis mes pleins pouvoirs à Maxime; ainsi qu'il s'arrange. On dit qu'il ne faut pas insinuer le doigt entre l'arbre et l'écorce, et j'ai juré de ne jamais intervenir entre mon gendre et ma fille.
— Egoïste, se dit madame de Gardagne lorsqu'il fut sorti, pourvu qu'il satisfasse ses goûts de chasseui* et de palefrenier, que lui importe le reste ?
En voyant qu'il ne fallait attendre aucun appui de la part de M. de Beaupré, la marquise resta pendant quelque temps pensive et irrésolue ; à la fin elle prit son parti et entra dans un petit salon où elle espérait trouver sa belle-fille : madame de Luscourt y était en effet et parcourait, d'un air distrait, la Gazette de France. A la vue de sa belle-mère, la jeune femme se leva pour lui céder la bergère où elle était assise à l'angle de la cheminée ; madame de Gardagne acceptait d'ordinaire celte place d'honneur avec la dignité qu'apporte une douairière de haut lignage dans le maintien de ses préséances ; mais cette lois, elle la refusa.
— Restez, mon enfant, dit-elle gracieusement en prenant un tduteuil. Mais comment taites-vous pour garder la chambre par un temps si magnifique ? Je vous croyais sortie avec Maxime, je suis sûre que les boulevarts sont couverts d'équipages.
LE PAKAYENT. 115
— N'est-ce pas aujourd'hui (limanche ? répondit Flavie d'un ton froid ; Maxime est sans douto allô ;\ vôprcs, et moi je passe ma journée à l'anglaise. Seulement, au lieu de Bible je lis la Gazette ; c'est encore bien mondain, je lésais; aussi, quand vous avez ouvert la porte, je m'a^v prêtais à cacher ce journal, car je craignais que ce ne fût mon mari qui entrât.
— Vous faites ce pauvre Maxime plus méchant qu'il ne l'est réellement; je ne crois pas qu'il vous interdise la lecture.
— Je vous demande pardon, repartit sèchement la jeune femme ; hier j'avais fait prendre Lélia dans un cabinet de lecture : ce matin Maxime Ta trouvée sur la table de ma chambre, et l'a renvoyée.
— C'est agir en monarque absolu, dit la marquise en essayant de sourire; mais, à votre place, je verrais dans ce petit coup d'état une marque d'attachement plutôt qu'un acte de desputisme. Après tout, ma chère Flavie, il y a d'autres livres que Lélia. En cherchant à introduire un choix, même sévère, dans vos lectures, Maxime vous donne une preuve de respect. Est-ce que vous ne comprenez pas cela ?
— Oh! je comprends tout, j'apprécie tout, je me soumets à tout, répondit Flavie; pour peu qu'on l'exige, je reviendrai à la Bibliothèque bleue et je ferai mes délices des Contes à ma fille.
— Je voulais vous consulter au sujet de notre départ, reprit la marquise en mettant dans son accent autant de douceur que celui de sa bru trahissait de mauvaise humeur.
— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire d'avoir mon avis sur une chose décidée, répjudit mada.ne de Lusr court d'un ton Klacial.
116 ŒUVRES DE eu. DE BERNARD.
— Cela veut dire que ce voyage n'est pas de voke goût?
— Comment donc ! je m'en fais une fête au contraire. La campagne, au mois de mars, c'est délicieux! II est vrai que les arbres n'ont pas de feuilles ; mais en revanche, il y a de la neige. On jouit des plaisirs champêtres au coin du feu. Je ne conçois pas que tout le monde ne sente pas ce bonheur-là, et que certaines gens s'obstinent à passer à Paris la fin du carnaval.
Depuis qu'elle connaissait l'invitation adressée au vicomte par M. de Beaupré, madame de Gardagne avait pris elle-même en souverain déplaisir le voyage projeté. Malgré sa dévotion, elle ne crut pas trop charger sa conscience en cachant le motif qui l'avait fait changer d'avis^ et en attribuant à son nls le mérite d'une décision qu'elle croyait devoir être agréable à la jeune femme :
— Voilà un amour de la campagne qui vous prend un peu à contre-temps^ reprit-elle en souriant ; comment vous arrangercz-vous avec Maxime , qui désire rester à Paris, et croit en cela ne pas trop vous contrarier?
— Mon devoir n'est-il pas d'obéir ? répondit Flavie^ qui sourit à son tour, car sa mauvaise humeur fut dissipée soudainement par cette conclusion inattendue.
Après avoir ramené la sérénité sur le visage de la jeune femme , préambule qu'un habile diplomate ne doit jamais négliger, la marquise se trouva un peu plus embarassée qu'au commencement de la conversation ; mais son hésitation fut courte, car les gens d'esprit se décident promptement, sauf à se repentir. Jusqu'alors, en causant avec sa belle-fille, elle avait soigneusement évité toutes les discussions dont le vicomte eût pu devenir le sujet, sachant bien que parler d'un homme, même pour en médire, c'est lui donner de l'importance, et que la contradiction irrite les sentiments mauvais, loin de les
déraciner. Mais, en ce moment, la nitre de Maxime comprit la nécessité de sortir de sa réserve systématique et d'éprouver le cœur qu'eflîeurait le dard d'un serpent, avant qu'une morsure sans remède eût livré passa^^e au poison,
— C'est donc une chose arrangée, reprit-elle ; nous restons à Paris. Dans le cours de l'été, nous retrouverons l'occasion de rendre visite à votre tante. C'eût été réellement dommage de ne pas être ici pour le mariage de mademoiselle de Cheneceau.x.
— Ce sera superbe, à ce qu'il paraît, répondit Flavie avec vivacité; on ne parlait que de cela chez madame d'Agost.
— Le printemps est décidément la saison des mariages, repartit madame de Gardagne d'un air indillérent; hier, on m'en a appris une demi-douzaine, que j"ai tous oubliés, à l'exception de celui de notre ami, M. de Choisy. En avez-vûus entendu parler?
La jeune femme répondit à cette interrogation par un regard défiant, et sur ses lèvres une contraction nerveuse remplaça le sourire.
— M. de Choisy se marie? dit-elle ensuite d'une voix qu'elle s'efforçait d'allermir. Qui épouse-t-il?
— Je l'ignore, répondit la douairière sans avoir l'air de remarquer l'émotion de sa bru ; mais la chose est sûre. M. de Choisy en a déjà fait part à votre père.
— Ah! oui, repartit Flavie en souriant de nouveau, mais cette fuis avec une certaine ironie; son Uiariage avec mademoiselle de Villemars! c'est une vieille histoire.
— Vieille ou jeune, dit la marquise, elle paraît certaine, et tout le monde approuve M. de Choisy de quitter enfin le roman pour l'histoire.
— Il tait donc des romans? demanda madame de Lus-
court d'un air dont la naïveté laissait percer un secret persifflage.
— J'oubliais que vous aimez ces sortes d'ouvrage; sans cela, je ne me serais pas servie de ce mot pour caractériser une chose fort peu romanesque. Les dames ou demoiselles de l'Opéra passent en général pour préférer le positif à l'idéal.
— Ainsi M. de Choisy est convaincu d'éprouver une passion pour une actrice ! dit la jeune provinciale, dont le dépit se trahit par une rougeur de plus en plus prononcée.
— Chanteuse ou danseuse, je ne sais lequel; c'est votre père qui raconte ces belles histoires. Mais le mot dont vous vous servez tombe encore dans l'exagération. Lorsqu'on a autant vécu que l'a fait M. de Choisy, on n'éprouve plus de passions.
— Il est des hommes qui n'ont jamais vécu et qui n'en sont pas plus passionnés pour cela, répondit Flavie d'un ton bref.
La marquise reçut sans sourciller ce trait lancé par ricochet contre son fils.
— Vous avouerez du moins, dit-elle, qu'avec un cœur pur et jeune il y a plus de ressources qu'avec une âme vieillie prématurément. Ce qui n'empêche pas que M. de Choisy, un peu mûr désormais pour le métier de séducteur, ne puisse devenir, en s'amendant, un très-bon mari. A quarante-cinq ans, il est temps de faire une fin, comme disent sans façon ces messieurs.
— Voulez vous dire trente-cinq ans? observa madan» de Luscourt, contenant avec peine sa mauvaise humeur.
— Quarante-cinq, mon enfant, si même il n'a pas plus. Songez que M. de Choisy emploie, pour sa conservation, autant d'art que la coquette la plus raffinée. Madame
d'Agost me disait encore rautre jour qu'il met un corset. Vous en tMes-vous aperçue?
— Il est des hommes dune tournure si gauche, qu'ils feraient bien de suivre cet exemple.
Madame de Gardagne laissa passer ce second javelot à l'adresse de Maxime, et reprit avec un sang-froid imperturbable :
— Malheureusement, on ne répare pas des ans l'irréparable outra'je. Le vicomte a beau faire, il vieillit. Hier, je le regardais attentivement; j'ai été frappée de signes de maturité que je n'avais pas encore remarqués en lui. Décidément il a des cheveux gris.
Flavie se leva par un inouveuient d'impatience.
— Qui n'a pas de cheveux gris , dit-elle en portant la main à sa chevelure noire et brillante comme le plumage du corbeau. M. de Choisy est fort spirituel, (ort distingué, lorl aimable, et si j'étais un homme, je ne choisirais pas un autre modèle.
Puis, changeant brusquement de conversation :
— Puisque nous n'allons plus à Selve, continua-t-elle, il est convenable, je pense, de prévenir ma tante, qui nous attend. Si vous le permettez, je vais lui écrire.
Sans attendre que sa belle-mère lui eût répondu, madame de Luscourt sortit du salon, dont elle ferma la porte avec une vivacité puérile.
Une femme défend ses fantaisies bien plus que ses sentiments, en cela soumise à l'opinion sociale, qui proscrit la passion, mais-tolcre le caprice. Initiée, par le souvenir, aux mystères subtils de l'organisation féminine, la marquise éprouva une satisfaction inespérée en remarquant le dépit assez franchement manifesté par sa belle-fille.
— Si elle l'aimait, pensa-t-elle, quand on parle de lui, elle garderait le silence ; si elle avait quelque chose à se reprocher, ses manières seraient plus aimables et son
langage moins provoquant. Elle est maussade, donc elle est vertueuse.
Au moment où la vieille dame formulait mentalement celte sentence, qu'une dévote seule pouvait admettre sans montrer de Timpolitesse à l'égard de la vertu, la porte du salon s'ouvrit, et un domestique annonça le vicomte de Choisy.
L'homme à la mode s'avança d'un air gracieusement empressé, sans laisser percer sur sa physionomie le désappointement que lui causait la perspective d'un tête-à-tôte qu'il avait espéré tout difï'érent. De son côté, à la vue de l'être qu'elle regardait comme un loup ravisseur, la marquise prit une de ces déterminations énergiques devant lesquelles recule la prudence liaLituelle , mais que dicte parfois l'inspiration ou la nécessité du moment.
— Il n'y a rien à attendre de M. de Beaupré, se ditelle tandis qu'elle accueillait par un sourire ambigu les compliments du vicomte. — Il vendrait sa fille pour un cheval, et son âme pour un chevreuil. Parler raison à Flavie, ce serait le meilleur moyen de la pousser à quelque imprudence. Mon fils, enfin, ne doit rien savoir, car, avec l'éducation qu'il a reçue , et peut-être y ai-jc mis de l'exagération , son intervention ne pourrait être que maladroite ou dangereuse. Il n'y a donc que cet homme à qui je puisse m'adresser; et pourquoi ne le ferais-je pas?
La question ainsi posée fut à l'instant même résolue par la mère de Maxime.
— Monsieur de Choisy , dit-elle en coupant court aux cajoleries hypocrites de son interlocuteur, je suis bien
LE TARAYEM. 121
aise de trouver l'occasion de vous parler à cœur ouvert. Je désirais avoir votre avis sur une chose qu'en ma qualité de pro\incialCj de dévote, de femme à préjugés, je crains de juger trop sévèrement. I/opinioii d'un lionime tel que vous, dont le défaut n'est pas, je crois, le rigorisme, me tranquilliserait beaucoup, si elle se trouv;iil d'accord avec la mienne.
— Peste soit de la vieille folle! se dit le vicomte ; me prend-elle pour uncasuiste? Que diantre veut-elle que je fasse de sa confession ? — Je vous écoute, madame, ditil ensuite d'un ton respectueux ; mais, en vérité, je crains bien qu'en me consultant, vous ne lassiez trop d'honneur à mes faibles lumières.
— Que pcnseriez-vous , reprit gravement la marquise, d'un homme qui, après s'être introduit dans une famille sous les dehors de l'amitié , abuserait de la confiance qu'il inspire, et payerait l'hospitalité qu'on lui accorde par une trahison d'autant plus indigne qu'elle est plus froidement combinée?
— Touché ! pensa Choisy, dont la contenance toutefois ne laissa voir aucun embarras. — Madame, répondit-il , le fait dont vous parlez se renouvelle si fréquenmient dans le monde, que, pour avoir le droit de le juger, il faut être soi-même irréprochable. Or, malheureusement, telle n'est pas ma position; ainsi que vous me l'avez fait comprendre vous-même, le rigorisme me siérait mal. Permettez-moi donc de me récuser. J'ai assez de mou propre examen de conscience, sans prétendre encore apprécier les péchés des autres.
— Je ne vous ai pas dit de sortir de votre examen de conscience, reprit madame de Gardagne avec un sangfroid imperturbable; je souhaite que nous le fassions ensemble, au contraire. Supposons un instant que l'homms dont je parle , ce soit vous.
— Moi , madame !
— Vous-même, monsieur; ne niez pas, ce serait me donner inutilement mauvaise opinion de votre esprit , et c'est assez, c'est trop déjà, de m' avoir autorisée à mettre en doute la délicatesse de votre cœur. Je vais aller au fait par le chemin le plus direct. Depuis six mois vous cherchez à plaire à madame de Luscourt.
— Pouvez-vous croire...
—Écoutez, je suis une vieille femme fort étrangère aux intrigues du monde; vous êtes, vous, un homme excessivement habile et d'une adresse consonmiée ; entre nous, l'avantage est donc de votre côté : toutefois ne vous fiez pas trop à cette supériorité. Sur certains chapitres les femmes ne vieillissent pas et manquent rarement d'intelligence. Je vous le répète, depuis six mois votre conduite a un but dont vous ne vous êtes pas écarté un seul jour. Vous ai-je deviné ? Oserez-vous me dire que je me trompe ?
Devant cette interrogation précise à laquelle un regard fixe et perçant donnait une véritable autorité, le vicomte comprit que toute dénégation serait gauche et inutile ; son amour-propre d'ailleurs ne lui permit pas d'adopter, en face d'une petite et maigre douairière, le rôle d'un écolier qui se retranche dans le mensonge, pour échapper à la férule de son pédagogue.
— Puisque vous l'exigez, madame , dit-il d'une voix assurée; quelque étrange que puisse paraître un pareil propos, je vous avouerai que j'aime madame de Luscourt.
— Elle ne peut vous entendre ; votre accent passionné est donc superllu, reprit la marquise ; maintenant permettez-moi d'interroger de nouveau votre franchise : oseriez-vous me répéter, la main sur la conscience , que vous aimez réellement ma belle-fille ?
— Il me semble, madame, que la confession est assez extraordinaire pour qu'on puisse y croire.
LE PAUAV;.M. i2i
— J'admettrai donc que vous êtes de bonne foi , ce que , entre nous , j'étais peu disposée à reconnaître : dans ce cas. je ilois vous apprendre à lire dans votre cœur mieux que vous ne l'avez t'ait jusqu'à ce jour. Oubliez un moment que je suis la belle-mère de madame de Luscourt , et causons de cette al1\iire comme si nous n'y avions intérêt ni l'un ni l'autre. Je comprendrais une passion qui aurait pour excuse l'extrême jeunesse , l'inexpéricnce'ou le manque de discernement ; mais à votre âge , monsieur de Choisy, avec votre usage du monde et votre esprit supérieur, comment croire que vous puissiez être dupe à ce point de vos propres sentiments? Vous n'aimez pas, c'est moi qui vous le dis; dans tout ceci^, c'est votre vanité qui se trouve en jeu et non votre cœur. Si je dois en croire certains bruits assez accrédités, vous avez plus d'une raison pour être blasé sur les succès parisiens; dans cet état de clioses , madame de Luscourt très-jeune et très-belle, faisant son entrée dans le monde au sortir de son village , vous a paru digne de figurer dans une sorte d'intermède provincial qui rompît la monotonie de vos triomphes ordinaires.
— Ah! madame la marquise, s'écria le séducteur de quarante ans, quel rôle odieux vous m'attribuez là?
— Je le trouve odieux en effet, répondit froidement madame de Gardagne, et mon désir le plus vif est de vous faire partager mon opinion. Résumons-nous. Vous voyez que j'ai deviné vos projets ; je n'ai pas besoin, je pense , de vous expliquer les miens. Vous trouverez toujours en moi un adversaire vigilant et iiifati- .','able. En ce moment je ne suis pas une femme pieuse qui, par im amour désintéressé pour la vertu, prend le parti de la moarle outragée; je suis une mère veillant sur l'honneur de son enfant, c'est-à-dire sur une chose mille fois[)lus précieuse que sa propre vie. Voilà donc la ques-
tion nettement posée. En ce moment je vous regarde comme un ennemi, et je vous préviens que je suis sur mes gardes. Maintenant, soyez franc à votre tour? qu'espérez-vous?
— Je respecte trop madame de Luscourt pour avoir jamais espéré, dit le vicomte d'un ton moins dégagé que d'habitude.
— Voilà une bonne parole, et j'en prends acte, interrompit vivement la mère de Maxime. Ainsi vous reconnaissez que de votre part l'espérance serait un outrage. Mais alors que prétendez-vous donc? car je ne vous crois pas homme à pratiquer la tendresse désintéressée des chevaliers d'autrefois.
Au lieu de répondre, M. de Clioisy sourit avec une affectation qui ne dissimulait qu'à demi son embarras.
— Voyez combien votre cause est mauvaise, reprit madame de Gardagne en serrant de plus en plus le nœud coulant de sa dialectique ; — vous ne pouvez pas dire un mot qui ne se toui'ne aussitôt contre vous. Toutefois, je vous sais gré de l'opinion que vous avez de ma belle-fille. A son égard je ne vous aurais jamais pardonné une pensée injurieuse. Madame de Luscourt est une femme d'esprit, d'âme et d'honneur ; pleine de jugement malgré sa grande jeunesse, et dont la raison exquise saura toujours suppléer l'expérience qui peut lui manquer encore. Je n'ai jamais douté d'elle ; n'attribuez donc pas à des craintes dont elle aurait le droit d'être offensée, une démarche que me dicte un sentiment de convenance. Vous le savez donc mieux que moi, les jugements du monde sont parfois si inconsidérés qu'on ne saurait apporter trop de pi'udence pour les prévenir; ce n'est pas assez que la réalité Suit irréprochable , il faut encore mettre les apparences à l'abri de toute critique ; en un mot, si je ne craignais d'être accusée de pédantisme, je vous répéterais que
la fcmmo cîe César ne doit pas iiiônic ôtre soupçonnée.
— Bon! nous voici maintenant dans l'histoire ancienne, pensa le vicomte ; à quoi bon argumenter contre cette vertueuse matrone qui prend son imbécile de fils pour un César?
La marquise fil une pause, comme pour donner à son interlocuteur le temps de répondre ; voyant qu'il gardait le silence, elle reprit, d'un ton plus doux, et avec un sourire dont l'âge n'avait pas entièrement détruit le charme :
— Voilà un sermon bien long, n'est- il pas vrai ? et je comprends qu'il vous ennuie : vous avez si peu l'habitude d'en entendre de pareils! Avouez qu'en ce moment je suis la personne que vous haïssez le plus au monde. Je ne voudrais pas vous laisser cette impression-là, car, en dépit de la vieillesse, j'ai encore ma coquetterie, et je tiens à ce que vous ne me détestiez pas trop. Voyons, mon cher monsieur de Choisy, est-il donc impossible que nous restions amis? Si j'ai cru pouvoir nier la réalité de votre passion, en revanche je n'ai jamais mis en doute votre honneur. Un mot de vous suffirait pour me rassurer et mettre fin à ce débat pénible : ce mot, je vous le demande avec instance. Manque-t-il donc à Paris de femmes qui seraient fières d'inspirer les attentions que vous prodiguez dans un but stérile? Voyez à quels raisonnements égoïstes et mondains vous me forcez d'avoir recours : c'est un péché que Dieu me pardonnera, je l'espère, à cause du motif qui me fait agir. Allons, montrez-moi qu'en vous croyant une âme accessible aux sentiments nobles, je ne me suis pas trompée. L'estime d'une femme de mon âge n'est pas, je le sais, un bien assez précieux pour payer la généreuse conduite que j'attends de vous; mais songez que vous n'avez pas d'espoir, vous l'avez dit vousmême; alors pourquoi prélércriez-vous l'humiliation d'un échec au mérite d'un sacrifice?
Pendant cette péroraison, prononcée par la marquise avec une sorte d'attendrissement, Choisy avait mis en fort mauvais état un des boutons de son gilet.
— Il est écrit que les vieilles femmes seront toujours fatales aux victorieux, se dit-il avec une fureur concentrée. Chaque propos de cette vénérable sexagénaire me tombe perpendiculairement sur le chef, comme la tuile qui trancha les jours de Pyrrhus. Il est clair que je suis outrageusement battu. Une retraite honorable, voilà tout ce que je peux espérer de mieux.
— Madame, dit-il alors d'une voix artificiellement émue, ce n'est pas en vain que vous aurez fait un appel à mon honneur. Vous m'avez jugé d'une manière bien sévère en attribuant ma conduite à un froid calcul et non à l'entraînement de la passion ; mais, comme mes torts n'en sont pas moins réels, je n'ai pas le droit de me plaindre. Avouer ma faute, c'est vous dire que je suis prêt à la réparer. Si j'ai manqué de raison en me détendant mal contre un sentiment plus sérieux que vous ne voulez le croire, j'aurai du moins le courage de me vaincre, et d'empêcher qu'il vous inquiète plus longtemps. Parlez, madame ; quoique vous exigiez de moi, je jure de vous obéir?
— Très-bien, monsieur de Choisy, réponditla marquise, en accentuant avec énergie ses paroles ; voilà parler en galant homme. Je suis heureuse de voir que je vous avai.<î bien jugé.
— Oue me prescrivez-vous ? demanda le \icomtfe, qui affectait de cacher sous un sourire de résignation sa déconvenue réelle. Est-ce à l'exil que vous me condamnez? fixez-m'en le lieu, et je m'y rendrai; j'irai où il vous plaira de m'envoycr, en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Exigez-vous que je tombe malade, pour avoir le prétexte d'aller mourir d'ennui à Hyères î
— Je ne doute pas de votre talent pour jouer toute espèce de rôle, répondit madame de Gard;ipie en riant; mais,, en vérilé, vous avez trop bonne min;' pour poiivoir faire iHusion à celui de poitrinaire. D'ailk'urs je ne veux apporter aucun dérangement dans vos atîaires ni dans vos projets : j'ai votre parole, à laquelle je crois, et qui me sutïit. Je ne vous impose donc rien; je ne vous denwnde pas même de nous voir moins souvent : un changement trop brusque dans vos rapports avec nous pourrait être remarqué et avoir des inconvénients. Il est une prudence de conduite, un tempérament discret dans la manière d"ôlre, que vous trouverez facilement si vous y mettez de la bonne volonté, sans que j'aie besoin de vous prescrire rien de particulier. Soyez-en sur, mon cher monsieur de Choisy, ce qui vous semble aujourd'hui pénible à accomplir sera pour vous, un jour, un sujet de satisfaction pore et sans mélange : vous me remercierez alors. En attendant, je vous permets de me garder un peu rancune ; car,entin, je ne dois pas prétendre opérer votre conversion tout d'un coup.
L'homme de quarante ans se leva.
— Madame la marquise, dit-il d'un air de vénération, si jamais je me marie, c'est vous que je supplierai de me choisir une fenmie.
— Vous trouvez que j'ai la main heureuse? répondit la belle-uière de Flavie, avec la malice qu'inspire souvent le succès.
— Oh ! madame ! ai-je mérité cette raillerie?
— J'ai tort à mon tour. Vous vous conduisez si bien, que je serais cruelle de vous blesser même par un mot ; mais vous devez me pardonner ma gaîté ; car c'est à vous que je la dois. Ainsi, indulgence m.utuelle, et quittons-nous amis.
M. de Choisy, se courba pour prendre la main qui lui
était présentée, et il la pressa sur ses lèvres avec une galanterie respectueuse à laquelle, malgré la double glace de l'jige et de la dévotion, la douairière ne resta pas insensible.
— Au revoir, dit-elle d'une voie douce et pour ainsi dire rajeunie. Allez en paix, et ne péchez plus.
Après s'être incliné une dernière fois en mettant dans son salut une grâce digne des hommes de l'ancienne cour, le vicomte sortit du salon ; au moment où il en ouvrait la porte, il aperçut au milieu de la salle à manger madame de Luscourt, immobile, mais depuis peu de temps sans doute, car sa robe olïrait encore l'ondulation qu'imprime un mouvement rapide. A cette vue, le nouveau converti referma la porte et s'avança rapidement vers la jeune femme, qui se tenait debout devant lui, les joues couvertes d'un coloris éclatant. Par un geste dont la vivacité ne permettait aucune résistance, il lui prit la main, l'ouvrit, et y glissa un billet. En homme expérimenté, Choisy professait fort peu d'estime pour le système épistolaire, si cher aux apprentis séducteurs; mais il savait qu'une fois entré dans cette voie, il est imprudent de s'y arrêter, car en amour les lettres réussissent par la quantité un peu plus que par la qualité.
Madame de Luscourt resta un instant interdite, puis la rougeur de ses joues prit une teinte plus ardente; et sans dire un mot, mais avec une pantomime qui exprimait énergiquemcnt le dépit de la colère, elle jeta le papier sur le parquet. Le vicomte ne fit pas même le simulacre de se baisser ; contraint à la retraite par l'entrée subite d'un domestique, il s'éloigna avec une aisance incomparable, se retourna lorsqu'il eut ouvert la porte, et disparut enfin le sourire sur les lèvres, après avoir remarqué que la comtesse venait de poser le pied sur la lettre. L'homme de quarante ans sorti, Flavie renvoya le do-
mestique, ramassa le billet et entra dans le salon, avec un emporlement irrésistible.
— Qn"avez-vous donc? lui demanda aussitôt madame de Gardapie; vous m'éblouissez avec vos belles couleurs et vos yeux étincelants.
— Je viens vous avouer une faute que vous me pardonnerez, je l'ej^père, répondit la jeune femme d'une voix rapide, entrecoupée. J'étais Ih, conlinua-t-elle en montrant la porte, et j'ai tout entendu.
La marquise accueillit cette complication imprévue sans témoi{,'ner aucun embarras.
— Et vous avez sans doute entendu des choses peu faites pour vous plaire, répondit-elle ; cela vous empêchera d'écouter aux portes une autre fois.
— J'ai appris que j'avais en vous la meilleure et la plus indulf^ente des mères, reprit madame de Luscourt, entraînée par l'émotion du moment.
— Qu'il ne soit plus question de cela, mon enfant, interrompit madame de Gardagne avec le tendre accent d'une mère véritable. Grâce à Dieu, nous ne nous sommes écartées ni l'une ni l'autre de notre devoir; et j'espère que LUI maintenant remplira le sien, car je le crois de bonne foi.
— Voici une preuve de cette bonne foi, s'écria Flavie d'une voix vibrante, et par un geste plein de noblesse et de résolution, elle otïrità sa belle- mère la lettre du vicomte.
