‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 1 sur 92 · COQUELET AU COLISÉE · texte numérisé non relu

COQUELET AU COLISÉE

A TRAVERS une brèche, j'avais aperçu Coquelet, herborisant dans les hautes galeries du Colisée. Je suis entré néanmoins.

Je ne crus pas que la crainte de scandaliser Coquelet dût m'empêcher de dire Pater et Ave au pied de la croix. Il arriva promptement.

— Je comprends, me dit-il, que les chrétiens viennent prier ici; le lieu est émouvant. Néanmoins, vos martyrs ont détruit une belle civilisation !

Que ces Romains furent grands ! quels artistes ! Qu'ils nous laissent loin en arrière ! Je comprends que vous les haïssiez; moi, je les admire!

— Coquelet, pourquoi me persécutez- vous ? Vous n'êtes pas né persécuteur; vous n'êtes pas de force à persécuter.

Si la question de civilisation est une question de bâtisse, j'oppose aux cirques nos cathédrales, et je tiens tête pour le bâtiment.

S'agit-il de ce que l'on fait dans l'édifice, du

peuple que l'on y forme? Le christianisme peut encore affronter la comparaison.

Vous seriez indigné de voir une sœur de charité regarder les marionnettes, et vous me proposez de vénérer les vestales!

On voyait de vos Romains tremper leurs doigts au sang du gladiateur et boire ce sang, le boire! ... Je croirai que vous admirez cela ?

Non, Coquelet! Vous êtes né bourgeois de France, par la grâce de Dieu; vous n'avez point le fond féroce du vieux Romain.

Quoi ! des lions, des panthères, des hommes dévorés, cinq ou six mille paires de gladiateurs pour rejouir vos yeux de la couleur du sang ? . . .

Vous auriez un accès de fièvre chaude, mon ami. Avant la fin du premier divertissement, vous bondiriez dans l'arène, vous proclamant chrétien.

Tant il est vrai que le Christianisme a fait l'humanité meilleure, cher Coquelet! Il y en a d'autres preuves, même en vous. Je m'en réjouis pour vous.

Ce qui m'affligerait serait qu'un brave homme de votre espèce, glorieusement incapable d'apaiser sa conscience avec les seules vertus du plus honnête idolâtre ;

Un homme doux, un ami sûr, un mari correct, un père tendre, presque un chrétien; car, pardonnezmoi. Coquelet, vous êtes un tiercelet de chrétien. . . .

Ce serait qu'un tel homme, dans ce théâtre auguste, fermât ses yeux, fermât son cœur, voulût tout méconnaître. ... Et pourquoi?

Vous n'avez rien de beau qui ne vienne du

Christ. Ce froment qui fut ici broyé sous la dent des lions et qui a transformé les lions, vous en vivez,

Rome l'a si bien gardé, elle l'a tant distribué, que sa force est venue jusqu'en vous, et vous lui devez ce qui vous reste de joie et d'honneur.

Donc, vous auriez vu les monuments de ce grand travail que Dieu a fait pour vous, et de ce grand soin qu'il a pris de vous; vous auriez vu les martyrs et les Papes;

Vous auriez touché de si près la Croix toujours humiliée et toujours triomphante; vous auriez été interrogé de tant de mystère, prévenu de tant de clarté :

Et vous secoueriez cela comme une poussière, afin de regarder l'accoutrement d'esprit qu'exige la communion de M. Havin ! ... Ce serait bête.

Il en faut faire l'aveu, Coquelet: vos destructeurs du christianisme, ces maîtres que vous suivez, ne brillent pas par l'invention. Je laisse les tueurs, ce lieu raconte leur défaite. Parlons de ceux qui prétendent raisonner et qui raillent.

On s'est toujours moqué des pauvres chrétiens. Du temps même qu'on les tuait, la dérision ne chômait pas. Il y a une épigramme dans l'édit du bon Trajan contre saint Ignace: Ignatium in seipso dicentem circumferre Crucifixttm. Cela rappelle nos

parlements, condamnant les soi-disant jésuites Voltaire nous appelait Christicoles.

Les plaisants de Rome nous qualifiaient de gens à sarments et de gens à poteaux. Sobriquets fort justes, puisque les chrétiens étaient attachés à des poteaux, brûlés à feu de sarments. Cependant quelques païens avaient observé que brûler n'est pas répondre. Véritablement, cela dépend de ce que l'on brûle!

