X VII ALGUE VIVE
A M. Gustave Geffroy.
Nous venions d'assister au bain de cette armée, Nombreux soldats venus de quelque prochain fort, Foule heureuse et grouillante à ce moment charmée Par la fraîcheur de l’onde et le nageur effort
Or la vague grossit bientôt jusqu’à l'orage ; Les baigneurs effarés se groupèrent soudain, Et regagnant la rive abdiquèrent la rage
De l’écume fleurie en mugissant jardin.
Mais un écervelé, fautifet là par fraude,
Qui se dissimulait entre deux compagnons Pour encore goûter la liquide émeraude
Déjà bue au matin — je tairai tous ces noms.
Abandonné par ceux qui l’entrainaient peut-être ! Dès la première alarme, et tout d’abord craintif
De quelques jours de salle — et puis, de voir paraitre La mort même soudain au bord de ce récif
Poussa ce cri ! ce cri que j’ai dans les oreilles Jusqu'à ma dernière heure ! un cri plaintif et fort. Ce premier cri dernier aux affres non pareilles, Cri de toute la vie hurlant toute la mort!
Mais en ce pays-là ces choses sont connues, Tels malheurs sont communs, tels crimes sont aisés; De pareils pleurs sont bus, bien souvent par les nues Les sanglots de la grève en sont vite apaisés.
Les sanglots de Rachel seuls sont inconsolables; La mère de ce fils venait, le lendemain, Libérer cet enfant unique — et que les sables Allaient rendre sanglant à sa tremblante main.
Aucun essai tenté de sauvetage, nulles
Recherches; à quoi bon exposer à coup sûr,
D’autres gens à la mort, pour les deux ou trois bulles Qu’expira l’imprudent dont le sort était mûr.
La compagnie houleuse et pourtant attérée Regagna la caserne, et le jour déclina.… Et la lune d’aucuns nuages altérée
De son halo neigeux mollement s’enlina.
KLÔC’HERS. 31
La tempête finit; l'Océan se retire
Les goémons et les fucus et les varechs
Dardent l’odeur saline ; et le récent martyre
Du jeune homme oublié laisse tous les yeux secs.
A peine deux falots sur la luisante roche
Ainsi que de pêcheurs attardés, convaincus, Font glisser leur lueur mouvante qui s'accroche Aux goémons, sur les varechs et les fucus.
Et nous errons. La mer murmure, et puis s'éloigne Encore. Enfin {a fleur mouvante d’un corps blanc Et souple entre les flots apparaît et témoigne
De la présence là du cadavre semblant
Quelque étoile de mer géante, une actinie
Enorme, tour à tour reprise, balançant
Ses membres morts, raidis soudains, quand fut finie Cette lutte de pleurs de sel et pleurs de sang;
Et déposée alors en Adonis de marbre
Encore un peu rosé sur les verts goëémons,
Les fucus, les varechs, visqueuses branches d’arbres Marines, el cheveux éperdus de démons.
Adonis que Vénus et Téthis ceignent seules
Des violettes de la mort; Hylas tombé
Sur lequel vont rouler comme le cri des meules Les lamentations d’un peu de Niobé.
Ton temps se finissait demain, légionnaire Enfant, unique fils d’une douce union ; Ta mère te venait rechercher pour une ère Heureuse de bonheur et de communion.
Les flots te reprendront de ses larmes salées, Reste là, beau corps blanc, jusques à son retour, Demain ! Larmes d’horreur et d’extase mêlées Dont à ta vue ainsi va fondre son amour.
Larmes qui vont encor soulever assouplies
Tes chairs, et dans les flots des désespoirs béants, Remporter à Jamais tes formes amollies
Par l'horreur maternelle aux plus noirs Océans !
X VIII
On ramasse dans cette baie
Des galets en forme de cœurs...
Et l’on sent de sa mélopée S’essorer de vagues langueurs.
