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U^'E AVENTURE DE MAGISTRAT

En France, il n'est gu^^e de ville qui n'ait son bois do Boulogne, où cliaque soir, durant les beaux jours, la fashion de l'endroit vient se regarder bAiller. Parfois cependant quelque incident dramatique anime la somnolente physionomie du cours (c'est presque toujours ainsi que se nomme la promenade dans un chef-lieu de sous-préfecture). Plus d'une aventure du genre de celle que je vais vous raconter a vu son premier chapitre entamé sous (L.s feuillages qui d'ordinaire semblent dormir, pétrifiés, comme ceux qui s'y abritent, par la vapeur engourdissante qu'exhale le sol de la province.

Le salon d'été des habitants de Dijon est situé à un quart de lieue de la ville, au bord de la petite rivière de rOuchfc qui le sépare du chùtcau de la Colombièrc, dont il formait autrefois le parc, nom qu'il porte encore aujourd'hui. C'est un parallélogramme assez vaste, coupe en tous sens par des chemins dont les principaux divergent régulièrement du centre à la circonférence, semblables aux rayons d'une étoile. Le Cours, belle allée bordée d'une double rangée d'arbres^ unit la promenade au fau-

bourg Saint-Pierre , à peu près comme l'avenue de Neuilly lie la porte Maillot à l'arc de triomphe. Les soirs d'été et surtout les dimanches, cette allée est encombrée de promeneurs de toutes les classes, bourgeois et mar« chauds, grisettes et femmes du monde, étudiants de l'école de droit et militaires de la garnison, que l'attrait d'un frais ombrage atth-e hors de la ville, ainsi qu'un champ de fleurs à butiner fait jaillir de la ruche un essaim d'abeilles bourdonnantes. Le peuple chemine à pied; l'aristocratie roule en voiture, mais c'est là son seul privilège. Le parc appartient à tous, petits et grands, par une raison péremptoire. Dijon, et c'est là un des plus humiliants chagrins de cette cité prétentieuse, manque de promenades à l'intérieur, car je ne compte pas les maigres plantations de ses remparts. Son bois de Boulogne doit donc lui servir en même temps de jardin des Tuileries, mais de jardin sans grilles ni factionnaires hostiles aux vestes ou aux casquettes, comme le sont les cerbères du pont tournant : car le soleil de la Bourgogne est chaud, son vin aussi, et il y aurait une impolitique inhumanité à refuser au peuple l'air et l'ombrage qu'il ne trouve que là, tandis que les riches, ennemis de la cohue, peuvent demander l'un et l'autre à leurs jardins. La nécessité, en ouvrant le parc à tout le monde et en y concentrant à certaines heures adoptées par l'usage une partie de la population, en a tait un lieu de rendez-vous public, où le soir chacun est à peu près sûr de rencontrer ce qu'il cherche, et quelquefois ce qu'il ne cherche pas, ainsi qu'il arriva au héros de cette histoire.

En 18-2..., à la fin d'une belle soirée du mois de juillet, deux dames escortées d'un jeune homme vêtu de noir de la tête aux pieds, sortirent du parc en traversant les rangs pressés des promeneurs; une grande ressemblance dans la figure et dans le maintien annonçait entre elles une

parenté dont la différence de leur âge expliquait en même temps le degré. C'était évidemment une mère accompagnée de sa lille, une même femme en deux éditions imprimées à trente ans de distance. Le goût provincial, qui avait présidé à l'ordonnance de leurs toilettes, livré celle de la mère à l'extrême exagération de la robe montante et proscrit des vêtements de la demoiselle l'élégance fraîche et fleurie, première coquetterie des jeunes filles, n'enlevait rien en revanche à la dignité un peu magistrale de leur démarche. Les saints empressés et respectueux qui accueillaient leur passage indiquaient d'ailleurs que c'étaient là des personnes considérables et en possession de celte importance qui, dans les petites villes, s'attache exclusivement à la fortune territoriale notoire et à l'illustration de famille incontestée. Quant au cavalier servant, la manière dont il donnait le bras à la plus Agée des deux femmes eût suffi à un observateur exercé pour lui faire deviner la nature des rapports qui devaient exister entre eux. Ce bras arrondi avec la grûce de l'anse d'un vase étrusque n'appartenait évidemment ni à l'insouciance maritale ni h la familiarité filiale; on n'y lisait pas davantage l'enlacement attractif de l'amour, ou la politesse désintéressée d'un étranger qui remplit un simple devoir de société ; il avait une physionomie à part, quelque chose d'attentif, d'obséquieux, de courtisanesque, qui joint à la manière dont son propriétaire se penchait en marchant, afin d'écouter plus convenablement ses compagnes, et à ses soins minutieux pour leur choisir le meilleur chemin, rangeait de prime abord le jeune homme dans la classe du gendre futur, l'individu du règne animal qui sait le mieux donner le bras.

En sortant du parc, le trio s'achemina vers une voiture de forme gothique, aux panneaux ornés d'un double écuôson^ et stationnant à l'entrée du cours, sous la garde

de deux domestiques d'un âge mûr. Lorsque les deux dames, toujours accompagnées de leur cavalier, furent assises et les laquais gravement installés sur leurs sièges respectif, l'équipage prit le chemin de la ville avec une lenteur calculée sans doute dans une intention de dignité. Après avoir traversé le faubourg Saint-Pierre et suivi la rue Saint-Etienne jusqu'à la place qui la termine, il s'arrêta enfin presque en face de l'église Saint-Michel, devant une maison assez belle, dont la façade d'un style grave et froid s'harmonisait à merveille avec la physionomie surannée de la voiJnre. Les deux femmes étant descendues, le jeune homme prit congé d'elles avec des révérences dont une reine eût pu se contenter ; mais dès que la porte fut refermée, sa contenance changea subitement; de sérieuse et pour ainsi dire solennelle, elle devint agitée, inquiète, turbulente. Il reprit le chemin du parc, et sa marche eut l'air d'une course. A peine arrivé à la promenade, il se mit à la parcourir précipitamment dans tous les sens, se frayant un chemin à coups de coude, quand la foule devenait plus épaisse, s'empêtrant les jambes dans les robes des femmes dont il froissait impitoyablement les manches à gigot, marchant indifféremment sur le sable des allées ou sur les pieds des promeneurs, renversant les chaises et fourrant son nez dans chaque groupe.

Tout fait événement dans une petite ville. Cette allure anti-sociale fut promptement remarquée et causa un étonnement d'autant plus vif qu'elle paraissait plus contraire au caractère bien connu du promeneur dévergondé. Sans la préoccupation qui le rendait sourd à tout ce qu'on disait autour de lui, celui-ci eût pu facilement entendre les observations dont il ne tarda pas à devenir l'objet et les commentaires par lesquels chaque petite coterie assise en demi-cercle le long des allées accueillait son passage ;

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— Quelle mouche a donc piqué le procureur du roi ? — Son mariage serait-il rompu ? — Monsieur de la lîochette est devenu fou , parole d'honneur ! — Soupçonniez-vous cette veine de vif-argent sous ce glacier ? demandait un bel esprit en s'écoulant parler, — Notre vente serait-elle découverte? disait d'un ton mystérieux à ses voisins un de ces bons jeunes gens à cœur d'agneau et à barbe de lion, qui s'amusaient alors au petit carbonarisme dans toutes les universités du royaume.

Après plus de deux heures d'inutiles recherches, après avoir parcouru le parc dans tous les sens et en avoir fouillé les moindres recoins, M. de la Rochctte reprit le chemin de la ville avec tous les symptômes du découragement. Arrivé sur la place semi-circulaire qui fait fiice au palais des États, il s'arrêta devant un café et se laissa tomber sur une chaise , le front baigné de sueur. D'une voix aussi lugubre que dut l'être celle de Roméo demandant du poison au vieil apothicaire de Mantoue , il commanda au garçon qui vint le servir une glace panachée, et se mit à l'avaler mélancoliquement , en la taillant à quatre faces comme un obélisque , opération aussi favorable à la rêverie, en été, que le tisonnemcnt en hiver. Tout-à-coup un mouvement nerveux de la main donna à la cuiller une impulsion horizontale qui sapa le monument par la base et le renversa sur la soucoupe. Le procureur du roi fit un bond sur sa chaise, puis il resla un instant le bras suspendu , la bouche et les yeux béants.

Un jeune homme fort petit venait de s'asseoir à une table voisine; au premier coup-d'œil, rien en lui ne justifiait l'étonnement et l'émotion dont il était la cause. Il paraissait svelte et gracieux dans tous les détails de sa personne, mince d'épaules et large de croupe, comme un fin andaloux. Autant qu'on en pouvait juger à !a lueur aflaiblie des lustres du café, sa figure devait être fort

jolie ; de grosses boucles de cheveux noirs couvraient ses joues et le collet d'une courte redingote dans laquelle il semblait aussi pincé que dans un corset; il était mis de tous points avec la recherche du dandisme le plus scrupuleux. Jamais éperons plus bruyants n'avaient armé bottes plus mignonnes Jamais les avant-scènes de l'Opéra n'avaient exhibé gants jaunes plus frais et plus irréprochables.

Le nouveau venu frappa un léger coup sur une table avec son petit jonc à pomme d'or, et s'assit. Ses yeux, avec une rare promptitude d'intuition , avaient déjà remarqué rébahissement dans lequel était plongé son voisin; un sourire imperceptible passa sur ses lèvres, et, par un mouvement instinctif, il décocha de droite à gauche une de ces œillades que nos pères appelaient assassines et comparaient aux flèches de Cupidon ; puis , par réflexion , il fronça sévèrement le sourcil en faisant mine de caresser au-dessus de sa lèvre une moustache qui eut été invisible au microscope. Les deux jeunes gens restèrent quelque temps ainsi, humant respectivement leurs sorbets et s'observant à la dérobée avec une attention mutuelle. Tandis que les yeux du procureur du roi offraient une vague ressemblance avec ceux d'une chouette éblouie d'un rayon de soleil, les regards de l'inconnu semblaient inquiets, mécontents, persiffleurs ou pénétrants; son maintien, pendant ce temps, eût fait honneur tour à tour au fat le plus insolent et à la coquette la plus exercée. 11 se déganta d'abord pour montrer une main fort blanche ; ensuite il étala complaisamment ses petites bottes, lorsqu'il eut vu qu'elles attiraient l'attention de son voisin, puis les retira sous lui par un mouvement tout féminin et comme si sa courte redingole eût été un jupon assez long pour les cacher. Bientôt après, il se lassa de cette pose de Vénus pudiaue et croisa une jambe

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sur l'autre d'uii air fort cavalier. Eiitln, apr^s avoir dcmandé du feu au garçon, d'une voix qui pouvait passer pour un ténor flùlé ou pour un conlro-allo cncrgiiiuo, il alluma un papelito et se mit à fumer avec une grâce espagnole ; toul-à-coup , par un de ces brusques caprices qui lui semblaient familiers, il se leva, lança au magistrat un rog.ird comparable à la flèche dunParthe, et s'éloigna. M. de la Rochette se trouva debout aussitôt, comme si un ressort l'eût mis en mouvement. En passant devant la table que venait de quitter l'inconnu, il vit à terre un petit portefeuille qu'il ramassa d'un gcs!c avide. C'était un moyen d'entrer en conversation, si, comme cela était . probable, il en avait le désir ; toutefois, par réflexion, il mil le portefeuille dans sa pjche et se contenta de suivre son propriétaire. Quoiqu'il fût à peine dix heures , les rues étaient désertes et les boutiques fermées, car en province on se retire chez soi de bonne heure. Le jeune étranger marchait rapidement en fouettant Tair de sa cravache et en faisant sonner ses éperons avec une sorte d'afTectation ; mais, en dépit de cette allure cavalière, il se retournait souvent et paraissait chaque fois éprouver un sentiment d'impatience ou d'inquiétude en voyant la ténacité avec laquelle il était suivi. De son côté, chemin faisant, le magistrat ruminait une foule d'observations sur l'étrange personnage qu'il ne perdait pas de vue malgré l'obscurité à peine blanchie çà et là par de rares réverbères. De chaque remarque il tirait une conséquence en digne procureur du roi qu'il était, et parfois avec une sagacité digne de Zadig. A la manière doiit l'inconnu marchait en glissant et sans raidir le jarret, il crut deviner des halitudes anti-viriles; de l'entrechoquement fréquent des éperons, il conclut le manque d'habitude d'en porter; enfin, quoique lui-même n'allongeât pas ses enjambées, il reconnut que, tandis qu'il faisait deux pas, le

petit jeune homme en faisait trois régulièrement, et qu'ils marchaient ainsi en mesure, quoique dans un rythme différent, l'un à deux temps, Vautre à trois, comme les deux orchestres du ballet de don Juan.

— Décidément c'est une femme, et la plus séduisante que j'aie jamais vue, se dit-il pour conclusion dernière, en poussant un soupir ; et il marcha plus vite.

Homme ou femme, l'inconnu venait d'atteindre l'angle de la rue Chapelottc. Il jeta derrière lui un regard craintif, tourna à droite et disparut dans la direction de ce groupe d'églises que forment Saint-Bénigne, Saint- Jean et Saint-Philibert et qui rappelle à l'esprit un prêtre officiant accompagné du diacre et du sous-diacre. Au bruit des éperons qui retentirent plus précipitamment, l'inflammable magistrat comprit que la corvette qu'il poursuivait faisait force de voiles. De son côté, il se mit à courir; mais arrivé à l'angle de la rue, un choc violent le fit pirouetter jusqu'au milieu du ruisseau.

