SCÈNE IV
JOCELYNE, KERNOEL. formel est vêtu comme un ouvrier : cependant il a une certaine élégance sous ses humbles vêtements.
KERNOEL.
C'est vous, Jocelvne ; — je suis bien aise de vous rencontrer. (Il se dirige vers le buffet et l’ouvre.)
Quelle douceur dans sa voix!... Oh! oui... Mary Berthe dit vrai ; il est bon , il m’entendra.
kbrnoel ; il a tiré de l'armoire son cos/um? breton qu'on lui a vu dans les scènes précédentes, et pose sur ses longs cheveux boucles le large chapeau du pa\js de Cornouailles'.
N’cst-ce pas, Jocelyne, que cette coiffure me va bien?
jocei.ynb, à part, avec joie.
Ciel! est-ce le souvenir de sa Bretagne qui l’emporte enfiu dans son cœur?
kernoel, regardant sa muselle.
La voilà, celte pauvre cornemuse qui m’a nourri le long du pèlerinage que j’ai tait depuis les grèves de Pen-Marc’li jusqu’à la Babylone maudite.
JOCELYNE.
Kernoël! qu’entends-je! Il se pourrait? Vous regrettez le passé?
KERNOEL, pensif.
Oui, tu dis vrai, Jocelyne, — je le regrette ce temps de rêverie, d’insouciance et de repos.... En ce lemps-là, j ignorais.... Pen-Marc’h, roc battu par les tempêtes, mais habité par des Cœurs tranquilles. (H s'est approché de la table et jette les yeux sur ses papiers.) On a louché à ces papiers... on les a lus !
JOCELYNE.
Je ne sais. Kernoël. Mais pourquoi vous ficher? Cela vouscha-
f trine donc qu’on lise ce que vous écrivez? Moi aussi je les ai us, ces vers. Hélas ! je ne suis qu’une pauvre tille, bien ignorante, et cependant j’ai deviné que ces pages respiraient le génie..
KEHNOEL.
Du génie! Qui parle de génie ? — Dites que c’est mon imc, dites que c’est mon cœur qui palpite dans ces vers. Mon imc... ténèbres coupées d’éclairs! (Brusquement.) Jocelyne, je vous ai donné la croix de ma mère... il me la faut, rcndcz-la-moi.
JOCELYNB.
Je vous ai dit pourquoi vous ne deviez plus la porter.
KERNOEL.
Oui, oui, je sais; mais je ne puis m’en passer plus longtemps.
JOCELYNE.
El vous oserez la placer sur votre cœur, à côté de l’image de cette indigne femme?
keunoel, avec un mouvement de violence.
Jocelyne! (Se reprenant.) Oui, c’est juste; vous avez raison... Tenez, tenez, prcnez-le, ce portrait... Prenez-le, et, en échange, rendez-moi celle croix d’or...
JOCELYNB, avec un cri de joie.
Ah ! il est sauvé. — Je devine, — Kernoël ; — ces vêtements que vous voulez reprendre... ce portrait dont vous consentez enfin à vous séparer... Ah ! c’est le salut, c’est le triompha de Dieu sur le démon !
J.F. PARDON fl. BRETAGNE.
KERNOEL.
Donnez-moi celle crois.
La voilà ; — reprenez* la, Kernoél, el qu'en s’appuyanl sur votre cœur, elle le fasse Lattre au souvenir de votre mère eide la pauvre Bretagne où vous viviez heureux.
KCüxoel, prenant ta croix.
Merci !
JOCELYNE.
N’est-ce pas, Kernoel, que vous étiez heureux... là-bas, — à Pun-Marc’h ?
kernoel, secouant ta tête.
Heureux... Oui, j'étais calme.
JOCELYNE.
Eh bien l voulez-vous que nous y retournions?
KERNOEL.
Bonne Jocelyne... ange dévoué de ma vie I
JOCELYNE.
Vous consentez! Oui! n’est-ce pas?... Voulez-vous que j’aille tout préparer pour le départ?... Dites un mot, et tout de suite,.. dès ce soir...
JOCELYNE,
Vous vous peidcs sans retour !
KERNOEL.
Que l'importe! Entre nous, Jocelyne, il y a un abîme où mon ftmc s'écroule ! Reste à genoux sur le boni, comme «à Pcn- Matc’b.,. mais, comme à Pen-Marc’li, moi, j'y descends!
Non, non, jamais... Cette horrible femme...
Je l'aime!
C'est le démon de la vie !
Je l’aimo !
Ah ! j'en mourrai !
RERNOEL.
JOCELYNE.
EERMOCL?
JOCELYNE.
RERNOEL.
Moi aussi peut-être... mais je l’aime... Adieu ! (Il sort.) SCÈNE V.
KERNOEL.
Dès ce soir!
JOCELYNE.