La vieille marquise s'élança de son fauteuil, et ses yeux allumés soudainement, exprimèrent presque au même instant la colère et la joie.
— Ainsi donc il me trompait, dit-elle avec énergie; c'est notre bon ange qui lui a inspiré cette indigne conduite, car maintenant il est impossible que vous ne le jugiez pas, que vous ne le méprisiez pas.
— Je le hais, répondit la comtesse de plus en plus
130 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
exaltée;] ai pu être irréfléchie, légère, coquette mêmCy mais je ne lui ai jamais donné le droit de m'outrager ainsi ; car c'est par violence qu'il m'a forcée de prendre cette lettre; c'est la première qu'il m'écrit, je vous le jure, et vous voyez que je ne l'ai pas lue.
— C'est la seconde, reprit gravement madame de Gardagne, qui lira de sa poche le billet de la veille ; et je dois avouer que j'ai été moins discrète que vous.
En trouvant sa belle-mère si merveilleusement instruite, Flavie ne put s'empêcher de baisser les yeux, et elle remercia le ciel qui lui avait envoyé si à propos un redoublement de vertu.
La marquise prit entre le pouce et l'index les deux épîtres criminelles et fit un mouvement pour les jeter au feu.
— Si vous les brûlez, ne croira-t-il pas que je les ai lues et que je les garde l s'écria la jeune femme en lui saisissant le bras.
— Vous avez raison ; mais vous ne pouvez les lui rendre vous-même ; c'est moi que ce soin regarde.
A ces mots madame de Gardagne mit les deux lettres dans sa poche ; puis elle fit asseoir sa belle-fille à ses côtés, lui prit les mains, et lui prodigua les paroles les plus douces, les conseils les plus affectueux ; elle parla longtemps ainsi avec l'éloquence pénétrante que les femmes trouvent toujours pour expnmer les sentiments du cœur; et, succès vainement cherché jusqu'alors, elle obtint en retour de son épanchement maternel, une réponse qui lui réjouit le cœur, tant elle était inattendue et raisonnable.
— Ma mère, partons pour Luscourt. lui dit Flavie en cédant à son entraînement. Paris me déplaît; la vie qu'on y mène est pleme de dissipations et de perfidies. J'ai besoin de repos et de solitude; il me semble que je
LE PARAVENT. Itl
serais si bien là-bas, loin de ce tourbillon qui porte à h tête un vertige dangereux; près de mon pèr^, de vous, si bonne pour moi, de Maxime qui m'aime si réellemeiil! Partons, je vous le demande comme une yiâce.
— Oui, ma fille, nour partirons, puisque vous l'exigez, répondit la marquise trop habile pour ne pas accueillir avec empressement cette proposition, que la prudence seule avait retenue jusqu'alors sur ses lèvres.
Ce jour-là, par infraction à ses habitudes régulières, Maxime de Luscourt se tit attendre à l'heure du dîner; il arriva entin, le corps à jeun, mais l'ùme nourrie d'un fort beau sermon que venait de prêcher à Notre-Dame l'abbé Lacordaire. Selon l'usage des esprits exclusifs, qui imposent volontiers aux autres leurs propres émotions, le pieux jeune homme n'imagina rien de plus à propos que de faire profiter sa famille de la leçon dont il avait été charmé. Sa serviette à peine déployée, il se mit d'une ardeur impitoyable à battre en brèche l'école philosophique du xvuF siècle ; comme le sermon avait eu trois points et que le dîner n'avait pas trois services, le dessert était arrivé à sa fin avant que Maxime eût fini de pulvériser Voltaire et Rousseau, ces deux éternelles cibles des prédicateurs modernes. M. de Beaupré écoutait l'homélie de son gendre avec la facile résignation de l'homme qui mange ; Flavie, le front immobile et baissé, était fort attentive, à moins qu'elle ne fût fort distraite; madame de Gardagne enfin, pour la première fois peutêtre, observait son fils d'un regard plus scrutateur que complaisant. Insensiblement subjuguée par les idées mondaines qu'avaient fait éclore parmi les austérités de son
esprit les événements accomplis depuis deux jours, la marquise sentit tomber de ses yeux les écailles qu'y avaient collées jusqu'alors la dévotion et la maternité. Malgré sa tendresse, elle ne put s'empêcher de remarquer que Maxime, avec sa grande redingote noire, sa cravate blanche, ses cheveux longs et plats qui semblaient attendre la tonsure, avait une physionomie scolastique, plus convenable à un religieux qu'à un homme du monde, et sur laquelle la suprême élégance de M. de Choisy projetait par comparaison une sorte de ridicule. Passant des manières aux paroles, et en dépit de sa piété personnelle, il lui parut aussi que son fils se montrait excellent théologien, beaucoup plus que ne l'exigeait la circonstance.
— Il n'en finira pas avec Voltaire, se dit-elle sans pouvoir résister à sa mauvaise humeur. Je ne lui ai jamais vu cette fureur d'argumentation. A qui en veut-il ? Personne ici ne songe à le contredire. Il serait si nécessaire pourtant qu'il fût aimable pour Flavie, et il ne voit pas qu'il l'ennuie à mourir. Car je suis forcée d'en convenir, il est réellement ennuyeux. Sa voix si agréable, quand 'il parle doucement, le devient moins à mesure qu'il s'échauffe, et ses gestes, qu'il prodigue, manquent d'aisance et de grâce. On a raison de le dire, les mères sont aveugles ; je n'avais jamais remarqué aussi bien qu'en ce moment tout ce qui manque encore à mon pauvre Maxime. Son esprit est élevé, son cœur excellent, son caractère plein de loyauté ; ses principes religieux sont, grâce au ciel, inébranlables ; en un mot, le fond chez lui est tout ce qu'on peut désirer de noble et d'honnête -, mais la forme... la forme, est quelque chose après tout ; elle est même beaucoup aux yeux des gens frivoles; et la frivolité n'est-elle pas l'essence de nous autres femmes ? Si pour parer ses excellentes qualités, Maxime possédait le
qiiart des agréments mondains dont M. de Clioisy fait un si déplorable usage, il serait un cavalier accompli, et Flavie l'adorerait. Allons ! le voilà qui revient au Contrat social ! Décidément il a juré d être insupportable !
Madame de Gardagne se leva par un mouvement d'impatience et mit ainsi fm à l'interminable sermon de son fils. Rentrée dans son appartement, elle passa la soirée et presque la nuit dans une méditation dont les impulsions contraires ébranlèrent des idées implantées dans son esprit par la misanthropie, et qui depuis vingt aimées y avaient poussé des racines indestructibles en apparence. Peu à peu Thumanifé primitive du caractère perça la couche artificielle dont l'avaient couverte les pratiques d'une vie rigide jusqu'à l'intolérance, et sous la dévote, la femme reparut. La marquise reconnut alors que si la vertu est toujours nécessaire, elle est dans certains cas insufïîsanfe, et que l'éducation de Maxime, exclusivement consacrée à l'apprentissage du bien, se trouvait incomplète dans une société où le mal existe à l'état de puissance, sinon souveraine, au moins militante. Elle comprit que la piété, jointe à l'ignorance, peut devenir une perfection dans la solitude, mais que le monde, l'union de ces deux choses entraîne après elle mille dangers ; car le monde est un combat où les méchants ont le choix des armes ; et, bien que cette loi soit injuste, il faut s'y soumettre ou renoncer à la lutte. Le droit le meilleur est assuré de sa défaite s'il tend la gorge nue au fer de l'iniquité. Pour combattre les esprits maudits, les anges, si l'on en croit Raphaël et Milton, ne prirent-ils pas, à l'exemple de leurs adversaires, la lance et l'épée ? Ainsi la religion même, du moment qu'elle met le pied dans l'arène terrestre, doit accepter pour arme lascience, sauf à briser ce glaive d'un jour, lorsqu'elle déploie ses ailes immortelles pour remonter au ciel d'où elle est descendue.
La marquise ne recula pas devant la conséquence des idées nouvelles que lui imposait en ce moment l'expérience.
— J'ai eu tort, se dit-elle de trop écouter mes sentiments personnels ; je me suis conduite comme le ferait une mère qui enverrait son fils dans un bois plein de voleurs, en lui défendant de prendre un fusil de crainte qu'il ne se blessât. Pour un mari, Paris est un véritable coupe-gorge; et tel que je Tai élevé, mon pauvre Maxime se trouve sans défense contre les larrons d'honneur qui s'y rencontrent à chaque pas. Qu'a-t-il à leur opposer ? Son innocence ! Avec cela, je l'espère on fait son salut dans l'autre monde, mais dans celui-ci l'on succombe; et moi je veux qu'il triomphe partout; je veux qu'il arrive au royaume céleste par un chemin moins douloureux que ne Ta été le mien; je veux qu'il soit heureux enfin. Le bonheur, il ne peut le trouver en dehors de l'amour de Flavie, et cet amour qu'il n'a pas su obtenir jusqu'à présent, il le lui faut à tout prix, dût-il, pour plaire, contracter quelques-uns des défauts qui font le succès des jeunes gons à la mode. Il faut qu'il devienne, comme eux, aimable, élégant, séduisant, dùt-il... Je ne veux pas songer aux conséquences ; je redoublerai d'austérités pour moi-même, je prierai nuit et jour; s'il le faut je ferai pénitence pour lui ; et Dieu nous pardonnera, car enfin, je suis mère ! et quel péché ne commettrait pas une mère pour assurer le bonheur de son enfant ?
Le lendemain madame de Gardagne fit appeler Maxime, qui se hâta de se rendre à cette invitation.
— J'ai tenu hier un conseil d'état avec ta femme, lui dit-elle; nous avons décidé qu'au lieu d'aller chez madame de Selve, nous retournerions directement chez nous. Les derniers bals ont un peu fatigué Flavie, moimême je sens que la vie de Paris ne convient guère à ma
santé; ainsi donc nous partirons ces jours-ci, peut-ôîre demain.
— Je vote pour que ce soit aujourd'hui, répondit Maxime d'un ton joyeux; il me tarde d'être à Luscourt et d'y reprendre notre vie simple et tranquille. Le tourbillon du monde parisien convient si peu à mes goûts et à mes habitudes, que chaque jour j'éprouve un désir plus vif d'en soriir.
— 11 tant pourtant te résigner à y rester encore quel' que temps.
— Comment cela ! est-ce que je ne pars pas avec vous?
— Tu oublies notre procès.
— Il ne doit être appelé en cour de cassation que dans six semaines, deux mois peut-être.
— Oui, mais d'ici là ne faut-il pas conférer avec ton avocat, voir tes juges, enfin te tenir au courant de mille incidents qui peuvent survenir d'un moment à l'autre? Les affaires avant tout, Maxime ; songe que tu es un homme maintenant, et que tu es responsable de la bonne adniinistration de notre fortune. Ainsi donc, que cela te contrarie ou non, il est nécessaire que tu demeures à Paris, jusqu a l'arrêt de la cour de cassation.
— Puisque vous le voulez, je resterai, répondit le fils obéissant; mais je vous le jure, c'est pour moi un véritable sacrifice. Que vais-je faire ici, lorsque vous serez parties toutes deux ?
— N'as-tu pas mille manières d'employer tes journées et de mettre le temps à profit?
— Sans doute. L'étude d'abord; je vous promets que la bibliothèque royale recevra plus souvent ma visite que ne le feront les salons du beau monde.
— L'étude ! Écoute, Maxime, dit madame de Gardagne d'un air réfiéchi , tu es bien savant déjà, et je crains parfois que tu ne le deviennes trop. Tu vas me trouver
13e OEUVRES DE CD. DE BERNARD.
un peu frivole pour mon âge, tu vas croire que je n'ai pas su éviter l'influence de la société brillante dans laquelle nous avons vécu cet hiver, mais n'importe, il faut que je te fasse part d'un plan d'études, probablement un peu différent du tien, et auquel j'avais pensé que tu ferais bien de t'appliqucr pendant notre absence.
— Parlez, ma mère, répondit de LuscourJ en riant. N'êtes- vous pas mon guide et mon oracle ? Que voulezvous que j'apprenne, l'hébreu ou le sanscrit?
— Tout ce qu'il y a de plus français, au contraire. Je désirerais te voir perfectionner quelqiies parties de ton éducation trop négligées peut-être jusqu'à ce jour, et, je dois en convenir, négligées par ma faute. L'équitation, par exempie,la musique, l'escrime, môme la danse. .. .
— L'escrime! la danse ! s'écria Maxime d'un air ébahi.
— Tu comprends bien qu'il ne s'agit ni de te battre, ni de figurer dans un bal. Mais tous ces exercices, très-, innocents en eux-mêmes, fortifient la santé, développent le corps, et contribuent à donner au maintien une liberté, une bonne grâce qu'il ne faut jamais dédaigner.'
— Vous me trouvez donc une bien mauvaise tournure ? dit le jeune homme, qui se mordit les lèvres malgré sa vertu.
— Entre une mauvaise tournure et des manières accomplies, il y a bien des nuances, mon enfant, et je t'avouerai, excuse ma petite vanité maternelle, que je serais heureuse de te voir tirer de tes avantages personnels le meilleur parti possible.
— Que les autres me jugent gauche et rustique, je vous jure que cela m'est fort égal ; mais vous, ma mère, vous savez bien que vos moindres désirs sont des lois pour moi. Ainsi donc, pour peu que cela puisse vous plaire, je ferai des armes, je danserai, je valserai au besoin.
— C'est comme pour ta toik'td', ri'l»rit la niarquiso^ satisfaite d'avoir gagné ce prcniior point, je ne sais en vérité où tu es allé chercher un tailleur; on diiait que pour faire tes habits, il ait pris ses mesures sur M. de Beaupré.
— Mon Dieu ! ma mère, je ne vous ai jamais vu celte coquctti rie pour ce qui me regarde. Depuis quand vous occupez-vous de la coupe de mes habits? répondit Maxime, qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur sa rediiïgote, dans laquelle il se trouvait en clTet un peu plus à son aise que ne l'eût voulu l'élégance.
— Pour qui aurais-je de la coquetterie, si ce n'est pour toi, qui réelknient n'en as pas assez?
— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire que je devienne un fat, s'écria le jeune mari avec une sorte -ie pruderie,
— Il n'est pas question de devenir un fat, mais d'acquérir certaines qualités, superficielles si tu veux, et pourtant nécessaires dans ta position. Tes principes sont trop solidement arrêtés pour que le vernis de la mode les puisse altérer en rien. Après tout, la vertu n'exclut pas l'élégance, et l'on peut mener une conduite irréprochable en portant des habits bien faits. Autrefois, lorsqu'un jeune homme faisait son entrée dans le monde, il prenait volontiers pour modèle quelque cavalier réputé pour l'excellence de ses manières, et acquérait ainsi par une imitation intelligente les dehors brillants et gracieux que la société a le droit d'exiger de ceux qui la fréquentent. Pourquoi ne suivrais-tu pas cet exemple ? Parmi les homntes de ta connaissance, il en est trois ou quatre capables de te donner, à cet égard, de très-bonnes leçons; M. de Choisy, p;ir exemple. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ses manières, et non de son caractère, que j'apprécie un peu moins.
— Je vous assure que Choisy est mal jugé, répondit Maxime avec bonhomie. Pour moi, je l'ai toujours trouvé plein d'honnêteté et de délicatesse. Il connaît mes principes, et, s'il ne les partage pas entièrement, du moins il les respecte. Vendredi, par exemple, je dînais chpz lui ; eh bien ! il n'y avait pas un seul plat de gras. C'est une bien petite chose, j'en conviens , mais enfin, de la part d'un homme peu religieux ; c'est une attention, une marque de déférence dont je lui ai su beaucoup de gré. r
En entendant cet éloge du vautour prononcé par la colombe , la marquise éprouva une violente tentation de dessiller les yeux de son fils , mais la prudence la retint.
— C'est précisément, dit-elle, ce bon goût, cette science des choses convenables, ce savoir-vivre enfin, que je voudrais te voir acquérir ; et dans ce sens la connaissance de M. de Choisy ne peut que t'être utile. Je désire en général que pendant notre abscence tu voies les hommes de Ion âge, plus que tu ne l'as fait jusqu'à présent. Sans l'entraîner à l'oubli d'aucun devoir, cette tréquentation modifiera, je l'espère, une certaine rigidité de manières que tu pousses quelquefois jusqu'à l'exagégération. Songe que je veux que tu nous surprennes à ton retour à Luscourt , et sois sûr que Flavie ne verra pas non plus de trop mauvais œil cette métamorphose.
— Je dois conclure de ceci que vous me trouvez toutes deux excessivement peu aimable, répondit Maxime, qui ne put comprimer un secret dépit. Au reste comme je ne demande qu'à vous plaire, je n'épargnerai rien pour me corriger. Après tout, conquérir le mérite auquel tant de jeunes gens doivent leurs succès dans le monde, ne me paraît pas une chose beaucoup plus difficile que d'apprendre le grec ou l'algèbre.
La marquise remarqua le mécontentement de son fils avec un mélange de joie et d'inquiétude.
— Il est piqué au vif, se dit-elle , et déjà il ne demande plus qu'à vuler de ses propres ailes. Mon Dieu ! que l'éducation la plus sage se trouve faible aussitôt que s'éveille la vanité. Maintenant pourvu qu'il n'aille pas trop loin !
Le lendemain madame de Gardagne et sa bellc-fille , accompagnées de M. de Beaupré, quittèrent Paiis; car la marquise avait pour habitude de ne jamais différer raccomplisscmcnt d'une résolution, et en cette circonstance il lui parut prudent de ne pas laisser rehuidir la fièvre de vertu de la jeune femme. Quelques heures après, Maxime se présenta chez M. deChoisy.
— Vous voyez un homme veuf et orphelin, lui dit-il d'un ton plus dégage que de coutume , car les conseils de sa mère avaient ouvert à ses idées un nouvel horizon.
En apprenant le départ précipité des deux femmes, le vicomte éprouva une surprise qui, pendant un iutlant, lui coupa la parole.
— Ah ! vieux tartufe en jupon , se dit-il ensuite , voilà comme tu exécutes les traités. Ton homélie d'avant-hier n'était donc qu'un piège ! Heureusement je suis un trop vieux renard pour m'y être laissé prendre. A trompeur, trompeur et demi ! Flavie n'a sans doute pas osé résister aux ordres de sa duègne , mais du moins elle emporte un talisman qui ne lui permettra pas de m'oublier, cl qu'elle contempler? , j'en suis sûr, plus d'une fois. Décidément je n'ai fait aucune laute; en toute autre circonstance, écrire eût été un trait d'écolier; mais le cas de si'paration échéant, mes deux épîtres deviennent fort utiles. Pendant l'absence on oublie les paroles, tandis qu'on relit les lettres. Où aura-t-elle caché les miennes? Près de son
cœur sans doute; c'est là le portefeuille ordinaire des correspondances secrètes.
— Voilà des papiers relatifs à l'affaire des bois de La Chesnaie^ que ma mère m'a chargé de vous remettre, reprit Luscourt en tirant de sa poche un paquet £oigneusement cacheté , aux armes de la marquise de Gardagne.
Le vicomte déchira l'enveloppe avec négligence. Au milieu d'une demi-douzaine de contrats et de pièces de procédure, il aperçut un second paquet beaucoup plus petit, sur lequel une main un peu tremblante avait écrit les mots suivants : « Lettres lues par madame de Gardagne seule, et renvoyées par elle à M. le vicomte de Choisy, qui comprendra sans doute l'inutilité d'une correspondance dont l'unique résultat serait de divertir une vieille femme. »
L'amoureux de quarante ans lut deux fois cette suscription d'un air ébahi.
— Permettez que j'aille mettre ces papiers dans mon bureau, dit-il à Maxime en essayant de reprendre son sangfroid, et il entradans sa chambre à coucher. Avec une sorte de frénésie il brisa le cachet de cette enveloppe railleuse, qui, en s'ouvrant, lui laissa dans la main les deux lettres écrites par lui-même à madame de Luscourt. A cette vue le vicomte resta pétrifié. Au milieu de sa stupéfaction, ses yeux s'étant portés machinalement sur une glace, sa propre figure lui apparut ti lamentablement consternée, qu'après un instant de contemplation il partit d'uu éclat de rire immodéré,
— Délicieux, sur mon âme ! se dit-il alors. J'écris à la femme, c'est la belle-mère qui lit mes lettres, et c'est le mari qui me les rapporte, sans se douter, le vertueux qu'il est, de la singulière mission dont on l'a chargé. Cette vieille marquise est réellement une femme d'esprit '.Mais
LE r.MlAVENT. Ml
comment mes pauvres billets ont-ils pu tomber entre ses mains? Il faut donc que cette petite provinciale les lui ait remis. Je ne l'aurais jamais crue capable d'un trait pareil.
Si ce n't'bt pas niaiserie, c'est noirceur, car oiifiii on ne se conduit pas ainsi. Livrer un écrit aussi confidentiel, c'est trahir le secret de la confession! Elle m'avait donné si bonne opinion d'elle l'autre jour, par la prestesse avec laquelle son pied s'était posé sur ma lettre! C'est l'approche de Pûques qui m'attire cet échec, et je mérite ce qui m'arrive ; ne savais-je pas par expérience qu'en carême un amant est toujours battu? Ainsi donc me voilà en pleine déroule, repoussé, démasqué, et, qui plus est, bafoué par une vieille femme. Je suis sûr qu'elle rit en ce moment de la sotte figure que je viens de faire et qu'elle a sans doute devinée, car elle a la malice d'un démon. Mais patience ! je ne suis pas homme à amener si vite mon pa\illon, et j'ai gagné plus d'une bataille aussi désespérée que celle-ci.
Choisy avait recouvré son aplomb ordinaire quand il rentra au salon. Après quelques instants de conversation, Maxime lui fit part de la nécessité où il se trouvait de restera Paris pendant un ou deux mois. Celte ouverture sema dans l'esprit du vicomte une de ces idées machiavéliques dont le germe, accueilli par une imagination ardente au mal, se développe avec la rapidité de croissance qu'un proverbe vulgaire attribue aux herbes malfaisantes.
— Cette vieille belle-mère est mon mauvais génie, so dit, après le départ de Luscourt, l'imitateur de Lovehice; elle voit tout, devine tout, et possède l'ouïe de la fée Fine- Oreille, qui entendait pousser les plaintes. Tant que Flavic se trouvera sous sa surveillance diabolique, tous mes frais de séduction seront perdus comme ils l'ont et.: jusqu'à ce jour. Il faut en finir avec cette reine douairière.
qui , d'ailleurs , prolonge de la manière la plus illégale Texercice de son autorité. La petite femme est fort disposée à une révolte dont elle est sure de recueillir les bénéfices; il s'agit donc uniquement d'y faire participer le mari, et jamais l'occasion n'a été plus favorable. L'obéissance passive de ce Luscourt résulte de l'éducation qu'il a reçue; modifions les principes, la conduite se modifiera à son tour. Deux ou trois mois qu'il va passer ici, loin du giron maternel, doivent suffire, et au delà, poui l'afifriander au lait enivrant de la liberté. Le joug de sa mère brisé, Ihonnéte jeune homme se range immédiatement sous celui de sa femme : c'est là le sert de toutes les révolutions. Flavie, qui aime Paris, voudra venir l'habiter, tandis que la douairière restera confinée dans son château , comme il convient aux puissances détrônées. Alors se ranime mon étoile, en ce moment éclipsée. Le jour où je me trouverai en tiers avec cet intéressant ménage , n'ayant plus pour adversaires que la vertu de la femme et l'esprit du mari, ce jour-là je serai bien près de la victoire. L'émancipation du vertueux Luscourt, tel est donc le but qu'il faut atteindre avant tout.
Le lendemain, après avoir combiné les moindres détails de son projet, afin de rendre plus efficace l'espèce de propagande révolutionnaire dont il voulait faire usage, le vicomte demanda son cabriolet et se fit conduire chez Maxime.
— Mon cher, lui dit-il, depuis hier j'ai fait une réflexion assez sage que je viens vous soumettre. Maintenant que ces dames sont parties, pourquoi conserveriez vous un appartement, qui vous colite fort cher, et où vous vous ennuierez incessamment; car rien n'est triste comme les lieux qu'ont habité les personnes que nous aimons. Vous savez que je suis logé fort à Taise; venez dresser votre tente chez moi, sans façon. Loin de me gêner^ vous me
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ferez plaisir, et vous trouverez à cet arrangement Tavanlage de ne pas ï^tre seul, ce qui serait plus désagréable pour vous que pour tout autre, puisque vous avez toujours vécu en famille. Vous verrez là, tous les jours, Villaret, Marccnay, et d'autres aimables garçons qui n'engendrent pas la tristesse. C'est une société un peu mondaine, j'en conviens, mais, avec la meilleure volonté du monde, je iw peux vous en oflrir une autre. Bailleurs votre conscience doit être tranquille : chez moi vous serez chez vous, et toutes vos habitudes seront scrupuleusement respectées. Est-ce une chose arrangée?
— Il semble que ma mère lui ait donné le mot, pensa Maxime; et je ne serais pas étonné que ce fût une chose concertée entre eux. Dans tous les cas, pourquoi refuserais-je?
Le provincial accepta donc la proposition de son déloyal ami, chez lequel il s'établit le soir môme. Il arrive souvent qu'un loup s'introduit dans une bergerie; cette fois l'agneau acceptait Ihospitalité du loup. Par une coïncidence bizarre, la vieille marquise et le vicomte, ces deux irréconciliables ennemis, avaient choisi le même chemin, quoique le but de l'un fût diamétralement opposé à celui de l'autre. Maxime obéit presque sans résistance à la double impulsion qui lui était donnée ; car les dernières paroles de madame de Gardagne avaient produit sur son esprit un eflet que l'absence accrut, loin de l'allaiblir. Blessé dans sa vanité, ce mal universel, contre lequel la piété ne sert pas toujours de préservatif, le jeune homme trop bien élevé se dit que, puisque sa mère elle-même lui trouvait des imperfections, il était probidile que ces imperfections étaient des défauts véritables; et il éprouva une mortification mêlée d'une sorte de crainte, en pensant que Flavie était peut-être non moins clairvoyante que la marquise.
14t ŒUVRES DE CU. DE BERNARD.
— Je suis réellement fort mal habillé, se dit-il , un soir que se trouvant avec les élégants amis du vicomte, il se contempla dans une glace plus attentivement qu'il ne l'avait fait pendant toute sa vie.
Le lendemain, à déjeuner, il dit à Choisy d'un air d'indifïérence : Donnez-moi , je vous prie, l'adresse de votre tailleur*, j'ai quelques emplettes à faire , et je suis peu content du mien.
— Je vous mènerai moi-même chez Blin , répondit l'homme à la mode, qui ne put retenir un sourire en se disant tout bas : Le premier pas est tait.
— Puisque vous avez cette complaisance , reprit Luscourt, serez-vous, en même temps, assez bon pour m'indiquer un manège où je puisse prendre quelques leçons d'équJtation , qui me sont fort nécessaires? Hier, sur le boulevard , j'avais honte d'être à cheval à côté de vous.
— Alors , nous passerons par la rue Cadet.
— Grisier n'est-ii pas le meilleur maître d'armes de Paris? demanda Maxime quelques instants après.
A cette question, plus inattendue que les autres,* Choisy resta un moment sans répondre.
— J'aime mieux cela , pensa-t-il enfin ; il est bon qu'il sache manier l'épée : de la sorte je n'aurai pas l'air d'un de ces prudents séducteurs qui, avant d'aimer une femme, consultent la faiblesse ou la lâcheté du mari.
