CHŒUR
Les roses Se sont toutes fanées..
Les choses Se sont toutes finies.
Et des belles années Les figures jaunies Ont miré lentement leurs formes étonnées, Leurs poses, Leurs rêves envolés et leurs grâces ternies.
1 Rien de cette partie (jusqu'ici Par ta grande pitié...) n'existe dans l'original.
Les granges Se sont toutes vidées.… Les canges Se sont toutes fendues.… Et de peines ardues Les jeunesses ridées
Sous le souffle impieux des voluptés étranges,
Perdues,
Ne sont plus qu’un soupir sur des lèvres fardées.
Les lyres Se sont toutes brisées...
Les rires Se sont changés en plaintes...
Et les colères saintes Dans les âmes versées
Par des concerts brülants de harpes en délires,
Éteintes,
Ne sont plus que, dans l’air, des notes dispersées.
Les phrases Se sont toutes parlées.
Extases De tristesses rompues, Les ivresses repues D’amertume mèêlées….
Et sur le bord brisé des coupes et des vases
Sont bues
Les larmes que les yeux obscurcis ont perlées.
Les larmes Se sont toutes versées...
Les charmes Ont perdu leurs prestiges Et les fleurs sur leurs tiges
De zéphyres bercées, Des autans de l’hiver aigres comme des armes, Percées, Ont vu fuir leurs parfums et sécher leurs vestiges.
BETSABÉE.
Puisque tant de beautés, de fières souveraines Ont vu sécher leur grâce et faner leur printemps, Puisque ces déités, ces prêtresses, ces reines
Ont vu sur leurs attraits s’exercer les autans.|
Puisque la fleur devient le foin sec et sans forme, Puisque l’eau devient neige et gerce le rocher, Puisqu’il faut que tout ce qui luit s’éteigne et dorme Et que le jour enfui ne se laisse approcher;
Puisque vos plumes d’or, roucoulantes colombes, Deviennent sous la nuit des plumes de corbeau; Puisque les roses rutilantes sur des tombes S'effeuillent, qu’un berceau grandi devient tombeau
Puisque rien ne mürit que pour la meurtrissure, Que dans l’astre qui naît prélude son déclin; Qu’un fruit qui se veloute est près de la morsure, Et que tout ce qu’on aime, à périr est enclin;
Puisque la vie est mort, la jeunesse imposture, Que le lac des yeux pers comme une eau peut tarir, Que les gouttes de lait des dents et la vêture
Des cheveux ruisselants s’épuisent pour mourir;
Si les bleuets des yeux et les roses des joues,
Les seins épanouis comme un faisceau de lys Roulent ainsi que ces fleurs mêmes dans les boues Des àges insulteurs et des hivers pâlis;
Puisque celle qui danse ainsi que dans un rêve Pour que sous.son pied roule une tête de prix, Sent que son regard doux qui s’aiguise en un glaive Contre elle-mème tourne en ses retours aigris;
Si de l’enfant qui noue au col de son amphore
Un bras plus assoupli qu’un cep de vigne en fleur; Autour de sa corbeille, un bras de canéphore
Sèchent comme un sarment sous l’ombre et le malheur;
Si les astres ne sont que des fleurs de lumière Que n’épargne pas mieux l’automne de l’azur, Et si je vois l’étoile élue et coutumière
Filer au cœur des nuits d’un trait laiteux et pur.
La beauté n’est qu’appât, la grâce qu’apparence, L’amour est piège, et le baiser miel corrupteur Sur les lèvres se tourne en amertume rance, Fiel douloureux fait de traîtrise et d’impudeur.
Toute ardeur qui n’est point en sagesse tournée L’attrait que ne façonne et dompte la vertu N'est qu'un astre torride au cœur d’une journée Per qui la fleur se pâme et l’homme est éperdu.
Les douceurs que le ciel en ma face avait peintes, Des yeux pareils au Jin, des cils dorés de miel, Des tempes du réseau des tresses d’ambre ceintes Me fuiront comme Éphrath et comme Alaciel.
La nacre de mes dents, la pourpre de mes rires, Mon teint candide comme une fleur d’Altéa Quitteront mon visage en proie aux noirs délires Comme Pasiphaé, comme Pasithéa.
Or donc, en moi, seigneur, si mon remords te touche, Tout ce que ta caresse à mon front avait mis,
Avant que soit passé le bouquet de ma bouche Comme à Cléopatra, comme à Chrysothomis,
Oui, daigne résorber tout ce qu’en moi de charmes, Ta tendresse avait mis — et dont je mésusai
Et vouloir que le fils que rachètent mes larmes Naisse et règne, ton bras sur sa droite posé.
