XXE
Haarlem, qui me parles, Pour quelle raison Me plais-tu plus qu’Arles Et que de saison?
. Est-ce tes matrones
Sur leurs fauteuils bas :
Qui semblent des frônes Ravaudant leurs bas ?
Est-ce les ribotes
Que font tes petits Avec des compotes Qu’on mêle aux rôtis ?
Les drôlets théâtres Que l’on voit du sol Et qui sont leurs àâtres Font un doux Guignol
Où passe et repasse Éternellement
Un spectre à voix basse :
Au geste dormant.
Car la musique est douce.
"VE H; Quel lugubre Amphion, Haarlem, à ville terne, Érigea ta cité qui n’est qu’une citerne.
Où de flasques bourgeois compénétrés d’ennuis Hantent de leurs salons les prisonnières nuits? Quel poète propret a, de son luth classique, : Obtenu des accents d’assez morne musique Pour — tel un chant créa les boulevards Thébaiïns, .Bâtir d’un baillement tes hiatus urbains.
Certes : de ce Dauphin dont son salut émane, S’il avait régalé l’oreille mélomame, D’un aussi piètre son, par le fol cachalot Arion eut bien vite été remis au flot!
XXX VI
Cité qui fus pour moi pleine d’impolitesse,
O ville des grandeurs, à bourg de petitesse,
Je sais comment mon geste est pour toi plein d'amour. C’est qu’on peut de tes murs faire sept fois Le tour Sans qu’en l’ouïe indemne un seul caprice meure;
Et que l’étirement de ta vieille demeure
Aux maisons faites comme un jeu de domino S’entrebaille au sortir d’un cri de piano!
XXX VII
Monstrum immane, ingens, cui lumen ademptum.
VIRGILE
Ayant donc résolu de détruire Haarlém,
— Ville qui pour moi fut une Jérusalem,
Je fis, de chez Pleyel et Wolff, à mainte lieue Venir trois pianos droits, quatre autres à queue En tout, sept. Lors je fis, autour de la cité, Promener l’instrument par Ritter excité.
Puis, au seuil de la place où l’heure s’atrophie, Je fis jouer du Brahms par la Menter — Sophie. Impitoyablement, dans son calme intestin Haarlem sentit rouler des flots de Rubinstein. Or successivement défilèrent Madame
Essipoff et plusieurs dont l'harmonie entame.
— Mais lorsque j’eus enfin sur le Pleyel et Wolff, Par la droite de Liszt fait joner du Litolff,
A l'heure où les bonnets à coqués délibèrent, Vers le septième temps les murailles tombèrent!
XXX VIII
C'est assez de zizanies
Je ne te reproche plus Aucune de tes manies, En ayant moi-même plus.
C’est fini de ces ramages Qui lapident tes pignons; De tes fromages, ces mages, Et de ces rois, tes oignons.
C’est fini de nos bishilles, Je m'engage désormais
A ne plus jouer aux billes Avec ces bulbes, jamais.
C’est fini de notre maille
A partir — dorénavant Jamais plus je ne chamaille Nul de tes moulins à vent.
En ces prestes aquarelles Que j'exécute sur eux
Se vidèrent nos querelles.
Nos querelles d’amoureux!
C’est fini, je t’enterre, Tu meurs de ton ennui, O ville de mystère :
Ensevelie en lui Je tiré {a paupière Sur ton œil qui m'a nui.
Dans ta bière pour bière Jé te noie aujourd’hui L’écume vaut la pierre.
Ton dernier jour a lui Haarlen, et ton notoire Baillement a brui.
En larmes, sur ta gloire Fond un oignon, celui De ta tulipe noire.
Et pour que ton étui Suprême soit peu mince Rentre en toi, rentre en lui.
C’est fini, je t’évince Rentre dans ton ennui, O ville de province.