L'émancipation dont la marquise et le vicomte espéraient des résultats si contraires, était de fait commencée. Poussé dans cette voie nouvelle par l'amour-propre , Maxime y fut retenu par un attrait qu'il avait pendan bien longtemps jugé frivole et méprisable. Insensiblement il éprouva une satisfaction involontaire en remarquant le changement avantageux qu'apportaient dans ses manières une mise recherchée et l'étude de modèles éJ.é-
gants; il finit par regarder avec une certaine complaisance, les avantages personnels auxquels son rigorisme n'avait accordé jusqu'alors qu'une attention distraite et parfois dédaigneuse. La culture du corps, il est vrai, ne nuisit en rien d'abord à celle de l'esprit ; et la décoration un peu païenne de la forme n'altéra pas l'innocence de l'àine. En dépit de es sgants jaunes et de ses éperons désormais inamovibles , Maxime allait à la messe le dimanche , faisait maigre le vendredi, et disait chaque jour ses prières; mais à côté de l'observance des devoirs auxquels il était accoutumé , s'introduisit peu à peu un insidieux relâchement dans les habitudes moins strictement prescrites par la loi divine. Sa prédilection pour les méditations pieuses et pour les discussions Ihéologiques s'aflaiblit faute d'aliment, et la conversation spirituelle, sarcastique, intemj>érante, des amis de son hôte, le jeta dans un ordre d'idéts de plus en plus étrangères aux choses de la religion. Un soir, Maxime se trouva dans une loge à l'Opéra, sans trop savoir sur quel démon il devait rejeter l'inspiration de ce péché véniel pour tout autre, mais grave à ses yeux, car c'était le premier de ce genre qu'il commettait.
— Que trouvez-vous de plus extraordinaire à l'Opéra? lui demanda le vicomte.
— C'est de m'y voir, répondit Luscourt en parodiant avec contrition le mot du doge de Venise.
Quelques jours plus tard, dans un bal, donné par Villaret, et où il était allé en toute innocence, il fut présenté par le maître de la maison à une fort jolie femme qui lui demanda s'il valsait. — Non, répondit la piété; oui, dit de son côté l'amour-propre; mais cette dernière réponse fut la seule qui parvint aux oreilles de l'interrogatrice : Maxime valsa donc avec elle, fort mal, selon l'usage des hommes vertueux. Si la valseuse eut lieu d'être mécontente, en revanche il fut tellement ravi de son
nouveau péché, que sa conscience ne s'en alarma que le lendemain. Alors il pensa à sa femme si jeune, si charmante, et il lui écrivit la lettre la plus tendre qu'elle eût jamais reçue de lui. Pendant toute la journée, il ne rêva qu'aux beaux yeux noirs de Flavie, et au bonheur qu'il éprouverait à les revoir. Mais le lendemain, en dépit de lui-même, il se rappela les languissants yeux bleus de sa valseuse et finit par se souvenir, quelque nouveau démon aidant, qu'elle lui avait permis d'aller la voir. Si cette visite eut lieu, si elle fut réitérée, si elle devint de quelque utilité pour la complète émancipation du sage de vingtcinq ans, voilà ce que nous ignorons absolument et ce qu'il nous est impossible de dire.
Depuis trois mois Maxime demeurait chez le vicomte avec lequel il vivait dans une familiarité de plus en plus intime et confidentielle ; la cour de cassation avait rendu un arrêt favorable, il y avait déjà trois semaines, sans qu'il eût l'air de songer à son départ ; dans la correspondance qu'il entretenait fort exactement avec sa femme et sa mère, il trouvait insensiblement de nouveaux prétextes pour prolonger son séjour à Paris. Un jour madame de Gardagne reçut une lettre qu'elle porta aussitôt à sonnez avant de l'ouvrir.
— Du papier ambré ! s'écria-t-elle avec anxiété ; mon Dieu ! l'enfant prodigue n'en eût pas fait d'autres !
Le soir même une épître de la marquise enjoignit à Maxime de revenir dans saterre où des affaires impérieuses réclamaient, disait-elle, sa présence.
rx
Par une belle matinée du mois de juillet, une chaise de poste entra, au grand trot des chevaux, dans la cour
du château que traversaient par hasard en ce moment madame de Gardagne et sa bcUe-fille. A la vue du vicomte de Choisy., qui descendit le premier delà voilure, les deux lemmes restèrent immobiles; mais leur élonuenient changea d'objet dès qu'elles eurent aperçu le second voyageur, qu'elles ne recoRnurent pas d'abord. C'était Maxime cependant, mais Maxime changé au point d'être en effet méconnaissable. Une courte redingote de voyage faisait valoir sa tournure élancée ; sa cravate noire était mise avec un goût irréprochable ; ses cheveux blonds, bouclés selon le type à la mode, encadraient gracieusement le haut de ses joues; de fines moustaches se dessinaient sur sa lèvre supérieure en relevant l'expression de sa physionomie ; ses yeux enfin, jadis si endormis, brillaient à l'égal de ceux de l'aigle et comme eux semblaient prêts à braver le soleil. L'élégant jeune homme sauta lestement h terre, eut l'air d'hésiter un instant et se jeta dans les bras de sa mère qu'il embrassa tendrement. Quand vint le tour de Flavie, il la pressa sur sa poitrine avec une expression si vive, qu'au sortir de cette étreinte inaccoutumée, la jeune femme recula d'un pas, les yeux baissés et les joues couvertes d'une rougeur soudaine. Madame de Gardagnc avait oublié la présence du vicomte ; elle ne voyait plus que son fils, qu'elle contemplait avidement de la tête aux pieds, et devant qui elle restait plongée dans une extase mêlée d'un certain effroi. A la fin, la vanité de la mère l'emporta sur les scrupules de la dévote.
— Mauvais sujet, dit-elle en accentuant ce mot avec une involontaire complaisance , quelle excuse allez-vous nous donner pour justifier votre absence ?
— Ma mère, répondit Luscourt en souriant , n'est-ce pas vous qui m'aviez exilé? j'attendais qu'il vous plût de me rappeler ?
— Et tu attendais patiemment, à ce qu'il me semble, dit la douairière à l'oreille de son fils qui venait de lui offrir le bras pour entrer au château.
— Allez-vous me gronder, parce que je vous ai obéi? reprit Maxime d'un ton assez léger.
— Je crains que tu n'aies outrepassé mes instructions.
— En ce cas, je compte sur votre indulgence, car l'excès de la soumission ne peut pas, je crois, être considéré comme un crime.
Pendant le reste de la journée, Maxime déploya une liberté d'esprit, une aisance de manières dont sa famille tut étrangement surprise; il raconta les nouvelles de Paris; parla politique, littérature, courses de chevaux, modes même, avec un aplomb dont eût pu s'enorgueillir un habitué du boulevard de Gand. Sa mère, en l'écoutant, devenait de plus en plus pensive; peut-être songeaitelle aux dévolions expiatoires que semblait lui prescrire d'avance l'essor mondain pris par son élève au-delà de toute prévision; Flavie regardait son mari à la dérobée et prêtait à ses paroles une attention qu'elle lui avait rarement accordée jusqu'alors; à chaque mot piquant de son gendre, M. de Beaupré riait d'un air épanoui et se frottait les mains ; le vicomte enfin contemplait avec un sourire sournois les différents acteurs de cette scène, qu'il espérait faire agir, bientôt, comme de dociles marionnettes, au gré de ses projets immuables.
Après dîner une pluie soudaine rendit la promenade impraticable ; le gros gentilhomme, à qui le repos absolu était insupportable, proposa une partie de billard au vicomte.
— Nous pourrions jouer la poule, dit-il, si monsieur mon gendre n'était pas lui-même une poule mouillée qui ne sait pas distinguer un bloqué d'un doublé.
LE PARAVEirr. 149
Maxime répondit à ce dédaigneux calembour par un sourire.
— Si vous vouiez jouer la partie ordinaire et non la poule, répondit-il^ je forai la chouette à vous et à Choisy.
Le combat s'engagea sans plus tarder, et le jeune mari pagna deux parties de suite avec une habileté dont son beau-père fut émerveillé.
— Maxime, s'écria ce dernier en s'avouant vaincu, je ▼ois que vous n'avez pas perdu votre temps à Paris, et je commence à vous rendre mon estime : si vous saviez manier un fleuret aussi bien qu'une queue de billard, je ne mettrais pas de restrictions dans mes compliments.
— Essayons, répondit froidement Luscourt.
Le beau-père et le gendre passèrent dans le vestibule et prirent chacun un masque, un gant et un fleuret. Cette fois le jeune homme fut vaincu par le vieil athlète, qui, malgré son obésité, eût au besoin ferraillé avec Saint- George, mais vaincu d'une manière si honorable qu'à la fin de la lutte M. de Beaupré ôta vivement son masque et s' avançant vers son adversaire :
— Après un assaut on s'embrasse, lui dit-il en joignant l'action à la parole. Corbleu ! mon garçon, comme vous y allez, pour trois mois de leçons ! Vous avez bien quelques petits défauts, vos parades sont encore molles et indécises, vous manquez de vitesse dans les dégagements et les coups droits ; mais nous rectifierons cela. C'est mon estime tout entière que je vous rends, entendezvous ; car je suppose que dans les études nouvelles auxquelles vous paraissez vous être livré, vous n'avez pas tout à fait négligé l'équitalion. C'est là une chose essentielle, pour vous surtout, qui, sans compliment, montez à cheval comme une paire de pincettes.
— J'espère que demain vous ne serez pas trop mécon-
tent de moi, répondit Luscourt avec une modeste assurance.
— Ne trouves-tu pas que ton mari est devenu charmant ? demanda M. de Beaupré à Flavie, qui contemplait avec im intérêt de plus en plus vif l'agréable figure de Maxime, chaudement colorée par le double exercice qu'il venait de prendre.
Depuis son arrivée, M. de Choisy s'était conduit à regard de la marquise et de la comtesse avec l'aisance imperturbable d'un homme du monde , qui prescrit aux autres l'oubli qu'il s'impose à lui-même. Le soir il se départit de cette réserve diplomatique, et ses yeux, en cherchant ceux de Flavie, reprirent le langage expressif dont ils semblaient avoir conquis le droit trois mois auparavant. La jeune femme mit à éviter ce regard avec autant d'obstination que le vicomte en mettait lui-même à y persister. De ce désaccord résulta une scène muette et significative que Maxime remarqua bientôt et qu'il observa pendant le reste de la soirée sans avoir l'air d'y accorder la moindre attention, ni faire une seule remarque à ce sujet. Mais le lendemain, la même pantomime s'étant renouvelée, le jeune mari prit à l'écart 1 amoureux de quarante ans.
— Mon cher ami, lui dit-il, avec un sourire sérieux, depuis trois mois j'ai reçu de vous tant d'excellentes leçons que je ne sais en vérité comment m'acquilter. Ma reconnaissance me pèse, et je voudrais trouver un moyen de vous la témoigner.
— Vous vous moquez de moi, répondit Choisy ; que me devez-vous?
— Beaucoup de choses dont vous ne vous doutez peutêtre pas, reprit Maxime ; entre autres le don de la vue.
— Bah ! je ne me savais pas oculiste, dit le vicomte en riant.
— Vous l'tîtes cependant ; car, grîice à vos bons enseignements, j'ai vu hier au soir, et ce matin encore, que vous regardiez ma femme un peu plus que ne l'autorise Tr^sage de la bonne compagnie.
— Serpent que j'ai réchauflié dans mon sein, se dit Choisy stupéfait d'un pareil résultat.
— Écoutez, mon cher, continua Luscourt avec son sangfroid, je reconnais que j'ai contracté une dette envers vous, mais je vous préviens que le mode de payement que vous paraissez désirer ne me convient nullement. Ma femme m'a appris depuis hier certaines choses sur lesquelles il est inutile de revenir et que je ne vous répéterai pas. Je souhaite que nous restions amis, mais pour cela il faut que vous ayez la bonté de diriger dans un autre sens l'artillerie de vos séductions.
Honteux et confus comme le renard de la fable, le vicomte fit une réponse assez embarrassée dont le jeune mari parut se contenter; en le quittant, il tomba presque immédiatement entre les mains de la marquise, qui venait d'avoir une longue conversation avec sa belle-fille, et semblait rajeunie de vingt ans.
— Monsieur de Choisy, dit-elle en barrant le passage au séducteur désappointé qui faisait mine de la saluer sans s'arrêter, j'ai quelques commissions pour Paris, aurezvous la complaisance de vous en charger?
A ce congé positif l'homme de quarante ans sourit d'un air contraint.
— Ces commissions sont sans doute très-pressantes? demanda-t-il d'un ton sec.
'- Un peu; et je serai très-reconnaissante si vous en acceptez l'ennui; j'ai déjà des remerciements à vous faire...
— Des remerciements, madame?
— Cela vous étonne, et c'est pourtant la vérités reprit
madame de Gardagne avec une affectation de bonhomie; vous vous étiez vanté dans le monde, m'a-t-on dit, de faire l'éducation de madame de Luscourt. Le propos était léger, l'action eût été grave. Vous avez reconnu sans doute l'inconvenance de l'un et de l'autre, et pour la réparer, vous avez bien voulu donner des leçons à mon fils. J'espère que vous êtes content de ses progrès; quant à nous notre opinion est unanime comme notre gratitude ; l'avis de M. de Beaupré, le mien, celui de madame de Luscourt surtout, et c'est le plus important, c'est que vous avez droit d'être fier d'un pareil élève.
Le vicomte de Choisy était un homme réellement spirituel et trop habitué à la victoire pour ne pas savoir accepter une défaite.
— Vos commissions seront faites après-demain, madame, répondit-il d'un air calme, puisque je compte partir ce soir pour Paris. Quant à vos remerciements, sincères ou non, je les accepte, car je les mérite peut-être plus que vous n'avez l'air de le croire.
— Expliquez-moi votre pensée, elle doit être curieuse, repartit la douairière en aspirant lentement une prise de tabac.
Le vicomte hésita un instant.
— Je suis siàr que vous me comprendrez fort bien, dit-il ensuite. Le bonheur de plaire à madame de Luscourt est une prétention à laquelle j'ai dû renoncer depuis longtemps, mais je n'ai pas voulu qu'aucun autre pût nourrir un espoir dont je reconnaissais la folie. L'expérience que votre fils a acquise avec moi vous garantit qu'il saura désormais prendre près de sa femme une attitude intelligente et protectrice, capable d'imposer aux adorateurs mal avisés, comme j'ai pu l'être un jour.
— Se non è vero, è ben trovato, dit la marquise avec un malicieux sourire; vous vous tirez fort bien d'un mauvais
pas. Et pour mettre tout de suite du baume sur votre blessure, je vais rendre hommage à votre esprit. Je vous l'avouerai donc, depuis hier je suis en partie convertie à vos doctrines, et je reconnais que l'expérience de la vie n'est pas inutile à un mari. N'est-ce pas là votre avis?
— Mon avis^ madame, répondit le vicomtr;, le voici, et vous l'allez trouver bien peu orthodoxe : — Lorsque Eve eut goûté du IVuit de l'arbre de science, ce qu'Adam eut de mieux à faire, humainement parlant, ce fut d'y mordre à son tour.
LE VIEILLARD AMOURElTt.
Trois heures après minuit venaient de sonner à Thorloge du collège Bourbon. Presque aussitôt, au second étage d'une maison de la rue Joubert, cet avertissement nocturne fut répété par une pendule en rocaille posée sur la cheminée d'une chambre à coucher dont la décoration somptueusement coquette rappelait le style du siècle de Louis XV. En ce moment, un observateur doué de la béquille d'Asmodée eut vu s'ouvrir brusquement les rideaux soyeux d'un lit à baldaquin doré : un homme d'un âge très-mûr s'élança sur le tapis par une sorte de bond juvénile, chaussa des pantoufles de velours noir, endossa une robe de chambre à ramages, et, après avoir allumé deux bougies, commença une promenade circulaire semblable au tournoiement d'un Uon en cage. Après quelques minutes de pérégrination saccadée et monotone, le dormeur éveillé ôta sa robe de chambre, afin de s'habiller complètement ; ce fut avec une vivacité étrangère aux habitudes de la vieillesse qu'il accomplit cette opération, en l'accompagnant du monologue suivant :
— Ce doute est intolérable ! à tout prix, il faut en sor-
LE PARAVENT. ISS
tir. Veiller dans mon lit ou au milieu de la rue, cela ne rovienl-il pas au même? Dans la rue, du moins, j'aurai de l'air... lue chose certaine, c'est que, depuis l'Opéra, il nous a suivis jusques chez elle. Mais comment a-t-il pu arriver aussitôt que nous?... àmoinsqu'il n'ait moiUé derrière la voiture... le drôle en est capable... 11 iaudra que je lave la tète à Baptiste, qui, après minuit, prend l'habitude de s'asseoir à côté du cocher, au lieu de rester à son poste... Si je n'avais pas été obligé de reconduire cette vieille folle qui lui scil de chaperon, je saurais à quoi m'en tenir... J'aurais dû y retourner... Y retourner ! pour m'exposer aux sots propos de mes domestiques !... Eh! parbleu, que m'importe ! je voudrais bien voir qu'ils se permissent le moindre mot !... Celte temme-là me feramoiu'ir avant l'âge !... Est-elle d'accord avec lui î... Si je le croyais... oh !... Pendant toute la représentation, il n'a |>as cessé de tenir les yeux fixés sur elle... il est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqué... L'autre jour, au concert de Valentino, c'a déjà été le même manège... il est temps de mettre ordre aux impertinences de ce petit monsieur. Ce n'est pas là ce qui m'inquiète ; mais elle ! Ermance !
En prononçant ce dernier mot d'une voix émue, le vieillaid, qui avait achevé de s'habiller, ouvrit une des fenêtres. La froide haleine d'une nuit d'hiver le frappa soudain au visage ; il battit en retraite et recourut à une boîte de pastilles pectorales pour calmer l'accès de toux qui venait de le saisir. Toutefois, sans se laisser effrayer par cette atmosphère glaciale, il endossa, par-dessus ses vêlements, un manteau garni de fourrures. Sur le point de sortir, une nouvelle réflexion l'arrêta:
— Le rhume n'est rien, se diî-ii, quoique bien certainement je coure au-devant d'une fluxion de poitrine j mais voici qui est plus sérieux : à pareille heure, cette
rue de la VilIe-l'Evêque est un véritable coupe-gorge : y aller sans armes, serait un trait de folie.
L'amoureux sur le retour ouvrit une boîte de palissandre posée sur une étagère, et y prit deux pistolets dont il visita les capsules ; il les mit ensuite dans ses poches, mais les en retira presque aussitôt.
— Cela n'a pas le sens commun ! reprit-il ; même avec ces armes^ que pourrais-je taire contre plusieurs assaillants ? ce serait le meilleur moyen de métamorphoser le vol en meurtre ; le beau dénoûment^ si on lisait aprèsdemain dans la Gazette des Tribunaux : La nuit dernière, M. Lareynie a été assassiné s'^us les fenêtres de madame Dupastel !
Après avoir remis les pistolets dans la boîte, il réfléchit un instant, et prit sur la cheminée une bourse qu'il allégea d'une dizaine de pièces d'or.
— Quarante-cinq francs, dit-il en comptant les écus qu'il y laissait. En cas de \Toleurs , ce sera une rançon très-suffîsante ; ces messieurs ne rencontrent pas toutes les nuits une semblable aubame. Les pistolets étaient une fanfaronnade; ce passe-port-ci vaut mieux de toutes manières ! Être dévalisé est , dans ma position , le plus petit de tous les malheurs , mais être tué !... ma vie m'appartient-elle pour que je l'expose... Maintenant il s'agit de sortir sans que Baptiste m'entende... D'ailleurs s'il se permet le moindre propos, je le chasse.
Tout en ruminant ce coup d'État, M. Lareynie ouvrit et referma les portes de son appartement avec la précaution d'un écolier qui craint d'être surpris en faisant l'école buissonnière; il descendit l'escalier à pas de loup, passa comme un fantôme devant la loge du portier, et, par une pudeur d'homme habituellement rangé , déguisa sa voix pour demander le cordon. Une fois dehors, il reprit tout son aplomb et traversa d'un air assuré le quartier
LE PAUAVENT. 157
suspect qnî avoisinc la Madfleine, Résigné aux voleurs, il n'en rencontra point et arriva bientôt sain et sauf devant la maison où dormait celle dont la pensée !e tenait si cruellement éveillé. Son attention se porta aussitôt sur une des fenêtres du premier étage dont les volets laissaient entrevoir la faible clarté que produit une veilleuse. Sous la porte cochèrc où il s'était abrité, le vieillard passa deux heures entières, les yeux fixés sur cette lueur mystérieuse, la seule qui rayonnilt au milieu de l'obscurité. Peu à peu le jour naissant éclaira la façade des maisons d'un reflet terne et blafard. Dans le ciel , les étoiles s'éteignirent, tandis que dans la rue les réverbères suivaient ponctuellement cet exemple. Enfin le coq chanta; à ce bruit, M. Lareynie fut saisi d'un remords que nous n'oserions comparer à celui de saint Pierre.
— Je l'ai calomniée , se dit-il en relevant le collet de son manteau , précaution justifiée par l'ilpreté de la bise matinale. — Mes soupçons, grâce au ciel, étaient aussi insensés qu'injurieux. Voici le jour. Si ce fat avait réussi à s'introduire chez elle , il n'attendrait pas plus tard pour en sortir. Décidément j'étais fou... Pourtant, c'est bien lui que j'ai vu , cette nuit , h cette place même où je suis maintenant. — Eh bien, qu'est-ce que ça prouve? qu'il est amoureux d'elle, ou du moins qu'il cherche à le lui faire croire ; mais de ce qu'il a l'impertinence de la suivre, il serait absurde de conclure qu'elle lui ait accordé le moindrcencouragement. Je parierais qu'elle n'a même pas fjit attention à lui. Nous autres hommes passionnés, nous sommes trop prompts dans nos jugements; lestem mes valent certainement mieux que nous. Pauvre chère Ermance! elle dort, j'en suis sûr, du sommeil des anges! elle ne se doute guère que j'ai passé la nuit sous ses fenêtres; il vaut autant qu'elle l'ignore; ces folies-là ne sont plus de mon âge... Je suis à demi mort de froid ; c'est à
peine si j'aurai la force de rentrer chez moi... Bah, à la Bérésina c'élait bien autre chose... oui, mais à la Bérésina j'avais vingt-trois ans de moins.
La prudence mit fin au monologue et à la faction de l'amoureux vieillard. Déjà les ouvriers sortaient de leurs gîtes pour se rendre à leurs travaux ; les boutiques s'ouvraient l'une après l'autre, enfin de toutes parts s'opérait le réveil de Paris , si pittoresquement décrit par Désaugiers. A son tour la porte de la maison qu'habitait madame Dupastel tourna sur ses gonds; un polit être, à jambes torses , parut sur le seuil, armé d'un long balai. A sa vue M. Lareynie s'enveloppa jusqu'aux yeux dans son manteau et battit en retraite, le cœur libre des soucis qui l'avaient torturé depuis la veille ; car le règne des intrigues clandestines expire quand commence celui du concierge ; et un amant favorisé sort rarement par une porte ouverte aux deux battants.
Convaincu de l'injustice de ses soupçons et de l'innocence de la femme qu'il aimait, l'ancien soldat de la grande armée se retira lentement sans songer à roidir le jarret et à effacer les épaules ainsi qu'il avait l'habitude de le faire quand il se croyait regardé ; en rentrant il se mit au lit , puis au bain , puis à table , et se confia enfin aux mains restauratrices de son valet de chambre. Selon l'usage des vieillards à prétentions juvéniles, M. Lareynie se faisait habiller à huis clos; après une séance aussi longue que mystérieuse, il congédia le domestique et contempla dans une glace sa figure, scrupuleusement rasée , à l'exception de deux favoris d'un noir d'ébène auxquels se mariait une chevelure abondante et bouclée.
— Cette nuit maudite m'a vieilli de dix ans, se dit-il en Irottant du bout du doigt, comme pour les faire disparaître, les rides de son front qu'il n'avait jamais vues si nombreuses ni si profondes qu'en ce moment; — je crois
aussi que ces cheveux entièrcnieut noirs me rendent le teint plus blême et la physionomie plus dure que ne le ferait une coiflure d'une nuance moins prononcée. Je suis sûr que le clu\lain m'irait mieux ; mais il est trop tard pour changer. Elle a le coup d'œil si perçant; que penserait-elle? — J'avais de si magniliques cheveux ! j'avais.... pourquoi tout ne vieillit-il j)as en même temps? pourquoi ne puis-je pas dire aussi : J'avais un cœur !
Le vieillard étoufla un soupir, mit ensuite son chapeau avec précaution, et sonna pour demander son cabriolet; car. au mois de février, le tilbury était hors de saison, et, pour sortir le malin, tonte autre voiture lui eût paru surannée. Une demi-heure après, il entrait dans le salon de madame Dupastel, tenant à la main un supei be bouquet que lui avait remis au passage la marchande de fleurs du boulevard de la Madeleine.
La femme qui avait inspiré h M. Lareynic une passion victorieuse de la raison et de l'âge était une bollo personne de vingt-cinq ans, dont l'œil pénétrant, le maintien assuré, le sourire habituellement moqueur, promettaient plus d'esprit, de malice et de coquetterie qu'il n'eu faut pour désespérer dix fois par jour un cœur sérieusement amoureux. En ce moment, habillée comme pour sortir, elle écriva/t sur un pupitre, à l'angle de la cneminée. Au brui' de la porte, elle tourna la tête et accueillit par un regard aigre-doux le salut de son mûr adorateur.
— Ah ! c'est vous, colonel ! dit-elle en jouant la surprise ; je ne m'attendais pas à vous voir ce matin... Voilà un bouquet délicieux; mais je vous en prie, mellez-le
dans la salle à manger... j'ai mal à la tête et je crains la migraine.
M. Lareynie exécuta cet ordre avec la résignation d'un homme formé à l'obéissance, et vint ensuite se poser le dos contre la cheminée.
— Vous ne m'attendiez pas! dit-il alors; me serait-il donc possible de rester un jour sans vous voir?
— Il paraît que vous avez recouvré la galanterie à laquelle vous m'avez habituée, répondit madame Dupastel ; c'est bien ; j'aime mieux cela que votre maussaderie d'hier au soir.
— Voilà un mot bien dur, reprit le vieillard en se dandinant avec un laisser-aller cavalier; — d'autres moins sévères que vous diraient préoccupation, tristesse, mélancolie !
— Disons caprice, ce sera le mot juste, repartit la jeune femme en riant; — et de quel droit, je vous prie, empiétez-vous ainsi sur mon domaine? Qu'aviez-vous donc? Ma tante m'a dit qu'en la reconduisant, vous ne lui aviez pas adressé une seule fois la parole.
— Je pensais à vous, dit le vieux colonel d'une voix tendre.
— A moi ou à lui?
— A lui ! qui lui? ce petit fat de Randeuil!
— Ah ! il s'appelle Randeuil, observa madame Dupastel; ce nom n'est pas mal.
— Et vous trouvez sans doute qu'il ressemble à son nom? demanda le vieillard avec une ironie forcée.
— Je le trouve mieux; n'est-ce pas aussi votre avis?
A cette question, articulée d'un ton calme mais incisif, M. Lareynie s'en mordit les lèvres en regardant le tapis.
— Ermance, répondit-il après un court silence, vous savez combien je vous aime. Quel plaisir pouvez-vous prendre à me torturer le cœur?
— Moi! j'en serais désolée.
— Eh bien, alors, soyez plus indulgente pour une faiblesse dont vous êtes la cause. L'amour véritable n'est jamais exempt de jalousie.