— Imbécille ! dit une grosse voix.

— Mille pardons ! répondit le magistrat en ramassant son chapeau.

— La Rochette, sur mon âme ! reprit la voix ; et un second jeune homme qui semblait sortir de dessous terre se montra subitement à la lueur du réverbère.

Le procureur du roi le regarda un instant d'un air indécis.

— Monsieur, dit-il, à qui ai-je l'honneur...

— Puyseul.., tu ne me reconnais pas? Voilà deux heures que je te cherche par toutes les ruelles de ta cité.

— Jules de Puyseul!... enchanté... Ne viens-tu pas d'apercevoir un petit jeune homme courant?

— Comme un Basque! Si vous jouez aux barres, tu ne l'atteindras pas. Donne- moi le bras.

M. de la Rochette regarda de tous côtés, sans aperce-

voir vestige de son inconnu. Aucun bruit de pas ne se faisait plus entendre, et par la nuit sombre il comprit que toute poursuite serait vaine.

— Où logcs-lu? dcraanda-t-il, assez peu charmé au fond d'une rencontre qui avait ainsi fauché en lierbc ses projets de séduction.

— Chez toi, parbleu ! répondit Piiyseul; pcnses-tu que Je t'aurais fait l'injure de descendre à l'auberge? Rentrons, je te prie, car j'ai faim et je suis brisé de fatigue.

Un quart d'heure apr^s cette rencontre, les deux amis étaient affisdans le cabinet d'étude du procureur du roi, pièce qui lui servait en même temps de salon. De grands corps de bibliothèque en noyer garnissaient la presque totalité de la boiserie. Une belle bibliothèque vraiment, ayant les pieds in-folio, l'estomac in-quarto, la tête inoctavo. Quelques in-douze honteux apparaissaient clairsemés sous les corniches , semblables aux rares cheveux d'un homme chauve. Quant à l'in-dix-huit, hi bibliothèque ne dérogeait pas jusque-là; c'était, comme dit Grippe-Soleil, toute l'enragée boutique à procès, depuis les Instituies de Gaïus jusqu'au répertoire de Merlin. Du reste, de livres de science, peu ; de littérature , point. Ce Capharnaùm exhalait par tous les pores un parfum mélangé de poussière , de cuir et de vieille rollc , fort savoureux pour un bibliophile, mais étranglant pour un profane. Un bureau rouvert de dossiers et de paperasses, et accompagné de l'inévitable fauteuil de maroquin vert; une pendule or et marbre figurant une Thémis; deux candélabres de mauvais goût, un canapé et des fauteuils

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de velours jaune d'Utreclit, complétaient un ameublenient vétusté et fané qui encadrait fort convenablement la figure un peu pédantesque du jeune magistrat, mais au milieu duquel l'élégant Puyseul semblait aussi dépaysé qu'un paon entré par mégarde dans la cage d'un oison.

Après s'être fait apporter sa robe de chambre et ses pantoufles, le voyageur s'étendit nonchalamment sur le ■canapé, tandis que le domestique plaçait devant lui, sur un guéridon, un souper improvisé.

— Tu permets que je me mette à mon aise , dit-il à son ami; cette maudite malle-poste désosserait un éléphant.

— Tu es chez toi , répondit le magistrat; mais tout en soupant, apprends-moi par quel heureux hasard je te vois aujourd'hui mon hôte après quatre ans de séparation.

— Voici le fait en deux mots. Je viens de Paris, je suis à Dijon, je vais je ne sais où; au milieu de cela, je crois que je me marie.

— C'est un trait de sympathie entre nous, car j'en vais faire autant.

— Bravo, mon cher ! le mariage ! je ne connais que cela. C'est la base de la société , la pierre de l'angle , le port du naufragé , l'asile du sage. Je suis pour le moment le jeune homme le plus conjugal du royaume. D'ailleurs, il faut faire une fin.

— Une fin, répéta le procureur du roi en hochant la tête , c'est juste pour ceux qui ont fait un commencement.

Puyseul suspendit l'enlèvement de la seconde aile d'un poulet et regarda fixement son ami.

— Je vais t'amuser à mes dépens , reprit ce dernier, si je t'avoue que je suis arrivé à trente-deux ans avec la presque intégrité de mon cœur.

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— Tu m'étonncs en rlVot . magistrat raphacliquc. A la fanfé î ou plutôt ù ton dé^el !

Monsieur do la Roclictte poursuivit avec le sourire embarrassé d'un homme qui désire faire une confidence pour laquelle il redoute un peu le ridicule : — Tu te souviens de notre manière de vivre à l'école de droit? Tu t'amusais, je travaillais. Il paraît que nous avons continué de même. Pour moi, que te dirai-je? J'avais mon clicmin à faire; dans la magistrature nous sommes un peu sous la surveillance de la congrégation qui exige que nous donnions l'exemple des bonr.es mœurs. Bref, raisonnement , ambition ou passions tardives, j'ai mené jusqu'ici la vie la plus exemplaire. Tu vois ces dossiers sur ce bureau, ces livres sur ces rayons : voilà jusqu'à ce jour mes aventures , mes succès.

— Je comprends ; par ambition tu as fauché l'an^.our, ainsi qu'on arrache une partie des flmirs pour améliorer les fruits; tu as mis un élcignoir sur le volcan pour en fertiliser le cratère. Cromvvell !

— Oui, mais le volcan gronde.

— A la veille de te marier ! Ui n'as pas le sens commun. Tu me prêchais autrefois, à mon tour aujourd'hui. Quoi ! s'il faut te croire, tu as eu le prodigieux privilège de sortir blanc comme l'hermine des marais pontins de la jeunesse, où tant d'autres laissent leur bourse, leur santé, leurs illusions, quelquefois leur honneur, et au moment de recueillir le (ruit de cet héroïsme dans une union sans doute avantageuse

— Très-avantageuse...

— Tu chancelles?

— Oui : c'est une tentation diabolique qui me poui suit depuis quelques temps; je nie dis que j'ai manqué ma vie et perdu mes belles années, qu'en sacrifiant le présent à l'avenir j'ai fait un marché de dupe; car lais-

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ser sécher sur pied la moisson, est-ce moins fou que de la manger en herbe? Mille pensées dévergondées et révolutionnaires me courent dans la tête du malin au soir, surtout depuis que mon mariage est décidé. Au fait, ne suis-je pas un niais? Enfin, c'est une tentation continuelle de prendre le chemin de traverse, de tordre le cou à mes principes, de commettre quelque chose de prohibé, d'illégal, d'extra-judiciaire. Avoue que c'est monstrueux de la part d'un procureur du roi.

— Le fruit défendu, parbleu ! mais je te conseille de te plaindre, homme trois fois heureux qui en es encore à la tentation; moi qui ai secoué l'arbre jusqu'à en casser les branches, je te jure que je t'envie. Allons, chasse tous ces enfantillages de chérubin d'amour. Tu as de la fortune, une position bien commencée; marie-toi, de manière à la fixer. L'ambition ! mon cher, l'ambition ! passé trente ans, il n'y a plus que cela. A la santé de ta future !

— C'est que j'ai un commencement d'aventure à te raconter, interrompit M. de la Rochette en souriant avec une certaine importance.

— Va pour l'aventure.

— J'accompagnais ce soir au parc ma future et sa mère, madame de Genancourt.

— Genancourt!... ta future est mademoiselle de Genancourt? s'écria Puyseul en posant son verre sur la table.

— Est-ce que tu la connais?

— Fille d'un président de votre cour royale!

— Fille unique, qui plus est, ce qui ne gâte rien.

— Et ton mariage est arrêté! dit Jules qui regardait son ami avec une curiosité mêlée d'une sorte d'anxiété secrète.

— A peu près, quoique les rivaux ne m'aient pasmanqué.

— C'est un bon parti.

— Tout ce que je pouvais espérer : deux cent niillo francs comptant; plus du double assuré; une (aniiMe honorable et iillice à ce qu'il y a de mieux dans la province. Monsieur de Genancourl sera infailliblement premier président, et moi j'entre à la cour en considération de mon mariage. La robe rouge, c'est une position; ajoute que mon beau-p^re a beaucoup d'inllucncc et pas d'ambition personnelle; quand je voudrai^ je serai député... et une fois député, une présidence de chambre ou une place de procureur-général...

— Ton aventure? interrompit Puyseul en renversant par cette brusque interrogation le pot au lait de Perrette, que savourait le procureur du roi. Celui-ci sourit, et l'ambitieux fit place au chercheur de bonnes fortunes.

— Eh bien, mon aventure est une petite femme habillée en homme que j'ai aperçue ce soir, et dont le regard, en se croisant avec le mien, m'a causé une sensation : — l'opération de la cataracte.

— Et cette femme?

— Cest une étrangère, je suppose; car ici tout le monde se connaît, et je ne l'ai jamais vue. Tu m'as fait perdre sa trace.

— Ah ! c'était-elle que tu poursuivais : elle a de bonnes jambes. Et tu n'as aucune indice? Une femme déguisée en homme, ce serait assez piquant.

— Si, ma foi, répondit M. de la Rochctte, frappé d'un souvenir soudain; et il tira de sa poche le petit portefeuille ramassé par lui devant le café. Le premier objet qu'il en sortit fut un passeport.

— Joseph-Alexandre Lancival, étudiant en droit, di.xneuf ans, lut-il à haute voix.

— Alexandre Lancival... Lancival, mais je connais cela, dit Puyseul en cherchant dans ses souvenirs. Eh î

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j'y suis ; c'est le petit cousin de ma lionne de Paola ; quand je dis petit, il est grand comme un tambour-major.

— Taille 1 mètre 63 centimètres.

— Ce n'est pas lui.

— Fichtre ! s'écria le procureur du roi, qui porta vivement le passeport à son nez; on a altéré un chiffre; il y avait évidemment 85 centimètres; le 8 est gratté et surchargé d'un G; il y a encore une odeur de sandaraque sur la rature.

— Et le reste du signalement? dit Jules d'un ton qui annonçait l'éveil de la curiosité.

— Nez moyen, bouche moyenne, teint ordinaire; toujours la même histoire; je ne connais rien de stupide comme l'idiome du bureau des passeports.

— Vide le portefeuille, ceci devient intéressant.

— Un passeport falsifié, rien que cela... ça pourrait bien entrer dans mes attributions. — Qu'est ceci? continua monsieur de la Rochette en tirant du portefeuille un médaillon : — un portrait!

C'était en effet un portrait d'homme peint sur ivoire et qu'un accessoire peu ordinaire dans ces sortes de gages d'amour rendait assez remarquable ; les deux yeux de la figure qu'il représentait avaient été fort habilement crevés au moyen d'un poinçon, sans que le reste du visage fût endommagé.

— Ton portrait! Dieu me pardonne! dit le procureur du roi après un moment d'examen.

Puyseul prit la miniature, la regarda quelque temps d'un air stupéfait et partit enfin d'un bruyant éclat de rire.

— Ce sont bien là tes traits, tes moustaches, ton nez. Explique-moi ce que cela signifie? demanda monsieur de la Rochette, qui ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de désappointement.

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— C'est le portrait d'un jeune homme i\ mouslachcs, et voilà tout, A Paris, nous sommes cinq cents séducteurs de haute volée qui nous ressemblons tous. Comment d'ailleurs reconnaître un portrait sans ycu\? Ce qui m'a lait rire, c'est celte idée féroce de les avoir crevés. Voilà qui est rassurant pour l'original. Cette jolie invention ne te rappelle-t-elle pas les figurines de cire que poignardaient les ligueurs?

— Je te jure que c'est ton front, ton nez.

— Parbleu ! je voudrais que cela fût vrai, interrompit vivement Jules en regardant du coin de l'œil son ami; je me sens prêt à devenir amoureux de cette belle inconnue, rien que sur le contenu de son portefeuille. Ce doit C'tre une bien séduisante tigresse. Voyons : tentes-tu l'aventure, oui ou non?

— Mais... mais..., répondit le procureur du roi, à qui la falsification du passeport et les yeux crevés du portrait semblaient causer une certaine hésitation.

— Décide-toi, reprit Puyseul d'un ton pressant et en souriant avec finesse. Si tu quittes la partie, je la prends.

— Non? non ! ce serait une trahison, je suis le premier, répondit M. de la Rochette, dont l'ardeur fut subitement rallumée par cette menace de concurrence.

— Part à moi tout seul ! comme disent les enfants. Don Juan! Lovelace!

Puyseul s'étendit sur le canapé et rit pendant quelque temps sans faire part à son interlocuteur des pensées qui excitaient cette hilarité.

— Voyons ton plan d'attaque, dit-il tout-à-coup en se relevant.

Le procureur du roi marchait à grands pas dans h cabinet.

— Un passeport falsifié! article i.^3 du code pénal, un an à cinq ans de prison. Les femmes ont des fantaisies

diaboliques. — Mais quels beaux yeux ! — Diantre î — si elle a l'habitude de crever ceux des autres ! Mon plan d'attaque, répondit-il à Puyseul, certainement je suis décidé; mais je n'en sais pas le premier mot.

— Assieds-toi là et écoute ; je vais te dicter ton thème ex professa. Tu vois que je suis un ami véritable. Cette belle inconnue est dès à présent dans tes filets.

