‹ Le pardon; comédie en trois actesChapitre 3 sur 37 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

contre toi, il l'aurait déjà fait, cela est évident... Mais parlons un peu de toi. Ma pauvre Suzanne, comment as-tu pu, toi que je croyais si raisonnable et dont j'aurais répondu comme de moi-même...

SUZANNE

Est-ce que je sais? Maintenant que c'est passé, je n'y comprends plus rien, ou pas grand'chose...

THÉRÈSE

Voyons, tu avais pourtant fait un mariage d'amour ?

SUZANNE

C'est bien cela !

THÉRÈSE

Hein ?

Eh! oui, j'aimais Georges, mais comme aime une petite fille. Tu te souviens ? C'est chez tes parents que je l'ai rencontré. J'avais dix-huit ans, et la tête pleine d'idées de romans. J'ai cru que le mari, c'était encore lamoureux, le monsieur qui vous apporte des fleurs tous les jours, qui vous dit de jolies choses et qui ne s'occupe que de vous. J'ai été surprise de trouver le mariage si... austère. Mon mari s'absentait des semaines entières, car de tous les côtés on le faisait venir pour appliquer son invention. Je trouvais les journées longues ; je n'avais pas en moi, dans mon cœur ni dans ma tête, de quoi remplir le vide de ces absences... Un autre m'a chanté la chanson dont j'étais désaccoutumée et que j'avais besoin d'entendre, pauvre niaise que j'étais... Mon histoire n'est pas originale, comme tu vois.

THÉRÈSE

Et elle ne m'étonne aussi que parce qu'elle est la tienne...

Ou plutôt, sais-tu ce qui m'étonne?... L'ennui, les rêvasseries, même les premières coquetteries et les premières imprudences, je les conçois, à la rigueur. Mais, que tu aies pu... comment dire cela ?... enfin, que tu aies pu aller jusqu'au bout, toi, toi Suzanne 1 cela ne m'entre presque pas dans la pensée. Il me semble que, dans ces aventures-là, il doit y avoir, entre les premiers chapitres et le dernier, un tel abîme, et si énorme à franchir, quand on y songe î

SUZANNE

C'est que tout s'enchaîne, et qu'on glisse d'une faiblesse à une autre sans s'en apercevoir. Chaque pas nouveau qu'on fait dans ce qui est défendu semble le premier pas, et ainsi on ne se voit pas descendre. Et puis, que veux-tu, à mesure qu'on approche de la fin, on sent je ne sais quoi de mauvais qui s'éveille en vous. C'est comme un vertige, comme une griserie honteuse. Et Ton va! Ion va !... Bien sûr, quand on a commencé, on ne croyait pas qu'on achèverait... Vois-tu, Thérèse, il ne faut pas commencer. Cela dépend de nous ; le reste, non.

THÉRÈSE

Mais, au moins, l'aimais-tu... l'autre?

SUZANNE

Je crois à présent ne l'avoir jamais aimé. Pourtant, j'ai dû l'aimer un peu au commencement. Sans cela, quelle femme serais-je? En réalité, je ne sais plus, plus du tout.

THÉRÈSE

Et lui, t'aimait-il?

SUZANNE

Il a fait son métier d"homme.

Page 1