FINAL
« Le Cône sent si bien qu'on le guette qu'il n'ose sortir de chez lui, et y meurt de peur de mourir. »
MIiCHELET (La Mer).
Au Professeur Dieulafoy.
Le
Comme des passereaux de cloches pneumatiques, Ceux qui dans les bas-fonds se sentent manquer d’air Vont à cette vallée altière demander
D’être moins essoufflés, d’être moins asthmatiques.
A peine sur la cime, on les voit gais, dispos, Jacassant, pépiant, comme une borgne pie.
Or, quand ils ont bien lu, relu, mistress Opie Ils veulent redescendre un peu vers le repos.
Mais refaits à l’instant plats comme une morgoule Que la vague dépose, il leur faut recourir
Vers l’unique royaume interdit à la Goule
Hors du home où leur corps se reprend à mourir.
Ils traversent les mers et franchissent les isthmes Pour fuir avec effroi leurs natives amours
Et leurs doigts incertains tracent leurs ostrascismes Sur la chère coquille où s’abritaient leurs jours.
Is ont le cœur plus triste et l’âme plus fendue Que Moïse ignorant du Chanaan promis;
Car leur Terre promise à jamais défendue
C’est leur pays ouvert, mais qui n’est plus permis.
Tantales résolus, conscient Prométhée,
Le souvenir-vautour incessamment les mord; Et la réminiscence en leur âme ameutée
Les fait agoniser en haine de la mort.
La crainte de mourir assassine leur vie; Leur cercle vicieux, c’est périr et périr :
L'air du pays les tue, et du pays l’envie Quand ils sont éloignés les prive de guérir.
Pour eux la nostalyie a cette seule cure :
Mourir. Le spleen? — Mourir. Et le mal du pays: Mourir! — Rien que mourir. Seul mourir leur procure De revoir leur pré vert ou leur champ de maïs.
Si tu préfères tout à l’exil haïssable
Donne à boucler ton coffre et ta rosse à sangler.: Mais l'homme, à peine en selle, a cru sentir le sable Lui descendre en la gorge et déjà l’étrangler.
Il est le vrai proscrit, le damné volontaire Qui sans fin tergiverse entre le choix charmant Du regard de l’azur et du goût de la terre Où les aïeux au moins dorment tranquillement.
Dans l'air qui vous conserve, il faut qu’on se survive, L’homme-souris avec la mort-chat veut ruser.
Et ce qui lui revient de ses forces avive
Le regret du bonheur qui devrait en user.
Forcals pris pour jamais entre deux agonies Perdre chez eux le jour qui chez eux leur est cher Ou poursuivre un pourvoi d'existence finie
A bon compte cesser, ou durer paÿé cher.
C’est leurs limbes vivants, leurs mourants purgatoires; Entre terres et cieux, loin de l'enfer ami;
Hybride humanité, chauves-souris notoires
Qui volent à moitié, qui marchent à demi.
Allez-vous-en chacun chez vous, voyageurs tristes. A quoi bon se sentir vivre quand on se sent Râler sans fin? allez goûter des morts puristes Conscient suicide et pourtant innocent.
Retrouver vos parents, vos mères et vos filles Vos foyers et vos fois, vos lares et vos chiens; Et quand vous sentirez la fosse à vos chevilles Votre patrie aura vos regards dans les siens.