Que les roses d’amour de mes beautés reprises Remontent dans son âme en superbe savoir
Et que les rayons de mes tempes faites grises, Iluminent son cœur, éclairent son devoir.
Qu'il soit au bout des temps, de par les sacrifices Que sa mère lui fit de ses charnels trésors,
Porté sur le renom de ses hautains offices,
De ses pouvoirs sans borne et ses altiers essors.
Et que, dans l’avenir, nul roi n’ose être sage, Prudent, puissant, fameux, magnanime, loyal, Sans que son nom n’évoque à jamais le visage Avec le souvenir de mon enfant royal.
Qu'en échange infini de mes grâces rendues Dans leur fleur, mon doux fruit tienne &e ton secours Des sciences sans nom et des forces perdues Qui retrouvent en lui leur mystérieux cours.
Qu'il ait les talismans avec les amulettes
Qui contiennent les mots et les ordres secrets, Que des oiseaux parleurs aux plumes violettes Soient ses beaux messagers à travers les forêts.
Qu'il ait pour transporter son camp bordé de trônes Avec toute sa cour et tout son attirail,
Un magique tapis sous les dais bleus et jaunes
Que lui tisse un essaim de vols d’ambre et d’émail.
Que des chevaux ailés le servent et le portent, Que les esprits soient à ces ordres, que des rois Et des reines lointains qui de nègres s’escortent Le viennent consulter pour ces jugements droits.
Qu'il écoute un lion, qu'il entende un insecte Devinant leur langage et démêlant leurs vœux,
Et que son équité qui comprend et respecte
Ne laisse prendre à l’homme un seul de ses cheveux.
Qu'il élève un palais et qu’il érige un temple Où le Seigneur lui-même élise son séjour,
Où l’auguste clarté du Très-Haut se contemple, Un lieu vêtu de cèdre et parfumé d'amour.
Parce que rien ne vaut la splendeur de la femme Et que j'offre la mienne en son plus plein contour, Poar que la majesté du destin que je trame
Soit plus haute qu’un mont, plus forte qu’une tour.
Parce qu’en moi je sens, inspirée et grandie Préluder son essor formidable et vermeil Et, tel qu’un merveilleux lever qui s’irradie, M'incendier et resplendir comme un soleil!
(Elle se prosterue.)
Par ta grande pitié, par ta toute-puissance, Regarde-moi, Seigneur, dolente Betsabé.
Je m'écrie à genoux en ta sainte présence
Sur mon corps impieux ton courroux est tombé.
Que je puisse revoir ton pardon sur ma vie; Cet enfant à pris corps d’un amour violent.
Oh! que de l’engendrer je puisse être ravie ! Et nul autre après lui n’entr’ouvrira mon flanc.
DAVID
A mon tour, Dieu Seigneur, hélas! que te dirai-je ? Car seul tu sais détruire et réédifier.
Tes mains tiennent la grêle, et la pluie, et la neige, Nul n’est en droit chemin sans à toi se fier.
A tes doigts sont pendus et le grain et la grappe, Ta largesse nous comble et sauve ta pitié,
Tu fis le soleil d’or; d'argent, tu fais la nappe Dont la lune, du temps, éclaire la moitié.
Comme un bétail au parc, tu comptes les étoiles, Chacune par son nom; tu tiens l’onde et le vent; Et la terre, et la mer immense où sont les voiles, Et l’eau tumultueuse, et le sable mouvant.
Seigneur, fais-moi merci! Que tu notes mes fautes, Je ne vaudrai pas plus qu’un branchage roussi, Qu'un vieux coursier fumeux dont on compte les côtes, À cause des péchés commis en celle-ci !
Car en un tiède mai, j’errais sur ma terrasse,
Le ciel était trop bleu, le bois était trop vert,
La langueur du parfum des feuilles nous terrasse Et le danger d’amour de partout s’est offert.
De mon royal balcon j’apercus Betsabée
Lavant son beau flanc nu dans l’eau qui la mirait; Sa chevelure sur sa gorge était tombée,
Et tout le paysage en rêvant l’admirait,.
Les lèvres et les yeux — comment se rencontrèrent? Le désir par la vue au cœur s’ensemenca;
Les ardeurs dans les sens par le cœur s ‘infiltrétentés Le crime doux-amer, entre nous commenca !