LE COLONEL JANSON, PINSONNET
LE COLONEL, assis devant sa table
Fiche-moi la paix, mon vieux Pinsonnet, avec tes manières de sauvage et ton cœur de tigre. Je ne veux pas t'entendre parler de massacrer les prisonniers, c'est compris? De les zigouiller, comme tu dis dans ton beau langage de Montmartre. Tu vas veiller à ce qu'on leur porte du pain, à ces quinze uhlans que nous avons enfermés dans la cave... Allez, et tâche de te débrouiller.
PINSONNET, blagueur
Faut-il aussi leur porter du Bordeaux, mon colonel?
LE COLONEL
(Impatient.) Mais, tonnerre, ce sont des hommes, ces gens-là! Enfin, voyons, tu fais tout de même une différence entre les prisonniers de guerre et des cochons?
PiNSONNET, saluant
Pour sur que oui, mon colonel... Les cochons sont de braves bêtes, mais les boches sont des cochons enragés, et leur bidoche ferait tout juste des saucisses à nous faire crever, mon colonel.
LE COLONEL
(Moitié souriant.) Imbécile !...
PINSONNET
Merci pour eux, mon colonel. Ah ! nom d'un chien, ils se gênent bien, eux, pour assassiner tout ce qui est français !
LE COLONEL
Mais tu ne sais donc pas, sauvage, que nous, des braves gens, nous n'avons pas le droit de faire ce qu'ils font ; d'être des criminels et des monstres, parce qu'ils le sont ! Tu ne comprends pas, dans ta cervelle de poilu, que la France doit être généreuse, pitoyable et bonne, autant qu'ils sont lâches, féroces et assassins.
PINSONNKT
Non ! Je comprends pas du tout, et je me dis simplement que, dix balles dans la peau de chacun de ces sales oiseaux, ça serait du plomb qui vaudrait de l'or.
LE COLONEL
Alors, tu voudrais les tuer, comme ça, froidement...
PINSONNET
Ah ! non, pas froidement. Si j'étais le maître, ici, je commencerais par allumer du feu aux quatre coins de cette bicoque... Ah ! bien sûr que non, mon colonel, que ça ne se passerait pas froidement !...
LE COLONEL, moitié riant
Tu es un joli moineau !... Et si jamais je te pince à zigouiller des Boches, mon garçon, je te fais fusiller.
PINSONNET, malin
Ah ! la ! la! je vous connais bien. Vous seriez le premier à m'engueuler comme une vieille savate, et puis, entre nous deux, vous me paieriez l'apéritif, ^j
LE COLONEL
En attendant tu vas exécuter mes ordres, et vivement. Dis au fourrier qu'on leur donne du pain et de la viande.
PINSONNET
Oui, mon colonel, du pain... du pain dur.
LE COLONEL, impatienté Je te dis : de la viande.
PINSONNET
Entendu, mon colonel. (Derrière lui et au moment où il va, sortir, à demi-voix.) Pour la bidoche, par exemple, c'est comme si la distribution était faite.
{Il sort par la droite.)