— Comment cela ?

— Une femme qui court les grands chemins déguisée en homme et avec un faux passeport est infailliblement nerveuse. Les tempéraments lymphatiques ont en général horreur des aventures et professent la religion du foyer domestique. Or, toute femme nerveuse est à la discrétion de celui qui sait faire jouer les paires de nerfs dont son organisme se compose. Ta place met la police à tes ordres. Tu sauras demain matin dans quel hôtel est descendu le prétendu Alexandre Lancival. Tu vas le trouver, et, en ta qualité de procureur du roi, tu lui fais subir un interrogatoire sur faits et articles. A la troisième question, il, ou plutôt elle perd la tête. Le masque tombe et la femme reste. Alors tu es grand et solennel; tu lui parles de tes devoirs, des siens, du faux passeport, de son mari. — Toutes ces anges qui font l'école buissonnière ont un mari. — Tu lui fais une frayeur atroce.

— Mais je voudrais lui plaire, au contraire.

— Précisément. Rien n'assouplit une femme, rien ne la rend douce et câline comme le fait la peur. C'est elle qui sera obligée de te courtiser. Quand tu la verras terrifiée, et par conséquent attendrie à point, changement de rôle; le procureur du roi s'efïace et fait place à monsieur Joseph Giraud de la Rocliette, jeune homme de trente-deux ans, pas mal tourné, un peu gras, mais spirituel et possesseur d'un cœur vierge et volcanique. De juge implacable tu deviens son protecteur, son ami, tout

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«5 qu'elle te pernieltra de devenir ; et si tu n'es pas un sot, elle te permettra beaucoup. Surtout pas de transition trop brusque. Qu'elle ne se doute pas d'un plan prémédité; tu serais perdu. Laisse-toi séduire, ne sors pas de là. C'est un rûlc assez commode à jouer. Voici ton thème en deux mots. Commencer par : Madame je regrette que mes devoirs de magistrats... ceci en bassetaille... et fniir par : Jeune fille aux yeux noirs gazouillé de la i)lus insinuante voix de ténor que lu pourras trouver dans ton gosier. Tu as bien quelque villa où la conduire, si elle consent h y passer une lune de miel ?

— Parbleu, ma maison de campagne d'Arc-sur-Tille, répondit le madstrat, en se frottant les niains. Comme c'est heureux ! J'ai précisément un congé qui commence après-demain. Tu crois donc que je puis réussir?

— Tu as quinte et quatorze. Srulemcnt un dernier conseil ; demain mets des bottes et pas de cravate blanche, Paola déleste

— Paola !

— Je veux dire qu'en général les femmes, de même qu'une certaine Paola que j'ai connue, ne supportent pas le malin, dans la toilette d'un homme, les souliers et la cravate blanche ; cela donne à un soupirant l'air d'un valet de chambre. L'impression du premier coup-d'œil est fort importante.

— Tra... la la la — la la la — la la la — tin, toun ! chanta sur l'air largo ad factotum, le magistral, saisi d'un transport soudain.

— J'ai tiré l'épéc et jeté le fourreau. Demain après l'audience... et il pirouetta sur le talon à la Flichclicu.

— Demain tu me raconteras tes prouesses ; pour aujourd'hui Iwnsoir.

Qiii.Iquos moments après, les deux amis se st^parèrent. Tandis que le procureur du roi, enivré d'avance de son

triomphe, sortait la tête haute et le jarret tendu de la chambre où il avait conduit son hôte^ celui-ci sourit d'un sourire aussi sournois que le fut celui de Panurge lorsqu'il jeta dans la mer le mouton devenu proverbial.

Le lendemain, fatigué de son voyage, Jules de Puyseul s'éveilla fort tard. Un des premiers objets qu'il aperçut en ouvrant les yeux fut un billet triangulaire placé sur le marbre de la table de nuit. Avec l'insouciance d'un homme habitué aux correspondances matinales, il l'ouvrit; mais l'écriture bien connue dissipa sur le champ l'engourdissement qui suit le sommeil. Le jeune homme se mit sur son séant et lut rapidement les lignes suivantes :

— Hôtel du Chapeau-Rouge, — numéro onze, — i'escalier à gauche au fond de la cour, — au premier. — Vous frapperez trois coups. — Venez sur le champ ; — je le veux. — Amour ou vengeance II

L'exagération du plein des lettres et les éclaboussures d'encre qui mouchetaient le papier attestaient l'énergie des sentiments qui avaient dicté ce billet. La main de l'écrivain avait écrasé la plume sur chaque mot. Un P, suivi d'un trait despotiquement horizontal, servait de signature.

— Femme qui paraphe, chatte qui essaie sa griffe, se dit Puyseul à la vue de c« seing formidable : amour ou vengeance/ merci : l'unr q'^ a^Sl loagCrœj:-? et ^- n'ai pas envie de m'exposer à l'autre. C'est bien assez oita^h m'ait crevé les yeux en effigie.

Il froissa le billot, en fit une boulette qu'il plaça entre

LE PAnAVENT. 267

le ponce et l'index, et la lança à l'autre bout de la chambre connue fait de sa bille un écolier ; puis il sonna de maniôre à casser le cordon.

— Qui vous a remis celte lettre ? demanda t-il au domestique.

— Un commissionnaire du Chapeau-Uouge, répondit celui-ci.

— Où est laRochette?

— En revenant de l'audience monsieur a changé d'habit , et il vient de sortir. Je pense que monsieur est allé à la campagne, car il a mis une redingote et des bottes, ce qui ne lui arrive jamais.

— Déjà trois heures, interrompit Jules en regardant sa montre; servez mon déjeûner tandis que je m'habille.

Après avoir bu quelques tasses de thé et donné à sa toilette les soins les plus minutieux, le voyageur sortit; mais au lieu d'obéir à l'ordre qu'il avait reçu et de se rendre à l'hôtel du Chapeau-Rouge, il demanda le chemin de la rue S.iint-Étienne : au moment d'y arriver, il se sentit arrêté par une main qui avait saisi la sienne, et en se retournant il aperçut M. de la Rochettc. Ainsi que l'avait dit son domestique, le procureur du roi avait étrangement dérogé à la dignité habituelle de son costume. L'ne redingote bleue et un pantalon de Nankin remplaçaient galamment son frac et son pantalon noir; des bottes éperonnées, qu'avait séchées le non usage, craquaient à ses pieds, tandis qu'un col bariolé haut et raide, lui sciait les oreilles. Ainsi armé en guerre, le jeune magistrat semblait aussi mal à son aise qu'un conscrit qui, pour la première fois, endosse l'uniforme. Il souffrait du cliquetis tapageur de ses éperons et jetait de temps en temps sur ses jambes, privées de l'enveloppe solennelle dont elles avaient l'habitude, le regard humilié du renard qui a perdu sa queue. Des gouttes de sueur humectaient

son visage rougi par rémotion plus que par la chaîeure

— Eh bien? lui demanda Puyseul.

— Eh bien, répéta le procureur du roi, mes hmiers ont trouvé la piste : on loge hôtel du Chapeau-Rouge, numéro onze, et j'y allais.

— Par le chemin des écoliers, ce me semble.

M. de la Roche tte ôta son chapeau et s'essuya le front :

— Je ne te cacherai pas, dit-il, que j'éprouve une sensation passablement ridicule, mais que je ne puis vaincre. L'idée de me présenter devant cette petite amazone qui a de si beaux yeux noirs, me serre la gorge comme si j'y avais un nœud coulant. Mon cher Puyseul, je crois que j'ai peur. J'aimerais mieux soutenir devant la cour dos pairs une accusation de haute trahison, et me voir obligé d'improviser mon plaidoyer que...

Le procureur du roi n'acheva pas et entra précipitamment dans une allée.

— Qu'est-ce donc ? lui demanda Jules surpris de ce mouvement.

— M. de Genancourt, mon futur beau-père, répondit le magistrat qui se tenait caché derrière son ami, et il lui montra du doigt, à l'angle de la rue , un grand vieillard à cheveux poudrés , portant un habit noir à la française, une culotte de même couleur, et sur ses souliers de krges boucles brillantes. Le représentant de l'ancienne magistrature parlementaire marchait d'un pas fort noble en gardant mvariablement le haut du pavé et^n s'appuyant sur sa canne à pomme d'or, aussi majestueusement qu'un évoque manœuvre sa crosse.

— Ah ! c'est là M. de Genancourt? dit Puyseul qui, au passage, avait examiné le vieillard avec une attention extrême... Et pourquoi te caches-tu à son approche comme un écolier qui fripe sa classe et rencontre son prolViiscur ?

M. de la Roclictte étendit et tourna la jp.nibe comme pour mieux faire voir son éperon et son pantalon de Nankin.

— Tu ne connais pas M. de Genancourt, répondil-il ; s'il me voyait ainsi alîirijlé , il serait capable de retirer sa parole. Il a sur la tenue d'un magistrat des principes d'une sévérité inllexible. Je n'ai pas envie d'être traité comme l'a été l'an dernier Malardoz, un des avocats-généraux , un excellent parti, qui devait épouser mademoiselle Alphonsine

— Qu'avait-il fait , le robin ? demanda Jules avec curiosité?

— L'ne chose assez saugrenue. Pendant les vncances il avait laissé croître ses moustaches; à la Saint-Hubert il arriva ainsi défiguré au rendez-vous de chasse h Genancourt; pour dire la vérité il avait plutôt l'air d'un traban en maraude que d'un magistrat qui se respecte. A propos de cette moustache anti-parlementaire, M. de Genancourt monta sur ses grands chevaux ; on dit même qu'il lâcha le mot d'histrion, et le mariage fut rompu.

— Ah ! le papa n'aime pas les moustaches , fit Puyseul en lissant les siennes d'un air pensif. — Eh bien ! reprit-ii tout à coup, les chemins sont libres et l'heure se passe; à quand l'assaut du Chapeau-Rouge?

— Tu as raison ; il est temps de battre en br^che...J dit le procureur du roi en se redressant cavalièrement. — Après tout , c'est moins lugubre que d'avoir à requérir la peine capitale. — De l'air d'un homme décidé à vaincre ou à mourir, il serra convulsivement la main de son ami et prit le chemin de l'hôtel où il devait trouver l'héroïne de son aventure.

Dès que le poursuivant d'amour eut tourné h; dos , Puyseul revint sur ses pas et rentra chez lui. Raser ses moustaches qu'il mit précieusement sous pli , dans je ne

sais quelle intention, endosser un habit noir et changer de cravate , furent l'affaire d'un quart-d'heure ; avant qu'un autre quart-d'heure se fut écoulé, un des domestiques qui la veille avaient conduit au parc la berline de M. de Genancourt , annonçait dans le salon de son maître ;

— M. le vicomte de Puyseul.

Les personnes curieuses d'apprendre le motif et les incidents d'une pareille visite en trouveront les détails dans la lettre suivante écrite par le jeune nomme , dès qu'il fut rentré chez son hôte. Cette lettre sur papier satiné et armorié était adressée à la marquise de Châteauferry, très-noble , très-spirituelle et très-influente dame du faubourg Saint-Germuin ; une de ces charmantes femmes de trente ans qui en ont quarante , et parfois ne repoussent point par une pruderie trop féroce les confidences d'un cavalier à la mode comme l'était Puy-

S2Ul.

« Cher ange , voici le premier bulletin de ma campagne; j'ai hâte de vous l'envoyer, non qu'il ait une grande importance , mais pour avoir le bonheur de vous écrire plus tôt. Sept jours de séparation! sept jours! le temps de créer un monde ! Je retombe déjà dans ce péché de regret et de tendresse que vous m'avez défendu; c'est qu'il est si doux quoique bien triste ! Pardon , j'obéirai à la loi que vous avez imposée à mon amour; je vous parlerai de mes affaires et non de mes impressions. Je le sais, vous êtes plus curieuse d'événements nouveaux pour vous, que de sentiments dont vous ne doutez pas. Je poursuis donc en style de dépêche diplomalique.- Arrivé à Dijon hier au soir, je viens de voir ce matin les Genancourt, père , mère et fille. Votre lettre a été un firman miraculeux qui m'a ouvert toutes les portes, gagné tous les sourires et valu les honneurs d'un fauteuil plus grand,

LE l'An A VENT. 2 6!