— Voilà ce que je ne veux pas admettre. Je n'autorise pas l'amour, mais surtout je proscris expressément la jalousie; j'ai eu ce défaut assez pour le prendre en horreur; ainsi, puisque vous aspirez à me plaire, songez avant tout à vous en corriger.
— J'essayerai, dit le colonel d'un ton soumis.
— Vous écrivez à votre cousine? demanda t-il un instant après en se penchant vers elle.
— Peut-être à mon cousin, répondit Ermance qui, par une sorte de taquinerie enfantine, cacha la lettre dans le pupitre.
— Ou à ce séduisant Adonis, reprit M. Lareynie avec une fureur concentrée.
— Ce serait contre toutes les règles, dit la jeune femme d'un air railleur; en conscience, c'est à lui de commencer.
En ce moment la porte du salon s'étant ouverte discrètement, la femme de chambre de madame Dupaslel entra et remit une lettre à sa maîtresse : celle-ci brisa le cachet avec insouciance; mais, après avoir lu quelques mots, ses yeux se portèrent rapidement sur la signature, et aussitôt un mélange de surprise et de curiosité se peignit sur ses traits.
— Cette personne est-elle là? demanda-t-elle lorsqu'elle eut achevé de lire.
— On attend dans la rue, répondit la soubrette d'un air mystérieux ; c'est un commissionnaire qui a apporté la lettre.
Ermance baissa la tête et garda le silence.
162 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Madame, on demande une réponse, reprit la temme de chambre.
Madame Dupastel regarda encore une fois le billet, et dit enfin d'un ton bref :
— Cette personne peut venir. Tenez, reprit-elle après la sortie de Victorine; — lisez ce qu'on m'écrit.
Elle tendit la lettre au colonel qui, s'en emparant d'une main avide, lut à demi-voix les lignes suivantes :
Madame,
« N'accusez, je vous en supplie, ni de présomption ni « d'audace la démarche que j'ose tenter, et daignez « m'accorder un entretien d'où dépend le bonheur de et ma vie. La position dans laquelle je me trouve est si a impérieuse et si fatale, que le moindre retard aurait « des conséquences que vous vous reprocheriez peut-être « un jour. Je sais que vous êtes chez vous, permetteza moi de vous y voir cinq minutes seulement. Mon nom, « inconnu de vous, ne me donne aucun droit à votre « bienveillance ; mais il s'agit d'une bonne action, et « votre cœur est trop généreux pour vouloir s'y sousa traire parce que c'est un étranger qui vous implore, a Un mot de grâce. J'espère et j'attends.
« HiPPOLYTE RaNDEUIL. »
— Randeuil ! s'écria le vieillard avec un emportement Bubit ; c'est ce fat qui ose vous écrire ?
— Vous le trouvez bien insolent, n'est-il pas vrai ? demanda madame Dupastel avec un sérieux afiecté.
— Et vous l'allez recevoir ?
— Je n'ai aucune raison pour lui fermer ma porte.
— Un homme que vous ne connaissez pas !
— Vous le connaissez, vous ; si le procédé vous paraît îrrégulier, vous pourrez me le présenter..
L': PA"AVE>"r. 1C3
— Il est ilnpl>s^lble que vous parliez sérieusement, Erinance ; vous d'ordinaire si accomplie en raison et esprit de conduite ! Admettre chez vous un homme qui, depuis quelque temps, met une pareille affectation à vous suivre 1 mais c'est l'autoriser à vous compromettre !
— Me crt>yez-vous une femme qu'on puisse compromettre? répondit madame Dupastel d'un ton t^rave.
— Les anges eux-mêmes peuvent être accusés; il est de mon devoir d'ami de prévenir une démarche dont vous ne voulez pas voir l'inconséquence ; c'est moi qui vais recevoir ce monsieur.
Le vieillard lit un pas pour sortir ; Ermance se leva, et lui jetant un regard impérieux.
— Je n'accepte un service que lorsque je l'ai demandé, lui dit-elle.
— Mais c'est un tète-à-tète qu'il veut, s'écria le colonel en s'arrétant malgré lui.
— Vous vous trompez, c'est un entretien qu'il sollicite; au reste il dépend de vous d'en faire un tête-à-tête.
A cette espèce de congé, M. Larcynie revint près de la cheminée , et se laissa tomber brusquement sur un fauteuil.
— Comme il vous plaira, madame, dit-il d'une voix sourde ; après tout, qu'importe un caprice de plus ou de moins.
Avant que madame Dupastel eût répondu, la porte du salon s'ouvrit de nouveau. Un jeune homme de bonne mine, de tournure élégante, et dont la physionomie semblait animée d'une émotion extraordinaire, entra d'un air empressé, qu'on eût pu comparer à la longue d'un soldat qui monte à l'assaut. Il s'avança rapidement vers la maîtresse du logis, mais s'arrêta soudahi à la vue du tiers inattendu dont les yeux élincelant sous leurs sourcils postiches, le couchaient en joue et annonçaient que la
forteresse ne serait pas emportée sans résistance. La jeune femme s'était assise, et restait immobile sans encourager, par un seul geste, l'embarras visible du visiteur. A la fin celui-ci reprit son sang-froid.
— Madame, dit-il en s'inclinant avec une grâce respectueuse, lorsque j'ai pris la liberté de solliciter de vous un moment d'entretien, j'avais l'espérance de vous trouver seule; permettez-moi de ne pas y renoncer.
— Monsieur est un ancien ami de ma famille, répondit Ermance d'un air grave assez dépaysé sur son jeune visage ; vous ne sauriez avoir à me dire rien qu'il ne puisse entendre.
Le colonel remercia la jeune femme par un regard plein de reconnaissance, et s'enfonça carrément dans son fauteuil.
— Ce que je dois vous dire, madame, ne peut être entendu que de vous seule, reprit HyppolyfeRandeuil d'une voix douce mais ferme; permettez-moi donc de vous parler un instant sans témoin.
— Après ce que madame vient de vous répondre, une pareille instance est déplacée, observa le colonel d'un ton brusque.
Le jeune homme se tourna du côté de l'interrupteur.
— Je parlais à madame et non à vous, lui dit-il fort poliment; puis regardant de nouveau la jeune femme :
— Je vous en conjure, reprit-il, ne me refusez pas ce que je vous demande.
— Madame vous a déjà dit... s'écria le vieillard; mais cette lois il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Madame Dupastel était de ces femmes qui, pour renoncer à leur volonté, n'ont besoin que de la voir partagée par un autre, et à qui le despotisme sous la forme de conseil est particulièrement insupportable.
— Permettez, colonel, dit-elle, en se levant. Elle se
dirigea sans hésiter vers la porte de la salle à manger, l'ouvrit, et se retournant alors, fit signe ."i Randeuil de la suivre, tandis que d'un regard despotique elle clouait le \ieillard énamouré sur le lauteuil d'où il s'était lové à demi.
— Maintenant, dit-elle au jeune homme, qui s'était précipité sur ses pas, je vous écoute, monsieur; qu'avezvous à me dire ?
Randeuil voulut refermer la porte.
— Ceci est inutile, dit-elle avec un mélange d'ironie et de gravité.
— C'est qu'il peut entendre, répondit-il, en regardant à la dérobée M. Lareynie qui, sur le siège où l'attachait une amoureuse faiblesse, semblait endurer les tortures du martyre de saint Laurent.
— D'abord il est un peu sourd, reprit Ermance en liant celte lois sans arrière-pensée, et puis vous savez peut-être parler bas ?
Après s'être assuré que depuis le salon le vieux colonel ne pouvait plus le voir ni l'entendre , Ilippolyte Randeuil obéit à l'invitation que venait de lui adresser madame Dupastel, et, prenant la parole d'une voix dont l'accent contenu semblait aiguiser encore l'expression pénétrante :
— Madame, dit-il, le sujet dont je veux vous entretenir est d'une nature si délicate quCj'pour m'exprimer convenablement, j'aurais besoin de réfléchir avant de parler. Malheureusement, le temps et le sang-froid me manquent à la fois. Chaque minute qui s'écoule peut ame-
160 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
ner des conséquences irréparables ; daignez donc excuser la brusquerie que je suis obligé de mettre dans une pareille confidence, et le désordre qu'une émotion profonde communiquera sans doute à mon langage.
A cet exorde empreint d'une véliémence qu'une femme devait facilement attribuer à la chaleur d'une passion près de se révéler, Ermance répondit d'un air qui n'avait rien de décourageant :
— Si les minutes sont précieuses pour vous, je n'ai pas moi-même beaucoup de temps à perdre. Je vous dispense donc de toute espèce de préambule. Expliquez-vous en deux mots.
— En deux mots, madame, s'écria le jeune homme : — j'aime !
Malgré le goiît du commandement qu'avait développé en elle l'aveugle soumission de son adorateur suranné, madame Dupastel fut embarrassée d'une obéissance si prompte et si complète. En entendant l'aveu qu'ellemême venait de provoquer, elle baissa la tête involontairement comme fait un soldat mal aguerri que vient d'effleurer une balle ; mais bientôt, domptant cette faiblesse, elle releva les yeux, et fixa sur son interlocuteur un de ces regards veloutés qui exercent sur les cœurs sans défiance la puissance attractive de l'aimant.
— Votre explication est bien vague, mais c'est ma faute, dit-elle doucement ; peut-être aurais-je dû vous permettre trois mots au lieu de deux.
Trop préoccupé de ses propres sentiments pour se montrer observateur clairvoyant, Randeuil ne comprit pas l'intention traîtresse de ses paroles, et répondit naïvement :
— Je vous obéirai en trois mots comme en deux; j'aime Abeille.
— Abeille, répéta la jeune femme qui tressaillit comme
si elle eût senti sur sa joue le dard de l'insecte dont le nom venait d'(ître deux fois prononcé. — Qui appelezvous Abeille ?
— Madomoiselle Lareynie, répondit Ilippolyte; — sa fille, ajoufa-t-il en désignant du regard la porte du salon où retentissait sur le tapis le piétinement inipalicnt du vieillard amoureux. — Maintenant, voyez s'il m'était possible de parler en sa présence, et si je n'avais pas raison d'insister pour obtenir de vous un moment d'entretien sans témoin.
En entendant cette explication claire et précise, madame Dupastel éprouva la sensation désagréable que cause à un enfant la chute fortuite du château de cartes sur lequel il se préparait à soufller. Coquette sans reproche et sans peur, la jeune femme ne dédaignait point les expériences propres à faire éclater en même temps la puissance de sa beauté et linfaillibilité de sa vertu. Ce n'était donc pas sans une secrète complaisance qu'elle avait remarqué depuis quelques jours les efforts tentés pour se rapprocher d'elle par l'élégant cavalier dont les manœuvres avaient causé au sigisbé sexagénaire une si cruelle insomnie. Elle attendait un aveu, prête h punir la présomption de son auteur; mais en voyant la déclaration pour laquelle se préparait son ironie métamorphosée inopinément en une révélation dont la prude la plus austère eût dû reconnaître le caractère inolfensif, elle se sentit blessée plus qu'elle ne l'eût été peut-être si son interlocuteur lui eût donné quelque sujet légitime de i'élre. Décidée à rejeter du plus haut de son indifférence le rôle de femme aimée, elle conçut soudainement une antipathie plus vive encore pour l'emploi de confidente. Toutefois, l'amour-propre imposa silence au dépit, et dicta cette réponse où perçait une sorte d'incrédulité.
— Mademoiselle Lareynio; dites-vous? Je ne vois là
168 OEUVIIES DE CQ. DE BERNARD.
rien qui puisse déplaire à son père. Il n'est pas défendu d'aimer les enfants.
— C'est un enfant de vingt-deux ans, madame, répondit Randeuil.
— Vingt-deux ans, répéta madame Dupastel, êtes-vous 8Ûr de cela? Le colonel en parle toujours comme d'une petite pensionnaire.
— Comment voulez-vous que M. Lareynie, avec ses cheveux postiches, ses sourcils peints et ses prétentions à l'adolescence, avoue, surtout devant vous, madame, une fille qni serait mieux placée à la tête de sa maison que dans un pensionnat; pour accomplir sa métamorphose en jeune premier, n'est-il pas obligé de traiter Abeille comme un enfant ! oh ! je suis sûr qu'il la remettrait volontiers au berceau.
— Achevez votre roman, dit la jeune femme d'un air railleur. Je suis persuadée d'avance qu'indépendamment de l'intérêt qui s'attache toujours aux victimes du despotisme paternel, l'héroïne est un prodige d'esprit, de grâce et de beauté.
— Vous en jugerez bientôt, j'espère, car c'est pour elle que je viens solliciter votre bienveillante protection.
— Mais expliquez-vous donc ; ne voyez-vous pas que vous me faites mourir d'impatience avec vos phrases qui ne m'apprennent rien.
Randeuil interrogea du regard la porte du salon qui lui avait paru mouvoir; voyant que rien ne bougeait, il reprit en baissant encore la voix :
— Ainsi que je vous l'ai dit, madame, M. Lareynie, pour se débarrasser d'une fille déjà majeure, et dont les succès pourraient contrarier ses prétentions personnelles, n'a rien imaginé de mieux que de la laisser dans une pension à un âge où l'éducation des jeunes filles est depuis longtemps terminée. Dans cette pension, située à Chaillot, se
trouvait l'an dernier une de mes sœurs ; c'est ce hasard qui m'a rapproché de mademoiselle Lareynie : la voir et Taimer furent pour moi une même chose. Sa beauté, l'âme que je lisais dans ses yeux, l'esclavage auquel je \à voyais condamnée, enfin une sorte de prédestination irrésistible, firent naître dans mon cœur un sentiment ardent et sérieux, dont malgré moi un incident aventureux semble en ce moment altérer la pureté. Mais d'abord je n'eus rien à me reprocher. Profondément épris, je me conduisis avec la loyauté d'un homme qui respecte son amour. Le jour m^me où les regards d'Abeille m'eurent appris qu'elle m'avait compris et pardonné, j'adressai à son père une demande en mariage dont le succès ne me semblait pas douteux. Ce n'est pas une vaine présomption qui me fait parler ainsi, madame; môme en jugeant d'après les froids calculs du monde, j'étais un parti convenable. Ma fortune, ma position, et j'ose le dire, mon caractère, méritaient quelque attention. Un homme raisonnable eût accueilli ou du moins discuté ma demande, M. Lareynie la rejeta sans examen, sans ménagement; à peine me fus-je expliqué que je me vis éconduit de la manière la plus péremptoire. Au reste, un autre n'eût pas été mieux traité que moi, et j'aurais eu tort de voir dans cet échec une humiliation personnelle. M. Lareynie, qui trouve que la paternité vieillit, a pour le titre d'aïeul l'horreur la plus profonde; à ses yeux, un gendre est donc un ennemi. Les sentiments qu'il vous a voués, madame, s'il faut ea croire les bruits de salon, sont trop naturels et trop justifiés pour que personne puisse s'en étonner, mais entre un second mariage dont M. Lareynie nourrit sans doute l'espoir et l'établissement de sa fille, existe-t-il une incompatibilité absolue? Parce qu'un avenir heureux s'ouvre devant lui, a-t-il le droit de détruire celui de son enfant en la condamnant à un célibat éter-
nel? Je ne le crois pas, madame, et j'ose espérer que vous êtes de mon avis.
— Soyez-en sûr, interrompit Ermance avec vivacité; empêcher une jeune fille de se marier! c'est plus qu'une lolie, c'est un crime. Mais continuez.
— Le refus que je venais d'essuyer m'irrita sans me décourager. Je me dis que contre l'injustice tout devenait légitime. Dès lors je me trouvai poussé vers ces voies romanesques dans lesquelles il est si facile d'entraîner l'inexpérience d'une jeune fille. Abeille m'aimait; je n'épargnai rien pour exalter ce sentiment devenu ma seule espérance. Lettres, démarches hasardeuses , en un mot, toutes les folies dont m'avait préservé jusqu'alors la gravité de mon amour furent employées par moi, sans remords. Insensiblement Abeille partagea l'esprit de révolte que m'inspirait l'égoïsme de son père: je lui fis comprendre que son âge lui offrait un moyen hardi mais infaillible de la soustraire à un despotisme que la loi n'autorisait plus. Enfin, que vous dirai-je, madame, je la déterminai à une action extrême, désespérée....
— Vous l'avez enlevée, s'écria madame Dupastel, impatiente d'arriver au dénoûment.
A l'explosion involontaire de ces paroles, M. Lareynie ne se modérant plus, se précipita dans la salle à manger.
— Vous m'appelez, madame, s'écria-t-il à son tour, d'une voix éclatante et en se plaçant impétueusement
j entre les deux interlocuteurs.
^ Cette intervention intempestive rendit à la jeune
femme son sang-froid habituel.
— Vous vous êtes trompé, colonel, répondit-elle d'une voix calme ; — au risque d'abuser de votre complaisance, je vous prie de vouloir bien rentrer pour un moment au salon....
— Madame
— Je vous en prie, répéla-t-elle, avec un regard qui disait : Je le veux
— Il nie semble
— Il nie semble que vous devez m'obéir.
— Sans doute, mais pourtant
— Là ou là, dit impérieusejîient madame Dupastel, en montrant successivement la porte du salon et celle de l'antichambre.
M. Lareynie leva les yeux au plafond, et ses bras se roidirent le long de son corps par une crispation à laquelle prirent part ses mains convulsivement fermées. Il s'éloigna ensuite lentement à la manière des lions blessés, et rentra dans le salon dont Ermance lerma la porte aussitôt.
— J'ai deviné, n'est-ce pas? dit-elle alors en se rapprochant vivement de Randeuil.
— Oui, Madame, répondit Hippolyte d'un air contrit, mais de grâce ne me condamnez pas sans m'entendre.
— Un enlèvement ! quelle terrible histoire ! et au lieu de commencer par là, vous perdez le temps en paroles inutiles. Mais voyons, achevez, au nom du ciel.
— Vous seule auriez pu prévenir un pareil dénomment en exerçant en notre faveur cette puissance à laquelle M. Lareynie ne sait rien refuser. Mais comment obtenir votre appui ? à quel titre solliciter votre bienveillance ? Inconnu de vous, je n'avais pas même le droit de me présenter à votre porte ; mes tentatives ponr attirer votre attention ne pouvaient qu'être stériles ou mal interprétées. J'essayai cependant, mais sans succès. Vous n'étiez jamais seule, et la pei*$onne qui vous accompagnait était celle-là même qu'il m'importait d'éviter. Aussi, désirant sans cesse de me rapprocher de vous, mais n'osant jamais, ou manquant d'occasion, j'ai laissé perdre un temps précieux. Hier au soir encore, à l'Opéra, s'il m'avait été
possible de vous parler, quelques mots de votre bouche eussent suffi pour prévenir l'événement de ce matin.
— C'est donc ce matin seulement et vous voilà!
Mais elle, alors qu'est-elle devenue?
— Depuis plusieurs jours tout était préparé pour notre départ. Ce matin Abeille est parvenue à sortir du pensionnat ; je l'attendais ; une voiture était prête, et un moment après nous fuyions ensemble sur le chemin de Bruxelles. Elle pleurait, la pauvre enfant, et moi, à la vue de ses larmes, j'ai senti se dissiper peu à peu l'étourdissement fiévreux dans lequel je vivais depuis quelque temps. L'illusion a tait place à la réalité, et pour la première fois les conséquences de ma démarche se sont présentées à moi sous leur véritable aspect. Un enlèvement, des sommations respectueuses, la désapprobation d'un père, sa malédiction peut-être ! quels tristes préliminaires de mariage!... Je ne sais quelle voix secrète m'a dit alors qu'une union formée sous de tels auspices ne pourrait être heureuse. Mon père m'avait habitué au respect et à l'obéissance; M. Lareynie n'avait-il pas aussi le droit d'exiger de sa fille ces deux sentiments ? et dans ce cas qu'étais-je donc moi-même ? un lâche séducteur ou tout au moins un extravagant amoureux de roman. L'un de ces rôles m'eût fait pitié et l'autre horreur. Convaincu de mon tort, avant qu'il fût irréparable, je n'avais qu'un parti à prendre ; je l'ai pris. Au lieu de poursuivre ma route, je suis revenu à Paris; mais que faire maintenant ? Si je ramène Abeille à sa pension, voudra-t-on l'y recevoir ? à quel titre d'ailleurs m'y présenter avec elle ? La conduire autre part, chez moi surtout, ne seraitce pas m'exposcr à la compromettre, à la perdre peutêtre? Dans cette extrémité j'ai pensé à vous, madame, à vous dont l'image m'a si souvent apparu propice, indulgente et secourable. A qui pourrais-je confier celle
que J'esp^^e <5pou?er, si ce n'est à vous qui avant peu sans doute aurez sur elle une autorité légitime ? Votre intervention seule peut réparer ma faute, prévenir tout malheur et réduire au silence les calonmies que je redoute. Dites-moi, je vous en supplie^, qu'en plaçant en vous mon seul espoir, je n'ai pas trop présumé de votre bonté; dites-moi que, dès cet instant, vous devenez la protoctric* d'Abeille; ne le devez-vous pas, puisque bientôt, et c'est là mon plus vif désir, vous serez sa mère ?
A part ce dernier mot qui, signifiant belle-mère en réalité, manqua son cflet, madame Dupastel fut touchée d'une confession dont l'imprudence même .semblait rendre honmiage à la générosité de son cœur. En ce moment le rôle de protectrice désintéressée lui parut plus neuf à remplir que celui de coquette triomphante; elle l'accepta donc sans hésitation ni arrière-pensée, mais ne chercha pas à déguiser un sentiment de moquerie qu'adoucissait la bienveillance de son regard.
— Vous m'avez bien jugée, monsieur, répondit-elle, et je ne trahirai pas votre confiance : ainsi disposez de moi, quoique je sois fort inexpérimentée en matière d'enlèvement et que mon âge ne me permette pas encore de savoir comment on doit agir à l'égard d'une fille de vingt-deux ans; mais j'espère suppléer à mon ignorance par ma bonne volonté. Avant tout il faut que mademoiselle Lareynie rentre dans sa pension ; où est-elle en ce moment 1
— A deux pas d'ici, à l'angle de l'hôtel Grillon, vers l'entrée des Champs-Elysées.
— Au milieu de la rue ! vous aviez donc perdu la tête?
A peu prt's,, madame. Après avoir congédié ma chaise de poste, je n'ai rien imaginé de mieux que de prendre mie voiture de place : je voulais d'abord amener Abeille
17 4 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
ici ; mais je n'ai pas osé risquer une pareille démarche avant de vous avoir prévenue, et je m'applaudis maintenant de ma prudence.
— Je le crois bien ; le colonel n'entend pas raillerie, et la scène aurait pu tourner au tragique. Vous dites une voiture de place à l'angle de la place Louis XV.
— Une ignoble citadine, hélas ! peinte en brun, numéro 157.
— Fort bien, dit Ermance d'un ton résolu ; le reste me regarde; avant une heure la colombe tugitive sera en sûreté dans sa cage ; ensuite je vous gronderai comme vous le méritez, et nous tiendrons conseil sur ce qu'il conviendra de faire.
— Vous croyez que madame Dinois, la maîtresse de pension, ne fera aucune difficulté
La jeune femme haussa légèrement les épaules.
— Je ne vous promets pas, dit-elle, qu'on tuera le veau gras pour célébrer le retour de l'enfant prodigue; mais vous pouvez être sûr que cette vigilante madame Dinois ne s'avisera pas de fermer la porte qu'elle a si bien laissée ouverte ce matin. L'intérêt de sa maison nous répond de sa docilité et de son silence. Il n'y a pas un moment à perdre; cette pauvre jeune fille doit souffrir le martyre dans ce fiacre où vous l'avez si judicieusement emprisonnée. Je cours la délivrer et mettre fin à cette sotte aventure. Pendant ce temps restez ici et faites la cour à M. Lareynie; songez que votre mariage dépend de lui; si vous vous conduisez raisonnablement dorénavant, je vous promets de ne pas lui dire que vous le trouvez égoïste, despote, père dénaturé et, ce qu'il vous pardonnerait moins que tout le reste, ci-devant jeune homme!
A ces mots elle se rapprocha de la porte du salon et l'ouvrit si brusquement que M. Lareynie, qui en ce mO' ment s'abandonnait à une curiosité sans vergogne, privï-
LE PARAVEM. 175
lége de laquais h l'usage des jaloux, eut h peine le temps de lâcher la portiiTe qu'il avait soulevée pour coller son oreille contre la serrure. Sans jeter les yeux sur le vieillard qui avait rougi comme un enfant à l'idée de se voir pris en flagrant délit, madame Dupastel traversa le salon^ entra dans sa chambre à coucher, mit un chapeau et une pelisse, se regarda une demi-minute dans la glace, se trouva jolie, n'en fut que mieux disposée à accomplir la bonne action qu'elle méditait, et sortit par une porte de service, laissant a^nsi les deux hommes maîtres du logis.
IT
Randeuil était resté dans la salle à manger où il attendait le retour de sa jeune protectrice; de son côté, remis de l'émotion qu'il venait d'éprouver, le colonel avait repris sa place devant la cheminée du salon ; les sourcils froncés, le menton dans la cravate, les bras entrelacés sur la poitrine, il sifflait entre les dents un terrible pas de charge de la garde impériale, au bruit duquel il avait passé plus d'une fois sur le corps des Autrichiens et des Russes. Ils demeurèrent quelque temps ainsi, s'entre-regardant parfois à la dérobée, et semblables à deux armées en présence qui s'observent mutuellement sans que ni l'une ni l'autre se décide à entamer le combat ; à la fin, après avoir interrogé à plusieurs reprises la pendule, M. Lareynie, emporté par l'impatience et la mauvaise humeur, lira le cordon de la sonnette avec la violence désespérée qui accompagne d'ordinaire les coups d'Ét<ou A ce bruit, la femme de chambre accourut et laissa voir sur sa figure l'étonnement que lui causait un pareil acte d'autorité.
ŒUVRES DE ce. DE BERNARD.
— Il pourrait bien attendre qu'il fiit marié pour casser nos sonnettes, se dit-elle, en regardant sournoisement le vieillard, car au défaut de la jalousie il joignait celui de Tavarice, tort que l'antichambre ne pardonne pas.
— Madame à ce qu'il paraît est fort occupée dans sa chambre, dit-il d'un air sec.
— Madame est sortie depuis plus d'une demi-heure, répondit la soubrette sur le même ton.
— Sortie ? s'écria le colonel.
— Sortie ! répéta comme un écho Hippolyte Randeuil.
— Sortie, reprit-elle en les regardant tour à tour, estce que ces messieurs ne le savaient pas?
— C'est bien... puisque votre maîtresse est sortie.... sortez, cria M. Lareynie, d'une voix que la colère fit sauter soudainement d'un registre à l'autre.
— Qu'a-t-il donc, ce vieux singe vert, pour piailler de la sorte ? marmotta la femme de chambre, qui, en obéissant malgré elle, ne put s'empêcher de jeter sur Hippolyte un coup d'oeil rendu plus bienveillant encore par la comparaison. — Au moins si c'était ce joli garçon qui épousât madame, dit-elle tout bas en refermant la porte.
Resté seul avec son rival imaginaire, M. Lareynie le toisa un instant d'un regard sombre et dédaigneux.
— Monsieur, lui dit-il ensuite avec un calme affecté, jusqu'à présent les égards dus à une femme m'ont imposé le silence; nous voici seuls enfin, et nous pouvons nous expliquer librement. Ma déclaration sera très-explicite, et j'attends de vous une franchise égale à la mienne. Les sentiments cj e j'ai voués à madame Dupastel ne peuvent être ignorés de vous, puisque le bruit du mariage auquel j'aspire s'est déjà répandu dans le monde où nous vivons tous trois. En un mot, vous savez que j'ai le désir et Tespoir d'épouser bientôt madame Dupastel. Vous le savez.