Sur les plages musiciennes
Ces galets de rouge tachés
Semblent en des douleurs anciennes.
Des cœurs à jamais atlachés.
L'Océan sans trêve les roule,
La terre les renvoie au flot, :
Et dans la vague qui s'écroule S'entend plangorer leur sanglot.
Ainsi s'expliquent de ces grèves Les envahissantes langueurs...
Les Trépassés ce sont les rêves Des Trépassés qui sont ces cœurs.
KLÔC’HERS. 33
Tu te crois seul et sans disciple Mais tu n’as pas vu s'approcher Le menu galopin multiple
Aux jambes couleur de rocher;
Et qui, voyant que tu ne tues Rien... peu à peu s’avancerait, Comme les petites tortues
Du doux lac de Génézareth!!
A la poursuite d’une rime Féminine qui peut manquer, N’allez pas aux lieux où l’on trime De Plous en Plous, de Ker en Ker!
Car vous tomberiez de Charybdes En Scyllas, et de Kerlutu
En Kerlas; et la rime en ybdes Vous répondrait : Turlututu.
Sans ouir ces oiselles rares
Se becqueter au bout du vers, Vous arpenteriez bien des ares, Des Plougastels aux Plougonvers.
1. À la suite de cette pièce se plaçaient le Figuier et Salaun qui figurent dans le Chef des Odeurs suaves.
Plouzevédé, PJleuc, Plogonnec, Plourivo, Plourin, Ploufragan ; Ploudalmazeau, Ploubazlannec, Plouguerneau, Plouha, Plouglescan.
Kérouséré, Kerbistoret Kerity, Kernuz, Kerloaz, Kernascléden, Kerhuzoret, Kershéro, Keroman, Kerlas!
À Prat-en-Raz près Kéridreuf, Le suzerain que l’on ménage, Tous les ans, de chaque ménage, A Pâques, exigeait un œuf,
Guenguat a la tombe notoire D'un Hervé de Saint Alouarn; Et l'Ile Tristan, la mémoire Du prieuré Saint-Tutuarn
Trégunce à la pierre où s’éprouve La vertu des femmes. — D’aucuns Maris dont la défaite couve Devraient visiter les Tréguncs.
À Kérity, Sainte Thumette
À son église ; Kerlutu
Le saut qu’on fait pour peu qu’on mette En colère un diable têtu.
KLÔC’HERS.
Locmariaquer la Druidique
A Dol-ar-mar-Hadourien,
Table des marchands, comme indique Son nom... Kercadoret n’a rien.
La pointe Castelli qu’entame La vague, possède Le Trou
Dit du Chat, le Trou de Madame Et le trou dit du Moine Fou.
Traict a le cap de la Mamelle, Promontoire artificiel.
A Sarzau la vague grommelle, À Saint-Gildas bleuit le ciel.
Saint-Herbot, le patron des bêtes A cornes, — son caprice est tel, Exige, pour sauver leurs têtes, Leur queue offerte à son autel.
Le brave saint Hervé s'applique A rendre les moutons heureux ; Adrien guérit la colique, Et Théodore le fiévreux.
Le Faouët a la chapelle
Que, près de se casser le cou,
A sainte Barbe qu’il appelle Vote un seigneur de Toulbodou.
A Stival, la cloche qu’on nomme Bonnet de Saint Meriadec
Veut bien sur la tête d’un homme Sourd, carillonner bref et sec.
Ce saint dont la gloire est meilleure Que la gloire des Ixions,
Pour fêter Dieu, faisait, par heure, Quatre-vingts génuflexions.
A Carhaix — Ker-Ahès peut-être.
On voit des cheveux de la Tour
D’Auvergne, ses boutons de guêtre, Et sa dent — et c’est un beau jour.
C’est de quoi vers le Finistère Tourner plus d’un rêve en émoi… Mais j'en sais encore un mystère Qui ne s’est trahi que pour moi.