Dieu nie parilonne, que celui de votre tante de Miremont. GrAce à votre aimable patronage, mon introduction dans la famille de la future est donc aussi convenable que régulit-re

a M. de Gcnancourl est un beau vieillard, droit, grave, sec, poudré, président de la tète aux pieds, et, à coup sûr, du bois dont se font les centenaires : voilà pour le physique. \\i moral, il ne se trouve gui're arriéré que d'une cinquantaine dannées; il n'est ni royaliste, ni libéral, ni doctrinaire ; il est parlementaire, si vous le trouvez bon. C'est là son dada, que j'ai enfourché tout d'abord, comme vous pouvez croire, dès que j'en ai vu poindre les oreilles. Nous avons donc, de compagnie, honni Meaupou et blûmé Louis XV, tout en convenant qu'il y avait bien quelques mauvaises têtes parmi les jeunes consei'lers des enquêtes. Les cours royales ont été trouvées, par nous, ignorantes et plébéiennes; quant à celte importation anglaise qui se nomme le jury, pétaudière î a dit M. de Genancourt en ouvrant majestueusement sa tabatière; pétaudière ! ai-je répété d'un ton plus dédaigneux encore en prenant une prise, au risque d'éternuer. Ajoutez que pour cette première visite et d'après des renseignements pris ici, j'ai coupé mes moustaches, endossé un habit d'enterrement, relevé les agréments de ma figure par une cravate blanche, en un m jt, fait une toilette de procureur que j'ai encore en ce moment et qui pourrait soutenir l'inspection de la douairière la plus formaliste, et jugez vous-même si j'ai rien négligé pour faire la conquête du digne président. Quant à votre cousine, je l'ai trouvée moins comtesse d'Escarbagnas que je ne m'y attendais, d après vos moqueuses instructions. C'est un© Irès-hoiiorable figure de belle-mère ; quelque chose de maigre et de long, englouti dans un peignoir feuille morte, surmonté d'un visage busqué cl quelque peu

bourgeonné, avec un faux tour de cheveux; une bellemère enfin comme toutes les belles-mères ! Au bout d'une demi-heure, et à propos de la parenté qui existe entre vous, cette respectable cousine m'a appris que quoique M. de Genancourt fût de robe, elle-même était d'épée; que sa tamille , sa maison, veux-je dire, écartelait de Charny, et portait de Granson en abîme ! la petite cloche de Granson en abîme ! ! ! Je me suis incliné comme devant la clochette de l'élévation; je me serais signé; maïs étant d'épée moi-même, possédant sur je ne sais quel quartier de mon écusson une demi-douzaine de petits volatiles, grives ou moineaux, qu'en famille nous faisons passer pour les alérions de Montmorency, j'ai bientôt relevé la tête d'un air de premier baron chrétien, et parlé blason à faire frémir Chérin ou d'Hozier. Au moyen de quoi madame la présidente m'a trouvé, j'en suis sûr, aussi instruit qu'aimable, de tous points bien élevé et parfait gentilhomme. Mademoiselle Alphonsine, enfin, a surpassé mes espérances. Choisie par vous, je devais m'attendre à une laideur capable de désarmer la jalousie que vous avez l'amabilité de me témoigner. La laideur existe assurément ; mais si elle est de nature à désenchanter un amant, elle n'a rien de trop humiliant pour un Kari ; c'est une laideur de bonne compagnie, qui sent la race et compose une physionomie de maîtresse de maison, assez bonne à voir en face de soi à table ou dans une calèche. Mademoiselle de Genancourt ressemble beaucoup à sa mère ; ce sont deux figures dans le genre de celle de lord Wellington, moitié aigle, moitié mouton. L'oiseau de proie commence à prévaloir dans le profil, chaque année plus aigu, de la présidente ; l'agneau domine encore dans les traits de mademoiselle Alphonsine. Pour conclure, ce que j'ai vu ici ne me plaît pas, mais me convient, et ma raison a déjà dit oui; quant à mon cœur, il dit et dira toujours

non à tout ce qui n'est pas vous. En obéissant à vos conseils si pleins d'intérêt, en me résignant à un esclavage qui amélioro ma position et fixe mon avenir, j'accomplis le plus douloureux des sacrifices. Une seule chose peut me consoler à demi, c'est le droit que vous me reconnaissez dï'lre toujours à vous, à vous seule, mon ange bien-aiinée.

« Je vous ai peint lin^pression qu'a faite sur moi la famille Genancourt ; quant à celle que j'ai dû produire moi-même, fatuité à part, je crois n'avoir pas déplu. Vous m'aviez donné le succts, j'ai voulu mo montrer digne de votre bonté. J'ai été diplomate, insinuant, et parfois prestigieux ; ne riez pas : j'ai endossé la robe rouge pour le président et chaussé le talon rouge pour la présidente; je suis sur d'être aussi bien que possible dans leur esprit. Reste mademoiselle Alphonsine, la conquête la plus importante à faire, et sans laquelle les autres ne sont rien. Douter de mes succès futurs auprès d'elle serait une injure pour vous, ma Clémence ; je vous dois un bonheur trop glorieux pour que la modestie ou la crainte me soit permise. Quelle conquête pourrait eflraycr celui à qui vous avez dit : Je voudrais être reine de France pour vous choisir !

a En deux mots , ma première journée me satisfait. Je suis invité à dîner pour demain, et ensuite je dois accompagner ces dames à je ne sais plus quelle promenade. Maintenant voici le revers de la médaille et le chapitre des difficultés. Mademoiselle de Genancourt, en sa qualité d'héritière , ne manque pas de soupirants, comme vous pouvez penser ; or le mieux en pied de tous , le plus dangereux , et dont on ne vous avait pas parlé, se trouve être un mien ami , magistrat en son métier , honnête gaï-yon d'ailleurs, et chez qui je snis précisément tombé è l'étourdie, connue se jette un moucheron sans cervelle

dans la voiute du formica-Ieo. Heureusement je vois son jeu , et lui ne se doute pas du mien ; mais il est bien avancé , et le supplanter me semble une entreprise fort hasardeuse. De plus, comme un malheur n'arrive jamais seul, une seconde épée de Damoclès se trouve en ce moment suspendue sur ma tête; je devrais dire une aiguille, car il s'agit d'une catastrophe féminine. Vous ne me plaindv'ez pas; les femmes sont sans pitié pour ces infortunes-là; et cependant ma position est critique et ma frayeur très-grande; vous allez juger si je m'alarme à tort. Vous rappelez-vous , chère Clémence , une jeune héroïne corse, à qui j'eus autrefois le malheur d'inspirer une de ces passions fabuleuses qu'on ne rencontre guère que dans les romans? la jolie bijoutière du boulevart Montmartre , Paola , ou , si vous aimez mieux , madame Limouroux et compagnie , comme vous vous plaisiez à la nommer dans votre méchanceté aristocratique ? Cette belle insulaire vous a causé assez d'émotions à vous-même pour s'être gravée dans votre souvenir, et je vois d'ici la jolie petite moue dédaigneuse et peureuse , qui , à son nom , se dessine sur vos lèvres. Il est impossible que vous ayez oui)lié la persécution dont elle nous a rendus l'objet en apprenant que j'étais dans vos chaules, ses yeux flamboyant derrière l'œil-de-bœuf de votre loge à rOpéra , la vitre de votre coupé brisée par elle d'un coup de cravache en plein bois de Boulogne. Eh bien! cette furieuse amazone, cette tigresse, ce démon, est ici! Sans doute, grâce à l'espionnage qu'elle a organisé autour de mes moindres actions, elle a appris mes projets de mariage, et voici qu'elle me poursuit, tragiquement vêtue en homme , avec mon portrait métamorphosé en Kélisaire dans une poche , et dans l'autre , je suppose, quelque gentil petit poignard dont elle se dispose à m'égorgiller tout doucettement au pied de l'autel et entre les

bras de niademoisellc de Genaiicourt. Et vous croyez qu'il n'y a pas de quoi mourir de peur, et que je ne suis pas suffisaniniout puni du poché de d'rogeance que vous m'avez si dédaigneusement reproché? En vérité, les femmes ont deux petits défauts que je ne saurais leur pardonner : elles ne veulent jamais ni commencer ni finir; après leur vertu, c'est leur tendresse qu'elles nous imposent. Égoïsme des deux côtés ! seulement le dernier est le pire; car, enfin , mieux vaut une cruauté qui vous laisse à la porte, qu'un allachcmcnt qui vous met en prison.

a Pardonnez-moi cette boutade, chère ange; elle ne saurait vous atteindre , vous qui, en ce moment même, faites si généreusement exception à l'exigeant égoïsme que je reproche à votre sexe ; vous qui, avant moi-même, avez compris les nécessités que m'impose l'intérêt de mon avenir. Mais madame Limouroux ! — car elle peut être siire que désormais je l'appelerai madame Limouroux , — se peut-il rien de plus corse que son procédé? Dijà, du temps de mes erreurs, dix fois elle a failli , par ses imprudences, me faire battre avec son estimable époux , qui est bien l'industriel le plus enragé de jalousie que je connaisse. Pendant six mois , j'ai eu pour cauchemar continuel la perspective d'un duel avec M. Limouroux. — Une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. le vicomte de Puyseul et M. Limouroux,' négociant en bijouterie; — chaque nuit cet atroce paragraphe se dessinait en lettres de feu devant mon lit. Un duel avec un gros petit homme répondant au nom de Limouroux , et dont les témoins seraient sans doute appelés Patouillard et Higoneau ! concevez-vous, ma gentille marquise, l'horreur d'une pareille catastrophe? Vainqueur ou vaincu, j'en serais mort, je vous jure, et c'est l'appréhension d'un ridicule si odieux qui m'a guéri de ma passion corse :

266 CEUVÎIES B2 CD. DE BERNAÎID.

mais faites comprendre cela à une femme ! je connais le caractère emporté et les furies nerveuses de la bijoutière ; puisqu'elle esta Dijon, elle a un projet, et, pour l'accomplir , elle ne reculera devant aucune folie. La voyezvous tombant chez M. de Genancourt le jour du contrat, et me voyez-vous, moi, jouant le rôle de Pourceaugnac entre sa femme de Saint-Quentin et sa femme de Pézénas? Je vous dis , Clémence , qu a cette pensée les cheveux se dressent sur ma tête. Oui , j'aimerais mieux me trouver face à face avec un lion... »

C'était dans le cabinet du procureur du roi que Puyseul traçait sa dolente épître. Au moment où il écrivait le mot de Lion, la porte s'ouvrit, et dans la glace placée au-dessus du bureau, il aperçut un homme gros et court, qui entrait en saluant fort respectueusement le dos de récrivain. Poudreux, échauffé et haletant comme un courrier de cabinet qui vient de faire cent lieues tout d'une traite , ce personnage arriva de courbette en courbette jusqu'au milieu de la chambre, où il s'arrêta. En se redressant il montra une figure aussi ronde mais plus enflammée que la lune, et sur laquelle se peignit à l'instant l'agitation la plus extraordinaire.

Mon épouse ! hurla-t-il avec un organe de Musico, en bondissant vers Puyscul.

— Monsieur Limouroux ! s'écria le jeune homme d'un ton beaucoup moins tragique.

— MaPaola... misérable... suborneur... rends-moi ma Paola...., reprit d'une voix étranglée le mari dont les joues s'empourpraient à chaque parole , tandis que

•es yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbilres.

— lUi calme, mon cher monsieur Liinuuroux, ou g\rû l'apoplexie.

A celte apostrophe, prononcée par Jules avec un incomparable sanjî-IVuid, le nouveau venu s'arrêta roiùe. Sa bouciie se referma silencieusement, et il chercha un siège des yeux. Puyseul lui avança un fauteuil et le fit asseoir sans éprouver aucune résistance.

— Marangeot, dit-il, après avoir sonné, apportez Ji monsieur un verre d'eau sucrée et de la Heur d'oranger. Préférez-vous autre chose, mon cher monsieur Limouroux? ne vous gênez nullement; vous êtes ici chez vous.

— Un verre de bière, si c'est possible, murmura le bijoutier en essayant d'ùtcr sa cravate, et avec la douceui* résignée d'un mouton entre les mains du boucher. Le terrible mot ajx)plexie l'avait foudroyé.

Le vicomte était un jeune homme fort bien élevé et sachant les égards dus aux maris. 11 dénoua de sa propre main le foulard tortillé autour du cou de celui-ci, remplit ensuite un verre qu'il lui présenta, puis, tandisqueM. Limouroux buvait, il reprit d'un ton gracieux :

— C'est de la bière de Strasbourg, elle vaut mieux que celle du café des Panoramas. Je vois avec plaisir que vous la trouvez bonne. Maintenant que vous voilà plus calme, parlons raison. D'après ce que vous venez de me dire et l'état où je vous vois, je devine ce qui vous est arrivé. Madame Limouroux a sans doute quitté le domicile conjugal pour venir à Dijon, et en me voyant ici, les injustes soupçons que la malveillance vous avait fait concevoir Tan dernier vous sont revenus. Je dois, avant tout, détruire dans leur naisbance des doutes injurieux pour une femme digne de respect. Je vous donne ma parole d'honneur que depuis mon départ de Paris je n'ai pas aperçu

madame Limouroux , et que je n'étais pas prévenu de la démarche qu'elle vient de faire.

— Votre parole d'honneur? répéta le mari en soupirant comme souffle un marsouin et en posant son verre sur un guéridon.

— J'espère que cette loyale explication vous suffit, reprit Puyseulj non-seulement je ne suis pour rien dans le malheur que vous paraissez subir en ce moment, mais si je savais quelque moyen de vous prouver la part que je prends à votre chagrin et de vous rendre service, je vous jure que je le saisirais avec empressement.

— C'est trop de bontés, répondit M. Limouroux, presque convaincu par l'air candide de son interlocuteur.

— Songez que je vais bientôt me marier, reprit Jules avec un accent sympathique; entre confrères ne doit-on pas se soutenir?

— Comment, monsieur le vicomte se marie ! dit le bijoutier de qui les oreilles industrielles se dressèrent subitement ; — et sans doute monsieur aura besoin de quoique parure pour la corbeille de madame la vicomtesse; j'ai l'honneur de me recommander à vous, monsieur ; j'ose prétendre que Franchet ne fobrique rien de mieux que ce que peut otïrir mon établissement; des perles de la plus belle eau... des diamants premier choix. J'ai fait venir un artiste de Bohême. On ne taille qu'en Bohème, monsieur. — Une femme que j'adorais, me traiter ainsi ! Ohî Paola! Paola ! cria tout à coup le négociant infortuné en s'affaissant sur son siège.