Il ne suffisait pas de brûler, puisque les sarments brûlés ne cessaient de porter fruit. Les païens entreprirent de répondre. Nous brûlerons mieux ces chrétiens, disaient-ils, leur a5'ant répondu. L'on se mit en quête de réponses.

Les miracles du Christ, renouvelés par ses disciples, embarrassaient. Il parut urgent de trouver un païen à miracles. On le trouva. Ce fut Apollonius de Tyane, pythagoricien. Apollonius faisait des prodiges, lisait dans l'avenir, etc. Mort, il reçut les honneurs divins. Mais cela ne tint pas.

Vespasien aussi fit le thaumaturge. Il était en situation: il allait prendre possession de l'empire! Dans le temple d'Alexandrie, par la puissance de Sérapis, il guérit un estropié. Vous imaginez la fête! Pourtant Vespasien ne continua pas; et je doute qu'Adolphe Guéroult lui-même croie aux miracles du Vespasien.

Un point tourmentait les empereurs. Des lueurs de dignité, d'équité, de charité pénétraient dans le palais impérial : en face de ces sentiments nouveaux, l'opinion prenait des pentes inquiétantes pour les dieux. Vespasien et Titus avaient voulu débarras-

ser le trône du spectre de Néron; Trajan résolut d'être juste.

Pline lui posa ce cas d'administration: La loi proscrit les chrétiens, la justice ne trouve en eux aucun crime. Que faut-il faire? Punit-on les crimes, ou seulement le nom? Pline ajoute: « Ceux qui ont avoué, je les ai menacés; quand ils ont persisté, je les ai envoyés au supplice; car criminels ou non, j'ai cru juste de punir en eux leur désobéissance. )) Modèle d'un libéral qui aime la loi !

Et Trajan: « Adon cher Pline, c'est très bien fait. En général, ne recherchez point ces sectaires. Accusés et convaincus, il faut les punir ; s'ils invoquent les dieux, pardonnez. » La puissance impériale s'appliquait à prendre les chrétiens par la douceur. Elle ne les prit pas.

Adrien rêva d'admettre le Christ au nombre des dieux; il lui prépara même des peuples. Averti qu'on ne verrait plus d'adorateurs que dans ces temples, il changea et tua grand nombre de fidèles. Antonin le Pieux d'abord loua les chrétiens, leur devint contraire, les persécuta. Pourquoi l'empereur changeait-il? Parce que les chrétiens ne changeaient pas. Tantôt la violence, tantôt la douceur leur demandaient ce qu'ils ne voulaient accorder ni à la violence ni à la douceur.

Alors intervinrent les hommes de lettres. Celse est le premier de cette lignée de drôles qui n'ont cessé de s'offrir en aide aux bourreaux, et qui se sont chargés de la besogne que les bourreaux ne font pas. Car les bourreaux tuent, mais les écrivains diffament.

Celse avait lu les saintes Écritures, comme fait le joli Renan. S'il reçut quelques leçons de la charité des prêtres chrétiens, je l'ignore, et je le crois. Cette espèce est volontiers ingrate! Celse erut que ce ne serait rien pour lui de détruire la Bible. Il disserta, calomnia, persifla ; son livre eut la vogue.

Les chrétiens naissaient sous la main des bourreaux; de même les critiques enfantèrent les docteurs. Le sang coula toujours, la vérité brilla de plus en plus, la politique impériale fut de plus en plus embarrassée.

Le sage Marc-Aurèle, continuant comme avait fini le pieux Antonin, tue les chrétiens et se plaint qu'ils reçoivent la mort avec trop de mépris. Car la loi ne voulait point que la mort fût accueillie d'un cœur joyeux. Le sage Marc-Aurèle reprend ces insensés. Des hommes raisonnables, leur dit-il, craindraient la mort. Mais ils ne la craignaient point.

Ils ne la craignirent point sous Commode, fils du sage Marc-Aurèle ; ils ne la craignirent point sous Sévère. Sévère, ayant défait trois compétiteurs, voulut se défaire aussi du Christ. Il tua beaucoup, et ce fut une semence pour exercer la faux de Caracalla. Caracalla nous lâcha un orateur nommé Fronton, lequel nous imputait l'impiété, l'athéisme, l'inceste, tous les crimes romains; et de manger de la chair humaine.

