‹ Le pardon de Bretagne drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 42 sur 89 · AC-TR<VO · texte numérisé non relu

AC-TR<VO

N’est-ce pas Kernoêl qu’on vous nomme?

KEUKOKl.

En effet!..; Mais vous?

MAc-mévoa.

Kernoêl, ce nom-lâ ne manque pas d’une certaine physionomie douce et poétique. U y a une fatalité dans les noms. (Bas.) U s’appelle Kernoêl, et moi, avant d’avoir pris le nom deMûC-îiévor, je m’appelais... (Il fait un geste sombre et se tait.)

KERNOEL.

Saurai-je enfin ce que je lais ici et que vous vouiez de moi?

MAC-TRKVOR.

Mon joli jeune homme, vos vers n’ont lien de très-sublime; mais enfin, tels qu’ils sont, je m’en arrange. De la vertu, des fleurs, de l'idylle, la beauté qui passe dans les nuits sans sommeil, l’amour voilé, les chansons aux étoiles, c'est ce qu il me i-ut... Des élégies, c’est mon affaire.

kkrroet..

Je ne vous connais pas, je no sais dans quel horriblo lieu l’on m’a conduit. Ce visage blafard... ce sourire affreux... Parlez, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?

■AOTR^VOR.

Voilà bien des cris et des questions. Ces poètes sont tous les mômes, ils s’étonnent ou ils ignorent. Au lait, c’est là toute la poésie... Mon cher, vous voulez savoir qui je suis, je vais vous le dire. Je suis un homme qui a eu le malheur de s’ennuyer toute la vie. Ah! Monsieur, que c'est une misérable farce que la vie ! Après les femmes, les chevaux et le vin, faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on y trouve. Ah! si. on risque d’y rencontrer des chevaux fourbus, du vin frelaté, et des beautés... falsifiées. Vrai, tout cela est à refaire... Moi, dans le temps, j’avais quelque fortune, je portais un nom sonore, j’étais un joli homme, mais ma femme était dévote, et ne savait que pleurer. Vous ne savez pas ce que c'est que d’avoir là, devant soi, toujours, une femme silencieuse et qui pleure. Cette femmelà, c’était ma conscience... Elle m’aurait tué, si ic... Un jour donc, ma conscience mourut, et moi. pour me désennuyer, j’allai taire la traite sur les côtes de Guinée... J’achetai tous les mis du pays pour doux cents dollars... Les philanthropes nous canonnèrent par le travers des lies du Vent. Nous coulâmes les philanthropes. Cela m'amusa d'abord ; mais quoil je fis trois, quatre voyages, je noyai pas mal d’autres philanthropes, et un jour je Behtis que tout cela manquait de variété... l’ennui ! ... Je rue fis nabab. Pour le coup, je pensai crever de gras fondu... Oui, mon cher, le palanquin m’engraissait le cerveau... Ah ! me disje, au diable !... Je vends mes propriétés, je monte sur un vaisseau de France... je fais naufrage en vue des côtes, j’ahorde à moitié noyé et parfaitement ruiné... Bravo! alors je m'installe sur les grandes routes avec vingt compagnons, une carabine au poing, un éodteau de Catalogne à la ceinture, et un appétit de sang!... Que voulez-vous? L’ennui! Oh! mais cette fois nous brûlons, nous pillons, nous saccageons, nous volons, nous tuons, je tue! A la bonne heure ! Je l’avais enfin exorcisé ce pesant démon qui m'oppressait. Je vivais, je me sentais vivre... Du danger partout; nos tètes à prix ; deux escadions de gendarmerie battait la plaine et 1 a montagne. Lutte ardente !... Moi,

j’aime la chasse, mais à condition d’étre le sanglier. Le jour, la nuit, partout, sous nos pieds, sur nos tôles, nous sentions les rabatteurs, nous flairions la meute, et l’on tuait toujours l

KERNOBL.

