K RR NOËL
N'est-ce pas qu’elle est belle?
Mais cette femme... qui est celte femme?
KERNOEL.
Une étrangère! elle est depuis dix jours dans le pavs... je l'ai rencontrée l’autro semaine, entre Plomeur et Poni-i’Abbé; elle courait à cheval le long de la grève... quelques jeunes gens l'accompagnaient.
JOCELTHB.
Et ce portrait, comment est-il venu dans vos mains?
KERNOBL*.
C’est P’til-Bcrt qui l'a trouvé. J’étais avec lui. Aussitôt que j’eus vu ce que contenait cet écrin, je m’en suis emparé et me suis enfui comme Irappéde démence. Depuis ce jour, je vis avec celle image, ic la conlcmple. je la dévore du regard, ci lui, le poitrail, il m incendie le cœur.
JOCELYNE, à part.
C’est étrange, il a glacé le mien. (A Kernoél.) Vous la trouvez donc bien belle, celle femme?
KERNOEL.'
Belle*... Écoute, je m'en vais lo dire... Tu sais, un prêtre m’a élevé. C'était un ancien moine bénédictin, retiré dans ces solitudes pour vivre de plu9 près avec scs livres bien-aimés. Bon vieillard! il a cru bien faire en instruisant mes lèvres à épeler les poètes cl mon esprit A les comprendre. Il était fou d'éloquence et de poésie... nourriture céleste, mais qui enivre. Que veux-tu?. Il m est resté un peu de celte ivresse dans le cerveau. J’ignore le monde, mais je l’entrevois, mais je le devine. Après les grandes pompes de la nature; il y a, vois-tu bien, les grandes splendeurs de là vie, la richesse, les arts, les naluis revêtus de marbre ; il y a le luxe, les plaisirs, toute la volupté de l’âme et des sens... il y a surtout, il y a des femmes couronnées de pierreries, vivant dans un printemps enchanté, ci laissant après elles quand elles passent lo parlum de leur chevelure, K reflet de leur sourire. Ali! j’ai tout deviné, .je l'ai vu parles
veux de mon âme, ce monde de fleurs, de musique et d’amour ! Belle, dis-tu? oui, elle est belle, belle de tous les désirs qui sont en moi, belle parce qu’elle appartient A ce paradis de la terre, et qu’elle est un des anges que j’ai révés. {Il va s'asseoir sur un rocher, à droite.)
JOCELYNE.
Ne dis pas cela, Kernoél !... Oh ! tu m’épouvantes ! le paradis dont tu parles, c’est le royaume du démon 1 Je l’ignore ce inonde, mais mon père l’a connu... c’est là que Maugnrs est ailé tout perdre, et sa fortune et son Ame. C’est là que, oubliant son nom de gentilhomme, lui, Florcslan de Maugars, a passé de la misère au désespoir, et du désespoir au crime... Alors il est revenu déshonoré, perdu; et une nuit, trouvant ma mère en travers du seuil de rhôto qu'il voulait assassiner, il a commencé par ma mère I... Oh! ce portrait! Cette femme, elle l’attire, mais c’ost dans l’abîme ôu’ello t’entrnlno! un abîme plus profond encore que ce gouflre, et ce gouffre-là, tu le sais, lui aussi s’appelle l’enfer, cl n'a jamais rendu scs victimes... Obi ne la regarde pas, celte (emme!...
kernobl, se levant .
Eh! ne vois-tu pas que je l’aime?...
JOCCI.YNB, tressaillant.
R l’aime! {Elle fait un et aperçoit Pose Linon qui
descend par le smlicr de droite, suivie de plusieurs personnes.) OU 1 viens, viens, Kernoél!
SCÈ NE Vil.