SCENE II
LE COLONEL, BOURGEOT qui entre par la gauche et salue
LE COLONEL
Eh! bien, Bourgeot?
BOURGEOT
C'était vrai, mon colonel.
LE COLONEL, inquiet Ils sontàMullerthal?
BOURGEOT
Depuis hier soir.
LE COLONEL
Mais... on n'a rien entendu... pas un coup de ftwiil.
BOURG EOT
Le bourg était évacué. Il n'y avait plus un soldat La petite garnison avait reçu l'ordre de se retirer le matin.
LE COLONEL, troublé, se lève, et regardant fixement le sous-officier
Ah! mon ami... c'est épouvantable... MuUerthal I Ma pauvre femme... ma pauvre enfant !... C'est horrible de penser que ces monstres...
BOURGEOT
Comment, mon colonel, votre femme est à Muller* thaï?...
LE COLONEL
Une fatalité, mon ami ! Nous y étions en vacances au moment de la mobilisation. J'ai réussi à partir sous un déguisement.
BOURGEOT
Mais c'était folie de rester en territoire annexé, alors que la guerre était décidée.
LE COLONEL
Oui... une folie, mais une folie nécessaire... Ma petite Jeanne avait la typhoïde. L'emporter, c'était infailliblement la tuer... Voilà pourquoi la mère est demeurée près d'elle... Alors, vous voyez l'horrible
situation qui nous a été faite : pas moyen de s'enfuir... obligés de rester en pays ennemi... chez les Allemands... moi séparé d'elles, apprenant chaque jour de nouvelles atrocités, des meurtres abominables.
Au moins, jusqu'à présent, ce petit village avait été épargné par les troupes du Kaiser. Et voilà que, depuis quelques jours, des combats se livrent dans cette région et que le petit bourg, après avoir été aux mains des Français, se trouve occupé par ces brutes... Ils sont là, les pillards, les assassins, les vandales... Et je ne peux pas les défendre.
BOURGEOT
Mais, mon colonel, rien ne prouve que votre femme ait subi leurs mauvais traitements. Parbleu, je sais bien qu'ils ont des cœurs de loups enragés, ces misérables... mais, pourtant, devant une enfant malade...
LE COLONEL
Mon pauvre garçon, je vous remercie d'essayer de me consoler. Mais vous ne pouvez pas croire ce que vous dites. Vous savez bien, voyons, qu'ils ne respectent rien, et que la vulgaire pitié, celle que nous avons, nous, même pour les animaux, ils ne l'ont pas pour leurs semblables.
Le cœur des Allemands... Ah ! Bourgeot, nous avons vu ce qu'il était, en Belgique : Vous souvenezvous de ce village où quinze petits enfants nous tendaient, en des gestes suppliants, leurs pauvres bras sanglants privés de mains... Vous rappelez-vous l'horreur qui nous a étreint l'âme et affolé les yeux
lorsque, passant devant une église, nous avons vu trois hommes pendus par les pieds avec le ventre ouvert et les entrailles traînant sur le sol...
BOURGEOT, tristement Oui, mon colonel.
LE COLONEL
Et ces deux femmes liées dos à dos et clouées à un arbre avec trois baïonnettes... Oh ! ces cadavres crucifiés, ces têtes aux yeux désorbités... ces bustes effrayants, qui exprimaient encore, après le dernier soupir, l'horreur d'une épouvantable agonie ! {Plus bas.) Vous rappelez-vous, Bourgeot ? {Bourgeot fait oui de la tête.) (Avec colère.) Eh bien, mon ami, le voilà le cœur des Allemands ; la voilà, leur kultur. Voilà ce qu'ils sont tous ou ce qu'ils deviennent, quand la guerre fait jaillir de ces âmes de brutes les instincts barbares et féroces. Tenez, il y a là, sous nos pieds, quinze prisonniers qui sont de cette espèce... Et je leur ai fait porter à manger, alors que, si j'écoutais l'indignation qui gronde en moi, j'aimerai à les laisser crever comme des chiens.
BOURGEOT
Il est bien sûr, mon colonel...
LE COLONEL
Non, Bourgeot, non! Je ne le ferai pas... Il faut que ces hommes, dans leur rage de fauves pris au
piège, sentent, quand môme, que nous sommes la justice et la pitié pour les vaincus... Qu'ils soient ingrats, prêts à nous mordre encore s'ils nous échappaient, arrogants ou cyniques, lâches, hypocrites, haineux, qu'importe ! Dans leurs épais cerveaux, une idée percera, aiguë comme la pointe de nos baïonnettes... une pensée impérieuse qu'ils n'avoueront pas, mais qui les poursuivra toujours, parce que c'est la vérité éternelle, et ils seront obligés de se dire : € Nous avons connu la captivité chez nos ennemis... Nous avons éprouvé les bienfaits d'une humanité supérieure à la nôtre... L'humanité pour les faibles, la pitié pour les vaincus... c'est le splendide privilège de la race gauloise... c'est la suprême vertu de la France ! (Un temps,) Et pour cela, elle restera toujours la plus grande, la plus noble, la plus généreuse, la plus fière de toutes les nations.
(Dn temps.) MuUerthal envahi par les Allemands!... Ah! pourquoi faut-il s'apercevoir qu'on a un cœur, en de pareils moments... et qu'on est père... (Sotinerie du téléphone. Le colonel prend l'appareil et écouté)- Bien, mon général... MuUerthal... (A part, avec angoisse.) Ah ! ça, par exemple ! (A l'appareil.) En batterie, dans une heure, pour bombarder le village... Vous dites ?... la mairie... {A part, et de plus en plus anxieux.) Et la maison se trouve à côté... (Redevenu ealme et parlant à l'appareil.) Oui, mon général, feu à outrance sur tout le centre du bourg... Ah! oui, l'état-major du régiment prussien... Bien... Je donne les ordres... Oui, mon général. (Il pose le récepteur avec un geste accablé.)
Bombarder la mairie, c'est risquer de tuer ceux qui me sont chers... et c'est l'ordre, le devoir... (Avec un rire amer.) Ah! Bourgeot, c'est atroce, la
guerre, pour tout le monde, mais pour moi... Vous me voyez, commandant le feu... le feu meurtrier qui va déchaîner la mort aveugle sur elles... Sur elles !... Du sang... il faut bien qu'il en coule, puisque c'est la guerre... mais leur vie, à elles... mon sang à moi, ma femme... ma fille...