LE PARAVENT. ITT
n*est-ce pas? répondez-moi sans phrases, je vous prie, par oui ou par non.
— J'ai enleniiu parler en effet de ce projet de mariage, .répondit Randcuil avec la réserve d'un homme qui se sent entraîné sans savoir où l'on veut le conduire.
• — Il y a plus qu'un projet, monsieur, il y a une promesse formelle; il y a un engagement sacré qui me donne un droit légitime dont j'userai envers vous comme je le ferais envers tout autre. Dès à présent, monsieur, je me regarde ici comme chez moi 5 je me permettrai donc de vous demander compte de votre visite comme si nous étions en réalité dans ma maison.
— Monsieur, dit le jeune homme d'un ton conciliant, un autre à ma place discuterait peut-être le droit dont vous vous prévalez, et qui à bien des yeux pourrait ne point paraître incontestable; pour moi je ne refuse point de le reconnaître et d'agir en conséquence. Je vous déclare donc sur mon honneur que ma présence ici n'a rien dont votre attachement pour madame Dupastel puisse s'alarmer,
— Alors, reprit le colonel, aucune raison ne doit vous empocher de m'en expliquer le motif, et c'est là ce que j'attends de vous.
Cette injonction impérieusement articulée exigeait une réponse immédiate et précise. Hippolyte essaya pourtant de l'éluder en sortant par une manœuvre habile du terrain dangereux où il se sentait serré de trop près.
. — Je n'ai en effet aucune raison pour ne pas vous satisfaire, répondit-il ; mais le sens que vous paraissez attacher à une visite fort innocente, rend, je crois, indispensable l'intervention de madame Dupastel. Du moment que son nom se trouve mêlé à cette discussion, la continuer hors de sa présence serait un procédé injurieux, et sans doute aussi loin de votre pensée que de la mienne. Per-
mettez donc que ce soit elle-même qui se charge de Texplication d'une démarche mal interprétée par vous, je le répète. Mais, en attendant, il me sera facile de vous donner une preuve irrécusable de la pureté des intentions qui m'ont conduit ici. Il y a quelque temps, monsieur, j'eus l'honneur de vous adresser une demande dont le succès eut comblé mes vœux les plus ardents; l'accueil défavorable que j'ai reçu a brisé mon cœur sans y éteindre entièrement l'espérance. Depuis cette époque mes sentiments ne sont pas changés ; mais si les vôtres pouvaient l'être, vous me verriez à vos pieds le plus heureux des hommes. Que puis-je vous dire de plus, monsieur? solliciter de nouveau, et avec les prières les plus instantes, la main de mademoiselle Lareynie, n'est-ce pas vous prouver sans réplique que vous n'avez rien à redouter de moi ; que mon cœur, tout plein de l'image de votre fille, ne peut nourrir un sentiment dont vous deviez prendre ombrage. Le vieillard fit entendre un ricanement aussitôt étouffe par la colère.
— C'est-là que je vous attendais, s'écria-t-il; j'étais sûr de voir arriver à la fin de votre période le nom de ma fille, qui n'a rien à faire dans cette discussion. Pensezvous que je sois dupe de toutes ces protestations sentimentales, de toutes ces phrases qu'on trouve tout écrites dans les romans? En vérité! vous feriez à mademoiselle Lareynie l'honneur de l'épouser?
— Les termes dont je me suis servi....
— Oh! je vous en crois sur parole. Ma fille est jolie, ma fille sera riche , ma fille est bien élevée, car, j'ose le dire, je n'ai rien négligé pour son éducation ; je comprends donc qu'un pareil mariage vous paraisse assez convenable; il reste à savoir s'il me convient, à moi; or je croyais ne vous avoir laissé aucun doute à ce sujet, et vous devriez comprendre à votre tour que mes récentes
observations n'ont pas dû me disposer h changer d'avis.
— Mais si vos observations vons ont trompé !
M. Lareynie releva de chaque côté de son maigre visage les pointes d'un col sous lesquelles disparurent un instant les coins de sa bouche dilatée par un dédaigneux sourire.
— J'ai la prétention de me tromper rarement, dit-il ensuite. D'ailleurs il n'est pas besoin d'une intelligence supérieure pour deviner vos projets, car ils sont transparents jusqu'à la naïveté. D'une part vous deviendrez volontiers mon gendre parce que ma tille est un assez bon parti; de l'autre, vous désireriez fort de plaire à madame Dupastel, car la conquête d'une femme aussi distinguée vous ferait honneur dans le monde, c'est un double jeu assez à la mode aujourd'hui, et dans lequel l'intérêt et la vanité marchent de iront sans se nuire l'un à l'autre. Quant au cœur, s'il est permis de prononcer ce mot...
— Mais, monsieur, s'écria Randeuil avec chaleur, un pareil calcul, s'il était possible, serait la chose la plus méprisable.
— C'est mon avis, monsieur, répondit le vieillard en regardant fixement l'interrupteur : oui, un pareil calcul est la chose la plus méprisable, mais en même temps la plus ordinaire. Tous les jours on épouse une femme et l'on en aime une autre, et tel est votre dessein; du moins vous m'avez donné le droit de le croire. Mais vous n'espérez pas, je pense, que je vous servirai de second, que je prêterai les mains à une œuvre de celte nature. Moi vous donner ma fille! — Ma fille! répéta M. Lareynie en élevant le ton et s'échauftant de plus en plus au bruit de ses paroles. — Vous confier le sort, l'avenir, le bonheur, ia vie de mon enfant, de mon unique enlaiit! Vous introduire moi-même dans ma maison, dans ma famille, après ce qui s'est passé hier encore, après ce que j'ai vu, après ce que je sais; lorsque cent personnes aussi bien
180 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
que moi ont pu, ont dû remarquer l'affectation que vous mettez à poursuivre en tous lieux, dans les salons, au théâtre, à la promenade, la femme que je veux épouser. Mais vous me prenez pour un lou, monsieur ! mais vous me prenez pour un aveugle, monsieur ! Mais vous croyez donc que je n'ai ni sang dans les veines ni sentiment dans l'âme! Mais VOUS M'INSULTEZ! s'écria enfin le vieux colonel en faisant tonner sa voix comme s'il eût commandé le pas de charge à son ancien régiment.
— Vieillard stupide et endiablé, se dit Hippolyte en renchérissant sur la politesse d'Hernani; sans mon amour pour Abeille , quel plaisir j'éprouverais à te donner raison et à justifier ta jalousie!
— Concluons , reprit M. Lareynie d'un ton qui, par sa gravité calme mais sardonique , contrastait avec l'emportement auquel il venait de s'abandonner. — Notre discussion repose sur deux points dont chacun appelle une solution prompte et décisive. Quant au premier, qui regarde ma fille , pour la seconde et dernière fois je vous refuse sa main et je vous déclare que je n'aurai jamais l'honneur d'être votre beau-père. Mes paroles sont-elles claires et me fais-je suffisamment comprendre?
Au lieu de répondre, Randeuil inclina la tête en serrant les dents; et tel fut son dépit qu'il éprouva un remords poignant de sa belle conduite du matin.
— Oh ! que ne suis-je encore sur la route de Belgique, pensa-t-il, le vieux grognard serait bien obligé de changer de gamme.
Le colonel se redressa, comme si, pour donner pl'is d'autorité à ses paroles , il eût voulu développer dans toute sa majesté sa taille maigre qu'il croyait élancée.
— Passons au second point, dit-il; c'est le seul qu'ait de la réalité ; car , après mon précédent refus , votre persévérance matrimoniale ne saurait
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êfre qii'uno plaisanforie que vous nie pcniif-ltroz do trouver d'un goût peu choisi. Veuillez mécouter at- Icniivement. En désirant d'épouser madame Drpastel, je ne me su's dissimulé aucun des ennuis que jicut m'attircr cette union. Dans la société, la position d'un mari de mon Age est une lutte de tous les instants ; je m'attends h celte lutte , décidé à triompher ou à mourir. — Oui, monsieur, à mourir, répéta gravement le vieillard en éteignant sous le poids d'un regard rajeuni par la passion le sourire qui venait d'eflleurer les lèvres d'il ippolyte. — Mon langage peut vous paraître étrange ; mais qu'il blesse ou non l'usage, je vous le jure , je saurai y faire honneur! Lorsque madame Dupastel portera mon nom, plus d'un homme essayera sans doute de jouer près d'elle le rôle que vous avez entrepris vous-môme ; chacun de ces hommes deviendra aussitôt pour moi un ennemi mortel et sera traité comme tel , c'est-à-dire que je le tuerai nu qu'il aura ma vie avant d'avoir mon honneur.
Malgré sa mauvaise humeur, Randeuil ne put s'empêcher d'admirer l'expression énergique qui vint pour un instant ranimer les traits flétris de son interlocuteur. Sous le vieillard ridiculisé par l'amour perçait en ce moment le fier vétéran de la grande armée.
— Tout me dit que le comhat commencera môme avant mon mariage, continua M. Lareynie avec une résignation qui eût fait honneur à un Turc fataliste. — C'est vous , monsieur, qui le premier m'avez jeté le gant ; autant vous qu'un autre. J'accepte donc votre défi; je me 'déclare offensé par la conduite que vous affectez depuis quelque temps, et je vous en demande raison, à moins que, sur votre honneur, vous ne me juriez d'en changer ^ 'instant et pour toujours.
A cette provocation imprévue, l'amant d'Abeille resta la bouche et les yeux béants.
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— Eh quoi! monsieur, c'est un duel que vous me proposez? dit-il enfin sans chercher à dissimuler sa surprise.
— Oui , monsieur, c'est un duel que je vous propose , répondit le vieillard d'un air froid.
— Et vous pensez que je consentirai à me battre avec vous?
— Je n'ai aucune raison pour douter de votre' courage.
— Mais vous doutez du moins du respect que doit m'inspirer votre âge ?
— Mon âge ne regarde que moi, repartit M. Lareynie d'un ton sec, et, puisqu'il me plaît de l'oublier, il y a de l'impertinence à s'en souvenir.
— Mais, monsieur, si vous ne vous voyez pas, je vous vois, moi, dit Randeuil à qui se communiquait, en dépit de ses efforts, l'irritation de son adversaire. — Jamais je ne me soumettrai au ridicule que me donnerait un duel avec un homme qui, s'il refuse de devenir mon beau-père, pourrait du moins être mon grand-père.
— Vous vous soumettrez alors à être souffleté en plein foyer d'Opéra, s'écria le colonel, blessé au plus vif de son amour-propre.
Hyppolyte pirouetta sur le talon en haussant les épaules, et s'assit brusquement sur un fauteuil à l'extrémité du salon.
— Quelles sont vos armes? demanda M. Lareynie après un instant de silence.
— Des béquilles, s'écria Randeuil, exaspéré de cette persécution.
— Prenez garde que je ne vous en fasse porter, reprit le vétéran avec l'aplomb menaçant d'un homme sûr de son coup. — Je me suis foulé le bras droit à la chasse, il y a quelque temps, continua-t-il en colorant d'un ver-
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sei poctiquo une atteinte de rhumatisme dont aucune considération humaine ne 1 eût fait convenir ; — jaiu-ais quoique peine à me servir de IVpôe ; ainsi, à moins que vous n'ayez des objections à faire contre le pistolet...
— Mais, monsieur, vous ne voulez donc pas comprendre que je refuse de me battre avec vous, repondit le jeune homme en se levant avec impatience ; que puis-je vous dire pour dissiper vos soupçons, et obtenir la paix ? Vous me parliez tout à l'heure d'un engagement à prendre, d'un serment à prononcer ; parlez, je suis prêt à faire tout ce que vous désirerez.
— Il faut me jurer que vous n'aimez pas madame Dupastel, répondit le jaloux en dardant sur son interlocuueur un regard perçant.
— Je vous jure que je ne l'aime pas, ni ne l'ai jamais aimée, ni ne l'aimerai jamais. Que vous iaut-il de plus ?
— Que vous ne cherchiez plus à la revoir, à lui parler, en un mot, à vous rapprocher d'elle.
— Puisque je vous donne ma parole d'honneur que je ne l'aime pas, dit Randeuil, en éludant cette lois une réponse directe.
Malgré sa jalousie, le vieillard se sentit 'k demi convaincu par ce serment réitéré sans hésitation.
— Une parole d'honneur est une chose grave, dit-il, et à moins de preuves évidentes, je ne puis refuser de croire à la vôtre ; j'aime mieux admettre que je me suis trompé. Je prends donc acte de votre promesse en rétractant ce que mes paroles ont pu avoir de provoquant. Votre conduite ultérieure réglera la mienne.
— Ah ! monsieur, quel sens dois-je donner à cette phrase ? s'écria le joune homme avec chaleur. Puis-je linterpréter en ma faveur? Me permettez-vous d'espérer qu'à force d'instances, de soumission, je parviendrai enfin à obtenir....
— La main de ma fille? dit M. Lareynie en lui coupant la parole ; quant à cela, mon cher monsieur Je dois vous avouer que si vous êtes un peu opiniâtre dans vos propos je ne le suis pas moins dans mes décisions. Je vous ai déjà dit non deux fois, évitez-moi le désagrément de le répéter une troisième. D'ailleurs, après ce qui vient de se passer, vous devez comprendre que moins que jamais vous pouvez être mon gendre.
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit ; madame Dupastel, soigneusement enveloppée dans sa pelisse, et les joues colorées par le froid, entra d'un pas léger; elle s'approcha aussitôt de la cheminée avec une grâce frileuse, séparant ainsi les deux hommes empressés de lui faire place; puis, par une suite de mouvements d'une rapidité extrême et d'une finesse indicible, elle contempla dans la glace ses cheveux blonds un peu débouclés par le grand air, les roula macliinalement dans ses doigts, sourit d'un air amical à M. Lareynie à qui elle remit le chapeau qu'elle venait d'ôter, et à l'abri de la passe de velours qu'elle tint un instant à la hauteur de son visage, jeta sur Hippolyte un regard vif comme un éclair, qui disait le plus expressivement du monde : Tout va bien.
Un moment après, le Sigisbé qui se trouvait en plein exercice de ses fonctions fut chargé de la pelisse comme il venait de l'être du chapeau ; il les porta tous deux sur nn divan placé en face des fenêtres, et les y déposa avec le soin respectueux d'un dévot qui touche une relique. Pendant ce temps, Ermance saisissant l'occasion qu'elle avait fait naître, se pencha pour tirer le cordon de la sonnette, et dit à Randeuil, tout bas et fort vite :
— Demain, ici, à deux heures ; et maintenant partez.
Par un instinct naturel à la jalousie, le vieillard se retourna brusquement, quoiqu'il n'eût rien entendu. Madame Dupastel était déjà assise sur la causeuse, à l'angle de
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la cheminée, et lisonnait le leu que venait arranger la teinme de cliaiiibre. Ilippolyte dobouf, le chapeau h la main, gardait le luainlion de rhomine qui se dispose à prendre congé. Malgré le calme affecté de ces deux attitudes, M. Laroynie t'prouva une de ces vagues inquiétudes qui ne choichcnt qu'un prétexte pour se changer en tourment véritable.
— Vous êtes sortie h pied, madame ? dcnianda-t-il en regardant d'un air défiant quelques in)perct'ptibles éclaboussures qui mouchetaient le bas de la robe de la jeune femme.
— Oh ! j'ai fait une véritable campagne, répondit-elle en riant ; je suis sûre que vos vieux grenadiers n'allaient pas d'un meilleur pas ; et puis j'ai gagné une chose à sortir à pied, c'est de voir les affiches de théâtre et d'apprendre qu'on joue Olello en place de la Aorma qu'annonçait mon journal. Cela a changé tout à fait mes projets pour ce soir. Bellini est bien à la mode, mais je suis fidèle à mon culte pour le maître; il Huit absolument que je décide ma tante à venir aux Italiens : nous accompagnerez-vous ?
La conversation, adroitement placée sur le terrain des banahtés, continua de la sorte pendant quelques minutes, au bout desquelles Randeuil, obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, prit respectueusement congé de la maîtresse de la maison, et sortit après avoir échangé avec celui qui refusait d'être son beau-père un froid salut où perçait la rancune.
— Maintenant que nous sommes seuls enfin, dit aussitôt M. Lareynie d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, daignerez-vous m'apprendrc, madame, ce que ce jeune homme est venu faire ici?
— Ne vous l'a-t-il pas dit? demanda madame Dupastel en jouant un étonnement moqueur. De quoi donc avez-
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VOUS parlé pendant plus de deux heures que vous avez passez en tête -à-tête.
— Madame, reprit le jaloux qui fronça les sourcils, entre hommes certaines explications n'ont jamais lieu dans un salon.
— Colonel, vous savez que je suis très-peu brave ; si vous tirez votre grand sabre de la garde impériale, je vous préviens que je me sauve.
La jeune temme se leva, traversa le salon en vocalisant une roulade et ouvrit le piano.
— Ainsi vous me refusez un mot qui me rendrait le repos, un seul mot, dit le vieillard, qui avait suivi ce mouvement comme s'il eût été mené en laisse, et dont la voix était devenue soudainement suppliante.
Ermance regarda l'antique visage qui se penchait vers elle, avec un mélange de bonté et d'ironie, de commisétion et d'impatience.
— Eh bien ! oui ; nous causerons de tout cela, dit-elle enfin d'une voix dont l'inflexion était presque caressante et comme si elle eût parlé à un enfant. Vous saurez tout; mais il faut d'abord redevenir aimable, confiant, obéissant ; et par-dessus toutes choses, n'être plus jaloux , et même me demander pardon de l'avoir été.
En disant cela, madame Dupastel s'était assise sur le tabouret, devant le piano. Vaincu par un regard plein de coquetterie qui ne fuyait pas le sien, et par la douce voix qui vibrait à ses oreilles, le colonel se mit à genoux sans calculer le danger qu'il courait d'y rester, en raison du manque d'élasticité d'un jarret plus que sexagénaire.
— C'est bien, je vous pardonne, dit avec empressement la jeune femme en retirant la main que son vieil adorateur essayait de porter à ses lèvres.
Pour mettre fin à une scène qui tournait tendrement
au ridicule, elle se leva, sans s'inquiL'tor de la position un peu critique où elle laissait le vieillard.
— Il est près de cinq heures, dit-elle en regardant la pendule ; il faut que je m'habille, car je dine chez ma tante. Si vous vouliez être un homme charmant, vous viendriez nous prendre chez elle pour aller aux Italiens
— A sept heures et demie je serai à sa porte, répondA le colonel qui avait réussi à se remettre sur pied.
— A ce soir, donc, dit Ermance ; jusque-là je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, et je rentre dans mes petits appartements.
Souriant alors avec une grâce enfantine, elle fit au vieillard une solennelle révérence, digne de l'ancienne cour ; se glissa lestement sous le rideau de tapisserie qui masquait la porte de la chambre à coucher, et disparut aussitôt.
M. Lareynie resta un instant au milieu du salon, immobile comme si ses pieds se fussent incrustés dans le tapis. A la fin, par une sorte d'élan frénétique, il se précipita vers le divan, saisit d'une main agitée le chapeau ainsi que la pelissse qu'il y avait placés, et déposant alternativement sur le velours de l'un et la soie de l'autre mie demi-douzaine de baisers :
— Adorable ! adorable ! s'écria-t-il d'une voix altérée par l'émotion autant que par l'âge, et après un dernier regard jeté sur le rideau du sanctuaire où s'était retirée sa divinité, il se décida enfin à sortir de l'appartement en répétant encore tout haut : — Adorable !
Le lendemain, à deux heures, Ilippolyte Randeuil se présenta chez madame Dupastel qu'il trouva seule^ un
livre à la main, et négligemment assise à l'angle de la cheminée; après s'être incliné devant elle, il ne put s'empêcher de jeter autour du salon un regard dans lequel perçait une inquiétude qui n'échappa point à l'œil perçant de la jeune femme.
— Rassurez-vous, dit-elle avec un demi-sourire, il n'est pas là.
— Vous m'avez deviné, madame, répondit Hippolyte en s'asseyant sur le fauteuil que lui désignait un geste gracieux; — je ne vous cacherai pas que M. Lareynie me fait maintenant une peur horrible; je treml)Iais de le rencontrer encore ici.
— Croyez-vous donc que je lui permette de venir tous les jours ? le vendredi, par exemple, et c'est aujourd'hui, je me mets en retraite et ne reçois personne; je n'ai fait une exception en votre faveur qu'en raison de la gravité des circonstances : d'ailleurs, nous serons plus sûrs de n'être pas dérangés. Voyons ; il faut que je vous rende compte de ma mission. D'abord, je dois vous dire que la dame, ou plutôt la demoiselle de vos pensées, est une fort belle personne ; des yeux superbes, des traits réguliers, une coupe de figure irréprochable ; peu de vivacité peut être dans la physionomie, mais l'ensemble fort bien, extrêmement bien. Je reconnais que vous êtes un homme de goût, et je comprends que, pour de si beaux yeux, on puisse faire des folies. Je ne vous parlerai pas de la frayeur de mademoiselle Abeille ; elle vous attendait, et en me voyant arriver à votre place, je suis siîre qu'elle m'a trouvé aussi laide que je la trouvais jolie moi-même. Enfin, je suis parvenue à la rassurer, et à lui faire comprendre que, son voyage sentimental étant achevé, d lui fallait au plus vite rentrer à sa pension. Pour abréger, je l'ai conduite à Chaillot où tout s'est passé comme je l'avais prévu. Madame Dinois sera trop heu-
reuse de se taire; de ce côté, l'aiïaire est donc terminée; voyons maintenant ce qne vous avez fait du vôtre? Hier, je n'ai pas osé interroger M. Lareynie; mais vous, ditesmoi; où en »5tcs-vous avec lui? en avez-vous obtenu quelque chose ?
— J'ai obtenu, madame^ que provisoirement il ne me coupât point la gorge en votre honneur^ ce dont il pa^ paissait avoir une ardente envie. Quant à mon mariage, moins que jamais il veut en entendre parler; et vous voyez devant vous un homme refusé pour la seconde, je me trompe, pour la troisième fois.
— Vous couper la gorge! s'écria madame Dupastel; je le reconnais bien là. Ne s'est-il pas mis en tête les idées les plus extraordinaires à votre sujet ? Sans doute vous n'avez rien épargné pour le détromper?
— Assurément, madame ; mais comment faire entendre raison à la jalousie?
— Vous lui avez bien dit, j'espère, continua-t-elle avec une insistance railleuse, que vous ne pensiez pas h moi ; que jamais vous n'aviez eu le moindre idée de m'aimer ou de me plaire ?
Randcuil se sourtiit à ce persifllagc par un sourire plein de finesse.
— Hélas! j'ai eu l'indignité de lui dire tout cela, répondit-il ; et je crois maintenant que c'est ce blasphème qui m'a porté malheur. Cette nuit (car j'espère que vous m'estimez assez pour penser que je n'ai pas terme l'œil), cette nuit donc, en me rappelant ce qui s'est passé hier, j'ai reconnu que je m'étais conduit comme un enfant.
— Comment cela?
— Oui, si ma position se trouve empirée aujourd'hui, je ne dois accuser que moi qui, au lieu de serrer mon jeu, l'ai niaisement abattu devant M. Lareynie. Je lis dans vos yeu.\ que vous me comprenez...
— Peut-être, dit en riant madame Dupastel, mais parlez comme s'il n'en était rien.
— Vous savez comme moi , madame , dit Hippolyte, qu'on ne gouverne les hommes que par leurs passions ; or Lareynie n'en a qu'une seule, l'attachement que vous lui avez inspiré. Devant cette affection absorbante et suprême tous les autres sentiments se sont successivement éteints en lui , et le reste du monde , sa filîe comprise , lui est parfaitement indifférent. Cela démontré , que devais-je faire pour réussir? M'adresser à ce sentiment irritable, toucher cette corde vibrante , en un mot diriger mon attaque vers le seul point vulnérable. Lui-même , par sa chimérique jalousie, me montrait le défaut de la cuirasse; je n'avais qu'à y trapper. Redouté de M. Lareynie comme un rival naissant , tôt ou tard il eût été le premier à m'offrir sa fille afin de se débarrasser de moi.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr, madame ; il doit être impossible de vous aimer modérément, et certes entre la crainte de vous perdre et le désagrément de m'avoir pour gendre , je ne crois pas qu'un seul homme au monde puisse hésiter; la jalousie de M. Lareynie s'offrait donc à moi comme une véritable planche de salut; mais, au lieu de la saisir et de m'y cramponner, je l'ai repoussée sottement, avec une obstination stupide dont je ne me rends plus compte aujourd'hui : en vérité il est des jours où l'intelligence descend au-dessous de l'instinct. Qu'est-il arrivé ? C'est que, ne me craignant plus, M. Lareynie ne s'est cru obligé à aucun ménagement, et c'est ainsi que je me suis fait éconduire par ma faute...
— Irréparable , dit Ermance avec un sérieux affecté.
Randeuil hésita un instant ; mais, apercevant un imperceptible sourire qui jouait sur les lèvres de la jeune femme, comme un souffle léger fait frissonner les
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feuilles d'une églantine, il reprit avec une douceur insinuante :
— Irréparable ! madame. Ce mot a-t-il un sens , prononcé par celle qui pourrait encore si facilcmonl tout réparer ?
— Ah ! mon Dieu, de quoi me menace cette phrase entortillée ? dit la jeune femme en jouant la frayeur ; — hier vous m'avez fait courir jusqu'à Chaillot pour le service de votre amour; où prétendez-vous m'envoyer aujourd'hui ? je vous déclare , d'abord, que je ne quitte pas le coin de mon feu; j'aime mieux donner ma démission de l'emploi de protectrice.
— Je ne l'accepte pas, madame, cette démission, reprit Hippolyte : que deviendrai-je , si vous m'abandonnez? De grice, ne me refusez pas la continuation de vutre bienveillance ; ce que je vou.- demande vous coûterait si peu !
— Mais, enfin, de quoi s'agit-il?
— De me permettre de rattacher le fil qu'hier j'ai si follement brisé; de m'autoriscr à justifier désormais par ma conduite apparente la jalousie dont M. Lareynie m'a si gratuitement honoré.
— Fort bien , interrompit madame Dupastel , on partant d'un éclat de rire. Voilà une belle idée, et qui, de votre part, ne me surprend pas ; je suis étonnée que vous n'écriviez pas pour le théâtre, car vous avez un goijt décidé pour les imbroglios dramatiques ; hier un enlèvement, aujourd'hui une mystification. Et quel rôle m'y donnerez-vous? j'csp<''re bien que vous ne comptez pas faire de moi un personnage muet.
— Je ne changerai rien au rôle dont vous avez l'habitnde, repartit Randeuil en se prêtant de bonne grâce à la gaîté de son interlocutrice.
— En vérité ; je suis donc comédienne sans le savoir ! Mais ce rôle , enfin , quel est-il ?
— Celui d'une femme qui plaît à tous ceux qui la voient, et qui, par conséquent, ne saurait empêcher personne de devenir amoureux d'elle.
Madame Dupastel s'accouda sur le dossier de la causeuse , et emprisonnant d'une main mignonne la fossette de son menton , fixa sur l'amant d'Abeille deux yeux noirs dont un teint de blonde faisait encore ressortir l'éclat.
— J'aime mieux rire que me fâcher, dit-elle après un instant de cette fascination où il entrait peut-être autant de coquetterie que de sévérité; — et puis je vous avouerai naïvement que les choses extravagantes ne m'ont jamais trop déplu. Enfin , il s'agit d'un mariage : aux yeux d'une femme, c'est une considération sans réplique; voulant la fin, il faut bien accepter les moyens lorsqu'on ne peut les choisir.