Puyseul fit plusieurs tours dans son cabinet d'un air de réflexion profonde.

; — Allons, soyez homme, dit-il enfin, en s'arrêtant devant le fauteuil où se lamentait le mari. Je veux vous servir, mais à une condition : il faut d'abord me promettre de bannir à jamais de votre esprit celte absurde ja-

LE PARAVEM 26»

luuïie qui vous égare et qui a dt-jà porlo le trouble dans votre inéiiapo. Je gagerais que la.... CDMiincnt dirai-jc... la petite élourderic de madame Liuiouioux a jwur toute cau^e quelque futile discussiou et non aucun fait dont votre honneur doive prendre ombrage. Voyons, la main sur la conscience, avant son départ n'avcz-vous pas eu avec elle quelque petite altercation? la moindre cbose, une bagatelle, un enfantillage? les femmes sont si susceptibles !

— Mais, monsieur, je tais tout ce qu'elle veut... c'est au point que je rougis souvent de mon peu de caractère... à moins que ce ne soit cette partie de Montmorency, avec son cousin Lancival, où je n'ai pas voulu la laisser aller.

— Voili ce que c'est; il n'en faut pas plus. Madame Limouroux se sera dit : Ah ! mon mari ne veut [)as que j'aille à Montmorency, eh bien, j'irai à Dijon. Coup d'État féminin, pas autre chose.

— Avec cela, qu'elle a une tantequi habite Lyon.

— Et pour aller de Paris à Lyon, la route la plus agréable est la Bourgogne. Vous le voyez, tout s'explique. Bladame Limouroux allait chez sa tante.

— Au fait, j'imaginais peut-être un monstre à propos de rien; et puis j'aurai été trop sévère, trop ridicule; elle est si sensible !

M. Limouroux leva au plafond de petits yeux ronds comme ceux d'une carpe, et se versa un troisième verre de bière, j)Our achever de chasser l'oppression que dissipaient insensiblement les paroles de son interlocuteur. Puyseul fit un tour dans la chambre, afin de dissimuler un sourire qu'il ne pouvait plus réprimer.

— Maintenant, reprit-Jl en s'arrêtant de nouveau, si l'or» vous donnait un moyen de retrouver madame Limouroux, quelle serait votre conduite à son égard?

— Eh! monsieur, je l'aime ! répondit le bij(jutier avec

une componction qui rendait superflue toute autre assurance de mansuétude maritale.

— Mais que venicz-vous faire chez le procureur du roi de Dijon ? reprit Jules^ aussi politique qu'un diplomate, qui ne veut laisser aucun point obscur dans une négociation.

— C'est Lancival qui m'a appris que sa cousine lui avait escamoté son passe-port ; cela m'a mis sur la trace. J'ai tout lieu de croire qu'elle est à Dijon, mais je ne sais où elle est logée. 11 faut bien m'adresscr à la justice, afin d'obtenir des renseignements et un mondât pour ramener mon épouse au domicile conjugal.

— Mauvais moyen, mon cher monsieur; croyez- moi, la justice n'a rien avoir dans tout ceci. Donnez-moi votre parole d'honneur de n'avoir aucun mauvais procédé à l'égard de madame Limouroux, de faire votre paix avec elle, de l'emmener à Paris, et je vais vous dire où elle est.

Le bijoutier s'élança du fauteuil avec la promptitude de ces diablotins à ressort, qui, du fond d'une tabatière, sautent au nez du priseur ébahi.

— Comment savez-vous où elle est ? cria-t-il d'une voix rauque.

La strangulation recommençait; Puyseul vida la bouteille dans le verre qu'il offrit à l'époux passionné.

— N'allez- vous pas encore faire l'Otello? dit-il en riant; si j'étais, comme vous supposez, amoureux de madame Limouroux, pensez-vous que je vous donnerais le moyen de la rejoindre?

— En effet, repondit le négociant, frappépar la justesse de ce raisonnement: — où est-elle? dites-le moi.; Je vous jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré de ne pas lui dire une seule parole plus haut que l'autre : qu'elle revienne à Paris avec moi, et tout sera oublié.

Puyseul prit le chapeau de son interlocuteur et le lui

LE PARAVENT. 27 i

présenta : — hôtel du Chapeau ronge, dit-il, — n° 11, l'escalier à gauche, au foudde la cour, au premier; — vous happerez trois coups.

Monsieur Liuiouroux ouvrit h la fois, dans toute leur dimension, les yeux et la bouche; mais il ne put rien articiiler, son ébahissement lui coupait la parole.

— Ne soyez pas étonné de me voir si bien informé, reprit le jeune homme pour prévenir toute observation ; nous sommes ici dans le sanctuaire de la Justice, et elle sait tout. Bon voyaire, mon cher monsieur! et surtout de la douceur avec votre femme, je vous le reconuiiande. — El, j'y songe, si vous avez quelque jolie parure en perles qui puisse convenir à madame de Puyseul, gardez-lamoi.

— Comblé, monsieur le vicomte, — je n'oublierai jamais... — Celte pauvre Paola, va-t-elle êtreénuic! — Perles premier choix! balbutia le bijoutier, en serrant cunvalsivement la main que lui tendait Puyseul.

Quand il fut sorti, le jeune homme se mit à la fenêtre.

— Vraie tournure de mari, dit-il en suivant de l'œil M. Liniouroux, qui se dirigeait vers l'hôtel du Chapeau rouge de toute la vitesse de ses petites jambes; puis, une pensée soudaine traversant la tète de Jules, il se laissa tomber en riant sur un fauteuil.

— Et cet ingénu de la Rochctte, qui en ce moment plaide sa première cause d'amour ! Parbleu! lui (pii cherche les aventures, il va eu avoir une au grand complet; il navait pas compté sur le mari.

Eq quittant son déloyal ami, M. de la Rochette, malgré l'ussurancc cavalière de se^ dernières paroles, ne

27 2 CEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

s'était pas rendu par le chemin le plus direct à l'hûtel du Chapeau rouge. Ceux qui ont conservé quelques souvenirs des émotions peureuses d'un premier rendez-vous, émotions dont on rougit en les éprouvant, mais qu'on regrette dès qu'on s'y est aguerri; ceux-là comprendront la pusillanimité du jeune magistrat, sa décontenance d'écolier en passant à plusieurs reprises devant le logis qu'habitait la dame de ses pensées, et qu'il flairait sans oser y entrer, enfin la strangulation involontaire, cravate de no\ ice que nous avons tous portée au moins une fois, et qui menaçait de barrer le passage à son éloquence quand serait venu l'instant du péril. Après avoir promené son amoureuse poltronnerie du palais des Etats à la porte Saint-Guillaume, scandalisé les vieilles femmes agenouillées devant la croix de mission voisine de cette porte, troublé un ou deux couples profanes sous les solitaires ombrages de l'Arquebuse, et visité machinalement les tombeaux de Saint-Benigne, le procureur du roi tira sa montre pour la vingtième fois.

— Sept heures moins un quart, se dit-il, je n'ai pas dîné et Puyseul m'attend sans doute. Parbleu, qu'il attende ! la faim est plus tolérable que cette stupide émotion qui depuis quatre heures me fait tourner comme un écureuil dans sa cage. Le dîner de table d'hôte doit être fmi ; voici le soir : le moment est favorable, l'approche de la nuit dispose l'âme aux impressions tendres, et je n'ai plus à craindre qu'un appétit intempestif ne cause à cette belle des distractions préjudiciables à mon amour. Pour moi fort heureusement je suis à jeun, car, je le sens en ce moment, un œuf à la coque m'étoufierait. Sept heures moins dix; à sept heures au Chapeau rouge, ou je suis déshonoré à mes propres yeux.

Cette belle résolution eut son effet. Au moment où sonnaient sept heures à l'horloge de la cathédrale, M. de

la Rochelle pcnélra dans l'auberge, non pas avec la démarche imposante el solennelle d'un nia-islrat luibitué à inspirer le respect et quelquefois la crainte, mais de l'air furtif et ombrageux d'un renard qui s'insinue dans un poulailler. Instruit par les rapports de la police du nid où se cachait la j<3lie colombe voyageuse, il traversa la cour sans parler à personne, monta l'escalier à gauclie et se trouva bientôt devant une petite porte sur laquelle il lut le chilTre 1 1 ; là il s'arrêta un moment pour reprendre haleine et courage ; il 6ta son chapeau, essuya la sueur de son front, fit un peigne de ses doigts afin d'ébouriffer dans tout leur luxe ses boucles blondes éclaircies par les travaux du parquet, puis il cira ses bottes avec son foulard, et resserra les cordons de son gilet pour lui faire dessiner une cambrure plus gracieuse, autour d'une taille, hélas! un peu replète pour un don Juan; cette toilette achevée, il essaya d'éclairer la position de l'ennemi en mettant l'œil à la serrure, mais la clef qui la fermait intérieurement l'empêcha de rien voir; il prêta l'oreille sans être plus heureux, et n'entendit que le battement précipité de son coeur.

— Le sort en est jeté, se dit-il enfin, le Ruoicon est franchi !

Avec la subite audace d'un poltron qui, d'aventure, se sent du cœur et veut en profiter, il frappa aussi bruyamment que si son doigt eut été le marteau d'une porte cochère; hasard ou habitude ce doigt frappa trois coups, et l'on eût dit la menace d'un créancier disposé à assommer son débiteur, plutôt que le signal d'un amant rompu aux allures discrètes de son état.

Un petit bruit se fit entendre soudain, semblable aux bonds légers d'un chevreuil qui va s'élancer d'un taillis; la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit el sur le seuil apparut vive et preste une des plus jolies visions que

puisse désirer un chercheur d'aventures. Le paradis de Mahomet ne peut avoir pour huissiers des houris plus gracieuses et phis séduisantes que ne l'était en ce moment la romanesque bijoutière surprise dans le négligé d'une femme qui attend toute autre visite qu'une visite iudiciaire : Paola portait son costume de la veille à l'exception de la redingote qu'elle avaii remplacée par une rohe de chambre féminine; rien ne saurait exprimer la coquetterie provocante de ce peignoir rose tendre, flottant à chaque pas sans aucun ruban qui le retînt, et laissant voir alors le pantalon le plus blanc, le gilet à petites fleurs le plus mignonnement pincé, la chemisette la plus fine et la mieux plissée, que femme ait jamais revêtus pour un bal travesti. Une feuille de lis prisonnière dans le calice d'une rose donnerait seule une idée du frais mélange de couleur, résultant de ce costume dont l'hermaphrodisie piquante eiit fait rêver à un peintre la statue de Polyclète, tandis qu'un poëte eût cru voir un Chérubin ayant volé à sa marraine une robe au lieu d'un ruban. Comme pour compléter le contraste, la jeune femme, dans son empressement d'ouvrir, avait gardé à la main un mouchoir brodé et d'où pendait une aiguille qui était à l'œuvre au moment môme où le jeune magistrat avait frappé; tandis que l'œil, en pénétrant dans la chambre, pouvait apercevoir sur une chaise un chapeau d'homme, sur une table une canne et enfin sur la cheminée, pour suprême insigne de virilité, un petit poignard tout charmant dans son fourreau doré et avec son manche de nacre.

En apercevant, à la place de Puyseul qu'elle attendait, la physionomie écarquillée de son poursuivant de la veille, madame Limouroux frappa du pied; puis elle se jeta en arrière et essaya de refermer la porte; mais, avec l'audacieuse intelligence que le danger inspire parfois aux esprits les plus obtus et les plus timides, le pro-

cureur du roi rendit cette manœuvre inutile en s'élançant dans la chambre, et ce fut lui qui en referma la porte, dont il tourna la clef par une impertinence pcut-ôlre machinale.

— Madame, dit-il alors d'une voix un peu tremblante malgré ses onbrts pour latîermir, je regrette que mes dévoila de magistrat

Ici riialt'ine lui manqua en même temps que l'inspiration. Pour terminer l'exordo dont son ami lui avait soufllé le début, aucun mot ne lui vint; une œillade ingénument passionnée et qui équivalait à un agenouillement servit de clùluro à la période.

Refoulée par la brusque invasion de cet assaillant inattendu, et emportée par lebullition soudaine de son sang corse, Paola n'avait fait qu'un bond à l'extrémité de la chambre pour y saisir d'une main sa petite canne, de l'autre son petit poignard. Ainsi armée, elle se retourna plus farouche que Diane, et prête à punir un nouvel Actéon ; mais en voyant M. de la Rochette immobile devant la porte, interdit de son succès, tourmentant son chapeau par contenance et roulant les yeux le plus niaisement extatiques qu'ait jamais appelés à son aide la muette timidité d'un débutant, elle comprit que contre un pareil adversaire, la plus inofîensive de ses deux armes était encore superflue, et qu'il devenait inutile de se poser en Rébecca, le magistrat énamouré n'étant en aucune sorte parent du templier Brian de Cois Guilbert. La fière bijoutière se désarma donc par un geste où perçait une ironie un peu dédaigneuse, et nouant les rubans de son peignoir, elle prit une de ces attitudes bourgeoisement royales dont elle avait contracté l'habitude en trônant dans son comptoir.

— Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle d'un ton bref. — Que signifie cette manière inouïe d'en-

trer chez moi ? Pour qui me prenez-vous ? Je ne vous connais pas^ ni ne veuK vous connaître; et, d'abord, qui êtcs-vous ?

— Le procureur du roi de cette ville, répondit M. de la Rochelle en cherchant ses notes les plus graves et de l'air le plus austère qu'il put imposer à sa figure ; mais il était trop tard, l'oreille de l'amoureux inexpérimenté avait percé la peau du magistrat menaçant.

— Et qu'ai-je à démêler avec la justice, reprit madame Limouroux avec le sourire le pluspersiffleur; je n'ai de procès avec personne; suis-je donc accusée de quelque crime ?

— Puyseul n'avait pas le sens commun avec son système d'intimidation, se dit le jeune magistrat, elle n'a pas peur le moins du monde, et de nous deux c'est moi qui dois avoir l'air d'être sur la sellette. Changeons de batterie. — Madame, reprit-il en passant subitement du grave au doux en dépit des instructions de son conseiller, je vous en conjure, ne concevez aucune inquiétude au sujet de ma visite, et surtout ne l'attribuez pas à une indiscrétion impertinente. Malgré la sévérité habituelle de ses devoirs, un magistrat est homme, et, en vous voyant, le plus austère ne se sentirait-il pas désarmé ?

Paola fit un pas vers la porte.

— Peste ! pensa le procureur du roi qui à ce geste comprit qu'on l'allait éconduire ; quelle vertu farouche ! terreur, galanterie, rien n'y fait. Essayons un dernier moyen.

Il tira de sa poche le portefeuille qu'il avait trouvé la veille.

— Mon portefeuille ! s'écria la jeune femme , et sans laisser à l'amoureux magistrat le temps d'arrondir le bras, elle le lui arracha avec la prestesse d'une chatte qui saute sur une souris, et le mit dans la poche de son pei-

LE TARAVEM. 27 T

gnoîr sans dire merci, puis elle fit un second pas vers la porte. En se voyant enlever un objet dont il espérait un effet décisif, et qu'il prétendait ne restituer que sous conditions et moyennant rançon , M. de la Roclielte resta un instant immobile et déconcerté; mais l'imminence du danger lui soufda subitement une audace et une éloquence inouïes.

— Vous m'avez deviné, madame, s'éciia-t-il avec l'accent le plus pathétique; hier au soir déjà vous avez lu dans mes yeux, et en ce moment même mon émotion achève de vous découvrir mon secret. Et conmient résister à tant de charmes? Comment rester aveugle à cet assemblage de grâces idéales qui en pénétrant jusqu'au fond de mon cœur... me fait éprouver un sentiment

qui que et ces yeux enchanteurs dont l'éclat

et cette tournure ravissante je suis si troublé Je

vous jure, madame, que....

Ici le magistrat sentit qu'il restait court; il fut sur le point de tirer sa tabatière et d'y prendre une prise, ainsi qu'il faisait à l'audience quand pareil accident lui arrivait, mais l'instinct fut plus fort que l'habitude, et il se jeta assez heureusement à genoux : cela faisait une parenthèse plus poétique et atteignait le même résultat, car l'homme qui connaît l'art de se mettre à genoux a une niii.ule au moins devant lui pour rattrapper le fil de ses idées; la grâce de sa pantomime effaçant pendant ce temps le ridicule de son silence.

Paola laissa son adorateur agenouillé devant elle sans lui venir en aide le moins du monde, ni par son attendrissement, ni par sa colère. Son attention semblait captivée par la figure suppliante de l'amoureux procureur du roi, et un instant il put penser que la jeune femme était fascinée par ses reg.uds; mais tout à coup elle tua celte illusion par le plus désolant éclat de rire qui

273 ŒUVRES DE Cil. DE EERNARD.

ait jamais déchiré les oreilles et le cœur d'un amant.

— Mon Dieiij dit elle que vous avez là une drôle de cravate !

M. de la Rochette se leva d'un bond comme s'il eût reçu un coup de fouet ; dans une glace placée en face de lui il aperçut sa figure rougissante qui, au-dessus de son malheureux col bariolé, avait l'air d'un pivoine trempant dans un vase de porcelaine chinoise; il se trouva alors une physionomie si grotesque, en même temps une tournure si empêtrée dans sa redingote bleu clair qu'il acheva de perdre contenance et se dirigea précipitamment vers la porte sans attendre cette fois le congé de la belle inhumaine qui lui riait au nez; au moment de mettre la main sur la clef, trois coups trappes du dehors l'arrêtèrent brusquement.

— Enfin c'est lui, s'écria la jeune femme en s'élançant pour ouvrir.

— Lui ? répéta le magistrat fort déconcerté par celte complication inattendue.

— Ouvre-moi donc, Paola, dit une voix claire.

Madame Limouroux saisit avec une énergie extraordinaire le bras du jeune homme qui naïvement allait tourner la clef; d'un geste elle lui imposa silence, et de cette voix si basse et pourtant si distincte qu'ont les femmes en pareil cas, elle prononça à son oreille ces deux mots diaboliques !

— Mon mari !

Pour la première fois, M. de la Rochette entendait siffler à son oreille cette balle, au bruit de laquelle les gens à tempérament nerveux ne s'habituent jamais; sa chair frissonna comme celle de Job au souffle de l'esprit nocturne, et poussé par une sorte de courant électrique, il s'éloigna à reculons et sur la pointe du pied de cette

LB PARAVENT. ÎT9

porte où il eût désiré Satan plutôt que l'époux Icgiîime de la belle tentatrice quil avait sous les yeux.

— Paola, je vous entends, voulez-vous bien ni'ouvrir ? répéta le mari qui joignant le geste à la parole donna à la porte une secousse violente.

Tandis que le procureur du roi, cherchant vainement une issue, sautillait silencieusement de la porte à la fenêtre, et du lit à la cheminée comme une Tagiioni de carrefour qui exécute la danse des œufs, madame Limouroux. jeta autour d'elle le regard rapide et décidé d'une femme aguerrie à pareil danger. La chambre était petite, la cheminée impraticable, le lit touchait en plein le parquet, la fenêtre donnait sur une cour où se trouvaient en ce moment une demi-douzaine de voyageurs; ainsi de ces différents côtés nulle chance de salut. Aucun cabinet d'ailleurs, à l'exceplion d'une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur, et servant au besoin de communication avec une chambre voisine. La bijoutière ouvrit cette armoire et y poussant M. de la Rochette :

— Là ! dit-elle.

— Là ! répondit-il justement effrayé de l'étui où il lui fallait entrer.

— Paola ! je vous ordonne d'ouvrir ! cria en ce moment l'époux exaspéré, et un coup de pied menaça la porte d'un enfoncement prochain.

Le procureur du roi n'hésita plus et sauta dans l'armoire qui se ferma aussitôt : en se trouvant subitement privé d'air et de lumière, !a poitrine comprimée par une porte qui lui parut lourde et sinistre coinmc le couvercle d'une bière, M. de la Rochette éprouva la plus horrible sensation qui eût jamais tourmenté sa vie jusque-là si placide et si pacifique. Le mouvement de sa montre, les palpitations de son cœur, les pulsations de ses artères, sa respiration même, devenus plus sonores dans l'espèce

de boîte où il était enfermé^ bruirent à ses oreilles comme autant d'ennemis prêts à la trahir. De plus, pour terreur dernière, deux articles du code pénal, qu'il savait par cœur, le saisirent en même temps à la gorge ; lui disait : a Le meurtre commis par l'époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans le domicile conjugal, est excusable, » — l'autre : « Le complice de la femme adultère sera puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans. »

— Si cet homme me trouve, il a le droit de me tuer, se dit le procureur du roi en retournant contre lui-même Targumeritation têtue dont il avait contracté l'habitude dans l'exercice de ses fonctions. — Dans l'espèce nous ne sommes pas, il est vrai, au domicile conjugal, mais c'est là une question accessoire, le principal est le flagrant délit qui est incontestable. Qu'importe que je sois plus innocent que l'enfant qu'on va baptiser, les apparences me condamnent. Caché par l'épouse dans une armoire à l'arrivée de l'époux ! il y a flagrant délit évident ; j'ai fait juger dix fois en ce sens. Le mieux qui puisse m'arriver, c'est d'avoir la vie sauve et d'être condamné à deux ans d'emprisonnement; car en ma qualité de magistrat, ils me donneront le maximum... j'y conclurais en pareil cas... Dans quel horrible guet-apens suis-je tombé... Mais il ne frappe plus... serait-il parti... Je n'entends plus rien dans la chambre... Cette petite tigresse m'abandonnerait-elle ainsi... Est-ce qu'on va me laisser dans ce buffet mourir de faim ou de suffocation?.. Je sens que l'air se raréfie... C'est intolérable, car j'étouffe... Mourir pour mourir...

Ne supportant plus sa position, et un peu rassuré par le silence absolu qui régnait dans la chambre, le chercheur d'aventures appuya son dos au fond de l'armoire, ses mains et ses genoux contre la porte qu'il poussa de

toute la vigueur que lui avait départie h nature : la porte résista, mais le fond, cédant subitement, il tomba à la renverse et se trouva couché sur le dos dans la chambrQ du voisin, sans savoir comment la chose était arrivée. Un petit cri de frayeur accueillit cette entrée pittoresque : en se relevant, M. de la Rochelle aperçut la jeune bijoutière enveloppée d'un manteau écossais, la tète couverte d'un foutre gris et debout devant une porte qu'elle essayait d'ouvrir.

— Que voulez-vous encore ? dit la jeune femn?e qui reconnut dans l'obscurité naissante la figure de son malencontreux soupirant. Ne pouvicz-vous rester où je vous avais mis ?

Le magistrat ne répondit rien à cette observation dérisoire.

— Où sommes- nous? dit-il à son tour; par où avezvous passé? El lui est-il parti?

— J'ai trouvé une autre porte dans l'alcôve, et je crois qu'il est allé chercher un serrurier... Mais il n'y a pas de temps à perdre. Tenez, vous êtes plus fort que moi, laites sauter cette serrure... j'y laisserais mes ongles sans venir à bout de l'ouvrir... Allons... vite!...

— Une effraction! s'écria le procureur du roi qui ouvrit de grands yeux; deux effractions! reprit-il plus bas en regardant l'armoire enfoncée,

— Dépéchez- vous donc, prenez un de ces chenets...

— Mais, madame, on ne brise pas ainsi les portes... et d'abord chez qui sommes-nous?

— Chez le petit Anglais, répondit Paola avec une pétulance extrême ; la porte s'ouvre sur un corridor qui donne sur la seconde cour. Il n'y a qu'un tout petit étage de ce côté; rien de plus facile que de sauter à terre...

— Et ces habits que vous avez là, sont-ils à vous ! reprit le magistrat, qui conservant, malgré son émotion,

une certaine lucidité d'esprit, remarqua que le chapcan de riiéroïne lui tombait sur les yeux, tandis que le manteau de tartan balayait le parquet.

— Seigneur Dieu ! que vous êtes insupportable et que vous nrimpaticntez ! C'esi le manteau du petit milord que je lui prends pour nètre pas reconnue.

— Un vol ! ! fit M. de la Rochette en reculant de deux pas, un vol! dans une auberge où vous logez; — article 386, paragraphe 4...

— Oh ! l'ennuyeux bavard ; s'écria la jeune Corse qui piétinait d'impatience. L'English sera trop heureux que je lui aieenspruntéson manteau. Tenez, un chenet ferait trop de bruit, prenez mon poignard et dévissez ia serrure.

A la vue de la lame que lui présentait l'intrépide bijoutière, le procureur du roi se laissa tomber sur une chaise.

— Arme cachée... main armée; article 381, paragraphe 3, et 383, paragraphe idem... Maintenant, je m'attends à tout... N'avez-vous tué personne?

Celte complication des délits imprévus dont il se trouvait l'innocent complice et qui fondaient sur lui en grossissant, ainsi qu'une avalanche, anéantit le magistrat, qui, à chaque nouvel incident, se cognait la tête à un article du code pénal plus rigoureux que le premier. Il resta immobile sur la chaise, les bras pendants, l'oreille basse et sourd aux paroles de sa compagne. En ce moment, il n'était plus question pour lui de galanterie, et son goût pour les aventures était passé. Une rumeur soudaine en dehors de la chambre voisine dissipa sa stupeur.

— Voici mon mari, dit madame Limouroux d'une voix un peu tremblante ; voulez- vous qu'il m'assassmeî

Le magistrat se leva et se tordit les mains.

— Là l'adultère ! ici le vol ! et je suis innocent; vous êtes témoin, madame, que je suis innocent !

— Oh ! très-innocent! répondit Paola en souriant dédaigneusement malgré le daugcr ; mais si mon mari vous trouve, il vous tuera.

Un bruit de voix et de pas dans l'autre chambre annonça que l'entrée en avait été forcée, et que le siège de la seconde enceinte allait commencer,

— De tous côtés je suis un homme perdu, s'écria M. de la Rochette, et saisissant mi chenet, en deux coups il fit sauter la serrure.

— Madame, au nom du ciel, reprit- il, laissez ce chapeau et ce manteau ; il s'agit pour vous de la réclusion, et pour moi des galères !