Oh ! croyez moi, ne regardez pas en arriére... détournez les yeux de ces mauvais jours qui viennent de s'écouler... Partons! kernoel, avec une soudaine violence.
Partir! c’est impossible ! Ma destinée est ici... et j’y reste!
Que dit-il ?
KERNOEL.
Je dis!... Mais tu ne devines donc rien, Jocelyne; — je dis que je l'aime ; entends-tu cela? Je l’aime ! Oui ! cette femme, ce péché vivant, cette courtisane plus belle que les anges, belle comme toutes les pompes de Satan, je l’aime, et je lui ai voué ma vie ! Oh ! tais-toi ; U est trop tara, tu ne me sauverais pas.— Sais-tu d’où je viens, cl sais-tu pourquoi je viens? — J'ai suivi sa voiture, je l'ai suivie jusqu’à un pavillon où elle est descendue, elle, cette femme, ainsi que les cavaliers qui la suivaient. Je me suis assis. J'étais couvert de sueur, le froid nie cinglait la figure; mais je ne sentais rien ; j’écoutais les rires, les cris de léto qui retentissaient dans la maison. J'entendais tout, tout, jusqu’au choc des verres... Q'uelqueiois un mol, l'éclat pcrlo d’une voix joyeuse frappait mon oreille.... et je frémissais.... j’avuis reconnu sa voix... Tout à coup un des domestiques qui servaient les convives, ouvrit ta porte el me fit signe. — 11 y a une course à faire, me dit-il, me prenant sans doute pour un commissionnaire ou un laquais. — Il me remit une lettre et mo dit . Va vile et reviens, — il y aura vingt francs pour toi; et il referma la porte.
JOCELYNE.
Et celle lettre, vous Raves portée?
KERNOEL.
Non ! je me suis éloigné, et, cedant à je no sais quelle voix maudite qui harcelait nu raison, j'ai brisé le cachet, et... je... l'ai lue. La voici, cette lettre, la voici! [U lui montre une lettre cm rerte.) Tiens, lis. « Je ne puis aller au bal de l’Opéra, mais » soyez-y. et tenez-vous à deux beurcsà la porte du grand foyer. » Un domino bleu s'approchera de vous, vous touchera l’épaule » et s’éloignera. Il fera avancer une voilure et y montera. Sui- * vez-lc et laissez-vous conduire, car à cette heure-là je serai a libre et je vous attendrai. » Et au bas : a Pour que le domino » vous reconnaisse, prenez le «ostume d'un paysan breton. »
Et alors ?
JOCELYNE.
kernoel:
Alors, au lieu do porter la lettre, je l’ai froissée avec rage et me suis mis à courir commo un insensé. Tout à coup une idée m’a jailli du cœur. Je suis revenu ici, et j’ai tiré do CO buffet les habits que voilà, cl que je mettrai celle nuit...
# JOCELYNE.
Mon Dieu... qu’allez-vous faire?
KERNOEL.
Co rendez-vous donné à un autre, moi, jo le prends I
JOCELYNE.
Kernoêl ! vous ne ferez pas cela î
KERNOEL.
Si, jo le ferai... jo suivrai ce domino dont parle la lettre.
JOCELYNE, puis MARY-BEUTHB.
JOCELYNE.
Prenez pitié de moi. mon Dieu! ( Elle écoute.) Ses pas s’éloignent.' Où va-t-il, et que va-t-il taire! Ces habits nu it a préparés... Cette nuit, a-t-il dit, à l’Opéra... l’Opéra! (Elle court ci ta porte de Mary-Berthe et Fouwe.) Mary-Berthc ! Mary-Berthe! mary-beatiie, paraissant.*
Eh bien ! que s’esl il passé? qu’y a-t-il? Tu es seule?
Dites-moi, qu’est -ce que c’est quo le bal de l’Opéra?
MARY BERTUB.
Hein ? lu veux aller au bal de...
JOCELYNE.
Non pas moi, mais Kernoél.. Il ne faut pas qu’il y aille, n’estcc pas? C’est un lieu maudit ! Oh ! mais attendez que jo vous dise... il m’a repris la croix de sa mère... pour l’obtenir, il a consenti à me livrer lo portrait.
HAnY-BERTItB.
Qu’entends-jc? (Elle court à la fené're, l’ouvre rapidement rt regarde dans la rue.) El tu l'as laissé s’emuir avec celle croix ?
JOCELYNE.
Hélas 1 pourvu qu’elle le protège encore !
HARr-BEflTflB.
, Mais, malheureuse, il ne fallait pas le laisser sortir... Je dovine, moi! Ciel ! regarde, regarde... Le vois-tu, là-bas, au bout de la rue, sortant tout courant de cette boutique à volets verts ?
JOCELYNE.
Oui, oui ! je le vois !