— Cela est incontestable , répondit Randeuil avec la vivacité qu'inspire le succès; ainsi vous consentez...
— A ce que vous m'aimiez pour rire ! et pourquoi pas? une autre femme trouverait peut-être la proposition assez impertinente ; pour moi, en fait de passion, je préfère la parodie au drame; ainsi donc, si cela peut vous être utile, mourez d'amour pour moi ; je vous le permets.
— Oh ! vous êtes un ange, s'écria le jeune homme, qui se pencha vers elle avec un entraînement involontaire.
— Vous n'avez pas mal dit cela, interrompit Ermance en l'éloignant du geste ; mais nous ne sommes pas en scène; ainsi parlons sérieusement. Les plus courtes folies sont, dit-on, les meilleures; vous me permettez donc de fixer un terme à celle que vous allez feindre ; si vous êtes habile, ce que je crois, une semaine doit vous suffire.
— Eh, madame, que puis-je faire pendant un temps sr
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court? ne soyez pas généreuse à demi; il me semble qu'un mois...
— Un mois ! y songez-vous ? dil-elle en riant; vous voulez donc la mort de ce pauvre colonel. Je me ferais conscience de le tourmenter au delà de ce qui est strictement nécessaire. Je vous accorde quinze jours, pas un de plus.
— C'est bien peu ; mais je suis trop beureux en ce moment pour ne pas me soumettre à vos volontés,
— A condition que je fasse les vôtres, n'es-ce pas ?
— Vous savez qu'un bienfait engage celui qui l'accorde comme celui qui le reçoit. Aussi ma reconnaissance...
— Vous me remercierez au dénoûnient. Voilà donc une chose convenue; pendant quinze jours, carte blanche pour inquiéter le colonel, à l'exception toutefois des enlèvements pour lesquels je ne partage pas la vocation de mademoiselle sa fille ; passé ce temps, si vous n'avez pas réussi , vous voudrez bien me permettre de me retirer de la partie.
Hippolyte cacha sous une démonstration de gratitude le dépit que lui causa le trait décoché contre Abeille.
— La coquette ! se dit-il irrespectueusement; ce n'est point par bonté qu'elle me rend service, c'est pour avoir le plaisir de désoler ce vieux Céladon, qu'elle déteste au fond de l'âme, j'en suis sûr. Elle a dans ses yeux, qui sont fort beaux d'ailleurs, quelque chose de moqueur, ou plutôt de méchant, surtout lorsqu'elle parle d'Abeille. 11 y a déjà de la belle-mère dans ce rcgard-là. Bah ! que m'importe, pourvu qu'elle aide à mon mariage.
Madame Dupastel regardait à la dérobée le jeune homme muet depuis un instant. Par une sorte d'intuition, privilège des intelligences d'élite, elle devina en partie la réflexion ironique dont elle était l'objet ; cette découverte attira sur sa physionomie un sourire dont la mélancolie
possédait la séduction qui s'attache toujours aux attraits inaccoutumés.
— Voulez-vous être franc ? dit-elle d'une voix pénétrante ; tout à l'heure vous m'appeliez ange, mais maintenant vous êtes déjà disposé à me donner un tout autre nom, et cela pour un mot qui m'est échappé par étourderie; car je n'avais aucune intention de vous hlesser, ni d'otïenser votre idole. Je suis sûre encore qu'en me parlant de ma bonté vous me trouvez méchante au fond du cœur, et que vous attribuez à un caprice, qui serait presque une cruauté, ma conduite à l'égard de M. Lareynie. — Ne m'interrompez pas, continua-t-elle avec un accent sérieux qui n'altérait en rien l'expression aimable de son visage. — Vous êtes jeune, et je vous connais depuis un jour seulement ; pour que j'aie consenti au bizarre traité que nous venons de conclure, il faut donc qu'au premier aspect vous m'ayez inspiré de l'estime, et c'est la vérité. Votre démarche d'hier, ce retour à la raison, après un début si blâmable, m'ont paru l'indice d'un cœur bon et loyal; je crois encore ne m'être pas trompée. A mon tour, maintenant, je ne voudrais pas vous laisser sur mon compte une opinion défavorable. Si nous entrons dans la même famille, je deviendrai votre belle-mère; mais, je l'avoue, il me serait pénible de ne devoir vos égards qu'à ce titre; après avoir eu votre confession, je ne sais quelle envie me prend de vous faire aussi la mienne : si vous aviez seulement une cinquantaine d'années !..
— Je vous jure, madame, dit Hippolyte, que depuis; hier il m'est poussé des cheveux blancs.
— Je ne les vois pas, mais je veux y croire, reprit madame Dupastel en riant ; ainsi voilà mon scrupule levé. Écoutez-moi donc, et d'abord laissez-moi me flatter un peu. En me voyant sur le point d'épouser M. Lareynie, vous avez, j'ose le penser, éprouvé quelque surprise; vous
VOUS êtes dit peut-être que, puisque j'étais décidée à me remarier, j'aurais pu prétendre à une alliance mieux assortie sous certains rapports.
— Je conviens, madame, que le bonheur promis à M. Lareynie m'a jusqu'il présent paru inexplicable.
— Je vais vous l'expliquer ; vous me connaissez à peine; vous pourriez donc supposer qu'en consentant h ce mariage j'ai cédé à la considération qui détermine quelquefois les femmes, jeunes encore, à épouser un homme ôgé. Il n'en est rien. Ma fortune est presque égale à celle de M. Lareynie, et môme l'avantage est de mon côté, car moi, je n'ai pas de fille à marier. Ce n'est donc pas l'intérêt que j'ai consulté, c'est la raison. Quoiqu'il soit mal de blâmer ceux qui ne sont plus, j'oserai vous dire que je n'ai pas été heureuse avec mon premier mari. M. Dupastel était très-jeune, aussi jeune que moi. Une femme ne trouve pas d'abord que ce soit là un défaut ; c'en est un pourtant, j'en ai fait la triste expérience. Dans le monde, on me croit un peu coquette, je ne le suis que bien superficiellement, et peut-être par prudence. La pente naturelle de mon caractère me porte au coiilrairo aux sentiments vrais et simples; j'ai besoin d'affection, et, quoique en apparence frivole, j'ai toujours rêvé le bonheur au sein d'une vie calme et tranquille. M. Dupastel ne partagea pas mes goûts et m'imposa les siens. Son âge, car je n'accuse que son âge, l'entraînait dans le monde, dont le tourbillon, les plaisirs, les triomphes étaient pour lui un besoin : ce que j'ai soulTert pendant les trois ans qu'a duré cette existence vide et dissipée, mes inquiétudes, ma jalousie! pourquoi n'en conviendrais-je pas? les larmes que j'ai versées souvent au sortir d'un bal ou d'une fête, il est inutile de vous en parler. Ma prétendue coquetterie date de ce temps-là; ne faut- il pas qu'une femme sourie pour ne point laisser voir qu'elle
a pleuré? Je fus donc coquette par orgueil, mais sans trouver dans cette affectation autre chose qu'une distraction éphémère, qui me rendait plus douloureuses peutêtre mes heures de solitude. Devenue libre, je jurai d'abord de le rester toujours ; serment de veuve, hélas ! et le monde a raison de ne pas trop croire à ces vœux-là. Je reconnus bientôt les inconvénients d'une position qui, me laissant dans la société sans protecteur, m'exposait sans cesse à de sottes et ridicules persécutions. Une veuve qui n'est ni trop vieille, ni trop laide, devient aussitôt le point de mire du désœuvrement et de la fatuité ; ce rôle ne me convenait pas ; ma famille d'ailleurs me pressait de me remarier. Ce fut alors que M. Lareynie, fort assidu chez ma tante depuis quelque temps, m'exprima un désir qui me fit sourire d'abord, puis réfléchir sérieusement. Une considération qui eût arrêté une autre femme fut précisément ce qui me décida en sa faveur. La triste épreuve que j'avais faite m'avait déterminée à exiger, dans une union nouvelle, des assurances de paix plutôt que les promesses d'un bonheur qui n'est le plus souvent qu'une illusion. L'âge de M. Lareynie m'offre à cet égard toutes les garanties que je puis désirer. Mon affection lui suffira, j'en suis certaine, continua-t-elle avec un sourire; — son caractère un peu ombrageux ne m'effraye môme pas trop; après tout, j'aime mieux inspirer de la jalousie que d'en éprouver. D'ailleurs, à part quelques faiblesses auxquelles je dois de l'indulgence, puisque j'en suis la cause, le colonel est un homme plein de qualités réelles et solides. Son honneur et sa loyauté sont au-dessus de tout éloge; il a de l'esprit, de l'instruction, beaucoup d'usage, il est même aimable; surtout il m'est très-attaché; et je ne vous le cacherai pas, j'ai été trop peu gâtée jusqu'à présent à cet égard pour rester tout à fait indifférente à cette vive affection que je lui inspire. Enfin, après le défaut de
lue juger sans doute trop favorablement, je ne lui connais qu'un tort, et depuis hier seulement, c'est son in^ifTérence apparente pour sa fille ; mais ceci me ro^'arde, et je me charge de le ramener à des senlinients plus justes. — Voilà ma confession, monsieur; et maintenant, si, en vous parlant, il m'échappe encore quelque pauvre petite malice, rendez-moi la pareille, je vous en donne la permission; mais ne froncez pins le sourcil en vous disant tout bas : Quelle méchante femme!
— Quelle femme aimable et bonne ! voilà ce que je dirai tout haut et sans cesse, s'écria Randcuil avec feu; puisque votre regard pénètre si bien au fond du cœur, vous devez lire dans le mien le repentir d'avoir pu douter un seul instant de votre générosité. Me pardonnez-vous?
Lorsqu'on parle avec conviction, il s'établit entre la parole et le geste une harmonie involontaire. A la fin de sa phrase, le jeune homme s'était levé, et, au lieu de se rasseoir, il plia les genoux ; en ce moment même le bruit d'une sonnette se fit entendre.
— Eh! mon Dieu! le voici, dit Erinance avec une émotion inattendue.
— Étes-vous sûre de cela? demanda Randeuil.
— Trop iùre, ne connais-je pas sa manière de sonner? il ne devait pas venir aujourd'hui, que va-t-il dire en vous voyant.
— C'est le cas de commencer la scène.
— Non, non! je ne veux pas! y pensez-vous? mais asseyez vous donc, le voilà déjà dans la salle à manger.
Voyant qu'Hippolyte ne changeait pas d'attitude, elle se leva; mais au lieu de la laisser s'éloigner, il lui prit la main.
— L'occasion est trop belle, dit-il; et, sans égard pour la défense de la jeune fournie, il se laissa tomber à genoux devant elle, au moment même où s'ouvrait la porte du
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salon. Feignant alors la gauctierie d'un amant surpris, iî tourna la tê^e de ce côté et se releva sans se presser, de manière à ne laisser aucun doute au regard le moins clairvoyant.
A la vue d'un homme aux pieds de madame Dupastel, le vieux colonel fit entendre un rugissement étouffé et se précipita en avant ; mais ses forces ne le soutinrent que jusqu'au milieu du salon ; là, elles le trahirent ; un éblouissement le fît tourner sur lui-même ; ses genoux fléchirent, et il serait tombé sans la table qui se trouvait à cette place. En le voyant chanceler, Ermance courut à lui et le soutint dans ses bras, tandis que, poussé par un même instinct d'humanité, Randeuil apportait un fauteuil dans lequel le vieillard se laissa tomber, pâle et muet.
— Il se trouve mal, dit la jeune femme avec effroi, et regardant Hippolyte : allez dans ma chambre ; ne sonnez pas Sur la toiletlte... un flacon de vinaigre...
Randeuil s'empressa d'obéir ; mais, au moment où il soulevait la portière, le colonel se dressa subitement, comme si le geste de son rival imaginaire eût fait jouer en lui-même un ressort.
— Dans votre chambre ! s'écria le vieillard en fixant sur Ermance un œil égaré; il entre dans votre chambre!
D'un signe madame Dupastel arrêta Hippolyte; tandis que sa main, posée sur le bras de son adorateur désespéré, le contraignait doucement à se rasseoir; ayant à cœur de se rendre utile, mais ne sachant plus que faire pour cela, Randeuil ramassa le chapeau et la canne du colonel et les posa doucement sur la table. Cette atten-
tion, loin dinspuor de la reconnaissance à M. Larcynio, fît luire dans ses yeux une étincelle de colère.
— C'est mon gant qu'il vous faudra relever, dit-il d'une voix rauquc ;et joignant le geste à la parole, il jeta à ia lace du jeune homme un de ses gants qui, semblable au trait débile lancé par Priam, tomba sur le tapis avant d'arriver Il sa destination.
Ilippolyle se baissa de nouveau, ramassa le projectile inoflensif et le plaça dans le chapeau du vieillard, qu'exaspéra cette action accomplie de l'air le plus calme : une seconde fois il essaya de se lever ; mais, sans lui en laisser le temps, Ermance se pencha rapidement vers son confident.
— Tous le tuerez si vous continuez de la sorte, lui-ditelle à demi-voix ; jamais je ne lai vu dans un état pareil; au nom du ciel, allez-vous-en ; pour uue première fois il me semble qu'en voilà bien assez.
Randeuil hésita; mais, réfléchissant qu'aller trop loin est le plus sûr moyen de compromettre un succès, il salua gracieusement sa protectrice et sortit du salon.
Après son départ, madame Dupastcl demeura aussi embarrassée que si la scène qui venait d'avoir lieu n'eût pas été une comédie ; elle ferma le piano, bouleversa quelques volumes sur la table, comme pour les^meltre en ordre, arrangea le feu qui brûlait fort bien, et lorsque ces petits expédients furent épuisés, s'assit sur la causeuse.
— Comment vous trouvez-vous maintenant, colonel? dit-elle alors d'une voix douce en hasardant i.n regard sur M. Lareynie, qui pendant ce temps, avait gardé le silence le plus absolu et l'attitude la plus sombre.
Le vieillard leva les yeux, et la contempla un instant d'un air plus triste que courroucé.
— Lorsqu'on a donné un coup de poit^n ird à ui
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homme, dit-il d'une voix faible, lui demande-t-on ensuite : Comment allez-vous?
L'accent morne avec lequel ces paroles furent prononcées produisit plus d'effet que n'en eussent obtenu les reproches et la colère. La souffrance empreinte sur les traits de M. Lareynie, qui en quelques minutes semblait avoir vieilli de plusieurs années, tant sa physiono^ mie se trouvait décomposée, le timbre de sa voix altérée et tremblante comme celle d'un malade, firent naître soudainement dans le cœur de la jeune femme une compassion voisine du repentir, et dont elle n'avait pas prévu la réaction en acceptant une part dans le complot d'Hippolyte Randeuil.
— Pauvre homme ! se dit-elle; il m'aime plus encore que je ne croyais. — Vous souffrez donc beaucoup? reprit-elle tout haut en donnant à sa voix une inflexion affectueuse.
M. Lareynie se leva par un mouvement empreint d'une solennité funéraire, et comme aurait pu faire un condamné se mettant debout pour subir son arrêt.
— C'est là que je souffre, dit-il en appuyant sur son cœur la main qu'il avait dégantée ; — Ermance ! vous que j'aimais; vous qui possédiez toutes mes affections, toute mon estime, toute mon adoration! me tromper ainsi ! me trahir ! ... ah ! je le sens ; c'est la mort que vous m'avez donnée. A mon âge un pareil coup ne blesse pas; il tue.
C'était la première fois que le colonel parlait de son âge ; en écoutant cette nouveauté qui lui fit entrevoir toute la p:rofondeur de la plaie ouverte dans l'âme de son futur mari, madame Dupastel ressentit une impression analogue à celle que cause l'aspect d'un malade dont les traits révèlent une souffrance sans remède.
— Pour parler ainsi , se dit-ellej il faut qu'il se sente mourir en efiel.
Parmi les hommes expirant de tendresse, s'il en est un qu'il faille croire sur parole, c'est sans doute celui qui trouve dans le déclin des ans un auxiliaire aux ravages de la passion, car l'amour malheureux coule sur les organisations jeunes, comme l'huile sur un marbre poli, mais il rencontre dans une nature caduque mille crevasses par où pénètre au fond du cœur son poison corrosif. En admettant mentalement cette vérité, Ermance éprouva subitement une terreur mêlée de remords qui lui fit oublier la promesse faite à Randeuil. Elle ne vit plus alors que le vieillard qui se tenait devant elle, la main posée sur le cœur comme s'il eût voulu en étancher la blessure ; elle lui trouva le teint si blême, les orbites des yeux si caves, le front si plein de rides, l'attitude si débile, qu'elle craignit un instant de le voir tomber inanimé sur le tapis; pour prévenir une semblable catastrophe, elle lui fit une place sur la causeuse , faveur qu'il n'avait jamais obtenue jusqu'alors, et l'engageant à s'asseoir par un sourire où perçaient à la fois l'inquiétude et la pitié :
— Allons, colonel, lui dit-elle, devenez raisonnable et causons tranquillement. Vous saurez d'abord que vos soupçons et votre jalousie n'ont pas le sens commun et que vous êtes tout à fait dans votre tort, coaime cela vous arrive toujours.
— Dans mon tort ! s'écria-t-il
— Laissez-moi m'expliquer. Vous venez de prendre au sérieux, je pourrais dire au tragique, une comédie à laquelle je me repens d'avoir participé; mais, en y acceptant un rôle, je ne prévoyais pas l'eflet qu'elle devait produire sur vous. La scène que vous avez aperçue en entrant était convenue d'avance entre M. Randeuil et moi
Il aime vôtre fille comme vous savez^ il désire l'épouser, et je ne vous cache pas qu'il m'a gagné à ses intérêts. Votre refus réitéré laissait peu d'espoir à ce pauvre jeune homme; pour vous faire revenir sur votre décision, nous n'avons rien trouvé de mieux que d'inquiéter votre attachement pour moi. C'est une pauvre et sotte idée que nous avons eue là, j'en conviens; et pour ma part je vous demande pardon de la peine que vous avez pu éprouver. Il ne faut pas jouer avec les sentiments sérieux, en toutes choses le droit chemin est le meilleur : heureusement le mal n'est pas irréparable. Dans cette circonstance, tout le monde a eu tort, vous le premier, colonel ; entre nous, votre opposition au mariage de votre fille est un acte déraisonnable; l'opinion, toujours sévère à l'égard des belles-mères, finirait par me l'attribuer; et je n'entends pas porter la peine de vos péchés. Si vous voulez que je vous pardonne les soupçons absurdes que vous avez osé concevoir avant toute explication, vous allez me promettre d'accorder, dès demain, la main de votre fille à M. Randeuil, qui la mérite; c'est un homme plein d'honneur, de délicatesse; les deux noces se feront ensemble; vous serez généreux sur l'article de la dot, car je ne veux pas que les intérêts de votre fille soient blessés par votre mariage ; de la sorte tout ira pour le mieux, vos enfants vous béniront, et moi je vous trouverai bien aimable. Allons, Adolphe, donnez-moi votre main et dites oui.
Le mot d'Adolphe était un talisman que madame Dupastel réservait pour les cas extrêmes, et auquel M. Lareynie ne savait rien refuser; car, ainsi que tous les vieillards à passions jeunes, il conservait un attachement fanatique pour son nom de baptême. Cette fois l'expression cabalistique manqua son efïet, tant la jalousie, cette noire magicienne, avait entouré d'un cercle brûlant le cœur et l'esprit du colonel.
LE rARAVEM. 30t
— Oh! madame, s'écria-l-il en sour'mt avec amertume, épargnez-vous une justification que je ne demande pas. Je n'ai jamais douté des ressources de votre imagination ; mais pensez-vous que le roman le mieux improvfsé puisse me faire douter de ce que j'ai vu? la jalousie n'est pas aveugle comme on prétend, madame; elle voit fort clair au contraire, n'essayez donc pas de me tromper; je ne suis plus un enfant pour croire aux fables que l'on me raconte.
— Je sais fort bien que vous n'êtes plus un enfant, répondit Ermance piquée de cette incrédulité; mais on peut manquer de raison à tout âge, et c'est ce que vous faites : quand je veux bien vous donner une explication à laquelle rien ne m'oblige, il me semble que vous devriez être convaincu sur-le-champ.
— Oui, je suis convaincu , dit M. Lareynie d'un ton tragique, mais c'est de votre perfidie, de votre déloyauté, de votre ti-ahison!
— Ah ! colonel, trêve de galanterie, reprit la jeune femme que guérissait de sa compassion l'énergique gesticulation du vieillard, dont la voix avait recouvré toute la vigueur de son timbre; — vos paroles sont sans doute fort aimables, mais elles gagneraient à un débit moins éclatant. Vos habitudes belliqueuses vous emportent; rappelez-vous que vous êtes dans un salon et non sur un champ de bataille.
— Pliit au ciel que je fusse sur un champ de bataille, répondit le vieux soldat en fronçant ses noirs sourcils.
— Avec moi pour adversaire, dit Ermance, en vérité vous n'auriez pas grand mérite à vaincre, car dès à présent je me sens hors de combat.
Elle se leva en affectant l'air froid d'une femme qui trouve une visite trop longue. Sans essayer de résister à
cette muette injonction, M. Lareynie prit son chapeau et sa canne.
— Adieu, madame, dit-il en accompagnant ces pa- •^oles d'un funèbre regard.
— Au revoir, colonel, répondit Ermance avec un imperceptible sourire ; vous reviendrez quand vous serez sage ; en attendant, ayez bien soin de vous. Vous avez dit vousmême qu'à votre âge les émotions pouvaient être fatales.
— A mon âge, madame, s'écria le vieillard furieux, on peut encore tuer un fat et se venger d'une coquette. — Et sans attendre la réponse, il sortit du salon.
Le lendemain , Hippolyte Randeuil fumait tranquillement un cigare, au coin de son feu , en rêvant beaucoup à Abeille et un peu à madame Dupastel, lorsque son domestique entra dans la chambre et annonça : — M. le général Thorignon.
Le jeune homme se leva par égard pour le titi^e dont se trouvait accompagné ce nom inconnu ; il vit entrer presque au même instant un beau vieillard , dont la sta- ture vigoureuse était rehaussée par une tournure martiale; sa redingote bleue boutonnée jusqu'au menton laissait apercevoir, à l'une des boutonnières, un ruban de plusieurs couleurs , et son front couvert de cheveux blancs avait pour ornement une des plus belles balafres que puisse envier un militaire.
— Monsieur, dit le général Thorignon , après s'être assis sur le fauteuil qu'Hippolyte s'était empressé de lui offrir, je viens vous trouver de la part d'un de mes amis, le colonel Lareynie; vous devinez sans doute l'objet de ma visite.
En enlcndant cet cxorde, Rancicuil jeta son cigare dans le feu.
— Général , n'pondit-il ensuite^ ce que jo crois deviner est si peu ordinaire, que je ne saurais y ajouter foi , sans avoir au préalable pour motif de conviction l'autorité de votre parole.
— Je m'expliquerai donc catégoriquement , reprit le vieux guerrier : une altercation a eu lieu entre vous et le colonel; il désire que les choses suivent leur cours naturel, et vous prie en conséquence de fixer le jour et l'heure d'une rencontre.
— Monsieur, vous êtes l'ami de M. Lareynic; eh bien, malgré cela, je ne choisirai pas d'autre arbitre que vous. Jugez entre nous deux, je vous prie; en conscience, pensez-vous qu'il me soit possible d'accepter le cartel que vous m'apportez ?
— Et pourquoi cela serait-il impossible? demanda tranquillement le plénipotentiaire.
— Général, pour mille raisons que vous apprécierez facilement : et d'abord l'âge de M. Lareynie.
— L'âge du colonel est le mien , et même je suis son aîné; or, si vous m'aviez offensé, il faudrait bien, quoique j'aie des cheveux blancs ou non , vous résigner à vous battre avec moi. Cette raison me paraît donc inadmissible; passons, je vous prie, à une autre.
— Ses infirmités, dit Ilippolyte.
— Un peu de rhumatisme dans le bras droit, qu'il met sur le compte d'une foulure ! voilà tout; eh ! qui n'a pas de rhumatisme? Ceci ne peut entrer en considération que pour le choix des armes, et puisque nous sommes sur ce chapitre, autant le couler à fond tout de suite. Lorsque vous aurez pris un témoin je m'entendrai avec lui , et je vous préviens que je proposerai !e pistolet. De tout autre manière le colonel aurait un désavantage dont, j'en suis
206 OEUVRES DE Cn. DE BERNARD.
oerfain, vous ne voudriez pas profiter; tandis que le pistolet égalise tout pourvu qu'on puisse lever la main à la hauteur de l'œil; ce matin , j'ai fait faire moi-même ce mouvement au colonel , afin de m'assurer de sa validité; n'ayez donc aucun scrupule à cet égard; je vous réponds que tout ira bien.
— Mais je respecte, je vénère M. Lareynie, dit Ilippolyte en invoquant le souvenir d'Abeille.
— Soit, monsieur, mais qu'est-ce que cela fait? Un duel est une preuve de respect; car on ne se bat pas avec ceux qu'on méprise.
— Général , reprit le jeune homme acculé dans son dernier retranchement , il est impossible que vous ne compreniez pas ma répugnance extrême pour un pareil combat. Le sujet de cette discussion est en lui-même une véritable folie; un arrangement est-il donc impraticable ?
— Monsieur , répondit le vétéran en se levant , s'il y avait quelque moyen de terminer cette affaire à l'amiable, soyez sûr que je l'aurais déjà saisi avec empressement; mais ma mission est formelle , et m'interdit toute espèce d'accommodement. Accordez-moi donc une réponse positive, voulez-vous vous battre, oui ou non?
— Non, dit Hippolyte.
Le général Thorignon se pinça les lèvres en inclinant la tête , mais sa physionomie reprit aussitôt son impassibilité habituelle.
— Ni le colonel Lareynie , ni moi , n'avions prévu un refus aussi absolu, reprit-il ; j'ai donc besoin de nouvelles instructions; dès que je les aurai prises, je viendrai vous revoir.
L'idée de recevoir dans la journée une seconde visite de ce messager de guerre, sourit fort peu à Randeuil, qui, faute de mieux, tenta d'obtenir un délai.
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— Je vous (lemamlo vingt-quatre heures pour rénéchir, répondit-il ; au bout de ce temps c'est moi qui aurai l'honneur de me présenter chez vous; car je ne dois point vous laisser prendre la peine de revenir ici.
~- Comme il vous plaira, monsieur, dit le général en mettant sa carte sur la cheminée; voici mon adresse. Je vous attends demain à deux heures précises. • Dès que l'ami de M. Lareynie fut sorti, Randeuil s'habilla rapidement , envoya chercher un cabriolet, et se fit conduire chez madame Dupastel.
— Encore vous! dit la jeune veuve en le voyant; prétendez-vous prendre mon salon d'assaut tous les jours ?
— Madame, répondit Hippolyte, les circonstances sont graves; si vous n'y mettez ordre, je me vois condamné à tuer M. Lareynie ou à me laisser tuer par lui : alternative fort dure. Je n'ai obtenu pour tout délai que vingt-quatre heures.
— C'est donc cette catastrophe qu'il prophétisait hier en sortant d'ici ; et vous n'avez pas la moindre envie de vous battre?
— Mettez-vous à ma place. Il me paraîtrait fort agréable d'être tué, surtout par un homme de cet âge; et, si c'est moi qui le tue , comment me présenter ensuite devant Abeille ?