Sans l't'couter, la jeune femme s'élança hors de la chambre, ouvrit la fenêtre du corridor et saula dans la cour. Au même instant, la porte de l'armoire fut crochetée, et M. Limouroux se précipita par louverlure, en bondissant comme un lion ati'amé !

— Un homme ! cria-t-il dans le diapason le plus aigu de sa voix de conlraltino.

M. de la Rochette n'en écouta pas davantage, et prit en courant la route que lui avait montrée la bijoulicre, poursuivi dans sa fuite par le mari. La cour dans laquelle avait sauté Paola, et dont le sol n'était distant de la Icnétre que d'une toise environ, était entourée de hangards où Ton enfermait les voitures; ce lieu était assez désert d'ordinaire; mais en ce moment un gendarme s'y trouvait par hasard, assis sur le timon d'une calèche, et conversant amicalement avec un chien barbet, en attendant l'arrivée de la diligence. L'action d'un homme sautant par la fenêtre parut louche au déi>osilaire de la force publique, et il courut sur Paola fort empêtrée dans le grand tartan de l'Anglais.

— Minute ! dit-il en la saisissant au collet.

La jeune femme délit l'agrafe du manteau, glissa

Î84 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

comme une anguille entre les mains qui voulaient la retenu-, et tournant autour d'une voiture, ouvrit une porte derrière laquelle se trouvait une rue peu fréquentée, où elle s'élança. Le manteau vide à la main , et aussi déconcerté que le fut en pareil cas l'agaçante Putiphar, le gendarme se livrait à une série d'invectives contre les voleurs qui ne veulent pas se laisser arrêter, lorsqu'un second personnage tomba devant lui du haut de la fenêtre, suivi presque aussitôt d'un troisième.

— Mais c'est donc une grêle que ces brigands-là! s'ècria le militaire stupéfait : d'une main il jeta le manteau aux jambes d'un des nouveaux venus, et il sauta sur l'autre en criant de toute la force de ses poumons : à la garde !

Le coup de Jarnac échut à M. Limouroux, qui, se prenant les pieds dans les plis du tartan, mesura la terre de toute sa hauteur. En reconnaissant le chapeau à cornes et les aiguillettes de l'estafier qui l'appréhendait au corps, le procureur du roi fut iUuminé par une inspiration soudaine.

— Jeannisson; dit-il d'une voix sévère.

— Mon procureur du roi ! s'écria le soldat de plus en plus ébahi en reconnaissant un de ses supérieurs.

— Ne le lâchez pas, cria de son côté M. Limouroux qui venait au secours de la force publique.

Le magistrat se redressa majestueusement.

— Au nom du roi ! emparez-vous de cet homme, dit-il d'un ton solennel et en désignant du doigt le mari. Avec l'impassibilité d'un automate, le gendarme transposa sa main de 1 "épaule de M. de la Rochette à la gorge de M. Limouroux, qui, à cet acte inouï, resta muet et pétrifié.

— Vous en répondez, Jeannisson, reprit le procureur du roi, je cours après son complice; et, laissant le mari

entre les mains du gendarme, il s'esquiva par la petite porte qu'avait ouverte Paola.

Tandis que cet orage grondait au Chapeau rouge, Puyseul avait paisiblement achevé sa lettre à la marquise de Château lerry; il dîna sans que l'absence de son hôte nuisit en rien à son appétit,, et s'installa ensuite à une fenêtre donnant sur la rue ; tout en fumant un cigare, il conversait ainsi avec lui-même :

— Grâce à l'adoraleur et au mari que je viens de lui expédier, j'espère que madame Limouroux et compagnie aura dorénavant assez d'occupation, et qu'elle me fera le plaisir de me laisser tranquille. Mais je serais bien curieux de savoir auquel des deux champions restera en définitive cette belle Hélène, et qui l'emportera du Ménélas industriel ou du Paris en robe noire... Sur mon âme, c'est Paris ! reprit tout à coup le vicomte, qui aperçut dans la rue M. de la Rochette, marchant fort vite, rasant les maisons et donnant le bras à un petit jeime homme dont la jolie figure sembla produire sur le fumeur une impression peu agréable.

— Sont-ils endiablés, ces robins ! se dit Jules qui ferma brusquement la fenêtre; comment, ils enlè-vent la femme à la barl>e du mari ! ma foi, je m'avoue vaincu ! De mon temps, quand l'époux arrivait, je lui cédais la place... et je lui ôtais toujours mon cha[)eau le premier...

Une conversation fort animée dans l'appartement voisin interrompit ce soliloque; un moment après, la porte s'ouvrit, et le maître du logis se précipita dans la chambre àun air effaré.

— Il paraît que l'affaire a été chaude, dit Puyseul en remarquant la rougeur de son hôte et les gouttes de sueur qui lui humectaient le front,

— Chaude ! répéta M. de la Rochette d'une voix altérée ; s'il fallait recommencer, j'aimerais mieux être plongé vif dans une chaudière à vapeur.

— Qu'est-il donc arrivé ?

— Le diable en personne sous la forme du mari ! et cela au moment où j'étais à genoux et où je gagnais du terrain.... alors elle m'a enfermé dans une armoire... ensuite on a enfoncé les portes ; nous avons tous sauté par la fenêtre, et nous voici...

Quelle histoire me fais-tu là ?

— Je te dis qu'elle est là, dans ma chambre ; j'espère que personne ne nous aura suivis... Je veux mourir si je sais qu'en faire et où donner de la tête... Une femme enlevée à son mari, et enlevée par moi , procureur du roi ! Mon bon Tuyseul tu as l'habitude de ces choses-là; si tu ne me tires pas d'embarras, je suis un homme perdu.

— Je n'enlève jamais, répondit le vicomte ; mais explique-toi plus clairement, car je ne comprends rien du Joui à ton récit.

Le procureur du roi se promenait à grands pas ; il s'arrêta devant son hôte, et dit brusquement en levant u» doigt à la fin de chaque période :

— Il y a, qu'en ce moment je suis en passe d'être décrété d'accusation, 1° comme complice d'adultère, surpris en flagrant délit par le mari ; car un homme qui se cache dans une armoire, innocent ou non, se constitue par ce fait seul en état de flagrant délit ; ci deux ans d'emprisonnement, article 338 ; 2" comme complice du vol d'un manteau, vol commis la nuit, dans une hôtellerie, par plusieurs personnes, à main armée, avec effraction et escalade... Toutes les herbes de la Saint-Jean, rien n'y

manque ; ci la réclusion;, au niiiiimuni ; 3° comme coupable d'arrestation illégale, article oil et 3i3. — En faisant un bloc du tout, il y a là pour dix ans de travaux forcés, et si j'étais chargé de poursuivre une pareille afiaire, j'obtiendrais mieux que cela ; je conclurais peutêlie à la perpétuité.

La porte s'ouvrit et le domestique montra discrètement sa figure.

— Qu'est-ce encore? demanda le magistrat.

— Le gendarme Jeannisson est \h, dans l'antichamlire, avec le voleur que monsieur a (ait arrêter; il vient demander à monsieur ce qu'il doit en faire.

— Qu'il lui torde le cou, s'écria M. de la Rochctte e.\aspcré par ce nouvel incident.

— Marengeot, dit le vicomte, faites-les attendre un instant.

— Eh bien, que vas-tu faire ? reprit-il, quand le domestique fut sorti.

— Le parti le plus sage serait de m'allcr jeter dans rOuche. Que veux-tu que je fasse? Chaque pas m'enfonce p'iUS profondément dans l'abîme. Demain matin je serai la fable de toute ma compagnie, et c'est le moindre malheur qui puisse m'arriver.

Tandis que le procureur du roi se lamentait sans rien résoudre, l'uyseul enfoncé dans un fauteuil faisait en luimôme le raisonnement suivant : — Il s'agit de manger les marrons que vient de tirer du feu cet honnête Uaton. Lequel vaut le mieux de restituer madame Linjouroux à Fon mari, ou d'en enchevêtrer le vertueux magistrat? Dans le premier cas je suis débarrassé d'elle, dans le second elle me débarrasse d'un rival ; évidemment ceci est le plus sûr. — Un rien t'effraye, mon cher la Rochetle, dit-il alors co se tournant vers son ami; heureuscnieut

je suis là pour réparer les sottises. Me donnes-tu carte blanche?

— Ah ! mon ami, si tu me tires de ce guêpier, tu me sauves la vie.

— Je me charge de tout. Je prétends non-seulement que cette aventure n'ait aucune suite désagréable pour toi, mais encore que tu en cueilles les fruits. Commençons par le mari. Mets-toi à ce bureau et écris-moi un ordre à ton gendarme pour qn'il ait à relâcher son prisonnier.

Le procureur du roi obéit sans faire d'observation. Muni du papier, Puyseul sortit ; en approchant de l'antichambre, il entendit les gloussements suraigus du bijoutier qui était en discussion fort animée avec son gardien.

— Oui, criait M. Limouroux, j'ai dit jésuite et je ne m'en dédis pas... Jésuite, entendez-vous. Vous êtes tous les satellites du despotisme... Mais j'en écrirai au Consti' tutionnel... Plongez-moi dans les cachots... Je suis Français, moi... Vive la charte !

— Vous êtes libre, mon cher monsieur Limouroux ; ceci n'est qu'un malentendu, dit Jules en entrant, et il remit le billet au gendarme. Celui-ci, après l'avoir lu, porta la main à son chapeau et se tourna vers le bijoutier :

— Vous pouvez vous flatter, lui dit-il, d'être un fier braillard, et si je n'avais pas été en fonction, je vous en aurais fait avaler du jésuite ! Et, frappant la poignée de son sabre, il sortit d'un pas majestueux.

— Ah ! monsieur de Puyseul, s'écria le mari, vous voyez le plus malheureux des époux... Enfuie encore une fois !... et il y avait un homme dans la chambre !

— Allez vous coucher, répondit le vicomte, le sommeil est l'oubli de tous les maux ; mais ne quittez pas

LK PAHAVENT. 38»

Dijon, demain j'aurai peut être quelque chose d'heureux à vous apprendre.

— Que Dieu vous récompense ! s'écria M. Liuiouroux en se retirant, je ne me pardoimerai jamais davoir soupçonné un homme tel que vous.

— Nous voilà d<'l)airassés du mari, dit Puyseul, lorsqu'il eut rejoint son liôte. .Maintenant, lii-ns lu toujours à faire faire h ta belle héroïne le voyage sentimcnlal d'Arr-sur-Tille !

En apprenant que l'époux qu'il avait t'ait arièter arbitrairement était parti, le procureur du roi se sentit soulagé d'un poids énorme; peu à peu rid(!:e du péril passé produisit en lui l'efîet habituel qu'exprime le proverbe italien :

Passaiu in pereglio, gabbato il sauto.

— Au fait elle est bien jolie ! répondit-il, et toutes ces catastrophes ont singulièrement avancé mes athiires; car enfin elle est !à, dans ma cliambre... e»t-ce que tu crois qu'elle viendrait ?

— Non, si tu le charges de la négociation ; tu es trop ému pour réussir ; mais, moi qui suis de sang-fioid et désintéressé dans tout ceci, je parii; la décider à partir demain avec toi.

— Je parie dix louis que ikmi, »•! )r souh nie peifire, dit le magistrat presque guéri de ses terreurs et alleclu «ie nouveau par le fruit teniateur que lui pn-sentait Mtu <:mi.

— Dix louis, soit, et lu as perdu, répondit l'uyseul ; îiHtcfids-moi ici, je vais le donner une idée de mes i.ilenls dip'ofuatiqiies.

Le procureur du roi remit au vicomte la fief de L thambre où il avait enferuit; madame l.imouroux et s'étendit dans un fauteuil , eu aUijn(i?Dl impatieuuuent k

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résultat de la démarche de son conseiller. En voyant entrer celui qu'elle poursuivait depuis une semaine, la ieune Corse s'élança vers lui avec un empressement qui pouvait également passer pour l'effet de l'amour ou pour celui d'un désir de vengeance; mais Puyseul, en homme habitué à dominer les événements les plus critiques , ne lui laissa pas le temps d'articuler un seul mot.

— Ma chère Paola, dit-il, en lui prenant la main mal gré elle, je ne sais trop si nous sommes amis ou ennemis, mais vous m'aimerez ou vous me tuerez un autre fois. Pour le moment voici ce dont il s'agit : votre mari est là, et il n'est qu'un seul moyen d'empêcher le procureur du roi, chez qui vous êtes, de vous remettre entre ses mains. Sous ce costume cavalier, qui du reste vous rend encore plus charmante si c'est possible , vous avez blessé à mort le cœur du sévère magistrat. Vous avez beaucoup d'esprit et vous devez me comprendre. L'essentiel pour vous est de gagner quelques jours , aHn de laisser tomber la première furie de M. Limouroux. Un peu de coquetterie; la justice est à vos pieds sans que cela vous engage à rien, et vous êtes sauvée. Est-ce convenu?

— Mais vous, ingrat... indigne.

— Quant aux griefs que vous croyez avoir*contre moi, je n'ai pas le temps de les discuter en ce moment; si vous tenez à entendre ma justification autant que je tiens moi-mêmeàvous l'offrir, plus tard je pourrai vous prouver l'injustice de vos reproches. Cette porte, continua-t-il en baissant la voix , s'ouvre dans la chambre que j'occupe , et il n'y a de verrou que de votre côté ; mais avant tout, il faut prendre un parti : accepter la protection de votre nouvelle conquête , protection fort inolfensive , je vous jure , ou vous préparer à un tête-cà-tête conjugal qui, vu les circonstances, ne serait peut-être pas sans désagrément.