Héliogabale eut une idée. Ce polisson asiatique imagina de pacifier les religions en les réunissant. Il voulut que dans le temple de son dieu l'on transférât les symboles des Romains, et qu'on y

admît encore ceux des Juifs, des Samaritains et des Chrétiens. Tous les mystères soumis au sacerdoce du même dieu; centralisation et fusion! Vous avez cru qu'Héliogabale était stupide; mais voilà qu'il a eu tout juste la pensée de Louis Jourdan.

Héliogabale fît une mauvaise fin. Alexandre Sévère lui succéda. « Chaque jour, dit Lampride, il adorait dans un temple où il avait mis les statues des meilleurs empereurs, des plus gens de bien, des âmes les plus saintes, Apollonius, Christ, Abraham, Orphée, qu'il honorait comme des dieux. » La conclusion de ceux qui versaient le sang, et de ceux qui le buvaient et de ceux qui raillaient, était déjà qu'il faudrait entrer en arrangement avec le Christ !

Sous cet Alexandre Sévère qui honorait le Christ, le sang chrétien coula dans les provinces. La paix dépendait de l'humeur des proconsuls. Les gens de loi tenaient pour la persécution. Les gens de loi veulent qu'on exécute la loi, parce qu'elle est leur chose. Ulpien, préfet de Rome, grand avocat, fit un traité du devoir du Proconsul. Il eut soin d'y recueillir les édits contre les chrétiens, pour que le proconsul ne négligeât pas de punir ces monstres. Alexandre Sévère fut massacré par Maximin.

Maximin, Dèce, Valérien! Le recueil d' Ulpien dirige la magistrature. On tue, on tue, on tue. Valérien fait un nouvel édit: contre les évêques et les diacres, la mort; contre les sénateurs, les titrés, les chevaliers, la radiation, la confiscation, la mort ; contre les dames de condition, la confiscation et l'exil; contre les affranchis de l'empereur, la réintégration sur le rôle des esclaves. C'est l'an 258.

Voilà que déjà il faut faire apostasier tout l'empire, et que même les affranchis de l'empereur suivent le Crucifié!

Valérien s'en va guerroyer les Perses. Il est pris, écorché et, pour la première lois, on tanne la peau d'un empereur romain. Gallien, son fils, restitue aux chrétiens plusieurs églises. L'empire veut plier. Les philosophes s'indignent. Quoi! cette secte odieuse, cette secte des humbles l'emporterait! On voit apparaître deux gens de lettres, Plotin plein de vertu, Porphyre plein de talent.

Plotin était chéri des dieux et des hommes. On le disait inspiré d'un dieu; il avait pour amis Tempe reur Gallien et l'impératrice Salonine. Contre les chrétiens qui contestaient que Platon eût pénétré la profondeur de l'essence intelligible, il prêta à Platon des lumières qu'il ne tenait lui-même que des chrétiens. Ainsi Platon commença d'être l'inventeur du Christianisme. Déclaré saint par l'oracle d'Apollon, Plotin eut des autels.

Porphyre reprit la voie de Celse. Il expliqua les prophéties, nia celles qu'il ne put expliquer. Cela se fait encore. Il mit au compte de la magie les miracles de Jésus, ceux des Apôtres, ceux des saints. Il demanda pourquoi le Messie, sauveur de tous les hommes, a laissé écouler tant de siècles avant de paraître? Nos doctes se servent encore de cette raison.

Porphyre ne laisse pas d'argumenter contre luimême. Un païen, dit-il, avait questionné l'oracle d'Apollon pour guérir l'esprit de sa femme devenue chrétienne. Apollon répondit: « Essayez plutôt

HISTOIRE DES PERSÉCUTIONS g

d'écrire sur l'eau ou de voler dans les airs. » Voilà ce que le savant Porphyre savait bien qu'il gagnerait.

Plotin et Porphyre ont fait leur gain et nous ont donné le nôtre. Ils nous tirèrent du sang, ce sang parut augmenter de fécondité. On s'habituait à raisonner, on se convertissait de plus en plus. Et les miracles du divin Plotin ne paraissaient pas moins ridicules que les arguments du sage Porphyre ; et les dieux s'en allaient, déconfits par les apologies mêmes de Porphyre et de Plotin.

Dioclétien- Jupiter, Maximien-H ercule résolurent d'en finir, et travaillèrent de telle sorte qu'ils crurent avoir fini. Ils gravèrent sur des colonnes triomphales qu'il n'y avait plus de chrétiens. Ensuite, ils eurent des disgrâces; Constance et Galère furent déclaréç Augustes. Constance était déjà chrétien de cœur. Galère voulut que les chrétiens fussent savamment tourmentés, et qu'après les tortures on les brûlât, mais à petit feu.