— Ce serait le Cid en face de Chimène, observa madame Dupaslel avec un sourire qui annonçait qu'elle ne prenait pas fort au sérieux cet incident.
— Je vous en supplie, ma belle protectrice, venez a mon aide, sinon je ne réussirai jamais à me tirer de ce mauvais pas. Figurez-vous que ce terrible colonel vient de me dépêcher tout à l'heure un de ses camarades de la grande armée, aussi féroce que lui, et que tous deux sem- Llent très-allérés de mon sanii.
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— Fort bicn^ dit Ermance ; — avez-vous autre chose à me dire ?
— Il nie semble que c'est déjà bien assez tragique comme cela.
— En ce cas, faites-moi le plaisir de vous en aller tout de suite. Trois visites en trois jours ! cela n'est plus tolérable. Je suis sûre que mes domestiques ont déjà fait leurs commentaires. Rentrez chez \ous, restez-y bien tranquillement, et ne revenez pas ici avant d'avoir reçu un mot de ma part.
— Vous ne me laisserez pas tuer, n'est-ce pas ? demanda Randeuil en aflectant une frayeur puérile.
— Non, car ce serait dommage, répondit Ermance, qui ne put s'empêcher de contempler un instant avec une secrète complaisance les traits mâles et la physionomie expressive de son protégé.
Après avoir congédié Hippolyte, la jeune femme, sans perdre de temps, écrivit un billet fort laconique qu'un domestique porta aussitôt chez M. Lareynie. Une heure après, le vieillard, cité à compai^oir devant un tribunal dont aucun amoureux n'eût décliné la juridiction, entra dans le salon de madame Dupastel, avec la physionomie concentrée de l'homme qui, prévoyant un combat décisif, se prépare à vaincre ou à mourir.
Depuis la i veille , madame Dupastel éprouvait la crainte d'avoir porté à son jaloux adorateur un coup que l'âge pouvait rendre mortel ; elle le regarda donc trèsattentivement lorsqu'il ouvrit la porte du salon, et, contre son attente, le trouva fort peu brisé par le chagrin. La
perspective d'un duel avait ranimé le vieux militaire, qui s'avança d'un air ferme et dispos, la lèle haute, les épaules eiïacées et le jarret tendu. A cet aspect, la jeune femme sentit sa conscience tranquillisée, et, voyant que la charité devenait superllue, clic rentra sans scrupule dans le despotisme dont elle avait l'habitude.
— Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, dit-elle d'un ton glacial au vieillard dès qu'il se fut assis; je n'abuserai pas longtemps de votre complaisance, car je n'ai que deux mots à vous dire. Je viens d'apprendre que vous avez envoyé un cartel à M. Randeuil.
— Il a eu la lâcheté de vous en prévenir ! s'écria le colonel.
— Dites la i rudenc€ : il faut bien que les jeunes gens soient raisonnables, puisque leurs aînés sont extravagants. Vous êtes maître de vos actions ainsi que M. Randeuil ; battez-vous si bon vous semble ; je ne suis ni une Clorinde ni une Bradamante, et je n'irai certes pas sur le terrain me jeter entre vos deux épées ; mais comme j'ai le droit dintervenir dans une aflaire qui a pris naissance chez moi, je vous donne ma parole, vous m'entendez, colonel, je vous donne ma parole que si ce duel a lieu, notre mariage est rompu, et que vous ne rentrerez ici de votre vie.
M. Lareynie resta immobile comme s'il eût été déjà sous le feu de son adversaire; mais beaucoup plus ému au fond du cœur, car les yeux courroucés de la femme qu'on aime paraissent parfois plus redoutables que la bouche d'un pistolet.
— Vous m'avez entendue, reprit Ermance après une pause dont le vieillard ne chercha pas à profiler pour répondre : — vous allez écrire sous ma dictée une lettre convenable qui mette fin à cette ridicule discussion.
— Une lettre !... à qui donc? demanda le colonel.
— A M. Randeuil.
— Jamais !
Madame Dupastel se leva.
— Si vous n'êtes pas assis à mon bureau, avant que je sois sortie du salon, lui dit-elle, je vous jure que c'est vous qui ne me reverrez jamais.
Elle marcha vers la chambre à coucher avec une sorte de lenteur tragique et sans tourner la tête. Au moment où elle passait sous la portière, le vieillard se précipita vers elle et lui saisit le bras convulsivement.
— Ermance, lui dit-il d'une voix altérée, un pas de plus, et je me tue à vos pieds.
Madame Dupastel se dégagea par un petit geste impérieux, et montra du doigt, sans dire un seul mot, le pupitre qui se trouvait à côté de la cheminée.
L'expression qui se peignit en ce moment sur les traits du colonel ne peut être comparée qu'à la physionomie d'un homme qu'on étrangle. Il secoua la tête à plusieurs reprises en soupirant profondément, puis il s'assit à la place désignée. La jeune femme plaça devant lui une feuille de papier à lettre, et trempa dans l'écritoire une plume qu'elle lui mit dans la main.
— « Monsieur, dit-elle alors en commençant à dicter.
— Au moins m'expliquerez-vous la scène d'hier? s'écria M. Lareynie, qui accompagna ces paroles d'un regard de martyr. — Je l'ai vu là î... à vos pieds.
— C'est vrai, il était là, à mes pieds. Avez-vous écrit? «Monsieur...
— Un mot, Ermance ; un seul mot, je vous en supplie.
— A quoi bon ! quand je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas.
— Vous m'avez donc dit la vérité? Vous me le jurez, n'est-ce pas ? Je dois croire à votre justification.
— Il fallait y croire hier, dit madame Dupastel d'un
LE PARAVENT. 21 t
air hautain, il no me convient plus aujourdhui de ni3 justifier; je ne veux pas m'exposer à voir une seconde fois révoquer en doute mes paroles. Interprétez comme bon vous semble ce qui s'est passé : peu m'importe,
— Je vous crois, j'ai besoin de vous croire, ivpiit M. Laroynie déconcci-té par ce fier lani;;tge ; oui, je comprends votre susceptibilité ; mais, diles-moi... si je consens à celle bassesse que vous exigez, vous me promettrez en retour que jamais ce fat ne sera reçu chez vous ! jamais ! oh ! vous me le promettez...
— Vous accorder cela serait reconnaître que j'ai des torts ; je ne puis donc le faire ; d'ailleurs, je n'aime pas que l'on m'impose des conditions. Vous m'avez dit cent fois que si je vous épousais, je conserverais pour mes rehitions une indépendance absolue ; permettez-moi d'user de ce droit maintenant que je suis libre encore. Il me convient de recevoir M. Uandeuil, et je vous préviens que ma porte ne lui sera pas lermée.
— Mais il est amoureux de vous ! s'écria le vieillard éperdu.
— Eh bien :
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? El lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bàtun poar les mettre dehors ?
En disant ces vers avec un accent que n'eut pas désavoué mademoiselle Mars, la nouvelle Célimène jouait avec la cordelière de soie rose et brune qui nouait son peignoir ; par une menace gracieuse, elle en fit tournoyer les glands devant la figure du colonel.
— Allons ! jaloux, dit-elle, écrivez au heu de discuter. Vous savez bien que vous finissez toujours par taire ce que je veux ; alors pourquoi ne pas commencei- par là ?
— Quoi vous croyez que je consentirai à me retrouver
chez VOUS en face de cet homme ! Mais, au nom du ciél, quand il sera là, que voulez-vous que je fasse, si je ne le tue pfis?
— Vous ferez, colonel, ce que font dans le monde tous les hommes d'esprit qui ont des rivaux ; vous tâcherez d'être le plus aimable, le plus intéressant, le plus séduisant. C'est ainsi qu'on dispute le cœur d'une femme, et non en mettant l'épée à la main; ce dernier procédé pouvait être à la mode sous l'empire, mais aujourd'hui, sachez-le bien, nous som.mes très-pacifiques. Vous êtes donc prévenu que je ne m'engage à rien; que, provisoirement du moins, ma porte restera ouverte à M. Randeuil; qu'en un mot je prétends être obéie sans conditions. Maintenant, voulez-vous écrire ce que je vais vous dicter ?
— Non, madame, cria M. Lareyoie en jetant la plume sur le pupitre.
Sans prononcer une parole, Ermance reprit le chemin de la chambre à coucher ; avant qu'elle fût au bout du saîon, le vieillard amoureux se sentit vaincu pour la seconde fois.
— Parlez, madame, dit-il avec un accent mêlé d'emportement et d'amertume, que faut-il écrire ? je voudrais tracer ce billet avec les dernières gouttes de mon sang ; peut-être, en me voyant mort à vos pieds, vous repentiriez-vous de la manière afireuse dont vous me traitez.
Cette fois madame Dupastel sut dompter un accès de compassion, qui eijt pu compromettre encore son triomphe ; d'une voix haute et accentuée, elle dicta le billet suivant :
— a Monsieur, je vous prie de regarder comme non avenue la provocation que vous avez reçue aujourd'hui de ma part et de croire à ma volonté invariable de rester en paix avec vous. »
— Signez maintenant, dit la jeune femme au colonel.
qui, en obéissant d'une main plus tremblante de colère que de vieillesse, troua l(*papicr avec le bec de la plume.
Ermance prit la lettre, la plia sous enveloppe, y mit l'adresse, et la fît porter à sa destination sans que son triste adorateur, anéanti par ce dénoûment imprévu, fit aucun nouvel effort pour l'empêcher.
Parmi tous leurs talents, les femmes possèdent incontestablement celui de profiter de leurs succès. Vaincu diins la grave question du duel, M. Lareynie ne se releva pas de cette défaite et resta dans la position d'un combattant désarmé qui s'est rendu à discrétion; la conjuration ourdie contre lui prit dès lors une physionomie nouvelle et une marche plus assurée. Chaque jour, Randeuil se montrait chez madame Dupastel, et le colonel était sûr de le voir arriver sur ses pas, lorsqu'il ne le trouvait pas déjà établi dans le salon. Obéissant, la rage dans le cœur, au traité de paix qu'il avait signé, et dont la moindre infraction lui eût attiré un arrêt de bannissement, le vieillard n'avait pour exhaler son chagrin que l'impuissante ressource des allusions satiriques, des demimots vindicatifs et d'une pantomime tour à tour inquiète, courroucée, soupçonneuse, sardonique, désespérée. On était dans la saison des bals; indépendamment des visites du matin, Hippolyte trouva moyen de se faire admettre dans les njaisons où sa protectrice passait ordinairement les soirées. Le colonel, trois ou quatre fois par semaine, tut condamné à voir celle qu'il aimait docile aux voluptueuses lois de la walse dans les bras de son rival imaginaire, tandis que lui, danseur réformé par l'âge, se tenait immobile dans un angle du salon, dardant bur le couple rieur le regard fixe et dévorant par lequel un vautour poursuit les oiseaux qu'il ne peut atteindre. L'aspect de cette physionomie tragique redoublait la bonne humeur d'Ermance qui de jour en jour orcnait
un goût plus vif à la conjuration ; jamais le monde ne lui avait paru plus animé, le bal plus attrayant, le carnaval plus rapide. Randeuil, d'abord, était un valseur accompli ; puis ce mérite à part, il déployait pour sa belle alliée une amabilité si expansive, si intelligente, si naturellement tendre et spirituelle, que partois elle ne pou* vait s'empêcher de dire tout bas : N'est-ce qu'un jeu ?
A force d'admirer la perfection avec laquelle le jeune homme jouait son rôle, madame Dupastel finit par se trouver moins à l'aise dans le sien ; par une progressioa insensible, elle éprouva une sorte de dépit en songeant au dénoûment probable de cette comédie. L'inexplicable antipathie que lui avait inspirée dès le prologue mademoiselle Abeille se développa sourdement sans raison apparente. Bientôt elle évita de prononcer le nom de la jeune fille devant Hippolyte, qui par une discrétion rare chez les amants, imita de son côté ce silence. Mais, tout en paraissant perdre de vue mutuellement le but de leur complot, les deux alliés ne négligèrent aucune occasion de le faire réussir. Chaque jour leur accord, de plus en plus intime, mettait à une épreuve nouvelle la passion de l'amoureux vieillard. L'empressement de Randeuil, d'étudié qu'il était d'abord, lui était devenu si naturel, l'accueil dont il était l'objet offrait des nuances si expressives, qu'en voyant cette douce intelligence de deux êtres nés en apparence l'un pour l'autre, d'autres qu'un jaloux eussent pu croire qu'ils assistaient au spectacle d'un amour véritable.
Un soir les trois acteurs de ce petit drame se trouvaient réunis cliez la tante d'Ermance à laquelle Hippolyte s'était fait présenter. M. Lareynie ne put se soustraire à une partie de piquet que lui proposa la vieille dame. Ermance se mit au piano en riant de la physionomie dolente de son vieux si^jisbé, et Kandeuil, après avoir feint un
LE rARAVEM. 21 &
instant de regarder le joii, s'assit à cùlé d'elle. Ils causèrent quelqiK' temps ainsi à demi-voix sans songer à la musique, tandis que le colonel écartait ses as et ses quatorze pour abréger la partie , et se tourmentait sur son fauteuil afin d'apercevoir dans la glace de la cheminée le couple auquel il tournait le dos.
— Savez-vous que le temps que je vous avais accordé est expiré depuis plus d'une semaine? dit madame Dupastel en promenant au hasard ses doigts sur les touches.
— Cela est impossible, répondit Ilippolyte qui regardait avec beaucoup d'intérêt les évolutions de cette main blanche et veloutée.
— Il y a aujourd'hui vingt-quatre jours, je les ai comptés.
— Ils vous ont donc paru bien longs ? demanda doucement le jeune homme.
— Compte-t-on les jours qui semblent longs? répondit-elle; puis, comme pour étouffer ces paroles, elle attaqua les touckes du clavier avec une énergie qui s'éteignit presque aussitôt.
— Ne dirait-on pas qu'il conspire avec nous? repritelle; — il soutire, il boude, il est furieux; parfois je vois qu'il meurt d'envie de vous tuer, et peut-être moi après vous, et cependant il ne cède pas ; il serait temps pourtant qu'il prît son parti. S il avait pour moi l'attachement que je croyais, cela serait déjà fait; mais ces anciens militaires sont d'un entêtement... Vous verrez qu'il aimera mieux se laisser torturer ainsi en détail que de se soumettre. Il servait dans la garde impériale, et TOUS le savez : la garde meurt et ne se rend pas !
— Est-ce que vous ne faites pas un peu de musique, demanda la vieille tante? cela plairait peut-être au colonel plus que le piquet; jamais je ne l'ai vu malheureux
216 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
comme ce soir, et j'aurais un remords de lui gagner plus longtemps son argent.
Ermance ouvrit sur le pupitre la partition de Guillaume Tell et commença le duo du second acte ; Randeuil chanta la partie d'Arnold et tous deux exécutèrent ce morceau avec un sentiment et une verve qui excitèrent les applaudissements de la vieille dame ; mais le colonel, quoique dilettante, n'y mêla pas les siens; pendant toute la fin du duo il s'était promené à grands pas sans s'inquiéter de troubler les exécutants. Après la dernière mesure, il s'arrêta devant le piano ; et s'adressant à Ermance avec l'accent de l'homme qui vient de prendre une résolution extrême :
— Puisque vous aimez tant la musique, lui dit-il, je vous demanderai la permission de vous présenter une jeune musicienne.
— Qui donc? dit madame Dupastel.
— Ma fille qui sort demain de pension, répondit le vieillard en continuant aussitôt sa promenade.
— Eh bien ! la garde se rend, dit tout bas Hippolyte d'un air de triomphe.
Ermance leva les yeux sur le jeune homme qui s'était penché pour lui parler ; après l'avoir regardé un instant en s'efforçant de sourire, elle quitta brusquement le piano, s'assit près de sa tante, et pendant le reste de la soirée ne répondit que par monosyllables aux paroles qui lui furent adressées.
Les prévisions de Randeuil s'étaient ponctuellement accomplies. Forcé de renoncer aux expédients belliqueux, M. Lareynie avait fini par reconnaître l'absolue nécessité d'une diversion pour reconquérir le terrain qu'il semblait perdre de jour en jour. A ses yeux, la conduite d'IIippolyte n'était que le résultat d'une combinaison vindicative ; mais le changement survenu dans les manières de
LE PARAVENT. îl?
madame Dupastcl paraissait annoncer qu'elle attachait un sens sérieux aux nouveaux honunages dont elle était l'objet. Quelle que soit la bonne opinion qu'il conserve de bji-ni(?nie, un vieillard se rend toujours justice à certaines heures, en s'habillant surtout. Le colonel fut donc forcé de reconnaître ([u'une lutte avec un jeune homme de vingt-cinq ans devait, selon toutes les probabilités, se terminer à l'avantage de ce dernier. La crainte de trouver dans Hippolyte un rival henroux triompha subitement de la répugnance du vieillard à l'accepter pour gendre, et, en conséquence de ce changement. Abeille, sortie enfin de sa pension, fut amenée par son père sur le champ de bataille.
— Ce sera la division Desaix à Marengo, se dit le vieux militaire; si lattaque ne réussit pas je n'aurai plus qu'à brûler la cervelle à ce fat, et à me tuer ensuite.
Quelques jours après, Randeuil, en entrant dans le salon de madame Dupastel, y trouva M. Lareynie et sa fille. L'entrevue des deux amants fut contrainte et embarrassée, quoique le père, barbare jusqu'alors, affectât de ne pas s'occuper d'eux, afin de leur ménager une liberté qu'il croyait utile à ses projets personnels. Des regards à la dérobée, quelques allusions mystérieuses furent tout ce que le jeune homme crut pouvoir hasarder; de son côté. Abeille se tenait sur son fauteuil, le corps roide et les yeux baissés , jolie comme un ange et gauche comme une novice. Son éniolion, à la vue de son amant, fut plus boudeuse que tendre. Une femme pardonne quelquefois un enlèvement complet, mais un demi-cnlc-
vement, jamais. Mademoiselle Lareynie, parvenue à sa vingt-deuxième année, avait lu quelques romans en cachette de madame Dinois^ qui, ainsi qu'on a pu le voir, ne se distinguait point par une vigilance exemplaire; dans aucune de ces lectures, la pensionnaire déjà majeure n'avait vu qu'un héros abandonnât son héroïne au milieu de l'aventure la plus intéressante qui puisse arriver à deux amants persécutés. Loin d'c-prouver de la reconnaissance envers Hippolyte, elle lui sut donc assez mauvais gré d'un acte de raison qu'elle n'avait pas conseillé. En y réfléchissant, elle trouva qu'une prudence si soudaine ne pouvait s'expliquer que par un refroidissement de passion; alors elle ne put se défendre d'un secret dépit, en se croyant tièdement et prosaïquement aimée : elle qui avait espéré rencontrer dans son amant un digne descendant de Werther ou de Maleck-Âdel. Enfin, et par un progrès rapide, la jeune fille sentit croître dans son cœur un germe rancuncux que développa la surveillance sévère dont elle devint l'objet après son retour au pensionnat. Jadis elle accusait son père de ce qu'elle nommait sa captivité, ce fut à Randeuil qu'elle s'en prit à dater de ce jour.
— S'il avait voulu, je serais libre maintenant, se disaitelle souvent; et à cette idée, il lui semblait qu'elle ne l'aimait plus.
Hippolyte interpréta les impressions d'Abeille d'après celles qu'il éprouvait lui-même, et attribua d'abord à la présence du colonel et de madame Dupastel la froideur avec laquelle il se vit accueilli ; puis cette froideur lui parut exagérée et finit par lui déplaire. Tout mécontentement dispose h la critique; involontairement le jeune homme étudia d'un œil plus exigeant qu'enthousiaste la toilette de la jeune fille qu'il avait toujours vue sous l'uniforme de la pension. Cet examen fut peu favorable à mademoiselle
Lareynie, qui, pour faire acte d'ômancipiuion et protester contre la simplicité à laquelle il lui avait iallu se résigner jusqu'alors, était tombée dans les exagérations d'un costume beaucoup plus recherché qu'élégant.
— Où diantre a-t-elle déniché ce chapeau jaune et cet oiseau de paradis? se dit Randouil en examinarït en détail les atours de la jeune fille; — un oiseau de paradis? sur un chapeau jaune ! comprend-on un caprice pareil? Et ce châle rouge sur cette robe à ramage ! A-t-on jamais vu se harnacher de la sorte? que je meure, si je ne jette pas au feu tout ce harnachement le lendemain des noces. Ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'elle se croit bien mise; et c'est sans doute là ce qui lui donne cet air pincé et solennel que je ne connaissais pas encore.
Machinalement Ilippolyte regarda madame Dupastel qui, selon son habitude lorsqu'elle était chez elle, portait un vêtement fort simple, mais du meilleur goût.
— C'est là une femme qui sait s'habiller, reprit-il en lui-même; comme tout s'hamionie dans sa toilette ! Son peignoir, d'une couleur foncée, f.iit ressortir encore la blancheur de sa peau. La coquette, elle sait cela, et c'est sans doute pour rendre le contraste plus frappant qu'elle n'a pas mis de cul ce malin; quel charmant elfel l'ont dans ses beaux cheveux blonds ces coques de velours noir; et quelles jolies pantoulles ! Bon? elle voit que je les regarde et la vuilà qui les cache sous sa robe. Elle devine tout; j'aime cela. Ma foi. Abeille ne ferait pas mal de l'imiter au lieu d'étaler complaisamment ces vilains brodequins verls dont elle parait si enchantée... Ermance a le pied beaucoup plus petit et surtout plus mince 5 sa main aussi est d'une forme d.Jlicate et plus mignonne qui fait paraître toutes les autres mains vulgaires. Certainement Abeille est fort belle, plus belle que madame Dupastel ; elle a les traits plus réguliers, les yeux plus grands, l'en-
semble plus académique; mais cependant... je ne sais..' en les voyant ainsi Tune à côté de l'autre, il est impossible de ne pas trouver la figure d'Abeille un peu monotone dans sa perfection ; elle est toujours belle sans doute; mais
elle l'est toujours de la même manière, et à la longue
Ermance a tant de mobilité dans la physionomie! elle n'a pas deux jours de suite la même expression. Aujourd'hui, par exemple, quel air rêveur, mélancolique, on pourrait dire triste ! Elle qui est gaie habituellement ! Il y a déjà quelques jours qu'elle est ainsi. Qu'a-t-elle donc? Seraitelle souffrante? ou bien est-ce la perspective de son mariage qui lui inspire des idées noires? Ce vieux Cassandre est bien fait pour donner le cauchemar. Pauvre ange !
En ce moment ses yeux rencontrèrent ceux d'Ermance; ils échangèrent un long regard, puis la jeune femme baissa la tête et retomba dans sa rêverie, tandis que Randeuil, poursuivant ses comparaisons, découvrait à chaque instant quelque nouveau sujet de critique dans les manières ou la conversation de son ancienne idole.
Pendant quelque temps, Hippolyte, chaque fois qu'il se présenta chez madame Dupastel, y trouva le colonel invariablement accompagné de sa fille. Ces rencontres, trop fréquentes pour être toujours l'effet du hasard, ne produisirent pas le résultat qu'en attendait M. Lareynie. Le grief secret qu'Abeille nourrissait contre son amant donnait à sa belle figure une expression hautaine, et à sGs manières une sorte de maussaderie préméditée. Le jeune homme, à son tour, paraissait peu disposé à désarmer par son amabilité la froideur dont il se voyait l'objet ; loin de chercher à se rapprocher d'Abeille , comme il en eût facilement trouvé l'occasion, il demeurait sur la réserve , observant , comparant , analysant , et plongé dans une hésitation de plus en plus perplexe. Ermance enfin ne riait plus, souriait peu et ne réussissait pas tou-
jours à diss\muler sa distraction ou sa mélancolie. D'une politesse glaciale avec mademoiselle Lareyiiio, elle évitait d'adresser la parole à Randeuil , et par un redoublement de tyrannie, faisait porter au vieux colonel la pc?ine de l'ennui secret dont elle était atteinte. Peu à peu le malaise qu'elle paraissait éprouver prit un caractère plus sérieux. Enfin, imagination ou réalité, elle découvrit que les visites la fatiguaient, et un matin sa porte se trouva fermée pour tout le monde, sans excepter son vieil adorateur ni son jeune protégé.
Depuis quatre jours qu'il n'avait été reçu chez madame Dupastel, Randeuil était tombé dans une sorte d'apathie, fruit ordinaire du désœuvrement. Une lettre qu'il avait écrite à la jeune femme et dans laquelle perçait à chaque ligne un intérêt de plus en plus vif, ne lui avait attiré qu'une réponse fort courte, et réservée jusqu'à raHcctation. Pour occuper les soirées dont il ne savait plus que faire, il parcourut les théâtres, et un soir rencontra dans le foyer de l'Opéra le général Thorignon auquel il avait rendu visite quelque temps auparavant. Après quelques phrases banales sur la danse de mademoiselle Taglioni , le vieux militaire prit le bras d'Hippolyte avec une familiarité qu'autorisait la différence de leur âge.
— Je vous dois une réparation , lui dit-il, car je sais tout maintenant; et votre répugnance pour vous battre avec le colonel n'a plus rien qui me surprenne. Je comprends qu'on y regarde à deux fois avant de se couper b gorge avec son beau-père.
— M. Lareynic n'est pas mon beau-pèro, observa Randeuil. .
— Pas encore, je le sais; mais n'avez-vous plus envie qu'il le devienne ? répondit le général en souriant.
— Cela me parait impossible, dit le jeune honmic d'un ton fioid.
— Rien n'est impossible, reprit le vieux militaire avec cordialité ; écoutez-moi : je suis le plus détestable diplomate du monde, ainsi donc, arrivons au fait sans préambule. J'ai pris des informations sur votre compte, et i 'ai appris qu'avec vos principes pacifiques vous aviez, l'an dernier, donné une leçon à l'un des lions de l'avantscène. Je vois que vous êtes ce qu'on peut appeler un gentil garçon, et la fille d'un vieux grognard comme Lareynie ne peut qu'être heureuse avec vous. Le colonel n'est pas si méchant qu'il en a l'air, et j'ai toujours su lui faire entendre raison. Voyons , avez- vous confiance en moi? voulez-vous me remettre vos intérêts? L'autre jour je vous ai porté un message de guerre; eh bien, me voici prêt à en remplir un d'une nature toute différente , si vous voulez m'en charger.
— Je vous remercie, général , de votre bienveillance; mais puisque M. Lareynie vous a mis au fait, il a dû vous dire qu'il m'avait déjà refusé la main de sa fille.
— Bah ! Lareynie a toute sa vie ressemblé aux jolies femmes , qui commencent toujours par dire non ; mais moi je me charge de lui faire dire oui. Sarpejeu ! c'est que voilà quarante ans que nous nous connaissons, lui et moi; nous avons mangé ensemble, à la Bérésina, du cheval tout cru et salé avec de la poudre ; quand on a partagé un pareil repas, on est plus qu'amis , on est frères. Si je lui dis : ma^-ie ta fille à Randeuil , il faudra bien qu'il en passe par là.
— Je serais désolé que M. Lareynie se fit violence en m'acceptant pour gendre , répondit Hippolyte dont l'ardeur matrimoniale paraissait se refroidir à mesure que s'aplanissaient les obstacles.
— Eh qui vous parle de violence ? répliqua le général Thorignon ; les circonstances n'ont-elles pas pu changer et les sentiments aussi? qui vous dit que le colonel n'est
pas disposé à renouer aujourd'hui les nëgocialions? Vous devez comprendre que sa dignité palernelic ne lui permet point de faire le premier pas; mais , pour que je prenne tout sur moi , pour que je m'engage à faire agréer cette fois votre demande, il faut sans doute que j'aie de bonnes raisons et que je sois sur de réussir.