PuN^fi 1 [ ;iila î-i bien que la jeune femme consentit à tout ce qu'il voulut, et ilans la siUiation criti(jue où elh; s'était placée, c'était peut-être le |)arti le plus (jiudent qu'elle put prendre.

— Tu peux den)a!i(ler |)our demain une chaise de poste, mais d'.djoid compte moi mes dix louis, dit Ir vicomte à M. de la Roiliette; à la place jiiais en Suisse. Arc-sur-Tille est trop près de Dijon.

— Connue tu connais les fcnunes! Tu lais d'elles ce que tu veux! répondit le magistrat émerveillé; il me faudra passer par bien 'des armoires avant d'atteindre à ta hauteur. Quoi ! elle a consenti...

— A tout... Doime nuit, bonnne heureux'...

Après avoir congédié son hôte, Puyseul se mit à la fenêtre. A la lueur d'un réverbère, il aperçut un individu qui se promenait devant la maison d'un air fort agité, et il reconnut M. Liniouroux. Un moment après il ferma la croisée, et entendit les pas non moins précipités de .M de la Hochelte qui , ayant cédé son appartement à l'héroïne de l'aventure , avait fait dresser dans son cabinet de travail un lit qui paraissait devoir rester inoccupé. La même insonuiie éperoiiuait le mari désespéré et l'amoureux plein d'espérance; semblables à deux chevaux de manège, ils piétinaient en long et en large, chacun à son poste, avec une émulation dont le vicomte ne put s'empêcher de rire :

— Farbleu ! se dit-il , voila une petite bourgeoise qui peut se vanter d'être gardée connue une reine : sentinelle devant la poite, sentinelle rlans l'antidiambre. Bonne taction, mes maîtres , le garde du corps vous salue !

A ces ukjIs, le jeune homme tourna le bouton de la porte dont il av.iil parlé à Paola ; — de l'autre côté le verrou avait cti; tiré.

Le lender.ain , v-r^ l.-^ trois heures de l'après-midi.

292 ŒUVRES DE cn. DR BERNARD.

deux voitures se rencontrèrent à une lieue de la ville sur la route d'Auxonne. Dans la première qui revenait à Dijon, Pnyseul, assis en face de madame et de mademoiscllo de Gcnancourt, déployait toutes les ressources de son amabilité pour plaire à ses compagnes qui paraissaient écouter avec une faveur marquée les insinuants propos de l'habile jeune homme. L'antre voiture allait fort vite, et ses stores baissés lui donnaient une apparence aventureuse. Au i!iom(^nt on elle croisa la lente et féodale berline, un de ces stores n)ystériiux se leva et. madame Liniouroux passa j^ar la portière sa jolie' télé, malgré les efforts du procureur du roi qui, en reconnaissant !a livrée de Genaiicourt, s"était blotti au fond do la chaise de poste. l*uyseul répondit par un sourire gracieux au regai'd foudroyant que lui lança au passage la belle Corse.

— Qui donc saliiez-vous? demanda madauie de Gcnancourt.

— Un de mes amis qui est avec cette jeune dame^ M. de la Roclictle, répondit Jules d'un air indifi'érent.

— M. de la Uochette ! s'écrièrent à la fois les deus femmes.

— El quelle est cette dame? reprit la présidente en fronçant imperceptiblement le sourcil.

— Oh ! c'est une aventure fort romanesipie, une espèce de pèlerinage à Gretna-Grecn, réfiondit le jeune homme qui, du coin de l'œil, montra mademoiselle Alpiionsine à sa mère, pour faire comprendre ;i celle-ci qu'il était impossible d'en dire davantag(! devant une jeune personne. Les trente-deux ans de vertu du procureur du roi furent anéantis par ce regard. Au même instant, comme si le ciel eût voulu consommer d'un seul coup la ruine du magistrat, un cavalier venant de Dijon et éperonnant avec furie un bidet de poste, vint se jeter sur la berline au ris-

LE PARAVENT. 2 9t

que d'écraser sa maigre monture contre les robustes chevaux de l'attelage.

— Avez-vous vu ma femme? demanda d'une voix éloufiféc cet écuyer désordonné ; une voiture verte ! Elle se sauve avec l'homme d'hier... Mon cher monsieur de Puyseul, suis-je assez malheureux !

— C'est le mari, dit Jules à l'oreille de madame de Gc- Dancoiirt.

— Une femme mariée ! s'écria l'auslt^re présidente, et, se penchant à la portière, elle montra du doigt à M. Limouvoux la voiture soi- disant adultère, en réalité si innocente, qui fuyait dans le lointain.

Puyseul regarda d'un œil scrutateur mademoiselle de Genanconrt. Un étonnement sans émotion et presque sans dépit avait seul animé un instant la tigure calme et inexpressive de la jeune fille.

— Pauvre la R(jchette ! pensa le vicomte, n'avoir pas même su se faire aimer de cette petite provinciale !

En quittant la berline, M. Limouroux pressa la course de son cheval avec une fureur nouvelle. A chaque pas il gagnait du terrain sur la chaise de poste dont les voyageurs ne se croyaient pas l'objet d'une poursuite aussi chaude. Il l'atteignit à la fin, et se ruant à fond de train sur le postillon, il lui appuya sur le nez, tout en galopant, le canon d'un pistolet giga.)tesque. A ce geste menaçant, le conducteur se renversa sur la croupe du porteur, et arrêta roidc.

— Si tu bouges, tu es mort ! lui dit le bijoutier d'une TOix tragique. Une seconde après il avait arraché im des stores et braqué le pistolet sur la portière.

A la vue de l'arme et de la figure de son mari, ViuAa se jeta au fond de la voiture en laissant son prétendu complice pleinement exposé au feu. Le procureur du roi.

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quoique fort ému de cette attaque inattendue , saisit le pistolet.

— Voulez-vous m'assassiner? dit-il en employant toute sa force pour désarmer Tépoux furieux. Tandis qu'il tirait l'arme par le canon, M. Limouroux la retenait par la crosse ; dans cette lutte, le coup partit, et la balle labourant la joue du magistrat lui enleva du coin de la bouche à l'oreille, une aiguillette semblable à celles qu'un découpeur habile prélève sur l'estomac d'un canard. Etouffé par la fumée qui emplit soudain la chaise de poste, couvert de sang et persuadé qu'il avait au moins une couple de balles logées dans la tète, le procureur du roi se laissa glisser à demi mort entre les coussins où il s'évanouit. Au bruit du coup, Paola réussit à ouvrir la portière et se jeta sur la route en essayant de fuir ; mais monsieur Limouroux, qui en ce moment lui parut aussi terrible que le spectre au cheval pâle dont parle l'Apocalypse, lui barra le passage. Une seule idée frappa la jeune femme, ee fut qu'il y avait encure un pistolet chargé, et que celui-ci pouvait bien lui être destiné. Avec l'agilité d'un écureuil qui grimpe à un arbre, elle s'élança à l'assaut de son mari, s'accrocha à ses habits, mit le pied sur sa botte, et en une seconde se trouva en croupe, les bras étroitement enlacés autour d® lui.

— Oh mon petit bijou ! dit-elle en le serrant de manière à lui rendre impossible tout geste sanguinaire, enfin tu viens à mon secours; chéri adoré, tu délivres ta Paola qu'on voulait t'enlever !

— Eh quoi! on t'enlevait, répondit le bijoutier en tournant la tête.

Un baiser passionné lui ferma la bouche, et une étreinte qui lui fit un moment perdre la respiration, attesta l'inaltérable amour dont il était l'objet. Tandis que la chaise de poste où gisait Al. de la Rochette, continuait lente»

Oient sa route vers Auxonne, M. Limouroux reprit le cliemin de Dijon, emmenant triomphalement sa iommo en rroupe et presque aussi convaincu de la vertu de la jolie Corse que de son propre héroïsme.

Un mois après, à Auxonne, dans une petite chambre où il vivait d'une manière fort retirée, le procureur du roi balafré déjeunait tète à tête avec Puyseul. Celui-ci en apprenant la catastrophe arrivée à son ami était accouru aussitôt de Dijon, l'avait installé dans ce logis, et lui avait prodigué les soins les plus attentifs pendant une maladie causée par une succession inaccoutumée de sensations violentes, plutôt que par une blessure sans gravité. Tous les deux jours le vicomte était venu voir M. de la Rochette ; mais sous le prétexte de la fièvre qu'aurait accrue la moindre émotion, il avait toujours éludé les questions du blessé au sujet des suites de son aventure et écarté par une consigne inllexible les\isites ou les lettres capables, disait-il, de retarder la convalescence de son ami. Ce jour-là, M. de la Rochette entièrement rétabli s'insurgea contre le despotisme de son garde-malade.

— Je n'y tiens plus, dit-il, je veux savoir ce qu'on dit de moi, ce que pense ma compagnie, quelle couleur a datïs le public cette fatale aventure ; et enfin comment la fani."*'e Genancourt a pris la chose. J'aurai bien de la peine à faire ma paix. Le président est si rigide et ces dames sont si collets montés.... Et puis les nominations à la cour royale doivent être faites, et je devrais avoir reçu l'avis de la mienne.... Décidément, c'est assez me cacher : je veux aller à Dijon.

Puyseul prit la main du magistrat et la lui serra silencieusement.

— Mon bon ami, dit-il ensuite, je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour répondre à tes questions de peur d'aggraver ton mal ; mais maintenant te voilà guéri, et il vaut mieux que

ce soit moi qui te mette au fait : les nominations à la cour sont arrivées en effet. . .

— Ah ! dit le procureur du roi rendu soudainement soucieux par l'air triste qu'affectait son ami..., et... je ne suis pas conseiller ?

— Tu n'es pas conseiller, répondit Puyseul d'une voix compatissante.

— Ah!.... Et qui est nommé à ma place? reprit M. dt la Rochette en essayant de sourire.

— Un de tes amis qui, en acceptant un emploi que dans les circonstances actuelles tu n'aurais pas obtenu, n'a pas cru trahir les devoirs de l'amitié.... C'est.... moi qui suis nommé, continua Jules, qui ne put s'empêcher d'hésiter un instant.

Le pvrocureur du roi retira sa main.

— Ah !.... tu es conseiller à la cour de Dijon.... reçois mon compliment, c'est un joli début.... Et moi, qui suis sur la brèche depuis dix ans, on me laisse pourrir en instance. Tu casseras les arrêts que je ferai rendre : c'est fort drôle.... excessivement drôle, répéta-t-il avec un rire forcé.

Le vicomte le regarda un instant d'un air ému.

— Non, mon ami, dit-il, je ne casserai pas les arrêts que tu feras rendre. Le malheureux éclat de ton aventure a décidé le premier président et le procureur général à une mesure pénible pour nous tous, mais dont l'effet ne sera, j'espère, que temporaire. On a demandé ton changement.

— Mon changement ! dit le magistrat en se levant.

— Tu es procureur du roi en Corse.

— En Corse ! en Corse ! en Corse ! cria M. de la Rochette sur trois tons différents, du grave à l'aigu... Mais c'est une atrocité, et M. de Genancourt, mon beau-père, me laisse égorger ainsi ?

— M. de Genancûurt ne sera pas ton boau-prie^ dit Jules.

Le procureur du roi se rassit, et ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il eut la force de dire :

— J'i ni! ronipronds pas.

— Tu penses bien, reprit doucement Puyseul. qu'après le scandale de ta déploiahle aventure, M. de Genamourt ne pouvait plus t'accorder la main de sa fille ; et ton mariage se trouvant forcénient rompu, tu ne saurais Irouvir mauvais qu'un de tes auiis, qui, s'il eiit été en concurrencé avec toi, se fût loyalement retiré, ait aspiré à devenir l'époux de mademoiselle Alpliunsine.

— Toi ! s'écria le magistrat ; tu me prends ma femme et ma place !

— Mt)n Dieu ! je ne prends rien du tout : c'est madame de Gliateauferry qui a arrange cela. En voyant que je ne le faisais aucun tort, je me suis seulement laissé nommer et marier. Voilà tout, mon cher la llochelte, et pour cela nous n'en serons pas moins bons amis.

— Amis ! cria le procureur du roi avec l'éclatante ironie que met Handet à prononcer le mot J'riends! — La seule chose que je regrette, vois-tu bien, c'est que tu ne viciuies pas d'assassiner auehpi'un, alin que j'aie le plaisir d'i-istruire ta procéilure. Quoi ! pour une simple tentative de bonne fortune, non suivie d'exécution, je suis honni comme si j'éiais un nouveau Saidanaple; on m'exile en Corse; je perds mon avancement et peut-^ire ma carrière tout entière; je manque un mariage superle sans parler de cette épouvantable balafre (jui me déligiwe poi:r la vie; tu es la cause première de tout cela; car j'5 vois clair maintenant; et tu as le fruiii de ma[ipeler ton ami !

— Oui, j'en conviens, pour une fois que tu as voulu te dosenrobiner, tu as joué de malheur. .Mais il te reste

une consofation, et celle-là suffit aux grandes âmes.

— Quelle consolation? demanda M. de la Kochette avec Tamertunie d'un honmie qui n'espère plus rien eij ce monde.

— Ton innocence ! dit Puyseul en souriant.

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