Il périt lui-même de cette mort, sur le trône. Il tombait en lambeaux, comme si d'invisibles tourmenteurs avaient détaché ses chairs; un feu lent dévorait ses entrailles. Il appelait à son secours le Dieu des chrétiens. — Quelle faiblesse, Coquelet ! Enfin, Galère s'en alla, et Maxence, fils de Maximien, s'empara de Rome, tandis que Constance, mourant tranquillement à York, déposait sa part d'empire sur la tête de son fils Constantin. Le labarum apparut : In hoc signo vinces !

Lorsque Constantin lut cette promesse dans le ciel, trois siècles s'étaient écoulés depuis que le sang

lo LE PARFUM DE ROME

de Pierre l'avait écrite dans le cirque de Néron. L'histoire en est fatigante à force d'être connue. Elle prouve de deux manières la divinité du Christianisme; entendez bien, Coquelet, la divinité. Durant ces trois siècles, le Christianisme n'a pas seulement résisté aux supplices, mais aussi à la faveur. S'il avait consenti à n'être qu'une philosophie, on ne demandait pas mieux; il montait sur le trône avec Marc-Aurèle ou avec Adrien.

Les ingénieux du dernier siècle expliquaient la folie de la croix par la folie des Abdéritains. Du temps de Lysimaque, les gens d'Abdère furent tourmentés d'une fièvre chaude qui les portait à déclamer avec la dernière véhémence divers passages de V Andromède d'Euripide. Les premiers avaient imité un acteur célèbre, et leur passion s'était communiquée à la foule. Ainsi, disaient les ingénieux du dernier siècle, le monde a pris cette rage du martyre, qui dura trois cents ans.

C'est parfait, et l'argument du martyre est caduc ! Mais comment le Christianisme a-t-il vaincu la faveur ? Comment a-t-il résisté à ces bons princes qui lui ouvraient la cour et les temples? Vous expliquerez cela comme vous pourrez. Coquelet, ou vous le ferez expliquer par d'autres. En vérité, le fin Renan ne serait pas de trop!

Il restait une épreuve à subir. On avait passé par la prospérité sous Constantin, par des difficultés nouvelles sous ses fils hérétiques. Un homme apparaît avec le dehors d'un philosophe, dissimulé comme Tibère, sanguinaire comme Néron, fou comme Héliogabale, plus redoutable qu'eux tous,

HISTOIRE DES PERSÉCUTIONS ii

car il est apostat; et il a le talent, l'orgueil et la rage de l'homme de lettres. Dans ce seul homme, le Christianisme voit sur le trône tous les adversaires qu'il a successivement rencontrés.

Que fera Julien? Une sottise. Pour mieux abattre le Christianisme, il recommande aux païens de prendre des vertus chrétiennes. Alexandre Sévère et Gallien avaient donné ce conseil. Or le paganisme n'était plus le mystère, ni la poésie, ni la force: si on lui ôtait encore le vice, autant valait se faire baptiser ! Julien en persuada même ses prêtres. Le paganisme lui dut un dernier vernis de ridicule, l'Église une arrière-floraison de martyrs, la littérature des pages pleines d'ennui. Ce brillant résumé de tous les adversaires du Christ passa vite et fut sifflé.

Voilà, mon Coquelet, les princes de l'antichristianisme; voilà tout l'art du monde contre la Croix. L'histoire ne vous offrira partout que l'une ou l'autre de ces premières figures, souvent amoindrie. Néron, Héliogabale, Adrien, Plotin, Porphyre, Julien; férocité, ruse, orgueil, mensonge, mêmes caractères, mêmes moyens, même résultat. La férocité rencontre les martyrs, la ruse et le mensonge suscitent les docteurs, la force est vaincue, l'orgueil est sifflé.

Pour conclure, cher Coquelet, vous êtes en mauvaise compagnie. Il n'y a pas que des tigres dans vos quartiers, il y aussi des renards et ce n'est pas le pire : la sottise abonde. O chevaliers de l'esprit

humain, quel carnaval d'infirmités que toute votre politique et toute votre littérature!