— Ainsi , général, M. Lareynie vous a chargé de connaître mes sentiments actuels h l'égard de ce mariage? demanda Handeuil sans sortir de la réserve la plus diplomatique.
— Je n'ai pas dit cela , répondit le vieillard en riant ; diantre ! n'éqnivoquons pas. Mon intervention est purement officieuse, entendez-vous; maintenant vous convient-il de l'accepter?
— Accordez-moi, je vous prie, un jour de réflexion, dit le jeune homme d'un air pensif.
— Encore ! s'écria le général ; vous pouvez vous flatter d'être l'homme des délais; dans ma jeunesse, brrrout ! duel, amour, tout se décidait à la minute. Après tout, votre système est peut-éti^ le plus raisonnable. Va pour les vingt-quatre heures.
La sonnette qui annonça dans le foyer le lever du rideau pour le second acte de la Sylphide mit fin à cette conversation, et les deux interlocuteurs se séparèrent après s'être donné rendez-vous chez le général Thorignon^ a l'expiration du délai.
Le lendemain, une heure sonnait à peine lorsque Randeuil se présenta chez madame Dupastel; le domestique refusait de le laisser entrer ; mais la femme de chambre.
224 ŒUVRES DE Cr. DE BERNARD.
à qui l'élégant jeune homme plaisait beaucoup pius que le vieux Céladon, et qui avait interprété avec la perspicacité particulière à son état Tindisposilion de sanja*tresse, prit sur elle de lever la consigne. A la vue de son protégé, Ermance rougit légèrement et fit un mouvement pour se lever, mais elle se rassit aussitôt d'un air d'abattement.
— J'avais donné l'ordre de ne laisser entrer personne, dit-elle; la vue d'une pauvre femme souffrante est si ennuyeuse pour les autres que je me condamne à une solitude absolue. Vous ne trouverez donc pas ici celle que vous y veniez sans doute chercher.
— Qui donc ? demanda Randeuil en suivant du regard les lignes élégantes du corps de la jeune femme à demi couché sur la causeuse.
— Existe-t-il deux personnes que vous désiriez rencontrer ? je vous parle de mademoiselle Lareynie ; elle est venue tout à l'heure, et je regrette maintenant de n'avoir pu la recevoir ; mais je ne prévoyais pas votre visite.
— Si j'avais envie de voir mademoiselle Lareynie, répondit Hippolyte d'un air froid, j'irais chez son père au lieu devenir ici.
— Ah! le colonel vous reçoit donc chez lui et vous
y allez, dit la veuve en se mettant sur son séant.
— Du moins, je crois que je pourrais y aller.
— Je comprends; vous n'avez pas voulu profiter de ce droit avant de m'avoir fait part de votre succès. C'est bien... je vois qu'en vous rendant un faible service je n'ai pas obligé un ingrat... Je n'ai pas vu M. Lareynie depuis quelques jours .. je suis si souffrante que je ne peux recevoir personne... je ne sais rien de ce qui se passe... Ainsi tout est terminé? et... quand vous mariezvous?
— N'était-il pas convenu que les deux mariages se
LE r.ARAVLM. 2 25
feraient ensemble? demanda Handeuil dont le regard pénétrant ne quittait pas un seul instant sa belle et l.inguissanle protectrice.
— Il ne s'en fera qu'un seul, répondit-elle d'un ton bref.
— Le mien, ou le vôtre ?
— Le vôtre, le vôtre; oh ! ne craignez rien !
— Mais vous, dit îlippolytc en hésitant ; pardonnezmoi cette indiscrétion... M. Lareynie ne doit-il pas vous épouser..., bientôt?
— Jamais ! dit Ermance.
— Jamais! oh ! je vous en supplie, répétez ce mot-là.
— Quavez-vous donc? reprit-elle en le regardant fixement.
— J'ai que vous dirai-je? Je suis heureux,
tout me semble enchanté, et je respire avec ravissement. Ainsi vous ne l'épouserez pas? Vous avez dit jamais; c'est là un mot sacré ! la jeunesse, la beauté, l'esprit, la grâce, tous les dons divins que convoitait ce vieillard échapperont donc à sa main profanatrice. Vous avez compris, n'est-ce pas, qu'un pareil mariage serait un sacrilège? que deviendraient vos fraîches années enchaînées sans retour à celte décrépitude ? On jette des roses sur une tombe, mais non dedans. Quelle pitié ! Bientôt il va mourir, et vous, à peine avcz-vous vécu. Comment pourraient s'unir deux existences l'une en fleur, l'autre en poussière ? la première condition du bonheur, n'est-ce pas l'harmonie? Vous avez souffert, et vos peines vous ont prévenue contre la jeunesse; mais la sentence par laquelle vous la condamnez ne touche-t-clle pas a l'injustice en refusant d'admettre des exceptions? Quoi! parce qu'une première épreuve a été pour vous pleine d'amertume, vous voilà désenchantée à tout jamais! parce qu'un homme a pu méconnaître le trésor qu'il
226 ŒUVRES DE CH. DE BERNatiD.
possédait, vous méconnaissez à votre tour les sentiments dévoués, apanage de jeunes cœurs ! Vous traitez la tendresse de mensonge, l'enthousiasme de duperie, l'amour d'illusion, et quand vous avez ainsi efleuillé et foulé aux pieds toutes les fleurs de la vie, vous vantez votre expérience et votre sagesse... Ermance, l'amour existe; il faut y croire, surtout quand on l'inspire... Mais je déraisonne en voulant vous prouver ce dont vous ne doutez plus, car vous ne l'épousez pas ! vous voilà libre, je le suis aussi, moi! la liberté, la jeunesse, l'amour! quelles célestes choses; n'est-ce pas Ermance?
Au commencement de cette tirade, madame Dupastel s'était appuyée contre le dossier de la causeuse ; elle resta ainsi tant qu'IIippolyte parla, les mains croisées sur les genoux, les paupières fermées à demi, entièrement immobile, à l'exception de son corsage que soulevait une respiration rapide, et recueillant ses esprits pour mieux savourer son émotion profonde et délicieuse. Au mot d "Ermance que le jeune homme prononça d'une voix pleine d'adoration, elle ouvrit des yeux doux comme du velours, et souriant avec le charme ineftable que donne le bonheur :
— Vous ne m'avez pas répondu, dit-elle, lorsque je vous ai dit : quand vous mariez-vous ?
— C'est parce que vous devez savoir cela mieux que moi, répondit Randeuil, à qui le regard d'Ermance avait tout dit.
— Comment le saurais-je ?
— Cela ne dépend-il pas de vous ?
— Je croyais que cela dépendait de mademoiselle Abeille, dit la jeune veuve avec une douce moquerie ; il me semble que vous oubliez un peu l'héroïne de votre roman.
— Mon roman est fini et ma vie commence, répondit
Randeuil en s'emparant d'une main qui ne lui fut que faiblement disputée ; — j'en conviens, j'étais fou ; mais vous devez me pardonner, car je ne vous connaissais pas encore. J avais pris pour de l'amour le caprice d'une imagination inùtée par les obstacles et les refus. Dans cette jeune fille, c'est la victime de l'égoïsme paternel que je plaignais; et, vous le savez, on se figure aisément qu'on aime ceux qu'on plaint ; d'ailleurs, derrière des barreaux ou seulement derrière une persienne, toute femme ne parait-elle pas un ange? De près, l'ange perd habituellement ses ailes, et c'est ce qui est arrivé. A la place de la femme distinguée que j'avais cru deviner, je n'ai trouvé qu'une pensionnaire gauche, maussade et insignifiante. En toute circonstance, le voile serait tombé de mes yeux après quelques entrevues comme celles de ces jours derniers; mais à côté de vous, l'illusion n'était plus possible un seul instant. En vous voyant toutes deux ensemble, j'ai cherché vainement dans mon cœur une passion qui n'était qu'une ombre; mais à sa place j'en ai trouvé une autre à laquelle je ne croyais pas encore ; une passion réelle, ardente, profonde, éternelle !
Hippolyte se laissa glisser à genoux, et ses bras, subitement enlacés autour de la jeune femme, lui firent une ceinture qu'elle s'efforça de rompre, mais trop mollement pour réussir.
— Qui m'assurera que vous ne jouez pas encore un rôle ? lui dit-elle en cachant son émotion par un sourire.
— Votre cœur.
— Voilà donc le dénouement de notre comédie ! Qui s'y serait attendu, mon Dieuî et qu'allons -nous faire maintenant?
— Nous aimer, nous le dire, nous marier, répondit Randeuil avec exaltation.
— Nous marier ! vous ne douiez de rien. Mais quand
même je consentirais... vous ne pensez donc ni à lui, ni à elle ?
— Je pense à vous. D'ailleurs, que pourront-ils dire? nous étions deux enfants ; vous, de songer à épouser un vieillard ; moi, de me monter la tête pour une pensionnaire mal élevée. Aujourd'hui nous sommes raisonnables; n'en avons-nous pas le droit ? M. Lareynie s'occupera de son testament; sa fille m'oubliera si cela n'est pas déjà fait, et nous, nous serons heureux; car vous m'aimez aussi, n'est-ce pas, mon doux ange ?
— Je ne sais, répondit-elle avec une coquetterie pleine de charme ; tout ce que je veux vous avouer, c'est que je me sens guérie.
Un bruit qui se fit entendre dans la salle à manger interrompit cet entretien. Cette fois Hippolyte se mit debout avec la rapidité de l'éclair, car il ne s'agissait plus d'une comédie. La porte s'ouvrit, et M. Lareynie entra dans le salon avec sa fille empanachée, selon sa coutume, de son oiseau de paradis.
— Vous ne saviez ce qu'étaient devenues les ailes de votre ange, dit tout bas Ermance à son amant, ne les voyez- vous pas sur son chapeau?
Ils échangèrent un sourire, puis tous deux, par un accord tacite, commencèrent la contre-partie de la scène quïls avaient jouée jusqu'alors : indiftérents, ils avaient feint l'amour; amoureux, ils feignirent rindifïérence ; mais cette fois ils restèrent au-dessous de leurs rôles, car le cœur est mauvais acteur. Leurs regards qui se cherchaient en voulant s'éviter, leurs paroles qui se répondaient sans s'être interrogées eussent révélé aux observateurs les moins clairvoyants une intelligence secrète. Témoin de cet accord que trahissaient chaque jour mille circonstances futiles en apparence, mais trop significatives à ses yeux, M. Lareynie passa successivement
LE PARAVEM. 229
par les plu? douloureuses tortures de la jalousie. Ses appréhensions n'eurent plus de bornes lorsqu'il eut appris du général Tliorignon que Randeuil renonçait positivement à la main d'Abeille.
— Qu'espère-t-il donc? se dit -il avec un paroxisme de colère ; prétendrait-il épouser Ermance ?
Flagellé par cette pensée qu'il avait rcpousséc jusqu'alors, le vieillard se rendit chez madame Dupastel.
— Il y a trop lonj^temps, lui dit-il, que vous ditlérez l'instant de mon bonheur. Ces délais me tuent, et je ne peux plus les supporter. Je ne sortirai pas d'ici que vous D'ayez fixé le jour de notre mariage.
— Je vous ai déjà dit que je ne me marierais que lorsque vous auriez accordé à M. Randeuil la main de votre fille? répliqua la jeune femme, qui, par compassion, n'osait dire la vérité au vieillard, et cherchait à se tirer d'une position difficile au moyen de cette réponse un peu jésuitique.
— Mais je la lui accorde, s'écria le colonel; c'est lui qui maintenant ne veut plus l'accepter, et je connais le motif de son refus. Il vous aime, madame. Je n'en ai jamais douté ; mais il fait plus à présent ; il espère vous épouser, je le sais, j'en suis sûr, et toute dénégation serait inutile. Eh bien ! je vous le dis ; si vous consentez à cette trahison, malheur alors! malheur à nous tous!
— Me tuerez- vous? dit Ermance en riant, mais au fond assez enrayée de la violence avec laquelle M. Lareynie venait de prononcer celte tragique imprécation.
— Vous savez bien que je ne pourrais pas, répondit-il ; c'est lui que je tuerai, s'il refuse encore de se battre; lu' d'abord, ensuite moi, le jour même du mariage, et au pied de l'autel.
— Mon Dieu! colonel, quel nïélodrame avez-vous vu jouer hier? je ne vous ai jamais vu d'humeur si sanpui-
naire : le passage de la Bérésina n'était qu'une pastorale auprès de ce que vous me promettez là.
— Malgré l'insouciance railleuse de ses paroles, madame Dupastel prit fort au sérieux la menace du vieillard désespéré;, et le soir même voulut faire partager sa frayeur à son amant.
— Quelle folie ! s'écria celui-ci ; le bonhomme est en enfance.
— Mais s'il vous tue ! Vous n'avez pas vu l'expression de ses yeux; j'essayais de rire, quoiqu'il me fit une peur horrible.
— Bah!
— Je vous dis qu'il est capable de tout, reprit Ermance, disposée comme toutes les femmes à s'exagérer encore la violence de la passion dont elle était l'objet. — Je ne veux plus que vous vous trouviez ici ensemble.
— C'est me dire que vous lui fermerez votre porte; j'allais vous en prier. Je ne puis souffrir que ce Cassandre vienne à chaque instant vous faire tourner le sang avec ses rodomontades patriarcales.
— Lui fermer ma porte î le puis-je? dit-elle d'un air contrarié.
— Qui vous en empêche?
— Mon Dieu ! mille raisons. Il a été si tourmenté depuis quelque temps ! un pareil procédé l'exaspérerait; il a bien plus de soixante ans; à cet âge-là les émotions peuvent avoir le résultat le plus fatal ; je suis étonnée qu'il ne soit pas déjà tombé malade.
— Si je pouvais disposer d'une bonne fluxion de poitrine...
— Ilippolyle ! y songez-vous? je ne me consolerais jamais, si à cause de moi il arrivait malheur à ce pauvre homme.
— Pauvre homme! c'est diable incarné qu'il faut dire;
LE PARAVE>T. 231
comprend-on qu'il y ait encore tant d'huile dans cette vieille lampe? C'est qu'il vous aime comme un fou !
— Cela vous étonne, dit madame Duj)astel en souriant.
— Non, mais cela me déplaît, car je veux ôtre seul h vous aimer ainsi.
Le ciel parut exaucer le vœu sanguinaire de Randeuil : les émotions violentes éprouvées depuis quelque temps par le colonel, réagirent enfin sur son tempérament qu'avaient altéré déjà les fatigues de la guerre. Au sortir d'un bal où il avait vu madame Dupastel danser trois contredanses avec son rival, un frisson le saisit, puis la fièvre vint, et, malgré sa résistance aux prescriptions des médecins, le vieillard fut contraint de garder le lit ; sa maladie, après avoir perdu le caractère de gravité qu'elle avait eu d'abord, nécessita cependant des soins assidus, un régime sévère et une réclusion absolue. Ilippolyte resta donc maître du terrain et profita sans retard de son avantage. L'attachement que lui avait voué madame Dupastel était trop vif et trop sérieux pour ne pas eflacer bientôt jusqu'au souvenir d'un vieillard qu'on ne voyait plus et qui n'avait jimais inspiré à la jeune femme d'autres sentiments qu'un intérêt compatissant. En apprenant que M. Larcynie était entre en convalescence, Ermance consentit enfin à fixer le jour d'un mariage dont son amant l'entretenait sans cesse, et qui devait couronner leur amour en le légitimant ; mais par un instinct de bonté, elle voulut que la cérémonie se fit sans éclat et le plus secrètement possible, de peur que le bruit n'en parvînt aux oreilles du colonel et ne fût un obstacle à sa guérison. Libres tous deux, les amants accomplirent donc l'acte le plus solennel de leur vie en l'entourant d'autant de précautions mystérieuses que s'il se fût agi d'ime action coupable; immédiatement après la bénédiction nuptiale, ils quittèrent Paris pour prévenir la scène pa»
232 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
thétiqiie qu'eût infailliblement occasionnée une rencontre avec M. Lareynie, dont le rétablissement était presque complet. Par une souriante matinét de prinlempSj Ermance et Hippolyte, assis l'un près de l'autre dans une chaise de poste où il n'y avait de place que pour deux, prirent la route de Belgique, chemin assez laid qui leur parut semé de roses. Quelque temps avant d'arriver au second relai, le nouveau marié montra du doigt à sa compagne un orme desséché qui bordait la contre-allée.
— Voilà un arbre que j'aime, dit-il je voudrais l'avoir dans notre jardin.
— Quand nous aurons un jardin, répondit Ermance ; il est fort laid, cet arbre.
— Assurément, mais il mé rappelle le premier jour de mon bonheur : c'est ici que j'ai fait rebrousser chemin à la voiture dans laquelle j'enlevais mademoiselle Lareynie.
— Comment, vous avez eu la méclianceté de m'amener sur cette vilaine route ! dit la jeune femme d'un air boudeur : elle me déplaît ; je veux que nous retournions.
— Et moi je ne veux pas, dit Randeuii avec un sourire.
— Mais c'est donc de nouveau un enlèvement ? repritelle sans pouvoir s'empêcher de rire à son tour.
— 11 faut dire un ravissement, répondit Ilippolyte en la serrant dans ses bras avec un transport amoureux qui eût fait trouver spirituel un jeu de mots plus mauvais encore.
Vers le milieu du mois d'août, les deux époux, après avoir visité la Belgique et la Hollande, remontèrent la
LE PARAVENT. J3t
Yûllée du Rliin afin de rentrer en France par le granddurlié. Ils s'arrêtèrent à liade, où la saison des eaux avait attiré, selon l'usage, un grand nombre d'étrangers. Une des premiers figures françaises que reconnut Randeuil sous les allées qui avoisinent la maison de conversation, fut celle du général Thorigiion. Ayant quitté pour un instant le bras d'Ermance, qui de son côté, venait de retrouver une femme de sa société de Paris, il accosta le vieux militaire dont l'accueil cordial lui parut toutelois empreint d'un certain embarras.
— Quelle est cette dame que vous accompagnez ? demanda le général après quelques paroles insignifiantes.
— C'est ma femme, répondit Randeuil ; ne savez-vous pas que je suis marié ?
— Je ne le sais que trop, reprit le vieillard en secouant la tête. C'est donc là madame Dupastel ! Pardon, je voulais dire celle qui fut madame Dupastel ; elle est fort bien, extrêmement bien, et maintenant je trouve moins étonnantes les extravagances de ce pauvre Lareynie.
— Qu'est-il devenu ? demanda le jeune mari avec une sorte d'intérêt.
— Ne m'en parlez pas, répondit le général Thorignon, j'aimerais autant qu'il fût resté avec tant d'autres dans la déroute de Moscou. Oui, madame Dupastel, madame Randeuil, vcux-je dire, peut se flatter d'avoir été plus meurtrière pour le pauvre colonel que la bise du Nord et la lance des Cosaques. Enfin, le cœur de l'homme est fait comme ça : il suffit d'un pied mignon et d'un œil bien fendu pour le démolir de fond en comble. Moi, qui vous parle, j'ai cru que cette petite Armandine de lOpéra me ferait mourir dun coup de sang. Heureusement, j'ai le moral plus fort que Lareynie, et je suis venu à Bade pour me distraire. Pauvre Lareynie ! c'est triste, parole d'honneur ! je sais bien qu'il n'y a pas de reprochefi .'*
26 i ŒUVRES DE CO. DE BERNARD.
VOUS faire, non plus qu'à madame Randeuil. Vous étiez jeunes, vous vous aimiez, vous vous êtes mariés, tout le monde en eût fait autant à votre place, moi le premier. Je dois même avouer que, pour ce qui vous regarde, vous avez eu diantrement raison de préférer ce mariage à celui que je voulais négocier. Hein ! si vous aviez épousé l'autre, quelle drôle de figure vous feriez peut-être maintenant !
— Que voulez-vous dire? demanda Randeuil.
— Vous ne savez donc pas l'aventure de mademoiselle Lareynie?
— Pas le moins du monde ; nous arrivons de Hollande, et depuis trois mois nous ne sommes plus au courant de rien.
— Eh bien ! mon cher monsieur, voici l'historiette : mademoiselle Abeille, votre ancienne passion, qui, grâce à la néglicence de son père, a reçu dans sa [pension une éducation détestable et s'est farci la tête de romans, mademoiselle Abeille, a décampé un beau matin avec un professeur de piano qui n'a que ses doigts à mettre sous la dent, et ils sont allés... Dieu sait où; on croit qu'ils ont passé en Angleterre. Que dites-vous de ça? l'avezvous échappé belle ?
— Abeille enlevée et pour tout de bon cette fois se dit Randeuil : ma femme avait raison; c'était une véritable vocation chez cette petite pensionaire.
— Vous devinez quel coup une pareille histoire a porté au colonel, qui sortait à peine de convalescence et qui a appris votre mariage presque au même instant. J'ai cru pendant quelques jours qu'il deviendrait complètement fou, et, ma foi, autant aurait valu.
— Mais enfin, que fait il maintenant? où est-il? demanda Hippolyte, si bien guéri de son ancienne passion qu'en C3 moment le sort du vieillard malheureux l'intéressait
plus que la destinée errante de mademoiselle Abeille.
— H est ici. dit le général; ne le savez-vons pas?
— Ici ! s'écria Randeuil avec une émotion involontaire. Ermance mit fin à ce dialogue en venant prendre le
bras de son mari qui, par un signe expressif, imposa silence au général présenté par lui à la jeune femme. La moirée était avancée ; terminant bientôt une conversation sans intérêt, les deux époux quittèrent le vieux militaire et entrèrent dans rétablissement où se réunit toute la société des eaux. Après s'être promenés quelque temps dans la salle de bal, ils pénétrèrent dans un salon dont le centre était occupé par une longue table couverte d'un tapis vert sur lequel se dessinait une série de cbitïres et de compartiments aussi incompréhensibles au premier aspect que les hiéroglyphes d'un obélisque égyptien : au milieu et de chaque côté de ce parallélogramme, quelques hommes d'un aspect impassible se tenaient assis, un petit râteau à la main, et maniaient les piles d'or et d'argent placées devant eux avec plus d'indilTércncc que n'en témoigne un enfant qui s'amuse d'une poignée de sable. Deux rangs d'assistants, le premier assis, l'autre debout, entouraient cette table où se célébraient, sous la protection spéciale du grand-duc de Bade, les mystères souvent terribles du trente et quarante.
Après avoir contemplé un instant avec un sentiment pénible la physionomie de ces hommes de bonne compagnie, de ces femmes élégantes, qui, presque tous et toutes, portaient au front les stigmates que laisse la grifle du démon du jeu, Ermance et Randeuil s'apprêtaient à sortir de cette salle tentatrice, lorsque le dernier s'arrêta subitement, fasciné par une figure qu'il venait d'apercevoir assise à côté, et pour ainsi parler, sous le râteau-poignard de l'un des banquiers. C'était un vieillard d'un aspect étrange et sinistre : sur son visage aflreuscment
Î3C OEUVRES DE Cil. DE UERKARD.
p51c et décharné^ l'œil retrouvait la trace de quelque passion indomptable qui avait joint sa flétrissure aux outrages d'une précoce décrépitude. Ses yeux disparaissaient presque au fond de leurs orbites dont l'arcade était dépourvue de sourcils ; sur son front plein de rides, une perruque en mauvais état laissait échapper quelques mèches de cheveux gris, et ses vêtements fanés accusaient une complète incurie en matière de toilette. Courbé sur plusieurs piles de napoléons et sur une liasse de billets de banque qu'il avait devant lui, ce ponte, qui paraissait le doyen de tous les autres, tenait d'une main une épingle et de l'autre une carte, qu'il piquait attentivement à chaque coup de la partie. Ilippolyte eut besoin d'un second coup-d'œil pour reconnaître dans ce joueur, dont la seule apparence inspirait la pitié, son ancien et malheureux riva], le colonel Lareynie. Certain enfin de ne pas se tromper, il voulut emmener Ermance, afin de lui épargner ce spectacle ; mais en ce moment la fin de la partie occasionna un mouvement parmi les assistants. Tandis que le banquier tirait du bassin, creusé devant lui dans la table, les cartes dont il venait de se servir, plusieurs joueurs se levèrent, et tout à coup M. Lareynie se trouva devant les jeunes époux, sans qu'il fût possible à Randeuil de l'éviter.
A la vue d'Ermance et de son mari , le vieillard s'arrêta par un mouvement convulsif ; ses traits mornes se ranimèrent, et ses yeux éteints brillèrent d'un feu sombre , tandis qu'un peu de sang réchauftait la peau de ses joues blafardes. Malgré le changement qui l'eût rendu méconnaissable aux yeux même d'un ami , madame Randeuil le reconnut à l'instant et ne put retenir une exclamation mêlée de surprise , de crainte et de pitié.
Monsieur Lareynie hésita , comme s'il se fût livré en lui un combat terrible; enfin il s'inclina devant la jeune
femme , et d'une voix cassée , ainsi que l'était devenue toute sa personne :
— Je vous fais peur, madame? lui dit-il; puis il sourit comme pourrait sourire un mort soumis à l'action du galvanisme.
Ermance balbutia une réponse inintelligible, et (pielques paroles sans suite furent prononcées de part et d'autre. Le vieillard ne dit rien qui eût rapport à son ancienne passion ; mais son effroyable métamorphose parlait pour lui. Entre le fat sexagénaire adonisé, fardé, i^arfumé, soignant ses débris comme une coquette soigne sa beauté, et le joueur au maintien négligé , à la barbe longue, aux vêtements sordides, il y avait un abîme qu'avait pu seule combler une déception mortelle.
Un petit coup sec frappé sur le tapis par le râteau du banquier annonça la reprise de la partie. A cet appel, M. Lareynie se passa la main sur le front, comme fait un homme qui s'éveille, et prit congé d'Ermance par un salut silencieux.
— Vous jouez donc? lui dit-elle d'un ton de reproche qui annonçait de l'intérêt.
— J'ai perdu ce soir quinze mille francs, répondit-il froidement.
— Mais vous vous ruinez ! s'écria-t-elle avec émotion. M. Lareynie la regarda fixement.
— Cela s'avance, lui dit-il en renouvelant son sourire d'outre-tombe; — ne faut-il pas que je fasse quelque chose pour vous oublier ?
A ces mots il se rassit et jeta sur le tapis un billet de banque que le râteau d'un des bananiers enleva presque aussitôt, comme le vent emporte une feuille sèche.
Allons-nous-en, je t'en supplie, dit Ermance à son mari; j'ai le cœur serré; l'air de cette salle m'étouffe.
Ils sortirent de l'antre doré et retrouvèrent au-dehors
la brise fraîche et pure , la nuit sereine , les orangers en fleur, les cieux resplendissant d'étoiles.
— Nous partirons demain, n'est-ce pas? dit la jeune femme avec un accent de tristesse.
— Cette rencontre t'a fait de la peine ? lui demanda Randeuil !
— U est bien malheureux , et il me semble que j'en suis cause.
— En ce cas, je dois donc me reprocher aussi la conduite de sa fille , qui , tandis qu'il se ruine au jeu , court le monde avec un musicien.
Hippolyte répéta ce que lui avait appris le général Thorignon, au sujet d'Abeille; puis serrant doucement le bras de sa femme sous le sien :
— Non, mon Ermance , lui dit-il , nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre; le seul être auquel cet homme puisse imputer son malheur, c'est lui-même, qui, à soixante ans, n'a pu se résigner à vieillir; lui qui, méconnaissant les devoirs de son âge et usurpant les prérogatives du nôtre, a prétendu inspirer l'amour, et oublié qu'il était père. Il est puni cruellement sans doute , et non sans justice; plaignons-le donc, mais ne nous accusons pas.