Oh! horrible! horrible! ce n’est pas un homme qui parle ainsi. (Il fait quelques pas avec épouvante.) Ce feu rouge... ce sang allumé qui flambe dans ses regards!...

mac-tbKvor, éclatant de rire.

Eh bien! àqui diable enavez-vous?... Parce que je vous fais mes petites confidences, et que nous causons là comme une paire d'amis, cela vous chagrine?... C’est vrai, i’ni la vanité de mes fredaines... que voulez-vous? c’est une faiblesse... i’aimo à raconter ces folles aventures.

kernoel.

Tais-toi !... tais-toü... démon!...

MAC-TBÉVOi.

Qu'est-ce qu’il dit donc là le poète?

KERNOEL.

J’ai invoqué l’enfer.., et, c’est l'enfer qui t’a vomi!

MAC-TflivOR.

Ah ça, voyons... je n’ai pas le temps de jouer aux barres; vous ôtes ici pour vendre vos poésies, moi pour vous les payer. Traitons vite, et pas d’enfantillage.

KERNOEL.

A toi, satan, à toi la chair de ma chair I

MAC-TBÔVOR.

Vous n’ôtes pas d’une politesse exquise, mon jeune troubadour ; mais passons. Oui, c’est une idée qui m’est venue d’acheter vos vers, et cela n’est pas plus bêle qu’autre chose. Je ne parle pas de vos vers... J’aime à rire, moi, c’est un goût. Donc, vous me vendez vos bucoliques, et j’y mets mon nom.

KERNOEL.

Ton nom !

■AC-TRàTOR.

Ün nom de gentilhomme, mon cher. Et je les publie. Un bruit internai !... Les journaux les plus vertueux so les arrachent... ils les achètent un prix fou... Voyez-vous d’ici les annonces, les réclames! Et puis, dira-t-on, vous ne savez pas, ce buveur de sang, ce tueur, ce monstre... Il écrit des rimes roses, ma chère, des stances à l’œillet. Ses rêves sont d’une chasteté de vierge... il dit la romance des eaux, il suit le chœur des étoiles au sommet des monts. Ëlégiaque, ma chère, élégiaque !... Le digne homme ! Monsieur Kernoêl, je vous donne dix mille trancf de vos élégies 1

KERNOEL.

Dix mille flancs t

mac-tbKvor.

Et les savants, les voyez-vous les savants? Les voilà entre mes deux penchants, le meurtre et la pastorale, comme des ânes entre deux moutures. Les beaux discours qu’ils vont faire! Us nommeront des commissaires ; il y aura des comités. Je recevrai des députations des quatre académies, et qui tâteront mi« boises 1 oui, Monsieur, on tâtera mes bosses, et je vous pane qu’ils trouveront celle de la bucolique ! Mon cher, voulez- vous vingt mille francs, trente mille francs, quarante miile francs?

KERNOBL. *

Ma vie, et m’enfuir d’ici.

■ac-trKtoi».

Ta vie ! je la connais, une lutte ridicule du rêve contre la réalité. Pauvre cher 1 à chaque pas trébucher contre le suicide, et te relever pour tomber plus IoId ; voilà ta vie !

KERNOBL.

Assez! assez!

•AC-TRéVOR.'

Et avec cela vingt ans, l’âge des nuits ardentes. Moi, je no suis qu’une brute incomplète, où rien ne frémit que les sens, et les sens s’émoussent. Mais toi, Kernoêl. tu as l’âme, tu as la poésie, bain de Jouvence pour les voluptés qui s’épuisent. De l’or et du génie, c’est à la lois la terre et les deux!

KERNOBL.

Que dit-il ? O Dieu! faites que je n'entende pas!

mac-trKvor.

Si ! tu m’entendras. Je connais la femme que tu aimes, je la connais cette reine d’amour pour qui tu meurs F.lle est belle ! Mais quami l’amour ruisselle de ses regards, quand le plaisir la tient palpitante sous ses caresses, et qu* toile, impétueuse, dans une nuit de délire, la bacchante échevelée expire sous la bou-

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