Assurément vous êtes les plus forts. Tous ceux que je viens de nommer, et Néron et Porphyre et Julien ont été les plus forts, et tous ceux qui les ont imités ont été les plus forts, Luther a été le plus fort, Voltaire a été le plus fort ; Fourier, Enfantin sont forts, très forts. Je ne connais, à l'heure qu'il est, rien de fort comme le bonhomme Havin.

Voulez- vous que j'aie peur de cette force-là? Craindrai-je qu'elle fasse enfin ce qu'elle n'a jamais pu faire, et que le bonhomme Havin, avec son équipe de cacographes, réussisse là où Héliogabale et Porphyre ont échoué ? Ma foi, non ! Et quand même le bonhomme Havin, maître du monde, présiderait ici pour me voir manger, je lui dirais : — Ave, bonhomme! demain tu n'auras plus de pourpre et tu seras sifflé.

Si l'humble vieille en habit de veuve que j'ai vue aujourd'hui à Saint-Pierre, assise sur le pavé, dans un coin, entre l'autel de l'abside et l'autel principal, m'avait confié les pensées qui luisaient dans son regard fixé au Crucifix, j'aurais entendu des paroles du ciel.

Cette femme est ce qu'on appelle « une dévote de Saint-Pierre. » Elles passent leur vie dans la basilique, tantôt en prière, tantôt en contemplation; et

ieur repos est encore une contemplation et une prière. Ailleurs, j'ai rencontré de ces visages regardés de Dieu.

Je voyais cette femme, et ma pensée se portait sur le monde. Le monde fait tant d'efforts contre saint Pierre, il est si puissant, il a tant de soldats, tant d'écrivains: j'admire que ce soit pour le monde une si grosse affaire de jeter hors d'ici cette femme !

Un jour, dans un de nos villages, je visitais une vaste église monastique, rebâtie par l'État, au prix de quelques millions. Devant l'autel priait une paysanne. Le curé me la montra: elle formait, à elle seule, la partie vraiment fidèle de la paroisse.

L'État a rebâti pour une raison on pour une autre; mais la raison de Dieu, qui m'assure que ce n'est pas la foi de cette indigente? Le seigneur Cavour et le seigneur Mazzini veulent prendre Rome, et ils n'en finissent point: qui m'assure que la foi de la veuve assise sur le pavé de Saint-Pierre ne compte pas pour beaucoup dans les embarras de ces forts seigneurs?

Serait-il indigne de Dieu de garder Rome, afin que cette pauvre femme ne soit pas dérangée dans Saint-Pierre? Serait-il indigne de Dieu de lui faire connaître à elle-même, directement, que les efforts du monde sont ridicules, et que, tant qu'elle voudra prier près du tombeau des Apôtres, elle y priera en paix ?

Nous ne connaissons pas la force de la prière, cette puissance de l'homme sur la toute-puissance de Dieu. La prière se forme dans un humble cœur,

elle monte au ciel, et les orages s'éloignent. Par la prière, les plus justes alannes des fidèles et les plus sages calculs des impies sont également trompés.

Une femme de Byzance quêtait pour la construction de la basilique. Lorsque la grande église fut achevée, on lut au fronton ces mots, écrits de la main d'un ange: Sophie m'a bâtie. Au fronton de la basilique vaticane, les Anges écrivent, et Dieu rendra visibles un jour les noms de quelques obscurs fidèles qui l'ont préservée.

Quand la rumeur du monde accuse insolemment Dieu de vieillir dans son éternité et de n'avoir plus la main à sa gloire qui croule partout, ceci est pourtant vrai, que l'on voit relever les églises abattues et jaillir des églises nouvelles. Le miracle s'opère là même où il ne reste à Dieu qu'un petit troupeau, parfois qu'une seule brebis.

Pour ces fidèles méprisés, pour cette pauvresse inconnue dont la vie et la mort n'ont pas plus d'importance que l'éclosion ou la chute d'une feuille dans la forêt; pour que l'enfant d'un ouvrier incrédule reçoive le baptême et fasse sa première communion, vous rebâtissez, vous ornez des églises.

Nous ne le faisons pas nous-mêmes ; vous le faites à vos frais, de vos mains. Vous y consacrez l'argent levé sur des contribuables qui ne croient pas ; vous y employez vos bureaux, vos architectes, vos peintres qui ne croient pas ; vos ouvriers y travaillent le dimanche en sifflant des blasphèmes.

Et quand l'église est bâtie, vous trouvez bon que mille voix injurieuses s'élèvent pour conseiller à la

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